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L'écornifleur

Chapter 39: XVIII
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About This Book

The work presents an episodic series of short, often ironic vignettes in which a first-person narrator portrays acquaintances, domestic scenes, social rituals, literary ambitions, and petty embarrassments. Through recurring encounters with a particular acquaintance and others, the narrator dissects manners, prudence, flirtations, travel episodes and the routines of everyday life, alternating wry observation with introspective notes on writing, taste, and the small consolations and vexations of daily existence.

XIV

COSMOGRAPHIE

Et c'est tout. Nos conversations reviennent les mêmes. Le plus souvent, je prends la parole, et, tandis que mes dents s'amusent d'un Palmer, ma bouche s'emplit et se vide de mots. Les notes que je repasse tous les deux ou trois jours me sont alors très utiles. Elles condensent ce qu'un jeune homme doit savoir pour paraître supérieur. C'est un extrait de l'Intelligence de Taine vulgarisé à l'usage des gens du monde. C'est une ironie de Renan grossie, mise au point des vues moyennes. C'est un vers de Baudelaire qui étonne et qu'on écoute longtemps en soi-même comme l'écho d'une voix grondant en un caveau. La science m'a fourni une vingtaine de faits précis et stupéfiants. Mais je ne les place pas au hasard. Pour parler de la foudre, j'attends qu'il tonne. J'explique l'éclair au passage.

En astronomie, je m'en rapporte à Flammarion. Madame Vernet ouvre la fenêtre, et, tout de suite, ce qui des étoiles surprend le plus Monsieur Vernet, c'est leur quantité.

—«Si j'avais autant de pièces de vingt francs, je ne serais pas ici.»

Mais la destinée même des étoiles préoccupe Madame Vernet. Elle voudrait savoir s'il y a du monde dedans; et si quelqu'un lui affirmait que «oui», elle serait plus tranquille.

 

henri

Celle que vous regardez n'existe peut-être plus.

monsieur vernet

Comment cela?

henri

Je dis vrai. Au contraire, il en est d'autres que vous ne verrez pas avant deux ou trois ans.

 

Je pérore sur la vitesse du son, sur celle de la lumière, et je soutiens que le soleil est des centaines et des centaines de fois plus gros que la terre.

 

monsieur vernet

Ça fait bien gros.

 

Madame Vernet ferme la fenêtre. Je frappe coups sur coups et expose la doctrine de Kant.

 

monsieur vernet

Permettez! Vous n'allez pas vous moquer de nous plus longtemps. Ne dépassons pas l'absurde. Me soutenir que ce verre, ce pot de moutarde n'existent que dans mon imagination? À d'autres, jeune homme! Dites que je me figure être en vie.

henri

Qui sait?

 

Monsieur Vernet, de son index recourbé comme un hameçon, se frappe trois fois le front.

 

madame vernet

Laisse donc, tu n'y entends rien.

 

Pour me venir en aide, elle rappelle les fréquentes erreurs des sens. On croit voir une ombre sur un mur, on s'approche: il n'y a rien. Un chasseur tire sur un lièvre: c'était une pierre. Intéressée, elle m'invite à continuer. Mais j'ai fini. J'ai poussé devant moi mes réminiscences et les ai fait entrer dans le tourniquet de la conversation.

Combien de soirées passerons-nous ensemble comme celle-ci, inutiles? Nous piétinons.


XV

JE TROUVE UN ENGAGEMENT SÉRIEUX

madame vernet

Puisque vos élèves vont prendre leurs vacances, vous devriez nous accompagner au bord de la mer.

henri

Y pensez-vous, chère Madame? Et mes affaires! mon avenir!

madame vernet

Vous travaillerez là-bas. Vous aurez votre chambre. Vous serez tranquille.

monsieur vernet

Vous me rendrez service. Il faut que j'aille chercher ma nièce à son couvent. Cela me fait faire un grand détour. Vous conduirez ma femme directement. Je vous rejoindrai avec ma nièce.

madame vernet

Et je n'aurai pas à m'occuper des malles pendant le trajet. Quelle chance!

monsieur vernet

Entendu: je vous confie ma femme et nos bagages.

madame vernet

Vous reviendrez quand vous vous ennuierez.

monsieur vernet

Naturellement, je vous offre votre voyage.

henri

Pouvez-vous croire que la question d'argent m'importe? Mais, je le répète, mes travaux avanceraient-ils? N'insistez pas. Vous me feriez de la peine. Je le regrette. Quand je dis non, c'est non. Les affaires avant tout!

 

Les affaires! quelles affaires? Je serai donc toujours le même!


XVI

EN VOYAGE

Nous allions voir la mer. Je pris avec moi mes autorités: la Mer de Michelet, la Mer de Richepin. Frappant de petits coups sur les tranches pour en faire envoler la poussière, je me dis:

—Avec ça je suis tranquille!

J'ajoutai à ces deux livres les Paysans de Balzac, pour le cas où je serais obligé de faire quelque excursion en pleine campagne, de causer avec un médecin ou un curé et d'admirer la nature.

—«Vous verrez», me disait Madame Vernet, déjà bruyamment enthousiaste.

Elle était tourmentée par la peur de manquer de vivres. Je lui offris de porter un panier de provisions. Elle refusa. Je n'insistai pas, car j'étais loin de l'aimer jusqu'à me charger de paquets.

Ainsi, j'allais faire un assez long voyage avec une jeune femme, et je ne songeais pas qu'il me serait possible de mettre à profit l'aventure. D'autres préoccupations m'absorbaient.

Il était neuf heures du matin. Vers onze heures il faudrait manger. À chaque instant Madame Vernet me disait:

—«Je sens la faim qui monte.»

Ou bien encore:

—«J'ai l'estomac dans mes talons.»

Ce chassé-croisé m'inquiétait. Il faudrait donc la voir manger, et sans doute faire comme elle, dans ce compartiment de première, où des gens graves et ayant des idées en harmonie avec la classe des wagons qu'ils occupaient, d'abord étonnés, nous regarderaient, et détourneraient ensuite la tête par dégoût.

—«Oui, c'est reçu. On ne peut pas passer douze heures en chemin de fer sans prendre quelque chose;—mais comment va-t-elle faire pour manger, «dans un silence de mort», son œuf dur, qui, je crois bien, est rouge?»

Je souhaitais de voir notre compartiment se vider à la première station, non pour être seul avec Madame Vernet, mais pour qu'elle pût enfin manger «à mon aise».

Autre sotte terreur! Nous étions dans un express. Les arrêts devaient être rares, et je me vis dans la situation d'un homme qui ne peut tenir en place, ne sait quelle posture prendre, regarde à la portière, rougit et pâlit, la figure gonflée, met d'une manière inconvenante ses mains dans ses poches, et frotte l'une contre l'autre ses jambes vêtues d'étoffe claire, désespérément. Je comprenais très bien que la crainte d'avoir à manger, d'avoir besoin en route, la peur d'un déraillement, l'ennui d'entrer sous un tunnel noir où tout l'être est pris de fièvre et tremble, seraient, ce jour-là, autant d'obstacles à la progression de mon amour.

—«Auriez-vous peur?» me demanda Madame Vernet comme nous passions en grande vitesse sur un pont qui grinçait de jouissance dans tous ses fers.

Je lui dis:

—«Oh! moi, j'ai le physique lâche!»

Comme je m'étais trop abaissé, je voulus me relever aussitôt, et je commençai une théorie sur le courage qui prouvait que le véritable courage consiste à être courageux précisément quand on ne l'est pas.

Près de moi, un monsieur lourd comme un bateau échoué fermait à demi ses paupières. Madame Vernet adorait mettre sa tête à la portière «pour voir les tableaux rustiques se dérouler avec tant de rapidité, qu'il semble que les champs marchent et que le train reste immobile». Comme, à notre départ, j'avais manœuvré adroitement pour me trouver «à reculons», elle se plaignit bientôt de la poussière et du grand vent. Je lui offris ma place, qu'elle accepta, et je remarquai bientôt, avec plaisir, que, malgré «mon sacrifice», une poudre fine et grise se posait doucement, continûment sur son nez, ses paupières, ses joues, se délayait çà et là dans une goutte de sueur, la souillait et l'enlaidissait. De peur d'une migraine, elle avait installé son chapeau dans le filet, où il frissonnait comme un oiseau qui couve. Un courant d'air brouillait les frisures de son front, et au soleil ses cheveux prenaient des teintes variées, bizarres. Une mèche surprenait par l'éclat de sa rouille et son air de se trouver là sans qu'on sût pourquoi. Comme Madame Vernet souriait, du fond de sa bouche une dent lança un éclair d'or.

Il n'y a aucun motif pour que je lui prête des aspirations plus pures que les miennes, et cette pensée de «derrière les reins» doit nous être commune, qu'en somme, si l'occasion s'en présentait, nous coucherions bien ensemble.


XVII

C'EST LA MER!

Nous avons changé de train. Le panier de provisions est vide. J'ai mangé autant que Madame Vernet, et tous les voyageurs avaient des œufs durs. Loin de se moquer, ils ont regardé Madame Vernet d'un air de gratitude quand elle a donné le signal. Il est possible que j'aie une âme-miroir réfléchissant avec exactitude le monde extérieur, mais, pour l'instant, je donnerais volontiers un coup de pied dans cette âme à glace, pour en faire sauter les «mille facettes» à tous les vents.

Le petit train d'utilité locale nous emmène, sorte de jouet mécanique assez solide pour porter une douzaine de voyageurs et quelques paniers de poisson. Il s'arrête quand il veut, quand les voyageurs lui font signe. L'administration a jugé inutile de tendre des fils de fer de chaque côté de la voie. Aux passages à niveau, point de barrière. Le train donne aux rares voitures le temps nécessaire, regarde prudemment à droite et à gauche, siffle longuement, comme pour demander s'il n'y a plus personne, et repart.

—«Il n'est pas méchant! dit l'employé, qui va de portière en portière, non pour contrôler les billets, mais pour faire la causette avec les voyageurs, auxquels il offre de se charger des bagages à la descente: il n'a jamais écrasé une mouche!»

Aux gares il s'amuse, lâche un wagon, en accroche un autre, en tamponne un troisième par mégarde, feint de manœuvrer, et, vite essoufflé, se désaltère à la prise d'eau. Il parcourt une dizaine de lieues dans son après-midi, «sans se gêner». Le médecin de Talléhou, dont la clientèle est dispersée sur la ligne, fait ses visites à chaque station, entre l'arrivée et le départ. Il saute de wagon, arrache une dent, accouche une femme, et revient, en agitant son chapeau. Le chef de gare siffle; le chef de train siffle aussi; la locomotive siffle à son tour, et le petit train familier s'ébranle.

Madame Vernet s'attendrit.

Nous sommes d'ailleurs en pleine Normandie. Un souffle arrive de la mer. Je trouve l'air salé. D'après Madame Vernet, dont le nez aux ailes minces voltige, il est chargé d'odeur de varech. Sous les pommiers, les courtes vaches regardent passer ce long animal noir qui s'en va et revient tous les jours aux mêmes heures, et qu'on ne laisse jamais au vert. Une buée met au milieu d'un pré le rayonnement de son abdomen d'or. Je sens tout près de moi mon ennemie habituelle qui me guette: la tristesse sans cause. Madame Vernet, la tête presque hors de la portière, sourit à une garde-barrière coiffée d'un chapeau de cuir qui tend, avec gravité, du bras droit son petit fanion roulé et du gauche un enfant.

 

henri

Qu'est-ce que vous avez, chère Madame? Si, vous avez quelque chose, dites-le moi.

 

Madame Vernet, les yeux humides, pique son index dans l'horizon, et ne dit que ces deux mots:

—«La mer!»

Je regarde, ému du trouble de mon amie, indigné de ne rien voir. Devant nous se dresse le Fort de la Terreur, aujourd'hui inutile, mais d'aspect rude encore, vénérable au bout de sa digue comme un grand principe longtemps en cours, dont on ne se sert plus. Entre lui et nous s'étale une sorte de bas-fond noirâtre comme un étang vide. Au-delà, par-dessus la digue blanche, tout au bord du ciel pur, le regard, en visant bien, peut s'accrocher à quelque chose qu'on prend indifféremment pour une série de rochers, une troupe de moutons, une file de nuages!

 

C'est ça!

 

madame vernet

Elle est basse, en ce moment!

 

Elle dit cette phrase comme une excuse, contrariée parce que la mer s'est retirée à notre approche. Son éloignement la peine ainsi qu'une injure personnelle.

Elle ajoute:

—«Elle va revenir!»

Je l'espère. En attendant, j'antidate sans difficulté ma bonne impression, et m'écrie à l'avance:

—«C'est égal, elle est bien belle, tout de même!»

Madame Vernet me remercie par un sourire. Plus qu'une communion en enthousiasme, cet incident nous rapproche. Nous pouvions attendre tranquillement le retour de la mer.

Le petit train ne bougeait plus. Sa machine l'avait laissé là, s'en était allée, ici frottait son derrière aux antennes d'un wagon de marchandises, et, plus loin, s'exerçait à sauter d'une rainure d'un rail dans la rainure d'un autre, sifflotante, étourdie.

La mer revint lente et calme. Madame Vernet donnait des explications:

—«Il faudrait la voir furieuse!»

 

henri

«Quelle impatience! donnons-lui le temps. Qu'elle monte, se couche voluptueuse, sur les galets, comme une femme qui se plaît à palper les os de son amant; qu'elle caresse le pied du fort, se coule derrière la digue, et étende sur ce vilain fond noir sa langue d'animal monstrueux, aplatie et miroitante!»

 

Je jouis de ma métaphore rococo. Madame Vernet tend l'oreille, ondule son cou un peu gras et remue les lèvres comme si elle suçait des paroles. Déjà je redoute la mer, la merveille de ce monde qui a causé le plus de délires. De nouveau le petit train nous vanne sur les banquettes, entre des rails trop larges qui n'ont pas été faits à sa mesure. Il sent Talléhou, salue du sifflet les gens qu'il dépasse et communique sa gaîté aux voyageurs.

Madame Vernet se prépare. Son âme retombe au milieu des ombrelles, des cannes, des manteaux de voyage, des paquets dont les ficelles «toujours utiles» seront conservées avec soin.

 

Elle se regarde dans une glace de poche:

—«Je suis affreuse!» dit-elle.

 

Les larmes, ces douces larmes qu'elle versait à la vue de la mer, se sont traînées comme des limaces sur ses joues poussiéreuses et les ont zébrées de barres. Heureusement, elle a son citron. Elle le partage en deux, m'en donne une moitié et se débarbouille avec l'autre. Elle a beau faire, on voit aux coins de ses yeux, de ses lèvres, ces apparences innommables qu'on trouve sur les tables de restaurant mal essuyées. C'est une leçon pour moi. Je ne me sers pas de mon citron et préfère rester franchement sale. Il me semble que ça doit moins se voir.

 

madame vernet

Je suis laide, n'est-ce pas?

henri

Oh! Madame!

 

Je lui baise le bout de ses gants décolorés, et garde, aux lèvres, un goût de pâte graveleuse.


XVIII

JAMAIS AU NIVEAU DE LA MER!

À Tallehou, ma mansarde sent le bois neuf et la peinture fraîche. Une fenêtre étroite donne sur le petit port, une lucarne découpe une carte de visite de ciel, un œil-de-bœuf s'ouvre sur la mer. Je pousse ma table contre le mur, sous l'œil-de-bœuf, et, solidement assis, je regarde la mer avec fixité.

J'ai l'air de dire:

—«À nous deux!»

Mais elle tient plus longtemps que moi. Mes yeux se brouillent comme sous un jet de verre d'eau froide, et les comparaisons neuves ne me viennent pas. Je fais appel à des mots si magnifiques que deux de leur taille rempliraient un hexamètre. Plutôt, la mer m'hypnotiserait, m'abrutirait doucement. Elle moutonne à peine. Ses petits flots grimacent. En ce moment, elle ne me donnerait pas quinze lignes de copie. Aussi je m'y prends mal. Regarde-t-on la mer par un œil-de-bœuf?

La maison appuie son flanc gauche à une énorme butte cubique qui la protège, elle et son jardin, contre les vents et les vagues. Je monte sur la butte. Elle est tout entière plantée de pommes de terre, dont les feuilles, j'en suis sûr, me feront songer, quand la nuit viendra, à quelque peuple de lapins qui broutent et remuent les oreilles.

Devant la mer, mon embarras recommence. Ma langue ne rend qu'un clappement sec. La mer lèche les rochers, bave, crache dessus: c'est entendu. Ils apparaissent comme des tritons, des titans foudroyés, des animaux préhistoriques, des moutons: parfait! Le flot et la pierre se collettent—bravo!—se cramponnent, écument et grondent—tout va bien!—Mais j'ai vu ça partout, et je demande une sensation qui me soit propre. La Grande Bleue me désespère, car je ne peux lui offrir une image de mon crû. Mieux vaudrait lire une page de Pierre Loti.

En somme, je la trouve bien. Elle m'est sympathique, et j'aime autant la voir qu'autre chose; mais je la souhaiterais (comment dire cela?) un peu plus pareille à une belle montagne. Je lui reproche de manquer de pics neigeux comme j'en ai vu en gravure. Oui une montagne «m'irait mieux», édentée et garnie de petits villages, blancs comme des dés de trictrac.

Sans doute, je reviendrai sur ces impressions, mais la trivialité de ce que la mer me fait éprouver m'exaspère contre elle. Nous ne nous comprenons pas. Un bateau va pêcher des brèmes, toutes voiles dehors: c'est un oiseau qui, les jambes trop courtes, marcherait avec ses ailes. Cet autre bateau rentre au port, et rappelle une vieille femme qui a relevé sur sa tête son jupon où souffle le vent. Un torpilleur manœuvre au loin: gros cigare. Le Nautilus de Jules Verne m'a causé plus d'étonnement. Je repousse ces communes associations d'idées: elles rebondissent sur moi comme des boules de bilboquet. La camelote des comparaisons encombre ma mémoire. À chaque vision correspond son expression d'usage: le varech est une chevelure de noyé, et le homard est le cardinal des mers!

Heureux ceux qui peuvent dire simplement d'une belle chose:

—«Voilà une chose qui est belle!»

J'y renonce. Je m'assieds sur un banc qui sera plus tard le banc des «Larmes», et, la tête dans mes mains, je fais noir en mon cerveau, et j'assiste, résigné, comme aux ébats de gamins qui ne peuvent pas se tenir en place, à la danse des publiques hyperboles.

Je me désole de ne pas pouvoir rester un instant au niveau de la mer.


XIX

CIVILITÉS

madame vernet

Monsieur Henri, avez-vous du savon?

henri

J'en ai, Madame, merci.

madame vernet

Dites-moi s'il vous manque quelque chose.

henri

Il ne me manque rien: vous êtes trop bonne.

 

Elle ne m'a pas encore prié de «voir en elle une seconde mère». Elle n'entre pas dans ma chambre, et quand elle me montre un objet de toilette, je ne vois que sa main, un peu de son bras. Sa main est trop courte, trop sanguine. Au moindre effort, les veines ressortent, et Madame Vernet semble alors avoir des bouts de laine bleue sous la peau. Mais son bras est rond et blanc. Si une tension le découvre, la manche, quoique large au poignet, remonte peu, s'arrête avant d'arriver au coude, et l'étrangle.

 

—«Avez-vous une brosse?»

 

Encore! J'ai peur de la voir entrer, et je n'ose pas faire ma toilette. Poète, je porte des bretelles qui tirent, comme une oreille, mon pantalon, et l'élèvent jusqu'à mes aisselles. Mon ventre, au chaud, paraît emmailloté. Debout, inoccupé, je cause, à travers la porte, avec Madame Vernet. Je n'ai pas été, jusqu'ici, gâté par les attentions des femmes, et tant de sollicitude m'amollit.

 

madame vernet

Êtes-vous bien? soyez franc!

 

Plus j'affirme être comme «un coq en pâte», plus elle s'excuse et s'ingénie. Mes protestations que tout est pour le mieux l'encouragent à trouver que tout est au pire:

—«Ah! ces marins, ce sont de braves gens, mais ne leur demandez pas autre chose.»

Et peu à peu, nous poussant l'un l'autre, nous en arrivons à traiter cette chambre, moi de palais, elle de taudis.

—«C'est à peu près propre, voilà tout!»

Nous perdons un temps précieux. Je dis:

—«Merci, merci, merci.»

un grand nombre de fois, sans m'arrêter, pour en finir, car la manie de déprécier ce qu'on fait d'obligeant agace plus que celle de s'en vanter.

Nous sortons. Madame Vernet connaît le pays, m'en fait les honneurs. D'abord elle me présente aux pêcheurs Cruz, nos propriétaires.

—«Monsieur et Madame Cruz.»

—«Monsieur Henri, un jeune ami de mon mari.»

Les Cruz, en entendant prononcer leur nom et le mien, se demandent ce qu'on va leur faire. Je les salue de la tête: ils me le rendent du genou. Je dis:

—«On m'a parlé de vous en des termes si excellents que je crois serrer la main à de vieux amis.»

Est-ce que je les prends pour des confrères?

Ils répondent enfin:

—«Nous sommes ben aise!»

On ne le croirait pas. On a dû leur couper les paupières pour qu'elles saignent ainsi. Le mari a un collier, une fourrure, un boa de barbe, et quand il se met à rire, c'est pour si longtemps, qu'on pourrait, chaque fois, compter toutes ses dents, une à une, et faire la preuve. Madame Cruz, au contraire, a la bouche mince, froncée. Elle prise, et son nez recourbé, à la pointe remuante, semble toujours en train de piquer sur sa lèvre les brins de tabac qui retombent.

Madame Vernet leur parle avec volubilité, prend des nouvelles du poisson, et m'explique ce que je ne comprends pas, juxtaposant les mots difficiles.

Les pêcheurs, rouges, considèrent avec stupéfaction mon visage pâle. J'ai les pommettes saillantes. On m'affirme que dans deux mois d'ici je ne pourrai plus mettre mes faux-cols et que l'air de la mer aura bouché tous les trous.

—«À tout à l'heure!» dit Madame Vernet.

Ils attendent qu'elle répète encore les noms. Nous nous apitoyons sur leur sort. Leur hâle et leurs yeux sanglants m'ont frappé, et je crée en moi-même un type de marin supérieur, amant de la mer, épris du péril et du rêve, sentimental et sauvage, que je confonds maladroitement avec le père Cruz.

Je l'admire avec effroi; je voudrais soulever son crâne, pour voir à nu les impressions qu'ont laissées là les éléments en lutte, les spectacles grandioses. En même temps, je fais peu de cas de ma propre personne. Que suis-je, comparé à ces héros de tous les jours?

Madame Vernet n'est pas moins troublée, et déraisonne avec plus de bruit.

 

madame vernet

Avouez qu'au point de vue artiste, un marin nous intéresse plus qu'un paysan.

henri

Celui-ci courbe le front vers la terre; celui-là regarde au loin ou lève les yeux au ciel.

madame vernet

Le marin pêche surtout la nuit. Il met dix lieues entre la terre et lui, et, là, seul «entre deux immensités», sur une planche large «comme la main», que la rapidité du courant fait gémir «comme un violon», à la merci des trombes, des brumes, des grands vapeurs qui peuvent le couper en deux sans qu'il ait le temps de crier gare, il attend le poisson «mobile».

henri

Le paysan travaille le jour. La première odeur qu'il respire en quittant «sa chaumière» est celle du fumier étalé devant la porte. Puis il laboure, somnolent, entre les deux bras de la charrue, le nez au derrière d'un cheval ou d'un bœuf écaillé de crotte. Que voulez-vous qu'il ressente?

madame vernet

Le pied sur le plancher des vaches, le marin jette son or avec indifférence.

henri

Le paysan est avare, et, malpropre, il n'a qu'une chaussette, celle où dorment ses gros sous.

 

Ainsi chantant notre hymne, nous mettons en strophes égales la grandeur du marin et la bassesse du terrien, tout près de soutenir que ces hommes qui s'agitent ont pêché et vendent leur poisson pour l'amour de l'art. Nous nous élevons ensemble, et nous nous sourions, ivres d'espace, sur des hauteurs.


XX

À FOND DE CALE

Dans le petit port, la mer se gonflait sensiblement au soupir du flux, et, après des hésitations timides où s'essayaient ses forces, soulevait une à une les barques échouées. Elles semblaient se réveiller, et, comme de gros insectes noirs surpris par l'eau, faire effort pour reprendre pied. Des femmes assises sur leurs paniers attendaient les pêcheurs de congres. On apercevait déjà le premier au phare de Rocmer. Ses quatre voiles dehors, poussé par le flot, par la brise, cherchant le vent avec le moins d'écart possible, il grandissait et décroissait dans le raz sans cesse en colère. Il dépassait les bouées, les balises, et, s'acculant au flot, prenait son élan, entrait au port, et, tandis que ses voiles s'abattaient avec un grand bruit doux, venait adroitement toucher la cale de son nez, sa vitesse morte.

—«Il a le ventre lourd, disaient les femmes. Vous l'avez empli.»

Mais les marins ne répondaient pas.

Cuivreux, avec des barbes comme des herbages, pareils, sous leurs capots enduits d'huile cuite, aux Esquimaux qu'on voit sur les images, comme habillés de zinc jaune, trempés et laissant, les bras écartés, s'égoutter leurs doigts, ils attendaient que toutes les marchandes fussent là. Parfois ils se passaient leur manche de toile cirée sur les yeux.

Un petit mousse était couché dans leurs jambes, endormi de harassement. La vente commença. Passés de mains en mains, les congres, grands comme des hommes, étaient jetés sur une large table où ils rebondissaient et glissaient, ranimés une seconde, la gueule fermée parfois sur un hameçon qu'on n'avait pu arracher. Tous portaient au flanc la trace du coup de gaffe qui les avait halés à bord. Les plus petits étaient vendus deux par deux, en frères. Aux gros on faisait les honneurs d'une enchère privée.

—«Et stilà, disait le patron, qué qui vaut?»

On ne se décidait pas. Chaque marchande laissait venir sa voisine, et craignait d'offrir trop.

—«I vaut rien, donque?»

Mais, sans doute, c'était une feinte, car, soudain, l'enchère montait, sou par sou, jusqu'à cent, et au-delà montait encore, cinq sous par cinq sous.

Le patron s'échauffait, frappait la table de ses poings, salivait avec abondance, et, les jarrets fléchis, faisait de brusques inclinaisons de tête. Les marchandes ne parlaient pas et ne surenchérissaient qu'au moyen de rapides clins d'yeux. Quand elles voulaient s'arrêter, elles baissaient les paupières, prenaient une mine désintéressée, avec l'air d'être ailleurs. Au vol, le patron attrapait les signes.

—«Cinq francs dix sous, que l'on dit.»

—«Cinq francs quinze sous.»

—«Six francs! Vous êtes deux».

—«Six francs cinq sous.»

—«C'est-il tout?»

—«Six francs cinq sous à la Marie!»

D'autres bateaux arrivaient, se rangeaient à la cale, et «espéraient» leur tour.

Les marins se posaient des questions sournoises, regardaient les ventres des bateaux, ou, sans gestes inutiles, se racontaient leurs aventures de nuit.

Bien qu'elles fussent toutes les mêmes, ils s'y intéressaient réciproquement.

Tout à coup, une voix de patron s'élevait, brutale et jurante:

—«Nom de Dieu! j'aimerais mieux le jeter à la mé que de vous le laisser pour ce prix-là!»

Et, prenant le congre par la queue, il le brandissait comme une arme menaçante. Mais les femmes, qui savaient les autres bateaux chargés, souriaient, goguenardes.

—«C'est-il pas un vol?» disait le patron, en cédant le congre, tandis que Madame Vernet, au bout de son cantique, le résumait en cette stance:

—«Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que tout marin doit être un peu poète!»

La vente, maintenant lente, s'éternisait.

Cependant Madame Cruz fut assez hardie pour acheter, d'un seul coup, la pêche d'un bateau tout entière. Tandis que, courbée, elle palpait les congres, pesait du doigt sur leur ventre blanc et élastique, le petit mousse couché dans les cordes regardait ses gros bas de laine tricotée et ses mollets comparables à des pieux.

La mer avait fini de monter. De larges ondoiements tremblaient sur elle, et s'en allaient mourir là-bas, au fond du port, tout près des laveuses de linge. Du haut du quai, des gamins halaient leurs lignes et faisaient sauter hors de l'eau les plies plates et ovales, dont le ventre brillait comme une glace à main. Leur vente faite, les bateaux de congres venaient s'accrocher à leurs anneaux en bêtes dociles, et on entendait tomber les lourdes ancres éclaboussantes.

Les marins se passaient encore les souvenirs semblables qui leur revenaient de la nuit, et chacun, juge en sa cause, se mesurait consciencieusement le blâme ou l'approbation pour telle manœuvre. Ils s'écoutaient avec patience, et, n'étant préoccupés que de leur propre pêche, ils n'avaient point à se contredire.

Les femmes recouvraient de glu les paniers où s'enroulaient les congres à expédier. C'était le coup de feu. Il s'agissait d'arriver avant le départ du train. Silencieuses, elles coupaient la paille, ficelaient les paniers, accrochaient les étiquettes, en supputant. Des mouettes au cri rauque planaient, haut d'abord, puis se rapprochaient et rétrécissaient leurs cercles autour de la tache rouge d'une tripe de poisson flottante. D'un coup de bec, elles s'enlevaient et s'évanouissaient comme des éclairs blancs.

Il ne restait plus personne sur la mer. Elle berçait tous les bateaux du petit port, les endormait. Puis, comme une nourrice qui s'éloigne, elle redescendit. Elle s'en alla doucement, sur la pointe du flot. Leur crise de déhanchement calmée, les bateaux s'immobilisèrent, accroupis sur leur ventre et leurs pieds courts.

Comme le reflux emportait la mer, la surexcitation de Madame Vernet et la mienne diminuaient.

 

henri

Regardez: la mer, c'est une belle femme qui, très soignée dans sa mise extérieure, tiendrait mal ses dessous.

madame vernet

Expliquez-vous.

henri

Je dis qu'elle a de la crasse sous sa chemise. Voyez son lit: un mendiant n'y coucherait pas. Est-ce sale? Les os de sèche y traînent comme des peignes. Les vers, comme une gale, boursouflent la vase. Que pensez-vous de ces crabes attardés, vermine grouillante?

madame vernet

Assez, je vous en prie.

henri

Non, la mer s'est moquée de nous tout à l'heure. J'ai le droit de l'insulter, et j'ajouterai qu'elle sent mauvais. Ce petit port m'écœure comme un nez punais. Ne dirait-on pas un fond de mare, dans une ferme mal tenue, que des canards ont dallé de leur fiente?

madame vernet

Voyons, mon ami.

henri

Non, non, laissez-moi dire. Je n'aime pas qu'on m'en fasse accroire.

 

Divaguant ainsi, je ramenai Madame Vernet à la maison. J'avais envie de décrier. Une dépêche de Monsieur Vernet nous annonçait son retour. Dans deux jours il serait là, et je n'avais encore tiré aucun parti de la solitude. Je désirais Madame Vernet, je craignais de ne pas réussir, je redoutais son mari, et, tout en estimant qu'il serait plus crâne de l'attendre, je me blâmais sévèrement à cause du temps perdu.


XXI

IMPORTUNITÉS

madame vernet

Comment trouvez-vous cette purée?

henri

Délicieuse, Madame.

 

Une autre s'en serait tenue là, mais avec inquiétude:

 

madame vernet

Elle n'est peut-être pas assez salée?

henri

Oh! si.

madame vernet

Elle l'est peut-être trop?

henri

Oh! non.

madame vernet

Je vois bien qu'elle ne vaut rien.

 

Je me réjouissais de ces menus égards et du ton sympathique avec lequel elle me disait:

—«Vous ne buvez pas? vous ne mangez pas?»

Un souffle si doux nous venait de la mer que je n'éprouvais plus le besoin de faire le glorieux et parlais simplement.

Après dîner, nous fîmes une courte promenade sur la route, jusqu'à l'heure et jusqu'au point où les pommiers normands, par leur masse d'ombre frissonnante, nous causèrent de l'effroi. Au retour, afin de me rassurer, j'offris mon bras à Madame Vernet. Hâtifs, les jarrets contractés, nous pressions le pas, ayant dans le dos la sensation d'être suivis. Aux premières maisons du village, je me tranquillisai, et, joyeux comme un homme qui vient d'éviter un grand danger, je risquai une petite entreprise. Je laissai glisser jusqu'à ma hanche le bras de Madame Vernet et, en le relevant, le serrai: elle ne me rendit pas la pression. Je feignis de butter une pierre et de perdre l'équilibre: elle poussa un cri, mais me laissa reprendre mon aplomb tout seul. Au Christ de granit qui, planté sur la jetée, protège, de ses bras écartés, le village contre la mer, Madame Vernet s'arrêta pour souffler.

Elle trouvait au Christ une figure «originale». Elle s'assit sur une marche et me pria de m'éloigner un peu. Elle voulait rester avec elle-même. Les mains dans mes poches, j'allai, sur la pointe du pied, écouter la mer. La lune y projetait un sentier étroit, et si direct, que je n'aurais eu qu'à enjamber pour monter vers elle. Parfois, je me rapprochais, à reculons, de Madame Vernet, espérant qu'elle allait me dire: «Rentrons!»

Elle continuait de s'absorber. Les petits phares me regardaient. Je jetai des cailloux dans l'eau.

—«Quand j'en aurai jeté dix, me disais-je, elle aura fini de rêver.»

Elle s'obstinait à faire la bouche d'ombre au pied du Christ, qui, pour cette cause, m'indisposait, comme un prêtre.

—«Cela m'a fait du bien», dit-elle enfin.

 

Mais il fallut monter sur la butte pour une nouvelle station. Quand nous fûmes assis chacun à une extrémité du banc:

 

madame vernet

Vous devriez déclamer des vers.

henri

Ah! non, par exemple! C'est assez d'émotions pour une journée.

 

J'allais dire: «Allons nous coucher!», mais le mot était brutal, le pluriel insolent, et, après une brusque saute d'humeur, j'eus encore le courage de louanger les étoiles, dont quelques-unes filaient à propos.

 

madame vernet

Ne dirait-on pas qu'elles tombent dans la mer?

henri

Ça fait cet effet-là.

 

Je bâillais si grand, qu'une d'elles eût pu me tomber dans la bouche.

 

madame vernet

On serait bien là, pour pleurer!

 

Le feu tournant du phare de Rocmer clignotait au loin.

—«Qui sait, dit-elle, combien de marins ont été sauvés par cet œil secourable de la nuit?»

Aussitôt elle ajouta:

—«Oui, mais qui sait combien d'oiseaux, attirés par sa flamme, s'y sont brisé les ailes?»

Elle se délectait dans sa tristesse. Un châle de laine étroitement serré autour de ses épaules, et les yeux fatigués par la lumière intermittente du phare, elle lui rendait grâce comme au sauveur des pauvres marins et le maudissait comme le tueur des petits oiseaux.


XXII

LA DERNIÈRE STATION

Elle avait lieu à la porte de sa chambre, et je l'aurais volontiers prolongée. Nous tenions chacun une bougie, qui s'agitait à notre haleine. Madame Vernet, la main sur la clef, ouvrait et refermait la porte, selon que l'entretien semblait mourir ou se ranimer. Aux entrebâillements, j'apercevais le blanc d'un rideau, le poli rougeâtre d'un meuble d'acajou, l'éclair d'un chandelier argenté, tout un fond de chambre à coucher, endormie dans une lumière discrète.

—«Allons, bonsoir!»

—«Bonne nuit, à demain.»

—«Si nous sommes encore de ce monde!»

Et ainsi de suite, jusqu'à l'immortalité de l'âme, dont nous parlions avec intérêt durant quelques minutes.

Comme une chatte qui flaire une attrape, elle se tenait à distance, son bougeoir défensivement levé à la hauteur du menton; et, quand je lui serrai la main, je la secouai avec vivacité, car une goutte de bougie fondue et brûlante tomba sur la mienne.

—«Quelle femme stupide! me disais-je, en rentrant chez moi. Ne pouvait-elle m'inviter à la suivre? Ne voyait-elle pas que j'en avais envie? Est-ce qu'elle n'est pas l'aînée? Est-ce que je sais, moi, si je dois ou si je ne dois pas? C'est à elle qu'il appartient de commencer, non à moi. Avec le bonheur que nous perdons ainsi bêtement, par sa faute, on pourrait saoûler un ange toute son éternité!»

J'entendais marcher Madame Vernet, et je fus pris d'une curiosité polissonne. J'aurais bien creusé un trou dans le plancher; mais, outre qu'on ne perce pas un plancher avec une aiguille, écouter me suffirait et me compromettrait moins auprès de ma conscience inégalement délicate. Ma bougie soufflée, la respiration contenue, les pieds nus, je me mis à plat ventre, et, le front collé au parquet, sur une jointure, je suivis Madame Vernet de l'oreille. Cela ne gênait personne. Un son me faisait deviner une scène, et parfois tout mon corps tressaillait onduleusement. J'entendais les pantoufles de Madame Vernet claquer, l'eau couler. J'expliquais son remue-ménage comme un texte; j'interpolais ses silences comme des ratures, et je traduisais à ma fantaisie.

—«Je la vois, me disais-je: c'est une personne propre, mais ce n'est pas une actrice; elle ignore les crayons qui peignent les cils, le noir de charbon, le rouge d'Orient et la graisse de cire blanche.

Elle n'est donc pas obligée de se débarbouiller d'abord avec une crème: un lavage à l'eau de Cologne suffit. Elle a quelques cheveux faux, mais elle en a un plus grand nombre qui sont vrais. Comme je n'entends qu'un seul versement à la fois, elle ne se sert pas d'eau tiède: son médecin lui a recommandé l'eau froide en toute saison et pour tout.

Elle a les seins un peu tombants et des nids dans les épaules. Cela m'est égal, je ne m'en sers jamais. Les épaules d'une femme sont pour ses danseurs et ses seins pour ses enfants. Elle n'est pas trop cambrée, car plus une femme se cambre, plus son ventre ressort. Elle parfume sa chemise d'héliotrope blanc et entre dans son lit à reculons, ce qui lui permet de regarder longuement sa jambe, sans contredit le plus beau morceau d'elle-même. Je m'imagine que, le matin, elle sort de ses draps avec lenteur, afin que ces nobles jambes se découvrent, comme apparaît, dans une inauguration officielle, le marbre lumineux d'un groupe, quand l'ouvrier, ému, d'un geste lève la toile, au signe du président.

Je me redressai, et, mettant une sourdine à tous mes mouvements, je me déshabillai avec un sourire obstiné, comme si j'allais m'étendre auprès d'elle.


XXIII

INSOMNIE

La chambre de Madame Vernet est-elle une fournaise sous la mienne? Je me retourne. J'ouvre l'œil-de-bœuf. Vienne toute la fraîcheur de la mer!

Je m'agite ainsi qu'à l'approche d'un événement. Si Madame Vernet entrait dans ma chambre, en chemise, posait son bougeoir sur la table de nuit, s'aplatissait sur mon corps, je la trouverais «très naturelle», et je lui pardonnerais de m'avoir fait attendre. J'ai toujours, en pensée, brusqué les dénouements. D'une femme à peu près jolie rencontrée dans la rue je dis:

—«Mâtin! quelle nuit on passerait avec!»

Une mère de famille a quatre enfants, mais elle est encore belle: donc elle m'attendait pour m'offrir ce qui lui reste de beauté. Quant aux jeunes filles, elles grandissent pour moi, et je les prendrai dès qu'elles me «diront».

Des nudités nuageuses se forment et se déforment. Je dois avoir les yeux injectés de sang. Comme un jardinier qui, par une blanche matinée d'avril, crève du nez de son sabot les toiles d'araignées tendues sur les allées, je brise des virginités, sans remords. À moi les lèvres framboisées! Poète-avocat, je viens de me meubler un salon tout neuf et j'attends la clientèle. Mais mon rêve est un mât de cocagne savonné où je glisse, les mains vides.

Ma faim de chair fraîche errait, tenue par une ficelle. Je la ramène. Voilà que je respecte toutes les femmes et me dis des gros mots.

—«Tu jugeais les autres familles d'après la tienne, où l'immoralité suinte. Sache qu'il y a des femmes satisfaites de coucher avec un seul homme!»

Une lépreuse voudrait-elle de moi? J'en doute.

Mais qu'est-ce qu'elle fait donc, qu'elle ne vient pas?

Si j'allais la chercher!

Quoi de plus simple? Ayant passé mon pantalon, j'irai frapper trois petits coups à sa porte. Le verrou n'est pas mis. J'entrerai dans l'obscurité et je ferai réchauffer mes pieds glacés.

C'est généralement ainsi que les choses s'arrangent, ou mes lectures m'ont bien trompé. Neuf fois sur dix ça réussit. À la dixième, on ne meurt pas. Je me sens lâche. J'ai peur des gifles, d'une lutte corps-à-corps, des cris qui réveilleraient les pêcheurs Cruz. J'ai peur encore du ridicule, d'un rire méprisant, d'un crachat à la face, et je me vois collé au mur, stupide, débraillé, ma culotte tombante et mes pieds nus, avec leurs doigts déformés par les marches de régiment, avec leurs cors. Je m'imagine stupide de honte et les cheveux pleureurs, dans le flamboiement d'une allumette.

Sûrement elle résisterait, et je ne sais pas du tout comment on s'y prend pour violer une femme. Quelqu'un m'a dit qu'il fallait frapper un coup sec au bas du ventre. Est-ce avec la main ou avec la tête, comme un bélier? D'autres prétendent qu'il suffit de presser fortement sur le nombril, comme sur le bouton d'un timbre.

Soit, mais elle peut ne me montrer que le dos, pour rire à son aise, en cavale sauvage. Or chacun sait qu'un coup de pied entre les cuisses d'un homme le tuerait net, en tous cas l'endommagerait irréparablement.

Je ris de mes hypothèses extravagantes, et j'aime à me figurer la scène, ce qui me détourne de la jouer. Je me promène et m'évente en secouant ma chemise. L'œil-de-bœuf souffle dans mon col déboutonné.

Je me surprends à dire:

—«Hé! hé! tout de même, si j'osais!»

Je ricane, mais je n'ose pas. Je n'ose jamais rien, et ma hardiesse, je la mets tout entière dans ce que j'appelle, avec un faste pédantesque, mes concepts.

Tout dort, excepté moi. Si j'écoute au plancher, je ne percevrai que la respiration calme de Madame Vernet. Par l'œil-de-bœuf, j'entendrai le doux ronflement de la mer. Les rouges pêcheurs Cruz gardent au creux de leur lit de plume l'immobilité de deux homards cuits. Les bruits qui me viennent du dehors ne sont que des bruits endormis.

—«Allons! quand on est brave comme toi, on se recouche!»


XXIV

LE BOBO

De ma fièvre il me reste au bord de la lèvre inférieure une petite tumeur arrondie et dure. Je passerai le jour à la mordiller, à l'écorcher, à la rendre hideuse comme une punaise écrasée. Je ne lève plus les yeux sur Madame Vernet, et je lui parle avec un contournement de cou qui me fait mal; ou, rabattant ma lèvre et mes dents du haut sur le bouton, je l'enferme et le tiens opiniâtrement caché. Mon palais en goûte l'aigreur. Pour varier, je tâche de disparaître derrière ma main en éventail. Je louche et je compte mes doigts.

À table, c'est un supplice. Je mange vite, le nez dans mon assiette, les morceaux pressés, et je construis un rempart avec l'huilier, la carafe, les bouteilles vides ou pleines. Mal élevé, je garde tout près de moi. Cependant je voudrais savoir ce que Madame Vernet pense de «mon affaire».

Elle souffre de ma gêne. Elle ne montre aucune répugnance et ne se penche pas du côté de la fenêtre. Elle me regarde franchement, enfin n'y tient plus, et veut me ragaillardir.

 

madame vernet

Ces maisons de bois sont si mal closes que les bêtes y entrent comme chez elles. Toute la nuit j'ai été dévorée.

henri

Si encore elles étaient propres, ces bêtes!

madame vernet

Ce n'est pas qu'elles soient sales, mais elles piquent. J'ai les yeux tout enflés. Ce matin, je ne voulais pas descendre.

henri

Alors, j'aurais bien fait de rester chez moi, avec ma lèvre?

madame vernet

Quelle donc lèvre?

henri

Comment! quelle donc lèvre? Ne voyez-vous pas?

madame vernet

Bah! qu'est-ce que cela? Regardez ce que j'ai, moi, près de la tempe.

henri

J'aperçois avec beaucoup de peine un imperceptible point blanc. Peut-être même est-ce une pellicule. Pour ma part, je suis confus et je vous fais mes excuses. Mon sale bouton est horrible à voir.

madame vernet

Je vous assure qu'il n'est pas si vilain que ça!

henri

Quelle charmante femme vous êtes!

 

Ainsi, ce que je redoute tourne à mon avantage. Si j'insistais, elle trouverait mon bouton joli et qu'une mouche habile l'a posé sur ma lèvre pour le plaisir des yeux. Je ne sais par quel hommage lui prouver ma gratitude, et je m'attrape une fois de plus; je me gourmande durement, car je n'ai eu, cette nuit, à l'égard de cette femme exquise, que des pensées mauvaises.

Réhabilité, j'oublie mon bouton; je donne un gros sou à un mendiant, en ayant l'air de lui dire, comme si je lui faisais une rente perpétuelle:

—«Tiens, mon ami, ne travaille plus, amuse-toi, vis largement!»

Puis j'entreprends l'éloge de Monsieur Vernet et je vante son bonheur.

 

madame vernet

À propos, j'ai reçu une lettre: il arrive demain avec notre nièce. Vous verrez Marguerite, un enfant, mais un gros enfant. À seize ans, elle est plus grande que moi. Je ne mettrais pas son corset et je ne trouve pas le bout de ses bottines. Il vous faudra jouer avec elle, vous dévouer, redevenir petit garçon. Elle vous donnera des coups de poing, vous fera des bleus, vous posera des questions. Vous me relaierez, car elle me fatigue: impossible de penser à côté d'elle! Il est indispensable qu'elle bavarde, qu'elle lutte à main plate. Sa poupée a plus de raison qu'elle. Je l'aime beaucoup. Elle a bon cœur. Je ne lui reproche que d'être insignifiante. Il me semble qu'à son âge j'avais déjà mes idées à moi. Je tâchais de comprendre la vie, dont elle se moque.

Enfin, si elle vous ennuie trop, ne vous gênez pas, rabrouez-la: c'est une gamine qui ne «tire pas à conséquence».


XXV

SCÈNE

Sur la butte, encore. La nuit est tombée. Devant nous, toute la mer. Derrière nous, le carré des pommes de terre qui remuent et l'agitation d'ailes, le bruit de gorge des pigeons qui s'endorment. Des souvenirs de théâtre me reviennent. Il me paraît qu'une scène se prépare, et, comme si nous repassions nos rôles, nous nous taisons, et nous écoutons en nous la montée lente des choses à dire. Plus tard, Madame Vernet m'affirmera qu'elle a lutté, qu'elle s'est désespérément défendue contre moi, son honorabilité raidie ainsi qu'un bras tendu. Et moi aussi je lutte. J'ai traditionnellement écrit, déchiré, recommencé et enfin brûlé une lettre que je regrette comme si j'avais mis mon cœur en cendres.

Par quel mot effaroucher le silence?

Il vaudrait mieux ne point parler, et, par un rapprochement gradué de nos corps, faciliter la pénétration de nos pensées. Demain, nous ne serons plus seuls!

Parfois, grossièrement tenté, j'ai envie de poser ma main sur le front de cette femme, de la serrer aux tempes avec violence et de lui dire:

«Allons! pas tant de raisons, lève ta robe!»

Mais la douceur de l'air, la phosphorescence des vagues, le recueillement de la nuit m'apeurent. Je ne me sens pas en train pour faire le malin, et je retiens ma gaudriole, comme un homme qui perd tout à coup sa gaîté en longeant le mur d'un cimetière.

Ce serait plus commode s'il s'agissait de la demander en mariage. Je me composerais une fois de plus un ami de circonstance auquel je donnerais toutes les qualités et un ou deux défauts. Elle me comprendrait. Nous parlerions posément, en gens qui font une affaire pour un homme de paille. Nous discuterions sans trouble. Elle dirait:

—«Habite-t-il la province? Vous savez que s'il habite la province, je n'en veux pas. Restons-en là.»

Ou bien:

—«Fume-t-il au moins? Un homme qui ne fume pas n'est pas un homme.»

Ou bien encore:

—«Est-il brun ou blond? Je préfère qu'il soit blond. C'est peut-être moins beau qu'un brun pour commencer, mais c'est meilleur teint, et ça dure jusqu'à la fin.»

Malicieusement elle dénigrerait en lui ce qu'elle apprécie en moi. Selon que mon ami me serait un rival ou un repoussoir par contraste, j'avancerais ses affaires ou les déferais. Nous nous amuserions, sérieux. Enfin, avec la gravité d'un haut fonctionnaire qui dit à l'huissier: «Faites entrer!» Madame Vernet dénouerait la comédie marivaudante:

—«Présentez cet ami!»

Quel échec pour lui! quelle victoire pour moi, quand je trouverais opportun d'apparaître, matois faune qui soulève des branches!

Mais il ne s'agit que de l'emprunter.

Le menton au creux de sa main, elle m'attend. Bien que je l'aime de tout mon cœur, je trouve son attitude disgracieuse. Elle s'est ramassée en grenouille de jeu de tonneau, et son buste, ses reins, informe masse d'ombre, occupent trop de place. Sa tête se détache de profil, pâlotte de froid, silhouette à la craie sur un fond de charbon. Mon regard glisse sur le front, tombe dans le noir de l'œil, se relève à la pointe du nez, ou passe entre les lèvres ouvertes comme en un cran de mire. Me dandinant, je lui mesure des reflets de lune, comme on dispose les rideaux d'une chambre de malade.

Le silence nous importune plus qu'un bavard.

 

henri

Est-ce que vous dormez, chère Madame? Est-ce l'odeur du thym marin qui vous entête, ou, sphynx de faïence pour cheminée, rêvassez-vous?

madame vernet

Quand serez-vous poli? Il est temps que mon mari revienne me défendre.

henri

Contre moi ou contre vous?

madame vernet

Contre l'ennui.

henri

Vous avez trop d'esprit. Je ferai ma malle cette nuit, et je partirai demain.

madame vernet

Bon! Qu'avez-vous besoin de faire le fantasque avec une vieille femme comme moi?

henri

Je partirai demain.

madame vernet

Dites ce qui vous prend.

henri

Tenez, Madame, vous n'êtes plus jeune, mais convenez que vous n'êtes pas encore vieille, vieille. Vous vous dites: «Ce garçon n'est pas beau: aucun danger. Il m'amuse, m'intéresse et m'émeut quand il dit des vers.» C'est une anthologie: on n'a qu'à l'ouvrir. Nous allons faire ensemble de l'amour spirituel. Il sera mon troubadour. Quand je le ferai chanter, il me semblera qu'on me caresse l'oreille avec le dos d'un chat. S'il veut me toucher, je crierai: «À bas les pattes! poète!» Dieu merci, mes sens ne me tourmentent plus. Je trouve même qu'on accorde trop d'importance à la chose, oui, à la petite convulsion physique. Ce qu'il faut remplir, c'est mon cœur. Heureuse femme, je m'installerai à l'aise pour un long spectacle, et, les narines ouvertes, j'attendrai le nuage d'encens. Je dirai: «Allume les brûle-parfums. L'heure est venue de flairer quelque arôme!» Je me compromettrai un peu, et les bonnes amies siffleront:

—«Elle a son poète de poche, qu'elle garde pour elle, au chaud, dans ses jupes.»

«Mais quand on est très honnête, on peut s'offrir des douceurs et récompenser sa vertu. Est-ce que je trompe mon mari, oui ou non? Toute la question est là. D'ailleurs, vous voulez rire, à mon âge?»

Songiez-vous, Madame, que vous pouviez m'arracher le cœur comme ceci:

 

Je me baisse, et je saisis un pied de pomme de terre. Il résiste. Je suis obligé de m'y reprendre à deux fois. Puis il cède, et je me promène de long en large sur la butte, le souffle fort, écrasant des feuilles dans mes doigts, et lançant de temps à autre, avec un éclat de voix, une pomme de terre à la mer.

Madame Vernet, interdite, ne bouge pas. Mes paroles, comme si je les avais jetées au creux d'un puits profond, n'ont pas encore retenti en elle. Enfin, à mon passage, elle me prend la main, me fait asseoir sur le banc, et me dit, presque sévère:

—«Vous me faites beaucoup, beaucoup de peine.»

Elle reprend:

—«Voulez-vous que nous causions un peu? car, mon pauvre ami, vous n'avez dit jusqu'ici que des sottises. Elles ne comptent pas. Croyez que déjà je les ai oubliées, et répondez-moi comme à une mère.»

Mais je me relève, et, plein de colère, je crie:

—«Bon sang de bon sang! vous n'êtes pas ma mère, vous êtes une femme que je veux! là! Êtes-vous contente, et suis-je assez brutal?

 

madame vernet

Les femmes ont dû vous faire bien souffrir pour que vous les méprisiez tant!

henri

Quelles femmes? Ah! c'est vrai! vous me prenez pour un viveur. La tradition est là: le poète est un dresseur de femmes. Il ouvre les bras en demi-cercle: une femme saute dedans. Il ploie le genou: une femme s'assied dessus. Il se met sur le ventre: une femme docile se couche le long de lui. Sur nos calepins sont inscrites des listes de noms. Qui vous détromperait? Je ne sais pas si mes confrères sont plus heureux que moi, mais ma part a été insuffisante. Quand j'avais bu deux bocks et mangé une choucroute, je disais: «Mâtin! quelle noce!»

Vrai, je ne mentais pas absolument, car je n'aime ni la saumure ni la bière, et en risquant un mal de cœur je méritais de moi-même et je pouvais montrer la pâleur de mon visage comme la dépouille d'un ennemi vaincu. Quant aux femmes, qui m'ont fait tant souffrir, comme vous dites, je les absous en public et solennellement.

Elles étaient innocentes de mes peines, les pauvres! J'affirme qu'elles n'y entendaient pas malice. Si j'ai pleuré, tant pis pour moi: rien ne m'y obligeait. M'entendez-vous reprocher aux femmes de mon passé les tourments auxquels mon âme fut soumise? N'est-ce pas moi, plutôt, qui leur dois des excuses? Plus d'une fois, dans mes «nuits d'orgie», il m'est arrivé de me réveiller en sursaut. Quelque chose remuait sur le lit. Je saisissais et je lançais au milieu de la chambre une masse poilue qui se mettait à crier furieusement.

C'était le petit chien de «ma femme», car nous les appelons «ma femme», ces chères filles, pour jouer «à la famille» et nous donner l'air de supporter des charges.

Elle me disait:

—«Sois gentil, fais-lui une place!»

Elle m'aimait moins que son chien. Je ne m'en sentais pas humilié. Je me collais contre le mur, et nous nous rendormions tous les trois. Ainsi ma vie de cœur est vieille d'une dizaine de nuits à prix fixe, et ma science de la femme se compose d'une courte étude sur son goût excessif pour les petits chiens. Je suis vierge ou peu s'en faut, et je dirais de moi volontiers: «C'est bon comme du neuf!»

madame vernet

Si vous êtes sincère, je regretterai éternellement de vous avoir connu.

henri

Pourquoi? Votre vie était insipide. Mettez-y le charme d'une torture.

madame vernet

J'aime mon mari, Monsieur.

henri

Plaisantez-vous? Je parlais chien tout à l'heure. Vous aimez votre mari comme un gros chien. Cela ne me gêne pas. On n'est pas jaloux d'un gros chien.

madame vernet

Vos insolences, l'étalage de vos sentiments vrais ou faux, votre manque de tact, et l'habileté avec laquelle vous abusez de ma situation, me font en effet comprendre que votre présence ici sera impossible, et je devrai renoncer à une bonne amitié que je croyais réciproque.

henri

Ta! ta! Si, le gilet vaguement ouvert, je vous disais: «Madame, lisez dans mon cœur: il ne s'y passe rien que de pur; ce que j'aime en vous, c'est la grandeur de votre intelligence, l'élévation de vos rêves et la hauteur de vos pensées,» vous me prendriez pour un architecte; et, si j'ajoutais: «Oui, enfermez hermétiquement votre corps dans une boîte en fer, cachetez vos lèvres, mettez votre chair sous clé; c'est de la matière, et je ne veux de vous que l'esprit», vous me traiteriez de béjaune, en murmurant: «Je ne suis pourtant pas si déjetée!» Et vous auriez raison, car vous êtes une admirable femme, et je veux tout ou rien.

Inhabile à caresser une femme vêtue, je tire machinalement une boucle de ses cheveux. Elle fait un geste de la main, comme pour écarter une mouche.

madame vernet

Oh! vous m'avez fait peur!

henri

Vous voyez bien!

 

Pourquoi ne se lève-t-elle pas? Attend-elle que je m'en aille le premier? Je n'ai plus rien à dire, et je reste dans le doute pénible qui suit les examens.

 

madame vernet

Quel malheur! vous si bien doué!

 

Je devine qu'elle exagère. Elle me voit perdu si elle résiste, indifférent à la gloire et laissant mourir mon beau talent en fleur dans un verre vide. Si elle succombe, au contraire, quel ennui! Elle imagine une vie de mensonges, des alertes, des taches de sang même. Je ne peux pourtant pas lui dire que l'amour le plus dru marche six mois à peine, un an au plus, qu'on s'habitue à l'adultère, qu'on peut avoir, avec l'envie de se venger, la peur des armes à feu, et qu'un malheur prévu n'arrive jamais.

Tous les partis l'effraient par leur apparence d'immutabilité. Si je m'en vais, il refera brumeux autour d'elle. Si je reste, elle devra accepter toutes les conséquences de mon voisinage.

 

madame vernet

Pourquoi faut-il que vous m'ayez connue? Que faire?

henri

Que faire? Me voilà joli. J'étais tranquille, je travaillais en paix, me disant: «Si j'ai quelque talent, le monde finira par s'en apercevoir!» D'abord vous ne m'avez pas troublé. Je pensais: «Oui, sans flatterie, c'est une femme supérieure. Qu'elle m'accorde une affection de camarade! Je la consulterais sur mes projets, et plus tard, quand mon nom sonnerait gentiment, comme une clochette neuve, je tournerais sans cesse la tête vers elle pour lui demander conseil, et elle me dirait: «Allez! mais allez donc!» avec un bon sourire.