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L'écornifleur

Chapter 112: LV
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About This Book

The work presents an episodic series of short, often ironic vignettes in which a first-person narrator portrays acquaintances, domestic scenes, social rituals, literary ambitions, and petty embarrassments. Through recurring encounters with a particular acquaintance and others, the narrator dissects manners, prudence, flirtations, travel episodes and the routines of everyday life, alternating wry observation with introspective notes on writing, taste, and the small consolations and vexations of daily existence.

LIII

ANIMAL TRISTE

Le bateau glisse sous l'impulsion régulière de ma godille, loin du bruit de la fête. Un pêcheur qui vient de poser ses claies pour la nuit me crie:

—«Dépassez pas les balises! y a du courant. Vous pourriez point revenir!»

Les bouées blanches ou noires tirent sur leurs chaînes qui grincent. Au bout d'une balise, un cormoran endormi digère.

Qu'est-ce que j'aurais de mieux à faire?

Gagner le large? me perdre?

Combien de temps Marguerite se taira-t-elle? Si elle parle, quel scandale! Sans doute, elle ne peut plus appartenir qu'à moi. Je suppose que Monsieur Vernet dise:

—«C'est un garçon un peu pressé!»

Madame Vernet dira:

—«C'est un misérable!»

Donne-t-on sa nièce à un misérable qu'on aime peut-être? Enfin je ne me sens pas du tout mariable. Des transes couleur de rouille s'amoncellent en mon esprit et j'appréhende l'orage. Je frôle des rochers qui portent des noms redoutables. Depuis l'éternité qu'ils sont là, chacune de leur pointe a peut-être troué un ventre de barque. Parfois un choc me déséquilibre, jette ma godille à l'eau. Je mouille mon front, mes tempes, et mon envie se passe de m'égarer sur la mer. J'ai l'œil sur les balises, prêt à virer de bord.

Des mouettes effarouchées s'éparpillent dans l'air comme des papiers.

Je fais des projets et m'arrête à celui dont la banalité me garantit la réussite. Mon bateau, plus léger, retourne au port. Je fouille du plat de ma godille l'eau résistante. Un peu étourdi par le balancement, je me récite des vers, et, n'ayant rien de bon à me dire, je demande à mes poètes préférés de penser et de parler pour moi.

La vague s'amincit, le bateau oscille à peine. Mon cœur, un instant soulevé de dégoût, retombe et se repose.


LIV

LE DÉPART

Montrant ma fausse dépêche, j'ai dit à Madame Vernet:

—«Peut-être reviendrai-je dans deux ou trois jours. En tout cas, à Paris!»

Et à Marguerite:

—«Attends-moi! silence!»

Mes amis me reconduisent à la gare. Seul, Monsieur Vernet a gardé sa présence d'esprit. Il s'occupe de ma malle et prodigue les recommandations pour le trajet.

—«Je prends les devants!» dit-il.

Silencieusement, nous longeons le port. Parfois un soupir s'exhale. Je regarde obliquement les choses que je quitte, les barques bercées, les bouées flottantes, le ressac de la mer, les vieux marins assis autour du bateau de sauvetage et dont les yeux continuellement secrètent la chassie. À la gare, Monsieur Vernet me remet un billet de première. Je veux chercher dans ma poche.

—«Laissez, je vous prie!»

—«Oh! Monsieur Vernet!»

—«Vous me remercierez en nous revenant le plus tôt possible!»

Il ajoute, comme je serre le billet entre les feuillets d'un calepin:

—«Moi, je fixe toujours le mien à mon chapeau. Je n'en ai jamais perdu, et c'est plus commode pour le contrôleur. Ah! j'oubliais votre bulletin!»

Il va et vient à grands pas, donne des avis, interpelle, s'agite sans parvenir à nous communiquer son entrain. Nous sommes arrivés trop tôt, et, comme chacun tient à garder ses pensées pour soi, il nous faut lire les affiches, les arrêtés, nous promener devant le petit jardin de la gare, fleuri de réséda.

Enfin le mécanicien dit:

—«Je vais chercher le cheval!»

Le cheval vient joyeux, siffle bruyamment, fait sous lui, dans ses roues, une fumée blanche qui monte et l'enveloppe.

—«Vous avez le temps!» dit un employé.

Des paniers de congres se rangent encore dans le wagon de marchandises, et de petites corbeilles d'osier, berceaux minuscules où des homards, des brèmes, des poissons délicats dorment sur un lit de fenouil frais.

Une femme accourt et fait des signes. C'est toujours la même chose donc? Plus le chef de gare attend, plus les expéditeurs se font attendre, et le meilleur moment est le dernier.

Ils n'en finiront pas. Je voudrais un arrachement brusque. On me tiraille avec des précautions superflues et des reprises douloureuses une épine enfoncée profondément.

Je monte, pour prendre un coin, dans mon compartiment de première, enclos, à l'économie, entre deux de secondes.

—«Pressez pas!» dit l'employé.

Ah! je m'attellerais au wagon!

—«Marguerite voudrait embrasser son professeur», me dit Monsieur Vernet.

—«Je n'osais pas le demander!» dis-je en descendant. Marguerite me rend mon baiser sur les deux joues, en camarade, en fiancée tranquille.

—«Il faut que je vous embrasse aussi, Monsieur Vernet!»

—«Roublard! pour embrasser ma femme ensuite! Blanche, laisse-toi faire!»

—«M'aimes?» murmure-t-elle si bas que je devine le mot à peine distinct de son haleine, et je souffle entre mes dents:

—«Oui!»

—«Messieurs les voyageurs, en voiture!» crie l'employé, qui donne toute sa voix en notre honneur.

Par la portière, que Monsieur Vernet tient à fermer lui-même, nous échangeons de longs regards. Marguerite est rose, Madame Vernet un peu pâle. Monsieur Vernet, avec une amabilité inlassable, me répète que j'arriverai à Paris à minuit et quart, et me blâme de n'avoir pas emporté un petit pain.

Des souhaits pour le voyage, des serrements de mains et ces regards si longs! si doux! puis un sifflement, un ébranlement, une agitation de têtes et de mouchoirs: une immense tristesse!


LV

ADIEU!

Installé, les jambes allongées, le coude dans l'embrasse, tandis qu'au passage du train les pommiers courent, des poulains s'effarent, des perdrix s'envolent, moi je me sauve!

Il était temps. Le désastre aurait éclaté. Entre deux excitants également imprenables, je perdais la tête.

Mes amis m'ont donné ce qu'ils avaient de meilleur en eux. Ils sont bons maintenant à mettre dans des mémoires. Afin que Marguerite m'oublie, on lui achètera un poney, propre à la selle. Le premier amour d'une jeune fille se passe en exercice, et le dernier d'une femme mûre en paroles. Madame Vernet sera sage, et dira:

—«Je remercie le hasard, qui me l'avait envoyé et me le reprend. Notre brève aventure se termine bien; une femme honnête n'en rougirait pas. Je souffrais des nerfs, de la sensibilité: ils se calment... Je connais au fond de moi un coin rafraîchissant où je pourrai me retirer loin de mon mari, quand j'aurai besoin d'être seule. Il faut des souvenirs à une femme qui vieillit. J'en ai fait ces temps-ci provision. J'ai été tentée de me mettre au café, et je vois que je me contenterai d'un canard.»

Ainsi songera Madame Vernet dans une buée de mélancolie. C'est Monsieur Vernet qui me regrettera le plus, à cause de l'argent qu'il m'a prêté.

Comme c'est bon d'avoir la conscience à peu près nette! Car enfin j'aurais pu mal agir, déchirer jusqu'au cœur ceux que je n'ai qu'égratignés. J'entends alors Monsieur Vernet:

—«Vous êtes l'amant de ma femme et vous êtes l'amant de ma nièce!»

Je sens sa lourde main sur mon épaule.

Oh! je me forme petit à petit.

L'humeur et le pays parcouru changent. Chacun des ressauts du wagon casse un des fils qui me retenaient là-bas; celui-ci me mettait en communication avec l'amour gris-tendre de Madame Vernet, celui-là avec l'innocent éveil de cœur de Marguerite, cet autre avec les bons repas, la table, le lit hospitaliers.

Tous se brisent. Les bouts s'accrochent à mon âme, et je pourrais la secouer comme un tablier de couturière.

Mes chers amis, une dernière fois merci et adieu! Il ne me reste plus qu'à me coller au dos cette étiquette trouvée dans le Journal des Goncourt:

«À céder un parasite qui a déjà servi.»


Paris.—Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères.—28107.


DU MÊME AUTEUR

Les Roses, poésies................ (épuisé)

Crime de Village, nouvelles....... (épuisé)

Sourires pincés, 1 vol.............. 3 fr.

En préparation:

Œuf de poule.

Le Fendeur de cheveux.

Poil de Carotte.