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L'Écuyère

Chapter 17: IV DÉSILLUSIONS
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About This Book

The narrative opens in a Paris stableyard around Robert Campbell and introduces a young equestrienne whose chance meetings with several men set a tentative romance in motion. Early episodes trace an emerging idylle with Jules de Maligny and display moments of youthful recklessness; subsequent sections, six months later, develop rivalries and diplomatic maneuvering by Jack Corbin, Hilda's jealousy, growing disillusionment, and the revelation of a true rival. The plot moves toward a denouement that untangles misunderstandings and restores a measure of order, while exploring themes of passion, social performance, and the tension between appearance and sincerity.

[1] Isaie, XLIII, 2.

[2] Rather high: passablement élevé.

[3] Campbell traduit ici, barbarement, une autre expression de son pays sur les médecins qui font payer, à Londres, leurs visites trois guinées, c'est-à-dire soixante-dix-huit francs soixante-quinze environ au taux du change idéal. On sait le rôle que joue, en Angleterre, cette valeur toute fictive qu'est la guinée: une livre augmentée d'un shilling.

[4] Parler populaire, pour a horrid Frenchmann,—un détestable Français. L'aspiration de l'h étant supprimée, a devient an et horrid se prononce norrid.

[5] Eph., IV, 25.

[6] Hamlet, scène II au premier acte. «This above all,—to thine ownself be true...»

[7] Allusion au passage célèbre du Livre des Rois (II, 9, 30): «Jéhu entra dans la ville. Jézabel, l'ayant appris, mit du fard à ses yeux, se para la tête et regarda par la fenêtre...» Le texte anglais de la Bible d'Oxford porte: «She painted her face».


IV

DÉSILLUSIONS

L'aimable dilettante, si brutalement qualifié par le cocher Gaultier, ne se doutait pas plus des orages soulevés autour de lui, dans la domesticité de la riche veuve, que de la découverte du paquet, comme avait dit le chauffeur, dans son langage emprunté aux clubmen élégants avec lesquels son remarquable talent de mécanicien le faisait fraterniser. Le sac avait beau être très gros,—toujours pour emprunter son style à ce psychologue de l'auto,—Jules n'avait eu de pensée, depuis la veille, que pour son plaisir, représenté d'abord par la partie de chasse,—il y était allé, on se le rappelle, sans se soucier du billet de la riche veuve,—puis par un match de tennis, à Puteaux, où il devait retrouver mlle d'Albiac. Elle lui avait plu davantage encore à cette chasse, la première de l'année, où il avait retrouvé Corbin, peut-être,—les sensibilités complexes, comme la sienne, ont de ces singuliers effets en retour,—peut-être parce que la présence de l'écuyer avait éveillé en lui de secrets remords. Oui. Peut-être ne s'était-il laissé aller plus librement au charme de sa nouvelle amie, que pour essayer de mieux oublier l'autre, l'abandonnée de la rue de Pomereu? Cet ensorcellement avait été si vif, qu'ayant su par Louise où elle passait l'après-midi, il avait saisi cette nouvelle occasion de la revoir. Sa fantaisie pour elle s'était encore accrue à la voir qui courait légèrement sur la terre battue et roulée du court, ses pieds si minces dans leurs souliers sans talons, la taille si souple dans la blouse, la main si preste à ramasser la balle d'un coup de raquette; et l'enfantine vanité de déployer son talent de joueuse devant Jules lui mettait une telle flamme aux yeux, un si frémissant sourire aux lèvres et, aux joues, une si brûlante rougeur!

—«Elle est aussi jolie que Hilda, aussi simple et aussi vraie. Et elle, du moins, je pourrais l'épouser... Ce ne serait pas, non plus, une aussi grande folie. Elle a quelque chose, de quoi garder, au moins, l'hôtel de la rue de Monsieur et La Capite...»

Telle était la petite phrase sur laquelle l'inconstant jeune homme était rentré chez lui pour y trouver la dépêche bleue de Mme Tournade et la lettre de Bob Campbell. Il n'eût pas eu ses vingt-cinq ans s'il n'avait pas éprouvé, à recevoir l'une et l'autre missive, une intense et secrète exaltation de tout son être. «J'aimais à aimer,» a dit, de sa jeunesse, le plus humain des Pères de l'Eglise. Ce saint docteur aurait dû, pour être tout à fait sincère dans cette confession de ses expériences sentimentales, ajouter: «Et j'aimais à être aimé.» Cette volupté du sentiment inspiré n'est pas uniquement de l'égoïsme. Il y entre, certes, beaucoup d'orgueil, mais, aussi, beaucoup de cette fièvre de la vie, qui sert d'absolution à tant de fautes de cet âge, parce qu'elle est exclusive du calcul. La preuve qu'en effet aucun calcul n'avait vraiment place dans Jules de Maligny, toujours à la veille de succomber aux pires tentations de luxe et de plaisir, mais non moins prêt, toujours, aux entraînements les plus désintéressés, c'est qu'il jeta de côté le billet de Mme Tournade aussitôt lu. L'impatience, évidemment piquée, avec laquelle la riche veuve le sommait de venir causer avec elle était le signe qu'il la préoccupait très fort. Pourtant, la lettre dont ses yeux ne pouvaient pas se détacher n'était pas celle-là. C'était celle de Bob Campbell. Hilda ne s'était pas trompée dans ses prévisions. La démarche du marchand de chevaux, succédant aussitôt à la rencontre avec Corbin, était trop énigmatique pour que la curiosité du jeune homme n'en fût pas surexcitée au plus haut degré. N'ayant pas parlé à l'écuyer, et sachant, d'autre part, Campbell incapable d'un mensonge, comment n'eût-il pas deviné la réelle inspiratrice de ce message? Cette lettre était un rappel de Hilda. Pourquoi? Mais parce que le cousin l'avait vu, lui, Jules, la veille, galoper dans la forêt de Chantilly avec Mlle d'Albiac et qu'il l'avait raconté à qui de droit. La logique des engagements que le jeune homme avait pris avec sa mère et avec lui-même aurait voulu qu'il répondit aussitôt à Campbell qu'il ne voulait pas acheter un nouveau cheval, et dans des termes assez vagues pour que les soupçons du père ne fussent pas éveillés. L'inconstant devait d'autant plus résolument se soustraire à toute reprise de relation avec sa fiancée d'un jour, qu'il se sentait si tendrement attiré du côté de cette nouvelle amie et qu'il s'en devinait aimé. Qu'il continuât, même dans ces conditions, à courtiser un peu Mme Tournade, c'était une faiblesse, mais justifiable. Cela prouvait qu'entre un mariage de goût et un mariage de simple intérêt, il hésitait encore. Une rentrée dans l'existence de l'écuyère était une complication d'un ordre très different. Jules s'était trop admire lui-même de son absence et de son silence à l'égard de Hilda pour ne pas comprendre qu'en retournant rue de Pomereu il n'était pas loyal. Il n'eut cependant pas une minute d'hésitation. Il avait trouvé la lettre de Campbell en rentrant, à six heures. Dare-dare, il répondit un billet où il annonçait sa visite pour l'après-midi du lendemain. Il voulait laisser à Hilda le temps de se rendre libre. Il griffonna un second billet à l'adresse de Mme Tournade, où il lui demandait si elle pouvait le recevoir à déjeuner ce même lendemain. L'un et l'autre messages furent confiés au portier Firmin, qui ne put se retenir d'une exclamation, lorsqu'il prit connaissance des deux adresses comme de juste, une fois entré dans sa loge:

—«Rue de Pomereu?... Mais c'est le domicile de ce grand escogriffe d'Anglais... Mme Tournade? C'est encore sa vieille cocotte dont on raconte qu'elle veut l'épouser... Un comte de Maligny!... C'est égal j'aime encore mieux la vieille que la jeune... Il n'y a pas d'Anglais, du moins, de ce côté-là. Quelle figure il avait! Dieu, quelle figure!... Ne devrais-je pas, de nouveau, prévenir la maman?... Pas encore. Il ne faut pas l'inquiéter, la pauvre comtesse. L'affaire de ce printemps l'avait tant vieillie... En attendant, Firmin, ouvre l'œil, et le bon...»

Le digne homme ne suivit que trop à la lettre le conseil qu'il se donnait ainsi à lui-même, car s'étant rendu, de son pied le plus léger, aux Champs-Elysées d'abord, peu s'en fallut qu'il ne fût insulté par le cocher Gaultier, occupé à se lamenter dans la loge sur le renvoi inqualifiable dont il était l'objet. On juge si l'homme d'écurie congédié supporta patiemment le regard scrutateur et insolent du messager de celui qu'il continuait d'appeler le «gigolo». Mais ce regard eut surtout du succès dans la maison Campbell, où Firmin se rendit ensuite. Ce fut Hilda qui vint lui ouvrir, quand il eut frappé à la porte d'Epsom lodge, après avoir franchi, sur les indications presque inintelligibles du lad de garde, la longue cour à peine éclairée. Son expression, en remettant la lettre de son maître, était si évidemment méprisante, que la jeune fille eut, derechef, l'impression qui lui avait été si pénible cette après-midi, celle de son intime et cher secret livré en pâture à d'odieuses curiosités. Elle se souvint de l'autre lettre à elle adressée, celle-là où Jules lui disait, parlant de sa mère: «Les visites de M. C..., d'abord pour prendre de mes nouvelles, puis hier, lui avaient été rapportées.» Par qui? sinon par ce domestique, sous les yeux duquel elle se sentit rougir comme une coupable, elle l'innocente, elle la victime. Sachant cela, comment Jules avait-il choisi ce messager? Hilda était dans une de ces périodes de sensibilité blessée où l'on saigne à la moindre piqûre. Ce lui en fut une encore, que le ton dégagé, familier, presque affectueux, du billet ainsi envoyé et que son père lui communiqua aussitôt. Elle l'avait prévu, Maligny ne démentait pas cette conversation avec Corbin—qu'il n'avait jamais eue. Il se déclarait très reconnaissant à M. Campbell, pour lui avoir si complaisamment cherché un cheval, et, tout en annonçant sa visite, il parlait, il osait parler, du plaisir qu'il aurait «à revoir la charmante miss Hilda». C'étaient les termes dont il se servait et qui allèrent chercher, dans ce cœur malade, la fibre la plus douloureuse, pour la froisser. Ce ton de souriante et banale galanterie contrastait par trop avec ce qu'il y avait de si pudique, de si recueilli, de si douloureux dans l'amour de la sérieuse enfant. Jules aurait dû ne jamais écrire son nom, ou l'écrire avec des formules conventionnelles qui n'auraient pas été une ironie à la tendresse de leur passé. Elle s'en rendait compte, d'autre part: il n'avait pas pu ne pas interpréter dans un sens tout à fait funeste à sa loyauté de fille la démarche de son père. En cela avait-il si tort? Ce mensonge, commis la veille impulsivement et qu'elle avait aussitôt regretté, lui infligea, tout d'un coup, une honte affreuse. Jules avait deviné cette faute. Il s'en faisait le complice. Il avait cessé de l'estimer... Toutes ces idées, surgies pêle-mêle dans l'esprit de la jeune fille, la bouleversèrent au point qu'elle ne put dormir de la nuit. L'approche du moment où elle se retrouverait en face du jeune homme, et dans de telles conditions, lui donnait la fièvre. A dix reprises, elle se leva pour aller auprès de son père, l'éveiller, lui confesser tout. Chaque fois, elle s'arrêta devant la porte de la chambre paternelle, sans avoir la force de passer outre. Un détail grotesque, de ceux qui se remarquent et prennent leur lamentable importance dans des secondes pareilles, acheva de la décourager: le ronflement du dormeur entendu à travers le battant. Toute la simplicité fruste du gros maquignon, dont la mère de Hilda, jadis, avait tant souffert, était symbolisée dans ce sonore et grossier sommeil. Hilda n'avait jamais même soupçonné les causes inavouées de la tristesse presque animale, si l'on peut dire, dont elle avait vu mistress Campbell dépérir. L'hérédité n'étant pas un vain mot,—quoi qu'en puissent dire certains philosophes, lassés de l'abus que des ignorants font de l'idée de race,—la fille éprouvait, sur ce palier de leur commun étage, exactement les sensations subies jadis par cette morte, à qui elle ressemblait tant. Presque tous les drames de famille procèdent de ces malentendus entre des physiologies par trop différentes,—il ne faut pas reculer devant les formules dont ces mêmes ignorants ont abusé, quand elles sont justes.—Au matin, cette impuissance à s'expliquer avec son père avait déterminé la naïve amoureuse à un autre projet: n'être pas là quand Jules viendrait, et ne rentrer rue de Pomereu qu'à un moment où elle serait très sûre de ne plus le rencontrer. Jusqu'à midi, elle se tint ferme dans cette résolution. Hélas! Elle aimait. Où eût-elle trouvé l'énergie de résister à cet attrait de la présence, de tous les besoins de l'amour le plus impérieux? Un de ces sophismes, par lesquels cette passion, la plus féconde de toutes en prétextes, excelle à tromper nos scrupules, lui fit se dire: «Mais, si je ne suis pas là, Jules croira que j'ai peur de lui... Moi? peur de lui? Après qu'il m'a vendue à cette Mme Tournade?... Peur?... Et pourquoi?... Non. Le mieux, au contraire, est d'assister à cette entrevue avec mon père, et qu'il constate par lui-même que sa présence ne m'est plus de rien. Car il ne m'est plus de rien, de rien, de rien...»

Il y avait, dans cette délicate et courageuse créature,—on aura pu l'observer à maints petits signes au cours de ce récit—d'extraordinaires ressources de force intérieure. Tout éprise qu'elle fût, les caractères profonds de sa nation demeuraient en elle: et d'abord, ce culte de sa propre dignité, qui fait qu'un vrai Anglais ou une vraie Anglaise s'acharne à ne jamais rien montrer de ses terreurs, par exemple, même dans le pire danger,—cette habitude et ce goût du stoïcisme, vis-à-vis de la souffrance,—cette aversion pour ces éclats de la sensibilité nerveuse que leur langue si directe appelle brutalement: to fall in hysteries. Aussi, lorsque Jules arriva, sur le coup de trois heures, comme il l'avait annoncé, eut-il la surprise d'apercevoir, debout dans la cour, auprès du lourd Bob Campbell, toujours identique à lui-même, de carrure et de façons, une Hilda qu'il ne connaissait pas. Ce n'était plus la farouche et rougissante fille des tout premiers jours, ni la tendre et souriante amie des derniers. Une indifférence polie et glacée immobilisait ce joli visage dont la maigreur et la pâleur auraient touché le jeune homme, si elle ne l'avait pas regardé s'approcher avec des yeux d'une altière tranquillité. Il faut ajouter qu'il venait de chez Mme Tournade, et que celle-ci lui avait raconté, en étudiant l'effet de ses paroles avec une attention très significative, sa visite aux Campbell, la veille. Maligny s'était aussitôt demandé, ne se connaissant pas d'ennemis, qui avait pu dénoncer, à la veuve, ses anciennes assiduités. L'idée lui était venue que Corbin était le coupable. Puis, il avait réfléchi qu'un tel renseignement, donné à Mme Tournade, avait évidemment pour but de le brouiller avec elle. Or, en admettant, chose très naturelle et même probable, que le cousin de Hilda eût eu vent du mariage possible de l'ancien fiancé de sa cousine avec la millionnaire, quel intérêt avait-il à se mettre en travers? Quel intérêt, surtout, à mettre en rapport les deux femmes, alors que tout son effort avait tendu à isoler cette cousine avec une passion d'amoureux jaloux?... Non, ce n'était point Corbin qui avait prévenu Mme Tournade. Qui, alors?... Mais pourquoi pas la même personne qui avait, au même moment, dicté à Campbell ce billet destiné à faire revenir Jules rue de Pomereu?

Le jeune homme avait discerné, derrière l'une et l'autre action, un travail secret de Hilda. Pour arriver à quoi? Il ne s'était pas répondu qu'un semblable procédé contrastait trop absolument avec l'attitude que la jeune fille avait observée lors de leur rupture. Il s'était dit: «On lui a annoncé mon mariage avec une femme très riche. Elle veut l'empêcher, pour se venger.» Il avait bien eu un passage de subite mélancolie à cette idée, et il hésitait tout de même à infliger cette flétrissure gratuite au plus romanesque de ses souvenirs. Le propre des natures comme la sienne, d'une personnalité si changeante, c'est de n'avoir jamais une vraie certitude sur les caractères qui devraient le mieux leur être connus. «Après tout,» avait-il continué, «qu'est-ce que j'ai su d'elle et du cousin?... Si elle avait été une intrigante, comme l'assure maman, se serait-elle conduite autrement pour se faire épouser?... Et le cousin? Qu'ai-je jamais su du cousin?...» Cet acte d'accusation contre la pauvre Hilda s'était dressé tout seul dans sa pensée, tandis qu'il relevait en riant les insinuations de Mme Tournade:

—«Ah! vous êtes allée chez les Campbell chercher des bêtes. Comme c'est drôle! J'ai été un des clients de cette maison. J'ai cessé momentanément de m'y fournir, à cause d'un article paru dans un journal. On y laissait entendre que j'avais pour bonne amie la jeune fille qui dresse les chevaux, miss Campbell elle-même. Tout cela parce que j'étais sorti avec elle au Bois deux ou trois fois, sans penser à mal.»

—«Avouez plutôt que vous lui avez fait la cour?...», avait répondu Mme Tournade. «Et je le comprends. Elle est bien jolie...»

—«La cour?» avait-il répété. «Jamais!... C'est une fille très honnête et qui n'a jamais fait parler d'elle...»

—«On en a pourtant parlé, et à votre propos. Vous venez de le dire vous-même.»

—«C'est justement pour éviter que cette infamie continuât que je n'y suis plus retourné.»

Le subtil garçon avait bien vu que son interlocutrice n'était pas convaincue. Il n'avait pas insisté. D'avoir défendu ainsi Hilda mettait sa conscience de galant homme en repos. Mais l'incrédulité persistante de la veuve avait achevé de le convaincre qu'elle avait eu des renseignements précis. Il aurait dû, puisqu'il se rappelait le perfide article du journal, en conclure que son idylle avec la charmante Anglaise avait été, à son insu, la fable de certaine milieux. Quoi d'étonnant, par suite, qu'elle eût été dénoncée à Mme Tournade? Peut-être aurait-il raisonné de la sorte sans la coïncidence de la démarche faite par Campbell. Celle-là impliquait nécessairement une suggestion émanée de Hilda. C'était donc avec une forte inclinaison à la défiance que le jeune homme s'acheminait vers la rue de Pomereu. Rien qu'à constater la froideur voulue de l'accueil de la jeune fille, toutes les hypothèses de soupçon, comme flottantes dans son esprit, se cristallisèrent soudain en certitude. Plus de doute. Hilda ne l'avait fait revenir que pour lui jouer la comédie de l'indifférence, afin de le piquer au jeu, dans le même moment où elle éveillait la jalousie de la riche veuve. C'était bien le plan qu'il avait deviné. «Nous sommes à deux de jeu...» se dit-il. Tout de suite, le diabolique instinct de ce qu'il faut bien appeler la coquetterie masculine s'éveilla en lui. John Corbin, qui s'était engouffré, à son approche, dans un des box et qui l'épiait, par-dessus l'échine d'un énorme cheval, auquel il faisait semblant d'ajuster mieux sa couverture, en demeura littéralement stupéfié: au salut distant de Hilda, le fiancé infidèle avait répondu par le plus aimable et le plus ouvert des sourires. Il serrait la main du gros Campbell avec une chaude cordialité. Il s'enquérait de chaque détail de l'écurie, s'adressant à la jeune fille elle-même, et John entendait ces bouts de phrases:

—«Avez-vous toujours ici le Rhin et le Rhône?... Si vous voyiez sauter Galopin, maintenant, vous ne le reconnaîtriez plus, miss Hilda... Ce n'est pas une fois, c'est vingt fois que j'ai voulu pousser jusqu'à la rue de Pomereu et demander de vos nouvelles, monsieur Campbell... Je suis allé en Norvège, cet été. J'ai rapporté, à votre intention, deux bouteilles de l'eau-de-vie de grains qu'ils fabriquent là-bas. J'en conviens, cela ne vaut pas votre whiskey, celui que vous m'avez fait goûter, un soir... En avez-vous encore?...»

Tandis qu'il causait ainsi, la lèvre souriante et prête à l'ironie, l'œil mi-clos et prêt à l'observation, son visage avait pris la plus mauvaise de ses expressions, la féline, celle où son pire atavisme slave se révélait le plus évidemment. La méfiance, cachée sous cette bonne humeur de parade, se devinait à l'acuité singulière de son regard. Ah! que ce regard ressemblait peu à celui dont il enveloppait Hilda durant les semaines de l'autre printemps, alors qu'il s'abandonnait à l'ivresse naïve de cette cour silencieuse! Mais y avait-il aucun rapport entre la fraîcheur des émotions éprouvées dans cette intimité sans arrière-pensée et ses acres soupçons de cette minute? La jeune fille en demeura saisie. Elle reconnaissait bien ces traits, si mâles et si fins tout ensemble, dont elle portait, depuis six mois, l'image dans son souvenir. Elle ne reconnaissait pas l'être qu'elle avait aimé à travers ces traits. Ajoutons que lui, de son côté, ne la reconnaissait pas non plus. Elle avait, elle aussi, dans l'arrière-fond de ses prunelles, une méfiance que Jules n'y avait jamais rencontrée autrefois et qui en altérait l'habituelle candeur. Sa bouche se fermait dans un pli amer qui contrastait étrangement avec la grâce enfantine de ses anciens sourires. Le profond chagrin de cette demi-année, en pâlissant et creusant ses joues, lui avait donné un vieillissement, non pas dans sa chair, mais dans son esprit, et cet air de savoir la vie, qui dévirginise, si l'on peut dire, une physionomie. Enfin, six mois pleins avaient passé entre eux, et il y a toujours, dans une séparation qui dure, un principe inévitable de malentendus. Un travail s'accomplit, tout ensemble, dans la représentation que notre esprit se fait des absents et dans ces absents eux-mêmes. Ils vivent, et, vivre, c'est forcément un peu changer. Nous pensons à eux, et, penser à quelqu'un, c'est forcément modifier, dans l'image que l'on en garde, tel ou tel trait de caractère. C'est effacer tantôt une qualité, tantôt un défaut, ou, au contraire, les accentuer. Ainsi s'expliquent les troubles que nous subissons à revoir, après un long temps, même des personnes qui n'ont pas cessé de garder contact avec nous, par des lettres ou par de communs amis. Nécessairement, alors, ou bien l'affection réciproque dissipe le malaise, ou bien ce malaise diminue l'affection. On refait connaissance, comme dit le langage familier. Sinon, chaque parole, chaque geste aggrave encore cette première impression d'un élément inconnu. Hilda Campbell et Jules de Maligny ne s'étaient pas revus depuis un quart d'heure, qu'ils n'avaient plus besoin de se dominer pour ne pas faire d'allusion à leur commun passé. Voici les deux petits discours qui se prononçaient intérieurement, chez lui et chez elle, tandis qu'un par un, le gros Bob faisait sortir de leurs box les mêmes chevaux qui avaient défilé, la veille, devant Mme Tournade. Cette fois, c'était Corbin qui les montait. Le passionné garçon n'avait pas pu prendre sur lui de répondre au courtois bonjour que lui adressait le faux client, mais incapable de manquer à la parole donnée, il n'avait pas protesté contre cette présentation, qui continuait le mensonge fait au père abusé. Tout en le regardant caracoler sur le pavé de la petite rue, comme c'était l'usage, Maligny se disait:

—«Décidément, le cousin et la cousine s'entendent très bien,—trop bien... S'ils ne s'entendaient pas, quand tout à l'heure Campbell a dit à Corbin: «Monsieur le comte est venu voir le cheval dont vous lui avez parlé,» le Corbin aurait protesté. Or, il n'a rien répondu. Qu'est-ce que cela prouve?... Qu'il était au courant de la lettre écrite par son oncle. Or, si quelqu'un sait que je ne lui ai parlé ni de cheval ni de quoi que ce soit, l'autre jour, c'est lui. Donc, il est le complice de Hilda. Ça, c'est un fait. En voici un autre: si son attitude d'il y a six mois avait été sincère, cette complicité n'aurait jamais eu lieu. Donc, cette attitude, il y a six mois, n'était pas sincère... Et je n'ai pas su le voir? Où avais-je l'esprit?... La petite,»—il l'appelait déjà de ce terme irrévérencieux,—«la petite est bien jolie. Mais elle n'a pas changé de visage, depuis six mois. Or, elle porte l'intrigue écrite sur sa figure, comme avec des mots sur un papier... Je n'ai pas su voir cela non plus. Encore une fois, où avais-je l'esprit?... Elle m'étudie du coin de l'œil. Elle est étonnée de mon indifférence et de ma belle humeur. Elle m'a cru sa dupe, même quand j'ai rompu... Pourquoi, alors, n'a-t-elle pas essayé de me faire revenir plus tôt?... Pourquoi?... Mais elle savait que j'avais quitté Paris. Elle n'a pas voulu perdre sa peine. Elle attendait mon retour et une occasion. Peut-être y a-t-il eu place, dans l'intervalle, pour quelque Machault, quelque La Guerche, ou autres rajahs...»

On n'a pas oublié les calomnies que ses camarades de fête, les Portille, les Mosé, les Longuillon,—belles âmes!—avaient joyeusement rapportées à Jules. Un regard de Hilda avait suffi pour exorciser, autrefois, les flétrissantes visions. Elles revenaient. Un autre regard y avait de nouveau suffi, aussi obscur, pour Jules, que l'autre lui avait paru transparent. Mal d'autrui n'est que songe...—disent, entre deux peteneros, les gitanes d'Andalousie. Que ce proverbe est tristement vrai, si vrai que le narrateur de cette anecdote sentimentale aurait pu l'écrire à la première page de son récit! C'en eût été le résumé anticipé, et aussi l'excuse, ou l'atténuation, de la formidable forfaiture d'amour commise par Maligny. Ce désespoir de la jeune fille, qui mettait dans ses prunelles bleues une espèce de morne stupeur, était devenu, pour lui, le signe d'une duplicité dont il ne doutait déjà plus.

—«Oui,» songeait-il encore, «joue moi la comédie de la froideur, maintenant que vous m'avez rappelé, mademoiselle Hilda. Vous ne me ferez pas vous poser une question, ni vous montrer une inquiétude... Le charme est rompu,—du moins, l'ancien charme,—car, si vous vouliez...»

—«C'est pourtant bien lui,» se disait Hilda au même moment... «Je ne rêve pas... Ah! que je suis punie d'avoir voulu le revoir à tout prix!... Il n'a seulement pas l'air de se rappeler qu'à deux pas d'ici, dans ce petit bureau de mon père, il m'a demandé d'être sa femme. Ce sont bien ses yeux. Ce n'est plus son regard... C'est bien le timbre de sa voix. Ce n'est plus sa voix... Il sait parfaitement qu'il n'a point parlé à Corbin, avant-hier. Il sait donc aussi qu'en lui écrivant, mon père a été induit en erreur par quelqu'un, et ce quelqu'un ne peut avoir été que moi. Nous avons assez causé ensemble, l'autre printemps, pour qu'il connaisse mon caractère. Il doit penser que, si j'ai employé ce moyen pour reprendre avec lui des relations, j'ai eu un motif, obéi à un sentiment, et alors s'il était encore ce qu'il était il y a six mois, s'il me portait un véritable intérêt... Non. Il est aussi tranquille, aussi gai, que si nous n'avions pas un secret entre nous. Oui, il y a six mois qu'il ne m'a pas revue, depuis le jour où nous nous sommes dit que nous nous aimions, six mois, et de se retrouver ici ne le trouble pas!... Il se tairait, il nous montrerait, à mon père et à moi, de la froideur, je pourrais croire qu'il se domine comme je me domine, qu'il cache son émotion comme je cache la mienne, mais qu'il en a une... Non. Il n'a pas d'émotion... Pourquoi est-il venu, alors, s'il ne m'aime pas? Est-il possible qu'il me fasse l'affront de croire que j'ai l'idée d'être coquette avec lui?... Ou bien s'imagine-t-il que j'ai appris ses projets de mariage et a-t-il peur?... Peur de quoi? Je n'ai pas mérité cet affront, alors que j'ai accepté cette rupture sans un mot de reproche, sans une plainte... Oui, j'ai été folle de faire écrire cette lettre par mon père... Mais cela ne se passera pas ainsi. Il faut que je m'explique avec Jules, que je lui dise... Quoi?... Que John Corbin m'a appris son histoire avec Mme Tournade et Mlle d'Albiac, et qu'alors la douleur m'a emportée, comme dans un vertige?... Jamais, non, jamais, je ne lui dirai cela... Il croirait que je l'aime toujours, et je ne l'aime plus... Non, je ne l'aime plus, après qu'il m'a livrée à cette méchante femme. Dieu juste! Est-ce vraiment possible qu'il ait trahi notre secret? Pourquoi pas, puisqu'il n'a plus rien dans le cœur pour moi?... Il y a six mois, comme il était autre!... Mais, puisqu'il ne m'aime plus, qu'est-ce qu'il vient faire ici?... Il n'est pas humain, cependant, qu'il s'entende avec cette femme pour me faire souffrir. Pourquoi?... Je suis sûre qu'il ne sait même pas que je l'ai vue...»

Qu'il y avait de tendresse encore dans ce doute! Quel désir de pardon déjà! La visite de Jules ne devait pas s'achever sans qu'il eût donné le plus cruel démenti à cette affirmation que la malheureuse enfant essayait de s'imposer à elle-même, avec un tel besoin de justifier son ami de ce printemps,—malgré tout. Ce changement d'expression dans la physionomie du séduisant Jules n'empêchait pas qu'un irrésistible attrait n'émanât pour elle des lignes si fines de ce mâle visage, une séduction de chacun des gestes hardis et souples du jeune homme. Un mot, un seul, qui eût contenu une allusion attendrie à leurs communs souvenirs, et rien ne fût demeuré de toutes les pensées soulevées en elle par l'évidence de l'insensibilité de Maligny. A une seconde, et malgré le parti pris de son légitime orgueil de femme, une imploration passa dans ses yeux. Si les anciens fiancés eussent été en tête-à-tête, c'est elle qui se serait humiliée devant son bourreau, elle qui eût demandé pardon des souffrances qu'il lui avait infligées. Le subtil personnage observa bien que la raideur du début de leur nouvelle rencontre se détendait, que la rougeur de la timidité passionnée revenait aux joues de la jeune fille. C'était déjà trop tard pour qu'il en fût touché.

—«Mon système était le bon,» se dit-il. «C'est elle qui voudrait changer le sien, en constatant qu'elle n'a pas réussi à me piquer au jeu... Vous ne m'amènerez pas non plus dans ce chemin-là, mademoiselle Hilda, et, avant de partir, si vous avez quelque petite idée de chantage sentimental, je vais, à tout hasard, vous prouver que je ne vous crains pas... » Et tout haut: «Il me reste à vous remercier, monsieur Campbell. Je viendrai vous donner la réponse, pour un de ces chevaux, au premier jour... Je reverrai, d'ailleurs, M. Corbin à la chasse, très prochainement, sans doute, et aussi Mlle Hilda... J'ai su que vous allez accompagner une dame de mes amies,» ajouta-t-il, en se tournant vers la jeune fille, «Mme Tournade. Elle m'a dit qu'elle était venue hier et que vous lui aviez montré deux admirables bêtes... Je lui ai répondu,» et se tournant vers Campbell, «qu'il n'y avait, rue de Pomereu, que des chevaux de premier ordre et merveilleusement mis...»

—«Vous l'avez entendu?...» disait Hilda à Corbin, une demi-heure plus tard. Jules était parti, après avoir porté à la malheureuse ce coup si cruel—et si gratuit!—Campbell avait prié sa fille d'examiner avec lui un compte de leur sellier, qui lui paraissait trop élevé, et le brave homme n'avait pas cessé de chanter les éloges de Maligny. Cette vérification terminée, le gros Bob avait commandé qu'on attelât le tonneau. Il voulait aussitôt faire rectifier la note en question. Le fidèle Jack avait guetté le moment où sa cousine serait seule. Il accourait auprès d'elle, le cœur battant, comme s'il n'eût eu ni son âge, ni sa figure, ni son métier. Dans quelle disposition cette visite qui, lui, l'avait indigné, laissait-elle Hilda? Allait-il l'entendre répéter ces paroles de mépris pour son rival qui, la veille, avaient répandu un baume sur la plaie ouverte de sa jalousie? Il lui suffit d'entrer dans le bureau pour reconnaître, au seul frémissement de la voix, à quelle profondeur la jeune fille était bouleversée. Hélas! Toute la douleur qu'elle venait de subir, elle se préparait à l'infliger. Pour elle aussi, à cette minute, mal d'autrui n'allait être que songe. Mais quelle est la femme, si généreuse soit-elle, qui plaint réellement un sentiment qu'elle inspire et ne partage pas? «Vous l'avez entendu?...» répéta-t-elle. Point n'était besoin qu'elle prononçât un nom pour que Corbin comprît quels discours, et de qui, elle relevait avec cette amertume. Ce n'était certes pas ceux que venait de lui tenir Bob Campbell. «Vous étiez tout près de nous, quand il a osé me parler, à moi, de cette créature... Si mon père n'avait pas été là, je vous jure, John, que je l'aurais chassé de chez nous... Je lui aurais dit, je lui aurais crié: «—Allez-vous-en, allez chez elle. Allez épouser cette «vieille femme pour son argent... Allez vendre votre nom, votre jeunesse... Mais ne m'outragez pas, moi qui n'ai rien fait que de vous aimer, honnêtement, loyalement!...» Je me suis crue plus forte que je n'étais, mon ami. Je viens de trop souffrir, et trop, c'est trop... Il ne faut pas que cela recommence... Je ne veux pas lui écrire... Je ne pourrais pas... Mais vous, Jack, vous pouvez empêcher qu'il ne joue ainsi avec mon cœur. Vous le pouvez...»

—«Moi?», demanda l'écuyer. Qu'il venait, lui aussi, de trop souffrir! Seulement, il n'avait personne à qui dire ce plaintif: «mon ami», personne à qui montrer sa souffrance, et il entrevoyait une épreuve pire.

—«Oui, vous,» répondit Hilda. «Vous êtes le seul membre de ma famille qui ait su la démarche de M. de Maligny auprès de moi, quand il m'a demandé ma main. Car il me l'a demandée. Cela engage un homme d'honneur, tout de même. Vous avez le droit d'exiger de lui qu'ayant rompu le premier, il ne me rende pas impossible de conserver ma dignité...»

—«Vous voulez que j'aille lui parler?...» interrogea Corbin. Une véritable convulsion de haine contracta sa face devenue livide, et la cicatrice de son front trancha sur cette pâleur comme un bourrelet de chair sanglante. Puis, saisissant les mains de sa cousine: «Hilda,» supplia-t-il, «n'exigez-pas cela. Moi non plus, je ne pourrais pas...»

Il avait mis, à ce refus et à cette étreinte, une si sauvage énergie, son accent s'était fait si poignant, que la jeune fille en fut frappée, même dans la crise de frénésie où elle se sentait emportée. Elle regarda son cousin. Elle n'eut certes pas l'intuition complète de la tragédie, identique à celle dont son cœur était la victime, qui se jouait dans le malheureux homme. Elle en comprit cependant assez pour qu'il lui fût impossible d'insister. Elle se tut, un instant. D'un geste qui, à lui seul, aurait dénoncé l'intensité de son émotion, elle appuya, sur son front et ses yeux, ses deux petites mains dont la finesse se reconnaissait, même sous la peau rude des gros gants couleur sang de bœuf destinés à s'user au cuir des rênes, et, comme ayant reconquis un peu de calme:

—«Vous avez raison, mon pauvre Jack,» dit-elle. C'était bien peu de chose, ce mot de pauvre. Le farouche Corbin, s'il l'avait osé, se serait agenouillé de reconnaissance pour remercier sa cousine de l'avoir prononcé, et avec cette douceur, comme tout à l'heure: mon ami. «C'est moi qui ne dois pas vous demander une pareille démarche... A quoi servirait-elle, d'ailleurs? En se conduisant, aujourd'hui, comme il s'est conduit, M. de Maligny a prouvé qu'il n'est pas un gentleman. Il ne comprendrait même pas le sens de ce message. Il croirait que je veux lui faire savoir que je l'aime encore... Et je ne dois pas non plus l'aimer encore.» Elle répéta: «Je ne dois pas.» Elle n'osait point, maintenant, dire, comme la veille: «Je ne l'aime plus...» Elle continua: «Ma première idée, celle de ce matin, était la sage: ne pas me trouver là quand il est venu. Il m'a semblé que ce n'était pas fier, que j'aurais l'air d'avoir peur... Je me suis tenue, heureusement. Je n'ai rien fait qui trahit mon trouble. J'y aurai gagné le droit d'être prudente, une autre fois, de la plus sûre manière, en l'évitant. Lorsqu'il reviendra, je prendrai un cheval quelconque—j'ai toujours ce prétexte à ma disposition—et je m'en irai... Quant à Mme Tournade, si elle donne suite à son projet, c'est vous qui l'accompagnerez à la chasse. Si elle demande, auparavant, à essayer le cheval au manège, vous le lui mènerez en lui disant, pour la préparer à ne pas me voir ensuite, que je ne suis pas très bien... J'aurai du courage, Jack. J'en trouverai dans le mépris.» Et elle emprunta, à leur commun métier, une comparaison dont la trivialité même la soulageait: cela arrive quand on se venge des sentiments que l'on ne voudrait pas subir et que l'on subit, cependant. Elle eut cette expression brutale: «Le mépris, c'est la pointe de feu sur la jambe d'un cheval... La brûlure est pénible, d'abord. Ensuite, la bête va. J'irai...»


V

LA VRAIE RIVALE

Le «pauvre Jack» n'avait jamais étudié le cœur féminin qu'en ajustant de son mieux la muserolle ou la martingale aux montures destinées à sa cousine, et la mettant en selle avec des soins attentifs de frère aîné. Mais il avait déjà constaté trop de volte-face incohérents dans les résolutions de Hilda, depuis ces derniers mois, pour croire absolument à la durée de ce ferme propos de radicale abstention, si sage, en effet. Quatre jours se passèrent, durant lesquels la jeune fille fut plus affectueuse de manières, avec lui, qu'elle ne l'avait été, depuis le jour funeste de la première rencontre avec Maligny. Cette douceur s'accompagnait d'une telle tristesse, qu'il n'osa pas provoquer un nouvel entretien. Il attendait, avec une angoisse chargée de sinistres pressentiments, l'heure où reparaîtraient et Jules et Mme Tournade. Ce fut celle-ci qui se manifesta la première, sous la forme d'un coup de téléphone. Elle demandait, ainsi que Hilda l'avait prévu, où et quand elle pourrait essayer les deux bêtes choisies par elle. La décision avec laquelle sa cousine le fit partir à sa place pour le manège dans lequel ils présentaient leurs chevaux, rendit un peu de confiance à Corbin. Mme Tournade ne fit aucune observation. Les chevaux lui plurent. Elle dit qu'elle les retenait pour la semaine d'après, et, le surlendemain, arrivait, rue de Pomereu, un billet d'elle, adressé à miss Campbell et porté, cette fois, par Gaultier. Le gros cocher était rentré en grâce, justifiant ainsi la prédiction de son ennemi le chauffeur. Corbin eut, du moins, l'occasion de se venger un peu du message sur le messager. Il avait tant cru, d'après la façon peu sûre dont la veuve montait, qu'elle renoncerait à son projet.

—«Mme Tournade demande que je lui amène deux chevaux à Rambouillet mardi prochain,» dit Hilda après avoir pris connaissance de la lettre. «Elle suivra la chasse avec l'équipage de Montarieu.» Le nom est bien connu dans le monde de la vénerie: c'est celui d'un château loué en commun par une société d'amateurs bourgeois du plus noble des sports. Ils ont pu, dans les prolongements restés libres de la forêt de Rambouillet, s'aménager une chasse très bien tenue. On les a raillés longtemps, jusqu'à ce qu'ayant pris comme maître d'équipage—moyennant finance, prétendent les méchantes langues—le jeune prince de La Tour-Enguerrand, ils soient devenus à la mode assez pour que des Candale et des Albiac en fassent partie. Cela dit pour expliquer que Mme Tournade eût choisi cette chasse plutôt qu'une autre. L'accès en était quand même plus facile que celui des équipages voisins, appartenant tous à de grands seigneurs très authentiques.

—«Hé bien?» interrogea Corbin. Elle avait été si nette, l'autre jour! Maintenant elle se taisait. Elle avait tendu à son cousin le billet, imprégné d'un violent parfum, qui justifiait le biblique surnom donné à la riche veuve par la colère de sa jeune rivale. Les narines du farouche écuyer se contractèrent de dégoût, comme si, réellement, la Jézabel maudite par les prophètes fût venue secouer ses impudiques voiles autour de lui pour le tenter. Et brusquement, afin de suggérer la réponse à sa cousine: «Je suis libre, mardi prochain. Nous allons faire dire à Mme Tournade que je serai là avec les chevaux...»

—«Non,» interrompit la jeune fille, «c'est moi qui irai...» Et, se tournant vers Gaultier: «Attendez une minute. Je vais écrire un billet à votre maîtresse...»

—«J'aurais bien désiré parler à M. Campbell lui-même. Est-ce qu'il n'est pas là?...» Cette question, posée par le cocher de Mme Tournade à John Corbin, réveilla celui-ci de la stupeur accablée où la nouvelle volte-face de sa cousine, pourtant trop redoutée, l'avait plongé. Il regarda le gros homme avec un regard de colère et lui dit:

—«Non, mon oncle n'est pas là. Qu'est-ce que vous lui voulez?»

—«Lui demander quelles sont les habitudes de la maison, quand un cocher fait acheter un cheval à ses maîtres?...»

—«Ah çà!» répondit Corbin, hors de lui cette fois, «est-ce que vous nous prenez pour des voleurs comme vous?»

—«Mais...» voulut répliquer l'autre, interloqué de cette étonnante algarade.

—«Oui, comme vous,» répéta le furieux. «Quand nous vendons un cheval, nous autres, nous demandons ce qu'il vaut, pas un shilling de plus. Nous ne sommes pas des maquignons français, nous, entendez-vous. Nous sommes d'honnêtes marchands anglais. Si vous voulez gagner sur l'écurie de votre maîtresse, allez ailleurs.»

Jamais aucun des fournisseurs divers avec lesquels peut traiter cet important personnage: un cocher de grande maison, n'avait parlé de la sorte à «Monsieur Gaultier,»—ni grainetiers, ni selliers, ni carrossiers, ni vétérinaires, ni surtout, commerçants en chevaux. Le pourpre de l'indignation avait envahi le large visage de l'impudent quémandeur. Son mufle rasé s'ouvrit pour proférer une injure qui s'arrêta dans sa gorge, devant la mimique menaçante du grand et long insulaire serrant ses poings et prêt à boxer son interlocuteur. La mémoire de la scène qui avait eu lieu, sur le pas de la porte, avec sa patronne, et qui avait failli lui coûter sa place, lui revint à la même minute et acheva de l'assagir. Il grommela, entre ses dents, une grossière épithète,—si indistinctement que Corbin ne put rien entendre,—juste de quoi sauver à ses propres yeux la dignité de son droit méconnu. Il tourna le dos à l'écuyer d'un geste superbe, puis il se mit à dévisager les box où se trouvaient les deux chevaux, choisis l'autre jour par sa maîtresse, et dont il reconnaissait les têtes. Si les innocents animaux avaient pu lire dans son regard, ils en auraient henni d'épouvante. «Vous ne serez pas huit jours chez nous sans boiter, je vous en donne mon billet, vilaines bêtes,» disaient les prunelles du cocher.—Ce n'était pas donne qu'il y avait dans ce regard.—Il méditait déjà de déconsidérer la maison Campbell et de se venger, du même coup, en mettant hors de service, grâce aux procédés classiques de ses congénères, les montures fournies à sa maîtresse par des gens qui le traitaient de la sorte. Mais les «vilaines bêtes» étaient de si remarquables exemplaires de leur race que, malgré ces coupables pensées, le cocher se sentait attiré vers elles par ce sentiment irrésistible de conscience professionnelle, qui l'avait saisi dans cette même cour une première fois; et, quand Hilda revint tenant sa lettre, il était occupé à leur flatter le chanfrein, tout en continuant de monologuer à part soi:

—«Si ces Campbell n'étaient pas des brigands qui veulent faire du tort aux camarades en prenant tout le profit, ce serait un plaisir de se servir chez eux!... Pour des chevaux, il n'y a pas à dire, c'est des chevaux... Et gentils, avec cela... Sont-ils gentils!... Aussi gentils que les gens d'ici sont brutes... Mais ça ne se passera pas comme ça. Je vais le repincer, l'Inglish, moi, au demi-cercle, avant de partir. On verra...»

On vit, en dépit de cette résolution, maître Gaultier s'en aller, ayant en poche la réponse pour sa maîtresse, sans avoir «repincé» son ennemi, qui se tenait au coin de la porte, les poings toujours fermés, avec son même air tendu de pugiliste aux aguets. Si sa cousine n'eût pas été là, très probablement c'est John qui aurait recommencé la querelle. Il ne désirait rien tant qu'elle dégénérât en batterie. Que le cocher de Mme Tournade rentrât chez sa patronne le nez cassé ou deux côtes défoncées, le bon renom de l'écurie Campbell en souffrirait, mais la veuve décommanderait ses chevaux. Du coup, le projet de la chasse à Rambouillet, si gros de dangereuses conséquences, serait abandonné. Mais Hilda était dans la cour. Sous ses yeux, le cousin amoureux ne pouvait pas se livrer à des hooks et à des upper cut qui lui eussent donné figure de butor. Il se sentait déjà si rustre, à côté d'elle, si épais auprès de sa finesse, si lourdaud devant sa grâce! Il laissa donc passer l'envoyé de Mme Tournade en frémissant. Dès qu'ils furent seuls, il dit à la jeune fille, avec une douceur navrée—contraste pathétique à sa colère de tout à l'heure, car on y sentait l'infinie indulgence d'un cœur incapable de blâmer ce qu'il chérit:

—«Ainsi, vous êtes retombée, Hilda?... Vous ne pouvez pas perdre cette possibilité de revoir cet homme, même dans ces conditions?... comme vous l'aimez!»

—«Ah!» répondit Hilda. «Je ne sais plus. Je ne comprends plus... Vous devez bien sévèrement me juger, Jack, et je le mérite...»

—«Je ne vous juge pas,» dit-il. «Je vous plains. Celui que je juge, c'est lui. Et, si jamais vous me rendez ma parole...»

—«Je ne vous la rends pas,» répliqua-t-elle, vivement. Puis, d'une voix presque basse, comme effrayée des abîmes qu'elle découvrait dans sa propre sensibilité: «Moi aussi, je le juge, et comme vous, plus sévèrement peut-être, et cela n'empêche rien... Que c'est triste de ne pas estimer celui qu'on aime, et de...»

Elle n'acheva pas. Elle ne dit pas: «Et de ne pas aimer celui qu'on estime!...» L'amoureux dédaigné les lut, sur ces belles lèvres arrières, ces mots où tenait toute la mélancolie de leur destinée à l'un et à l'autre. Il l'acceptait pour lui, cette destinée, sans plus essayer de la conjurer. Il avait renoncé au fol espoir d'être aimé. Il n'acceptait pas, pour Hilda, l'avenir qu'il entrevoyait. Mais que faire? Quand il était accouru, quelques jours auparavant, lui répéter les propos surpris dans la journée de chasse, à Chantilly, il avait tant cru qu'il portait un coup définitif au prestige de son rival!... D'autres faits indiscutables étaient venus si vite corroborer et aggraver ce témoignage! Et le mépris, au lieu d'étouffer chez la jeune fille cet amour passionné pour un être indigne, semblait l'aviver, l'exalter... C'était un démenti donné à toutes les idées que John s'était faites sur sa cousine. Pourtant, qui la connaissait, sinon lui, l'ayant vue naître et grandir? Cette funeste passion avait donc dénaturé ce caractère si instinctivement droit, si délicat, si étranger aux compromis. L'écuyer avait toujours eu le sentiment qu'il n'était qu'un ignorant. Il n'avait eu, dans son humble métier, qu'une bien étroite expérience. Cette conviction de son incapacité à manier finement la vie l'accabla soudain. Toutes ses démarches, depuis ces six mois, n'avaient fait qu'empirer une situation dont il avait prévu les conséquences détestables dès le premier jour. Il brisa cet entretien et n'essaya plus de le recommencer dans les trois jours qui lui restaient pour agir, avant la chasse. La conscience de sa maladresse le paralysait, en même temps qu'il se désespérait devant cette évidence: Hilda était dans une de ces crises où les pires folies sont probables. Comment allait-elle se comporter, durant cette chasse? Pourquoi ce soudain revirement de sa volonté, alors qu'elle n'avait changé d'opinion ni sur Maligny, ni sur son propre devoir? Ces points d'interrogation se posaient devant l'obscure intelligence de John Corbin, sans qu'il imaginât même une réponse. Ces soixante-douze heures s'écoulèrent dans cette angoisse, si douloureuse d'inefficacité, qu'il éprouva presque un soulagement quand l'instant du départ pour la chasse approcha. Un événement allait se produire, quel qu'il fût,—par suite, une solution. Ils s'étaient, la jeune fille et lui, évités d'un commun accord, durant tout ce temps. Ils sentaient trop qu'ils ne pouvaient se parler qu'en se faisant du mal. Dans le train qui les emportait vers Rambouillet, Corbin osa enfin interroger de nouveau sa cousine. Il avait tremblé, jusqu'au dernier moment, ou qu'elle ne lui permît pas de l'accompagner, ou que Bob Campbell ne lui donnât la commission d'aller présenter une bête ailleurs. Le contraire était arrivé. L'oncle avait dit au neveu:

—«Faites envoyer à Rambouillet le Norfolk que nous avons à vendre, Jack. Vous le monterez. Si cette Mme Tournade n'est pas satisfaite des deux autres chevaux, peut-être aura-t-elle l'idée de prendre celui-là, un Norfolk pour la selle, c'est rare. Il s'habituera toujours un peu à la trompe et aux chiens...»

Hilda n'avait pas protesté contre ce projet. Les trois chevaux avaient été expédiés, la veille, sous la surveillance d'un lad, et Corbin se trouvait assis vis-à-vis de sa cousine, vers les sept heures du matin,—un matin voilé d'automne qui annonçait une tiède et claire journée,—dans le compartiment du chemin de fer. Il lui demanda tout d'un coup:—«Vous savez, Hilda, que, si vous voulez ne pas chasser, il est encore temps. J'ai donné l'ordre à Dick qu'il emportât deux selles d'homme, pour le cas où vous vous raviseriez. Il monterait le Norfolk, et, moi, j'accompagnerais Mme Tournade. Vous diriez à votre père que vous vous êtes sentie souffrante, et vous rentreriez par le prochain train...»

—«Non,» répondit-elle en secouant la tête après une visible hésitation. «J'ai besoin de le voir en face d'elle.» Et, avec ce même accent profond, presque de honte, qu'elle avait eu déjà lors de leur dernier entretien intime, elle ajouta: «Et puis, l'autre sera peut-être là.»

Sous le coup d'une pareille confidence, et qui lui révélait des mystères insoupçonnés dans ce cœur si malade, de quel regard Corbin parcourut les groupes de chasseurs, quand Hilda et lui arrivèrent au rendez-vous de l'équipage de Montarieu. Il ne lui fallut pas une minute pour reconnaître et Maligny, monté sur Galopin,—et Mlle d'Albiac, en selle aussi et manœuvrant, avec une habileté digne de Hilda, une jument rouanne un peu nerveuse,—et Mme Tournade, en amazone, la cravache à la main, qui attendait, assise dans une victoria. Sur le siège, se trouvait maître Gaultier, grotesquement flanqué d'un postillon poudré! Les deux chevaux de l'écurie Campbell, tenus en main par le lad Dick, piaffaient à côté. Le brouillard s'était un peu levé. Des coins de ciel bleu paraissaient par places, dans l'interstice des nuages légers qui floconnaient au-dessus de la forêt. Elle serrait ses futaies fauves à la droite du groupe de chasseurs, massés devant la porte d'entrée d'un petit château, une gentilhommière du temps de Louis XIII, élégante construction de briques à coins de pierre. Sur la gauche, une plaine s'étalait, à peine onduleuse, découpée en champs et semée de petites fermes au toit rouge. De-ci de-là, un hameau profilait la silhouette du clocher de son église. C'était un paysage reposé, de teintes neutres, avec lequel contrastait vivement l'agitation du rendez-vous de chasse. Les chevaux, au nombre de quarante peut-être, allaient et venaient sur place, s'ébrouant dans l'air frais, creusant le sol du sabot, mâchant leur mors avec impatience. La plupart des cavaliers portaient l'habit de drap rouge qui se détachait en taches claires sur le fond grisâtre ou doré. Ils étaient coiffés de la casquette ronde en velours, tandis que les femmes qui avaient droit aux couleurs de l'équipage arboraient, sur la tête, un petit tricorne noir à ganse d'argent, la taille prise dans un habit de drap rouge aussi. C'était le costume de Louise d'Albiac. Il lui seyait divinement. Cette souveraine élégance était une supériorité de plus sur la lourde rivale, engoncée dans l'étoffe gris sombre de son corsage. Celle-ci semblait plus disgracieuse encore sous son chapeau en forme de tricorne également, mais, tout noir, et qui élargissait sa face engraissée et plâtrée au point de la faire paraître laide, malgré la régularité des traits. Jules avait, naturellement, le bouton de cet équipage. Il évoquait, dans cet attirail d'un autre temps, l'image d'un des chasseurs que les peintures d'Oudry, celles du palais de Fontainebleau, par exemple, nous montrent en train de galoper à la suite du roi Louis XV, sous des arbres rouilles par l'automne, comme ceux-là. Il était véritablement le plus joli homme de ceux qui se pressaient au rendez-vous, vêtus comme lui. Le plaisir de la chasse était, pour ce descendant des Maligny, des Nadailles et des palatins de la maison des Lodzia, un goût si nativement héréditaire, si mêlé aux globules les plus intimes de son sang, qu'à cette minute il en oubliait son autre goût: celui de la séduction. Un demi-sourire s'était bien comme estompé sous le voile châtain de sa moustache, quand il avait vu arriver miss Campbell et John Corbin; puis, il avait repris, sans prêter plus d'attention à la nouvelle venue qu'à ses deux autres partners au jeu de l'amour-fantaisie, son dialogue avec un des piqueux. Il l'interrogeait sur le pronostic de la chasse. Leurs voisins entendaient passer, dans leur conversation, ces termes spéciaux qui sont le schibboleth de ce seigneurial divertissement. Rien n'a changé de ce vocabulaire, depuis que Jacques du Fouilloux, «escuyer seigneur du dict lieu pays de Gastine en Poitou», dédiait sa Vénerie «au Roy très chrestien Charles neufiesme de ce nom». Molière se moquait déjà, dans une scène célèbre des Fâcheux, de la vanité, d'ailleurs inoffensive, avec laquelle les initiés parlent de ce véritable idiome, qui compte, prétend-on, plus de trois cents mots pour la seule chasse au cerf. Le narrateur de ce récit s'excuse de ne pas rapporter par le menu les propos échangés entre le jeune homme et le vieux veneur, d'abord parce qu'ils étaient fort insignifiants, et, surtout, il serait assuré de commettre un de ces solécismes à faire se retourner dans leurs tombes les Salnove et les Verrier de La Conterie, les d'Youville et les Desgraviers, les classiques de cette littérature[1]. Il n'aurait qu'à parler du bois d'un cerf ou de sa peau, quand les profès dans la dévotion de saint Hubert disent massacre et nappe! Cependant, les chiens, encore attachés, se pressaient les uns contre les autres. Ils palpitaient, ils hurlaient d'attente, après le moment où ils seraient enfin déhardés. Des curieux et des curieuses étaient descendus des voitures, rangées au long de la route. Piétons et cavaliers causaient gaiement, tandis que le prince de La Tour-Enguerrand, pénétré de son importance, allait et venait sur un magnifique irlandais de couleur pie. C'était une de ses excentricités, à cet arbitre de la mode. Il ne montait que des bêtes de cette fantastique robe.—C'était aussi un de ses snobismes. Les bourgeois et les parvenus ne sont pas les seules victimes de ce ridicule. On peut être aussi bien né qu'un Bourbon et ne pas en être exempt, lorsqu'on pense trop à sa maison. La Tour-Enguerrand ne manquait jamais l'occasion de rappeler le motif de ce choix, comme il le fit à Mme Tournade, qui admirait sa bête:

—«C'est une drôle de couleur, n'est-ce pas?... Elle est de tradition dans notre famille, depuis que le maréchal de Turenne, qui ne montait que des juments pie, a donné une de ses bêtes à mon arrière-arrière-arrière-grand-père... Demandez à miss Campbell la peine que son père a eue pour me trouver ce cheval-ci...»

L'aimable maître d'équipage, que son mariage avec la fille du richissime Firmin Nortier[2] n'a empêché, jusqu'ici, ni de corser son budget à coups d'expédients, ni de conter fleurette à toutes les jolies personnes, en fut pour les frais de son sourire et de son salut. Hilda ne parut pas même l'avoir entendu. Il fallut que Corbin, qui ne l'avait pas quittée, répondît pour elle dans le français et avec l'accent que l'on devine:

—«Beau cheval, c'est vrai... Acheté à Dublin au horse show... Très brillant... Du fond... Prend une haie de six pieds...»

Puis, tout bas, en anglais, cette fois:

—«Je vous en supplie, Hilda. Contrôlez-vous... Ne vous donnez pas en spectacle...» Débile traduction du dicton énergique: Don't make a fool of yourself, «ne faites pas une folle de vous-même», par la brutalité duquel le cousin, si soumis, trahissait l'excès de son inquiétude.

—«Vous avez raison,» répondit Hilda à mi-voix et dans la même langue. Elle avait eu le tressaillement d'une personne abîmée dans une hallucination et qu'un rappel soudain réveille à la conscience des choses qui l'entourent. Ce n'était plus Maligny qu'elle regardait ainsi avec des yeux comme hypnotisés. C'était Mlle d'Albiac, qui, visiblement, de son côté, avait remarqué ce regard. Elle s'était penchée sur le garrot de son cheval pour parler à un cavalier d'un certain âge, lequel avait mis pied à terre et desserrait la gourmette de la monture de la jeune fille, avec une privauté toute paternelle. Nul doute qu'elle ne lui eût demandé qui était cette nouvelle venue, dont l'observation trop attentive l'étonnait. Le cavalier qui n'était autre en effet que d'Albiac, avait, à son tour, interrogé son voisin. Tous deux avaient dévisagé Hilda. Le voisin avait dit un nom que le père avait répété à sa fille. Jusque-là, rien que de très naturel. Mais que signifiait le geste d'étonnement, aussitôt réprimé, que Louise ne put s'empêcher d'esquisser? Pourquoi commença-t-elle de tourner sans cesse, elle aussi, ses yeux dans la direction de miss Campbell, avec une curiosité à laquelle sa bonne éducation ne lui permettait pas de céder? Et elle y cédait, cependant. Pourquoi?... Mais pourquoi les yeux de Mme Tournade allaient-ils de l'une à l'autre des deux jeunes filles, épiant, sur leur visage, les émotions infligées à chacune par la présence de l'autre?

Elle ne cessait de les étudier que pour regarder Jules. Il continuait, lui, à causer avec le piqueux,—de son même air heureux de jeune seigneur insouciant, qui se sent un bon cheval entre les genoux, l'allégresse de ses vingt-cinq ans dans tous ses muscles, et qui n'attend que le signal du découplement des chiens pour plonger dans la forêt, avec délices, à la poursuite du cerf que la meute aura fait débucher. La femme de plus de quarante ans aurait dû trouver, dans cette indifférence apparente du jeune homme à l'égard de Louise et de Hilda, une occasion de se réjouir. Puisqu'elle rêvait d'en faire son mari, n'était-ce pas une preuve qu'il n'avait pas de bien vifs sentiments à lui sacrifier? Mais comment ne pas constater qu'il ne semblait pas moins indifférent pour elle?... Etait-ce l'irritation de cette froideur? Etait-ce le secret remords de quelque action indélicate à laquelle la jalousie l'avait entraînée, et dont rougissait son fonds de probité bourgeoise? Etait-ce cette jalousie même? Les silhouettes de ses deux rivales, si fines, si élégantes, lui démontraient trop bien que, dans une lutte avec elles, son argent seul pouvait la faire triompher... Etait-ce encore une appréhension de cette chasse, sur un cheval qu'elle connaissait à peine?... Ou bien y avait-il un peu de ces divers motifs dans son énervement? Toujours est-il que sa voix se fit presque impérieuse et qu'une brusquerie passa dans son geste pour dire à Hilda, en la touchant au bras du pommeau de sa cravache:

—«Quand allons-nous nous mettre en selle, mademoiselle? A quoi pensez-vous?... Veuillez vérifier si les sangles sont solides et si la bête est bien embouchée... Et vite...»

Ces paroles avaient été prononcées assez haut pour que Jules pût distinguer chaque syllabe, s'il avait tendu l'oreille du côté où se tenait sa pauvre fiancée d'un jour, livrée en proie aux brutalités d'une mesquine vengeance. Les mots en étaient bien secs. Le ton était pire. Il signifiait: «Vous n'êtes qu'une salariée, ma petite. C'est moi qui paie et vous allez me servir...» La fière jeune fille, et que ses jolies manières réservées faisaient toujours traiter sur un pied d'égalité, eut un nouveau frisson, mais de révolte. Ses yeux dardèrent, sur l'arrogante richarde, un regard dont l'autre sentit bien le muet reproche. Mais dans quel cœur de femme—et d'homme—la jalousie a-t-elle jamais été une conseillère de pitié ou seulement de justice? Une vilaine joie d'avoir fait mal à l'une, du moins, de ses deux rivales, poussa Mme Tournade à répéter:

—«Vous m'entendez, mademoiselle?...»

—«Je suis prête, madame,» répondit Hilda, avec un visible effort. Elle ne voulait pas «accuser le coup,» comme on dit, dans la langue des gens de sport,—olla podrida, faite de mots empruntés à toutes les espèces d'exercices.—Elle interpella Corbin, qui maniait, lui aussi, sa cravache, et combien nerveusement! Avec quel plaisir il se fût servi de cet instrument de correction, en dépit du célèbre proverbe qu'il ne faut pas frapper une femme, même avec une fleur, pour ajouter une scène à la comédie de son grand compatriote: The Taming of the Shrew[3],—«le Domptement de la Mégère».—Mais de même que, tout à l'heure, son appel à sa cousine avait rendu à celle-ci le sang-froid perdu, cette phrase de Hilda: «Voulez-vous mettre madame en selle, Jack?...» lui rendit son sang-froid à lui. Quand la veuve s'enleva de terre sur les mains unies de l'écuyer, elle ne put pas se douter quelle sauvage envie démangeait ces rudes paumes, où posait la semelle de la fine botte vernie qui boudinait son pied court. Ah! s'il avait pu l'empoigner durement, la jeter à genoux devant cette «salariée», pour qu'elle demandât pardon!... Au lieu de cela, il achevait de rendre à l'insolente les menus services que comportait son métier, avec autant de soin que s'il se fût agi de sa cousine elle-même. Il lui tirait soigneusement la jupe de son amazone. Il lui rajustait son étrivière à une plus exacte mesure. Il lui tendait la rêne de filet, puis celle de mors, promenait quelques minutes le cheval pour qu'il ne s'énervât point, et il laissait Dick mettre en selle la pauvre Hilda. On ne va pas plus loin dans la conscience professionnelle, cette vertu si répandue en Angleterre qu'elle est presque le trait le plus national. Il explique, mieux que toutes les théories de haute politique, l'histoire des triomphes de ce pays, qui, du petit au grand, ne connaît pas l'«à peu près»... Mais, déjà, les valets de limiers étaient revenus. Le prince de La Tour-Enguerrand avait donné le signal de découpler. La meute s'était élancée. Les chevaux partaient à la suite. Les voitures s'ébranlaient. Les trompes commençaient de retentir, emplissant la forêt, par intervalles, de ces airs qui sont un langage, eux aussi. Toute la grâce de la vieille France, toute son élégance légère y vibre encore. Quelle différence avec le brutal cornet à bouquin des Anglais et le grand huchet des Allemands! Le «Lancé», la «Vue», le «Bien allé», le «Volcel' est», le «Débuché», allaient, tour à tour, rallier les chasseurs égarés dans les avenues, les sentiers et les clairières. Mme Tournade et Hilda Campbell s'étaient mises en route au trot modéré de leurs montures, sur ce mot de la jeune Anglaise, non moins consciencieusement professionnelle que son cousin:

—«Nos chevaux seront plus sages, madame, si nous ne les poussons pas tout de suite.»

Corbin, qui ne voulait ni quitter sa cousine, ni pourtant avoir l'air de la surveiller, suivait par derrière, mêlé à un groupe d'autres maquignons de sa connaissance, venus, comme lui, présenter des chevaux. Il était monté sur le Norfolk, lequel avait grand besoin, comme avait dit Bob Campbell, d'être habitué aux trompes et aux chiens, car, depuis que le laisser-courre avait été donné, cet animal montrait une telle inquiétude, que même l'excellent cavalier qu'était John devait éployer tout son art pour le retenir. Le brave garçon ne pouvait donc avoir l'œil aussi constamment qu'il aurait voulu sur les faits et gestes de sa cousine. Mais il devinait son énervement, lui qui savait avec quelle tranquille maîtrise elle montait d'ordinaire, à sa manière crispée de se tenir, aux sursauts qu'elle imprimait à sa monture par des à-coups involontaires, à sa façon saccadée de pencher sa tête à droite et à gauche, en avant et en arrière... Qui épiait-elle avec cette évidente angoisse, sinon Louise d'Albiac et Jules de Maligny, lesquels, en ce moment, galopaient aussi, d'un tout petit galop de départ, dans la même route de forêt? Ils étaient, pourtant, séparés. Louise n'avait auprès d'elle, que son père. Maligny s'attardait à causer avec un de ses camarades, un autre fanatique de la chasse à courre, et ils échangeaient ensemble, tout en s'arrêtant de minute en minute, des phrases qu'un troisième cavalier, un petit coulissier faufilé là et qui montait un carcan de louage, déjà essoufflé, écoutait, bouche bée:

—«...Oui, le valet de limier l'a dit. Ce n'est pas une raison pour que le cerf soit seul. Le sol était sec ce matin, et, quand le sol est sec, le revoir est difficile.»

—«Allons donc! Lathuile se blouser, jamais!... Tiens, écoute ce bien allé. Comme les chiens ont empaumé la voie!...[4]»

—« ...Une brisée! Le cerf a passé par ici. Piquons un peu vers la gauche. La chasse est là...»

Louise d'Albiac, elle, paraissait aussi peu soucieuse que Hilda de savoir si l'infaillible Lathuile avait eu raison de faire rapport d'un dix-cors et d'affirmer que ce dix-cors était seul. «Mon chien et mes yeux ne m'ont jamais trompé...» avait-il répété doctement. Que l'animal fût, au contraire, une «troisième» et une «quatrième» tête, que ses «fumées» fussent en «bousard», en «plateau», en «torches», qu'il se «tardât» ou qu'il ait des «allures longues»[5], qu'importait aux deux jeunes filles?

Elles n'avaient, ni l'une ni l'autre, cette insouciance heureuse que le vieux du Fouilloux a si joliment rendue dans ses vers sur le Blason du Veneur:

Je suis veneur, qui me lève matin,
Prends ma bouteille et l'emplis de bon vin.
Beuvant deux coups en toute dilligence,
Pour cheminer en plus grande assurance
Mettant le traict au col de mon limier,
Pour aux forests le cerf aller chercher,
Et en questant aux cernes des gaignages,
Souvent entends des oiseaux les ramages...[6]

Il n'y avait pas de chants d'oiseaux dans les profondeurs fauves de la forêt touchée par l'automne. Elle en eût été toute pleine, comme au printemps, que leur gazouillis n'eût pas trouvé d'écho dans le cœur de ces deux enfants, si jolies toutes deux, si fines, si éloignées, semblait-il, et pour toujours, l'une de l'autre, par leur condition, et voici qu'un commun sentiment pour un même homme les rapprochait. Voici qu'elles éprouvaient, l'une pour l'autre, cet attrait de curiosité passionnée qu'une rivalité comme celle où elles étaient engagées provoque aussitôt. On a deviné, déjà, que la jeune fille du grand monde avait reçu un avertissement qui lui avait appris l'existence de la pauvre petite écuyère, et de quelle nature. La veille de cette chasse, un billet anonyme lui avait annoncé la présence probable, à Rambouillet, d'une personne à qui M. de Maligny s'intéressait particulièrement.—«Si vous vous imaginez qu'il vous aime, ma petite demoiselle,» disait cette lettre, «vous vous trompez. Il vous joue la comédie comme il la joue à cette fille, qui s'appelle miss Campbell, et dont le père est marchand de chevaux. Renseignez-vous, et vous en apprendrez long sur votre joli monsieur. A bon entendeur, salut.» Est-il nécessaire d'ajouter que la main qui avait tracé, en renversant son écriture, les caractères de cette coupable missive, était celle de l'ancien mannequin? Il y a un proverbe, dans le style énergique cher à du Fouilloux: «La caque sent toujours le hareng.» Mme Tournade n'avait pas eu de calcul précis en commettant cette très vilaine action. Elle avait cédé à l'impulsion de la jalousie, comme tout à l'heure, en donnant des ordres à Hilda sur un ton si impérieux, comme à présent, en la retenant auprès d'elle, de peur qu'elle n'allât du côté de Maligny. Elle avait observé, elle aussi, l'attention fiévreuse de Mlle d'Albiac. Ce signe que sa dénonciation avait mordu tendait toutes les forces de son être. Qu'allait-il résulter de cet éveil et de cette défiance? L'amoureuse trop âgée se le demandait en s'appliquant à pratiquer, dans sa manière de diriger son cheval, tous les préceptes que lui avait donnés le maître de manège chez qui elle avait fréquenté secrètement, cette semaine, afin de se remettre en selle. Pour répondre à cette question, il lui eût fallu connaître la délicatesse de ces deux exquises créatures, celle de Louise et celle de Hilda, si étrangement pareilles d'âme, à travers tant de différences. De même qu'elles étaient, l'une et l'autre, par leur sveltesse et leur énergie, leur goût du danger et leur pureté, des créatures de même type, deux représentantes de cette gracieuse et sauvage lignée des Artémis, deux Dianes,—habillées, chapeautées, bottées à la mode de 1902,—elles avaient, aussi, d'intimes et profondes analogies dans leur manière de sentir. J'ai déjà dit que cette mystérieuse et indéfinissable ressemblance avait été sinon l'excuse, au moins une atténuation de la coupable légèreté avec laquelle Maligny s'était occupé de Louise, si vite après s'être occupé de Hilda. Il avait cherché, deviné, goûté, dans les deux jeunes filles, un même charme et composé de mêmes éléments. Son inconstance avait été une de ces infidélités fidèles, le philtre le plus enivrant pour ces émotifs sans vraie tendresse, pour ces égoïstes tendres que sont les hommes de son espèce. Il ne se doutait pas lui-même du degré auquel descendait cette ressemblance, ni qu'à cet instant où elles le voyaient, l'une et l'autre, cavalcader devant elles, si élégant dans son habit rouge, si peu tourmenté du remords de sa triple intrigue, elles se prononçaient le même monologue, tout bas, presque dans les mêmes termes.

—«Que cette miss Campbell est jolie!» se disait Louise d'Albiac. «Est-il possible que cette infâme lettre m'ait rapporté la vérité?... Mais pourquoi me l'a-t-on écrite à moi?... J'aurais dû la montrer à mon père. Il est un homme, lui, il aurait pu savoir... Je la lui montrerai... Et si ce n'est pas vrai, pourtant? Si l'auteur de cette lettre a voulu seulement m'être pénible, m'indisposer contre M. de Maligny?... Alors, moi, je ferais ce tort à cette jeune fille d'appeler l'attention sur elle? Pour savoir, mon père devrait chercher. Il prononcerait son nom... Je ne dois pas... Mais qui a pu m'écrire cette lettre?... Si c'était cette Mme Tournade?... Quelle idée! Je ne croirai jamais qu'une dame ait commis une pareille vilenie... Pourtant, je me souviens, j'ai vu M. de Maligny bien empressé avec elle, durant notre voyage. Je sais qu'il dîne chez elle, qu'elle l'emmène au théâtre. On m'a raconté qu'il voulait l'épouser... L'épouser? Lui? Une femme si commune?... Dieu! qu'elle monte mal et qu'elle a l'air prétentieux!... Ce n'est pas une raison pour que je la suppose capable d'une infamie. Je ne dois pas non plus. Elle n'a pas plus écrit la lettre qu'il ne l'épousera... Non, non, non.. L'épouser? Comme je comprendrais plutôt qu'il épousât cette miss Campbell! Ce serait une mésalliance, mais si expliquée... Qu'elle est jolie, et fine, et lady, aussi lady que l'autre l'est peu! Si M. de Maligny lui faisait la cour, cependant, comme prétend la lettre?... Alors, pourquoi se serait-il occupé de moi?... Ce serait d'un trop malhonnête homme de mentir ainsi à des jeunes filles... Il n'a pas fait cela non plus. Il ne l'a pas fait... Non, non, non... Mais pourquoi cette miss Campbell me regarde-t-elle, aussitôt qu'elle croit que je ne la regarde pas! Et quand ce n'est pas moi qu'elle regarde, c'est M. de Maligny... Pourquoi?... Elle le connaît, c'est certain. Car il l'a saluée, de loin, quand elle est arrivée, je l'ai bien remarqué... De loin? Pourquoi encore? Mais, s'il lui fait la cour et qu'il veuille me le cacher, c'est tout naturel... Alors, la lettre dirait vrai?... Non, non. Et toujours non... Un instinct m'avertirait. Je serais jalouse. Je l'ai tant été de cette Mme Tournade, sur le bateau et depuis!... Avec cette miss Campbell, c'est le contraire. J'ai éprouvé pour elle, au premier regard, une sympathie. Je l'éprouve maintenant, à cette minute même. Je sens qu'elle ne m'est pas une ennemie... Sa façon de porter la tête, son regard, son expression, tout me plaît d'elle, autant que tout me déplaît de l'autre... C'est un fait qu'elle est charmante... Elle m'a encore regardée. Mais pourquoi? C'est elle, peut-être, qui aime M. de Maligny... Ce serait si naturel... Ah! Qui donc a pu m'écrire cette lettre?...»

—«Que cette Mlle d'Albiac est jolie!...» se disait Hilda. «Est-il possible que Jules hésite entre elle et cette affreuse Mme Tournade?...» Et son mépris d'experte écuyère venant à l'aide de ses rancunes de femme: «Il n'y a qu'à les regarder monter à cheval toutes deux... Quel paquet, celle-ci! Et Mlle d'Albiac, quelle grâce!... J'aurais tant cru que je serais jalouse d'elle, quand je la connaîtrais, comme de l'autre... Comme c'est drôle! Cette jalousie, je ne l'éprouve pas, mais pas du tout... Comme elle porte la tête, avec tant de fierté et d'élégance! Comme elle regarde, avec quels yeux, si fins et qui doivent pouvoir être si tendres, qui sont si sincères!... Oui. Voilà le trait dominant de sa physionomie: la loyauté, la sincérité... Ah! si c'était pour elle que Jules m'avait oubliée, pour elle seule, je souffrirais bien, mais je n'en voudrais ni à lui, ni à elle. J'en suis sûre. Je le sens... Ce serait si naturel, qu'il l'aimât!... Mais, s'il l'aimait, est-ce qu'il se serait occupé de cette autre femme?... Et pourquoi?... Parce qu'elle est riche?...»