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L'écornifleur

Chapter 60: À TABLE! À TABLE!
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About This Book

The work presents an episodic series of short, often ironic vignettes in which a first-person narrator portrays acquaintances, domestic scenes, social rituals, literary ambitions, and petty embarrassments. Through recurring encounters with a particular acquaintance and others, the narrator dissects manners, prudence, flirtations, travel episodes and the routines of everyday life, alternating wry observation with introspective notes on writing, taste, and the small consolations and vexations of daily existence.

madame vernet

Mon pauvre enfant! croyez-en une femme qui a presque le double de votre âge: votre cœur vous jouera de vilains tours!

 

Et, avec brusquerie, elle m'a embrassé sur la joue, en sœur.

Mon émotion me venait de mes paroles.

Étreignant les poignets de Madame Vernet:

—«Aime-moi, Blanche, lui criai-je; je t'en supplie, aime-moi!»

Elle se leva droite, cambrée, et, seulement de la tête, me fit signe que non. La blancheur de son cou tentait mes dents. Ses yeux troublés s'avançaient sur moi comme des yeux morts photographiés. Je lui soufflais encore, mes doigts griffant ses épaules:

—«Aime-moi! dis, aime-moi!»

Mais elle me parut une ennemie en garde, impénétrable. L'attraction de mon âme ne déterminait pas la sienne. Dressé sur la pointe des pieds, le corps détendu, pareil à un animal qu'on veut noyer et qui s'accroche au rivage, et, la langue lappante, pousse des soupirs, je fis un vain effort pour absorber cette femme, et je ne baisai que du vent.

Mes bras se détachèrent d'elle et retombèrent comme un linge mouillé. Elle traversa la butte, sans se hâter, et descendit l'escalier de planches, qui rendit le gémissement d'un ivrogne couché qu'on dérange. Elle s'éloigna, étonnamment grandie, souveraine de mon être en suspens. Elle disparut.


XXVI

JE RESTE

La sécurité de mon parasitisme est compromise. J'ai dispersé les plumes de mon nid douillet. Il va falloir déguerpir. Mais je ne regrette pas seulement Madame Vernet; je regrette encore ce bien-être, cet état d'esprit où je me sentais chez moi, cette aisance des gestes et de la parole, ces chatouillements à ma vanité, cette admiration crédule que je savourais, la bouche en suçoir. Je regrette les causeries sentimentales où ma personnalité, comme un ventre plein, prenait des poses libres, où je me communiquais en manches de chemise. Plus que la nourriture du corps, je regrette les compliments point ironiques, les exclamations, les signes d'assentiment, les «vrai, on peut dire que vous en avez, vous, du talent!» Je regrette les prédictions qui mettaient l'avenir à mes pieds, comme un tapis.

Je fais ma malle, je place, déplace mes trois paires de chaussettes. Un caleçon en mains que je ne me décide pas à caser, je souris à mes souvenirs. Je traîne de temps en temps ma malle sur le plancher, afin que Madame Vernet devine mon projet de départ, et, au moyen d'un cri d'angoisse, s'y oppose.

Je la ferme avec bruit, m'assieds sur le couvercle et regarde les filets qui pendent aux murs, les lignes roulées sur leurs cadres de bois, les lampions qui servent à tous les quatorze-juillet, les drapeaux chiffonnés qu'on a jetés dans un coin comme après une bataille pour rire. C'est bien de ma faute si ce qui arrive arrive. Je paie ma butorderie. Je partirai, mais des lâchetés attendent ma résolution au passage. Madame Vernet ne m'a pas formellement donné congé. Je peux lui tendre la main, «sans avoir l'air de rien.» Elle oublierait certaines injures et ne se rappellerait que les plus flatteuses. Si elle hésitait, je lui dirais:

—«Montrez que vous êtes une femme d'esprit»,

pour en obtenir une bêtise?

En suis-je à une humiliation près? Quand une femme vous donne un soufflet, on attrape son bras au vol, et on le tord jusqu'à ce qu'elle reconnaisse qu'elle voulait caresser.

Ainsi je faisais le compte de mes chances de disgrâce, rouvrant ma malle pour la refermer, oubliant cette fois une chemise, et cette autre, un compartiment entier. Je préparais ma réponse à cette question:

—«Qu'est-ce que vous avez remué toute la la nuit?»

—«J'ai fait ma malle!»

Je laisserais tomber ce magique «J'ai fait ma malle» sans chercher à produire un effet, sans tristesse d'apparat.

Pouvais-je prévoir que Madame Vernet trouverait un mot d'esprit et de cœur, un mot fondant dont la saveur se répandrait presque matériellement en moi, et que je goûterais comme un communiant? Pouvais-je espérer qu'elle me dirait, innocente et subtile:

—«Restez pour mon mari!»


XXVII

JE RENDS DES SERVICES

Nous attendons à la gare Monsieur Vernet et la nièce. Le petit train, pareil à ceux qui tournent aux fêtes des banlieues, siffle de joie, fier d'effaroucher des poulains qu'il couperait comme vent. Des têtes se montrent; un mouchoir s'agite.

 

madame vernet

Regardez sa bonne figure.

 

J'aperçois la bonne figure. Un bœuf est monté en seconde. Le petit train s'avance avec des précautions, des temps; mais on ne le prend pas au sérieux, et les quatre ou cinq voyageurs sont descendus, tirant leurs paquets, qu'il remue encore. Il pousse des cris aigus comme un maître d'école qui ne parvient pas à dominer sa classe.

Pendant que la famille s'embrasse, je me tiens à l'écart, et je demanderais à Monsieur Vernet sa couverture de voyage, pour me donner l'air d'en être aussi, moi, de la famille. Je trouve les effusions de mauvais goût, et je crierais:

—«Je suis là; il y a quelqu'un qui vous regarde: contenez-vous.»

Madame Vernet a une crise quand elle embrasse Mademoiselle Marguerite. Elle dit:

—«Oh! ma grande fille!»

pleure, pâlit, se trouve mal. Monsieur Vernet la conduit au cabinet du chef de gare, si j'ose m'exprimer ainsi. Elle s'assied. Cela va mieux.

—«C'est les nerfs!» me dit monsieur Vernet qui lui tient la main. Il lui passe sur les tempes un mouchoir grisaillé, un mouchoir qui a fait un long voyage.

Je réponds:

—«Oui, c'est les nerfs: ça ne sera rien».

Toute l'administration du chemin de fer est rangée autour de nous, compatissante. Chacun pense, comme moi, que cela ne peut pas être grand'chose. Mademoiselle Marguerite, un sac de cuivre rouge sur le ventre, dit par intervalles égaux:

—«Comment vous portez-vous, ma tante?»

L'effet qu'elle a produit sur sa tante l'a d'abord étonnée, et une grosse envie de pleurer contenue lui gonfle les lèvres, bouffit les joues: les yeux vont disparaître.

Madame Vernet reprend ses sens, un à un, y compris le sens du ridicule, qui plus que les autres lui a fait défaut. J'interroge Mademoiselle Marguerite.

—C'est la première fois que vous venez à la mer?»

 

marguerite

Oh! oui, Monsieur.

 

Elle se met à rire.

 

henri

Êtes-vous contente de voir la mer?

marguerite

Oh! oui, Monsieur!

 

Elle se remet à rire.

Je me tourne vers Monsieur Vernet.

 

henri

Avez-vous fait un bon voyage?

monsieur vernet

Vous savez, du moment que le train ne déraille pas, je fais toujours un bon voyage.

 

Si on me répond bêtement, c'est peut-être parce que je questionne bêtement.

Madame Vernet remise, nous partons.

 

madame vernet

Est-ce sot de pleurer ainsi sans savoir pourquoi!

henri

Si on savait pourquoi, ce serait encore plus sot.

 

Elle prend le bras de Monsieur Vernet. Mademoiselle Marguerite marche à côté d'eux, et moi, je suis derrière, comme quelqu'un de la maison qui attend qu'on lui remette le bulletin des bagages. On part; je me donne une contenance en expliquant la mer à Mademoiselle Marguerite.

Je dis:

—«Voilà un bateau; voilà un marin.»

Elle répond:

—«Oui, Monsieur, oui, Monsieur!»

Et quand elle ne se surveille pas:

—«Oui Msieur

en riant toujours, sans malice.

Tous les trois montent aux chambres s'embrasser à l'aise et faire un peu de toilette. Je me promène dans le jardin; je donne des indications à la bonne, pour le dîner, pour distribuer les places, et je tire un seau d'eau. Je voudrais plier les serviettes, mettre les chaises, enfin montrer que je ne suis pas tout à fait une bouche inutile. Je me sens si isolé, si peu invité, que je m'efforce de dire à la bonne des choses familières qui me gagnent la considération et la sympathie de cette brave femme. Je n'ai jamais été plus chez les autres que maintenant.


XXVIII

À TABLE! À TABLE!

madame vernet

Comment la trouvez-vous?

henri

Oh! les jeunes filles!

 

Je hoche la tête et fais la moue, tristement. Madame Vernet est gaie, et je ne lis dans ses yeux ni défi ni promesse.

 

madame vernet

N'est-ce pas qu'on est bien ici?

monsieur vernet

Je te crois!

 

Il a un complet de molleton bleu. La jeune fille regarde les assiettes. Elles sont à fleurs et à légendes; l'huilier est à fleurs; la suspension est à fleurs. Les murs sont peints en bleu tendre. Sur la commode, on voit trois globes de verre: celui du milieu recouvre la couronne de mariée de Madame Cruz. Les deux autres globes emprisonnent des fruits. Sur la cheminée on voit encore trois globes de verre. Celui du milieu recouvre la Sainte-Vierge et le Petit Jésus. Jésus a perdu sa tête, mais la Sainte-Vierge a sur la sienne une pomme d'or, et elle se tient raide, de peur de la laisser tomber, comme si elle attendait la flèche de Guillaume-Tell. Les deux autres globes emprisonnent des fruits. Aux deux bouts de la cheminée, deux chiens indescriptibles sont assis sur leur derrière de porcelaine. Dans des cadres dorés pendent des mers, des vaisseaux, des ports, des tempêtes. Devant moi, une glace reflète la manière dont je mange. J'y mire mes gestes, mes bouchées, la propreté de mes moustaches, et la distinction de ma main, quand je bois, le petit doigt en l'air.

 

monsieur vernet

Trouvez-moi des œufs comme ceux-là à Paris! Voilà un poisson qui n'a pas été conservé huit jours dans la glace!

 

Arrivé depuis une heure, il se sent déjà mieux. Il trouve la soupe bien trempée, «comme de l'acier». Il tape fortement sur sa large poitrine:

—«L'air de la mer nourrit!»

Avec beaucoup de viande autour, car nous mangeons magnifiquement. Nous ne nous arrêtons que pour compter la mangeaille avalée.

 

madame vernet

Comme un voyageur se retourne et regarde le chemin parcouru.

 

Elle affecte un goût, jusque-là contrarié, pour la nourriture simple. Elle laisse le vin aux gens des villes et veut boire du cidre. Ses lèvres se resserrent, feuilles de sensitive. Sourit-elle? grimace-t-elle? Elle aime le pain de ménage, dur, noirâtre au moins, les couteaux qui ne coupent pas, les verres sans pied. Elle souhaite des chutes d'insectes dans les plats.

 

monsieur vernet

À la guerre comme à la guerre!

 

Tous, nous éprouvons le besoin de mettre en harmonie nos impressions et les choses qui nous entourent. Monsieur Vernet se lève, va à la fenêtre, fait un grand geste de bras, puise de l'air, en boit à pleine gorge. Il était temps! Il étouffait dans l'atmosphère viciée qui appauvrit le sang des citadins.

Les poumons enfin gonflés, il se remet à manger.

Je suis encore vaguement triste; mais, après avoir fait quelques mots d'esprit qui égaient la société, je reprends conscience de moi-même.

 

monsieur vernet

Vous avez joliment engraissé depuis que vous êtes là. La mer vous a refait le coffre. Seulement il faut manger.

 

Il me remplit mon assiette. En silence, nous luttons à coups de dents. Madame Vernet répète qu'elle adore le pain dur. Monsieur Vernet lui passe toutes ses croûtes. Mademoiselle Marguerite ajoute les siennes, et j'offre timidement les miennes. Cela devient un jeu. Je me bourre de mie, afin qu'elle ne manque pas de croûte, et paierais d'une indigestion le plaisir d'éprouver la solidité de ses dents. Mais je suis vaincu par Mademoiselle Marguerite: c'est elle qui mange le plus et fournit le plus de croûtes. Son nez respire pour sa bouche en travail et pousse un bourdonnement continu.

Je l'entends, mais je la regarde comme si je voulais le voir. Parfois elle essaie de rire. C'est un drame. Elle s'étrangle. Les bouchées remontent, ses joues s'enflent, ses lèvres s'ouvrent malgré ses efforts, et il en sort, avec un pouffement, sur sa serviette déployée toute grande, un jet de choses blanches semblables à la râpure de corne qu'on met dans les boules de verre pleines d'eau pour imiter la neige.


XXIX

MADEMOISELLE MARGUERITE

Elle a le teint comme l'ont seules quelques jeunes filles très constipées, un teint qui prend au sang toute sa substance colorante, d'une richesse inquiétante, pas naturelle. C'est une jeune fille ordinaire, jolie ou laide à ses heures, insipide comme un garçon en robe. Elle a fait trop de pieds de nez avec son nez un peu écrasé. Elle regarde tout également intéressée, et on renfoncerait d'un coup de pouce ses yeux qui ressortent. Elle montre sa langue pour s'amuser, et dès qu'on l'en défie, avec la pointe de cette langue, elle se lèche le menton.

Ah! ce n'est pas une demoiselle Mauperin! Quand elle court, la lourde natte de ses cheveux lui bat les épaules, ainsi qu'un harnais d'emprunt.

Elle a dit à Madame Vernet:

—«Comme il est triste, ce Monsieur! Est-ce qu'il fait toujours cette tête-là?»

 

madame vernet

Ma chérie, c'est un poète, et les poètes ne sont pas des petites filles.

En effet, je conserve l'attitude du poète auquel on en a mis dans l'aile, blessé à mort peut-être.

 

marguerite

Mais qu'est-ce qu'il fait ici, ce Monsieur, avec nous?

 

J'ai cru qu'elle allait demander:

—«Est-ce que c'est un parti?»

 

madame vernet

Chut! il travaille, il rêve, il pense. Il fait des vers. Ne le dérange pas.

 

Marguerite se retire songeuse, désappointée, comme quelqu'un qui trouve les cabinets occupés. Elle va jouer seule dans le jardin.

 

marguerite

Donne-moi l'étrenne de ta barbe, mon oncle.

 

Elle lui saute au cou, l'attire, le courbe, l'entraîne, en marchant à genoux, ses forts mollets à l'air, et roule dans l'herbe.

 

madame vernet

Je vous l'avais dit, c'est une enfant.

henri

Elle est heureuse! Qu'elle s'amuse! elle a le temps de souffrir.

madame vernet

Pauvre ami!

 

Je rejoins Marguerite, pour m'amuser aussi, moi, puisque mes soupirs ne servent qu'à m'essouffler, à me donner un air de béjaune. Mais je n'ai pas de chance: Marguerite cesse de jouer dès qu'elle m'aperçoit. Je pourrais aller faire mes vers plus loin. Monsieur Vernet remarque sa gêne et lui vient en aide. Ce qu'il dit peut se traduire ainsi:

—«Ne crains rien: c'est un poète-mouton.»

Je fais le gros dos, afin qu'il me caresse pour rassurer Marguerite. Aussi embarrassé qu'elle, j'ignore comment on s'y prend pour parler aux jeunes filles qui ne sont plus tout à fait des poupées et qui ne sont pas encore des femmes. Je ne sais dire que des phrases sentencieuses sur la vie, ses lassitudes infinies, ses mornes désespoirs, et le désaccord existant entre les faits et nos rêves. Si je parlais d'une telle sorte à Marguerite, elle se sauverait, ou ses yeux lui sortiraient définitivement de la tête, comme le noyau d'un fruit qu'on presse.

 

henri

On est mieux ici qu'au couvent, hein, Mademoiselle?

monsieur vernet

Mademoiselle? Voulez-vous bien l'appeler Marguerite, tout court! Vous n'allez pas faire, je pense, des cérémonies avec une gamine de seize ans.

henri

Encore faut-il que Mademoiselle me le permette.

marguerite

Oh! moi, ça m'est bien égal. Appelez-moi comme mon oncle, si vous voulez.

 

Au même moment elle lui fait une démonstration. C'est chez elle besoin d'exercice. Elle le prend par un bras et le force à tourner sur lui-même. Monsieur Vernet, déséquilibré, frappe du pied sur place, se penche en arrière, perd son chapeau, sue tout de suite, crie:

—«Veux-tu finir! Qu'est-ce que c'est?»

Marguerite tourne, suivie de sa natte comme d'une queue, sa robe vannant le sable de l'allée. Enfin elle s'arrête.

Monsieur Vernet ramasse son chapeau, et, la tête lourde, fait effort pour s'immobiliser, retenir les choses qui continuent de tourner:

—«Est-elle gentille!» dit-il.

Sans répondre, je porte à mes lèvres mes cinq doigts réunis en faisceau, et je les détache avec lenteur, ce qui signifie nettement:

—«Un vrai beurre!»


XXX

PROGRAMME

monsieur vernet

Nous avons deux mois à passer ensemble. Il s'agit de bien employer notre temps.

 

Nous ne voulons pas perdre une minute. J'ai quelque faculté d'invention, et je suis l'impresario, l'homme du petit service de la maison. Je me lève le premier, presque en même temps que la bonne. Je lui suis indispensable pour faire griller le pain, et je sonne moi-même le déjeuner, en agitant un grelot aux portes des chambres. Ces dames descendent en pantoufles, en peignoir, les cheveux ébouriffés. Les paupières de Monsieur Vernet sont encore gonflées de sommeil. Il y a de l'eau dans ses coquilles. Je donne le programme:

1° Entre le premier et le second déjeuner, bain;

2° Le soir, promenade ou pêche.

Je montre sur une carte d'état-major le tracé des promenades, et j'ai préparé les lignes, foui des vers.

—«Mais, dis-je, troublé tout à coup, il me semble que, dans cette vie active et si remplie, j'ai oublié de faire la part de mes travaux!»

 

madame vernet

Vous travaillerez à Paris.

monsieur vernet

Non, ne l'empêchons pas de travailler. Je me le reprocherais toute ma vie!

 

Comme il s'est fait lui-même tout seul, il veut que j'arrive à la force du poignet.

C'est convenu. Je m'enfermerai chaque matin deux heures dans ma mansarde. Ma tâche accomplie, je rejoindrai mes amis sur la plage.

—«D'ailleurs, dis-je, vexé qu'on m'ait pris au mot, il me reste ma nuit.»

Ces dames sont inquiètes. Est-ce que je passerais mes nuits à veiller, au risque de m'user la santé? C'est possible. Je ne dis pas oui. Je ne dis pas non.

On me trouve enjoué. Je ne me réserve, par jour, que quelques regards abattus et languissants à l'adresse de Madame Vernet. Je semble, au milieu d'un rire, me rappeler que je suis en deuil. Je transporte les pliants de ces dames du soleil à l'ombre, de l'ombre au soleil, selon les heures. Quand elles se baignent, je garde leur flanelle sur le sable et leur panier à ouvrage. Je les installe en voiture et leur donne la main, le bras, le genou, ce qu'elles veulent. Elles disent:

«Merci»,

s'appuient à peine et rebondissent légèrement. Elles m'éventent de leur robe, et mon nez bat des narines sur un rapide courant de parfums. Grâce à moi, elles franchissent des haies d'où les roses sauvages les défiaient. Nous laissons, loin derrière, Monsieur Vernet qui s'empêtre, arrache tout, grondeur.

Je me récompense au moyen d'attouchements discrets, variés, pour ne pas éveiller la pudeur qui dort.

Je découpe à table, et il m'est permis d'affirmer que je préside. Je paie cet honneur en gardant les mauvais morceaux pour moi. Une fois, il ne me resta rien. Monsieur Vernet a pris dans son assiette la moitié de sa part et l'a mise dans la mienne. Je l'ai mangée sans dégoût, puisqu'on était en famille. Mais je lui passe souvent mon gras, qu'il ne se fait pas offrir deux fois. On sait que j'aime la crème, et, à chaque dessert, la bonne, mystérieusement, pose devant moi une petite terrine, dont j'enlève le couvercle en hésitant, en disant:

—«Qu'est-ce que ça peut bien être que ça? mon Dieu!»

C'est de la crème!

Bien que la surprise se renouvelle, je n'en reviens jamais. Les figures s'éjouissent. Mais c'est trop de crème! Une fois de plus, on m'a pris exagérément au mot. Sans me plaindre, j'avale ma terrine d'un trait, et je lutte contre un commencement de mal de cœur.

La garde-robe de Monsieur Vernet devient la mienne. Si nous rentrons mouillés, on met à ma disposition des chaussettes, une chemise, un caleçon.

—«Il est tout neuf. Allez-vous faire le difficile? Pour un jour, vous n'en mourrez pas!»

Je remercie; j'accepte un vieux paletot, au plus, en attendant que le mien soit sec, mais je ne vais pas jusqu'au linge de dessous, pas encore du moins.

On a en moi une telle confiance qu'on m'a prié de tenir la caisse.

Parfaitement!

D'abord, Monsieur Vernet ne travaille pas quand il est en vacances. Il a dit à sa femme:

—«Tu sais, arrange-toi: je ne veux ici me mêler de rien.»

Il a dit cela pour la forme, pour la galerie que je suis. Car jamais Monsieur Vernet ne se mêle de rien. Il s'en garde.

Or les comptes un peu compliqués ennuient Madame Vernet. Elle s'y perd, et me crie de venir à son secours. Quand nous réglons une dépense de lait, de fruits à l'auberge, elle me passe son porte-monnaie, «sans faire semblant», au moment où mes mains se trouvent, par aventure, croisées derrière mon dos. Les paysans pensent que je le tire de ma poche. Je paie, et je demande, avant de le refermer:

—«Mesdames, voulez-vous me permettre de vous offrir encore quelque chose?»

Comme on dit au théâtre, j'entre dans la peau du bonhomme qui régale. J'ouvre ce porte-monnaie d'autrui avec une telle aisance que, par imitation instinctive, les paysans ouvrent la bouche en même temps. Il m'arrive de le mettre dans ma poche jusqu'au prochain débours. On ne songe pas à me le réclamer. Je marchande, je fais des économies, je calcule comme un régisseur ladre par intérêt, et, pour ma peine, je m'accorde le mérite de ne point grappiller, de ne pas me rendre coupable de la moindre petite volerie.


XXXI

ATOMES CROCHUS

Ai-je jamais été plus heureux que maintenant? Je me soude aux Vernet, assez égrillard pour Monsieur Vernet, qui aime les discours de gaillardise, assez sentimental pour Madame Vernet, qui parle toujours de son âge et ne le dit jamais, assez gamin pour faire coucou avec Marguerite. Je me propose de mener à bonne fin la pleine conquête de ces trois êtres, de les rendre miens, d'en extraire ce qu'ils pourront me donner de suc. Je tirerai d'eux une béatitude temporaire. Par une dernière pusillanimité d'esprit, je n'ose pas compter franchement ce que me fourniront ces dames; mais je fixe l'apport précis de Monsieur Vernet: il sera le danger avec lequel on joue, sans gros risque.

Il n'est guère défiant. Sa présence me gêne moins qu'un souvenir. Je le craindrais davantage s'il était mort.

Quelquefois je m'efforce, par amusement, de faire naître en moi contre lui une jalousie factice. J'ai beau me le représenter dans le même lit que sa femme, il ne me fait pas l'effet de coucher avec elle. Dupe encore d'un mirage, je ne vois pas Monsieur Vernet, mais le mari de mes lectures. Je me l'imagine en bonnet de coton, la bouche ouverte. Il s'endort tout de suite, et ne se réveille que pour sauter sur la descente de lit. Lui et sa femme se trouvent côte à côte par hasard. Ils ne se touchent pas. Il y a entre eux de la place pour un. Elle ne le voit que de dos et peut laisser trembler ses deux seins à l'air, sans péril.

Ainsi je m'arrange un mari commode, selon mes besoins.

Et ma jalousie ne veut pas venir.


XXXII

THÉORIES

«Mon» mari n'est pas faux de toutes pièces, et, vraiment, Monsieur Vernet prend de sa femme une part autre que la mienne, celle que je désire. Il pense qu'on doit respecter la mère des enfants qu'on a ou qu'on pourrait avoir.

 

monsieur vernet

Physiquement parlant, doit-on traiter sa femme comme une maîtresse?

henri

Je ne suis pas marié.

monsieur vernet

Innocent! Ferez-vous à votre femme ce que vous faites à vos maîtresses?

henri

Dame! si elle veut!

 

Monsieur Vernet s'arrête, me regarde. Je suis sérieux. Il reprend sa promenade, et de temps en temps plante sa canne en terre, comme pour jalonner ses paroles.

 

monsieur vernet

Écoutez-moi, mon ami. J'ai plus du double de votre âge; j'ai le droit et même le devoir de m'écrier: «Ne faites pas ça; je vous en supplie, ne faites pas ça!»

henri

Ça-quoi?

monsieur vernet

Vous m'entendez bien. Marié trop jeune, je n'ai jamais eu de maîtresse. Mais je sais, et vous le savez mieux que moi, gredin, quelles libertés on peut prendre avec une fille. Or, gardez-vous de croire que votre femme est une fille, voilà ce que je tenais à vous dire.

henri

Une femme est une femme.

monsieur vernet

Erreur! Avec le mariage la caresse devient une chose grave. Ah! certes, personne, dans un fumoir, dans une réunion d'esprits libres, dans un a-parte de sexe fort, ne goûte plus que moi les confidences graveleuses, où l'obscénité s'en donne à cœur joie. Je confesse qu'il m'est agréable, comme à tous les honnêtes gens d'ailleurs, de me débarbouiller à mon heure avec un peu de fange. Je m'offre une petite débauche pour rire et n'en suis que plus rangé après. Mais ne badinons pas, s'il vous plaît, avec le saint amour du ménage. Ma femme m'adore et je l'aime; eh bien! je puis vous affirmer que, hors ce qu'il faut savoir, elle ne sait rien de rien.

henri

Merci.

monsieur vernet

Tenez, il me vient à l'esprit une comparaison juste et poétique que je vous engage à méditer, non seulement comme écrivain, mais encore comme moraliste. La pudeur de la femme est un mur mitoyen. N'allez pas, imprudent, le dégrader vous-même, car il s'effritera, à la longue fera brèche, et les voisins entreront chez vous.

henri

Délicieux.

monsieur vernet

Oh! pas d'illusions. Il faut compter avec la perversité instinctive de la femme. Elle a des curiosités; elle pose de petites questions; elle furette et met son joli nez partout. Plus d'une fois, Madame Vernet m'a tâté sur ce terrain; mais j'ai si bien fait la bête, qu'elle a fini par n'y plus penser.

henri

Et vous, Monsieur Vernet, est-ce que vous avez aussi fini par n'y plus penser?

monsieur vernet

Vous voudriez me faire avouer mes frasques.

 

Il les avoue et en invente. Il se noircit par fausse honte. Mais je ne crois pas à ses vices, et je voudrais serrer la main de cet homme, qui n'a sans doute jamais embrassé sa femme sur le ventre.


XXXIII

LE NAVET

J'aime entendre Monsieur Vernet me parler de Madame Vernet. Il la fait goûter par avance, communique dans l'oreille des renseignements précis, posément, comme s'il voulait donner le temps de prendre des notes. Toutefois, soucieux de la respecter même absente, il se contente de la décolleter, lui déshabille le buste au plus, et n'insiste que sur ses qualités morales.

—«Elle vaut mieux que moi!» dit-il sans envie.

Il ne lui tient jamais tête, et la cite comme un auteur célèbre, en lui rendant hommage. Sa manière de l'aimer m'attendrit, me rend scrupuleux. Oh! Madame Vernet n'abuse pas. Peut-être se sent-elle si supérieure que cela lui est égal. Jamais elle n'oblige Monsieur Vernet à mesurer la distance intellectuelle qui les sépare, et plutôt elle le fait valoir.

 

madame vernet

Mon mari trouvait cette toile si belle que je lui ai dit: Achète-la, va!—Tenez, voilà un article de journal que mon mari déclare très-bien.

 

Monsieur Vernet s'y trompe lui-même.

 

henri

Vous aimez les tableaux?

monsieur vernet

J'en raffole.

 

Et il cause peinture de façon à faire pleurer un peintre, car dès qu'il a dit: «Est-ce rendu? hein!» son sens critique s'arrête net, comme pris dans une ornière, embourbé.

C'est surtout devant moi que Monsieur et Madame Vernet se font petits, en s'opposant l'un à l'autre. Ils rivalisent d'humilité. Mais Madame Vernet est de première force. Elle porte la culotte sous sa robe: on ne voit rien. Le ciel ne lui a pas donné d'enfants, sans doute parce qu'elle avait déjà un mari. Elle le dorlote, lui change elle-même son tricot. De ma chambre, à travers le plancher, j'entends:

 

monsieur vernet

Blanche, fais moi mes ongles!

 

Elle montre en toute circonstance, même quand il en est besoin, le dévouement d'une religieuse garde-malade. Ce matin, j'ai dû la consoler. Elle pleurait, assise sur le banc de la butte.

 

henri

Qu'est-ce que vous avez, chère Madame?

madame vernet

Rien.

henri

Je m'en vais.

madame vernet

Oh! vous pouvez rester, car enfin, si je pleure, c'est à cause de vous.

 

Madame Vernet en larmes n'est plus jolie. Elle fait une vilaine grimace enfantine et devrait apprendre à pleurer avec grâce.

 

henri

De moi, Madame? Je n'y suis point.

madame vernet

Oui. Hier soir, à table, au dessert, au moment où tout est permis, quand on se jette des serviettes à la tête en faisant les fous, sans songer à mal, il paraît que je vous ai appelé «navet sculpté».

henri

Ah! ah! très drôle. Vous me faites rire, et pourtant je n'en ai pas envie.

madame vernet

Alors pourquoi riez-vous? Alors mon mari m'a grondée, alors je lui ai dit que c'était pour rire. Il m'a répondu qu'on ne plaisantait pas avec ces choses-là, que je vous avais fait de la peine, qu'il en était sûr, qu'il l'avait bien vu.

 

Madame Vernet a le hoquet. Les mots sortent difficilement, un à un, et elle multiplie les «alors» en petite fille ânonnante.

J'hésite. La délicatesse de Monsieur Vernet me touche, si les larmes de Madame Vernet me chagrinent.

 

henri

Mais, chère Madame, c'est de la vraie douleur que vous éprouvez. Calmez-vous. Je ne me souviens pas de votre spirituel bon mot. Et puis, êtes-vous sûre d'en être l'auteur? Je l'avais déjà entendu quelquefois. C'est une expression consacrée, bien que le mot «marron» soit ordinairement employé.

madame vernet

On ne se moque pas des gens comme vous le faites.

henri

Cette manière en vaut une autre. Je vous affirme que vous ne m'avez pas froissé. Je prendrais même votre saillie comme une flatterie si elle n'avait été l'occasion d'un incident fâcheux entre vous et Monsieur Vernet. Sa sévérité m'étonne; mais si quelque chose me peine, c'est de vous voir dans un tel état, en mon honneur. Je vous demande pardon.

madame vernet

C'est moi qui vous demande pardon. Ça m'a échappé.

henri

Non, faites excuse, c'est moi, j'y tiens.

madame vernet

Ah! mon mari a l'air bon. Il l'est, le plus souvent, presque toujours. Mais, au fond, c'est un homme de fer, et quand il grossit sa voix, je passerais par un trou de souris.

henri

Vous exagérez un peu.

madame vernet

Je vous assure qu'il y a chez cet homme des sautes d'humeur telles qu'il franchirait tout, d'un bond, en me broyant.

henri

Prenez garde, Madame, séchez vos yeux, voilà l'homme de fer qui monte.

monsieur vernet

Qu'est-ce que tu as?

 

Sa voix est grosse en vérité, mais bonne. Je me tiens sur la défensive, prêt à empêcher une rencontre.

 

henri

Franchement vous avez été dur pour elle. Votre feinte d'étonnement ne trompe personne. Je sais tout. Le navet.

monsieur vernet

Quoi! Elle y pense encore? Ma Blanchette, tu n'es pas raisonnable. Jugez-en, Monsieur Henri. Elle me dit, cette nuit, craintive, collée à moi: «J'ai eu la comparaison malheureuse; Monsieur Henri s'en formalisera.» Je réponds: «Bast! Monsieur Henri n'est pas susceptible!» Elle reprend: «Tout de même, cela n'a pas dû lui plaire.»—«Ah! fais-je, c'est autre chose!»

Elle continue, se tourmente, m'accable de ses «Crois-tu?—Quelle est ton idée?—Mets-toi à sa place!» Elle m'ennuie, dit des bêtises, au lieu d'en faire, jusqu'à ce que je m'endorme. Voilà tout. Vous lui en voulez? Fouettons-nous le chat?

henri

Lui en vouloir? Mais, braves amis, vous chatouillez ma vanité juste au creux, et mon être se lève ainsi qu'une pâte fermentante.

 

Nous nous demandons pardon tous les trois, l'un après l'autre, ensuite en chœur. Madame Vernet a satisfait le besoin qu'elle avait de pleurer. Nous nous tenons les mains, comme si nous voulions danser en rond, et le plus ridicule des trois n'est pas celui que chacun pense.

monsieur vernet

Ma parole! je crois que la femme a la sensibilité des balances dont on se sert pour peser l'or.

 

En ce qui le concerne, il déclare se moquer comme «d'une guigne, de l'an quarante ou de sa première chemise», de la beauté des hommes. Il faut et il suffit en effet qu'un homme soit intelligent. Or, Monsieur Henri pourrait porter du mérite au marché, etc., etc.

Monsieur Vernet aplatit, aplatit mon amour-propre, en maniant le compliment comme une demoiselle en bois sur une aire de grange.

 

henri

Hélas! je sais que je suis laid!

monsieur vernet

C'est affaire de goût. Moi, je vous trouve beau.

N'est-ce pas, Blanche, qu'il serait plutôt beau?

henri

Vous croyez?

 

Je montre mon visage comme un habit de confection. On m'affirme qu'il ne m'irait pas mieux s'il avait été fait sur mesure.

 

madame vernet

Tenez, ces termes qui me viennent à l'instant rendront ma pensée avec exactitude: vous êtes beau de laideur.

 

Je souris et perds pied dans ma mélancolie.

Aucune sonde n'en toucherait le fond.

Un mouchoir imbibé d'eau fraîche éteint les dernières piqûres de rouge aux paupières de Madame Vernet.

 

henri

Allons, faites la paix.

 

Je pousse Monsieur Vernet et lui donne de petites tapes dans le dos.

Sur la pointe du pied, en équilibre instable, il résiste et ne comprend pas.

 

henri

Mais allez donc! Seriez-vous implacable?

 

Du doigt, je lui désigne un point sur la joue de Madame Vernet entre le coin de la bouche et le lobe de l'oreille.

 

monsieur vernet

Comment! vous voulez?

henri

Mais oui. Quel homme ulcéré vous faites! Il est l'heure de vous désenvenimer. Je crois que vous rougissez. Faut-il que je me retourne?

 

Monsieur Vernet se décide, embrasse l'endroit indiqué, comme il est prescrit.

 

henri

Bien! À l'autre joue maintenant!

 

Et Monsieur Vernet recommence.


XXXIV

LE BAISER

À chacun son tour. J'ai eu, moi aussi, mon baiser. Il m'est tombé au moment où je l'attendais le moins. Les choses ont avancé sans nécessité.

Monsieur Vernet et Marguerite venaient de partir pour le bain. Selon nos conventions, j'étais monté dans ma chambre pour travailler. Je travaillais, comme toujours, en regardant par l'œil-de-bœuf la danse des flots de la mer. C'est ma petite pénitence de chaque matin. Je l'ai demandée moi-même et la fais scrupuleusement, entière. Il y va de ma réputation de piocheur, de nègre littéraire. Mais si la petite troupe de bateaux pêcheurs de brèmes ne défilait pas devant moi, coquette et voiles retroussées, si les trois-mâts, à l'horizon, ne glissaient pas, dans leur écume, pareils à de fortes dames imposantes qui montrent en promenade la dentelle blanche de leur jupon, j'aurais vite une indisposition d'ennui. Il n'est point trop de la grande mer pour me tenir compagnie.

J'ai senti qu'on entrait. Il ne m'est pas venu l'idée de tourner la tête du côté de la porte. Je n'ai eu que la peur de l'élève qu'on surprend à ne rien faire. J'ai vite pris ma plume, feuilleté un livre, écrit un mot, et, un pouce enfoncé dans l'oreille jusqu'à la garde, feint l'application, le recueillement, l'indifférence aux bruits. Le dos gros, l'être parcouru d'un frisson d'inquiétude, j'appréhendais la chute de quelque chose, une petite tape sur l'épaule, la chiquenaude d'un doigt-ressort.

Et je me suis dressé, à la sensation, en un point du cou, d'une brusque succion chaude, et j'ai vu Madame Vernet, pâle, se reculer, les mains jointes.

J'éprouvais de l'embarras sans plaisir. Je ne savais plus ce qu'elle voulait, et je ne trouvais rien à dire. Les mains appuyées sur le rebord de la table, les jambes molles, je courbais la tête, comme pris en faute.

—«Vous devez me juger mal!» me dit-elle d'une voix implorante, étouffée, qui s'éloigne et va s'éteindre.

J'eus l'esprit de répondre:

—«Non, pas du tout!»

Elle s'était tenue d'abord sur la défensive. Mon attitude piteuse l'affermit. Elle fit un pas en avant, posa le bout de ses doigts sur mon bras, comme pour réveiller un somnambule qui dort debout et me dit:

—«Vous m'en voulez, sans doute?»

Je répondis encore:

—«Non, pas du tout!...»

Elle paraissait indécise. Enfin, après un silence, les lèvres pincées:

—«Vous êtes singulier! J'attendais un autre accueil.»

Une lourde stupidité pesait sur moi. Il faut le dire, je n'avais jamais sérieusement cru que l'adultère de Madame Vernet se réaliserait. J'y pensais souvent, j'en caressais complaisamment les images; mais il avait la séduction d'une beauté littéraire.

Il devait passer, tandis que nous converserions. Et voilà que je me trouvais devant lui. Il était là, matériel, en chair vivante et palpable, m'épouvantant.

Il me disait:

—«Il est temps! Il est temps d'empoigner cette femme, de la serrer sur ton cœur, de la vider pour la rejeter ensuite. Il est temps de tromper Monsieur Vernet. Peut-être en mourra-t-il. Mais il est temps de t'installer à sa place, de lui voler sa femme en mangeant sa soupe. Il est temps d'être misérable pour de bon, car c'est fini de rire.

«En outre, prépare-toi à tout, car ce brave homme de mari peut, au lieu de larmoyer, prendre un revolver et te casser la tête. Cela arrive. Assez rêvassé. Vis! Fais vite!»

Madame Vernet s'impatiente; elle me serre le bras fortement.

—«C'est un supplice! Parlez donc. Vous me faites souffrir!»

Je me décide à répondre, avec un sourire niais:

—«C'est donc vrai! Tu m'aimes donc?»

Mais elle, qui se serait donnée si je l'avais enlacée, brutal et muet, trouve que je la soufflette trop tôt en paroles.

—«Ne me tutoyez pas!» dit elle.

Elle fixe les planches de sapin de ma chambre comme si elle y suivait encore la vibration de mon tutoiement.

Je ne sais plus ce qu'il faut faire ou dire. Je ne sais plus! Nos mains s'étreignent, cependant. Je lui offre ma chaise. Je lui offrirais aussi bien du papier à lettre, de quoi écrire.

Elle murmure:

—«Nous sommes coupables!»

À qui le dit-elle? Je veux faire de l'esprit:

—«Ne le serons-nous jamais davantage?»

Voilà encore un mot qui lui déplaît. Elle va me dire: «Restons-en là», et partir.

Mais, elle non plus, elle ne sait pas où nous en sommes. Elle lève sur moi ses bons grands yeux qui se brouillent, et s'efforce de me regarder.

Je préfère cela. Qu'elle pleure! Pleurons tous les deux, elle assise à ma table, moi tantôt me promenant, tantôt accoudé dans l'ovale de l'œil-de-bœuf. Nous nous oublions l'un l'autre. Il y a peut-être dans cette chambre étroite une jolie femme et un jeune homme qui la désire, mais il y a surtout deux êtres qui sont effrayés sans savoir pourquoi, parce que le souhait de l'un s'est accompli trop vite, parce que les nerfs de l'autre se sont brisés dans une seule crise, parce qu'enfin l'instant de bonheur est venu.

 

henri

Franchement, nous ne sommes pas gais, chère Madame. Calmez-vous donc! vous allez vous faire du mal.

madame vernet

M'aimez-vous, au moins?

henri

Si je l'aime! Elle me demande si je l'aime!...

 

J'élève et j'abaisse les bras, lentement. Puis je l'embrasse sur le front, sur les yeux, comme en fonction. Je pourrais compter en même temps.

C'est ainsi. Je ne vois pas Madame Vernet; je vois la situation que nous nous sommes faite, la vie qui se prépare aux événements indevinables, l'adultère qu'il faudra consommer.

Quand Madame Vernet, à un bruit de pas dans l'escalier, se sauve et m'envoie un baiser de toute la largeur de sa main, je le lui renvoie machinalement, comme si je jouais au volant avec une petite fille, sans entrain, pour lui faire plaisir.


XXXV

PRISE D'HABITUDE

monsieur vernet

Que se manigance-t-il derrière ce front? Depuis deux jours vous me faites une tête! Vous travaillez trop.

 

Son rire n'a rien d'infernal. Il s'intéresse sincèrement à ma santé! Ce qui s'est passé entre Madame Vernet et moi ne l'a point changé.

 

henri

Ne faites pas attention. Je suis souvent en proie à des inquiétudes. Je ne sais pas prendre la vie pour ce qu'elle vaut. Je la dramatise.

Et pourtant, jamais adultère ne fut,—comment dire?—plus innocent que celui de Madame Vernet. Notre crime restera longtemps ébauche. Monsieur Vernet ne s'absente pas seul; Marguerite appelle à chaque instant sa tante, et dans cette maison de verre il faut ouater ses soupirs. Les pêcheurs Cruz nous donnent l'exemple: ils se meuvent comme des crabes dans une caisse d'eau. De notre côté, nous avons saisi la manière savamment silencieuse de défaire nos souliers, de les poser par terre, de remuer nos cuvettes, de tousser en serrant les lèvres, et de nous étendre sur nos lits sans les faire gémir.

Quand Madame Vernet peut monter dans ma chambre, nous nous parlons enroués.

Comme elle m'avait donné une mèche de ses cheveux, je lui ai dit que cela m'avait fait bien plaisir, mais je n'en ai pas redemandé.

 

madame vernet

Où l'avez-vous mise?

 

Je ne sais pas. Je veux serrer ma «maîtresse» contre moi, mais elle se dégage et met un doigt sur sa bouche:

—«Si on nous entendait!»

En effet, je perds toute prudence. Madame Vernet me rationne. Elle fixe, chaque matin, à son lever, ce qu'elle m'accordera dans la journée. Elle ne veut pas encore que je la tutoie.

—«C'est trop tôt. Plus tard. Nous verrons.»

D'un naturel temporiseur, elle marche sur de la glace craquante.

 

henri

Mais vous, au moins, tutoyez-moi. Cela me serait si doux!

 

Elle prend une demi-mesure. Le «tu» et le «vous» disparaissent autant que possible de ses phrases. Je ne sais plus à qui elle s'adresse.

Quand je cherche ses lèvres, elle me donne sa joue et prétend que c'est la même chose, que c'est aussi bon, et s'en va, me laissant interdit, mes bras déployés. Ma bouche, vainement tendue, rentre en elle-même.

 

madame vernet

Ce sera gentil de nous aimer ainsi.

henri

Un peu long!

 

Elle est rajeunie, me parle trop de mon avenir, et me promets de n'être jamais «un obstacle dans mon existence».

 

madame vernet

Je ne vous aime pas au sens ordinaire du mot aimer.

 

Je n'entends rien à ces subtilités, et je me préoccupe seulement, durant ses courtes apparitions, de baiser au vol un bout d'oreille, une paupière. Je saute pour agripper des cerises trop hautes.

 

madame vernet

Je vois que vous ne me comprenez pas. Il est vrai que je vous aime, et je vous l'ai montré en étourdie. Est-ce une raison pour me traiter ainsi qu'une femme de rien?

henri

Vous voudriez jouer à la maman et me prendre sur vos genoux? Impossible!

madame vernet

Il me faudra donc céder. Je ne suis pas une coquette. Je me garderai de vous faire souffrir. Vous verrez que nous nous en repentirons.

henri

Puisque vous vous résignez, je vous accorde du répit.

madame vernet

Merci, et pour te donner une marque de mon affection, tu vois, je te tutoie. Mais je ne le ferai que de temps en temps.

henri

Pourquoi pas toujours?

madame vernet

Ces hommes, avec tout leur esprit, ne devinent rien. Oui, ça me gêne de te dire «tu» continuellement.

henri

Même quand personne ne nous écoute?

madame vernet

Oui. Il faut que je sois préparée, entraînée, que les circonstances s'y prêtent, que mon attitude m'y force. Enfin il faut que ça vienne tout seul, dans la conversation. Autrement, c'est drôle. Tu ne trouves pas?

henri

Non. Moi, je suis toujours entraîné. Je n'ai pas besoin de suivre un régime comme un boxeur anglais, un cheval de course.

 

Monsieur Vernet l'appelle.

—«Travaille!» me dit-elle en se sauvant.

Elle aussi veut que je travaille. Tous conspirent contre mon repos. Marguerite s'en mêle, et me demande parfois:

—«Ça coule-t-il, Monsieur Henri?»

 

henri

Oui, ça coule, comme ci, comme ça.

marguerite

Vous avez de la chance. Au couvent, quand je fais une narration française, jamais ça ne coule.


XXXVI

ÉCRIRE!

Non, ça ne coule pas du tout!

Madame Vernet m'a dit:

—«Savez-vous ce que je voudrais? Je voudrais vous voir faire une belle œuvre, un roman par exemple, qui me serait dédié et où vous mettriez un peu de moi!»

Elle m'a demandé cela, timide, en regardant ses doigts. J'ai promis. J'ai toujours promis, sans hésitation, aux gens qui m'ont paru le désirer, de leur dédier un roman de mon crû où je raconterais leurs histoires. Je fais même l'offre de mon propre mouvement. Quand je couchais avec des filles, je ne manquais point de décliner mon titre d'homme de lettres avec ostentation.

—«J'écrirai sur toi un article dans un journal pour te faire de la réclame!»

Très peu ont accepté cet engagement comme prix d'une nuit d'amour.

Chaque matin, Madame Vernet vient chercher des nouvelles de son roman. J'ai pris au lycée l'habitude de dormir, avec l'air de lire mon livre, les coudes cimentés sur la table, le menton au creux de mes mains. Encore aujourd'hui, il me suffit de m'asseoir dans cette attitude pour provoquer le sommeil. Madame Vernet s'y trompe. Elle attend que j'aie fini de travailler, que je me réveille, retient son souffle et ses gestes, en arrêt sur mon inspiration, coite comme une perdrix surprise.

—«À la bonne heure!» dit-elle, si je me retourne, les yeux clignotants.

Elle veut voir. Je la repousse avec fermeté.

—«Non, quand ce sera fini!»

 

madame vernet

N'allez pas vous fatiguer, vous tuer pour moi.

henri

Cessez de vous alarmer.

 

Si je lui disais que je ne fais rien, elle en serait froissée et me répondrait:

—«Je ne vous inspire donc pas?»

Elle se croit aussi muse qu'une autre pour l'homme qu'elle aime.

Je frotte vivement mes mains:

—«Mâtin! ça marche! Encore quelques pages comme celles-ci, et je n'aurai qu'à me présenter au guichet de l'opinion publique pour toucher la gloire!»

Elle a confiance comme moi, me baise au front, presque saintement.

 

madame vernet

Je te laisse, mon poète: continue!

 

Et elle s'en va se promener—sans m'emmener.

Que c'est embêtant d'écrire! Passe d'écrire des vers! On peut n'en écrire qu'un à la fois. Ils se retrouvent, et à la fin du mois on joint les deux bouts. Et puis, il y a la rime qui sert de crochet pour tirer, hisse! hisse! jusqu'à ce que le vers se rende, se détache entier.

Passe même d'écrire une petite nouvelle! C'est court comme une visite de jour de l'an. Bonjour, bonsoir, à des gens qu'on déteste ou qu'on méprise. La nouvelle est la poignée de mains banale de l'homme de lettres aux créatures de son esprit. Elle s'oublie comme une relation d'omnibus.

Mais écrire un roman! un roman complet, avec des personnages qui ne meurent pas trop vite!

Mes jeunes confrères me l'ont dit:

—«Tu réussis les petites machines, mais ne t'attaque jamais à une grosse affaire. Tu manques d'haleine, vois-tu.»

J'en conviens, j'ai besoin de souffler à la troisième page, de prendre l'air, de faire une saison de paresse; et quand je retourne à mes bonshommes, j'ai peur, comme si j'allais traîner des morts sur une route qui monte, comme si je devais renouer avec une maîtresse devenue grand'mère pendant mon absence.

Je me revois en classe après ma majorité. Mais j'ai mon œil-de-bœuf à côté de moi, sous la main. Des bateaux s'en vont, d'autres rentrent et se déshabillent de leurs voiles. Le flot monte; les vieux rochers se couvrent d'écume, pères de famille vénérables mais ivres qui renverseraient, en buvant, de la mousse de champagne dans leur barbe.

La mer est légèrement moutonneuse. Un invisible menuisier, infatigablement, lui rabote, rabote le dos et fait des copeaux. N'y tenant plus, je cours rejoindre mes amis qui se baignent.