[1] Ce nom est composé de alt, eau, et de axaya, face.
[2] Anahuac signifie littéralement pays entre les eaux (les deux mers).
[3] Lieu d'où les Mexicains tiraient leur origine: ce nom vient de aztatl héron.
XXXV.
L'Entrevue.
Bon-Affût suivait Atoyac au palais des vierges du Soleil. Malgré lui, l'intrépide chasseur sentait son cœur se serrer en songeant à la situation périlleuse dans laquelle il allait se mettre et aux conséquences terribles qu'aurait pour lui la découverte de sa personnalité par les Indiens. Cependant il se roidit contre cette émotion qui l'agitait sourdement et parvint à reprendre assez de puissance sur lui-même pour affecter une tranquillité et une indifférence qui étaient bien loin de son esprit.
Les deux hommes marchaient silencieusement côte à côte; le chasseur, craignant que ce mutisme prolongé n'inspirât à son guide des soupçons de quelque nature qu'ils fussent, résolut de l'obliger à causer, afin de donner à ses pensées un cours différent de celui qu'il redoutait de leur voir prendre.
—Mon frère a beaucoup voyagé? lui demanda-t-il pour entrer en matière.
—Quel est le guerrier appartenant à notre race dont la vie ne s'est pas écoulée dans de longues courses? répondit sentencieusement l'Indien. Les faces pâles, mon père le sait mieux que moi, nous pourchassent comme des bêtes fauves et nous obligent à nous retirer incessamment devant leurs empiètements successifs.
—C'est vrai, fit le chasseur en hochant mélancoliquement la tête. Dans quel désert assez ignoré nous est-il permis aujourd'hui de cacher les os de nos pères, avec la certitude que la charrue des blancs ne viendra pas les broyer en traçant son interminable sillon et les disperser dans toutes les directions?
—Hélas! reprit Atoyac, la race rouge est maudite: un jour viendra où on la cherchera vainement dans les plaines immenses où jadis elle était plus nombreuses que les brillantes étoiles qui tapissent le dôme du ciel; car elle est fatalement condamnée à disparaître de la surface du monde; les visages pâles ne sont que les instruments terribles de la colère implacable du Wacondah contre les enfants de la famille rouge.
—Mon frère ne parle que trop bien: jadis notre race était toute puissante, maintenant elle est tombée plus bas que les esclaves les plus vils, sans même qu'il lui reste l'espoir de se relever jamais.
—Que sont devenus les puissants empereurs de l'Anahuac qui commandaient à toute la terre? Des villes sans nombre qu'ils ont fondé, cinq seulement composent aujourd'hui le territoire de Tlapallan[1]; elles sont les derniers refuges des enfants de Quetzalcoatl[2], qui sont contraints de s'y cacher comme les daims timides, au lieu de fouler hardiment les contrées possédées dans les anciens jours par leurs ancêtres.
—Mais grâces soient rendues au Wacondah, dont la puissance est infinie; ces cinq villes sont complètement à l'abri des insultes des Gachupines.
Atoyac hocha tristement la tête.
—Mon père se trompe, dit-il: en quel lieu ignoré les faces pâles ne pénètrent-elles pas?
—C'est possible, elles atteignent tous les buts; mais jusqu'à présent aucune face pâle n'a pénétré jusqu'à Quiepaa-Tani; elles n'ont pu franchir les montagnes et traverser les déserts derrière lesquels la ville sacrée s'élève calme et paisible, se riant des vains efforts de ses ennemis pour la découvrir.
—Il y a deux soleils à peine, j'aurais parlé comme mon père, je me serais réjoui avec lui de cette ignorance des faces pâles; mais aujourd'hui cela ne m'est plus possible.
—Comment cela? Qu'est-il donc survenu dans un si court espace de temps, qui oblige mon frère à changer aussi brusquement d'opinion? demanda le chasseur subitement intéressé, et redoutant d'apprendre une mauvaise nouvelle.
—Les faces pâles sont aux environs de la ville; on les a vues. Elles sont nombreuses et bien armées.
—Cela n'est pas, mon père se trompe; ce sont des poltrons ou des vieilles femmes qui auront eu peur de leur ombre et auront fait courir ce bruit, répondit le Canadien, dont un frisson de terreur parcourut tous les membres.
—Ceux qui ont apporté cette nouvelle ne sont ni des poltrons qui ont peur de leur ombre ni des vieilles femmes bavardes, ce sont des chefs renommés; aujourd'hui, au grand conseil, ils ont annoncé la présence d'un fort parti de visages pâles, cachés dans la forêt dont les arbres ont étendu pendant si longtemps leurs ramures protectrices devant nous pour nous dérober aux regards perçants de nos ennemis.
—Ces hommes, si nombreux qu'ils soient, à moins de former une véritable armée, ne se hasarderont pas à attaquer une ville aussi forte que celle-ci, défendue par d'épaisses murailles et renfermant un nombre considérable de guerriers d'élite.
—Peut-être; qui peut le savoir? Dans tous les cas, si les visages pâles ne nous attaquent pas, c'est nous qui les attaquerons: il faut que pas un d'entre eux ne revoie les terres des visages pâles; notre sécurité et notre sûreté dans l'avenir l'exigent.
—Oui, cela doit être ainsi; mais êtes-vous bien sûrs que les chefs dont vous parlez et dont j'ignore les noms ne vous aient pas trompé et ne soient pas des traîtres?
Atoyac s'arrêta et lança un regard perçant au Canadien, qui le soutint d'un air calme, avec un visage impassible.
—Non, reprit-il au bout d'un instant, le Loup-Rouge et Addick ne sont pas des traîtres!
Le chasseur sembla réfléchir un instant, puis il s'écria d'un ton résolu qui en imposa à l'Indien:
—Non, en effet, ces deux chefs ne sont pas des traîtres, mais ils sont en passe de le devenir avant peu; les dangers qui nous menacent, ce sont eux qui les ont amassés sur nos têtes pour satisfaire leurs passions et leur soif de vengeance.
—Que mon frère s'explique, s'écria le chef au comble de l'étonnement. Ses paroles sont graves.
—J'ai eu tort de les prononcer, reprit le chasseur avec une feinte humilité. Je ne suis qu'un homme pacifique, auquel le Wacondah tout puissant a donné la mission de soulager, selon la science qu'il lui a accordée, les maux de l'humanité; je ne dois pas, faible arbrisseau, chercher à déraciner le chêne noueux dont le poids, en tombant, suffirait pour me renverser. Que mon frère me pardonne, je me suis imprudemment laissé emporter par mon indignation.
—Non, non, s'écria le chef en lui serrant le bras avec force, cela ne peut être ainsi; mon père a commencé, il faut qu'il termine et qu'il me dise tout.
Avec cette promptitude de conception qui le distinguait, le chasseur avait subitement conçu tout un plan fondé sur la méfiance qui forme le fond du caractère indien; il feignit de résister aux injonctions du chef et de ne pas vouloir entrer dans de plus grands détails sur ce qu'il avait laissé entrevoir; mais plus le soi-disant médecin s'obstinait à ne rien dire, plus le chef, de son côté, insistait pour le faire parler. Enfin le chasseur feignit de se laisser intimider par les prières mêlées de menaces que lui faisait son hôte, et, tout en protestant de la crainte qu'il avait de s'attirer la haine de deux chefs renommés, il consentit enfin à donner les renseignements qui lui étaient demandés avec tant d'insistance.
—Voici les faits, dit-il; je les raconterai à mon frère tels qu'ils sont venus à ma connaissance; seulement mon frère m'engage sa parole que, quelle que soit la résolution qu'il prendra après m'avoir entendu, il ne me mêlera en rien, moi, homme paisible et craintif, dans cette affaire; que mon nom même ne sera pas prononcé, et que les chefs dont je vais lui dévoiler la conduite ignoreront ma présence à Quiepaa-Tani.
—Que mon père parle en toute confiance; je lui jure par le nom sacré du Wacondah et par la grande Ayotl—tortue—que, quoi qu'il arrive, son nom ne sera pas mêlé à cette affaire: nul ne saura de quelle façon j'ai obtenu les renseignements qu'il me donnera. Atoyac est un des premiers sachems de Quiepaa-Tani; lorsqu'il lui plaît de dire une chose, ses paroles n'ont pas besoin d'être confirmées par d'autres témoignages que le sien.
Ainsi que cela arrive souvent, dans la circonstance présente, à part l'inquiétude causée par les habiles réticences du chasseur, le chef n'était pas fâché de l'importance qu'allaient sans doute lui donner les détails qu'il allait apprendre et le rôle qu'il serait indubitablement appelé à jouer dans les événements qui en seraient la suite.
—Och! reprit le chasseur avec un geste de satisfaction, puisqu'il en est ainsi, je parlerai.
Alors le Canadien fit à son complaisant et crédule auditeur une longue histoire extrêmement embrouillée, où la vérité était si adroitement mêlée au mensonge qu'il aurait été impossible à l'homme le plus fin de distinguer l'une de l'autre; mais dont il résultait que, si les blancs étaient parvenus aux environs de la ville, c'étaient Addick et le Loup-Rouge qui les avaient entraînes sur leurs traces, en ne cachant leur piste que tout juste ce qu'il le fallait pour que ceux qui les poursuivaient ne la perdissent pas. L'ensemble des faits racontés par le chasseur était si habilement groupé que les deux chefs enveloppés dans ce réseau de mensonges et de vérités, devaient incontestablement être convaincus de trahison s'ils étaient sérieusement interrogés, ainsi que le digne chasseur l'espérait, nous devons l'avouer, dans son for intérieur.
—Je ne me permettrai aucune réflexion, ajouta-t-il en terminant; mon frère est un chef sage et un guerrier expérimenté, il jugera beaucoup mieux que je ne saurais le faire, moi pauvre vermisseau, de la gravité des choses qu'il vient d'entendre; seulement je le supplie de se souvenir de ce qu'il m'a promis.
—Atoyac n'a qu'une parole, répondit le chef; que mon père se rassure; mais ce que j'ai entendu est extrêmement sérieux; ne perdons pas davantage de temps, il faut que je me rende auprès du premier chef de la ville.
—Peut-être est-ce dans une bonne intention que les deux sachems ont attiré si près de nous les visages pâles, insinua le chasseur; ils espèrent peut-être s'en emparer ainsi plus facilement.
—Non, répondit d'un air sombre Atoyac, leur intention ne peut être que perfide; il faut déjouer le plus tôt possible leurs machinations: sans cela de grands malheurs arriveront, surtout après la décision du conseil, qui donne au Loup-Rouge, sous les ordres du gouverneur, le commandement des guerriers destinés à agir à l'intérieur.
Heureusement pour le Canadien, le chef Atoyac était l'ennemi personnel du Loup-Rouge et d'Addick, ce qui l'empêcha de remarquer avec quelle adresse sournoise le chasseur l'avait amené à écouter son récit.
Les deux hommes reprirent à grands pas leur course interrompue, et au bout de quelques minutes ils atteignirent le palais des vestales. Après quelques pourparlers avec le guerrier chargé de la garde de la porte, le chef et le soi-disant médecin furent introduits dans l'intérieur. Le grand-prêtre vint avec empressement au devant des arrivants qu'il attendait avec impatience. L'amantzin envisagea le chasseur avec une attention soupçonneuse et lui fit subir un interrogatoire semblable à celui auquel, dans la matinée, l'avait déjà soumis Atoyac.
Ses réponses, préparées de longue main, convinrent au grand-prêtre; car, quelques minutes plus tard, il le conduisit, suivi par le chef, dans les appartements réservés du palais, afin de constater l'état de maladie des deux jeunes filles.
Le cœur du Canadien était en proie à la plus violente émotion, de grosses gouttes de sueur perlaient sur son visage. Du reste, la position critique dans laquelle il se trouvait était bien de nature à lui inspirer de sérieuses inquiétudes. Ce qu'il redoutait le plus était de ne point conserver son sang-froid et son impassibilité en présence des jeunes filles: il avait un trop grand intérêt à ne pas se trahir pour n'avoir pas la force de rester maître de lui, quoi qu'il arrivât; mais ce qu'il craignait par-dessus tout était l'effet que sa présence pourrait produire sur les jeunes filles si, malgré la perfection du déguisement qui le cachait, elles le reconnaissaient de prime-abord ou lorsqu'il se serait fait reconnaître; car il était indispensable, pour le succès de la ruse qu'il devait employer, que celles qu'il allait voir sussent à qui elles avaient affaire et entrassent franchement dans le rôle qu'il voulait leur faire jouer dans la comédie qu'il préparait. Ces réflexions et bien d'autres encore qui venaient en foule au chasseur imprimaient malgré lui à sa physionomie un cachet de sévérité qui était loin de lui nuire dans l'esprit de ceux qui l'accompagnaient.
Ils arrivèrent enfin à l'entrée des appartements secrets, dont la porte, sur un geste du grand-prêtre, s'ouvrit toute grande devant eux. Mais aussitôt qu'ils eurent pénétré dans une vaste salle qui, vu l'absence de tout meuble, pouvait fort bien être comparée à un vestibule, l'amantzin se tourna vers Atoyac et lui intima l'ordre de l'y attendre, tandis qu'il conduirait le médecin auprès des captives.
Nous l'avons dit plus haut, l'habitation des vierges du Soleil était interdite à tous les hommes, excepté au grand-prêtre. Dans certaines circonstances, une autre personne pouvait être exceptée de cette régie, le médecin, et c'était, on le sait, en cette qualité que Bon-Affût devait y être introduit.
Atoyac était trop bien au courant de la loi sévère du palais pour se permettre la moindre observation; seulement, lorsque le grand-prêtre se prépara à le quitter, il le retint respectueusement par sa robe, et se penchant à son oreille:
—Que mon père revienne promptement, lui dit-il à voix basse, j'ai d'importantes nouvelles à lui communiquer.
—D'importantes nouvelles! répéta l'amantzin en le regardant d'un air interrogateur.
—Oui, fit le chef.
—Et elles me concernent? continua lentement le grand-prêtre.
Atoyac sourit d'une façon confidentielle.
—Je le crois, dit-il, elles ont rapport au Loup-Rouge et à Addick.
L'amantzin eut un frémissement imperceptible.
—Je reviens, dans un instant, dit-il, avec un geste gracieux; puis, se tournant vers le chasseur immobile à quelques pas et en apparence indifférent à ce qui se passait entre les deux hommes: Venez, ajouta-t-il. Le chasseur s'inclina et suivit le grand-prêtre. Celui-ci lui fit traverser une longue cour entièrement pavée en briques scellées sur champ, et, franchissant dix degrés de marbre veiné de bleu et de vert, il le fit entrer dans un petit pavillon isolé, complètement séparé du corps de bâtiment dans lequel les vierges du Soleil étaient renfermées. Le grand-prêtre referma derrière lui la porte qui leur avait donné accès dans le pavillon; ils traversèrent une espèce d'antichambre, et l'amantzin, soulevant une draperie suspendue devant une porte assez étroite, introduisit le soi-disant médecin dans une salle splendidement meublée à l'indienne. Le grand-prêtre, afin de faire, s'il était possible, oublier aux jeunes filles qu'elles étaient captives, avait doré leur cage avec le plus grand soin en la garnissant de tous les objets de luxe et de confort qu'il supposait devoir les flatter.
Dans un élégant hamac en fils de palmier, entièrement garni de plumes, suspendu à deux anneaux d'or, à environ cinquante centimètres de terre seulement, était couchée une jeune femme dont le visage, d'une pâleur excessive, portait l'empreinte d'une profonde douleur et les traces évidentes d'une grande maladie.
Cette jeune femme était doña Laura de Real del Monte. Auprès d'elle, les bras croisés sur la poitrine et les yeux remplis de larmes se tenait doña Luisa, son amie, ou plutôt sa sœur par la souffrance et le dévouement; l'état d'accablement dans lequel était plongé doña Luisa prouvait que, malgré la force de son caractère, elle aussi avait enfin depuis quelque temps abandonné tout espoir de sortir de la prison dans laquelle elle était renfermée et que la maladie s'était emparée d'elle.
Cette pièce, ne recevant pas de jour du dehors, était éclairée par quatre torches d'ocote retenues par des cercle d'or scellés dans la muraille et dont la lueur vacillante projetait autour d'elle des reflets blafards.
En apercevant les deux hommes, doña Laura fit un geste d'effroi et cacha son visage dans ses mains. Le chasseur comprit qu'il fallait brusquer le dénoûment de la scène qui se préparait; il se tourna vers son guide:
—Le Wacondah est puissant, dit-il d'une voix imposante; l'Ayotl—la tortue—sacrée supporte le monde sur son écaille; son esprit est en moi, il m'inspire; je dois rester seul avec les malades, afin de lire sur leur visage la nature du mal qui les tourmente.
Le grand-prêtre hésita; il lança au soi-disant médecin un regard qui semblait vouloir lire ses plus secrètes pensées au fond de son cœur; mais, bien qu'habitué depuis longues années à abuser ses compatriotes avec ses jongleries mystiques, cependant il était Indien, et en cette qualité aussi accessible que ceux qu'il trompait aux craintes superstitieuses: il hésita.
—Je suis amantzin, dit-il avec un accent respectueux; le Wacondah ne peut voir qu'avec satisfaction ma présence ici en ce moment.
—Que mon père demeure si tel est son plaisir; je ne puis l'obliger à se retirer, répondit résolument le Canadien qui, coûte que coûte, voulait en finir; maintenant je l'avertis que je ne réponds nullement des conséquences terribles que causera sa désobéissance; l'esprit qui me possède est jaloux, il veut être obéi: que mon père réfléchisse.
Le grand-prêtre courba humblement la tête.
—Je me retire, dit-il; que mon frère me pardonne mon insistance.
Et il sortit de la salle.
Le Canadien l'accompagna silencieusement jusqu'à la porte du vestibule, la referma soigneusement derrière lui, puis il courut vers les jeunes filles.
Celles-ci se reculèrent avec épouvante.
—Ne craignez rien, leur dit-il d'une voix entrecoupée, je suis un ami.
—Un ami! s'écria doña Luisa qui s'était blottie toute tremblante dans un angle de la pièce.
—Oui, reprit-il rapidement, je suis Bon-Affût, le chasseur Canadien, l'ami, le compagnon de don Miguel.
Doña Laura se dressa dans son hamac, et un cri de surprise et de joie s'échappa de sa poitrine.
—Silence! fit le chasseur, on nous écoute peut-être.
Doña Luisa considérait avec des yeux égarés cette scène dont le sens lui échappait.
—Vous! Bon-Affût! dit enfin Laura avec un accent impossible à rendre. Oh! Nous pouvons donc être sauvées! Nous ne sommes pas abandonnées de tous!
Se laissant glisser sur le sol, elle s'agenouilla pieusement, et, joignant les mains elle murmura avec ferveur pendant que son visage était baigné de larmes:
—Oh! Mon Dieu! Merci! Merci! Pardonnez-moi d'avoir douté de votre ineffable bonté.
Puis, se relevant vivement, elle saisit les mains du chasseur, et les lui serrant avec force:
—Don Miguel, lui dit-elle, où est-il?
—Il est près d'ici, il vous attend. Mais, de grâce, écoutez-moi, les instants sont précieux.
—Oh caballero, emmenez-nous! Emmenez-nous vite! dit enfin doña Luisa complètement remise de l'émotion qu'elle avait éprouvée.
—Bientôt.
—Oui, oui, sauvez-nous! s'écria doña Laura, mon père vous récompensera.
Bon-Affût sourit.
—Votre père sera bien heureux de vous revoir, dit-il doucement.
Doña Laura leva sur lui ses beaux yeux rayonnants de joie.
—Mon père, où est-il? lui demanda-t-elle; puis elle se reprit: Non, je ne puis le revoir, il est loin! Bien loin d'ici!
—Il est avec don Miguel dans la forêt; tranquillisez-vous!
—Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria la jeune fille, c'est trop de bonheur.
En ce moment, on entendit les pas pesants d'un homme qui montait les degrés de marbre.
—On vient, fit vivement le chasseur, prenez garde.
—Mais que faut-il faire? demanda doña Laura à voix basse.
—Attendre et avoir confiance.
—Quoi, vous allez partir?
—Nous quitter déjà? s'écrièrent-elles ensemble avec un mouvement d'effroi.
—Je reviendrai; laissez-moi agir; encore une fois, espoir et patience.
—Oh! Si vous nous abandonniez, si vous ne nous sauviez pas, s'écria Laura tout éplorée, nous n'aurions plus qu'à mourir!
—Oh! Ayez pitié de nous! murmura doña Luisa.
—Fiez-vous à moi, pauvres enfants, répondit le chasseur plus ému qu'il ne voulait le paraître de cette naïve et profonde douleur. Retenez bien ceci: quoi qu'il arrive, quoi qu'on vous dise, quel que soit le bruit que vous entendiez, reposez-vous sur moi, sur moi seul; car je veille sur vous, j'ai juré de vous sauver, et je réussirai.
—Merci! firent-elles.
Les pas entendus précédemment s'étaient arrêtés après s'être rapprochés encore. Bon-Affût, après avoir fait un dernier geste aux jeunes filles pour leur recommander la prudence, composa son visage, ouvrit brusquement la porte et, sans prononcer une parole, il passa devant le grand-prêtre qu'il n'eut pas l'air d'apercevoir, en donnant les marques d'une agitation extrême, et courut vers l'endroit où était resté Atoyac à l'attendre, en faisant des gestes incompréhensibles. L'amantzin était muet de surprise; au bout d'un instant il referma la porte que le chasseur avait laissé ouverte et suivit le médecin, mais comme s'il n'eût osé se rapprocher trop de lui.
Les jeunes filles ne savaient si elles n'étaient pas le jouet d'un rêve; dès qu'elles se retrouvèrent seules, elles tombèrent dans les bras l'une de l'autre en éclatant en sanglots.
[1] Littéralement « pays rouge, » de tlapalli, rouge.
[2] Civilisateur du Mexique; ce nom vient de quetzalli, plume, et coalt, serpent; il signifie « serpent couvert de plumes. »
XXXVI.
Une rencontre.
Le chef indien ne put retenir un geste d'effroi et fit quelques pas en arrière a l'apparition imprévue du chasseur. Celui-ci s'arrêta subitement au milieu de la salle, et, baissant la tête sur la poitrine, il sembla se plonger dans une méditation profonde.
Le grand-prêtre, en rejoignant Atoyac, lui dit en peu de mots de quelle façon le médecin était sorti de la chambre des malades, et les deux Indiens, remplis d'une crainte superstitieuse, se tinrent immobiles à quelques pas de lui, attendant respectueusement qu'il leur adressât la parole.
Cependant le chasseur parut peu à peu rentrer en possession de ses facultés, son agitation se calma, il passa la main sur son front et soupira comme un homme enfin soulagé d'une oppression terrible. Les Indiens jugèrent le moment favorable pour se rapprocher de lui et de lui adresser les questions qu'ils brûlaient de lui faire.
—Eh bien, mon père? lui dirent-ils.
—Parlez, ajouta le grand-prêtre, qu'avez-vous?
Le chasseur roula des yeux égarés autour de lui, poussa un nouveau soupir et murmura d'une voix basse et entrecoupée:
—L'esprit m'obsède, il fige la moelle de mes os!
Les Indiens échangèrent un coup d'œil épouvanté et reculèrent avec effroi.
—Wacondah! Wacondah! reprit le Canadien, pourquoi as-tu doué de cette science funeste ton malheureux serviteur?
Les deux peaux-rouges sentirent réellement leur sang se glacer dans leurs veines à ces paroles sinistres; un frisson de terreur parcourut leurs membres et leurs dents claquèrent les unes contre les autres à se briser. Bon-Affût marcha lentement vers eux; ils le regardèrent venir sans oser faire un mouvement pour l'éviter; le chasseur posa sa main droite sur l'épaule du grand-prêtre, fixa sur lui un regard perçant et dit d'une voix sombre:
—Que les fils de l'Ayotl sacrée s'arment de courage!
—Que veut dire mon père? murmura en tremblant le vieillard.
—Un esprit méchant, continua lentement le chasseur, s'est emparé de ces filles des visages pâles; cet esprit méchant frappera de mort, à compter de ce soir, tous ceux qui s'approcheront d'elles, car la science redoutable dont m'a doué le Wacondah m'a permis de m'assurer de la maligne influence qui pèse sur elles.
Les deux Indiens, crédules comme tous ceux de leur race, firent un pas en arrière. Alors le chasseur, afin de mieux corroborer ses paroles, feignit d'être repris d'une nouvelle crise et de se débattre contre l'obsession de l'esprit qui le tenait.
—Mais que faut-il faire pour les délivrer de ce pouvoir funeste? demanda timidement Atoyac.
—Toute force et toute sagesse viennent du Wacondah, répondit le Canadien, je désire demander à mon père l'amantzin, qu'il me permette de passer cette nuit en prière dans le temple du Soleil.
Les Indiens échangèrent entre eux un regard d'admiration.
—Qu'il soit fait selon la volonté de mon père, répondit le grand-prêtre en s'inclinant; ses désirs sont pour nous des ordres.
—Surtout, reprit le chasseur, que jusqu'à demain personne n'approche les filles des visages pâles; alors peut-être le Wacondah exaucera mes prières en m'indiquant les remèdes dont je dois me servir.
Le grand-prêtre s'inclina en signe d'assentiment.
—Il sera fait ainsi, dit-il; que mon père me suive, je le conduirai au temple.
—Non, répondit Bon-Affût, cela ne se peut pas, je dois entrer seul dans le sanctuaire; que mon père me dise la façon d'ouvrir la porte.
L'amantzin obéit et lui expliqua de quelle manière les barres et les verrous qui fermaient le temple étaient disposés et comment il fallait s'y prendre pour les enlever.
—Bon, fit le chasseur: demain a l'endit-ha—au lever du soleil,—je ferai connaître à mon père la volonté du Wacondah et s'il nous reste espoir de sauver les malades.
—J'attendrai, mon fils, dit le vieillard.
Les deux Indiens s'inclinèrent respectueusement devant le médecin et se retirèrent ensemble. Le chasseur fut étonné de les voir partir ainsi, il se demanda où ils pouvaient aller à pareille heure. Cependant la sortie des Indiens en ce moment n'était que la conséquence des confidences faites par Bon-Affût à Atoyac; le grand-prêtre et le chef se rendaient en toute hâte auprès du principal sachem de la ville, afin de lui faire part de ce qu'ils avaient appris sur les intentions supposées du Loup-Rouge et d'Addick.
Nous reviendrons ici sur ce que nous avons dit déjà au lecteur, pour bien lui faire comprendre le motif de la confiance avec laquelle les Indiens avaient accueilli les paroles du chasseur. Dans ces contrées, les devins sont comme les favoris de la divinité et jouissent d'un pouvoir surnaturel sans bornes; comme chez les peaux-rouges, la pratique de la médecine n'est, à proprement parler, qu'une affectation de pratiques religieuses mêlées de jongleries ridicules, les médecins sont naturellement considérés comme devins et respectés comme tels. Et qu'on ne pense pas que le vulgaire seul est imbu de cette croyance: les chefs, les guerriers, les prêtres eux-mêmes, ainsi que nous l'avons démontré plus haut, sans leur accorder peut-être une puissance aussi absolue, leur reconnaissent cependant une supériorité marquée sur eux.
Pendant les derniers événements que nous avons rapportés, la nuit était venue, mais une de ces nuits américaines, si calmes et si douces, pleines de parfums enivrants; une lueur faible et suave pleuvait des étoiles, dont l'innombrable armée plaquait le ciel d'un bleu profond de leur étincelante lumière; la lune se jouait dans l'éther et dardait sur la ville endormie ses rayons argentés qui donnaient aux objets un aspect fantastique; un silence religieux planait sur la cité. Le chasseur suivit des yeux les deux individus aussi longtemps qu'il put les apercevoir, puis il se mit en devoir de traverser la place afin de se rendre au temple.
La journée avait été rude pour le Canadien; il lui avait fallu faire à chaque instant preuve de présence d'esprit, lutter de ruse et de finesse avec des hommes dont les yeux clairvoyants sans cesse fixés sur lui avaient été maintes fois sur le point de découvrir le loup caché sous la peau de l'agneau; cependant il s'était vaillamment tiré des épreuves qu'il avait eues à soutenir, et de la façon dont les choses avaient tourné, il avait toutes raisons de croire qu'il réussirait à délivrer les jeunes filles; aussi le digne chasseur riait-il tout seul de la manière dont il avait joué son rôle et se promettait-il de continuer bravement jusqu'au bout. Arrivé au temple, il défit les barres et les verrous et entra dans l'intérieur, se contentant de repousser derrière lui les battants de la porte, se croyant certain que personne n'oserait venir le troubler, à cause de la sainteté du lieu d'abord, et ensuite de la crainte superstitieuse qu'il était parvenu à inspirer aux Indiens.
En demandant au grand-prêtre la permission de passer la nuit dans le sanctuaire, le chasseur n'avait d'autre but que celui de couvrir du manteau de la religion les moyens qu'il comptait employer pour l'évasion des jeunes filles, et en même temps d'avoir devant lui quelques heures de liberté, afin de pouvoir, sans être dérangé par la bienveillance importune et curieuse de la famille et des amis de son hôte, corroborer dans sa pensée les détails de l'exécution du plan qu'il avait formé pour enlever les deux prisonnières.
L'intérieur du temple était sombre: seule, une lampe brûlait devant la table des sacrifices et ne répandait qu'une lueur faible et tremblotante, incapable de dissiper les ténèbres. Bon-Affût se retira dans un angle obscur du temple, s'accroupit sur la terre, sortit ses pistolets de sa poitrine, les plaça auprès de lui en cas d'alerte, et, après avoir d'un regard perçant cherché à sonder les épaisses ténèbres qui l'enveloppaient, rassuré par le silence funèbre qui régnait dans cette enceinte, il se mit à réfléchir profondément. Cependant, peu à peu, soit lassitude, soit influence du lieu où il se trouvait, malgré les violents efforts du chasseur pour rester éveillé, il sentit ses paupières devenir pesantes, se fermer malgré lui, et enfin il finit par se laisser aller au sommeil invincible qui l'obsédait.
Depuis combien de temps dormait-il? Il n'aurait su le dire, lorsqu'un léger bruit qu'il entendit non loin de lui lui fit subitement ouvrir les yeux. De même que tous les hommes habitués à la vie active et périlleuse du désert, où il faut constamment se tenir sur ses gardes, le chasseur avait acquis une telle finesse de sens que, si grande que fut la lassitude qui l'accablait, chez lui le sentiment de sa sûreté veillait toujours et que son sommeil était, lorsqu'il se savait dans une situation périlleuse, aussi et peut-être plus léger que celui d'un enfant. Bon-Affût, à peine réveillé, regarda autour de lui, tout en se gardant bien de faire le moindre mouvement qui indiquât que son sommeil fût interrompu. Il ne put rien voir, la nuit durait toujours, et de plus la lampe était éteinte. Il comprit que quelqu'un s'était introduit dans le temple et qu'il était épié. Mais qui avait osé franchir le seuil sacré? Deux sortes de gens pouvaient seules se hasarder à le faire. Un ami ou un ennemi. Des amis, il n'en avait qu'un dans la ville, l'Aigle-Volant; il était évident que le guerrier, s'il avait voulu pénétrer jusqu'à lui, serait venu franchement, et non pas en se cachant, manière de procéder qui aurait pu lui attirer une balle dans la tête. C'était donc un ennemi. Mais lequel? Ceux qu'il aurait pu soupçonner, c'est-à-dire Addick ou le Loup-Rouge ne le connaissait pas, et puis ils ne l'auraient pas découvert sous son déguisement, puisqu'il avait trompé des yeux aussi clairvoyants que les leurs; du reste, dans tout le cours de la journée, il ne s'était pas une fois rencontré face à face avec les deux chefs; ce ne pouvait donc pas être eux. Mais qui était-ce alors? Voilà ce que, malgré toute sa finesse, le chasseur ne pouvait deviner. Dans le doute, et pour n'être pas pris au dépourvu, par un mouvement presque imperceptible, il allongea ses bras jusqu'à ce que ses mains atteignissent ses pistolets, les saisit, et, la tête droite, les yeux bien ouverts, l'oreille tendue à tous les bruits, il se prépara à faire bravement face à l'ennemi, quel qu'il fût, qui allait se présenter.
Cependant le bruit qui l'avait éveillé ne se renouvelait pas, tout demeurait calme et silencieux. En vain le chasseur cherchait à voir une ombre, si légère qu'elle fût, un bruit presque imperceptible; rien ne troublait la majesté du sanctuaire.
Cependant, Bon-Affût ne s'était pas trompé, il avait distinctement entendu un pas frôler timidement les dalles du temple. Il faut s'être, une fois dans sa vie, rencontré dans une position identique à celle dans laquelle se trouvait le chasseur pour bien en comprendre les angoisses et les terreurs. Sentir près de soi, à deux pas peut-être, un ennemi qui vous guette, dont l'œil féroce est implacablement fixé sur vous; savoir qu'il est là, le deviner par cette espèce d'intuition que Dieu a donnée à l'homme pour prévoir un danger, et n'oser bouger, craindre de faire le moindre mouvement qui l'avertisse que vous l'attendez; cette position, comparée à celle de l'oiseau fasciné par le reptile, est des plus cruelles et, en quelques minutes, devient un supplice tellement intolérable que la mort même lui est préférable.
Certes, Bon-Affût était un homme d'un courage à toute épreuve: l'entreprise qu'il tentait en ce moment démontrait chez lui une témérité, je ne dirai pas poussée jusqu'à la mort, ce qui ne serait rien, mais jusqu'au mépris de ces tortures atroces que les peaux-rouges sont si ingénieux à inventer et à varier pour faire palpiter les chairs de leurs victimes et extraire pour ainsi dire la vie goutte à goutte de leur corps en lambeaux. Eh bien, après un quart d'heure de l'attente terrible dans laquelle il se tenait, il se sentit frissonner malgré lui, ses cheveux se dressèrent sur son crâne, et une sueur froide perla ses tempes.
—Mille millions de démons! murmura-t-il intérieurement, vais-je donc me laisser égorger ainsi? Vive Dieu! Je veux savoir à quoi m'en tenir, quoi qu'il arrive.
Au même instant, comme poussé par un ressort, il se dressa sur ses pieds, un pistolet de chaque main.
Tout à coup une ombre se détacha d'un pilier, fit un bond de tigre, et le chasseur saisi à la gorge par une main inconnue roula sur le sol avant d'avoir pu jeter un cri; un pied s'appuya lourdement sur sa poitrine, et, comme à travers un nuage, il entrevit une face hideuse qui ricanait en le regardant. Bon-Affût était seul, abandonné, sans secours; c'en était fait de lui, rien ne pouvait le sauver; il poussa un soupir étouffé et ferma les yeux, résigné au sort qui l'attendait. Mais, au moment où il croyait recevoir le coup mortel, il sentit la main qui lui serrait la gorge se desserrer, et une voix railleuse lui dit:
—Relève-toi, puissant tlacateotzin; je voulais seulement te prouver que tu étais en ma puissance.
Le chasseur se releva tout contusionné et tout troublé encore de cette brusque attaque. L'autre continua:
—Que donnerais-tu pour échapper au péril qui te menace et pour être libre de regagner paisiblement le calli de ton hôte Atoyac?
Mais Bon-Affût avait eu le temps de se remettre de cette chaude alerte; il avait ressaisi ses pistolets, toute crainte avait fui de son cœur, il n'avait à se défendre que contre un ennemi; cet ennemi après l'avoir un instant tenu abattu sous ses pieds, commettait la faute de lui rendre la liberté de ses mouvements: la position entre eux était subitement devenue égale.
—Je ne vous donnerai rien, Loup-Rouge, répondit-il résolument; pourquoi ne m'avez-vous pas tué lorsque j'étais là, étendu à terre, sans défense?
Le chef indien, car c'était lui, recula avec étonnement en se voyant si facilement reconnu.
—Pourquoi je ne t'ai pas tué, chien? répondit-il, parce que j'ai eu pitié de toi.
—Parce que tu as eu peur, sachem! reprit fermement le chasseur; autre chose est tuer un ennemi dans un combat qu'assassiner un adepte de la grande médecine dans le temple du Wacondah, lorsqu'il est protégé par sa main toute puissante! Tu as eu peur, te dis-je.
Le chasseur avait deviné juste: c'était précisément cette crainte superstitieuse qui avait subitement arrêté le bras du chef, déjà levé pour frapper.
—Je ne discuterai pas avec toi, reprit-il; mais apprends-moi comment tu as aussi vite deviné mon nom, car je ne te connais pas.
—Mais je te connais, moi; le Wacondah m'avait annoncé ta présence; je t'attendais: si je n'ai pas prévenu ton attaque, c'est que je voulais savoir si tu pousserais l'impiété jusqu'à souiller le sanctuaire révéré du temple.
L'Indien ricana.
—Tu vas trop loin, sorcier, dit-il avec ironie; sans un mouvement de faiblesse que je me reproche, tu serais mort!
—Peut-être! Que me veux-tu?
—Ne le sais-tu pas toi, pour qui, dis-tu, rien n'est caché?
—Je sais quelle raison t'amène, tu chercherais vainement à me la dissimuler; si je t'adresse cette question, c'est que je veux savoir si tu oses mentir.
Le Loup-Rouge réfléchit un instant, puis il reprit d'un accent résolu:
—Écoute, sorcier, dit-il: ou tu es un fourbe, et je le crois, ou tu es réellement ce que tu prétends être, c'est-à-dire un grand médecin, aimé du Wacondah et inspiré par lui; dans l'un ou l'autre cas, je veux éclaircir mes doutes. Malheur à toi si tu cherches à me tromper, je te tuerai comme un chien, et de ta peau maudite, découpée en lanières sur ton corps palpitant, je ferai des harnais pour mon cheval; si, au contraire, tu dis vrai, tu n'auras pas d'ami plus dévoué que moi ni de serviteur plus sûr.
—Je méprise ta haine et je ne veux pas de ton amitié, Loup-Rouge, répondit le chasseur d'un ton imposant; tes menaces impuissantes ne m'effraient pas; mais, pour bien te faire comprendre l'étendue de ma science, je consens à faire ce que tu me demandes et à te dire quelle raison t'a poussé à venir me trouver ici.
—Fais cela, sorcier, et, quoi qu'il arrive, le Loup-Rouge sera à toi.
Le chasseur sourit avec dédain et haussa les épaules.
—Est-il donc difficile de deviner ce que veut un homme de sang? Toi et Addick, ton digne complice, vous vous êtes ligués avec un misérable chien, rebut des faces pâles, pour enlever d'ici deux pauvres jeunes filles confiées à la loyauté de ton complice; aujourd'hui, tu voudrais tromper ceux avec lesquels tu t'es allié, conserver pour toi seul les prisonnières; dénoncé au grand sachem par Atoyac, à qui toutes tes menées sont connues et qui sait en sus que tu médites de t'emparer du pouvoir et de te faire nommer gouverneur et chef suprême de Quiepaa-Tani, tu t'es senti perdu; alors tu es venu vers moi, dans l'intention de me corrompre et d'obtenir qu'au moyen du pouvoir dont je dispose, je t'aide à t'emparer des captives que tu convoites, afin que tu puisses fuir avec elles avant que l'on ait eu le temps de prendre des mesures pour se saisir de toi. Est-ce bien tout? Ai-je oublié quelque léger détail? Ou bien ai-je en effet deviné ta pensée tout entière? Réponds, chef, donne-moi un démenti si tu l'oses!
Le sachem avait écouté la longue tirade du chasseur avec un trouble croissant; les changements successifs de sa physionomie, tandis qu'il écoutait le sorcier, auraient été une étude curieuse pour celui qui aurait pu les observer; lorsqu'enfin Bon-Affût eut terminé, le Loup-Rouge baissa la tête avec confusion, et d'une voix presque indistincte, il balbutia:
—Mon père est réellement un tlacateotzin, le Wacondah l'inspire, sa science est immense! Quel est l'homme qui oserait prétendre lui cacher quelque chose? Son œil, plus perçant que celui de l'aigle, sonde les cœurs.
—Maintenant, tu as ma réponse, Loup-Rouge, reprit le chasseur; retire-toi en paix et ne trouble pas plus longtemps le recueillement dans lequel je suis plongé.
—Ainsi, demanda en hésitant le chef, mon père ne veut rien faire pour moi?
—Si, je fais beaucoup?
—Que fait donc mon père?
—Je te laisse te retirer en paix, lorsque d'un geste il me serait facile de te renverser mort à mes pieds.
L'Indien fit deux ou trois pas afin de se rapprocher du chasseur que de cette façon il toucha presque; celui-ci, dont l'oreille toujours au guet venait de percevoir un bruit de pas contenus et qui venaient de son côté, ne remarqua pas ce mouvement, car toute son attention était dirigée d'un autre côté.
Mais soudain ses sourcils, qui s'étaient froncés, se détendirent, et un sourire plissa ses lèvres: il avait découvert la cause de ce nouveau mystère.
—Eh bien, dit-il au chef, pourquoi le Loup-Rouge reste-t-il ici, lorsque je lui ai intimé l'ordre de se retirer?
—Parce que j'ai l'espoir de ramener mon père à avoir pour moi de meilleurs sentiments.
—Mes sentiments pour le chef sont ce qu'ils doivent être; je ne puis en changer.
—Si, mon père est bon, il viendra en aide au Loup-Rouge.
—Non, te dis-je.
—Mon père ne veut pas me servir?
—Je ne le veux pas.
—C'est le dernier mot de mon père?
—Mon dernier mot.
—Eh bien, meurs comme un chien que tu es! s'écria le peau-rouge avec rage en se précipitant, le couteau levé sur le chasseur.
Celui-ci, depuis quelques instants, suivait d'un œil attentif tous les mouvements du chef. Connaissant à fond le caractère fourbe et traître des Apaches, en voyant le Loup-Rouge prendre des manières félines et affecter un ton patelin, il prévoyait parfaitement ce que celui-ci méditait et quel était le dénoûment qu'il prétendait donner à cette scène; cependant, malgré cela, il ne fit pas un geste pour éviter le coup qui lui était destiné; il regarda son assassin bien en face, les bras croisés sur la poitrine, la tête haute et le visage impassible.
Cependant le bras levé contre le chasseur ne se baissa pas; un homme sortit tout à coup de l'ombre qui le cachait, apparut derrière le Loup-Rouge, lui saisit vivement le bras, le lui tordit avec une force peu commune, l'obligea à lâcher le couteau, et disparut si prestement que le chef atterré n'eut même pas le temps de reconnaître s'il avait eu affaire à un homme ou à un esprit.
Le Loup-Rouge ne jeta pas un cri, ne chercha pas à se venger; mais ses traits se décomposèrent, ses yeux roulèrent égarés dans leurs orbites; un mouvement convulsif agita tout à coup son corps, et il tomba agenouillé sur le sol, en murmurant avec épouvante:
—Pardon! Pardon! Mon père!
Le chasseur recula d'un pas, comme pour éviter le contact immonde du misérable prosterné devant lui, et poussant le couteau du pied avec dégoût:
—Ramasse ton arme, assassin! lui dit-il d'un ton de mépris suprême.
Pour toute réponse, le chef lui montra son bras disloqué qui pendait inerte le long de son corps.
—C'est toi qui l'as voulu, reprit le chasseur; ne t'avais-je pas averti que la protection du Wacondah était sur moi? Va, retire-toi dans ton calli, garde le silence sur ce qui s'est passé ici; au coucher du soleil, trouves-toi dans ta pirogue sur le bord de la rivière, en aval du pont; j'irai t'y rejoindre, peut-être te guérirai-je si tu as suivi strictement l'ordre que je te donne; surtout n'oublie pas que tu dois être seul; va.
—J'obéirai à mon père; ma bouche ne proférera pas une parole sans son ordre. Mais comment pourrais-je sans son secours sortir d'ici? Les esprits qui veillent sur mon père me frapperont de mort dès que je ne serai plus en sa présence.
—C'est vrai. Tu as été assez puni; relève-toi et appuie-toi sur mon épaule; je t'aiderai à marcher jusqu'à l'entrée du temple.
Le Loup-Rouge se releva sans répliquer; son esprit rebelle était dompté désormais, la rude leçon qu'il avait reçue lui inspirait enfin pour le médecin une terreur superstitieuse que rien ne pouvait vaincre.
Le chasseur le conduisit doucement jusqu'à la porte du temple. Arrivé là, il examina minutieusement le bras du blessé, s'assura qu'il n'était pas brisé, et le congédia en lui disant d'un ton où la bonté se mêlait à la sévérité:
—Remercie le Wacondah qui a eu pitié de toi; dans quelques jours ta blessure sera guérie; mais que cette leçon te profite, misérable; ce soir, tu me reverras; va; maintenant mon secours ne t'est plus nécessaire, tu peux seul regagner ton calli.
—J'essaierai, répondit humblement le chef.
Sur un nouveau geste du chasseur, il se mit lentement en marche.
Bon-Affût le suivit quelque temps des yeux, puis il rentra dans le temple, dont il ferma cette fois soigneusement la porte derrière lui.
Au moment où le chasseur disparaissait dans le temple, le cri du hibou s'élevait dans l'air, annonçant que le soleil n'allait pas tarder à paraître.
XXXVII.
Complications.
Pendant qu'avaient lieu à Quiepaa-Tani les événements que nous avons rapportés, au camp des gambucinos il s'en passait d'autres que nous allons raconter.
Don Leo, après s'être séparé de Bon-Affût sur la lisière de la forêt, avait regagné tout pensif l'endroit où ses compagnons l'attendaient.
Il était évident que le hardi aventurier, mécontent intérieurement de la tournure qu'avaient prise les choses, méditait quelque projet désespéré pour se rapprocher des jeunes filles.
Il avait passé plusieurs heures étendu au sommet du monticule isolé qui dominait toute la campagne et dont nous avons parlé précédemment, et de là il avait étudié avec soin la position de la ville.
Il était évident que ce jeune homme, au caractère ardent, aux passions fougueuses, ne consentait qu'à contrecœur à jouer le second rôle dans une expédition dans laquelle jusque-là il avait constamment tenu le premier; sa fierté se révoltait d'être obligé de s'astreindre à obéir à un autre, bien que cet homme fût son ami dévoué et qu'il pût compter sur lui comme sur soi-même.
Il se reprochait de laisser ainsi Bon-Affût s'exposer seul à des dangers terribles, pour une cause qui était la sienne. Mais la véritable raison, celle qu'il n'osait pas s'avouer à lui-même, celle enfin qui lui aurait fait braver avec joie les plus grands périls et même la mort pour sauver les jeunes filles, celle enfin qui le poussait sourdement à se révolter contre la prudence de Bon-Affût et à prendre à tous risques sa place dans l'exécution du plan concerté entre eux, cette raison était qu'il aimait doña Laura de Real del Monte.
Il l'aimait de cet amour puissant et invincible que les natures d'élite sont seules capables d'éprouver, amour qui grandit avec les obstacles et qui, lorsqu'il a pris possession du cœur d'un homme comme don Leo, lui fait accomplir les actes les plus téméraires et les plus extraordinaires.
Cet amour était d'autant plus fortement enraciné dans le cœur du jeune homme qu'il en ignorait complètement l'existence et ne croyait agir que sous le coup de l'affection qu'il portait aux jeunes filles et de la pitié que lui inspirait leur situation malheureuse. Si, dans le principe, il en avait été ainsi, ce qui est vrai, puisqu'il ne connaissait pas doña Laura, la position avait complètement changé depuis.
Un jeune homme ne voyage pas impunément côte à côte avec une jeune fille pendant plus d'un mois, la voyant sans cesse, causant avec elle à chaque instant du jour, sans s'éprendre d'elle.
Il y a dans les jeunes filles un certain charme dont on ne cherche pas à se rendre compte, qui semble émaner de tout leur être, s'imprégner dans tout ce qui les entoure, qui séduit et subjugue malgré eux les hommes les plus forts.
Le frou-frou soyeux de leur robe, la désinvolture molle et aérienne de leur tournure, les parfums enivrants de leur ondoyante chevelure, la pure limpidité de leur regard rêveur qui se dirige vers le ciel et, se fixant partout sans rien voir, cherche à deviner ce qu'elles ignorent, tout enfin dans ces êtres incompréhensibles et voluptueusement naïfs, semble commander l'adoration et appeler l'amour.
Doña Laura possédait surtout ce magnétisme fascinateur du regard, cette candide douceur un peu enfantine du sourire qui annihilent la volonté.
Lorsque son grand œil bleu, voilé de long cils noirs, s'abaissait complaisamment sur le jeune homme et se fixait sur lui d'un air pensif, il se sentait tressaillir dans tout son être, il avait froid au cœur; et en proie intérieurement à une sensation d'une volupté immense et inconnue, il souhaitait de mourir ainsi aux pieds de celle qui pour lui n'était plus une créature terrestre, mais presque un ange.
Pendant le cours accidenté de sa vie, l'aventurier n'avait connu de la femme que ce que la civilisation atrophiée du Mexique lui en avait laissé deviner, c'est-à-dire le côté hideux et repoussant. Le hasard, en le mettant tout à coup en contact avec une jeune fille pure et candide comme celle qu'il avait sauvée, avait apporté dans ses idées une révolution complète en lui faisant comprendre que jusqu'à ce jour la femme, telle que Dieu l'avait créée pour l'homme, lui était demeuré complètement inconnue.
Aussi, sans s'en apercevoir, tout naturellement, s'était-il laissé aller au charme qui agissait sur lui à son insu, et s'était-il mis à aimer doña Laura de toutes les forces agissantes de son âme, sans chercher à se rendre compte du nouveau sentiment qui s'était emparé de lui, heureux du présent, sans vouloir songer à l'avenir, qui n'existerait probablement jamais pour lui.
L'insouciance dans l'avenir est généralement le fond du caractère de tous les amoureux; ils ne voient et ne peuvent voir au delà du présent par lequel ils sentent, par lequel ils souffrent ou sont heureux, par lequel enfin ils vivent.
Peut-être don Leo, caché au fond des déserts avec la jeune fille qu'il avait si miraculeusement sauvée, avait-il pendant quelques jours caressé intérieurement l'espoir d'un bonheur éternel avec celle qu'il aimait, loin des villes et de leurs enivrements redoutables; mais cette pensée, s'il l'avait eue, s'était évanouie tout à coup, sans retour, à la rencontre fortuite de don Mariano: l'apparition du père de doña Laura devait anéantir pour toujours les projets formés par le jeune homme.
Le coup fut rude: cependant, grâce à sa volonté de fer, il le supporta bravement, croyant qu'il lui serait facile, dans le tourbillon de la vie accidentée à laquelle il était condamné, d'oublier la jeune fille.
Malheureusement pour don Leo, il lui avait fallu subir la loi commune, c'est-à-dire que son amour s'était accru en raison inverse des obstacles invincibles qui soudain avaient surgi; ce fut justement lorsqu'il reconnut qu'elle ne pourrait jamais être à lui à cause des raisons de famille et de fortune qui élevaient entre eux une barrière infranchissable, qu'il comprit qu'il lui était impossible de vivre sans elle.
Alors, sans chercher plus longtemps à guérir la plaie incurable qu'il avait au cœur, il se laissa au contraire complètement aller à cet amour qui était sa vie, et ne rêva plus qu'une chose, mourir en sauvant celle qu'il aimait, afin d'attirer sur ses lèvres à sa dernière heure une parole de reconnaissance, et peut-être de lui laisser un doux et triste souvenir au fond de l'âme.
On comprend que, dans de telles dispositions, don Leo voulait absolument, quoi qu'il pût arriver, délivrer lui-même la jeune fille; aussi, depuis l'instant où il s'était séparé de son ami, rêvait-il au moyen de s'introduire dans la ville et de la voir.
Ce fut dans ces dispositions qu'il rejoignit le camp.
Don Mariano était triste; Balle-Franche lui-même semblait de mauvaise humeur; enfin tout conspirait à le plonger de plus en plus dans son humeur noire.
Plusieurs heures s'écoulèrent sans que les aventuriers échangeassent une parole entre eux.
Vers deux heures de l'après-dînée, au moment de la plus forte chaleur, les sentinelles signalèrent l'approche d'une troupe de cavaliers.
Chacun courut aux armes.
Bientôt on reconnut que les nouveaux arrivés étaient Ruperto et sa cuadrilla que les domestiques de don Mariano avaient ralliés et ramenés avec eux.
Juanito avait voulu, suivant les instructions qu'il avait reçues de Bon-Affût, obliger Ruperto à se renfermer avec ses cavaliers dans la caverne de la rivière; mais le chasseur n'avait voulu rien entendre, disant que ses compagnons se trouvaient engagés plus avant que jamais blancs ne s'étaient hasardés sur le territoire sacré des peaux-rouges, qu'ils risquaient à chaque instant d'être accablés par le nombre, massacrés ou faits prisonniers; que dans une position aussi critique, il ne les abandonnerait pas sans chercher à leur venir en aide; et, malgré toutes les observations du criado, le digne chasseur, qui était doué d'une assez forte dose d'entêtement, avait poussé en avant, jusqu'à ce qu'enfin il eût rejoint le campement de ses compagnons.
Deux ou trois fois pendant son voyage il avait eu maille à partir avec les Indiens; mais ces légères escarmouches, loin de modérer son ardeur, n'avaient eu d'autre résultat que celui de l'exciter à presser sa marche, car maintenant que l'éveil était donné aux peaux-rouges, qu'ils savaient que des détachements de visages pâles erraient aux environs de leurs campements, selon toutes probabilités ils ne manqueraient pas de se réunir en grand nombre, afin de frapper un grand coup et de se débarrasser de tous leurs audacieux ennemis à la fois.
Les aventuriers accueillirent leurs compagnons avec joie: Ruperto principalement fut fort bien reçu par don Leo, qui était heureux de ce renfort d'hommes déterminés qui lui arrivaient au moment où il y songeait le moins.
L'apathie qui s'était emparée des gambucinos fit place à la plus vive activité; lorsque les divers soins dont les nouveaux venus avaient à s'occuper furent accomplis, les groupes se formèrent, et les conversations commencèrent avec cette vivacité et cette loquacité particulières aux races méridionales.
Ruperto se félicita plus que jamais d'avoir eu l'heureuse pensée de pousser en avant, lorsqu'il apprit que non seulement il y avait des campements de peaux-rouges aux environs, mais que, à peu de distance dans le voisinage, se trouvait une des cinq villes sacrées des Indiens.
—¡Canarios! dit-il, nous ferons bien de veiller sur nous, si nous ne voulons pas avant peu perdre nos chevelures; ces démons incarnés ne nous laisseront pas longtemps fouler en paix leur territoire.
—Oui, répondit nonchalamment don Leo, je crois que nous aurons raison de pas nous laisser surprendre.
—Hum! observa Balle-Franche, ce serait une surprise désagréable que celle qui amènerait une nuée de peaux-rouges sur notre dos; on ne se figure pas comme ces diables se battent bien lorsqu'ils sont en nombre. Je me rappelle qu'en 1836, à l'époque où j'étais...
—Et celui qui est le plus aventuré de nous est Bon-Affût, dit don Leo en coupant net la parole à Balle-Franche qui demeura la bouche béante. Je me reproche de l'avoir ainsi laissé partir seul.
—Il n'était pas seul, répondit le Canadien; vous savez bien, don Miguel, que l'Aigle-Volant et sa cihualt, ainsi qu'ils nomment les femmes, l'accompagnaient.
Don Leo regarda le chasseur.
—Est-ce que vous vous fiez beaucoup aux peaux-rouges, vous, Balle-Franche? lui demanda-t-il.
—Hum! reprit celui-ci en se grattant le front, c'est selon, et, s'il me faut avouer la vérité, ma foi! Je vous dirai que je ne m'y fie pas du tout.
—Vous voyez bien qu'il était seul alors. Qui sait ce qui lui sera arrivé dans cette ville maudite, au milieu de ces démons acharnés? Je vous avoue que mon inquiétude est grande, et que j'ai horriblement peur d'une catastrophe.
—Son déguisement était cependant parfait.
—C'est possible; Bon-Affût connaît à fond les mœurs des Indiens, il parle leur langue comme sa langue maternelle; mais qu'importe cela, s'il a été livré par un traître?
—Hein? fit Balle-Franche, un traître! De qui parlez-vous donc ainsi?
—Eh! De l'Aigle-Volant! ¡Caramba! Ou de sa femme, puisque eux deux seuls le connaissent.
—Écoutez! Don Miguel, répondit sérieusement Balle-Franche, permettez-moi de vous dire carrément ma façon de penser: vous avez tort de parler ainsi que vous le faites en ce moment.
—Moi! s'écria brusquement le jeune homme. Eh! Pourquoi donc, s'il vous plaît?
—Parce que vous ne connaissez que très peu, et seulement sous de bons rapports, les gens que vous voulez flétrir d'une épithète déshonorante. Moi, je connais l'Aigle-Volant depuis longues années; il était tout enfant lorsque je le vis pour la première fois; je l'ai toujours trouvé d'une franchise et d'une loyauté à toute épreuve. Tout le temps qu'il a demeuré dans notre compagnie, il nous a rendu des services ou du moins a cherché à nous en rendre, et enfin, pour trancher la question, nous tous en général, et vous surtout en particulier, nous lui avons de grandes obligations. Ce serait plus que de l'ingratitude de l'oublier.
Le digne chasseur avait prononcé cette apologie de son ami avec une ardeur et un ton ferme qui imposèrent à don Leo.
—Pardonnez-moi, mon vieil ami, lui dit-il d'une voix conciliante; j'ai eu tort, je le reconnais; mais, entourés d'ennemis comme nous le sommes, menacés à chaque instant d'être victimes d'un traître. L'exemple de Domingo est là pour corroborer mes paroles, j'ai pu me laisser entraîner à supposer...
—Toute supposition attaquant l'honneur de l'Aigle-Volant, interrompit vivement Balle-Franche, est nécessairement fausse. Qui sait si, en ce moment même où nous discutons sa loyauté, il ne risque pas sa vie pour notre service?
Ces paroles produisirent une certaine sensation sur ses auditeurs: il y eut un instant de silence que le Canadien rompit presque aussitôt en reprenant la parole:
—Mais je ne vous en veux pas, dit-il; vous êtes jeune, et, par cela même, souvent votre langue va plus vite que votre pensée; mais, je vous en prie, faites-y attention, cela pourrait, une fois ou l'autre, avoir pour vous de graves conséquences. Mais assez là-dessus. Je me souviens, à ce propos, d'une aventure assez singulière qui m'arriva en 1851. C'était à l'époque où je venais de...
—Maintenant en y réfléchissant plus sérieusement, interrompit don Leo, je vous donne pleine satisfaction; j'avais réellement tort.
—Je suis heureux que vous le reconnaissiez si loyalement.
—Ainsi n'en parlons plus, voulez-vous?
—Je ne demande pas mieux; pour en revenir à notre première conversation, je vous avoue que, moi aussi, je suis inquiet de Bon-Affût.
—Là! Vous le voyez bien.
—Oui, mais pour d'autres raisons que celles que vous avanciez.
—Dites-moi ces raisons.
—Oh! Mon Dieu! Elles sont toutes simples: Bon-Affût est un digne et brave chasseur, passé maître en fait de fourberies indiennes; mais il n'a personne pour lui donner la réplique; en cas de danger l'Aigle-Volant lui serait d'un mince secours; s'il était découvert, le brave chef ne pourrait que se faire tuer auprès de lui, et il n'y manquerait pas, j'en suis convaincu.
—Et moi aussi; mais à quoi cela les avancerait-il? Comment, après cette catastrophe, parviendrions-nous à sauver les jeunes filles?
Balle-Franche hocha la tête.
—Oui, dit-il, voilà où est la difficulté; c'est justement là le nœud de l'affaire. Malheureusement, il est bien difficile de remédier à cette éventualité, qui, je l'espère, ne se présentera pas.
—Il faut le croire; mais, si cela arrivait, que ferions-nous?
—Ce que nous ferions?
—Oui!
—Hum! Vous m'adressez-là don Miguel, une question à laquelle il ne m'est guère facile de répondre.
—Enfin, supposez que cela soit; il faudrait cependant trouver un moyen de sortir de la fausse position dans laquelle nous nous trouverions.
—Cela est certain, il le faudrait indubitablement.
—Alors?
—Alors, ma foi! Je ne sais pas ce que je ferais. Voilà, je ne suis pas un homme qui prévoit d'aussi loin; lorsqu'un malheur arrive, il est temps d'y remédier, sans se briser la tête à y songer ainsi à l'avance. Tout ce que je puis vous dire, caballero, c'est que, pour le moment, au lieu de demeurer ici, planté bêtement comme un flamant à qui on a coupé une aile, je donnerais beaucoup pour me trouver dans cette ville maudite, à proximité de veiller sur mon vieux compagnon.
—Dites-vous vrai? Seriez-vous réellement homme à tenter une telle entreprise? s'écria don Leo avec joie.
Le chasseur le regarda avec surprise.
—En doutez-vous? lui dit-il. Quand donc m'avez-vous vu me vanter de choses que je n'étais pas capable de faire?
—Ne vous fâchez pas, mon vieil ami, reprit vivement don Leo; vos paroles me font un si grand plaisir que, dans le premier moment, je n'osais pas y croire.
—Il faut toujours ajouter foi à mes paroles, jeune homme, répondit sentencieusement le chasseur.
—Ne craignez rien, dit en riant don Leo, à l'avenir, je ne les révoquerai jamais en doute.
—A la bonne heure!
—Écoutez! Si vous le voulez, nous tenterons l'affaire à nous deux.
—Pour entrer dans la ville?
—Oui!
—Pardieu! C'est une idée, cela! s'écria Balle-Franche ravi.
—N'est-ce pas?
—Oui; mais comment nous introduirons-nous dans la ville?
—Laissez-moi faire je m'en charge.
—Bon! Alors je ne m'en occupe plus; seulement, il y a autre chose.
—Quoi donc?
—Nous ne sommes guère présentables ainsi, fit le chasseur en montrant en riant leurs costumes réciproques; moi, à la rigueur, en me peignant un peu la figure et les mains, je pourrai passer; mais vous c'est impossible!
—C'est vrai. Eh bien, laissez-moi faire; je vais me confectionner un costume indien auquel vous n'aurez rien à reprocher. Vous, pendant ce temps-là, déguisez-vous comme vous l'entendrez.
—Ce sera bientôt fait.
—Et moi aussi.
Les deux hommes se levèrent tout joyeux, mais probablement pour des causes différentes. Balle-Franche était heureux d'aller au secours de son ami, tandis que don Leo ne songeait qu'a doña Laura qu'il espérait revoir.
Au moment où ils se levaient, don Mariano les arrêta.
—Est-ce sérieusement que vous parlez ainsi, caballeros, leur demanda-t-il.
—Certes, répondirent-ils, on ne peut plus sérieusement.
—Alors, c'est fort bien; je vais avec vous.
—Hein! s'écria don Leo en reculant avec stupéfaction; êtes-vous fou, don Mariano? Vous qui ne connaissez pas les Indiens, qui ne savez pas un mot de leur langue, vous risquer dans ce guêpier! C'est vouloir mourir!
—Non, répondit résolument le vieillard; je veux revoir mon enfant!
Don Leo n'eut pas le courage de combattre une résolution si nettement formulée, il baissa la tête sans répondre. Balle-Franche, lui, ne prit pas l'affaire à ce point de vue: parfaitement de sang-froid et par conséquent voyant loin et juste, il comprit les conséquences désastreuses qu'aurait pour eux la présence de don Mariano.
—Pardon, lui dit-il, mais, avec votre permission, caballero, il me semble que vous n'avez pas bien réfléchi à la résolution que vous prenez en ce moment.
—Caballero, un père ne réfléchit pas quand il s'agit de revoir son enfant qu'il croyait morte et qu'il n'espérait plus serrer dans ses bras.
—C'est juste; seulement je vous ferai observer que ce que vous voulez faire, loin de vous aider à revoir votre fille, pourra au contraire vous l'enlever à jamais!
—Que voulez-vous dire?
—Une chose bien simple: nous allons, don Miguel et moi, nous mêler au milieu des Indiens que nous espérons à peine parvenir à tromper, nous qui les connaissons; si vous nous accompagnez, il arrivera inévitablement ceci: que du premier coup les peaux-rouges verront que vous êtes un blanc, et alors, vous comprenez, rien ne pourra vous sauver, ni nous non plus. Maintenant, si vous le voulez absolument, partez, je suis prêt à vous suivre; on ne meurt qu'une fois, autant aujourd'hui que demain.
Don Mariano poussa un soupir.
—J'étais fou, murmura-t-il, je ne savais ce que je disais: pardonnez-moi; j'ai tant de hâte de revoir mon enfant!
—Ayez foi en nous, pauvre père, répondit noblement don Leo; par ce que nous avons fait déjà, jugez de ce que nous pouvons faire encore; nous allons tenter l'impossible pour vous rendre celle qui vous est si chère.
Don Mariano, succombant à l'émotion qui l'accablait, n'eut pas la force de répondre; les yeux pleins de larmes, il serra la main du jeune homme et se laissa tomber sur le sol.
Les deux aventuriers se préparèrent alors à la hardie expédition qu'ils méditaient et se mirent en devoir de se déguiser.
Grâce à leurs connaissances des coutumes indiennes, ils parvinrent à se composer des costumes en harmonie avec le rôle qu'ils voulaient jouer et à se donner assez bien l'apparence indienne.
Lorsque ces divers préparatifs furent terminés, don Leo confia à Ruperto le commandement de la cuadrilla, lui recommanda la plus grande vigilance, afin de ne pas se laisser surprendre, lui fit part du signal convenu avec Bon-Affût, et après avoir une dernière fois serré la main de don Mariano, toujours plongé dans la plus profonde douleur, les deux téméraires aventuriers prirent congé de leurs compagnons, jetèrent sur leur épaule leur rifle, dont ils n'avaient pas voulu se séparer, et se mirent en marche dans la direction de Quiepaa-Tani, accompagnés de quelques gambucinos qui voulaient les escorter jusqu'à la lisière de la forêt, et de Ruperto, qui n'était pas fâché de se rendre compte de la situation de la ville, afin de savoir comment il pourrait placer ses hommes de façon à accourir au premier signal qu'il entendrait.