Assis à côté de Miss Gregor, je triomphe doucement.
—Vous m’appartenez. Le sort le veut. Je puis vous prendre.
—J’ai rêvé de vous cette nuit, répond-elle.
—Vous m’appartiendrez!
—Bon.
—Quel jour?
Elle n’entend plus mon badinage. Elle a fermé des yeux immenses. Il me semble maintenant qu’il fait plus clair. Ainsi, la lampe éteinte, l’horizon entre, par les fenêtres. Voilà les villas cannelées qui viennent se regarder dans l’eau, et la colline qui les suit, et le Capitole lui-même, si doré qu’il semble aurifié par un dentiste du Kentucky.
—Quel jour? Quelle heure?
Or, cette fois, je parle sérieusement, nerveusement. Et elle ne saurait s’y méprendre. Elle s’éloigne, face au soleil. Son ombre nous étreint une minute, et Charlie jaloux voit ses bras, qui ajustent son chapeau, m’entourer, m’enlacer, puis, glissant à mes pieds, m’offrir, toujours arrondis, l’ombre de la plus large fleur et d’un oiseau-mouche endormi. Je la rejoins, l’ombre passée.
—Quel jour? Quelle année?
Elle ne sourit pas. Elle murmure:
—Demain, chez moi, à six heures.
Je suis quelqu’un qui va étouffer... Je suis quelqu’un qui va comprendre... Je suis cet oiseau aveugle dont on ouvrit la cage sur la mer.
New-York étrenne les saisons avec magnificence, les déforme en un jour, puis les passe à la province qui les ménage jusqu’au bout. L’automne, sur les pelouses de Wellesley, est déjà élimé et couturé de mille pièces de soleil. Dès maintenant les arbres sont marqués pour l’hiver; un vent affairé, qui affecte d’épargner les feuilles, stérilise les rameaux où la neige ne doit point fondre. En levant la main, on touche une fraîcheur impitoyable. Les sentiers sont trop étroits; la route trop large. Nous allons, Mademoiselle Blanchet et moi, que le même train amena au collège, nous allons à travers les gazons, enjambant les bordures. Mon chien court après chaque marron qui tombe, étonné de voir qu’on peut s’amuser sans les hommes. Un fermier, en redingote et en cache-nez cochenille, de son tilbury haut perché, regarde en fumant le ciel qui craquèle. Marie-Louise accroche du front un fil de la vierge; elle baisse la tête, et semble tirer derrière elle le soir entier.
—A quoi pensez-vous, Mademoiselle?
Elle continue à songer.
—Je me demande, dit-elle enfin, je me demande si vous trouvez quelque différence entre les femmes, car je parie que vous les embrassez toutes. Savez-vous seulement de quelle couleur sont les yeux de Miss Gregor?
—Je ne sais.
Elle ferme les siens à demi, par coquetterie et par pudeur, car tout autre que moi, après sa question, les regarderait. Mais je ne tiens pas plus à voir et à retenir les nuances des yeux, des cheveux de mes amies, qu’un sculpteur à badigeonner en brun ou en blond sa statue. Je veux que pour se ressembler elle n’aient point à fermer les paupières. Il me suffit qu’elles soient toutes sveltes, qu’elles marchent sans hâte et sans arrêt, qu’elles ne tournent jamais la tête, résignées à tout, étonnées de tout.
—Pourquoi vouliez-vous m’embrasser?
—Je ne sais.
Je l’ai embrassée parce qu’elle était la plus éloignée de moi et la plus triste, par tendresse et par repentir, parce que je ne la connaîtrai jamais davantage. Ainsi, quand deux paquebots se croisent et que les passagers, tous au bordage, s’envoient des signes, chaque jeune homme dédaigne un moment son flirt, et sourit aux jeunes filles inconnues qui reviennent vers le pays qu’il abandonne, otages de son absence, prendre souci des thés et des repas.
—Oh! Pour moi, ce n’est point dangereux! ajoute-t-elle. Je comprends, quand on est content, qu’on embrasse tout le monde.
Chère Française! Elle a compris davantage. Elle a deviné, comme celles de son pays, que les femmes font un sacrilège en recherchant le bonheur, qu’elles doivent l’attendre, sans se plaindre et sans en souffrir. Comme celles de son pays, je suis certain qu’elle penche la tête pour pleurer, de sorte que les larmes ne passent point par son visage et n’y ont point creusé de traces. Les femmes ne doivent connaître ni le dépit, ni la lassitude. Et d’ailleurs n’ont-elles point, pour tromper l’attente, mille jouets et mille distractions: les coins des fenêtres à petits carreaux, les cuisines, l’été et ses voyages. Elles n’ont qu’à disposer, dans chaque semaine, une petite espérance, dans chaque mois, un petit bonheur: l’achat d’un roman, la partie de tennis, le passage d’un quatuor qui joue le musicien préféré. Ainsi elles seront satisfaites, comme les bohémiens qui vont le long de la route, toujours plus loin, et qui sont joyeux, cependant, à chaque borne kilométrique. Ainsi elles verront avec calme les jeunes gens arriver, hésiter, disparaître, et elles comprendront qu’ils aient, par ambition ou par défiance de soi-même, à refuser plusieurs fois le bonheur avant de le croire offert par la destinée.
Nous voici aux jardins florentins, dont on rogne soigneusement les buis, les chênes-parasols, ainsi qu’on couperait les ongles et les cheveux d’une momie. Accoudés sur la terrasse qui avance dans l’étang, nous nous regardons encore, et nous nous sourions, par amitié. Dans deux heures, elle donnera une leçon. Dans deux heures, je serai chez Miss Gregor. Mais, par un soir pareil, ceux qui aiment et ceux qui travaillent sont bien égaux. Je n’ose, au fond de l’eau, regarder que mon visage. Je n’ose pas être aussi triste que le mérite mon amour.
Les tableaux vivants sont terminés. Les parcs s’animent. Les maisons génoises, les temples grecs, parsemés de bosquets en bosquets, ouvrent leur unique porte ou leur fronton aux initiées. Les équipes de rameuses mettent les yoles à l’eau, s’y logent une par une, luttent côte à côte, en maillot jaune, et lâchent les avirons à l’arrivée en levant les bras. Sur un cours de tennis, deux grandes qui n’ont point encore leurs balles, feignent cependant de jouer, de rater, de couper, et rient très haut. Puis voilà qu’une freshman en jersey rouge s’affale sur la berge. Elle veut lire, mais se frotte les yeux, puis frotte son livre, s’étend sur le dos et regarde le ciel. Et elle est penchée sur lui comme nous sur notre étang, et elle se retient, peureuse, aux touffes d’herbes.
Florence et Cressida Harris nous ont aperçus et viennent nous saluer. Elles se bousculent pour s’obliger l’une l’autre à marcher sur les massifs. La vague de leur robe n’a point de dentelles ou d’écume, comme celles des femmes. Et point de courant d’air, quand elles courent. L’air les contient comme un oiseau. Florence va les bras croisés, maintenant fixes ses yeux de poupée: Il suffirait de lui incliner la tête pour qu’ils basculent. Cressida sans cesse ouvre la bouche et sans cesse halète. Elle n’a jamais dû se voir dans une glace: elle fait trop de buée. Ses cils qui s’entrecroisent démêlent sans peine son regard.
Or, je sens vraiment que ce pays est la patrie des jeunes filles. L’Europe est profitable aux femmes qui vieillissent; elles y retrouvent tous les souvenirs qu’elles n’ont point eus, un passé tout fait qui est leur revanche ou leur consolation. Mais ici, point de ruines, point de ponts écroulés, pour donner, avant de l’avoir éprouvé, les regrets qui suivent l’amour. La solitude en est impitoyablement bannie: d’immenses fleuves accaparent, à sa naissance, la moindre source; un tramway longe chaque cottage. Et d’ailleurs les jeunes filles n’ont point à user les modes, les sentiments de leurs aînées; elles étrennent des prénoms inconnus; à leurs mains manque quelquefois la ligne de vie, ou d’amour, ou de bonheur; un biseau net et clair encadre leurs paupières; aux endroits où elles pleurent, elles sont la première femme qui pleura, et leur rire éveille les premiers échos des parcs à mélèzes bleus, à fougères géantes, à collines rugueuses d’où dégringolent en boule, environnés d’abeilles, les oursons apprivoisés qui vont jouer ensuite aux tuyaux d’arrosage.
Mais voici ma cousine et son gouverneur, escortés des intendantes. Renée-Amélie me tend la main, Don Gonzalès s’incline, tape ses mâchoires l’une contre l’autre, louche vers le centre, louche aux ailes, et ses oreilles remuent. Et les présidentes des clubs, décorées aux couleurs de Wellesley, nous présentent la gloire du collège, Benvenuta Deacon, la plus belle fille d’Amérique. Idole de ses compagnes, elle habite le hall d’honneur. Une vieille gouvernante l’accompagne aux dîners que lui offrent diverses villes, anxieuses de l’admirer. Tout en elle est si parfait qu’on hésite avant de la trouver belle; mais la beauté la plus éclatante, auprès de la sienne, se fane, disparaît.
—Comme vous êtes splendide! dit trop cérémonieusement Renée-Amélie. Et que les journées doivent être courtes pour prendre soin d’une pareille majesté!
Benvenuta s’incline; elle est le contraire de ces portraits qui sourient seulement quand on les regarde. Son visage est toujours grave, mais vous sentez, à mille fossettes, à mille ressorts, qu’elle se met à sourire dès qu’elle est seule.
—Les journées sont bien longues, répond-elle. Mais je lis, maintenant. Je lis les romans français. Il y arrive des choses si souhaitables que cela fait prendre du goût à la vie.
Don Gonzalès me présente:
—Manuel le quatrième, Duc de Tacna.
Il me donne mon titre ducal pour m’humilier, car Tacna est la ville qui sert de bouc émissaire au Chili. Tous les cyclones s’y abattent, les contrebandiers y sont les seuls gendarmes, les Tacniens passent pour ne jamais comprendre et ne point fermer leurs portes. Mais je dédaigne ces commérages. Tacna, avec ses cirques, ses grenouilles géantes, ses chapelles vert-de-gris, est un joyau sur la garde du Chili, de cette épée accrochée au flanc de l’Amérique. Et les Tacniennes aiment la justice. Quand Sarah-Bernhardt fit au Sud une tournée désastreuse, elles la vengèrent par leurs acclamations.
Je baise la main de Benvenuta.
—Prenez garde à Don Gonzalès, lui dis-je. Il hait les romans.
Le gouverneur trouve moyen de me regarder par dessus son monocle.
—Je hais les romans français, affirme-t-il.
—Vous haïssez, interroge Benvenuta, ceux où les jeunes gens deviennent amant et maîtresse?
—Je les hais tous, réplique Don Gonzalès. Les Français sont gens peu sérieux, et je souhaite qu’une belle nuit le rasoir coupe toutes leurs moustaches en croc et leurs barbes à pointe. Au Chili, alors que j’étais ministre, j’ai compulsé maintes fois les dossiers des Français immigrants. Il n’en est point un qui n’ait gâché une année de sa vie avec une marquise ou avec sa servante. Je songe au frère de Robespierre, qui tomba, à soixante-dix-huit ans, amoureux d’une épicière Fernandoise, et l’épousa, et devint la risée des gamins de Rancagua qui le poursuivaient quand il passait à cheval sur son âne, ses longues jambes traînant à terre. Je songe au capitaine Désiré Descombes, de Bordeaux, qui avait apporté à Santiago deux parures magnifiques, l’une en diamant, l’autre en acier, l’une portée par Madame Solar, la seconde par Madame Blanco: et l’on trouva le capitaine dans le coffre à bois d’une de ces dames. Et j’ai connu moi-même Pinchon, qui portait sa barbe tressée en natte et y attachait sa montre. Après avoir découvert des dents incombustibles que le maté n’attaquait point, il exposa, comme réclame, dans la plus grande rue de Coquimbo, le groupe en cire de deux amoureux enlacés. Je le fis saisir et fondre en cierges... Voilà les Français.
—Taisez-vous, Don Gonzalès. Vous ne savez ce que vous dites.
Il aspire épouvantablement l’air, en gargarise son corps entier, et le rejette avec stupéfaction. Les intendantes me contemplent tristement, atterrées de mon insolence.
—Qu’est-ce que je ne sais pas, Don Manuel?
—Ce que vous ne comprenez point, Gonzalès.
—Qu’est-ce que je n’ai point l’honneur de comprendre?
—L’amour.
Benvenuta se croit seule: elle sourit.
—C’est cela. Altesse, supplie-t-elle. Parlez-nous de l’affection! Est-il vrai aussi que les Françaises se fardent?
On aurait envie de répondre à Benvenuta un long discours dont chaque phrase affirmerait le contraire de celle qui l’a précédée. Je suis sûr qu’elle ne s’en apercevrait point. Elle écoute avec tant de passion qu’elle comprend et qu’elle oublie à mesure:
—Les Françaises passent leur temps à se farder, lui dirait-on. Ce sont les femmes les plus naturelles que l’on connaisse, et elles bavardent toujours. Il faut, pour arriver à les faire parler, les supplier, les menacer, mais elles sont infiniment fidèles. Celui qu’elles trompent elles le regrettent toujours.
Il est cinq heures. Je prends congé. Au fond, j’aurais dû ne pas venir. Je voulais regarder une dernière fois Renée-Amélie face à face, me convaincre de mon indifférence, lui reprendre tant de souvenirs et les porter à brassées vers Miss Gregor. Or, voilà sur ses lèvres un sourire inconnu qui continue tout mon passé. Voilà dans ses yeux un regard que je reconnais.
Il est cinq heures; je m’éloigne lentement, car il me faut contourner toutes les jeunes filles assises autour de nous sur le gazon, amie contre amie. La maisonnette de Shakespeare m’oriente dans ce dédale: Sur ses pignons cirés, sur ses portes de buis, les derniers rayons, trop éloignés maintenant du soleil, meurent de fatigue un par un, comme les hirondelles abattues au large sur un navire. La lune aussi fond peu à peu dans le soir qu’elle odore de menthe. Miss Gregor, accoudée à la fenêtre, doit fermer les yeux pour s’habituer à la nuit. Je vais vers elle... Je ne me hâte point. Le bonheur ne nous pèse guère, à condition, comme un haleur, de le tirer au pas. Et je tiens, pendant l’heure qu’il me reste à être enfant, à m’amuser une dernière fois des enfantillages du monde, des grosses dames qui s’enfournent dans les trams, des policemen qui glissent sur une pelure d’orange, des vieilles qui s’en vont au prêche, courbées, en jaquette aubergine bordée de renard. J’aurai, me semble-t-il, à partir de demain, à ne sourire qu’aux choses et aux visages attristés. Le bruit des samovars qui bouillent, des petites cuillers qui tombent, du vin qui dans les verres fait glouglou, ne pourra plus me réjouir. Et c’est le dernier jour aussi où l’orgueil et la pauvreté des femmes ne peuvent m’atteindre. Je me sentirai visé moi aussi, désormais, par le dédain dont elles écartent, dans les omnibus, tous les pauvres cœurs qui sont là, par le regard dur et sans contrainte qu’elles dirigent sur la glace en mettant leurs épingles à chapeau. Je saurai que toutes sont maudites, puisque chacune porte en son cœur de quoi nous les faire désirer toutes, et n’est que le prétexte de sa propre ruine. Je saurai qu’elles vieilliront, et qu’il y a déjà, au creux de leur main, assez de rides pour craqueler le corps le plus somptueux. C’est vers tout cela que je vais, c’est vers ce qu’on appelle le bonheur, et je ne me hâte point.
Mais qui m’appelle, et me retient par mes gants:
C’est Renée-Amélie, tout essoufflée, dont la robe se froisse et se défroisse, dont les yeux se ferment et s’entreferment.
—Cousin, peut-elle dire, où allez-vous?
—Je rentre à Boston.
—N’y allez pas. Je veux vous garder tout ce soir.
—On m’attend.
—Restez!
Elle a juste assez de poudre de riz pour que je la voie rougir. Les coudes joints, les mains réunies sur ma main, elle penche la tête en arrière, à mesure que je me hausse au-dessus d’elle, et que s’ouvrent ses yeux.
—Je ne veux plus rien vous cacher, cousin. Depuis le soir où, me croyant mourante, vous m’avez avoué votre amour, je ne pense qu’à vous. A mon réveil, le lendemain, mon cœur battait. Ces yeux, que vous ne connaissiez pas, je les ouvrais autant qu’ils peuvent s’ouvrir, je les tournais vers tout ce qui reflète, et j’en éprouvais le même plaisir qu’à me répéter tout haut, dans la solitude, un gros secret. J’écrivis quinze pages à ma meilleure amie: je lui avais câblé la veille que je ne voyais rien à dire et je dois vous avouer qu’une larme tomba, non sur le papier à lettres, par bonheur, mais sur le buvard. Don Gonzalès, qui vous avait contredit, me semblait à la fois digne de mépris et de compassion. Sa barbe surtout n’est-ce pas? est ridicule... Si tout cela est de l’amour, ô mon cousin, je vous aime bien volontiers.
Un moineau anglais vient de s’apercevoir qu’il a perdu son nid, ses petits, son oiselle. Il nous interroge en piaulant. Mais il remarque tout à coup que les feuilles tombent, que les nuages disparaissent. Consterné, il se tait. Renée me supplie.
—Restez.
—Je ne puis.
—Vous ne vous êtes point demandé, Manuel, pourquoi je suis, depuis hier, si mélancolique. C’est que j’avais deviné, le jour où vous étiez à mon chevet, que vous fermiez les yeux, soudain. J’avais ouvert les miens. Je vous avais vu. Je me faisais une secrète joie de vous intriguer en vous reconnaissant au milieu de vos amis. Mais quand, traversant leur cercle, j’ai marché droit sur vous en vous saluant de votre nom, vous avez trouvé naturel, sans vous avoir jamais vu, que je vous distingue des autres. Vous êtes orgueilleux. Restez avec moi ce soir, par pénitence.
—On m’attend à six heures.
—Un ami?
—Miss Gregor.
—Je vous demande si elle vous aime?
—Je n’aime personne plus qu’elle.
Renée croit que je plaisante. Je plaisante peut-être. Elle rougit:
—Alors partez, et qu’on s’embrasse, entre cousins!
Je veux poser mes lèvres au hasard. Mais elle sera de celles qu’on n’embrasse jamais où elles le désirent. Elle se récrie. Je recommence.
—Cette fois, vous me faites mal, Manuel!
Elle sera de celles auxquelles on fait toujours mal. Les prendre au poignet les casse; les toucher à l’épaule leur fait des cloques. Je croise mes mains derrière mon dos pour l’embrasser.
Elle a rejoint Don Gonzalès, dont la voix basse traverse tous les obstacles et n’a pas besoin d’écho. Un tramway ignorant m’emporte vers Boston. Voici, sur les châtaigneraies, un petit soir livide où le soleil s’est dédoré. Voici le port, l’hôtel. Et voici l’ascenseur, que j’arrêterai un étage trop bas, malgré le boy qui sait où je vais et qui ne comprend plus. Et voici, plus haute, plus silencieuse, Miss Gregor qui penche sur moi son visage, à mesure que je m’agenouille et que se ferment ses yeux.
C’est Mrs. California qui frappe à ma porte et me crie:
—Déjà couché! Don Manuel! A neuf heures!
Je réponds: j’ouvre les yeux.
—Et qui donc remue ainsi les chaises dans votre chambre?
Les chaises? On remue les chaises? Mrs. Callie a rêvé. A moins que ce ne soit ce compagnon invisible et autoritaire que nous avions imaginé entre collégiens, à la pension d’Ouchy, et qui prenait à son compte tout ce qui ne s’expliquait point. Il fermait les volets avec fracas, il faisait tomber et rouler les haltères à l’étage au-dessus des études; le vendredi, il mettait à rissoler, sur le poèle, des têtes de hareng. Nous l’appelions l’Architecte. Comment m’a-t-il retrouvé, après sept ans, et que cherche-t-il, dans mes chaises? Car c’est bien lui. Il n’y a que l’Architecte pour arrêter ainsi le battement de ma montre, de mon cœur, et le relancer soudain, pour imiter dans la rue le roulement des carrioles: il n’y a que lui, quand on a frappé, pour se taire aussi profondément.
Mrs. Callie entre à pas feutrés, ennemie de l’ombre, sa lampe au poing comme un faucon. Les chaises, maintenant hypocrites, sont disposées au garde-à-vous près des fenêtres et combles de coussins indiens. La plus sage est à mon chevet. Ma visiteuse s’y assied, et ses grands yeux étonnés et tièdes repassent, de ma poitrine à mon front, ma tristesse et mon bonheur. Elle sourit, me prend la main.
—Dieu vous garde, duc de Tacna.
C’est le surnom que je lui ai donné. L’Architecte tire ses cheveux à droite. Elle secoue la tête. Il les tire à gauche.
—Manuel, je suis heureuse. A partir d’aujourd’hui, je n’aurai plus de soucis dans la vie. J’ai pris... j’ai pris la décision de ne plus rien faire.
J’ai fermé les yeux malgré moi; elle me donne une tape au front.
—Félicitez-moi! Egoïste.! Je n’ai plus rien à faire, et pour toujours. Plus de piano, plus de théâtres de salon, plus de tapisserie, plus de ces voyages en Europe, où je voulais étonner les hôtels et être acclamée comme la première. Mes robes, quand elles seront prêtes je les essayerai. Me voici libérée pour toute l’existence. J’aurai seulement un grand boudoir et j’y causerai de l’amitié avec mes amis. Voici le premier jour depuis ma naissance où je ne sois point occupée. Félicitez-moi! Pourquoi vous êtes-vous couché si tôt?
—Que devais-je faire, Délices et Charmes? Miss Gregor est ma maîtresse depuis ce soir, à six heures.
Elle abandonne ma main, la reprend, la tapote, pour faire croire qu’elle n’a point voulu l’abandonner. Elle se lève.
—Cher ami, soyez heureux.
Je le suis. Combien de temps l’est-on? Et je suis aussi, amie, bien malheureux. Et je ne veux plus me lever jamais. Et je ne veux plus déjeuner à midi, dîner le soir. Et mes habits, je les ai envoyés aux quatre coins de ma chambre, car je renonce désormais à m’habiller. Mrs. Callie montera de temps en temps me voir, puisqu’elle n’a plus rien à faire. En été, naturellement, on ouvrira les fenêtres. Et, dans bien des années, quand sera atténuée cette fatigue qui embaume à jamais mon corps, quand le soleil reparaîtra, quand je pourrai rouvrir mes yeux sans que l’Architecte, d’une main gantée, les évente et les referme, un soir, un soir d’automne comme aujourd’hui, je m’essaierai de nouveau à penser, à pleurer, à rire. Et ce sera très difficile. En deux heures j’ai oublié.
Les Délices ont posé le téléphone sur mon guéridon, demandé un numéro, et collé le second récepteur à mon oreille.
—J’écoute.
J’ai reconnu cette voix profonde. C’est celle de Miss Gregor. Elle ne dit jamais “allô” avant de téléphoner, de même qu’elle ne sourit point avant de parler, et ne respire pas, avant de sourire. L’Architecte devrait bien laisser mon cœur.
—Je suis Mrs. California Asterell. Nous n’avons point vu Don Manuel à dîner. Il prenait le thé chez vous; vous a-t-il quittée?
—Don Manuel?
—Notre ami Don Manuel.
—Il m’a quittée à sept heures. Excusez-moi, je vous téléphone de mon lit. Est-ce vous qu’il appelle Les Délices.
—Je ne sais pas... Oui.
—Il vous aime beaucoup. Aimez-le bien... Il paraît seulement que vous mettez trop de sucre dans son thé. Veillez à cela.
Mrs. Callie ne raccroche point les récepteurs. Que vont penser les téléphonistes de me voir causer toute la nuit avec Miss Gregor? Puis elle me borde jusqu’au menton, tire les rideaux des fenêtres avec tant de force que le jour entre par les côtés, et regarde si le feu est prêt pour la nuit: c’est le premier feu de l’automne; elle a dû trouver, pour le faire couvrir, les dernières cendres de l’autre hiver.
La voilà à la porte, qui se retourne. De mes lèvres, je mime un long adieu qu’elle n’entendra point. Elle répond de même toute une phrase que contrarie et corrige son sourire. Et l’Architecte, au moment où elle sort, soulève sa traine d’ombre et l’en recouvre au passage. Et, distraite,—tant pis si le feu prend chez moi,—elle ferme la porte à clef, du dehors.
BERNARD, LE FAIBLE BERNARD
—Qu’as-tu, Bernard?
—J’ai que je suis heureux.
—Ton soulier droit bâille. Tu n’es pas rasé. J’ai aussi le regret de t’apprendre qu’avec tes joues aplaties, ton nez généreux, ton complet à raies verticales, tu évoques irrésistiblement l’idée... l’idée d’un zèbre.
—Je suis heureux. Arrêtons-nous à ce café. Je paye une glace.
C’est avec lui-même que Bernard discutait ainsi. Depuis quelques années déjà, il se surprenait à parler tout haut. Dans sa chambre, il arrivait encore, par n’importe quelle humeur, à se taire. Il s’ingéniait même à favoriser le silence en marchant sur la pointe des pieds, en enjambant le parquet de tapis à tapis, en allumant la lampe avant l’heure. Dans la rue, il devenait aussitôt parent de ces jouets qui ne roulent qu’en poussant des cris. Il esquissait même les gestes. Quand il ne parlait point d’ailleurs, il n’était pas très certain de penser. Il surveillait des heures entières les objets de son appartement, désœuvré et vide de projets comme un pâtre; il attendait que l’un d’eux s’écartât du troupeau; il redressait ce cadre, il reculait, il rattrapait cette potiche. Certes, il sentait au fond de lui une force, une base... de quoi penser enfin, mais il y avait presque toujours le vide entre sa pensée et sa parole. Il suffisait, pour l’amorçage, de prononcer les premières phrases venues:
—Je veux... je vais parler. Je parle... Je l’aime.
Il se proposait en riant de choisir, une fois pour toutes, la formule définitive. Son esprit paresseux mis en train, il faisait souvent les demandes et les réponses; face à la glace, il répétait par exemple sa journée, visite par visite, se souriant, s’inclinant, laissant échapper un mouvement de dédain, le réprimant. Chaque pensée, chaque geste était pour lui partie d’une collection: indécis, il essayait le modèle précédent, le modèle suivant. Cela était ridicule? On n’est point ridicule de jouer avec un travers, et c’était vraiment un moyen infaillible de faire le point de son esprit que d’obliger Bernard premier et Bernard second, Bernard grincheux et Bernard bon enfant à tirer au net leur humeur. Il savait parfaitement, par exemple, qu’en cette heure, à cette terrasse, et malgré la fâcheuse comparaison avec le zèbre, il était heureux.
Il était heureux de se sentir juste assez éveillé, juste assez rêveur pour cet après-midi d’automne. Un air miroitant prêtait aux objets les plus ternes cette douceur que le verre prête aux yeux des myopes. On avait envie, par soumission, de prendre les repas dans des réfectoires, d’aller dormir dans des dortoirs, et chaque couple semblait une tête de file dont il était tenté d’emboîter le pas. Les femmes se hâtaient, de leur pas le mieux remonté, si ingénues, si enviables, costumées en oiseaux des îles. Bernard était heureux d’être un homme.
—Tu es pauvre, et sans espoir d’hériter jamais. Tu n’es pas beau: tu as l’air souffreteux d’une antilope, avec tes cheveux fauves, avec tes yeux doucereux... C’est ce soir que paraît ta liste de licence: tu seras refusé.
Cette fois, il n’avait même pas à se répondre, tant ces menaces l’atteignaient peu. Certes, il aurait mieux valu être né milliardaire, avoir le visage d’Adonis, être sous-admissible à la licence. Mais là n’était pas la question. Bonheur et malheur aujourd’hui n’avaient rien à faire ensemble. L’un n’était point le contraire de l’autre. On peut avoir parfois la vertu et le défaut du même ordre. Bernard se sentait justement bavard et silencieux, avare et prodigue, attristé et heureux.
Depuis le lever, maître de sa belle humeur, il se faisait des surprises. Il trouvait dans ses sentiments les plus habituels cent raisons de se féliciter de la vie. Lorsqu’on regarde fixement les mots les plus communs, ils se désagrègent, deviennent méconnaissables, reprennent pour une minute l’aspect de leur ancêtre hébreu ou saxon. Bernard regardait à la loupe ses actes et ses gestes les plus indifférents. Ils avaient une base d’or.
Pour préparer son examen oral, il avait eu, dans la matinée, à traduire un passage obscur d’Aristote. Il s’en était félicité:
—Heureux Bernard! Songe à la chance extraordinaire qui te permet de faire cette version. L’esprit du plus grand génie, tu vas le puiser à sa source, dans son bouillonnement; tu es le baigneur qu’on laisserait, à Vichy, se baigner dans la Grande-Grille elle-même... Aristote écrivit cette phrase, rêva un peu, tourna en rond, remit cet accent oublié...
A midi, il partit pour le restaurant.
—Les Parisiens, Bernard, profitent pour visiter Paris d’un été pluvieux qui les y retient... Prends donc ce jour de congé pour contempler vraiment le jour et ses saisons, pour le suivre heure par heure, du matin à sa chute.
—Bernard, imagine-toi, comme Siegfried, que tu n’as jamais vu de femmes. Mais tu soupçonnes qu’elles existent. L’une d’elles va peut-être passer.
Enfantinement, il se donnait à son jeu. Il fermait les yeux. Il les fermait sur les trois mille dernières années. Le monde était frais et merveilleux. Les ombres dans le jour le morcelaient comme un enclos, les ombres de la nuit l’élargissaient jusqu’au vide. Tendues déjà à travers les champs, les haies arrêtaient et distribuaient les fleurs sauvages et le gibier. Des ruisseaux traçaient, pour le jour où Bernard serait fatigué, la seule pente insensible et parfaite de la montagne à la mer. Le monde était merveilleux, tout frais, mais il y était un peu seul. Il eût souhaité un compagnon à peu près de sa forme, plus fluet seulement, plus lisse... Son cou? sa taille? le double fût de ses chevilles? rien que l’aspic le plus court, en mordant sa queue, ne puisse boucler... Ses mains? Qu’importait! A la place d’avant-bras, elle pouvait avoir de très longs doigts cannelés et palmés. Ainsi elle serait—pourquoi disait-il: Elle?—ainsi cet être nouveau serait incapable de retenir, d’enlacer. Elle caresserait comme un oiseau, frémissant, sans pouvoir étreindre. Il suffirait à Bernard de se croiser les mains derrière le dos pour que l’amour de sa compagne fût impuissant.
C’est ainsi qu’il éveillait sa pensée avec des ruses parentes de celles qu’il employait pour exciter sa mémoire. Il lui fallait d’abord des moules où la déverser. Pour faire ses dissertations, il commençait par dessiner, au crayon de couleur, des cases sur du papier blanc. Il se représentait d’abord ses conférences à vide, en six ou sept paragraphes qu’il n’avait plus qu’à remplir, au fur et à mesure. Le procédé avait réussi à Balzac, disait son scoliaste, et aussi à Dieu pour créer le monde. Mais, une fois ébranlée, son imagination ne connaissait plus de limites. Elle suivait son cours avec la logique d’un rêve. Elle supprimait les obstacles du temps, de l’espace. Elle donnait en tout événement le premier grand rôle à Bernard, qui le tenait avec modestie, et rachetait sa gloire générale, pour sauvegarder la vraisemblance, par des humiliations de détail.
Deux passants causaient de l’Alsace? Bernard, le jour de la guerre, y pénétrait le premier. C’était logique, puisqu’il était le premier par rang de taille de la première escouade, qui fournissait les éclaireurs. Le village l’acclamait. Il était seul, son Lebel à la main, un coup de sabre ayant arrêté son compagnon. Les jeunes filles, à sa vue, arrachaient de leurs cheveux leurs nœuds de deuil. Les corbeaux aussi s’enfuyaient. Pourquoi fallait-il, alors que les balles ne l’avaient même pas effleuré, qu’il eût une ampoule au pied gauche?
Un vieux monsieur parlait de frères et de sœurs, à la table voisine? Bernard, qui était fils unique, songeait. Il allait voir, il voyait un étranger s’approcher de lui.
—Vous n’avez pas de sœur, Bernard?
—Non.
—Comment la voulez-vous?
Il reconnaissait son interlocuteur. C’était le seul homme au monde qui pût changer le passé. On le rencontrait une fois dans sa vie. Il en profitait:
—Je la veux grande, brune avec des yeux bleus, si cela est trop demander, blonde avec des yeux noirs. Je veux que, dans notre enfance, nous nous soyons battus comme des chiffonniers. Par vengeance, alors qu’elle avait sept ans, elle me poussa dans un lavoir. La moindre flaque d’eau nous est un souvenir. Mariée à un écrivain célèbre, elle le dédaigne un peu et ne pense qu’à son inutile frère.
—Pauvre Bernard! Tout cela, hélas! est impossible. Où avez-vous pris qu’on façonne des sœurs de vingt ans? Mais ne vous désolez pas! Que faut-il pour vous consoler?... Je vous donnerai pour garnir votre cheminée un buste de Houdon. Choisissez aussi entre ces trois Watteau.
On l’interpellait. Il se secoua, cligna des paupières et de l’esprit, remettant l’univers au point, souriant de sa naïveté, mais non sans être fier de son imagination. Un mendiant lui offrait, pour deux sous, une feuille de papier vert où était écrite la bonne aventure. Il la plia, machinalement la mit dans sa poche comme un ticket qu’il présenterait, valable pour la journée, à tout nouvel importun. Puis, comme il était heureux, après tout, comme après tout il avait besoin sur-le-champ d’une raison de l’être, il fit ce qu’il appelait son contrôle: il s’était découvert récemment un rare privilège. Quand il fermait brusquement les yeux, après que le phosphore avait tracé sur le fond des paupières les figures d’or, les feux habituels, une clarté étrange y jaillissait, nette comme un éclair, incomparable. Tout fonctionna parfaitement. Il se leva, satisfait. Il suivit la plus belle rue.
A peine au bord du trottoir, il se sentit dans un sillage. Sur le visage des promeneurs qu’il croisait, remuaient encore, balancés, le regret et l’admiration. Bientôt il dût ralentir le pas. Celle qu’il suivait était à deux mètres de lui. Bernard connaissait trop mal les femmes des riches pour ne pas croire, en apercevant celle-là, qu’il l’avait déjà rencontrée. Il avait déjà vu, en effet, ce regard qui passe indifféremment sur les choses comme la lumière elle-même, cette lassitude dans les lèvres qui masque mieux le bas du visage que le voile d’une Touareg, ce corps qui ne déplace pas plus d’air pendant la marche,—les bras allongés, les chevilles réunies par l’étroite robe—que n’en contiendra son cercueil. Mais Bernard le subtil se rendait compte que cette nonchalance et ce teint adorable étaient des qualités de caste, que les égaux de cette femme ne les remarqueraient point: il essayait de découvrir sa force ou sa tare originale.
Elle allait, de ce pas indivisible qui va une autre allure que le temps, mais, nouvelle Atalante, elle devait s’arrêter et contempler, à chaque vitrine, les diamants et les perles que Bernard y avait fait disposer. Il osa se tenir près d’elle, devant le magasin d’un antiquaire. Les objets étaient rares et isolés comme dans un salon: un Christ d’ivoire sans croix, qui sur tout objet, maintenant, était crucifié; un petit dieu égyptien cloué sur son siège: il était taillé dans le même porphyre que les statues de Memnon, le soleil couchant arrivait sur lui, une minute, et, comme elles, il allait doucement se plaindre. C’est alors que Bernard leva les yeux. Il les rabaissa, découragé.
Que portent donc de telles femmes dans le regard? Pourquoi désespère-t-on à leur vue comme un prisonnier devant le mur de ronde? Allait-il falloir croire encore au faux destin, aux maléfices? Des secrets, depuis Œdipe en somme, il n’y en a plus. Personne n’est en possession de la goutte de feu qui, jetée dans la mer, consumera en un jour toute l’eau du monde. Personne n’est l’objet de malédictions qui donnent à son pain un goût de mort, ou n’est doté d’un double qui le suit, le nargue et le caricature. Les cochers, les gouvernantes, les concierges sont à l’abri de cette force qui dictait autrefois des réponses aimables aux personnes bourrues. Il n’y a plus de secrets. Pourquoi alors pareil regard, si ces femmes ne se lavent pas dans des bains de sang, si elles n’ont pas un Indou porte-épingles, si les dieux ne descendent plus vers elles, sous la forme d’animaux.
Elle avait déjà disparu. Pour une fois qu’il suivait une femme, elle entrait au Ritz. Il en était tout fier, et, jusqu’au Luxembourg, il s’appliqua, par dignité, à dédaigner toutes les autres. Il dédaigna quatre ouvrières, que son pas inflexible dispersa, dont les sourires jouèrent aux quatre coins. Il dédaigna une grande fille bleue qui cherchait de son haut une occasion dans les coupons d’un étalage. Mais, dans le Jardin, des étudiants facétieux avaient teint le bassin en rouge; les oiseaux, après avoir tracé dans le ciel le même vol, le terminaient, en se posant, chacun par son paraphe; un enfant voulait jeter une chaise dans la fontaine pour les poissons fatigués; le clairon de garde, pris de gaieté, sonnait la retraite en fantaisie malgré les menaces du gardien chef. On ne pouvait ne pas être reconnaissant à cette joie facile, à ces enfants, à ces femmes, à toutes les femmes, poupées de son et de satin, velours du monde. Il monta l’escalier de son hôtel quatre à quatre; il craignait, dans sa tendresse, de rencontrer, d’embrasser la bonne.
La nuit tombait. Dans sa petite chambre qui donnait sur Paris et sur les cours de l’Ecole Polytechnique, avant de prendre son repas, il attendait le courrier. Chaque jour, vers cette heure, il faisait le compte des lettres qu’il pouvait raisonnablement recevoir, si la chance s’en mêlait: un mot de Dolorès, sa camarade de bibliothèque, confirmant leur rendez-vous pour le lendemain; un pli du Recteur, qui le dispensait des épreuves orales à cause de son excellente dissertation; dix lignes du Directeur de la Revue des Deux Mondes: La Revue désirait enfin un roman de vrai jeune; ce jeune pouvait être inconnu, il devait même l’être; il suffisait qu’il eût du talent: le comité avait pensé à Bernard...
De sa fenêtre, pour passer le temps, il essayait d’imaginer les impressions de l’homme qui vit, pour la première fois, tomber la nuit. Il ne garda en lui que la mémoire d’une clarté continue; de chaque jour dont il se souvînt, il expulsa la nuit, comme un noyau. Certes, la couleur noire lui était familière; sur le bord des mers, se dressent parfois des temples en marbre sombre; la vierge auvergnate, vierge de lave, régissait sa paroisse; il avait vu aussi des orages, des cheveux, des vêtements de deuil, mais sans se douter que c’étaient les lambeaux arrachés à une obscurité qu’il ne connaissait point... Or, ce soir... le soleil disparaissait. Des chats—c’était bien des chats—erraient sur la gouttière, miaulant. Ainsi ils s’effarent et quittent la cale pour le pont, à l’approche du naufrage. Une fraîcheur—c’était bien une fraîcheur—passait au vernis les toits pour que la nuit puisse prendre. Le concierge de Polytechnique courait désemparé vers les objets oubliés dans la cour par les élèves: un bonnet de police, un atlas, quarante gros canons. Entre le ciel—c’était peut être encore le ciel—entre ce qui s’arrondissait là haut et la terre, s’était glissé un transparent: demain matin les étoiles seraient décalquées sur le sol. Bernard ressentait une envie délicieuse de se boucher les oreilles, de fermer les yeux. Il les ferma, il frissonna, stupéfait: On pouvait avoir la nuit chacun pour soi. On pouvait s’asseoir par petites tables à son festin.
Un coup de sonnette interrompit son jeu. Le garçon apportait deux lettres. Pas d’en-tête, pas de couronne; elles ne venaient ni de la Revue des Deux Mondes ni d’une marquise en quête de secrétaire.
La première n’était que de ses parents. Ils partaient au chevet d’une cousine malade. Ils lui ordonnaient de quitter Paris sans retard pour venir garder le magasin.
—Mon cher Bernard, lui disait dans la seconde un camarade, tu n’es point malheureusement sur notre liste de licence. En français, il paraît que tu n’as point traité le sujet. En grammaire, tu as zéro. Tu aurais expliqué les diphtongues en eu par les règles des diphtongues en ain.
Il releva la tête. Il s’efforçait de croire qu’il n’était pas surpris; il s’attendait encore à ce que Dolorès ne vînt pas le lendemain au rendez-vous, il ne voyait pas non plus comment il pourrait jamais être reçu à son examen. Il n’avait d’ailleurs que ce qu’il méritait. Son zéro lui apprendrait, dorénavant, à se servir pour retenir sa morphologie de ces formules mnémotechniques, classiques et stupides. Il avait confondu la première: l’œuf de la jeune couleuvre est mobile, avec la troisième ou la quatrième: La nonnain étant quinteuse...
Il mit son courrier dans sa poche. Une feuille de papier vert en tomba; c’était la bonne aventure du mendiant.
—Vous êtes né sous l’astre qui favorise les vastes entreprises. Vous obtiendrez les décorations françaises et nombre d’ordres étrangers. Si vous cherchiez autour de vous, vous auriez vu qu’une jeune fille était souvent sur vos pas. Elle est brune. Le sentiment est son plaisir préféré. Le jour où vous lirez dans ses yeux adorables, ne transigez pas, demandez sa main. On pourrait proprement vous appeler l’enfant du bonheur.
C’est ainsi que continuent à arriver, après le télégramme qui annonça la mort d’un ami, à la fin d’une traversée, les cartes et les lettres où il raconte ses escales. Bernard alla s’accouder à la fenêtre, sans appétit. Les lumières, les constellations, les chats ne l’étonnaient plus. C’était le jour, il se le rappelait maintenant, c’était le jour qu’il n’avait jamais vu.
—Je vous intrigue, Dolorès?
Dolorès en effet aurait dû être frappée de ce que Bernard eût brisé les ailes de sa petite victoire de Samothrace pour voir jusqu’où allait son élan, de ce qu’il eût défendu avec acrimonie, depuis la première minute de leur rencontre, la supériorité des sculpteurs, des généraux, des coureurs pédestres français. Dolorès, étudiante en lettres, éprouvait en face de tout événement l’impression qui y correspondait exactement. Quand on lui annonçait une mort, elle en était toujours affectée, elle n’oubliait pas de plaindre, comme il est naturel, ceux qui restent. Quand elle apercevait un baptême, elle était joyeuse. Sa joie d’ailleurs, comme son deuil, avait des délais précis. Et, auprès d’elle, les gens n’étaient plus une confusion de défauts et de qualités. Ils semblaient n’avoir qu’une caractéristique. Ils devenaient leur propre personnification. Elle les pesait et les jugeait d’un regard, ainsi qu’on pèse, dans les magazines, les nations alignées les unes auprès des autres, selon leur production de maïs ou de cuivre, la première géante, la dernière presque invisible. Si Bernard l’intriguait, c’est qu’il y avait vraiment en lui quelque chose d’attirant, ou de mystérieux. Il en doutait. Il attendait la réponse avec impatience.
—Vous pouvez parler franchement, Dolorès. Une vérité ne me blesse point. Elle passe en moi sans que je m’en aperçoive, fût-ce par le cœur. Je ressemble aux enfants qui ont avalé une aiguille. Elle fait son chemin et sort toute seule.
Si Dolorès le blessait, il avait d’ailleurs le recours de savoir que les jugements de Dolorès étaient plus nets que nuancés. La décision ne va jamais sans quelque naïveté: Elle était naïve. Elle croyait avec persévérance au sérieux de ses occupations. Elle était de ces mortels consciencieux pour qui restent à l’ordre du jour les questions séculaires, le canal des Deux Mers, la langue universelle. Le progrès eût consisté, pour elle, à résoudre les problèmes historiques, celui de l’existence dernière, celui du vers pindarique, celui de la Vénus sans bras. Seule l’énigme du chevalier d’Eon la laissait indifférente parce qu’elle éprouvait pour les travestis une aversion insurmontable... Mais il s’agissait de savoir s’il y avait un problème Bernard.
Ils avaient porté leurs chaises jusqu’à la rampe de la fontaine Médicis. Bernard allait victorieusement comparer à cette baignoire italienne les vasques de Saint-Cloud. Mais pourquoi insulter un objet ami? Il se tut. Les promeneurs habituels s’égrenaient. Un enfant laissait jouer le bâton de son cerceau le long des grilles du jardin: Toutes avaient le même son, celle qui contient une barre d’or, selon la légende, devait être aux Tuileries, ou à Bagatelle. Une Anglaise s’était plantée au milieu de l’allée, aussi maigre que son ombre. On n’aurait eu, comme sur un levier d’aiguillage, qu’à appuyer sur elle pour que l’ombre se levât, et quelque pensionnat, derrière, eût déraillé.
—J’ai vingt-trois ans, Dolorès. Et pas un roman, pas un article à mon actif. Pas un crime!
—Quelque âgé que vous soyez, mon ami, vous trouverez toujours un homme de génie qui attendît votre âge pour commencer.
—Mais on doit du moins, Dolorès, pendant la période d’attente, sentir en soi une force, une puissance...
Elle prit les yeux impersonnels d’un médecin.
—Qu’y sentez-vous?
Ce qu’il y sentait?... S’il baissait les paupières, il y sentait un vide, un vide qui aspirait vers le centre pommettes, lèvres, poitrine; un vide qui déroulait son cerveau par bandes d’ouate; il y sentait un cœur battre, un cœur s’arrêter. En somme, il n’y sentait rien. Ce domaine était ouvert à tout venant. Le chant des oiseaux y résonnait; une phrase banale de Dolorès faisait tout onduler. Il se sentait impuissant, il lui manquait une tête, des bras: le problème Bernard se posait.
Dolorès le résolut sans l’ombre d’une hésitation.
—Ce que vous avez, Bernard, c’est le péché de l’esprit.
—Le péché de quoi?
—Chacun de vos sentiments contient, pour le ronger, un ver. Vous êtes de la race des sombres. Vous tenez ce vice du grand-père dont vous me parliez hier, ce capitaine de louveterie qui se tua dans les bras même de sa maîtresse. Toute chose vous montre d’elle-même son néant. Regardez-moi bien en face, ami. Dites-vous que je suis une femme, avec ses maux, avec ses faiblesses. Dites-vous que je deviendrai vieille. Je suis certaine que vous voyez déjà sur mon visage quelque masque, quelque vernis malsain?
Il regarda. Il ne voyait ni masque, ni auréole; à peine quelques couperoses. Il voyait des traits agiles et aimables. Et il s’en trouvait humilié, car ce n’était pas la première fois qu’il essayait de se surprendre un cœur amer et compliqué. Que de fois, auprès de son ancienne amie, il avait cherché à éprouver le malaise, le dégoût qu’annonçait Dolorès. Toujours sans succès. Au début de la liaison, il se méfiait, comme un passager novice se méfie du mal de mer, le redoutant mais le taquinant. Chaque jour, à mesure que l’amour et l’habitude l’attiraient avec plus d’ardeur vers Georgette, il croyait découvrir en lui les indices d’une irrésistible répulsion. En vain. Et pourtant Georgette était à égale distance de la perfection et de la laideur. Georgette ressemblerait un jour à sa mère, qui était hideuse. Georgette avait la manie d’envoyer à Bernard des cartes postales où elle médisait de la concierge de son ami. Elle appelait les hommes des boulangers. Nue, elle avait toutes les apparences, grâces et défauts, d’un jeune animal. Elle sautait en voltige sur les fauteuils, s’étendait le ventre au tapis. La fatigue et le sommeil tombaient sur elle à l’improviste, la marbrant, la craquelant. En vain. Le jour où il lui découvrit des rides, Bernard se surprit à les embrasser, comme on embrasse une égratignure.
Il prit la main de Dolorès, lentement, affectant de la prendre à regret. Méfiante et compatissante, elle la donna avec l’appréhension de l’infirmière qui tend son miroir à un homme défiguré. Il s’y regarda longuement.
—Je me rappelle, commença-t-il...
Il mentait. En réalité, il ne se rappelait jamais rien. Il était même effrayé parfois de se sentir dénué de passé, de souvenirs. Son enfance s’était écoulée sans particularités. Ou du moins, alors qu’à tout ses camarades étaient arrivées des aventures, alors que les détails d’une période de leur vie se groupaient naturellement, sa vie à lui n’avait pas d’épisodes. Pourtant il avait passé ses dix premières années au milieu de cinquante ouvrières bavardes, dans l’atelier de son oncle. A elles cinquante, suivant un illustre exemple, elles n’avaient pu remplir un seul recoin de sa mémoire. Il ne se rappelait pas d’avantage un événement de lycée qui pût devenir une anecdote. Il inventait donc son passé quand il en avait besoin; il y logeait les aventures que son imagination bâtissait sans répit; et il défaisait ses souvenirs d’occasion après chaque récit ainsi qu’un prote, le cliché une fois inutile, remet en place ses caractères.
—Je me souviens qu’un jour, vers mes sept ans, voisins et parents se mirent à me considérer avec curiosité. Ils chuchotaient à mon approche; je distinguai dans leurs murmures tous les prénoms de mes cousines; on m’annonça que nous partions pour la Provence, où elles habitaient, et l’idée me vint que l’on voulait me marier. D’angoisse je dormais à peine. Je pleurais en cachette chaque matin et chaque soir.
Il s’arrêta une minute. Il aimait à parler en versets. Et depuis longtemps il tenait prête une description du midi.
—Le jour du départ arriva... C’était l’automne, comme aujourd’hui. Jusque-là, je ne l’avais vu que dans notre petit jardin carré, qu’en hauteur. Le train perçait maintenant pendant des lieues entières l’air le plus coloré et le plus inerte. Les vendangeuses, Dolorès, étaient penchées sur les vignes comme les laitières de mon pays sur la vache qu’elles vont traire. Des petits chevaux aux fers étincelants disparaissaient dans le crépuscule, supportés par quatre croissants. Venaient des pays nouveaux où l’accent plissait les mots comme une ruche. Il faisait chaud. On était plus près du soleil de toute une longueur de bras.
Il s’attardait à ces détails. Il feignait de n’aborder qu’avec répugnance le moment du récit où paraissaient les femmes.
—Et vos cousines?
—Je vécus avec le cocher, loin d’elles. J’échappai comme je pus à leurs caresses. Il me semblait que les femmes forment sur le monde une masse qui se confond, respirant à la même cadence, tandis que les hommes vivent isolés, solitaires. Un jour, mon arrière-grande-tante Céline, qui avait connu André Chénier, voulut me faire des papillotes. Je m’échappai et brisai un vitrail. On comprit qu’il n’y avait rien à tirer de moi. On renonça à me marier... Dolorès, je vous aime.
Il était fier de sa conclusion. On pensait à toute la fatalité.
—Mon pauvre Bernard, essayez, du moins.
Il y avait encore dans le jardin quelques erreurs d’éclairage. Les taches de soleil maladroitement projetées à travers les arbres ne recouvraient pas exactement les massifs. Mais quelle harmonie, quel timbre délicieux avaient ce soir l’air et le zéphir! Les fils de la Vierge pendaient tout droits. C’était peut-être eux, comme les fils suspendus dans les halls du Conservatoire, qui donnaient au ciel cette acoustique divine. Bernard, pour essayer sa voix, voulut appeler une gamine qui vendait du mimosa.
—Laissez, dit Dolorès, cela sent la pharmacie. Je n’aime pas les fleurs en pilule.
Il se tut. Les bouquets coûtaient d’ailleurs un franc. Mais aussi ce simple mot l’avait humilié et déconcerté. Toute réponse heureuse—et il jugeait heureuse la phrase de Dolorès—lui semblait volée, à lui volée. C’était justement, il s’en rendait compte après coup, la seule qu’il aurait pu imaginer. Que dire maintenant du mimosa? Talleyrand avait ainsi prononcé sur la mort du duc d’Enghien, Aurelien Scholl sur les femmes rouges l’unique boutade qu’aurait pu trouver Bernard. Après chaque plaisanterie, il avait ainsi l’impression qu’on venait de faire le dernier mot d’esprit. Mais surtout il enviait Dolorès, il enviait ses camarades, il enviait paysans et citadins de parler nettement, de prononcer, sans avoir eu à la chercher, la seule demande ou la seule réponse naturelle. Une nécessité implacable les écartait de la fantaisie, dictait leurs réponses et leurs gestes. Ils ne semblaient pas s’apercevoir qu’on peut raconter les mœurs des hippopotames à celui qui demande s’il fait beau temps. Il avait l’impression, à les entendre, d’entendre un gramophone, à les voir, de suivre un cinématographe. Seul dans ce monde, lorsqu’il allait parler, il avait à faire le choix entre une phrase stupide, une phrase poncive, une phrase élégante. Il ne réussissait à avoir sur un sujet l’idée originale qu’en se demandant:
—Et un homme intelligent, Sainte-Beuve par exemple, que penserait-il de cela?
Il ne réussissait ses conférences que s’il les avait commencées en se répétant:
—Je prends un orateur, élève de Bossuet, sobre, incisif, un peu grandiloquent. Que leur dirait-il?
Ainsi l’université ne lui avait appris que le pastiche, avait déboîté, au lieu de les mélanger en un Bernard composite, tous les mérites qui somnolaient en lui comme les poupées dans une poupée russe. Il était bon, il était modeste, il était romantique ou arriviste par journées. En ce moment même, pour parler avec émotion à Dolorès, il n’était pas sûr de ne pas penser à Fromentin—quand Dominique rêve, rêve—ou plutôt à Montozat, son camarade de régiment, qui gémissait auprès des femmes avec une telle fougue qu’elles résistaient rarement.
—Dolorès, consolez-moi. J’ai perdu toute confiance. Je ne trouve rien dans la vie de ce que mes maîtres ou mes bonnes m’ont annoncé. La force? l’habileté? A part les clowns dans les cirques et les hercules sur les places, qui donc peut briser une barre de métal, ou porter son ami à bras tendus, ou lancer au ciel la première assiette venue et la rattraper sans émotion? Et il en est de l’esprit comme du corps. Le génie? le sublime? Cela existe-t-il? En avez-vous jamais eu l’impression? Quand je lis un chef-d’œuvre, il me semble, en effet, que c’est très beau, très habile, mais c’est justement, à une ligne ou à une césure près, ce que j’étais capable d’écrire. Il n’y a pas un vers dans Racine qui par nature dépasse, non pas mon intelligence, mais mon adresse. J’aime comme il aime. Je suis précieux et ardent et sévère. Dans Victor Hugo, un seul distique, que je ne vous dirai pas. J’aurais pu surtout, je crois, écrire tout Théocrite. Je devinais que deux bergers, dans un pays que j’imaginais vallonneux à la fois et marin, avaient été voir renaître le printemps. Je devinais que deux Syracusaines, vêtues d’étoffes mordorées à revers cerise dont je n’avais qu’à copier les noms dans le dictionnaire d’antiquités, avaient, bavardes, agaçantes, voulu voir mourir Adonis. J’allais composer des poèmes que j’aurais appelés idylles, c’est le terme classique, quand je les ai lues, par bonheur.
—Vous plaisantez toujours! Et il n’y a point de raison pour que vous preniez ma main... Nous ne nous aimons pas.
Il avait un moyen de n’être jamais à court de réponse. Il retournait la phrase entendue comme on retourne un gant.
Nous nous haïssons moins encore, Dolorès. Il n’y a pas de raison pour que vous la retiriez.
—Laissez-moi. Regardez comme l’Odéon est joli, ce soir.
Joli, l’Odéon? Jusqu’à ce jour, le soupçon qu’il ne fût pas affreux ne l’avait jamais effleuré. Il se trouvait ridicule d’habiter à son ombre, moins massive d’ailleurs que lui. Dans son projet de la réfection de Paris, il était convenu qu’on l’enduirait de pétrole—du roumain, il s’infiltre mieux—et qu’on le brûlerait. Or, maintenant qu’il était prévenu, il trouvait en effet quelque modestie à ses puissantes assises, quelque pittoresque aux galeries creusées dans ses flancs pour les impatients auteurs. Il se sentait mortifié d’en avoir dit, d’en avoir sincèrement pensé tant de mal, et de ne point trouver aujourd’hui de motifs à ses calomnies. Pourquoi toutes ses idées avaient-elles donc, dès qu’un autre les contestait, comme la tapisserie la plus parfaite, un envers incompréhensible et laid. Pourquoi aurait-il eu maintenant de la mauvaise foi à contredire Dolorès? Evidemment l’Odéon était joli. Ses girouettes Directoire tournaient délicieusement. C’était à désespérer. Tous les monuments qu’il dédaignait, alors, devaient être également des chefs-d’œuvre? Il s’ingéniait à découvrir leur pittoresque. La colonne de la Bastille était la garde d’un glaive gigantesque enfoncé dans le sol de la Bastille même. Le Sacré-Cœur, à travers les myrtes des Buttes Chaumont ou les polonias de la Place d’Italie, composait subitement un mirage hindou ou byzantin. Et le Panthéon, par contre, qu’il admirait sans restriction, n’était-il pas coiffé d’un dôme trop étroit? Etait-il laid, le Panthéon?
Dolorès le regardait anxieusement.
—Je vous intrigue, Dolorès?
—Non... vous êtes sympathique...
C’était toujours cela. Ils revenaient vers la Sorbonne, silencieusement. Bernard, au terme de chaque soirée, renonçait à se duper soi-même. Il repassait sans pitié ses mensonges, ses improvisations de la journée: il enlevait ses faux bijoux. Son grand-père n’était point capitaine de louveterie; bourrelier, il n’était renommé que pour tuer à chaque ouverture un chien de chasse. Son arrière-grande tante Céline n’avait jamais connu André ni même Marie-Joseph Chénier, elle n’était de sa vie sortie d’Aubusson, et, la seule peut-être de la bourgade, n’avait même rien à voir avec les célèbres tapis. Ainsi il se retrouvait, chaque soir, roturier, pauvre, inconnu. Et son talent, il en doutait fort. Et sa santé, il était cousu de furoncles. Son fameux éclair lui-même était peut-être une comédie.
Il risqua le tout pour le tout: il abaissa brusquement les paupières, il refit son contrôle, bravant les conditions déplorables. Bien lui en prit, ce fut un éblouissement. Des gerbes, des rivières, des fusées étincelèrent. Le disciple de Bossuet, sobre, incisif, un peu grandiloquent, aurait murmuré:
—Heureux, Bernard, heureux celui qui pour veilleuse, dans notre nuit, dispose d’une telle lumière!
La maison où il était né était à peu près le seul endroit du monde où Bernard fût dépaysé, ses parents les seuls êtres devant lesquels il se sentît perpétuellement mal à l’aise. A Paris, insignifiant, il vivait sans contrôle au milieu de merveilles qu’il traitait d’égal à égales; dans son village, à mesure qu’il en devenait l’homme important, il avait à reprendre de plus près ses habitudes médiocres. A l’époque où les professeurs de philosophie vous apprennent, un beau matin, à douter du monde extérieur, où Bernard roulait des boulettes de pain sur le bout de ses doigts pour se convaincre des mensonges du toucher, où il découvrait que les ombres étaient rouge vif, les feuilles rosa, il devait convenir que les couleurs de sa maison restaient précises et massives, que ni les gestes de ses parents ni leurs paroles ne se laissaient interpréter. Accrochée au mur du salon, une fausse palette sur laquelle les sept couleurs restaient isolées donnait aux vases, aux meubles, à l’air lui-même, le diapason officiel. Il n’y avait pas à en douter; le monde extérieur existait dans sa famille; on avait oublié, et cela gâtait toute la perspective de son théâtre, de refermer la trappe qui l’avait jeté sur la scène.
L’illusion n’eût été parfaite que pour un orphelin. Il se gardait bien de souhaiter un pareil sort, car il avait pour son père et sa mère une grande affection, mais il ne pouvait prendre sur lui de les initier ou de les mêler à son autre vie. Il se sentait nerveux et vaguement coupable, à chaque congé qui l’amenait en province, comme l’enfant sur les chevaux de bois que la vue de ses parents arrêtés, humbles et patients, trouble à chaque tour dans son palanquin d’andrinople. Quel que fût son élan dans la vie, Bernard retrouvait toujours, à sa hauteur, ces deux bourgeois qui marchaient au pas. Ils n’étaient point assez pauvres non plus, point assez roturiers pour qu’il eût le devoir ou l’orgueil de s’en vanter. Ils n’étaient ni défigurés ni bossus. L’imagination n’avait point de prise sur ce teint bien lavé, sur cette santé moyenne. Par déférence, par pudeur, il ne pouvait parvenir à les enrôler dans son cortège. De Paris même, il ressentait un remords à toucher à leur vie présente; il ne cachait jamais que ses parents étaient drapiers, qu’ils s’appelaient Jules et Clotilde. C’est sur leur passé seulement que la fantaisie reprenait ses droits: son père, maître de forges, ruiné en 1870, avait consacré jusqu’à la fortune de sa femme au paiement de ses créanciers; sa mère était demoiselle d’honneur de l’impératrice Eugénie. Winterhalter avait fait d’elle un portrait qui se trouvait maintenant au Musée de Washington. Les professeurs américains lui écrivaient souvent pour avoir quelques détails sur sa vie. On parlait de lui, Bernard, dans deux catalogues. On estropiait d’ailleurs son nom. On mettait un t, à la fin.
Inconsciemment, alors qu’il avait dix ans, il avait déjà cherché à se libérer de cette contrainte. Parfois il se persuadait qu’il était le fils d’un prince exilé. On l’avait soustrait aux fureurs de sujets égarés qui reviendraient un jour, c’est l’usage, le réclamer en triomphe. Ses parents actuels, généreusement, sans qu’il fût question d’un salaire, n’avaient point hésité à l’adopter. Ils l’aimaient. Il leur était reconnaissant de leur sollicitude, de leur courage, du tact avec lequel ils gardaient vis-à-vis d’un enfant maître leur dignité... Il regrettait seulement qu’ils ne fissent jamais allusion à leur secret. Un jour il traça sur une feuille de cahier une phrase perfide et la laissa traîner sur le bureau de son père.
—Les princes, les ducs régnants ont quelquefois des fils qu’ils doivent cacher. Ils les font nourrir à la campagne. On les soigne avec dévouement, sans cependant les gâter.
Le père déplia le billet, le lut.
—C’est à toi? C’est ta dictée?
On ne pouvait s’y méprendre. Lui ne savait rien. Voilà qu’il laissait grand ouvert le papier compromettant, qu’il regardait sans émoi le ruban bleu que Bernard avait tendu sur sa poitrine en grand cordon. Le recel s’était bien accompli à son insu. Quelle surprise serait la sienne, le jour où celui qu’il croyait son fils, en uniforme, viendrait à cheval le remercier et l’assurer de sa bienveillance! Il inclinerait sa tête vénérable. On l’embrasserait. On le décorerait.
Mais sa mère?
Il la contemplait souvent, à la dérobée. On ne sait quels insectes pailletés, comme dans les lampes japonaises, éclairaient ses yeux; le jour, le feu, n’y étaient pour rien. Les papillons ne venaient point le soir voltiger alentour. Il étudiait longuement, sur une immense photographie, sa bouche, son sourire qui y étaient presque grandeur nature. Non, celle-là était sa mère. Elle lui avait coupé elle-même un pardessus pour l’école, alors que les camarades portaient tous des capuchons. Les revers étaient de soie grise. Dans la doublure, un centime neuf, pour porter bonheur. Un mouchoir blanc à ourlé bleu, qui débordait. Des gants gris perle, des gants à fermoir. Pauvre cher homme de tuteur, il avait été bien trompé!
Aujourd’hui qu’ils étaient absents, leur maison peu à peu s’abandonnait à Bernard. Les murs, les couleurs s’effritaient. Il allait profiter de sa solitude pour vivre toute la journée en poète et en gentilhomme. Comme les chasseurs qui lâchent dans les parcs les faisans nourris à la basse-cour, il donnait la volée à tous ces souvenirs, à tous ces objets domestiques. Il s’imaginait visiter, entre deux trains, le vieux cottage familial depuis longtemps inhabité. Il avait frappé par déférence à la porte de cette solitude de même que l’on frappe, avant d’entrer, à la porte d’un ami sourd. Il avait ouvert les fenêtres sur le jardin sauvage où les catalpas protégeaient du soleil les magnolias, les hortensias. Par cette lumière nouvelle, chaque meuble, chaque bibelot avait repris pour lui sa valeur et son style. Ainsi les traits d’une beauté s’isolent peu à peu aux approches de la vieillesse, et, n’appartenant plus au présent, se partagent entre les époques passées: le nez devient Louis XVI, le menton Empire. Dans l’arrangement qui lui paraissait autrefois uniforme, Bernard distinguait maintenant des aînés et des cadets. Les bois, la couleur des bois avait joué, détruisant l’harmonie de ton, isolant l’acajou, le noyer, le palissandre. Seuls les portraits: Brutus, Mac Mahon—les gravures: la chasse, les accordailles—s’entendaient pour ne conter qu’une même histoire: il suffisait, comme au chemin de croix, de tourner dans le bon sens.