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L'écornifleur

Chapter 27: XII
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About This Book

The work presents an episodic series of short, often ironic vignettes in which a first-person narrator portrays acquaintances, domestic scenes, social rituals, literary ambitions, and petty embarrassments. Through recurring encounters with a particular acquaintance and others, the narrator dissects manners, prudence, flirtations, travel episodes and the routines of everyday life, alternating wry observation with introspective notes on writing, taste, and the small consolations and vexations of daily existence.

The Project Gutenberg eBook of L'écornifleur

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Title: L'écornifleur

Author: Jules Renard

Release date: December 27, 2006 [eBook #20199]
Most recently updated: January 1, 2021

Language: French

Credits: Produced by Pierre Lacaze, Suzanne Lybarger, Chuck Greif and the
Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉCORNIFLEUR ***

JULES RENARD

L'Écornifleur

 

PARIS

PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis

1892

Tous droits réservés.


Il a été tiré à part dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse (1 à 10)

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norwège.

S'adresser, pour traiter, à M. Paul Ollendorff, éditeur, 28 bis, rue de Richelieu, Paris.


TABLE DES MATIÈRES

I.—Monsieur Vernet
II.—De la prudence!
III.—Bouton par bouton
IV.—Encore un homme de lettres
V.—Entrée
VI.—Madame Vernet
VII.—Symptômes
VIII.—Déviation
IX.—C'est bon! c'est bon!
X.—Misère de misère!
XI.—Mes confrères
XII.—Je dis quelque chose
XIII.—Coups de sonde
XIV.—Cosmographie
XV.—Je trouve un engagement sérieux
XVI.—En voyage
XVII.—C'est la mer!
XVIII.—Jamais au niveau de la mer
XIX.—Civilités
XX.—À fond de cale
XXI.—Importunités
XXII.—La dernière station
XXIII.—Insomnie
XXIV.—Le bobo
XXV.—Scène
XXVI.—Je reste
XXVII.—Je rends des services
XXVIII.—À table! À table!
XXIX.—Mademoiselle Marguerite
XXX.—Programme
XXXI.—Atomes crochus
XXXII.—Théories
XXXIII.—Le navet
XXXIV.—Le baiser
XXXV.—Prise d'habitude
XXXVI.—Écrire!
XXXVII.—La plage
XXXVIII.—Points de vue
XXXIX.—Pas de gâchage!
XL.—Directeur de conscience littéraire
XLI.—Églises
XLII.—Promenades et beaux sites
XLIII.—Flirtage en plein air
XLIV.—La partie d'agrément
XLV.—Il faut en finir, à la fin
XLVI.—Proposition
XLVII.—Les idées de Mademoiselle Marguerite
XLVIII.—Première séance
XLIX.—Cours complet
L.—En sourdine
LI.—Dernière séance
LII.—Le demi-viol
LIII.—Animal triste
LIV.—Le départ
LV.—Adieu!

 

À MARINETTE

 


L'ÉCORNIFLEUR


I

MONSIEUR VERNET

C'est un homme de quarante ans, un peu raide et lourd, convenablement vêtu. On sent qu'il n'a pas lui-même soin de sa personne, qu'il ne s'habille pas seul. Madame Vernet le boutonne, l'épingle, le peigne. Rarement un jour se passe sans que la raie, droite et pure, se défasse, et que la cravate remonte. Mais Monsieur Vernet est incapable de «revenir sur sa toilette», et il semble, pour cette raison, plus distingué le matin que le soir.

Le peu qu'il montre de ses yeux est d'un bleu tendre. Ses paupières pesantes jouent mal, constamment presque fermées. Il est obligé de lever la tête, de la pencher en arrière, comme les gens qui regardent par-dessous leurs lunettes. Je le dis sans malice, la forme de ces yeux rappelle quelque chose de déjà observé aux yeux des porcs.

En omnibus, Monsieur Vernet se met de préférence au fond et regarde les derrières des chevaux lourdement secoués. «Le pavé de Paris use les meilleures bêtes.» Suivant les recommandations du préfet de police, Monsieur Vernet ne descend pas de voiture avant qu'elle ne soit immobile. Mais une fausse honte, bien excusable chez un homme, l'empêche de «demander le cordon» au conducteur pour lui seul: il attend qu'une dame fasse arrêter, et profite de l'occasion. Sinon, il s'entête, dépasse le but, va jusqu'à la station prochaine et retourne sur ses pas.


II

DE LA PRUDENCE

Oh! je me tiens sur mes gardes. Une récente aventure m'a rendu sévère. Je viens de «quitter» certaine famille honorable que j'aimais beaucoup, un peu trop, et je frissonne au souvenir de l'outrage. Je ne me livrerai pas sans défiance. Il faut que, plus tard, si l'aventure tourne mal, je puisse dire, hautain et bref, à cet homme:

—«Ne vous souvient-il pas, Monsieur, que vous avez été le premier à me tendre la main?»

À ses reproches, je répondrai:

—«C'est vous qui m'avez cherché!»

Dès qu'on nous embrasse, il est bon de prévoir, tout de suite, l'instant où nous serons giflés.

Je l'épie et le vois venir.

Ce n'est d'abord, entre nous, qu'un échange de nos deux cartes:

 

 
VICTOR VERNET
directeur des chantiers de l'usine case
Passy     
 

 

   
  henri

 

Monsieur Vernet me regarde:

—«Est-ce tout?»

—«Oui, dis-je, j'ai jeté négligemment mon nom à la corne du carton, en signature. Au-dessus je puis écrire quelques lignes: c'est commode.»

Monsieur Vernet sourit et dit:

—«J'aime tout ce qui est original!»

Mais, par politesse ou indifférence, il ne réclame pas d'autre renseignement.

Nous nous saluons et nos chapeaux se bossellent au plafond de l'omnibus.


III

BOUTON PAR BOUTON

À chaque rencontre, comme on reprend aux dernières mailles une dentelle interrompue, la conversation nouvelle se raccroche aux derniers mots de la précédente. Expérimentés, nous n'allons pas vite. Une fois, Monsieur Vernet dit son âge; une autre fois, le chiffre de ses appointements: 15,000 francs. De plus, il est intéressé dans les affaires. Elles vont bien. Mais «ce qu'il y a d'agréable» c'est qu'il a droit à deux mois de congé par an. Lentement, je reconstruis sa vie. Aujourd'hui il m'apprend le petit nom de sa femme: Blanche. Elle a oublié de lui changer ses manchettes. Il serait plus expansif si j'étais moins discret. Mais je n'ai pas l'habitude de me jeter à la tête des gens.

Je ne le fais que par exception.

Tantôt, obstinément silencieux, j'affecte de ne rien entendre; tantôt je coupe net une confidence, en toussant.

Si Monsieur Vernet me demande:

—«Vous avez sans doute quelque emploi?»

je réponds:

—«C'est peu de chose: j'élève trois petits lapins.»

Monsieur Vernet feint de comprendre, «puisqu'il aime tout ce qui est original».

—«Et vos petits lapins vont bien?»

—«Ils sont charmants et forment un triple étage. L'aîné a la tête de plus que le cadet, le cadet la tête de plus que le troisième. On me les prête tous les matins.»

—«Je vois: vous êtes professeur libre.»

—«Oh! tout à fait libre. Les pauvres petits et moi, nous nous sommes bien ennuyés ensemble. Mais il faut aider ma famille à me faire vivre. Voilà qu'ils sont à point pour entrer au lycée. Quel dommage! j'avais comme vous deux mois de congé, et, en outre, toutes mes soirées à moi, ce qui me permettait de travailler.»

Je répète le mot «travailler» en exagérant la voix et le geste. L'heure est-elle venue de dire à quoi?


IV

ENCORE UN HOMME DE LETTRES

monsieur vernet

Vraiment, je n'achète le journal que pour ma femme, car je n'ai pas le temps de le lire. Je jette à peine un coup d'œil sur les faits-divers et la Bourse.

henri

Et cela suffit, car le reste, ce que nous écrivons, est-ce intéressant?

monsieur vernet

Vous écrivez donc dans les journaux?

henri

Des fois.

monsieur vernet

Lequel?

henri

Oh! n'importe lequel. Dans l'un ou dans l'autre. Un peu partout.

monsieur vernet

Je n'ai jamais vu votre nom.

henri

Cela ne m'étonne pas. J'écris sous des pseudonymes. Je suis jeune et n'ose pas me lancer. Il y a la famille.

monsieur vernet

Mais ces pseudonymes, quels sont-ils?

 

J'en invente sur le champ quelques-uns. Aux premiers, Monsieur Vernet fait des signes d'ignorance. Il reconnaît les derniers:

—«Oui, je crois avoir vu celui-là quelque part.»

Le coup est porté. Monsieur Vernet se rapproche de moi. La serviette du professeur libre n'est plus à ses yeux banale: il y a peut-être un article dedans. La différence des âges est abolie. Nous nous estimons de pair.

 

monsieur vernet

Je voudrais bien lire quelque chose de vous.

henri

Ce que j'ai fait jusqu'ici ne mérite pas d'être offert. Attendez au moins que j'aie terminé mon roman.

monsieur vernet

Comment! vous écrivez aussi des livres?

henri

Des livres! c'est beaucoup dire. Je barbouille du papier.

monsieur vernet

Je serais empêché de soutenir qu'un livre est bon ou mauvais. Je ne m'y connais pas et n'y entends rien. Mais j'affirme que pour faire un roman, quel qu'il soit d'ailleurs, pour mener à bien l'histoire, pour se retrouver au milieu de tous les personnages et ne pas confondre Pierre avec Paul, il faut avoir de la tête!

 

Nous sommes graves. Il semble que nous allons, moralement, nous cordeler, nous nouer.

Presque sous le manteau, en me cachant des passants, je donne à Monsieur Vernet ma vraie carte, une plaquette d'une centaine de vers luxueusement éditée aux frais de cette honorable famille que j'ai «quittée». J'en ai toujours un exemplaire sur moi. C'est un en-cas préparé pour liaison immédiate. Monsieur Vernet l'ouvre sans un mot. La dédicace est flatteuse, l'hommage empressé. Et puis il possède maintenant, pour la première fois de sa vie, une chose imprimée qu'il n'a pas achetée. Il m'offre, en échange, une invitation à venir prendre le café, sans cérémonie, dimanche prochain, vers une heure. Madame Vernet y compte fort. On m'attendra.

Notre poignée de main est longue comme si nous venions de traiter un important marché. Monsieur Vernet me sourit, tout grâce, et je chantonne ainsi qu'une raccrocheuse, quand la soirée est belle et que le trottoir donne bien.


V

ENTRÉE

Je m'attends à du nouveau. Je tombe dans un ménage bourgeois, c'est-à-dire au milieu de gens qui n'ont pas mes idées.

Le bourgeois est celui qui n'a pas mes idées.

J'ai préparé en sot ma première visite aux Vernet. J'allais chez eux avec le plaisir d'avoir à poser un peu et la crainte de n'être pas compris. Je me promettais de faire de l'effet, repassant mes citations, cherchant des noms d'auteurs peu connus et dont la seule étrangeté me ferait honneur. N'avais-je pas, dans la collection de mes gestes, quelque élévation de bras, un ploiement de genou, un coup de nuque en arrière, qui seraient à mes phrases d'élite ce que les projections lumineuses sont aux conférences scientifiques.

Ai-je fait mes frais?

Je ne me rappelle pas avoir été au-dessus de moi-même.

Nous avons pris du café. J'ai déclaré qu'il était bon, mais un peu chaud. Monsieur Vernet m'a parlé de sa cave. J'ai trouvé cela naturel, «puisqu'il avait du vin dedans». Inhabile à distinguer la fine-champagne de l'eau-de-vie de marc, j'ai cependant affirmé que la liqueur de mon petit verre bleu devait être très vieille, selon moi, du moins.


VI

MADAME VERNET

Au premier engagement entre Madame Vernet et moi, Monsieur Vernet se tut.

—«Et vous, Madame, à quoi donc passez-vous vos loisirs?»

Je disais «donque», et en général j'exagérais les liaisons, le soin avec lequel nous lions nos mots étant le signe certain qu'on nous en impose.

—«Je lis un peu», dit-elle.

Aussitôt je prononçai les noms de Baudelaire et de Verlaine. Elle m'avoua qu'elle ne les connaissait pas, et, loin de me redresser avec la mine sévère et condoléante du monsieur qui découvre une ignorance, j'eus la lâcheté de dire:

—«Tant mieux pour vous!» la lâcheté de le répéter et de commencer l'éloge de la femme qui ne sait rien. Mais Madame Vernet:

—«Une femme doit avoir au moins quelques notions d'histoire et de géographie.»

—«Sans doute, dis-je, et d'arithmétique.»

—«Et de musique», dit-elle.

—«Soit, je vous accorde le piano, mais avec un seul doigt.»

Bientôt je lui fis toutes les concessions. Elle parlait assez correctement, en disant «mélieur» au lieu de meilleur. Elle aimait la peinture-poésie et la poésie-peinture. Elle désirait élever son âme de temps en temps, comme on fait des haltères, par récréation et par hygiène. Aux beaux endroits d'un livre, elle ne s'en cachait pas, ses yeux se mouillaient de larmes. Cependant elle avait vidé bien des coupes, et la façon dont elle parla de l'amertume des choses me fit comparer sa vie à quelque tonneau qui a trop roulé et où la lie se dépose, tandis que, couard, cinq minutes après avoir glorifié la femme qui ne sait rien, je vantais bassement la femme qui sait tout.


VII

SYMPTÔMES

Ils n'ont pas d'enfants et s'ennuient. J'arrive au bon moment. Ils gardent à l'endroit du poète des préjugés en partie rectifiés, c'est-à-dire que, ne voyant plus en lui un illuminé, un fou maigre, affamé et grugeur, légendaire et redoutable, ils le traitent encore d'être original et exceptionnel. S'il travaille, ils se signeraient et disent:

—«Il travaille!»

S'il ne pense à rien, ils disent:

—«Laissons-le rêver!»

Ou, le doigt tendu vers son front:

—«Que peut-il se passer dans cette tête-là?»

Je porte la main à mes cheveux courts, comme pour remettre d'aplomb une auréole.

Madame Vernet coud des boutons aux caleçons de son mari:

—«Vous êtes heureux de pouvoir consacrer votre vie à l'art!»

Elle entend vraiment que je voue ma vie à l'art, la lui dédie et sacrifie. Elle me croit un peu prêtre et me complimente sur ma vocation.

Faut-il lui dire que je n'en ai pas? que je «compose» des vers aux heures perdues, parce que papa me sert provisoirement une petite rente, et que j'entretiens habilement ses illusions? Il veut faire de moi quelqu'un, et se saigne jusqu'à ce qu'il découvre en son fils un paresseux vulgaire et rebouche ses quatre veines une fois pour toutes.

—«D'ailleurs, dit Monsieur Vernet, qui suit sa propre pensée et côtoie la mienne, le devoir d'un père n'est-il pas de s'ôter le pain de la bouche pour ses enfants?»

C'est juste, mais répugnant, et si le mien s'ôtait le pain de la bouche pour me l'offrir, je le prierais poliment de l'y rentrer.

Monsieur Vernet fume une cigarette, las d'avoir travaillé une journée de dix heures à l'usine qu'il dirige. Ses paupières battent comme des volets mal accrochés. Parfois elles se ferment. L'effort qu'il fait pour les relever les plisse à peine. Elles ressemblent à des coquilles de noix. Sa cigarette s'éteint à chaque instant. Il la rallume. Elle se meurt. C'est une lutte. Il a l'air de manger des allumettes.

 

madame vernet

«Ce n'est pas poétique de coudre des boutons!»

 

C'est cependant nécessaire pour que les caleçons tiennent. Va-t-elle reprendre l'argutie de l'autre jour? Elle fait, dans le tas des choses qu'elle accomplit, pense ou exprime, le triage de celles qui sont poétiques et de celles qui ne le sont pas. Manger des huîtres est poétique, mais manger de la soupe ne l'est plus. Dire «Monsieur Vernet» est distingué, et dire «Mon mari» commun. Elle pique, avec l'adresse d'un chiffonnier, le mot «chaise» et le jette là, «côté prose», puis le mot «siège», qu'elle dépose ici, «côté vers».

Soudain, Monsieur Vernet, du fond de sa somnolence, pareil à un oracle que le suc des lauriers et des vapeurs méphitiques ont engourdi, annonce:

—«Vous arriverez!»

Je l'espère, me laisse aller et conte mes rêves, en un bon fauteuil dont je frise les glands entre mes doigts. J'ai bien dîné, et j'éprouve le besoin d'intéresser quelqu'un à mon avenir. Mes jambes s'allongent, prennent possession du parquet, et mes pieds remuent comme la queue d'un chien qu'on flatte.

Je ne fume pas. On me dit que je n'ai point de défauts, et on pense que si je crains le tabac et l'alcool, c'est non par délicatesse de femmelette, mais par prudence de grand homme qui se ménage. Je lève mes mains blanches pour que le sang n'ait pas la force d'y monter. On me demande des vers.

—«Mes vers n'ont que le mérite de s'en aller tout de suite loin de ma mémoire. Ne vaut-il pas mieux causer doucement de choses diverses, en amis vieux déjà qui se pénètrent sans effort?»

Enfin j'ai un idéal: la pâleur de mon teint et ma tristesse en répondent.

Ne pouvant fumer sa cigarette, Monsieur Vernet se décide à la sucer.

—«Cher! cher!» lui dit Madame Vernet.

Il continue. Ses dents mâchent des brins de tabac. Quelques-uns s'échappent, tombent, s'accrochent comme des insectes à son gilet. On ne sait plus s'ils viennent de sa bouche ou de son nez.

—«Voyons, Monsieur Henri, dites-nous quelque chose!»

—«Non, pas ce soir. Une autre fois, quand je serai plus en train!»

Les boutons du caleçon sont au complet. Madame Vernet l'agite. Le derrière se gonfle comme s'il y avait quelqu'un. Étourdi par la chaleur et le peu que j'ai bu, je me le figure empli pour de bon. J'y entre moi-même. Il est trop large, et Madame Vernet, à genoux, sa tête à hauteur de mes hanches, serre les ficelles. Je ne ressens que l'ennui d'être tripoté, de tourner à droite, à gauche, les mains en l'air, ou croisées sur mon ventre. Vainement je dis:

—«C'est bon!»

et veux m'en aller à mes affaires: Madame Vernet s'obstine, rentre le caleçon dans les chaussettes, s'écarte un peu pour voir, sans trouble, assise sur ses talons, et pique une épingle dans son corsage.

—«Je vous demande encore pardon d'avoir terminé ce petit travail devant vous, mais Monsieur Vernet n'a plus rien à se mettre.»

Je regarde cet homme, pris de pitié, prêt à lui offrir mon linge. Un grotesque a pris ma place, parle en mon nom, caricaturise mes gestes, digère et s'empâte.


VIII

DÉVIATION

Ils disent, l'un:

—«Ma femme m'adore!»

Et l'autre:

—«Monsieur Vernet est le plus honnête des hommes.»

Ils n'avoueraient pas que, séparés, ils sont heureux. Pourtant le mari ne vit complètement que dans son usine. L'invention du téléphone lui a paru un événement immense. D'abord il redoutait de s'aboucher avec l'appareil, disant au premier employé venu:

—«Téléphonez donc pour moi: je n'ai pas le temps.»

Et tandis que l'employé parlait au loin, Monsieur Vernet tournait autour de la cage, ainsi qu'un dompteur déjà mordu, n'osant jamais et se promettant d'oser, un peu fiévreux comme un auteur qui écouterait en lui-même la répétition d'une pièce. Enfin il est entré, et maintenant voilà qu'il regarde l'appareil comme un confident. Ils sont toujours ensemble. Monsieur Vernet lui cause pour causer, et, le soir, l'écho des conversations qu'ils ont eues se répercute encore.

—«Imagine-toi, Blanche, que j'ouvre la cage. J'entre, je dis «Allô»—rien.—«Allô, allô»—rien.—Croirais-tu qu'elle m'a fait attendre la communication vingt-cinq minutes, montre en main!»

Elle! l'Ennemie!

Madame Vernet, les coudes sur la table, le nez dans sa tasse de thé, un petit doigt en accent aigu, répond:

—«Mâtin!»

Elle a couru par les grands magasins toute la soirée:

—«Oui, je prendrais cela, mais ce n'est pas pour moi, c'est pour une amie qui habite la province!»

Parfois elle achète pour rendre, et peut-être parce que ce va-et-vient de paquets fait bien aux yeux de sa concierge. Mais ce qu'elle garde est d'occasion. Le bon marché seul la tente.

—«Je puis vous affirmer qu'elle a été rudement bien», me dit Monsieur Vernet.

Il s'encourage à l'aimer, fier qu'elle me plaise, et quand je fais à Madame Vernet l'offre d'une civilité saupoudrée comme une gaufre, il sourit:

—«Ah! ce Monsieur Henri!»

Il me croit connaisseur. Mes admirations pour la femme sont un hommage au goût du mari. Si nous étions seuls, je lui taperais sur l'estomac, et il me raconterait des saletés.

Et Madame Vernet s'excite de son côté.

Elle lui porte une solide, sincère affection. Dans ses moments de «papillons noirs,—qui n'en a pas?»—elle s'appuie sur la force et se confie en la franchise de ce brave homme.

Leurs cœurs allaient s'éteindre, ne plus former que des boules de cendres froides. J'ai soufflé, et voilà qu'à la grande surprise de tous, des étincelles profondément enfouies s'enflamment, s'élancent.

Je m'excite, à mon tour.

J'ai été jusqu'à ce jour un petit monsieur désœuvré, qui se glorifiait ou se méprisait à outrance, et je sers à quelque chose: je renoue l'une à l'autre ces deux âmes près de céder comme des cordes usées.

À chacune de mes visites, je constate un nouveau progrès. C'est un rapprochement des couverts, une façon délicate et inattendue de s'offrir du pain, du poivre, hors de propos, un interminable débat anodin pour savoir qui se fatiguera à fatiguer la salade.

Monsieur Vernet vient embrasser sa femme avant même de déposer au vestiaire sa canne et son chapeau.

Si je lui dis:

—«Vous avez l'air fatigué!»

il me répond:

—«C'est que j'ai mal dormi cette nuit.»

Il voudrait en conter plus long, et comme une pomme véreuse tend à tomber de sa branche, une grosse plaisanterie grasse lui pend au bout de la langue.

Sa femme l'arrête par un:

—«Voyons, chéri!» très tendre.

Elle a posé nonchalamment la main sur le rebord de la table, et, la tête inclinée, les yeux brillants et clignotants, elle murmure:

—«Oh! vilain!»

C'est moi qui rougis. Toutes mes félicitations à moi-même. Je travaille bien.


IX

C'EST BON! C'EST BON!

Et pourquoi ne s'aimeraient-ils pas? Vais-je m'imaginer que Madame Vernet, en apparence très loin de son ménage, y fait une fausse rentrée par coquetterie? Il faut que je perde l'habitude de dire, enveloppant, comme une chose à cacher, ma bêtise ignorante dans une expression dédaigneuse:

—«Je connais la femme: c'est un logogriphe, un écheveau!»

Madame Vernet est une femme simple, qui aime son mari, simplement, à la papa.

Monsieur Vernet a d'énormes biceps, roulants et grondants presque, quand il raidit et reploie son bras, comme un animal ennuyé ouvre et referme sa mâchoire. Il peut, entre ces tenailles de chair, écraser une noix, faire péter une balle élastique, et m'y briserait, si j'avais la maladresse de me laisser pincer.

Il tord une fourchette en tire-bouchon, abat son poing, d'un vigoureux coup, sur l'angle d'une pierre de taille, sans se faire mal. Par envie et par impuissance, je prétends qu'il me trompe avec des trucs.

Pour l'intelligence, Monsieur Vernet en vaut un autre. Il est parti de rien. Il a fait sa situation seul. À quinze ans, il gagnait sa vie.

—«Et même, dit-il, âgé de dix-huit mois à peine, je venais déjà en aide à ma famille: je remportais un prix de cinq cents francs et une médaille d'argent dans un concours de bébés.»

Il sait qu'on peut se vanter, sans ridicule, d'être travailleur. Afin qu'on ne l'accuse pas d'immodestie, il prend les devants. Parle-t-on d'un imbécile, il dit:

—«Le pauvre me ressemble; est, comme moi, sans malice!»

On l'entend déclarer:

—«Je ne suis qu'une bête, mais j'ai fait ce que j'ai pu, et quand on fait ce qu'on peut...»

Madame Vernet proteste:

—«Mon ami, tu as tes mérites. Combien d'autres, à ta place, seraient restés en chemin!»

Flattée d'être considérée par son mari comme une femme supérieure, elle ajoute:

—«Tu es si bon!»

Ah! la bonté! la bonne bonté, que c'est bon! Madame Vernet s'anime, s'échauffe, fait des gestes comme si, d'un ébauchoir, elle sculptait la statue même de la Bonté, puissante et lourde, écrasant pêle-mêle, sous son séant, le reste des qualités inutiles, la pouillerie des autres petites vertus. Je m'abandonne aussi, je jette le paradoxe aux orties, et prie l'excellente femme de vouloir bien accepter mon humble concours et la petite boule de terre glaise que je colle à la statue, en plein milieu de la figure, pour lui faire le nez.

Ainsi très fort, très bon, et peut-être plus spirituel qu'il ne le croit, tel apparaît Monsieur Vernet.

Toutefois ce qu'il a contre lui et pour moi, c'est un commencement d'eczéma. Son sang malade, avec une persévérance de taupe, creuse de petits canaux à fleur de peau, et perce çà et là, et pousse dehors ses vésicules rouges, agaçantes et brûlantes.


X

MISÈRE DE MISÈRE!

Le calme appartement des Vernet m'attire. La régularité de leur vie m'engrène, et je ne tente rien pour me ressaisir. Je ne sais pas ce que je vais faire chez eux presque tous les soirs. Je monte les escaliers lentement, et, quand je pèse sur le bouton du timbre, quelque chose de joyeux répond en moi. On m'attend. Mon couvert est toujours mis, c'est-à-dire qu'on se dépêche de le mettre dès que je sonne. J'enlève mon pardessus avant de dire bonjour, et je m'arrête un instant afin de m'emplir le nez des odeurs qui viennent de la cuisine. Je gagne aussi peu vite que possible la salle à manger. Je me mouche, cherche dans mes poches, feins de m'accrocher au porte-manteau, donne un coup de gant sur la poussière de mes bottines; je laisse à Madame Vernet le temps de faire des signes à sa bonne et de lui dire, bas:

—«Vite, un gâteau de deux francs, aux amandes!»

À la vérité, j'arrive en intrus; mais, comme on ne me le fait pas sentir et qu'un dîner en ville est toujours bon à prendre, je salue d'un air dégagé, en essayant de varier mes formules de politesse préparées dans la journée.

Monsieur Vernet me serre les doigts impitoyablement, pour me prouver sa force, et tandis que je les agite un peu afin de les décoller, Madame Vernet me dit:

—«Bonjour! poète!»

J'ai voulu lui baiser la main. Elle ne s'y attendait pas; son bras que je soulevais est retombé lourdement, et, gauchement, je me suis gardé de le rattraper.

En général, si les fourches de nos pouces et de nos index s'adaptent et s'entrecroisent avec netteté, je me sens à l'aise pour la soirée. Au contraire, je suis pris d'inquiétude comme un lièvre qui écoute, si elle ne m'accorde que le bout de ses doigts. Je les fais sauter dans le creux de ma main, de la façon qu'on soupèse des pièces d'or, pour voir si elles ont le poids.

Installé, je deviens poseur, menteur et gobeur. La nourriture «saine et abondante» descend en moi, fait tampon, refoule mon âme dans un coin, l'étouffe.

—«Quel excellent potage! dis-je. Il n'y a que chez vous qu'on sache manger!»

Je cite des noms connus de restaurants, comme si j'en sortais. Leurs prix sont un peu forts; mais, à Paris, cela seulement est bon marché qui coûte cher.

À chaque nom, Monsieur Vernet me demande:

—«Vous y êtes allé?»

—«Oui. Ils ont un nouveau chef qui réussit la sole; mais tout autre poisson y est détestable.»

Je jouis de mentir et regarde l'étonnement de Monsieur Vernet monter comme une colonne de mercure. Tel degré à atteindre me fait ajouter un mensonge. À tel autre, il est bon que je m'arrête. Tout à l'heure, quittant la table, n'irai-je pas sucer une écrevisse chez Fary?

Mais au moment où je redoute qu'on ne me croie plus (car à la manie de mentir je joins celle de prétendre que je mens habilement), et comme Madame Vernet, troublée par mes vanteries, traite son repas de frugal et réclame mon indulgence:

—«Ah! dis-je, plût aux cieux que j'en eusse tous les jours autant!»

Avec une souplesse dont je ne me rends pas compte et qui pourrait me faire prendre pour un farceur, je passe des grands restaurants aux petits à vingt-cinq sous (pourboire compris).

Je faisais le musulman fastueux. Me voilà franciscain. Monsieur et Madame Vernet m'écoutent, plus sympathiques. Les souffrances de mon estomac donnent à leur dîner une importance. Ils m'enviaient: ils vont me plaindre. Je possède mon sujet et je parle avec facilité. Ça coule de source, semble-t-il.

—«Que de fois, absorbé par mon travail, il m'est arrivé d'oublier de dîner, comme on oublie son mouchoir, un objet futile! Si jamais j'ai fait quelque chose de passable, ç'a été ces jours-là. Mes moins mauvais vers, je les dois à ma faim négligée.»

Je ne soutiens pas aujourd'hui que le pauvre seul a du talent, mais peu s'en faut. Ce sera pour une autre conférence.

—«Ne vous attristez pas», me dit Madame Vernet.

—«Bah! c'est le souvenir. On en parle pour parler. Les jours sont meilleurs maintenant. Mais j'en ai vu de rudes. Un jour j'avais encore oublié de dîner, oublié volontairement. Je cherche dans mes poches, rien. Mon porte-monnaie était plat comme un mendiant. Je cherche dans mon placard où je mets ma bouteille de chartreuse pour les deux ou trois amis qui me viennent voir, mon plateau et mes verres, et je découvre un morceau de charcuterie. Il était semé de taches d'un bleu noir ainsi que des dents cariées. L'odeur me poursuit encore. J'ai vécu avec lui vingt-quatre heures, à le regarder.»

Est-ce que je ris? Est-ce que je me moque? Candide et grave, je parle de ma chambrette, de mes petites affaires, de ma petite table de toilette, et de ma petite bibliothèque, où sont rangés mes petits livres. Ma gaîté est forcée et niaise, et il me semble que des larmes retombent au dedans de moi, une à une. Je ne pensais pas avoir tant souffert. Arrivées, ces intéressantes aventures ne m'auraient pas fait plus de mal que racontées.

J'y crois être moi-même.

Monsieur et Madame Vernet se font des signes de tête et laissent échapper des soupirs de gorge. Peut-être Monsieur Vernet se reproche-t-il d'avoir fait sa fortune trop vite. Il se tranquillise en songeant que je ferai certainement la mienne.

—«Tous les grands hommes ont passé par là», dit-il.


XI

MES CONFRÈRES

Aussitôt commence la revue des grands hommes «qui ont passé par là», et chaque exemple cité est comme une preuve de mon illustration future. Par la pensée, j'associe mes amis à ma haute fortune.

—«Quand vous en serez là, dit Madame Vernet, vous ne nous regarderez plus.»

Je me dresse brusquement, frémissant. Je la fixe, et, comme si elle était déjà ma maîtresse, lui jure, du geste, une fidélité éternelle.

Mon exaltation calmée, nous reprenons notre causerie intime sur le monde des lettres. Je deviens soudain l'ami des auteurs célèbres. Par principe, je dénigre tous les hommes de talent, un ou deux exceptés, les deux plus vieux, les plus inaccessibles, ceux qui se trouvent trop loin et trop au-dessus de moi pour être des rivaux, et que je vénère ainsi que des demi-dieux, les lèvres remuantes. Mais, mon acte de foi terminé, qu'on ne me parle plus de ces hommes! Ils montrent, à vivre, une obstination indécente, aimantent toute la quantité d'admiration disponible dans l'air; et, sans jalousie mesquine, par humanité seulement, je leur souhaite ce qui leur manque pour être complets dans l'absolu: une prompte mort.

 

madame vernet

Êtes-vous heureux de connaître ce monde!

henri

Oh! croyez-vous? Habitude et perspective! Ce sont des gens comme vous et moi, plus simples qu'on ne pense. Ah! j'adorerais la vie de famille, le repos du dimanche. Je me réserverais de transporter dans mes livres, dans mon œuvre, mes désordres, mes tares, mes vices intellectuels.

 

Je dis «mes livres», «mon œuvre»: si on me poussait, je dirais «mon public».

Puisque les artistes sont des hommes comme lui, Monsieur Vernet se rassure. J'ai trop adouci le monstre, et, sans transition, je le refais dangereux.

 

henri

Si nous sommes gentils avec les autres, ceux qui ne sont pas du métier, nous nous dévorons entre nous. Qui dit «homme de lettres» dit «mangeur de confrères et déchiqueteur de renommées».

madame vernet

Cependant, vous êtes d'accord sur ce point que Sully-Prudhomme, François Coppée, Leconte de Lisle sont des poètes de génie.

henri

Pu! tu! tu! comme vous y allez! Et d'abord qu'est-ce que le génie?

monsieur vernet

Mais que faites-vous des actrices? En connaissez-vous quelqu'une? En avez-vous vu de près?

henri

Comme je vous vois, dans leurs loges, ou chez elles.

monsieur vernet

Comment est-ce une loge d'actrice?

henri

Il y en a de très bien. D'autres sont infectes.

monsieur vernet

Et elles vous donnent des billets?

henri

Je n'en ai pas besoin. Vous êtes, supposez-le, rédacteur du Figaro, du Gil Blas, d'un grand journal. Vous allez au contrôle d'un théâtre, vous présentez votre carte, on vous remet un coupon.

monsieur vernet

Un fauteuil d'orchestre, veinard!

henri

Peuh! on s'en lasse. Je me mets à votre service.

monsieur vernet

Ce n'est pas de refus. Nous ne sommes point gâtés, et, quand il faut aller au théâtre en payant, on y regarde à deux fois. Encore si on connaissait la pièce, on ne courrait pas le risque d'écouter des choses qui souvent vous endorment.

madame vernet

Le théâtre m'amuse toujours, quand même, et un soir que vous ne saurez pas quoi faire de vos billets...

 

Je ne fréquente ni auteur célèbre, ni actrice en vogue. Je connais deux ou trois grues à cent sous et quatre ou cinq petits jeunes gens qui ont tous beaucoup de talent, le même âge que moi et font des vers très bien. Jamais un confrère n'a dit de mal de moi, pour cette raison que mes confrères m'ignorent, et les huailles de la foule ne m'empêchent pas encore de dormir. J'ai aperçu Leconte de Lisle au boulevard Saint-Michel et François Coppée sur le pont des Arts. Si j'en parle comme de copains, je tremble à l'idée d'aller les voir. Théodore de Banville m'impressionne moins. Est-ce parce qu'il donne, sans morgue hautaine, des vers à un journal quotidien de deux sous? Les autres grands hommes ne me sont familiers qu'en photographie. J'ai eu la chance d'entendre causer une belle et innommable actrice de l'Odéon ailleurs que sur la scène. Elle courait derrière un omnibus, et criait au conducteur:

—«Voulez-vous arrêter? Arrêtez donc, nom de Dieu!»

Mais je trouve tant de charmes à étonner mes chers amis. Ils disent:

—«Continuez!»

clignent les yeux, sourient complaisamment, puis se regardent l'un l'autre, en remuant la tête, comme piqués par des insectes. Je ne m'en veux pas trop de mon inoffensive vanité. Seulement, j'ai pris une attitude qu'il faut garder.

—«Je vous quitte; on ne s'ennuie pas en votre société, mais je suis «obligé» d'aller voir le troisième acte de Merlinette, qu'on dit très torsif, et de rejoindre ensuite quelques amis qui m'attendent pour souper.»

Vainement on me tend un dernier verre de chartreuse: je me lève, content de vivre, distingué.

«Heureux, heureux homme!» répète Madame Vernet.

Quel acte? Qui me paierait une choucroute?

Dans la rue, la pluie tombe. Au bout d'une centaine de pas, mon pantalon, que j'ai dédaigné de relever, fait «flac, flac» sur mes talons. Les becs de gaz brillent comme des yeux en larmes. Des gouttes d'eau, langues humides, me font froid au cou. Je regagne ma petite chambrette, si tiède que je crois, ouvrant la porte, non entrer, mais continuer à être sorti, et je me couche en prenant la précaution d'installer sur mes pieds ma descente de lit et ma valise pleine de linge sale.. C'est lourd mais chaud, et cela fortifie les chevilles.

Ah oui! heureux homme!


XII

JE DIS QUELQUE CHOSE

—«Voyons, Monsieur Henri, dites-nous quelque chose.»

On insiste. Monsieur Vernet frappe trois coups sur ma poitrine, côté du cœur, et malignement me demande:

—«Qu'y a-t-il là?»

Là, ma redingote se gonfle en une boursouflure rectangulaire et dessine les contours d'un calepin. Monsieur Vernet a mis le doigt sur la boîte aux vers et l'exige. Je ne fais pas de grimaces et suis capable de dire des vers autant qu'on en veut. Je me détourne pour ouvrir ma redingote, sans que Monsieur et Madame Vernet s'aperçoivent que je n'ai pas de gilet et que ma chemise n'est point empesée, les plastrons raides m'étant insupportables. L'élastique de mon calepin montre ses vermisseaux de caoutchouc. Mais il est plein de poésie jusqu'aux tranches. Il en a dans ses poches. On en trouverait au dos d'une note de blanchisseuse. En train, lancé, n'écrirais-je pas sur une tête chauve?

Je dispose mes papiers sur la table, au choix, après avoir écarté les assiettes et essuyé avec ma serviette des taches de sauce.

—«Qu'est-ce que vous voulez? du gai, du triste?»

—«Du gai, du gai!» dit vivement Monsieur Vernet. Mais Madame Vernet le reprend, délicate:

—«J'espère que Monsieur Henri nous donnera des deux, et plusieurs fois de chaque.»

—«Mais par quoi commencer?»

—«Ah! cela, c'est votre affaire.»

—«Je suivrai donc l'ordre en usage au Théâtre-Français. Quand on donne deux ou trois pièces, on termine par la plus joyeuse. L'esprit se débarbouille des tristesses du drame dans l'eau vive de la comédie. Mais je vous préviens que si je récite relativement assez bien les vers des autres, je lis fort mal les miens!»

Monsieur Vernet répond:

—«Qu'à cela ne tienne, mon ami. Si vous préférez nous dire des vers des autres, faites comme il vous plaira.»

Sa femme, décontenancée, va le gronder, et je sens sous la table un remue-ménage de pieds.

—«Ne faites pas attention, Monsieur Henri, dit-elle. Nous vous ouïssons.»

—«Allez-y», dit Monsieur Vernet.

Je commence en fixant le fumivore de la lampe. Tantôt je m'arrête à chaque fin de vers, à chaque hémistiche, souvent ailleurs: j'ai l'air de bégayer; tantôt un courant m'entraîne: je flotte à l'aventure. Ici les mots me paraissent pléthoriques de sens, et ma voix se traîne dessus pour les écraser, en faire jaillir l'idée, le jus et le suc. Plus loin, une pudeur me prend. Ce que je dis ne peut être que banal. Je n'y tiens pas. Je le prodigue, en veux-tu, en voilà. C'est de la monnaie de cuivre plate. Je n'ai qu'à renverser la bouche comme un pot, et cela tombe et se répand. Pouvait-on espérer qu'il sortirait un bruit si continu d'un garçon aussi maigre?

Monsieur Vernet a planté son couteau dans une rainure de la table et le fait vibrer avec précaution. Il lui faut cette musique sourde à mes vers.

Madame Vernet murmure:

—«Mais c'est qu'ils sont jolis, ces vers-là!»

Et, après un silence:

—«Ils ne sont pas jolis: ils sont beaux.»

Parfois, je ne dis plus rien:

—«C'est fini?»

—«Oui, c'est fini.»

—«Ah! très bien, très bien.»

Monsieur Vernet fait vigoureusement vibrer son couteau, et applaudit, trois doigts de sa main droite claquant sur le dos de sa main gauche.

—«Savez-vous que vous êtes un vrai poète?» me dit Madame Vernet en hochant la tête.

—«Puisque celle-là est finie, à une autre,» dit Monsieur Vernet.

—«Oh! je veux bien, moi.»

Et, de nouveau, je vais me remettre à ronronner, la jambe droite en avant, le regard perdu. Déjà je me balance.

—«Une goutte de brandy! m'offre Monsieur Vernet: ça fait du bien quand on parle longtemps.»

Mais pourquoi m'efforcer de faire de cette scène une évocation risible? J'étais sincère. Je le suis toujours quand je dis des vers. Monsieur et Madame Vernet ne se moquaient pas. Les sons musicaux planaient autour de nous. Nous trouvions mélancolique le grincement d'une persienne, et nous écoutions le sifflement d'un bec de gaz comme le soupir d'un être cher. Monsieur Vernet se sentait tout chose. Madame Vernet ne savait pas ce qu'elle avait. Je comptais au plafond des crottes de mouches, mondes stellaires. Le vacillement du fumivore, c'était l'ébranlement d'une voûte céleste. Nos âmes libres, désemprisonnées, se hissaient au dehors et frissonnaient doucement.


XIII

COUPS DE SONDE

Je laisse tomber un plomb dans la confiance du mari. Le fond est-il de sable ou de rocher, tapissé d'herbes serrées? J'avancerai à tâtons. Qu'est-ce que je suis venu faire ici? Je dîne bien et souvent. Je dis des vers à la satiété de tous. Mais ne dois-je pas à mon éducation littéraire et aux exigences du monde de coucher avec Madame Vernet? Tous les amis d'une femme sont ses amants. Chacun sait cela. Témérairement je m'efforce de le faire entendre à Monsieur Vernet:

—«Entre un homme et une femme, l'amitié ne peut être que la frêle passerelle qui mène à l'amour!»

Monsieur Vernet, inquiet, ne répond rien. Plus tard, quand le moment sera venu de le tranquilliser et que je citerai des exemples historiques d'amitiés d'homme à femme restées pures malgré les apparences, il ne manquera pas de me rappeler mon mot.

Nous ne rivalisons encore que de générosité. Nous nous estimons pour notre indépendance de caractère. Elle se traduit par des expressions familières et même grossières. Monsieur Vernet, homme mûr, connaît la vie. J'ai aussi ma petite expérience. Nous nous énumérons nos aventures, dont quelques-unes sont scabreuses; mais nous avons deux ou trois principes inébranlables, auxquels notre dignité en péril s'est toujours, par bonheur, accrochée. C'est ainsi que la femme d'un ami est sacrée. Nous comprenons le vol, le viol d'une jeune fille, tous les crimes: nous n'admettons jamais, sous aucun prétexte, qu'on prenne la femme d'un ami.

Ayant le moins à craindre, je me révolte avec le plus d'indignation; je plaque mes deux mains sur les larges épaules de Monsieur Vernet, comme si nous allions lutter corps à corps, et je lui dis:

—«J'ai un ami, de mon âge, que je respecte autant qu'un frère aîné. Il rencontre dans la rue une femme quelconque, la suit, s'attache à elle, n'ignore pas qu'il a eu plus d'un prédécesseur, mais ne songe qu'au dernier. La manière dont ils ont permuté le préoccupe:

—«Quand l'as-tu quitté?»

—«Encore! Mais puisque je ne l'aime plus.»

—«Réponds: quand l'as-tu quitté?»

—«Quand je t'ai trouvé.»

—«Alors c'est moi qui l'ai remplacé.»

—«Naturellement.»

—«Ainsi, tu l'as planté là pour moi, à cause de moi?»

—«Sans doute: pourquoi?»

—«Pour rien», dit mon ami.

Il prend son chapeau, part et ne revient plus.

—«C'était exagéré, dit Monsieur Vernet, mais tout de même gentil de sa part. Il compatissait à l'infortune d'un étranger!»

Je n'ajoute pas:

—«L'ami c'est moi!»

On le devine aisément.

J'ai en effet une collection d'amis imaginaires que je fais intervenir à propos, infâmes ou vertueux, selon la thèse à soutenir. J'en ai de très riches: ils possèdent des châteaux à l'étranger, et, importuns, me supplient d'y aller passer quelques mois. J'en ai de pauvres, qui mènent, dans l'ombre, une vie de reclus, et préparent leur grand œuvre silencieusement.

—«Mais quant à cet autre, dis-je, il m'est impossible de le voir sans dégoût, et je n'en parle que pour provoquer un haut-le-cœur. Croyez-vous qu'il s'est installé au milieu d'une famille complète? Il la ronge, pourrit la mère, conseille le père, dirige l'éducation des enfants, préside à table, et organise la dépense!»

Les bras croisés, mes doigts tambourinant sur la manche de ma redingote, je pose à Monsieur Vernet cette question:

—«En toute sincérité, que dites-vous de cet être-là?»

—«Je dis que c'est un cochon, voilà ce que je dis!»

De mon côté, je fais:

—«Bêe, bêe.»

comme une chèvre, ou comme un baby qui vient de tremper son doigt dans une ordure.

—«La femme qui s'oublie, dit Madame Vernet, les yeux baissés sur son ouvrage, n'est pas une femme intelligente. Il me semble à moi que, si j'étais sur le point de commettre une faute, je m'abstiendrais par bon sens, après avoir raisonné.»

—«Raisonnez un peu, voyons!»

Elle ne répond pas. Pour l'encourager, au cas où, quelque jour, elle serait tentée de risquer une avance, je parle de ma timidité auprès des femmes.

—«C'est comme cela. Je n'ai jamais pu faire le premier pas. Je ne me rends compte de ce que peut être une déclaration que par mes lectures. Je me mettrais volontiers à croupetons aux pieds d'une femme si j'étais sûr de son amour; je lui dirais que je l'aime, à quatre pattes ou sur le dos, après. Mais avant, j'ai peur de me tromper, une peur bizarre, bleue. Je n'exige pas que les rôles soient intervertis, mais il faut que la femme me fasse signe d'approcher, me promette la réussite par une télégraphie nette. Sans cela nous pourrions rester indéfiniment côte à côte.»

Madame Vernet est prévenue.

—«Vous avez dû laisser échapper de belles occasions?» dit Monsieur Vernet.

—«C'est possible!» dis-je sérieusement, sans m'apercevoir que je me rends grotesque même aux yeux du mari. Une mélancolie soudaine m'envahit. Je crois entrer dans une brume épaisse qui me cache le monde extérieur. Je parle pour moi seul, tout entier à des souvenirs écœurants.

—«Quels êtres vils peut faire de vous le désir de la femme, de sa chair?—car son cœur nous est précieux comme une vieille botte dépareillée, et son âme vaut la vessie d'un poisson qu'on vide. C'est donc pour coucher avec une femme, pour pétrir son corps, en boulangers, avec des han! han! gutturaux et sourds, que nous bravons notre mépris. Oh! si je ne craignais lâchement d'être aussitôt métamorphosé en idiot, je le proclame sans vouloir sonner ici une vaine fanfare, je me ferais eunuque. Je me couperais, et je jetterais avec dédain la cause de tous nos maux au premier canard venu!»

Monsieur Vernet trouve qu'il n'y a que moi pour avoir des idées pareilles, et Madame Vernet, tellement courbée en deux qu'on ne voit plus que son dos, pouffe, avec une sorte de jappement continu.