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L'écornifleur

Chapter 95: PROPOSITION
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About This Book

The work presents an episodic series of short, often ironic vignettes in which a first-person narrator portrays acquaintances, domestic scenes, social rituals, literary ambitions, and petty embarrassments. Through recurring encounters with a particular acquaintance and others, the narrator dissects manners, prudence, flirtations, travel episodes and the routines of everyday life, alternating wry observation with introspective notes on writing, taste, and the small consolations and vexations of daily existence.

La premier' fois j' les mène aux champs,
Le loup m'en mangea quinze! lon laine, lon la!

Les pêcheurs rient, sans oser rire, le menton dans leur tricot.

Marguerite s'approche de Madame Vernet, lui murmure quelques mots de garde-malade, s'installe à côté d'elle, et leurs cœurs se soulèvent ensemble suivant un rythme lent.

Un beau monsieur vint à passer,
Me rendit la quinzaine! lon laine!

chante M. Vernet.

Je fais, couché sur le dos, la théorie du mal de mer, avec des phrases paresseuses, rampantes sur ma langue, coupées de silences, de soupirs et de sifflements qui soulagent:

«Le mal entre par les yeux. Il faut regarder l'horizon. Quand on n'a pas mangé, on est moins facilement malade et on souffre plus. Quand on a mangé, le mal vient vite et s'en va de même. Il arrive qu'on ne l'a pas durant une longue traversée. Tel autre jour, c'est au port même qu'on l'a, par un temps calme.»

—«Vous ne l'aurez pas aujourd'hui, me dit le pêcheur Cruz: vous avez bonne mine!»

Mais, tout de suite, je fais pendant à ces dames, la tête secouée sur le bord du bateau, tandis que Monsieur Vernet enfle sa voix vengeresse:

Quand nous tondrons nos blancs moutons!
Vous en aurez la laine! lon laine, lon la!

Il plaisante, infernal, nous remercie de donner aux poissons, d'économiser chez le pharmacien. D'un bord à l'autre, entre deux nausées, nous nous demandons de nos nouvelles, ces dames et moi.

—«Ce n'est rien, cela va mieux: quand c'est fini!»

—«Ça recommence!» dit Monsieur Vernet, qui interrompt nos condoléances, jouit de notre mal comme d'une haine satisfaite, et crie à tue-tête:

C' n'est pas la laine que je veux!
C'est votre cœur, ma belle! lon laine, lon la!

Il s'arrête, tousse, crache, dit: «J'ai avalé de travers!», et prend ses dispositions à côté du pêcheur Cruz, le buste hors du bateau, la figure fouettée d'embrun au choc des lames, prêt à tomber, bon à noyer.

C'est la débâcle des estomacs. Le bateau bondit, se cabre. D'un coup de barre, Cruz donne debout dans une vague qui retombe en pluie fine, mordante, acidulée et bénit notre agonie.

Le bateau conduit à leur dernière demeure des moribonds ramassés çà et là. Nous roulons de bâbord à tribord nos têtes décolorées. Quand je heurte Madame Vernet:

—«Pauvre amie!», lui dis-je.

Elle me répond:

—«Pauvre ami!»

Et nous repartons, chacun en quête d'un coin de terre ferme.

Le marin de Cruz, larguant une voile, meurtrit nos pieds; puis, sur notre invitation, tous les deux se mettent à manger, et il nous semble que c'est nous qu'on gave de nourriture, à coups de pilon dans la gorge, sur notre cœur, qui se gonfle, étouffe!

—«Dites, Cruz, sommes-nous loin du port?»

—«Dame! Monsieur Vernet, j'avons vent debout, j'avons pas vent arrière!»

—«Mon brave Cruz, n'allons-nous pas bientôt rentrer?»

—«Oh! si j'étions attaché au cul d'une vapeur, j'en aurions à peine pour une heure, ou le quart moins d'une heure!»

—«Mon bon papa Cruz, serons-nous arrivés avant la nuit?»

—«Mais, ma chère petite dame, bien sûr que oui, si j'avions pas le courant contre nous!»

Renversant nos têtes lourdes, de métal, nous apercevons le phare et sa lanterne incendiée par le soleil couchant. Il est là, tout près, le phare! Il suffirait d'allonger le bras pour s'y cramponner. Mais la nuit vient. Le soleil disparu, le phare allume sa lanterne, et entre nous et lui la distance reste la même. Nous renonçons au port, et, nos maux un peu calmés, nous entrons dans une vie de songe. Une demi-nuit nous enveloppe. Les lueurs du falot illuminent la voile, et le bateau soulève, par gerbes, les fleurs de feu de la mer. On n'entend que le bruit du flot, ce bruit d'un tapis qu'on secoue, et le mâchement des deux marins, qui mangent encore, accroupis sur les paniers de provisions et les bouteilles. Les membres cotonneux, nous ne savons plus où nous allons. Il nous serait égal de mourir.

—«J'en ons encore pour une heure!», dit parfois le pêcheur Cruz, et longtemps, un siècle après, il ajoute:

—«Oui, je crois que dans une heure, une heure et demie, le port ne sera pas loin!»

Qu'est-ce que cela nous fait? Qu'il nous laisse sommeiller, perdre conscience!

J'ai un puits creusé dans le corps, et je me tiens, de toute ma force, immobile.

J'ai rencontré, dans l'ombre des couvertures, la main de Madame Vernet et je la garde. Elle est toute petite, sans frémissement, comme morte.

Bordée par bordée, Cruz avance tout de même. Sa voix lointaine nous renseigne.

—«Un peu de plus, je vous jetais sur les rochers.»

Il cherche à mettre en place les feux du port, qui doivent nous regarder comme des yeux de chat.

Il faudra un treuil pour nous déposer à terre. Quand le bateau se cogne à la cale, c'est une grande surprise. Je veux aider Madame Vernet à se relever, mais cette main que je tenais est celle de Marguerite.

Je m'en étonnerai plus tard. Nous prenons possession du sol comme des conquérants ivres.

—«À une autre fois!»

—«Oui, à une autre fois!»

Car nous recommencerons. On a le droit de se distraire dans la vie.


XLV

IL FAUT EN FINIR, À LA FIN

Toute tangante encore, comme un mouton qui a un ver dans la tête, Madame Vernet monte en peignoir à ma chambre.

 

henri

Avez-vous bien dormi?

madame vernet

Monsieur Vernet n'a fait que gigoter, et je suis comme s'il m'avait battue.

henri

Le mal de mer réconcilierait les chairs les plus ennemies.

 

Car nous nous disputons, amants véritables, pour bien nous prouver notre amour. Une fois, j'ai tiré la targette de la porte, et je n'ai ouvert qu'après trois appels coulés dans la serrure. Une autre fois, il m'a fallu lui demander longtemps:

—«Qu'avez-vous? qu'avez-vous?»

Elle ne me répondait pas, et regardait au loin par l'œil-de-bœuf, sorte de statue de la Bouderie en négligé du matin.

Nous nous devenons insupportables. Notre contrainte nous exaspère. Madame Vernet a assez joué à la muse. J'ai suffisamment apprécié l'excellence de son âme.

—«D'abord, dis-je, moi je ne travaille plus!»

 

madame vernet

Suis-je une femme frivole, et pensez-vous que cette situation ne me soit pas aussi pénible qu'à vous? Je vous aime, je vous l'ai avoué: je vous le redis.

henri

Prouvez-le-moi. Ne vous ai-je pas accordé un assez long sursis? Jusqu'à quand ferez-vous la fleur qui se referme quand on la touche? Est-ce pour donner plus de prix à vos faveurs que vous les économisez avec ladrerie? Vieux jeu, ça! Madame. La peur de perdre vous fait tricher.

madame vernet

Ne commencez pas à mettre votre malice en calembours. Je vous ai dit: «À Paris», et je n'ai qu'une parole.

Elle a raison. Elle ne peut pas tomber là, en fille, sur une chaise. La chute d'une femme comme elle exige des préparatifs, un cadre, plus de sécurité, la certitude que nous pourrons tranquillement réparer le désordre de notre toilette. Je m'entête pour la forme. Je lui montre une feuille de papier blanc sur ma table.

henri

Elle est là depuis huit jours. Ma plume me paraît lourde comme un instrument de travail, et vous m'avez mis dans un tel état d'énervement que j'ai perdu le goût des belles lectures.

madame vernet

C'est ce qui me désespère. Dieu m'est témoin que je ferais à l'instant, s'il le fallait, si c'était une chose possible, le sacrifice de mon triste honneur pour vous sauver. Je vous le déclare sans rougir, je me livrerais sans hésiter, quand je vous vois ainsi désœuvré, arrêté dans votre œuvre par ma faute, et je cherche, oui, je voudrais trouver l'oreiller où pourront se poser nos deux têtes.

 

L'oreiller où pourront se poser nos deux têtes!

 

J'incline la mienne sur son épaule.

—«Vous m'aimez-donc?»

—«Pas comme tu crois!»

Nous nous balançons, nous soutenant l'un l'autre, et, poursuivi, jusque dans mes expansions, par je ne sais quel esprit de cabotinage, je remarque dans un vieux morceau de miroir pendu à une planche l'effet de notre accouplement.

J'ai la joue collée au cou puissant de Madame Vernet et le nez enfoui dans l'ouverture de son peignoir.

—«Je vous crois, dis-je, et j'attendrai avec confiance; mais au moins donne-moi tes lèvres.»

—«Tiens, tiens vite!» dit-elle, aux écoutes.

C'est une religieuse qui embrasse son cousin, à travers une grille, dans un parloir.

Toujours prudente, elle a entr'ouvert la porte. Je ne me presse pas, et je prends, j'aspire, ma poitrine dans la sienne, ce qu'elle m'abandonne de souffle humide.

—«C'est ça, c'est ça que tu veux?»

—«Tais-toi!» lui dis-je, les dents serrées.

Nos lèvres se remêlent dans un baiser qui n'en finit plus, douloureux à force d'être long, amer parce qu'après il n'y aura rien, un baiser qui nous laisse trop le temps de penser à autre chose.

Enfin le pas de Monsieur Vernet nous dérange: en hâte nous nous efforçons à l'insignifiance.


XLVI

PROPOSITION

monsieur vernet

Bichette, as-tu fait la commission à Henri?

madame vernet

Tiens, je n'y pensais plus.

 

Ils sont embarrassés et se passent la parole l'un à l'autre.

—«Dis, toi!»

—«Dis plutôt, toi!»

 

madame vernet

Mais nous allons être indiscrets.

henri

Je vous arrêterai à temps: allez toujours.

madame vernet

Voilà: Marguerite désire prendre des leçons de natation, et comme il n'y a pas de moniteur ici, nous avons pensé à vous.

henri

Pour lui en faire venir un.

madame vernet

Pour le remplacer.

henri

Pour être le professeur de nage de Mademoiselle Marguerite?

madame vernet

Oui.

henri

Tiens!

madame vernet

Vous voyez: cela vous ennuie.

henri

Pas du tout, mais je me demande si je serai à la hauteur de mes fonctions: j'apporterai la bonne volonté nécessaire.

madame vernet

Elle n'abusera pas de vos instants.

 

Je me gratte le menton:

—«Et, dis-je, flanquant chacun de mes mots d'un point d'interrogation, vous ne trouvez pas que c'est un peu...?»

Madame Vernet hoche la tête:

—«Cela se fait: c'est reçu!»

 

monsieur vernet

Quel mal y a-t-il?

 

Ils me rassurent.

 

madame vernet

Le monde n'est pas méchant à ce point.

monsieur vernet

Je me moque du monde.

 

Honteux de mes vilaines idées, de me montrer le plus immoral des trois, je m'écrie:

—«Parfait: nous sommes chez nous. Que ceux qui ne sont pas contents»—«aillent le dire à Rome!» conclut Monsieur Vernet, qui souvent me prend, preste, mes expressions à même la bouche.

 

madame vernet

Sera-t-elle heureuse, cette chère Marguerite! J'ai toujours regretté de ne pas savoir nager. Si j'étais plus jeune vous auriez deux élèves. Mais il est trop tard, n'est-ce pas, Victor?

monsieur vernet

Ce n'est pas que tu sois vieille, mais je t'accorde que cet exercice n'est plus de ton âge. Non que je le trouve inconvenant; mais franchement, c'est moins l'affaire d'une femme mariée que d'un homme comme moi, par exemple, et, mon cher ami, quand vous aurez un petit moment, une minute, après la leçon de Marguerite... Oh! sur le dos seulement. Le reste me connaît.

henri

Entendu, cher Monsieur Vernet. Mes bras vous seront ouverts.

madame vernet

Je vous regarderai, moi.

monsieur vernet

Cela vaudra mieux. Qu'en pensez-vous, Henri?

henri

En effet, quoique, après tout...

monsieur vernet

Je méprise autant que vous l'opinion des autres; mais il y a des bornes.

henri

Vous avez raison.

 

Déjà, comme professeur, je vante ce que j'enseigne. Il est des passerelles vermoulues. On peut tomber au milieu d'une rivière. Que faire?

 

monsieur vernet

Si quelqu'un se noie sous nos yeux...

henri

Il faut le laisser se noyer, Monsieur Vernet. N'allons pas si vite. Votre bon cœur vous emporte. Ne tentez jamais la mort.

monsieur vernet

C'est vrai. Quand commençons-nous?

henri

Demain, si vous voulez.

monsieur vernet

C'est dit. J'appelle Marguerite pour lui annoncer la bonne nouvelle. À propos, est-il besoin de quelque appareil?

henri

Non, j'opère seul, sans outil, les manches simplement relevées. Tout le monde peut voir: rien dans les mains, rien dans les pieds. N'achetez qu'une ceinture pour Marguerite, vous savez, une ceinture de gymnastique, avec un anneau, une boucle où je puisse mettre mon doigt.


XLVII

LES IDÉES DE MADEMOISELLE MARGUERITE

Elle est singulière. Elle ne fait pas de mots. Elle n'a pas une théorie à elle sur l'homme, l'amour et le mariage. Elle joue, et, si je pose, ne s'en aperçoit pas. Nous parlons de son couvent, des chères sœurs, de ses amies, et nous nous adressons mutuellement des questions de géographie et d'histoire. Il m'est impossible d'en obtenir une confidence graveleuse, dont elle me chatouillerait le creux de l'oreille comme avec une plume. Elle ne cache rien. Elle ignore. Je tâche de connaître sa pensée de derrière les reins: elle n'en a pas. C'est surprenant! Elle sort du couvent et n'est point corrompue jusqu'aux moelles. Elle a lu sans les comprendre les inscriptions des cabinets; elle a passé entre les mignarderies perverses des petites amies et les sensuelles chatteries des sœurs, candide, toute fraîche. Voilà qui me déroute.

Je m'acharne en confesseur.

—«Qu'est-ce que vous faisiez au couvent?»

Elle recommence avec volubilité:

—«On se levait, on priait, on mangeait. On repriait, on faisait la classe, on cousait, on jouait, on se couchait.»

—«C'est tout?»

—«Oui, êtes-vous drôle?»

Je regarde au fond de ses yeux, penché au bord de leur eau claire.

—«Qu'est-ce que vous avez à me fixer ainsi comme ça? Vous voulez jouer à celui qui fera baisser les yeux de l'autre?»

Nous nous obstinons. J'en ai mal aux prunelles. Elle veut avoir le dernier regard. J'ai affaire à une rouée vicieuse, qui déjà, peut-être, connaît l'homme. Elle n'en a pas peur, et j'ai du bleu au bras autant qu'une femme de lettres à ses mollets. Car nous luttons pour nous reposer de nos causeries instructives.

Le combat s'engage par de petites tapes vite lancées, aussitôt rendues. Les coups de poing suivent, enfin l'empoignement. Elle me donne de la tête en plein estomac. Je mets la main sur mon cœur, j'aspire une bouffée d'air, et je dis: «Fameux!»

Dans les entr'actes, nous faisons rouler nos biceps; puis on se reprend, front contre front, les poignets tenaillés, les jambes nouées. Si je la soulève comme un plomb, elle mord.

—«Ah! dis-je en m'asseyant par terre, quand vous aurez un mari, ça tapera dur.»

—«J'en veux un fort!» dit-elle.

—«Fort et gros, un percheron: de quelle couleur? brun, naturellement!»

—«Non, plutôt noir, avec de la barbe!»

—«Vous n'aimez pas les rouges?»

—«On dit qu'ils sentent mauvais!»

—«Merci!»

—«De rien. Encore une partie: voulez-vous?»

—«Encore une!» dis-je résigné.

Et pareils à des béliers furieux qui cossent, nous nous chassons d'un bout du jardin à l'autre, frappant du pied le sable qui crie, poussant des clameurs, grinçant des dents, sauvages.

Monsieur et Madame Vernet font des paris. Celle-ci intervient.

 

madame vernet

Tu assommes Monsieur Henri!

henri

Laissez-la.

madame vernet

Jouez donc, enfants que vous êtes, jouez à perdre haleine.

 

À vigoureux coups de genoux, Marguerite me fait faire le tour du jardin. Je me crois au cirque. Je baisse et redresse brusquement la tête, en cheval savant, et je mets les deux pieds sur les plates-bandes.

Ensuite, il faut sauter à la corde, exécuter des doubles, fournir du vinaigre. Enfin Marguerite se rend. Elle se couche sur le ventre, dans l'herbe, le souffle haletant et bat la mesure du bout de ses bottines, à petits coups, de plus en plus espacés, jusqu'à ce que le pied retombe mollement pour ne plus se relever.

Sa lourde natte de cheveux s'immobilise comme un reptile qui digère et s'endort.

 

monsieur vernet

Quelle gamine!

madame vernet

O jeunesse!

henri

Quelle forte fille!

monsieur vernet

Et rieuse!

madame vernet

Et pas méchante!

henri

Et bonne!

monsieur vernet

Et aimante!

 

Nous défilons le chapelet aux perles blanches.

 

monsieur vernet

Toutefois, je ne la crois pas des plus intelligentes.

henri

Et ne trouvez-vous pas, vous, Madame Vernet, qui la peignez, qu'elle a dans ses cheveux... une odeur?

madame vernet

En outre elle est trop grasse. Hier soir je suis entrée dans sa chambre: la petite dormait, les poings fermés, la bouche en ballon. J'ai relevé le drap: elle a au ventre et aux cuisses des plis de chair qui font peur.

henri

À son âge! quel malheur!

madame vernet

Elle deviendra grosse.

monsieur vernet

Énorme!

henri

Difforme!

 

Nous défilons le chapelet aux grains noirs.


XLVIII

PREMIÈRE SÉANCE

Aujourd'hui, premier tripotage de Mademoiselle Marguerite, jeune fille de bonne famille, par Monsieur Henri, homme de lettres. Des deux, c'est moi le moins hardi.

 

madame vernet

Il faut que ce soit vous pour qu'on vous confie un tel lys.

 

Par quel bout vais-je la prendre?

La petite plage a son aspect accoutumé.

Le phtisique sur son pliant se tourne mélancolique et pâle vers le soleil, et déjà les Vilard se font des gracieusetés dans l'eau. Au pied des cabines, c'est un campement de messieurs qui se sèchent dans leurs peignoirs, ou de dames qui travaillent, et après chaque point de tapisserie regardent le ciel. Mais un mouvement d'attention se produit: il va se passer quelque chose.

 

henri

Êtes-vous prête?

marguerite

Voilà! voilà!

 

Sa ceinture de gymnastique lui serre les reins. Elle saute hors de sa cabine en faisant piaffe, me donne un bout de doigt que je saisis au vol comme un écuyer, et nous nous élançons vers la mer.

—«Tiens! tiens!»

Quel étonnement!

Nous aimantons les regards. Marguerite jette, à la sensation de l'eau froide, quelques ruades qui font valoir sa jeune croupe, frappent en plein dans la surprise de tous, emportent le morceau.

—«Du calme! lui dis-je, s'il vous plaît.»

Mais elle me tire, m'entraîne, m'éclabousse. Je suffoque, car j'ai l'habitude, au bain, de craindre l'eau comme le feu, de prendre mes précautions avec la vague, de me livrer à elle portion par portion. Je m'y assieds ainsi que dans un fauteuil, en me relevant deux ou trois fois comme si je l'essayais. Quand «j'en ai au ventre», je m'arrête. C'est le passage difficile. J'imite, de la bouche, le bruit d'un pot qui bout. Il me semble qu'on me coupe en deux avec un fil à beurre glacé, ou que je change de chemise dans la rue, au mois de décembre, les bras levés, enfilant des manches de neige.

D'un coup Marguerite a changé ma méthode. Nous barbotons, et je me cramponne à elle pour la soutenir.

—«N'ayez pas peur!» lui dis-je.

Elle n'a pas besoin d'être rassurée, et, battant l'air à tour de bras, elle fait un tapage de phoque en récréation.

—«Mademoiselle! permettez!»

Docile enfin, elle me tourne le dos. Je passe un doigt sous la boucle de sa ceinture, et je promène mon élève sur le flot, en lui donnant des explications.

—«Levez le menton. Creusez les reins. Les pieds ensemble! Doucement les mains!»

Elle fait ce qu'elle peut, se dépêche, avale de l'eau salée, crache et me déséquilibre à coups de talon dans les jambes.

Le phtisique a approché son pliant près du bord. Je pense qu'on rit sur la plage de moi surtout, de ma maladresse de professeur. J'ai envie de laisser Marguerite couler au fond et de m'en aller nager au loin. Vraiment, malgré mes explications et sa bonne volonté, elle exécute les mouvements de travers. Je lui donne des claques sur ses mollets, ses épaules, sur tout ce qui ressort.

—«Mademoiselle, ne vous mettez donc pas en chien de fusil!»

Tantôt elle se dresse et prend pied; tantôt sa tête retombe, et je la lui soutiens en creusant ma main sous son menton. Elle tourne dans la ceinture trop large. Ça ne va pas du tout. Je voudrais être à cent pieds sous mer! J'ai contracté un engagement qu'il me faudra tenir. Cette nuit, sur mon lit, je préparerai mon cours, en faisant avancer et reculer ma couverture de voyage, roulée dans sa courroie.

—«Mademoiselle, vous vous fatiguez. Assez pour cette fois. Allez vous-en!»

—«À mon tour!» me crie Monsieur Vernet, qui attendait assis sur les galets.

—«Ah! mais non! ah! mais non! Demain, un autre jour!»

Je fais le sourd, m'étire, et je m'éloigne du côté du large, coupant la lame rageusement, avec un grand bruit dans les oreilles pareil à un éclat de rire.


XLIX

COURS COMPLET

La leçon de Marguerite est le spectacle du matin. Les baigneurs ne manquent pas d'y assister. Ils jugent des poses. Je ne suis point mécontent: Marguerite progresse, et, il faudrait être de mauvaise foi pour le contester, je connais mieux mon affaire. Mes études dans ma mansarde, mes exercices de cabinet donnent un excellent résultat, et je suis en possession de mes moyens. Afin de me consacrer entièrement à l'instruction de Marguerite, j'ai écarté Monsieur Vernet, en le soutenant mal, en lui faisant boire une gorgée d'eau, en lui montrant, par un tremblement factice de tout mon corps, qu'il était de trop et que, s'il s'obstinait, je mourrais à la peine.

Au contraire, j'ai dit à Marguerite:

—«Je veux vous soigner et faire quelque chose de vous.»

—«Oh! dit-elle, apprenez-moi bien à nager!»

Je n'éprouve plus, à la manier, la gêne du premier jour. Mes mains vont, viennent librement. Moins de paroles! Des exemples.

Je ne dis pas:

—«Faites marcher les jambes!»

Mais, d'une main, la tenant fortement par la boucle, de l'autre je prends un de ses pieds, je l'amène jusqu'à la cuisse et le renvoie avec vigueur. Je le lâche lorsque le mouvement est exécuté d'une manière satisfaisante, et je dirige l'autre jambe. Je surveille aussi avec une attention continue le jeu des bras. J'ai remarqué qu'en l'aidant par le menton, j'affectais douloureusement les muscles de son cou. Ce sera désormais sous la poitrine même que je plaquerai solidement ma main.

—«Appuyez-vous ferme!» lui dis-je.

Et elle s'appuie, confiante, écrase entre mes doigts ses seins délicats.

Après l'exercice sur le ventre, l'exercice sur le dos. C'est notre succès. En quelques séances, nous sommes parvenus à nous étonner.

—«Bombez la poitrine!»

Je n'ai plus le ton rogue, la mine ennuyée. Mes paroles se sont ouatées. On ne prend pas les jeunes filles avec du vinaigre. Une main sous ses hanches, l'autre sous ses épaules, je l'installe commodément sur la vague.

—«Vous me tenez, au moins?»

—«Je vous tiens. Bombez, bombez!»

Et je ne la tiens plus. Elle flotte seule, légèrement prise d'effroi, et me regarde avec de bons gros yeux doux qui implorent, le souffle mesuré selon mes ordres.

Je m'éloigne un peu et je fais signe à Monsieur et Madame Vernet:

—«Mon œuvre!»

Ils sourient:

—«Voilà du merveilleux!»

Mais ce n'est pas tout. Je saisis avec précautions dans mes mains les pieds de Marguerite, et je les pousse, évitant les heurts, les crêtes de vague. Elle navigue comme un radeau, comme sur des roulettes et ferme les yeux sous un rayon de soleil. Nous nous promenons ainsi le long du rivage. Nous excitons l'admiration, l'envie, et je suis persuadé qu'autour de nous on se retient pour ne pas applaudir.

Dès que Marguerite s'oublie et se creuse:

—«Bombez! ou je lâche tout!»

Elle se cambre d'épouvante, la tête enfoncée, la ligne de flottaison aux coins des yeux et des lèvres, les seins et le ventre à fleur d'eau.

Si elle était plus pâle, si ses cheveux se dénouaient, si ses mains ne flattaient pas la vague près de sa hanche, comme le dos d'un animal qu'on sait méchant, j'aurais l'air de ramener Virginie morte à ses parents.

Moi, je ne pense pas à mal. Et elle?

Du bout des ongles, je fais «guili, guili,» à la plante de ses pieds. Aussitôt elle m'échappe, agite les bras, veut s'accrocher à quelque chose, et disparaît.

Quand je l'ai relevée et qu'elle a rendu avec effort toute l'eau bue:

—«Je ne veux pas que vous me fassiez des chatouilles», crie-t-elle.

—«Chut! dis-je, taisez-vous!»

Mais frémissante, comme une vierge de chapelle qui s'animerait tout à coup sous la piqûre d'une araignée, par son attitude elle redouble ma confusion.


L

EN SOURDINE

—«Hum!»

C'est, sur la butte, Madame Vernet qui doute. Lasse, Marguerite est allée se coucher. Je dis avec chaleur combien je suis fier de son application et de son travail. Monsieur Vernet fait les dix pas, et fume. Sa cigarette scintille dans l'ombre, éclaire ses moustaches, son nez.

 

henri

Voilà une réticence significative. Ce «hum!» m'en fait deviner long. Trouveriez-vous mon enseignement médiocre?

madame vernet

Je ne dis pas cela.

monsieur vernet

Alors qu'est-ce que tu dis? Depuis quelques jours tu fais ta mystérieuse tête de bois. Pourquoi?

madame vernet

Ne suis-je pas un peu la mère de Marguerite, mon ami?

monsieur vernet

D'accord. Ensuite? Te déplaît-il maintenant qu'Henri lui donne des leçons de nage? N'avions-nous pas réglé cette question d'une façon définitive sous le double rapport de l'hygiène et des convenances?

madame vernet

Sans doute, et, bien que j'entende, moi, femme dont l'oreille est plus fine que la vôtre, des mots à double sens, malicieux, ce n'est pas cela qui m'inquiète, et je ferais volontiers fi des médisances si Marguerite ne prenait ces leçons,—je puis, je voudrais me tromper, mes chers amis,—avec un peu trop d'ardeur.

Nous ne répliquons rien, intrigués. Madame Vernet continue. Elle a produit son effet et laisse tomber sa phrase comme avec un compte-paroles.

madame vernet

Encore une fois, il est possible que je voie mal, que ma sollicitude trouble ma clairvoyance; mais j'ai noté dans ma chère nièce un changement, un je ne sais quoi de nouveau qui m'alarme, et j'ai voulu en causer avec vous amicalement, avec toi, Victor, qui es un homme de bon sens, avec Monsieur Henri, qui n'est pas un fat.

monsieur vernet

Bah! tu rêves. Laissons cela!

henri

Parlons-en au contraire: c'est grave. Alors, vous croyez, chère Madame?...

madame vernet

Je n'en suis qu'aux faibles indices. Je ne veux rien affirmer. Je désire seulement que des précautions soient prises s'il vous paraît qu'il y a péril. Raisonnons, cherchons ensemble.

 

Nous nous asseyons à côté d'elle, sur le banc, sérieux. Madame Vernet poursuit l'information, et sa voix tremble. Elle affecte une grande liberté d'esprit, tâche de discuter sans prévention, et se montre à propos optimiste.

 

madame vernet

Je ne parle pas du plaisir qu'elle éprouve à sa gymnastique de chaque matin, c'est naturel. Mais quand nous allons à la pêche aux crevettes, n'est-elle pas toujours près de Monsieur Henri? Elle le suit de rocher en rocher, de mare en mare. C'est au point qu'elle promène son filet à l'endroit même où Monsieur Henri a déjà fait passer le sien. Cependant elle est sûre de n'y trouver aucune crevette, puisque Monsieur Henri les a toutes prises.

monsieur vernet

Possible.

henri

N'ai point observé ça.

madame vernet

Monsieur Henri, vous êtes dans votre rôle de jeune homme: on n'a rien à vous dire. Mais quand nous cherchons des coquillages, c'est plus frappant. Vous vous traînez côte à côte, genou à genou. Vos deux fronts se touchent. Avez-vous assez de coquilles, elle n'en veut plus. Si vous en ramassez, elle se remet à quatre pattes. Comment expliquez-vous cela?

monsieur vernet

Par sa naïveté.

henri

Moi aussi.

madame vernet

Donnez-vous la peine de voir ce qui est aveuglant. Si vous dites des vers, elle ouvre la bouche, fascinée, le temps que ça dure. Elle en est laide, la pauvre petite. Ne s'est-elle pas permis de déclarer qu'elle les aimait? À seize ans! Quand vous partez et que raisonnablement elle ne peut pas vous suivre, sa figure se décolore, comme si d'une passe magnétique vous lui aviez enlevé son teint de fille rouge qui a un coup de sang, qui a des habitudes d'ivrognerie. Je ris, tant c'est bête!

henri

Vous me confondez, bonnement.

monsieur vernet

C'est drôle!

madame vernet

J'achève. Répondez-moi, sincères! À chaque instant, je suis obligée de l'appeler, de courir après elle, pour compter le linge, m'aider au ménage. Marguerite devient stupide. Un détail encore! Hier, à déjeuner, je vous ai donné un coup de serviette sur la tête en vous disant: «Faites donc couper votre barbe! vous êtes horrible à voir!»—«Je ne trouve pas!» a dit Marguerite sournoisement, le nez dans son assiette. L'avez-vous entendue? Mes bras en sont tombés.

monsieur vernet

Un mot! Ou ce que tu nous racontes est faux, et tu chantes, ou c'est vrai, et dans ce cas, qu'importe? Henri est un honnête homme.

madame vernet

Il ne s'agit pas de Monsieur Henri. Il n'est pas en danger. Il a ce qu'il faut pour se défendre. Il ne m'a pas chargé de le surveiller, et il pourrait me faire sentir poliment mon indiscrétion. Je ne songe qu'à cette petite Marguerite, qui sans s'en douter, la pauvre! s'est peut-être je le crains! hélas! irrémédiablement compromise.

 

Monsieur Vernet s'épanouit au clair de lune. Une idée lui est venue dont il nous fait part:

—«Si Marguerite est compromise, nous les marierons. Mon gaillard, répondez!»

Je m'en garde, et me dandine gauchement.

 

madame vernet

Victor, on ne peut pas parler gravement avec toi.

 

Elle s'appuie du coude au banc, boudeuse.

 

monsieur vernet

Pour l'âge et la taille, ils iront. Je les vois descendant les marches de Saint-Augustin. Marguerite a de la fortune pour deux.

madame vernet

Heureusement Monsieur Henri a de la fierté.

 

Elle vibre comme en communication avec une pile et se tourne de mon côté, afin que je reçoive l'éloge en plein visage.

 

monsieur vernet

N'apporterait-il pas son talent, son avenir?

madame vernet

Si tu crois qu'il faut à Monsieur Henri une femme de ce genre!

monsieur vernet

Elle en vaut une autre.

madame vernet

Est-ce qu'elle le comprendrait? Comme corps, c'est un paquet; comme intelligence, tranchons le mot, c'est une bûche.

monsieur vernet

Je te trouve sévère; mais il est certain que si tu la déprécies, tu en dégoûteras Henri.

 

Je me balance toujours en ricanant, et j'attends que quelqu'un de bonne volonté me souffle une réponse, dépité parce que je dois refuser le gâteau qu'on m'offre.

—«Venez à mon secours!» dis-je à Madame Vernet.

—«Véritablement, dit-elle à Monsieur Vernet, vous me stupéfiez par votre légèreté. Vous jetez votre nièce dans les bras de Monsieur, et j'en rougis pour vous. Je m'étonne que vous osiez employer ce procédé devant moi.»

 

monsieur vernet

Ne te fâche pas. On ne peut plus rire?

 

Madame Vernet, qui s'était levée dans son indignation, se rassied, et, les mains jointes:

—«Pauvre petite Marguerite!» dit-elle avec un commencement de sanglot.

 

monsieur vernet

Est-ce qu'elle va pleurer? Mais, Blanche, tu sais que je ne veux pas te contrarier.

 

Il lui prend les mains. Elle les retire, se tord les bras et se renverse en arrière.

 

monsieur vernet

Ce n'est rien: ne perdons pas la tête, ne perdons pas la tête!

 

Il la perd, car on dirait d'une femme qui se trouve mal qu'elle se meurt.

Comme c'est «ma première crise», je me demande ce qu'il faut éprouver.

—«Voulez-vous que j'aille chercher de l'eau?» dis-je.

 

monsieur vernet

Restez plutôt. Empêchez-la de se briser contre les murs. Je crois qu'elle a un flacon dans son sac de voyage.

 

Il nous laisse.

Madame Vernet enfonce ses ongles dans son corsage pour le délivrer, mettre à l'air sa poitrine, que la dyspnée enserre. J'écarte ses bras, qui se referment, et je l'appelle haut: «Madame! Madame!» et bas: «Ma chérie!»

—«Je vous en supplie, dit-elle, bien que vous soyez libre et que je n'aie aucun droit sur vous, montrez-vous plus retenu, plus réservé, plus froid avec Marguerite!»

 

henri

Je voulais détourner les soupçons.

madame vernet

Non, non. Vous allez trop loin.

 

Comme je me penche sur elle pour mieux entendre:

—«Vous aurez votre récompense!»

Monsieur Vernet apporte le flacon.

 

madame vernet

Inutile—pas besoin—rentrons!

monsieur vernet

Il faudra l'emporter.

madame vernet

Je marcherai seule, la main sur ton épaule, mon ami.

 

Elle essaie de se dresser et retombe de nouveau, sanglotant à petit bruit.

 

monsieur vernet

Il faut absolument l'emporter: le moindre effort l'achèverait.

henri

Je suis de votre avis.

 

Il la soulève par les épaules. Je prends les pieds, et je ramène, par pudeur, la robe jusqu'aux chevilles.

 

monsieur vernet

Doucement.

henri

Soyez tranquille.

 

En cane, presque assis, le premier, je descends l'escalier à reculons, avec un temps d'arrêt à chaque marche. Monsieur Vernet vient ensuite, et de ses bras robustes supporte le précieux fardeau. Nous n'allons pas vite, mais nous maintenons le corps en pente, les pieds plus bas que la tête. C'est l'essentiel. Madame Vernet pleure faiblement, continûment.

monsieur vernet

Prenez garde.

henri

N'ayez pas de crainte.

 

Pour monter à la chambre, nous changeons de position. À son tour, Monsieur Vernet marche à reculons. Il fait nuit, mais les tournants de l'escalier nous sont connus. Enfin nous arrivons sur le palier. La lune nous éclaire maintenant. Monsieur Vernet remplace une de ses mains par un genou, ouvre la porte, et nous déposons Madame Vernet sur le lit. Elle pleure toujours et se laisse faire.

 

henri

Faut-il allumer une bougie?

monsieur vernet

Pourquoi?

 

Il a raison: la lune entre par les deux fenêtres à flots lumineux, et blanchit nos visages.

 

monsieur vernet

Aidez-moi.

 

Il défait le corsage. Je délace les bottines. Au corset, M. Vernet s'embrouille et le coupe.

 

henri

Faites attention.

monsieur vernet

Il n'y a pas de danger.

 

Je glisse les bottines sous le lit.

—«Couchons-la ainsi,» dit Monsieur Vernet, pris d'une hésitation soudaine.

Tandis qu'il soulève Madame Vernet, je tire la couverture.

 

monsieur vernet

Elle dort déjà.

 

En effet, Madame Vernet a les yeux fermés, mais des larmes luisantes filtrent au bord des paupières.

 

henri

Et vous, qu'allez-vous faire?

monsieur vernet

Je ne veux pas la déranger: je passerai la nuit dans ce fauteuil.

 

Harassé, «tout patraque au moral et au physique», il s'y laisse tomber.

 

henri

Voulez-vous que je veille avec vous?

monsieur vernet

À quoi bon? c'est fini. Allez-vous coucher.

 

Je jette un dernier coup d'œil, et, à pas de loup, marchant sur les rayons de lune comme sur la queue d'une robe de mariée, je ferme les rideaux des fenêtres, puis, dans l'ombre:

—«Bonne nuit, Monsieur Vernet!»

 

monsieur vernet

Bonne nuit, Henri, et merci.

henri

Oh! de rien.


LI

DERNIÈRE SÉANCE

J'ai promis d'être froid. Je fais de grands efforts quand nous entrons au bain. Je m'éloigne de Marguerite, le corps en arc, pour lui donner la main, et nos bras tendus forment pont. Dès qu'elle caracole de droite et de gauche, je l'apaise d'une pression de doigts. Je connais mon élève dans les coins. Avec quelques défauts, c'est une belle fille, et, comparée à la sienne, mon académie est bien vulgaire. Elle pose ses pieds nus sur les galets sans pousser de petits cris. Elle n'a pas le cou-de-pied fort, mais la mobilité des doigts me divertit. Ils lui obéissent. Elle les ouvre, les ferme, lève celui-ci et tient les autres baissés, prend un caillou au fond de l'eau et le rejette sur le rivage, en un mot, les fait manœuvrer comme des doigts de main. C'est très curieux.

Elle offre d'autres particularités. Mon toucher, dans ses promenades, découvre des choses! Je m'instruis en palpant.

Comme le costume de Marguerite se divise en deux, ma main se glisse entre la veste et le pantalon. Des vertèbres ressortent dont je sens les nodosités.

—«Mais creusez donc les reins!» lui dis-je.

Elle me répond, la bouche pleine d'eau:

—«Peux pas plus!»

Je pèse sur l'épine, vainement. Sa colonne vertébrale est ainsi. Avec un plaisir qui se renouvelle, je constate, chaque matin, la présence de ces «éminences osseuses», dirait un anatomiste.

Je retourne Marguerite sur le dos. Autre surprise! De son ventre s'échappent des espèces de borborygmes voulus. Je veux dire que ces grondements se produisent à mon commandement, pour mon plaisir.

—«Comment faites-vous?»

—«Sais pas!» dit-elle.

—«Faites voir encore.»

—«Voilà!»

Et par un simple mouvement des hanches, elle déplace en elle comme une masse d'eau roulante, dont les sonorités vibrent à mon oreille collée sur l'eau, agréables, presque musicales.

—«Mademoiselle, je réclame le jeu du coude.»

Il consiste à ployer le bras, indifféremment, du côté de la saignée et en sens inverse. La charnière est mobile en dedans et en dehors. Cette dislocation m'impressionne, et je crie:

—«Assez! assez!»

comme les gens nerveux qui voient faire du trapèze volant dans un cirque.

La vague est méchante ce matin. Marguerite se serre contre moi. Le flot l'affole comme si on lui donnait le fouet avec une serviette mouillée. Elle sursaute, et des mains s'accroche à mes épaules. Il me faut la renverser sur l'eau et l'y maintenir, penché sur elle, haletant, la cuisse sous ses reins. La séparation du costume est abolie. C'est sa chair que je sens adhérente à la mienne, et nos membres nus se croisent.

Ce que fait ma main, je ne le sais plus! À l'approche d'une vague, je porte Marguerite dans mes bras, et la vague nous roule.

Des goëmons, des herbes jaunes, des débris, des bavures de mer flottent autour de nous. J'éprouve une joie à compromettre une vierge! L'homme quelconque qui la possédera plus tard, croyant être le premier, ne viendra qu'après moi. Il aura le reste, si peu, que s'il savait quelle a été ma part, il ne voudrait plus de la sienne. J'étreins une belle fille élastique et tendre, et flambant, en sueur, je redoute une congestion cérébrale.

—«Vous allez vous noyer!» crie Madame Vernet, qui prend un bain de sable. La plage s'émeut. Mes yeux brouillés, piqués de sel, la voient confusément s'agiter. Il me semble en outre que nous sommes au milieu d'un orage de vagues électriques, phosphorescentes. Elles moutonnent, s'entrechoquent, se brisent en claquant, et nous jettent dans les oreilles, dans la gorge, leurs éclaboussures écœurantes. L'une d'elles, l'écume en avant, chien furieux qui montre ses dents, fond sur nous. C'est exaspérant ce corps-à-corps. Les curieux ont formé cercle et attendent un naufrage. Monsieur et Madame Vilard se réchauffent sous un même peignoir et nous suivent d'un regard de langueur. Enfin titubant, comme empêtré d'ouate, j'entraîne Marguerite, et nous nous sauvons à notre cabine.

Contigus, nos deux compartiments communiquent par le haut. Grelottant de fièvre plus que de froid, les dents chantantes, je veux, à la force des poignets, me hisser pour voir. Mais mon front dépasse à peine les planches de séparation que Marguerite crie:

—«Ne me regardez pas, vous savez, vous!»

Encore! Quelle petite bête! Je saute sur le plancher, j'ouvre violemment la porte, et avec un balai de varech, je rassemble soigneusement, en tas, le gravier épars dans ma cabine, et je le pousse dehors, sans hâte, très calme, tout à ce que je fais. J'espère donner le change.

Rhabillés, nous nous couchons sur le sable. Le spectacle est terminé. C'est l'instant où les costumes tordus pleurent toutes les larmes de leurs corps. Des mains jonglent, jouent aux osselets avec des pierres polies. Les corps s'imprègnent de soleil et de paresse. Tout à l'heure, le sang aux yeux, je voyais rouge. Ces gens dansaient frénétiques, en rut. Les voilà au repos, et je goûte une tranquillité profonde.

J'ai mes crises comme vous, Madame Vernet, mais j'en viens à bout. C'est fini, ne vous fâchez pas.

Ne vous fâchez pas, Marguerite. La tentation a été forte. Je me suis cru en partie fine, dans une baignoire. Mais vous avez de la chance: je suis un brave garçon.

Ne vous fâchez pas non plus, Monsieur Vernet: je respecte tout ce qui vous est cher. De quelque côté que j'aille, il y a danger. J'aime beaucoup votre femme et votre nièce, mais mon bras paralysé refuse d'atteindre au bonheur. Je fais un rêve, et je me dis: «Cette fois, ce n'est pas un rêve!» et toujours c'en est un.

On déserte la plage; des clefs grincent dans les serrures rouillées; des gens qui souffrent disent: «J'ai faim! le bain creuse», et s'en vont à pas lents, emportent leur appétit, objet fragile, et tremblent qu'il n'échappe.

Nous revenons à la maison, par le petit mur qui endigue la plage; je marche derrière mes amis et je porte les ombrelles. La chevelure de Marguerite est répandue sur ses épaules, si épaisse qu'elle ne cesse pas d'être mouillée durant la saison. Il s'en dégage une odeur indéfinissable, un peu de flaque de rocher qui s'évapore au soleil, et même un peu de boue. Je soupèse les tresses légèrement gluantes, et, quand Madame Vernet se retourne, je mets ma main dans ma poche ou derrière mon dos avec la rapidité d'un pick-pocket surpris et qu'on offense.


LII

LE DEMI-VIOL

La bêtise est faite. En cinq minutes j'ai stérilisé les efforts patients de plusieurs mois; ma place était en ciment: Monsieur Vernet, de son aveu, ne pouvait plus se passer de moi; j'ornais l'esprit de Madame Vernet comme un jardin anglais, et son cœur était plus rempli qu'un colombier de roucoulements; Marguerite m'amusait: j'ai cassé le joujou. On va me gronder, éclater, et je courberai bas ma tête.

Comment ai-je fait mon compte? Ma faute m'humilie comme une faute de style; je me trouve imbécile, grossièrement attrapé.

C'est le jour des Régates, la grande fête de Talléhou. Les mortiers ont tonné. Les marins sortent de l'armoire d'extraordinaires chapeaux hauts de forme, qu'ils portent aux premières communions, aux mariages, et parfois le dimanche quand la pêche de la semaine a été bonne. Les vieilles femmes ont des journaux neufs pour se garantir du soleil. Les mâts agitent leurs drapeaux. On va lancer à la mer le canot de sauvetage. Le brigadier de la douane mettra en joue le fusil porte-amarre. Des courses auront lieu de nageurs, de voiliers, de canards, en sac, à dos d'âne. Des gymnasiarques feront le soleil et des tas de résine également espacés sur la jetée, attendent que la nuit vienne. Talléhou fait briller ses maisons blanchies par le sel de mer.

Nous avons invité à déjeuner les pêcheurs Cruz. La femme ne touche à rien. Le mari mange sans s'arrêter. Il a mis sa serviette par terre.

—«Mais c'est pour vous!»

—«Jamais je m'en sers et je veux pas la salir!»

—«Tais-toi, grand niais!» lui dit sa femme.

Elle a enfoncé la corne de la sienne dans sa gorge, et, le bout des doigts sur la table, elle se tient raide comme une chaise, le nez remuant, les yeux en têtes d'épingle. Cruz taille au creux de son pain de petits cubes de mie qu'il trempe dans sa sauce, et qu'il y tourne longuement, entêté au nettoyage de son assiette.

—«Finis donc, mal éduqué!» lui dit sa femme. Elle sait que dans le grand monde on ne vide pas son verre et qu'il faut laisser de la viande après les os.

Quand on veut changer l'assiette de Cruz, il proteste, et la plaque sur son estomac.

—«Non, non. Elle est point sale. Ça vous donnerait de l'embernerie!»

—«Qu'est-ce que ça te fait? lui dit sa femme: c'est pas toi qui les laveras!»

Elle donne la sienne sans regret et essuie avec son tablier celle qu'on lui rend.

Cruz dépose une pincée de sel sur la nappe, l'écrase par habitude, bien que ce soit du sel fin, et passe dessus, comme des langues, une à une, ses feuilles de salade.

—«Guettez, guettez le salaud!» dit sa femme, qui tâche de piquer un morceau de beurre avec sa fourchette.

—«Il faut que je vous en envoie une rognure», dit Cruz en se levant.

—«Vas-tu t'asseoir, effronté!» crie sa femme.

Mais lui, qu'incline de droite et de gauche le poids de la nourriture et du vin:

—«Tu chanteras la tienne après!»

Il commence d'une voix endormie, les yeux baissés, bat la mesure du pied, du coude, avec son couteau, triste, triste, et s'arrête, démâté, vent debout, perdu au milieu des mots, en plein air, mais têtu.

—«Allons préparer les lanternes», dis-je à Marguerite.

On nous a chargés de ce soin. Au bout de l'escalier, je lui donne la main, ainsi qu'à une fiancée. Elle entre dans ma mansarde. Elle n'y est jamais venue, ouvre mes livres, s'assied à ma table et trouve qu'elle ne pourrait pas écrire «droit» avec un pareil porte-plume. Le mauvais cidre me porte à la tête. Je vais accomplir, en inconscient, quelque chose de malpropre et de banal. Je ne prononce pas une parole. Marguerite ne recule pas. Sans l'effarement de ses yeux, le feu de ses joues, je la croirais indifférente. Elle me rend mes baisers par politesse peut-être ou par peur. Elle obéit et subit. Elle m'embrasse, comme au bain elle arrondissait les bras, à mon ordre. Ce n'est d'abord pour elle que la continuation de mes attouchements. Je glissais ma main dans l'ouverture de son costume, et voilà que je la porte sur le lit, la couche, la dévêts. Elle ne sait pas; je vous dis qu'elle ne sait pas! Elle attend et tremble un peu. Pourquoi ai-je commencé?

Quel est cet appétit de chair qui m'a pris soudain et qui s'en va avant d'être satisfait? Que de fois, quand j'errais, les pieds fatigués, sur les trottoirs, indécis, le sang chaud, accroché à des filles comme à des buissons, il m'est arrivé d'en prendre une sans examen, par coup de tête, et de le regretter aussitôt! Je la suivais, parce que je n'osais pas retourner en arrière, sous les regards de tous, et, monté, je serais parti tout de suite, si elle avait voulu me rendre mon argent.

Pauvre Marguerite! nous sommes lugubres. Semblable à une bête sacrifiée, elle me regarde avec une expression d'étonnement navrante. Elle n'est plus la forte fille des empoignements athlétiques, des courses désordonnées. Elle est un tout petit enfant que je brutalise.

Au début, la douleur la fait crier:

—«Que j'ai mal! que j'ai mal!»

J'appuie deux doigts sur sa bouche. Je ne pensais pas qu'elle pût souffrir réellement, et je me rappelais des viols de littérature dont les victimes s'aperçoivent à peine. Quelques-unes disent: «Maman!» et c'est tout.

Le lit se trouve près de la fenêtre. En levant la tête, je vois le jardin. Monsieur et Madame Vernet sont accoudés à la barrière et font avec le maire des projets d'illuminations.

Marguerite pousse un cri si inattendu que je n'ai pas le temps de le rabattre avec la main, comme on ferme sur un oiseau la porte d'une cage.

—«Tu souffres donc?»

Elle est pâle à m'épouvanter. Oh! la résistance de cette chair tendre! J'ai honte de mon inexpérience, comme un interne qui fait sa première opération sur un corps vivant, avec des outils qui ne coupent pas.

—«Je n'en peux plus! crie Marguerite. Vous voulez donc me tuer?»

Elle ne me repousse pas, mais se crispe, se tord.

C'est trop, je me rends aussi, moi, je me retire. Entendez-vous? lâchement, je me retire!

Les gros yeux doux de Marguerite me remercient. J'ai près d'elle l'embarras d'un domestique qui a laissé tomber un bibelot de saxe et oublie de le ramasser.

La chère petite n'est pas brisée.

—«Souffres-tu encore?»

—«Oh non!»

—«Tu ne m'aimes donc pas?»

—«Oh si!»

—«Voudras-tu être ma femme?»

Il est un peu tard pour lui parler de mon amour, «après», en lui préparant un verre d'eau sucrée.

On entend la voix de Monsieur Vernet:

—«Et ces lampions!»

Tandis que j'en arrange:

—«Ce doit être mal, ce que nous avons fait là!» me dit Marguerite, comme l'autre.

—«Non, on ne fait rien de mal avec son mari. Seulement, ne le raconte à personne!»

—«À personne, jamais, c'est juré!»

—«Essuie tes yeux, vite.»

Car, tout de même, nous pleurons. Je pleure avec elle, comme avec l'autre. Mon cœur de pique-assiette s'emplit et se vide ainsi que les gobelets des fontaines publiques.