LE CADAVRE DE L'OBÉLISQUE N'EST PAS CELUI DE
COXWARD LE BOXEUR
«Décidément, notre ineffable chef de la Sûreté, M. Davaine, et son illustre collaborateur, le grotesque Bobby, n'ont rien de commun avec le légendaire Sherlock-Holmes.
«Nous rappelons au célèbre M. Bobby que les caisses de l'Assistance publique sont situées avenue Victoria, à deux pas de l'Hôtel de Ville.»
Ce fut par la ville un immense éclat de rire.
On ne s'occupait certes plus du crime qui avait été réellement commis, ni de l'assassin, ni de sa victime. Du moment qu'elle ne s'appelait pas Coxward, il semblait que sa mort n'offrit plus aucun intérêt.
Mais quelque chose survivait, c'était le nom de Bobby, Bobby, l'illustrissime, Bobby, l'admirable détective, et ce fut dans les journaux du lendemain matin une ruée de plaisanteries, de blagues féroces.
Des caricatures le flagellaient, sous des apparences plus ou moins folles. On vendait les cartes postales Bobby, Bobby par-ci, Bobby par là. Il était devenu le héros du jour et devant l'hôtel où il demeurait, des groupes se concertaient, hurlant à pleine voix:
—Conspuez Bobby!... Bobby à Charenton, tontaine!...
Ce qui mit le comble à cette excitation générale, c'est que Madame Bobby se fit conduire en voiture aux bureaux du Reporter, passa en coup de vent devant les garçons de bureau, grimpa l'escalier et, ouvrant une porte au hasard, tomba dans la salle de rédaction.
Et sans crier gare, cette femme sèche, grande et maigre, type antique de l'Anglaise à longues dents, habillée comme un chien savant, se jeta sur les rédacteurs, le parapluie en bataille, et distribua des horions à droite et à gauche, taillant et estocadant et risquant fort d'éborgner des adversaires.
Ce ne fut point petite affaire que de maîtriser cette furie qui prétendait venger l'honneur de son mari.
On parvint enfin à s'emparer d'elle et à la remettre aux mains de sergents de ville qui durent la ligoter pour la réduire à l'impuissance, non sans recevoir encore d'assez vigoureux horions.
On la porta au poste où les agents eurent encore à la défendre contre ses excentricités combatives.
Sur l'ordre de la Préfecture, elle passa par le Dépôt, mais fut immédiatement conduite au bureau de M. Lépine.
Fort heureusement, elle s'était un peu calmée et daigna ne pas répondre par des injures à notre haut magistrat. Toujours frémissante, elle expliqua que M. Bobby, citoyen anglais, que Madame Bobby, fille d'Écosse, ne toléreraient pas les outrages dont les journaux français les accablaient, que c'était infâme que d'accuser M. Bobby d'erreur ou de mensonge, qu'il ne s'était jamais trompé et que la tête sur le billot de Marie Stuart, elle jurerait encore que le mort de l'Obélisque était Coxward.
—Mais vous, madame, vous connaissez ce Coxward?
—Pour qui me prenez-vous; est-ce que je fréquente des gens de cette catégorie?
—Alors, comment savez-vous que c'est lui qui....
—M. Bobby l'a dit....
—Très bien! très bien! fit une voix claire, celle de M. Bobby qui venait d'être introduit. Cette réponse est conforme aux enseignements de la raison. La femme doit croire à toute parole de son mari....
—Ah! vous voici, monsieur Bobby, fit le préfet d'un accent assez sec. Vous êtes citoyen anglais: donc vous savez ce que signifient les mots: To keep the peace, gardez la paix. Or, si je ne discute pas vos opinions, j'estime qu'il vous est interdit de faire du scandale pour les affirmer, et, avant de prendre à votre égard une décision qui me peinerait, je vous demande si vous et Madame Bobby vous vous engagez à garder la paix, c'est-à-dire à ne point troubler l'ordre... répondez-moi, je vous prie....
M. Bobby se redressa avec une imposante dignité:
—C'est-à-dire qu'à moi, citoyen de la libre Angleterre, vous voulez imposer cette opinion contraire à la vérité... que Coxward n'est pas Coxward.
—Je n'entends rien vous imposer du tout—si ce n'est de vous tenir tranquille et de n'aller point assaillir les gens chez eux, ainsi qu'a eu tort de le faire la très honorable madame Bobby.
—Madame Bobby, agissant selon sa conscience, ne mérite aucun blâme....
—Donnez-nous au moins votre parole que vous ne recommencerez pas....
—Je m'y refuse....
—Et vous, madame Bobby?
—Je m'y refuse.
—Alors je me vois contraint d'user des droits que la loi me confère... vous allez rentrer à votre hôtel, vous, monsieur Bobby, et faire vos préparatifs de départ... le train de Calais part à huit heures... vous trouverez Madame Bobby à la gare du Nord, et, signification vous étant faite d'un arrêt d'expulsion, vous vous embarquerez incontinent pour l'Angleterre.
—C'est bon, fit noblement M. Bobby, cela n'empêchera pas que Coxward ne soit Coxward.
Et, le soir même, Bobby et son irascible épouse quittaient Paris.
L'affaire était-elle terminée et le dossier serait-il classé?
On eût été bien surpris—et surtout épouvanté—si on avait pu prévoir les effroyables événements que devait entraîner à sa suite le crime de l'Obélisque.
DEUXIÈME PARTIE
CHIMISTE DÉTECTIVE & REPORTER
I
LE CARNET DE M. BOBBY
Ceci se passe à Londres.
M. Bobby est seul dans le petit parloir du cottage qu'il occupe depuis vingt ans, au coin d'Islington Gardens.
Madame Bobby est absente.
Il a ouvert un tiroir du petit secrétaire, épave du mobilier paternel, et en a tiré un cahier relié de cuir, fermé par une serrure d'acier.
Ceci est le journal de sa vie, tenu au courant depuis son enfance—sept ans—sans que jamais, selon le principe du poète, aucun jour se soit passé qu'il n'y ait inscrit au moins une ligne. Nulla dies sine linea.
M. Bobby est mélancolique, mais ses lèvres serrées et son menton dur témoignent d'une volonté que rien ne fait fléchir.
Il a posé le carnet sur la tablette, a fait jouer le ressort. Il feuillette, remonte en arrière et enfin relit.
—Moi, citoyen anglais, né dans la ville de Londres, cockney pur sang, ayant entendu les cloches de Bow-Church mêler leur son grave à mes premiers vagissements...[1] j'ai été expulsé de France et je n'ai pu résister. Me pardonnent mes aïeux d'Azincourt!
«Mais la Providence, à laquelle nul ne résiste, avait décidé que son fidèle serviteur n'aurait point, par cet affront, épuisé la coupe d'amertume.
«Dès le lendemain de mon retour en mes pénates, une convocation, dont la sécheresse ne me promettait rien de bon, m'appelait à Scotland Yard où je fus reçu par M. Sewingthrow, mon chef direct.
«Encouragé par la fermeté de Suzan—c'est-à-dire de Madame Bobby—je me présentai, en homme sûr de la bonté de sa cause.
«Mais que valent les mérites affirmés d'un homme, en face de la calomnie, et de ce que j'oserais appeler l'inintelligence.
«Il me fut reproché de m'être mêlé, dans un pays ami, de détails qui ne me regardaient pas, d'avoir attiré sur moi et sur l'Angleterre, l'attention malveillante des foules, et—considération qui me fut plus pénible que toute autre—d'avoir rendu la police britannique ridicule et suspecte d'incohérence.
«En vain je m'expliquai. J'exposai les principes qui avaient été mes guides—l'amour de la vérité, le désir d'être utile—en vain je rappelai les enseignements moraux et religieux que je m'étais efforcé de mettre en pratique.
«Evidemment j'étais condamné d'avance. Aucun de mes arguments ne produisit l'effet sur lequel j'étais en droit de compter; et, finalement, je fus informé que j'étais suspendu de mes fonctions jusqu'à nouvel ordre.
«Il ne me restait qu'à m'incliner, ce qui fut fait.
«En quelques paroles dont j'eus lieu d'être satisfait, et qui ne furent pas sans éloquence, je protestai respectueusement contra la mesure qui me frappait.
«—Monsieur Sewingthrow, dis-je en manière de conclusion, le sang des martyrs, tombant sur la terre, a fait lever une moisson de vérité: sans que, dans mon humilité, il me convienne de me comparer à ces saints précurseurs, permettez-moi d'affirmer que l'erreur dont je suis la triste victime aura peut-être un contre-coup regrettable sur la moralité publique.
«Mon chef, déconcerté, s'en tira par une phrase que je catalogue dans la série des outrages immérités.
«—Vous êtes un imbécile, me dit-il. Tenez-vous tranquille, et attendez les événements.
«Et je suis rentré chez moi, heureux de déverser dans le sein de ma compagne, l'amertume dont mon cœur était gonflé.
«—Monsieur Bobby, me dit cette femme remarquable, l'affront dont vous êtes l'objet, retombe sur moi. J'attendrai que vous nous réhabilitiez tous les deux.
«Ces paroles me dictaient mon devoir. Il me fallait désormais consacrer ma vie à la recherche de cette vérité, à savoir que Coxward, assassiné à Paris, le 2 avril, se trouvait cependant à Londres quelques heures auparavant.
«Car ici, je dois faire un aveu. J'avais pris connaissance du journal où sa présence dans la nuit du 1er au 2 avril était relatée, et j'ai trop le respect de la presse de mon pays pour avoir mis un seul instant en doute cette affirmation, qui, émanée du journalisme français, m'eût paru plus que suspecte.
«Et je ne fus pas surpris lorsque, dès le lendemain, ayant repris pour mon compte l'enquête naguère menée par mes critiques, j'acquis la certitude que les témoins consultés avaient dit la vérité. Ils avaient assisté au match de boxe dans lequel Coxward s'était disqualifié.
«C'était sous un uppercut au menton qu'il avait chancelé, essayant d'abord un clinch, mais définitivement abattu par un left qui l'avait jeté à terre. On imputait à la lâcheté sa promptitude à proclamer sa défaite. Mais, tous détails recueillis, il m'apparut que Coxward avait un plan spécial, qui était de ménager ses forces pour réaliser le méfait qu'il méditait, c'est-à-dire le vol dont, un instant après, il allait se rendre coupable.
«Mes précisions se sont établies de la façon la plus nette.
«Il était une heure moins cinq minutes lorsque Coxward—très vivant et parfaitement alerte—avait sauté par la fenêtre, au rez-de-chaussée du Shadows-Bar, et s'était enfui, poursuivi par la meute furieuse de ses adversaires.
«Que Coxward fût un voleur, la chose n'était pas pour m'émouvoir, son caractère étant établi de longue date. Rien dans cette aventure n'était contraire à la vraisemblance. Ces témoins n'avaient pu se tromper sur son identité, car il leur était connu depuis longtemps, comme à moi-même, qui, plusieurs fois, avais fait peser sur lui la main de justice.
«Or, depuis le moment où Coxward, harcelé, avait disparu à quelque distance de Highbury Crescent, avait-il reparu? Non. Nul n'avait entendu parler de lui. Les nombreuses tavernes où il fréquentait d'ordinaire n'avaient pas eu l'honneur de sa visite, et je dois ajouter que, rompant avec toutes mes délicatesses ordinaires, j'en vins à m'abaisser jusqu'à rechercher une certaine Bessie Bell, fille de mœurs blâmables, avec laquelle il entretenait d'inqualifiables relations, et que, l'ayant retrouvée, et malgré la répulsion que m'inspirent ces créatures—surtout lorsque je ne suis pas en service commandé—je l'interrogeai et appris d'elle qu'elle n'avait plus reçu sa visite, circonstance dont elle se souciait peu d'ailleurs, ainsi qu'elle me l'affirma cyniquement.
«Donc, le fait était établi. Pour quiconque, il semblait que Coxward avait quitté Londres ou peut-être était mort. J'avais constaté que dans tous les milieux de bas sport, et Dieu sait s'ils sont nombreux, il était resté invisible. L'hypothèse de la mort subite était la plus plausible, bien entendu pour tout autre que pour moi. Mais j'agis comme si elle avait été possible. Un mort laisse des traces, on l'enterre, on le jette à l'eau ou on le brûle, comme chez les Hindous.
«Pas le moindre vestige de son cadavre.
«Donc, et je tiens à établir le fait à l'appui de ma propre conviction, Coxward était vivant, parce que rien n'établit le contraire et que je l'ai vu, à la Morgue de Paris.
«D'où cette question:
«Qu'a fait Coxward depuis le moment où on l'a perdu de vue à Londres, aux abords de Highbury Crescent, jusqu'à l'heure où on l'a trouvé—lui et non pas un autre—accroché à la grille de l'Obélisque?
«Cherchez et vous trouverez, a dit le Seigneur.
«Je chercherai.»
Le carnet de M. Bobby relatait soigneusement les péripéties de l'enquête minutieuse à laquelle il s'était livré, partant de ce point que, d'après des informations soigneusement recueillies, Coxward, au moment du match et de la scène du vol, était prodigieusement ivre et par conséquent n'était pas susceptible de fournir une très longue traite.
Il avait donc méthodiquement étudié, une à une, toutes les rues, ruelles, lanes qui environnent Highbury Crescent, s'introduisant même chez les particuliers sous des prétextes plus ou moins spécieux, essuyant philosophiquement des rebuffades, mais impassible et inébranlable.
Le cercle de ses recherches se resserrant toujours, il en était arrivé à remarquer, dans Corsica-street, voie encore nouvelle, tracée en plein champ et où les constructions sont des plus rares, une maison singulière, un pavillon dont les fenêtres et les volets étaient toujours hermétiquement clos.
Un mur assez élevé entourait la propriété qui, au premier coup d'œil, semblait inhabitée.
Naturellement, M. Bobby n'avait pas manqué de chercher à s'introduire dans cette maison, assez mystérieuse en somme, et dont la physionomie était faite pour piquer la curiosité.
Lisons, par-dessus son épaule, les indications de son carnet.
«Tout autre que moi se lasserait devant la difficulté de la tâche que je me suis fixée. Nulle trace de Coxward. Je suis certain—je dis certain—qu'il n'a pénétré dans aucune des maisons aux environs de Highbury Crescent—je les ai visitées toutes, moins une.
«Bien entendu, je me suis présenté à la porte de cette dernière et, marteau ou sonnette, j'ai employé tous les moyens en usage pour obtenir mon introduction. Peine perdue. Mes appels sont restés inentendus ou très probablement les habitants, ou du moins l'habitant, de cette demeure se refuse par principe à accueillir tout visiteur.
«J'ai pris des renseignements aux alentours, mais là encore, ma curiosité est restée insatisfaite, ou du moins ce que j'ai pu apprendre n'a fait que la surexciter.
«Cette maison appartient à un certain sir Athel Random, descendant, paraît-il, d'une des plus vieilles familles londoniennes. Ce personnage a acquis la propriété dont il s'agit à un prix assez élevé, immédiatement soldé comme on dit, cash on counter.
«Il s'occupe de recherches chimiques, aussi de mécanique. Du moins on le suppose, d'après les indications que portaient d'énormes caisses amenées par des camionneurs, lors de son emménagement. Il vit seul, sans domestiques, et, chose inouïe, jamais fournisseur n'a été vu lui apportant des provisions de bouche.
«Il sort très rarement, dans une automobile de forme assez bizarre, de si petites dimensions qu'on ne peut comprendre en quelle partie peut bien être logé le moteur. Ce véhicule roule avec une rapidité exceptionnelle. Mais, à ce sujet, je n'ai pu recueillir que peu de détails.
«Un bruit a couru que, naguère, il habitait Kilburn, près de Brondesbury station. Une nuit, la maison aurait sauté, et Sir Athel aurait dû payer une indemnité considérable tant au propriétaire qu'aux voisins. J'ai vérifié le fait qui est exact.
«Un fou, disent les uns; un magicien, disent les autres.
«Pendant les premiers temps de son séjour à Highbury, on le taxait de complicité avec les anarchistes, propagandistes par le fait.
«On parle aussi—mais d'une façon encore plus vague—d'un projet de mariage entre sir Athel Random et Mary Redmore, fille d'un riche propriétaire des environs. Mais, subitement, les pourparlers auraient été rompus, on ne sait pour quelle cause. Ceci ne s'appuie que sur des racontars de domestiques, sur ces papotages sans consistance que les Français appellent des potins.
«Il semble qu'il n'existe, qu'il ne puisse exister aucune relation entre l'existence de ce mystérieux personnage et la disparition de Coxward. Pourtant il ne faut rien négliger....
«Dix jours plus tard. Peut-être une lueur dans la nuit. Devant les difficultés que je rencontrais à m'introduire chez sir Random, j'ai tourné mes batteries d'un autre côté... il ne m'a pas été très difficile de découvrir le manor de Jedediah Redmore, qui possède une grande fortune et s'est érigé un véritable château, auprès de Newington Park.
«Les millions qu'il possède auraient été acquis dans le commerce des produits chimiques. La maison Redmore—Blackwith successeurs—est encore une des plus considérables de la Cité.
«Il est veuf et a une fille, Mary, à laquelle il porte une affection passionnée. Les renseignements pris dans son entourage ont confirmé les informations vagues que j'avais recueillies. En effet, Sir Athel, qui avait fait la connaissance de M. Redmore comme acheteur de produits chimiques, était devenu le familier de la maison et peu à peu une sympathie du meilleur aloi s'était établie entre lui et la jeune fille. Les qualités de naissance, d'éducation, de fortune étant des plus satisfaisantes, M. Redmore n'avait élevé aucune objection contre le choix de sa fille et le mariage avait été fixé à l'été prochain, vers juin ou juillet.
«Subitement et sans qu'on pût même supposer les motifs de ce revirement, tout avait été rompu. Je suis parvenu à savoir seulement qu'un matin sir Athel était accouru chez M. Redmore, pâle, défait, ayant l'allure d'un fou, qu'il avait été introduit auprès de miss Mary, qu'un entretien assez long avait eu lieu, troublé par les éclats d'une voix désespérée qui était celle de sir Athel et qu'enfin il était reparti, le visage couvert de larmes, les traits convulsés et que depuis lors il n'avait pas reparu au château.
«Miss Mary, malgré la retenue imposée aux jeunes filles, n'avait pu dissimuler le profond chagrin qui s'était emparé d'elle et, depuis lors, elle portait des habits de deuil....
«Certes, moi, Bobby, à qui le sentimentalisme est parfaitement étranger et préoccupé de soucis autrement importants que d'une aventure amoureuse, je n'aurais peut-être prêté à ces faits qu'une attention très superficielle, si un détail ne m'avait frappé.
«Du wattman de M. Redmore, avec lequel j'ai eu une longue causerie au cabaret du King's Arms—dont le whisky est à recommander—j'ai appris....
«Que la visite de rupture, faite par Sir Athel, datait DU 2 AVRIL DERNIER, A 9 HEURES DU MATIN....
«Et pourquoi ne serait-ce pas une lueur dans la nuit?»
II
OÙ LA LUEUR GRANDIT
Avec un aplomb que justifiait sa fonction de détective—pour le moment honoraire—M. Bobby s'était présenté au château Redmore, demandant carrément à être introduit auprès de Miss Redmore.
À sa grande surprise, il avait été immédiatement reçu et conduit dans une sorte de bibliothèque où il avait été invité à attendre.
Un assez long temps s'était écoulé: mais M. Bobby avait fait de la patience sa règle de conduite, quitte à ne la point respecter lorsqu'elle apportait quelque gêne à ses desseins.
Enfin une porte s'était ouverte, et un personnage était entré.
Une sorte de géant, aux épaules énormes, roux de cheveux et de barbe, avec lunettes d'or. Gros ventre, jambes longues, pieds de roi sinon d'empereur.
M. Bobby n'avait pas hésité une seconde à reconnaître en lui M. Jedediah Redmore. Cette carrure de millionnaire ne pouvait le tromper.
Et, en effet, c'était bien M. Redmore qui, d'une voix un peu rude, mais adoucie par la courtoisie, demanda à l'intrus ce qui lui valait l'honneur de sa visite.
Malgré sa force de caractère, M. Bobby hésita un moment à répondre: il eût mieux aimé se trouver en face d'une jeune fille qu'il eût plus facilement dominée de toute la hauteur de son intelligence.
Mais ce trouble fut court:
—Monsieur Redmore, dit-il, j'ai pour principe que la franchise est encore la seule façon d'arriver à son but.
«Je n'ai aucune raison plausible, palpable, pour me présenter devant vous.
—Alors? fit M. Redmore d'un ton moins cordial.
—Cependant, si je suis venu, c'est qu'évidemment j'ai des raisons—que je qualifierai de subtiles, de délicates—et je vous prie de me prêter quelques minutes d'attention.
Sur un signe d'acquiescement ennuyé, Bobby reprit:
—Quelques questions tout d'abord... si elles vous paraissent déplacées, je vous supplie tout d'abord de me pardonner, car je n'agis qu'avec d'excellentes intentions....
—Cher monsieur, interrompit M. Redmore, si dans cinq minutes vous ne m'avez pas expliqué ce que vous venez faire chez moi, je vous prends à la cravate et je vous jette par la fenêtre!...
Bobby eut un sourire exquis:
—Cinq minutes me suffisent, fit-il. Auriez-vous l'extrême complaisance de me dire si vous êtes en relations avec un certain sir Athel Random, de Corsica-street, Highbury....
De rouge qu'il était, Redmore était devenu cramoisi:
—Ah! vous venez de la part de ce misérable! s'écria-t-il. Eh bien, vous en serez pour votre démarche, sir! Mettez-vous dans la direction de la porte, que je vous y lance....
—Les cinq minutes ne sont pas écoulées et je me fie à votre parole de gentleman. Donc ce nom vous est connu puisqu'il vous exaspère. Je continue. Est-ce vers le 2 avril dans la matinée que se passa ici certaine scène qui a mis fin à des relations jusque-là assez amicales?...
—Oui, Sir. Le 2 avril. Je n'ai aucune raison pour le cacher. Mais, by Gob! qu'est-ce que cela peut vous faire?...
—Croyez bien que je n'obéis pas à une vaine curiosité... je ne veux pas m'immiscer dans vos affaires privées. Mais à cette même date, il s'est passé une autre scène qui, je ne sais quel instinct me le dit, n'est pas sans quelque lien avec celle d'ici.
—Une scène!... Quoi? Où?
—À Paris, répondit gracieusement M. Bobby.
M. Redmore faisait de visibles efforts pour se contenir. Mais à ce mot de Paris, tout son sang-froid l'abandonna. Et, convaincu qu'on se moquait de lui de la façon la plus outrageante, il accabla ce doux M. Bobby d'épithètes peu cordiales et, finalement, lui ordonna de sortir.
Mais Bobby, voyant la partie perdue de ce côté, risqua le tout pour le tout et cria à pleine voix:
—Si Miss Mary Redmore daignait m'entendre, nous arriverions à sauver sir Athel Random....
Et l'idée était ingénieuse, car la porte s'ouvrit instantanément et Miss Mary parut.
Ah! la délicieuse enfant! Vingt ans, potelée, rose, avec un délicieux ébouriffement de cheveux blonds qui lui faisaient une auréole.
—Qu'y a-t-il, papa? demanda-t-elle vivement, et qui donc a prononcé le nom de....
Elle rougit vivement, s'apercevant enfin de la présence de Bobby, qui, incliné, gentleman jusqu'aux bouts de ses bottines, témoignait de son respect pour la beauté.
--- C'est cet imbécile, répondit Redmore, qui vient me débiter je ne sais quelles sottises... il parle de la matinée du 2 avril... cette date que nous devons oublier à jamais....
Miss Mary, d'un mouvement fort gentil, avait porté la main à son cœur, comme si cette date l'y avait frappé.
—Papa, dit-elle, si pénible que soit toute allusion à ce jour malheureux, oubliez-vous que j'ai le plus grand intérêt (elle appuyait sur les mots) à savoir ce qui s'est passé chez la personne dont il s'agit—et par là démêler les motifs d'une aussi horrible aventure.—Si vous le permettez, j'aimerais à interroger moi-même monsieur?...
—Bobby, fit notre homme pour répondre à l'interrogation.
M. Redmore regrettait vivement de n'avoir pas plus tôt expédié l'importun par la fenêtre; mais la voix de sa fille était si douce et remuait si délicieusement ses fibres paternelles, que, ne se sentant pas de force à lui rien refuser, il tourna brusquement sur ses talons et sortit.
Première victoire de Bobby.
—Parlez, monsieur, lui dit vivement Miss Mary. Que savez-vous de sir Athel?...
—Rien, hélas! jusqu'à présent, miss. Mais comme j'avais l'honneur de le dire à votre respectable père, je suis un homme d'intuition, de flair et j'ai la conviction qu'avec un peu d'aide j'arriverais à percer un redoutable mystère—qui, peut-être, vous intéresse autant que moi....
—Vos paroles sont bien obscures. Connaissez-vous sir Athel?
—J'ai fait l'impossible pour parvenir jusqu'à lui... mais, je n'ai pas réussi....
—Mais quelles relations existent entre vous et lui?
—Aucune jusqu'à présent. Voyons, miss! écoutez-moi quelques instants, je vous en prie. Le 2 avril au matin, sir Athel s'est-il, oui ou non, présenté chez vous, pâle, en désordre, avec les allures d'un fou et n'a-t-il pas proféré des paroles qui vous ont à la fois surprise et désolée?...
—Cela est vrai!
—Oserais-je vous demander, miss, quelles furent ces paroles... ou tout au moins en est-il que vous consentiez à me répéter?...
La jeune fille hésita un instant.
Elle regarda Bobby et elle eut la notion qu'il avait visage d'honnête homme.
—Sir Athel, que j'avais vu deux jours auparavant, affable, bon, confiant en l'avenir que—je le dis sans honte—je devais partager avec lui, s'est présenté ici, le 2 avril, à neuf heures du matin, livide, les traits tirés, méconnaissable... et alors, comme je le pressais de questions, il m'a dit qu'il était déshonoré... qu'il avait commis un crime horrible... lui! lui, si loyal!... qu'il ne pouvait exiger de moi l'accomplissement de la promesse échangée entre nous... que je ne pouvais pas, que je ne devais pas enchaîner ma vie à celle d'un coupable! que sais-je encore! Les paroles entrecoupées, les sanglots qui les ponctuaient, tout m'épouvantait... je le suppliai de s'expliquer plus clairement... lui affirmant que même s'il avait commis quelque imprudence, je lui pardonnerais... je l'aiderais à la réparer... soudain, il s'est enfui... et depuis lors il n'est plus revenu....
Et elle fondit en larmes en cachant sa tête dans ses mains.
Bobby avait écouté attentivement:
—Vous n'avez jamais remarqué chez sir Athel quelque dérangement d'esprit....
—Jamais!... Certes, il était souvent préoccupé. Je savais qu'il consacrait toute sa vie, toute son intelligence à la réalisation d'une invention nouvelle qu'il a parfois essayé de m'expliquer... mais, malgré toute l'attention que je prêtais à ses paroles, mon ignorance en matières scientifiques ne me permettait pas de suivre son raisonnement....
—Dans quel ordre d'idées étaient dirigées ses recherches?...
—Il m'a dit une fois que s'il parvenait au bout de ses efforts, les ballons dirigeables, les aéroplanes ne seraient plus que des jouets d'enfant... et qu'il se ferait fort d'aller de Londres à New-York en deux heures....
M. Bobby bondit sur ses pieds et, obéissant à une force supérieure à sa volonté, esquissa un pas de gigue, en chantonnant un vieux refrain de minstrel nègre.
Buffalo girls
Wont ye come out to night... etc.[2]
—Eh bien, sir! devenez-vous fou vous-même! s'écria Miss Mary, un peu inquiète.
M. Bobby retomba d'aplomb, au port d'armes.
—Excusez-moi, miss. Je ne suis pas fou et je n'ai eu nulle intention de vous offenser.... Mais ce que vous venez de me dire!... Si vous pouviez savoir!... En deux heures, mille lieues!... Mais alors de Londres à Paris... 350 kilomètres... une misère! Dix minutes peut-être!... et alors Coxward!... oui, évidemment!... le lien existe... il existe!...
—Je ne vous comprends pas....
—Mais moi non plus! répliqua Bobby. Mais l'intuition fonctionne... le flair opère!...
Il s'arrêta tout à coup, puis, de sa voix redevenue correcte:
—Miss Mary Redmore, dit-il, il faut absolument que je voie sir Athel. Je vous affirme, sur ma parole de citoyen anglais, pur Cockney de Londres, que, dans toute cette affaire, je n'ai que des vues parfaitement honorables, j'ajouterai que, touché par votre situation personnelle,—je suis marié, miss, et je sais ce que c'est que l'affection d'une femme pour l'homme qu'elle a choisi,—je suis tout prêt à vous aider à réparer, s'il est possible, les conséquences de la matinée du 2 avril... aidez-moi à voir sir Athel... et je le ramène à vos pieds....
—Ah! si vous pouviez accomplir ce miracle....
—Hé! hé! à vous regarder, miss, il ne m'apparaît pas que le miracle soit irréalisable... je suis certain que ce n'est pas de gaieté de cœur que sir Athel a renoncé au bonheur d'être votre époux... il a dû éclater, dans sa vie, une catastrophe que je pressens, que je devine, mais que je ne puis définir... et dont peut-être j'arriverai à pallier les effets....
—Que je suis heureuse de vous entendre.... Hélas! je perdais tout espoir, et je ne sais pourquoi...; mais j'ai confiance en vous....
—Alors, répondez à ma question.... Vous est-il possible de m'obtenir une entrevue avec sir Athel?...
—Je ne sais que vous dire.... Déjà, faisant litière de tout amour-propre, je lui ai écrit... il ne m'a pas répondu....
—Mais vos lettres lui sont parvenues?...
—J'en suis sûr. C'est ma gouvernante elle-même qui les a jetées dans sa boîte....
—Et qui pourrait en jeter une nouvelle!
—Oui.
M. Bobby se frappa le front.
—Écrivez, miss, écrivez. Dites à sir Athel que vous le suppliez de recevoir un gentleman qui se présentera aujourd'hui même, à cinq heures.
Il s'interrompit, puis avec un geste décidé:
—Allons-y! (Go on!) Qui ne risque rien n'a rien.
Puis reprenant sa dictée:
—...et qui désire vous entretenir au sujet du personnage dont la photographie est ci-jointe....
Il tira de sa poche une photographie, et Miss Mary, obéissante, l'introduisit dans l'enveloppe.
C'était celle de Coxward....
III
DEUX VISITES AU LIEU D'UNE
A cinq heures moins le quart—heure précise—quelqu'un sonnait à la porte de Sir Athel Random.
Cette porte tournait brusquement sur ses gonds.
Un homme, d'assez haute taille, jeune, très pâle, présentant le type de l'Anglais moderne, les cheveux noirs bien séparés par une raie impeccable, les moustaches tombant à la celtique des deux côtés des lèvres, se profilait dans le cadre de chêne.
Voyant un étranger devant lui:
—J'ai bien reçu la lettre de Miss Mary Redmore, dit Sir Athel Random d'une voix un peu traînante, vous êtes le bienvenu, monsieur, entrez....
Le visiteur, sans hésitation, obéit à l'invitation qui lui était adressée.
Sir Athel, le précédant, traversa une petite cour, au fond de laquelle se dressait un bâtiment, en rez-de-chaussée, qui avait des apparences d'atelier.
Il ouvrit une autre porte, dans la partie gauche du bâtiment, s'effaça et, d'un geste courtois, invita l'autre à pénétrer dans la pièce.
C'était une sorte de cabinet, vitré, très clair, avec au milieu une longue table chargée d'instruments de physique et de chimie, depuis le baromètre enregistreur jusqu'à la cornue à doubles tubulures, aussi de papiers nombreux et de graphiques étalés.
Sir Athel désigna un siège à l'arrivant, s'assit lui-même.
Ce jeune Anglais—qu'on était bien près de taxer de folie—était un beau garçon de vingt-cinq ans à peu près.
Sous un front élevé et bombé, des yeux—légèrement enfoncés dans les orbites—brûlaient d'intelligence et peut-être aussi d'une fièvre interne, combattue par la volonté. La bouche était ferme, charnue, vigoureuse.
L'ensemble dénonçait une nature énergique et courageuse.
Le nouveau venu était de forte carrure, le visage assez maigre barré d'une moustache dont les pointes s'effilaient cosmétiquement, cinquante ans, les cheveux grisonnants taillés en brosse.
La mise était correcte, le chapeau—qu'il avait retiré—se trouvait à l'arrivée un peu trop penché sur le côté; la main, solide et velue, tenait une canne qui pour un peu aurait concouru victorieusement pour le diplôme de gourdin.
Comme Sir Athel le considérait un instant avant de lui adresser la parole, l'autre—qui n'était pas M. Bobby—tira de sa poche un carnet, de ce carnet une carte de visite qu'il présenta. Sir Athel la prit et lut:
—Arthur de Labergère—avec dans le coin, en bas à gauche, un mot raturé au-dessus duquel on lisait, écrite à la plume, cette annotation:—Le Nouvelliste—Paris.
Sir Athel ne broncha pas. Labergère dit alors:
—Monsieur, je suis journaliste. Chef du reportage au Nouvelliste de Paris, naguère attaché au Reporter que j'ai quitté à la suite de péripéties qui ne vous intéresseraient nullement et je viens vous prier, de m'accorder quelques minutes d'entretien....
—C'est bien vous dont la visite m'a été annoncée par Miss Redmore.
Labergère s'inclina—à la muette—ce qui n'était pas compromettant.
—Et vous venez pour m'entretenir de l'homme dont la photographie m'a été adressée, dans la lettre même qui m'avisait de votre visite....
Si maître de lui que fût le reporter en chef—du Nouvelliste—qui auparavant faisait partie de la rédaction du Reporter et n'avait quitté ce dernier journal pour aller chez son concurrent qu'à la suite de circonstances très simples dont nous dirons un mot tout à l'heure,—Labergère, disons-nous, eut un léger mouvement de surprise.
Il était parti de Paris le matin même et ignorait totalement qu'une Miss dont le nom lui était parfaitement inconnu eût annoncé sa visite... quant à la photographie dont il lui était parlé, il n'en savait pas davantage.
—Monsieur, dit-il, j'ai la certitude qu'il suffira d'un mot pour vous démontrer l'intérêt de ma démarche, et pour vous et pour moi. Laissez-moi d'abord vous dire que le journal que je représente compte un million de lecteurs, ce qui vous indique la notoriété dont il jouit en France et à l'étranger....
—Je ne lis jamais de journaux, dit doucement Sir Athel.
—Je le regrette, monsieur, car la presse est la grande éducatrice du monde... passons! Seriez-vous assez aimable pour répondre à cette seule et unique question:—- Vous êtes bien Sir Athel Random, de Highbury, London.
—Tel est, en effet, mon nom... mais avant que vous poursuiviez votre interrogatoire, permettez-moi à mon tour de vous poser aussi une question. Oui ou non, êtes-vous l'homme qui m'a été annoncé par Miss Mary Redmore....
—Mais, je vous affirme....
—Avez-vous quelques renseignements à me donner sur l'homme dont la photographie m'a été adressée... et que voici....
Et très froid, très maître de lui, Sir Athel présenta à Labergère la photographie glissée par la jeune fille dans la lettre dont Bobby lui avait dicté la teneur....
Rappelons maintenant que Labergère était attaché au Reporter pendant l'incident Coxward-Bobby, à Paris: son enquête, à Londres, avec l'aide du solicitor Edwin Battleworth, avait abouti à la constatation de l'existence de Coxward, à Londres, dans la nuit du 1er au 2 avril, et grâce aux preuves qu'il avait recueillies, la victoire du Reporter sur son concurrent le Nouvelliste avait été complète et humiliante pour son rival.
C'est alors que, quoique très largement rémunéré par le Reporter, Labergère—qui faisait passer les affaires avant le sentiment—était allé trouver le directeur du Nouvelliste et lui avait offert moyennant rétribution supérieure à ce qu'il pouvait espérer du Reporter, d'employer tous ses talents d'enquêteur à infliger audit Reporter une revanche dont celui-ci supporterait à son tour tous les inconvénients.
C'était d'une délicatesse discutable, mais il convient d'accepter les mœurs de certains milieux pour ce qu'elles valent et de ne point monter sur les chevaux, beaucoup trop grands, de la simple probité.
Or la spécialité de Labergère—dont la capacité était indéniable et reconnue par tous—c'était de se tenir au courant des moindres incidents et d'un détail, en apparence insignifiant, de faire jaillir des conséquences inattendues.
D'ailleurs homme d'une indomptable énergie et d'un courage à toute épreuve, et prêt à toute action même généreuse, du moment qu'il y trouvait son intérêt.
Donc Sir Athel lui mettait sous les yeux la photographie en question, sans pensée de défiance d'ailleurs: Miss Mary n'ayant pas écrit le nom du visiteur annoncé, pourquoi ne s'appellerait-il pas Labergère?
Celui-ci regarda le portrait: or, il faut se rappeler qu'il n'avait vu le personnage qu'à l'état de cadavre horriblement mutilé, les yeux convulsés, la mâchoire brisée, bref, fort peu semblable à cette photographie d'homme vivant, avec sa physionomie de brute active et batailleuse.
Et malgré lui, obéissant à un sentiment de sincérité—regrettable dans la spécialité de sa profession—il répondit:
—Je ne le connais pas....
—En ce cas, monsieur, dit Sir Athel en se levant, je n'ai point à engager de relations avec vous et je vous prie....
La phrase fut coupée par un formidable coup de sonnette venant de l'intérieur.
Sir Athel saisit Labergère par le poignet; et d'honneur, cet Anglais d'apparence frêle était d'une force peu ordinaire. Car sous la pression, il força Labergère à se lever, le poussa vers la porte de la pièce, puis dehors, lui fit traverser la cour, ouvrit la porte extérieure et s'apprêtait à le jeter dehors, quand un double cri retentit:
—Monsieur Bobby!
—Un homme du Reporter!...
Bobby avait reconnu du premier coup d'œil le rédacteur du journal qui l'avait si férocement raillé et, les poings en avant, il se disposait à lui marteler la figure d'un swing de choix, quand, voyant Sir Athel, il reprit son sang-froid et avec sa correction reconquise, lui dit en s'inclinant:
—De la part de miss Redmore....
Surpris par l'intervention de ce tiers qui prononçait le: Sésame, ouvre-toi! qu'il attendait, sir Athel avait lâché Labergère qui, assez penaud de l'aventure, s'accotait au chambranle de la porte.
Lui aussi avait reconnu Bobby et se sentait fort marri de cette apparition inattendue.
Bobby avait passé devant lui, avec une arrogance non dissimulée.
—Vous avez bien reçu la photographie? demanda Bobby à Sir Athel.
—C'est donc bien vous que j'attends....
—Yes, sir!... quant à celui-ci, je me demande à quel propos je le trouve sur le seuil de votre porte... en tout cas, je sais que c'est un méchant homme et un traître... et je vous engage à le jeter dehors....
—Ah mais! dites donc! vous savez que vous commencez à m'échauffer les oreilles, s'écria Labergère.
—Monsieur, dit froidement Sir Athel, je vous prie de garder la paix. Je ne vous connais pas et n'ai aucun désir de vous connaître.... Vous avez cherché à vous introduire frauduleusement chez moi... je ne sais pour quel motif... et je vous invite à vous retirer....
—Soit! fit Labergère qui avait replanté son chapeau sur sa tête, en une attitude de casseur d'assiettes, vous m'avez présenté une photographie... que je n'ai pas reconnue... moi je vous présente ceci et j'espère que vous le reconnaissez....
Il avait brusquement déboutonné son veston et de la pochette de son portefeuille avait extrait une feuille de papier maculée, à demi déchirée, qui laissait voir un en-tête commercial et quelques lignes d'écriture.
Sir Athel y jeta les yeux et poussant un cri:
—Certes! Ceci est un fragment de lettre....
—Qui vous a été adressée, qui porte votre nom et qui, autant que j'ai pu le comprendre, a trait à une commande de produits chimiques....
—C'est absolument vrai. Mais, reprit Athel dont la voix tremblait, comment cette lettre est-elle entre vos mains? Où l'avez-vous trouvée?
—Je vous l'expliquerai, monsieur, lorsque votre courtoisie aura pris le dessus sur je ne sais quelle lubie qui me fait presque douter de votre intellect.
Sir Athel réfléchit un instant.
—Vous avez raison, dit-il, et je vous prie d'agréer mes excuses. Monsieur Bobby, veuillez entrer dans mon cabinet. Vous, monsieur Labergère, je vous prie de m'accorder une demi-heure, une heure peut-être... et si vous le voulez bien, vous attendrez dans mon laboratoire....
Un vrai reporter doit ignorer l'amour-propre et ne jamais se formaliser. Que voulait Labergère? Causer avec Sir Athel. Une heure plus tôt, une heure plus tard, qu'importait?
—Je suis à vos ordres, dit-il, en s'inclinant presque poliment.
Bobby, qui, après réflexion, ne se souciait pas d'engager une querelle, était entré dans le cabinet de Sir Athel.
Celui-ci conduisit le reporter à un petit bâtiment situé au milieu du jardin et, l'y introduisant, lui montra des rayons couverts de flacons, bocaux et vases divers.
—Dans votre intérêt, je vous engage à ne toucher à aucun de ces produits: il en est de fort dangereux, voire même de foudroyants et je serais au désespoir d'être encore une fois (il dit entre ses dents ces trois derniers mots) la cause d'un accident.
—Soyez tranquille, dit Labergère avec un gros rire, je tiens trop à ma peau pour enfreindre la consigne... vous dites une heure de plus? Je vous serai fort reconnaissant de ne pas abuser de ma patience....
—Je ferai tout pour abréger cette attente, dit Sir Athel.
Les deux hommes se saluèrent encore une fois et l'Anglais sortit.
IV
LE TRIOMPHE DE M. BOBBY
Pendant cet incident, M. Bobby se rongeait les poings: par quelle fatalité trouvait-il sur sa route un des hommes à qui il voulait mal de mort, un misérable qui l'avait insulté, bafoué!... et cela au moment même où il sentait—en une intuition géniale—que l'affaire Coxward allait prendre une physionomie toute nouvelle....
—Allons! Bobby! trêve aux rancunes personnelles! Tu as une tâche à remplir, tu dois réhabiliter le nom que tu as donné à ta digne épouse.... Sois homme et déploie toutes les ressources de ta remarquable intelligence... ta vengeance viendra plus tard, froide et meilleure à déguster, comme a dit le poète!
Sir Athel rentra. Bobby salua, militairement.
—Monsieur, lui dit le jeune Anglais, vous vous présentez sous les auspices d'une personne qui m'est plus chère que ma vie... et dont une circonstance effroyablement tragique m'a contraint à m'éloigner... à sa lettre était jointe une photographie....
—Vous connaissez cet homme! s'écria Bobby, incapable de maîtriser plus longtemps son impatience....
—Hélas! puis-je dire que je le connais! je ne l'ai vu que pendant quelques secondes à peine... et en telle occurrence, si terrible et si atroce, que c'est miracle si ses traits se sont fixés dans ma mémoire....
—Vous ignorez qui il est?
—Absolument!...
—Et quand l'avez-vous vu?...
—Oh! cette date ne s'effacera jamais de ma pensée... c'est....
—Laissez-moi achever... dans la nuit du 1er au 2 avril....
—Oui! mais à votre tour comment savez-vous cela?...
Bobby eut un petit geste de tête que ses paroles accentuèrent:
—Que voulez-vous? Un peu de divination... l'intuition, sir Athel, l'intuition! Donc cette date est bien exacte....
—Absolument....
—Et j'ajoute que ce fut entre une et deux heures du matin....
—A une heure trente-cinq minutes.... Oui, c'est à ce moment que, sous les coups d'une affreuse fatalité, toute mon existence fut brisée... que la douleur, le désespoir, le remords entrèrent dans mon cœur et en prirent possession, pour n'en plus jamais sortir... jamais... jamais!
Le jeune homme laissa tomber sa tête dans ses mains.
—Un instant! fit Bobby, avec un geste d'autorité. Je ne sais pas encore ce qui s'est passé... mais si c'est pour ce personnage que vous vous mettez en de tels états, car John Coxward—vous ignorez ce nom à ce qu'il paraît....
—Je l'entends prononcer pour la première fois....
—Ce John Coxward, dis-je, est—ou plutôt était le plus insigne vaurien qui eut jamais traîné ses savates dans les bas-fonds de Londres....
—Etait... dites-vous? Quoi! Il est bien vrai qu'il est....
—Mort! archi-mort! Ce dont il ne faut s'émouvoir qu'avec modération. Cet incident lui ayant évité la potence qui l'attendait à très courte échéance....
—Qu'importe! c'était un homme!... et je n'avais aucun droit sur sa vie...; mais, dites-moi! Comment êtes-vous sûr qu'il est mort!...
—Par une constatation fort simple... j'ai reconnu son cadavre....
—Ah! on a retrouvé son cadavre.... Où cela?
—Ici, sir, je vous prie de faire appel à toute votre énergie. Car ici c'est le point grave, la crête de la côte mystérieuse que je cherche à gravir... le cadavre de John Coxward a été trouvé au milieu d'une place publique, dans cette même nuit du 1er au 2 avril, à cinq heures du matin, à Paris!
—A Paris, s'écria Sir Athel en se redressant.
—Yes, sir! c'est-à-dire à 250 milles d'ici, à vol d'oiseau... or, de une heure trente-cinq minutes à cinq heures du matin, cela nous donne justement trois heures vingt-cinq minutes dont il convient de déduire les dix minutes d'avance que Paris a sur nous, dont trois heures quinze.—Or, est-il possible qu'un homme fasse—volontairement ou non—ce voyage en un délai aussi court....
—Mais oui... cela est possible! clama Sir Athel. Je dis plus, ce délai est trois, quatre fois plus long qu'il ne devrait être... 250 milles, mais monsieur, c'est l'affaire de trois quarts d'heure au plus!...
On comprend que Bobby ne l'interrompit pas.
Pour lui, la lueur, naguère entrevue si faible, s'élargissait, s'épanouissait, aveuglait.
—Il n'est rien d'impossible, dit-il. Mais vous avouerez qu'il est difficile de croire que le nommé John Coxward, espèce de va nu-pieds, sans sou ni maille, fût en possession de moyens de locomotion aussi rapides.... Malgré toute la confiance que vous méritez, vous me permettrez de douter un peu.... Vu par vous, à ce que vous dites, à une heure et demie du matin, un homme ne pouvait être à cent lieues d'ici à cinq heures du matin!...
Sir Athel eut un geste de colère:
—Mais quand je vous dis qu'il aurait dû être à Paris, à deux heures et demie au plus tard....
Et il ajouta d'un ton plus bas:
—Oui je me rappelle... le Vriliogire était orienté vers l'est....
—Vrilio... quoi? cria Bobby, d'un ton interrogateur.
Ah! vous ne comprenez pas... vous ne pouvez pas comprendre... vous ignorez... que l'être chétif que je suis est en possession d'une force prodigieuse, à laquelle nul miracle n'est impossible... et que lorsque m'est arrivée la catastrophe en question, je n'avais plus que quelques misérables détails à régler pour que cette énergie formidable, dont je suis le maître, fût révélée au monde stupéfait.
—Mais, quelle catastrophe? s'écria Bobby.
Et, voyant l'exaltation qui s'emparait du jeune Anglais:
—Sir Athel, reprit-il doucement, je m'appelle Bobby, attaché à la police de S. M. Britannique.... Par suite de l'aventure arrivée à ce misérable Coxward, je suis en passe d'être chassé de mon emploi, c'est-à-dire déshonoré en face de l'Angleterre tout entière—et ce qui est plus douloureux encore pour moi—aux yeux de Mistress Bobby, ma digne épouse, je suis un esprit pondéré, précis, qui recherche les faits, rien que les faits... je vous en conjure, dites-moi quand, où, comment vous avez vu le nommé Coxward et comment il a pu accomplir ce prodige d'être vivant ici et trois heures après mort à Paris....
Sir Athel passa la main sur son front.
—Vous avez raison. Aussi bien mon secret m'étouffe, et, puisqu'il est déjà à demi révélé, ce sera pour moi un soulagement décisif que de le livrer tout entier.
Il se mit à marcher dans son cabinet d'un pas fiévreux:
—Sachez donc que, par l'étude des terres rares....
—Hein? fit Bobby involontairement.
—Ah! c'est vrai! vous ignorez tout de notre science... iridium, gallium, thallium, polonium sont pour vous des mots barbares, ne présentant aucun sens précis....
—J'ai entendu parler du radium, dit timidement Bobby.
—Laissons cela... bref, j'ai découvert le moyen de condenser une force radiographique, inouïe, colossale, sous un volume d'une petitesse et d'une légèreté incomparables.
Il tira de la poche de son gilet un objet qui ressemblait à une montre.
—Tenez... voyez ceci... je n'aurais qu'un geste à faire, un coup d'ongle à donner, pour vous foudroyer instantanément....
M. Bobby eut un léger mouvement de recul. Il songea à mistress Bobby.
—N'ayez aucune crainte, reprit Sir Athel d'une voix soudainement calmée. Je continue. J'ai construit un appareil d'aviation—c'est-à-dire un plus lourd que l'air, n'empruntant rien à l'air lui-même comme moyen de sustentation; agissant d'après sa propre force, sans aucun secours extérieur, ne tenant compte ni du vent ni de la tempête... mais allant devant lui, à la façon du boulet de canon qui sort de la pièce, avec cette supériorité que la force propulsive est en lui—et j'ajoute enfin, est inépuisable....
—C'est merveilleux, hasarda Bobby qui, voyant l'éclat excessif des yeux de son interlocuteur, se demandait si vraiment il n'était pas en face d'un véritable aliéné dont peut-être la fréquentation pourrait devenir dangereuse.
—C'est tout simplement beau, rectifia Sir Athel. Donc cet appareil, encore inachevé, quoique poussé à sa presque ultime perfection, se trouvait là, dans la petite cour que vous voyez. Il se composait d'une caisse très simple, de métal et de bois, capable de résister aux chocs les plus violents. Le moteur, c'est-à-dire la partie vivante, le centre, à la fois le cerveau et le plexus solaire de l'appareil avait été mis au point par moi-même le 1er avril au matin. J'avais adapté en sa place le siège très confortable d'ailleurs du conducteur du Vriliogire...; j'avais chargé le moteur, installant, dans des poches intérieures de la caisse, une quantité suffisante de la substance génératrice, ainsi que des provisions de bouche pour plusieurs semaines: tout cela ne tenant qu'une place infinitésimale.... J'étais décidé à partir le 2 avril dès le lever du soleil..., pour aller! Le savais-je? Je voulais piquer devant moi, à travers le ciel, à travers l'espace, m'enivrant de l'immensité, et surtout, savourant cette joie indicible d'avoir, moi et moi seul, définitivement réalisé la conquête de l'air....
«Et alors, au retour, avec quel orgueil je me serais élancé chez Miss Mary Redmore... et je lui aurais crié:
«—Maître de l'univers, je le mets à vos pieds!
«Hélas! la fatalité veillait!... et le coup qu'elle allait me porter devait, en anéantissant mes espérances, briser à jamais ma vie!...
Il s'interrompit et son visage exprima un profond désespoir.
—Voyons! voyons! fit bonnement l'excellent Bobby, un enfant de la grande Angleterre ne se laisse pas abattre; tenez, celui qui vous parle, Bobby, qui n'est pas des premiers venus, a subi de grandes crises dans sa vie... et toujours il s'est tenu droit devant la Fatalité et il l'a domptée!...
Sir Athel parut n'avoir pas entendu cette symphonie héroïque.
Il continua:
—J'avais passé la journée du 1er avril à reviser certains calculs, à essayer certaines pièces de mon appareil. J'avais écrit à Miss Mary une lettre où je lui faisais part et de mon départ et de mon prochain retour...; modestement et sans emphase, je lui faisais pressentir l'immense importance de l'œuvre que j'allais accomplir.
«Et après un rapide repas,—deux pilules Berthelot,—je m'étais installé dans un fauteuil, ici, devant cette fenêtre, regardant amoureusement l'appareil qui, sous la douce lueur lunaire, se profilait à la fois robuste et élégant....
«Je m'étais légèrement assoupi, bercé par mes rêves d'avenir....
«Quand, tout à coup....
«Un bruit insolite me fit tressaillir....
«J'ouvris les yeux et je vis une forme humaine qui se silhouettait au sommet du mur, à côté de la grille.
«Je me dressai précipitamment et m'élançai dehors. Hélas! Si rapide qu'eût été mon mouvement, il était encore trop tardif.
«D'un vigoureux élan, l'homme—dont je vis très bien le visage à la clarté de la lune—avec des gestes fous, courut vers l'appareil dont la forme rappelait—je dois vous le dire—celle des chaises à porteurs.
«Brusquement, il ouvrit la porte et s'y introduisit.
«—Sur votre vie! criai-je, pas un geste, pas un mouvement!...
«Que se passa-t-il? je ne puis que former une hypothèse. Sans doute cet inconnu, s'étant assis sur le siège que j'avais préparé de telle sorte que tous les éléments mécaniques de mon appareil fussent à ma portée, a posé la main au hasard, sur un des leviers dont l'action mettait en plein développement la force dont je vous ai parlé....
«Bref, avant que j'eusse pu intervenir autrement que par des appels et par des cris dont il n'était d'ailleurs tenu aucun compte, je vis l'hélice supérieure se mettre en marche avec une rapidité vertigineuse, le Vriliogire fut enlevé de terre avec plus de facilité que s'il n'eut été qu'un fétu de paille, monta dans l'air avec la rapidité d'un obus et disparut dans le ciel, dans la nuit, dans l'immensité obscure et profonde.
«Il me sembla que je venais de recevoir un coup en plein crâne. Je tombai de toute ma hauteur, comme foudroyé.
«Car, comprenez-le bien, monsieur Bobby! ma vie si paisible, toute de patience et d'étude, soudain se trouvait bouleversée par une double catastrophe.
«J'avais tué un homme—un inconnu, soit!—mais un de mes frères en humanité....
—Tué! Tué! fit Bobby, il s'est bien tué lui-même!
—Mais n'est-ce pas moi qui ai fourni l'instrument de sa mort?... Pourquoi cet appareil formidable—que moi seul savais guider—avait-il été abandonné par moi dans une cour?...
—Où on ne pouvait pénétrer que par escalade, c'est-à-dire en ivrogne ou en fou!... On ne passe pas par-dessus un mur, que diable, ou alors c'est à vos risques et périls.... Or, vous avez bien reconnu celui dont je vous ai montré la photographie....
«Si court qu'ait été le temps pendant lequel je l'ai vu, je ne puis concevoir aucun doute... le malheureux!...
—Dites ce misérable, ce bandit! John Coxward... serait mort la corde au cou... en débarrassant la société; sans le vouloir, vous lui avez rendu service, et un fameux encore!...
—Son visage me hante toutes les nuits... comme aussi le cri horrible qu'il a poussé quand il s'est senti arraché de terre....
—Pas de sensiblerie! reprit M. Bobby d'un ton péremptoire. A conduite de coquin, chances de coquin!... Cessez de vous apitoyer sur le sort de ce gueux...; mais, selon vous, que lui est-il arrivé pour qu'on l'ait retrouvé mort, accroché aux grilles d'un monument public, à Paris, comme c'eût été ici, par exemple, à Trafalgar Square, le cadavre plié en deux sur la grille qui entoure la statue de Nelson....
—Hélas! l'explication est trop simple. Emporté par le Vriliogire, l'homme a d'abord été étourdi, désemparé, ne comprenant pas ce qui arrivait... l'installation ayant été disposée par moi et pour moi, j'en connaissais les détails et je m'y adaptais sans aucun gêne...; mais il ne pouvait en être de même pour un intrus....
«La rapidité vertigineuse de la course, le bruit de l'hélice, peut-être le ronflement du moteur qui, n'étant pas dirigé, devait tourner avec une intensité effroyable, tout, au milieu de la nuit, et avec l'appréhension naturelle que procure l'espace immense autour de soi, a dû contribuer à l'affolement de ma victime qui a essayé de s'échapper de cette machine d'enfer....
—Et est tombée place de la Concorde, à Paris!... Donc Coxward est bien Coxward!... j'ai recouvré mon honneur! Ah! sir Athel! combien Mistress Bobby vous sera reconnaissante!... et comme je vais taper sur les doigts de ces stupides journalistes français qui m'ont abreuvé d'outrages!... Ah! ils n'en seront pas les bons marchands, je vous le jure!...
Or, voici que juste à ce moment, Labergère qui patientait depuis plus d'une heure—car le récit de Sir Athel avait duré fort longtemps—étant sorti de la pièce où il avait été séquestré, s'était décidé, à tout risque, à venir réclamer celui qu'il venait interviewer.
Il avait facilement retrouvé la cour d'entrée, avait avisé la porte par laquelle il avait vu Bobby pénétrer à l'intérieur; et, ma foi, arrive qui plante! il troublerait un entretien beaucoup trop prolongé....
Il posa donc nettement la main sur le bouton de la porte et ouvrit brusquement au moment où M. Bobby, tout à la joie féroce de la revanche espérée, accentuait son monologue de gestes exaspérés....
Or, voici qu'il aperçut Labergère, et se retournant encore une fois en face d'un de ses ex-persécuteurs, il se rua sur lui et, le saisissant à la cravate, se mit à hurler:
—Ha! Ha! Coxward n'était pas Coxward!... Ah! étant à Londres à une heure du matin, Coxward ne pouvait pas être à cinq heures place de la Concorde!... eh bien! il y était, monsieur le journaliste, il y était!... je le prouverai!...
Labergère, qui au demeurant était fort solide, saisit les poignets du rageur Bobby et l'éloignant de lui, le força à s'asseoir, et alors, s'adressant à Sir Athel:
—Monsieur, je vous demande sincèrement pardon, mais il me plairait fort que l'attente ne se prolongeât pas outre mesure... maintenant que vous avez donné audience à cet imbécile, daignerez-vous m'entendre à mon tour....
Sir Athel n'avait prêté qu'une fort légère attention à ce nouvel incident. Il était absorbé dans ses pensées; mais déjà un peu rasséréné, grâce aux renseignements que lui avait fournis Bobby sur l'identité de sa victime.
Coxward, un bandit! le crime se transformant en accident....
—Mille excuses, monsieur, dit-il à Labergère. Mais vous me pardonnerez de vous avoir presque oublié, je l'avoue, en raison de l'importance, du profond intérêt des nouvelles que M. Bobby venait m'apporter....
Et Bobby, l'incorrigible, de s'écrier:
—A propos de Coxward... vous vous rappelez comment vous tous, tas de folliculaires français, vous vous êtes rués après mes chausses lorsque je soutenais que le corps de l'Obélisque était celui de Coxward!... A-t-on assez ri! A-t-on assez insulté la police de mon pays et cherché à déshonorer l'Angleterre en l'humble personne de son plus fidèle citoyen....
«Eh bien, môsieur! il faudra déchanter et reconnaître que c'était vous, misérables gratte-papier, qui, en infligeant un stupide démenti a un homme de bien, commettiez une action repréhensible de tout point et dont vous porterez la peine en ce monde et dans l'autre....
Labergère regardait Bobby avec quelque étonnement. Que rabâchait-il avec son histoire de Coxward, ubiquiste? Il savait bien, lui, que cette simultanéité de présence était impossible, puisque c'était lui qui, rédacteur au Reporter, avait, pour le compte de ce journal, institué et mené à bien l'enquête à laquelle le solicitor de Londres avait conféré toute authenticité.
Pourtant, comme maintenant il était attaché au Nouvelliste, adversaire du Reporter, il eût été fort satisfait que Bobby ne fût pas fou et que, malgré toute vraisemblance, Coxward de Londres et le mort de Paris étant réellement et définitivement le même homme, il lui fût permis de dauber sur le Reporter, son ancien patron, au bénéfice du Nouvelliste, son nouveau client, qui gardait toujours à son rival une rancune colossale et paierait fort cher le droit de lui tailler des croupières.
Il s'adressa à Sir Athel, en apparence fort indifférent à la querelle:
—Il semble, lui dit-il, que votre entretien avec ce bonhomme ait eu trait à cette ridicule affaire Coxward qui un instant a passionné Paris... il ne peut être exact que ce Coxward se soit trouvé à Paris le 2 avril à 3 heures du matin....
—Hélas! fit Sir Athel en tressaillant, il devait y être beaucoup plus tôt que cela....
—Il n'était donc pas à Londres dans la soirée du 1er?...
—Si fait... il y était... je ne le sais que trop!
—Mais c'est impossible!...
—Cela peut vous paraître impossible, dit froidement Sir Athel, mais cela est.... Ce malheureux Coxward est parti d'ici, de cette cour que vous voyez, à une heure trente-cinq minutes du matin....
—Et il aurait fait 450 kilomètres en quatre heures....
—En beaucoup moins que cela, monsieur....
—Je ne puis comprendre!...
—C'est évident, cria Bobby, que les ignorants de Français ne peuvent rien comprendre... est-ce qu'ils connaissent les terres rares, le tadium, le foronium....
Le brave détective s'embrouillait un peu dans ces dénominations scientifiques, mais il continuait:
—Et le Vriliogire! monsieur le journaliste, et la force électrique qui va bouleverser le monde! et le trajet de Londres à Pékin en trente minutes!... Est-ce que vous avez la moindre notion de tout cela?...
Labergère, comme tous les journalistes français d'ailleurs, était doué d'une imagination rapide, jointe à une vive faculté d'assimilation.
—Il s'agit d'une machine électrique? demanda-t-il à Sir Athel.
—Le mot n'est pas parfaitement exact... machine radio-active plutôt—mais j'ai dû employer l'expression d'électrique pour être plus clair....
—Et cette machine, continua Labergère, est un appareil d'aviation?
—En effet....
—Et c'est par cet appareil que Coxward aurait fait le trajet de Londres à Paris?... dans la nuit du 1er au 2 avril?...
—Hélas! je n'en suis que trop convaincu!... C'est ainsi que j'ai à déplorer et la mort d'un homme et la destruction d'un engin dont la construction et l'aménagement m'avaient coûté deux années de travail... et que peut-être je n'aurai pas le courage de reconstituer....
—Un engin... encore un mot, fit Labergère, qui paraissait violemment ému... quelle forme à peu près?...
—Celle d'une guérite ou d'une chaise à porteurs!...
—Mais c'est justement au sujet d'une machine de ce genre que je suis en mission journalistique à Londres.... Ne vous rappelez-vous pas que je vous ai montré une lettre, à votre adresse, émanant d'une maison de produits chimiques....
—Oui! oui! s'écria Sir Athel. Dans les émotions multiples qui m'assaillent, j'avais oublié ce détail.... Cette lettre m'appartient en effet... où donc l'avez-vous trouvée?...