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L'effrayante aventure

Chapter 34: II
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About This Book

An early-morning discovery of a man's body impaled on the Obelisk's fence triggers a police inquiry and a press uproar, with officials and a self-important detective contending with mistaken identity and sensational headlines. A chemist and a reporter pursue clues that uncover a mysterious new substance called Vrilium, whose experimental uses lead to the creation of an artificial being and a cascade of calamities. The story moves from a crime procedural and satirical press commentary to speculative science, subterranean episodes, collapsing structures, and an invasion that imperils Paris, blending investigation, scientific folly, and urban catastrophe across three linked parts.

—Et le reporter du Nouvelliste! fit une voix mâle qui n'était autre que celle de Labergère.

—Je ne puis rien vous refuser, répondit courtoisement Sir Athel.

—Eh bien! et à moi? hasarda Bobby. Si je n'avais pas fait tout mon tapage autour de Coxward, est-ce que les journaux s'en seraient occupés!... Est-ce que ce ne sont pas les injures dont on m'a accablé qui ont donné l'éveil!... Sir Athel, vous ne pousserez pas l'ingratitude jusqu'à me repousser....

—Vous serez des nôtres, mon cher monsieur Bobby, dit l'Anglais.

Les dernières salutations furent échangées. Sir Athel se fit conduire au Carlton où, dès le lendemain matin, Labergère viendrait le chercher.

Et quand ils se furent serré les mains sur le seuil de l'hôtel Beauvau, Labergère resté seul avec Bobby lui prit familièrement le bras:

—Toi, mon vieux Bobby, tu vas venir avec moi au Nouvelliste.... Il faut qu'on te voie...; on te photographiera, et ta binette paraîtra demain, en première page.... Nous ferons mon article ensemble, et après ça, nous irons casser une croûte à l'Américain.... Hein! brave Bobby, des truffes, du champagne et des petites femmes. Hé! Hé!

Bobby se laissa entraîner!...

Hélas! tous ces gens croyaient toucher à un dénouement!...

Pouvaient-ils deviner les horribles traîtrises du destin qui les guettait!


TROISIÈME PARTIE

PARIS AVANT LA CRÉATION DE L'HOMME


I

CATASTROPHE QUI N'EST QU'UN DÉBUT

Le lendemain, à l'heure dite, tout le monde fut exact au rendez-vous.

Sans parler de cent mille Parisiens qui, alléchés par l'article étincelant de Labergère, s'étaient dirigés vers les Buttes-Chaumont et les rues avoisinantes dans l'espoir de voir l'inventeur du vrilium et d'assister à l'intéressante opération promise.

Du reste, avec la versatilité qui est la caractéristique de notre esprit national, déjà, sur la simple assurance d'un article de journal, toutes les craintes avaient disparu. On ne voyait, dans ce petit voyage au fond de Belleville, qu'une excursion de plaisir.

Il est vrai que Labergère, tout en transcrivant fidèlement les explications données par Sir Athel, avait, pourrait-on dire, optimisé l'affaire de telle sorte que l'opération qui allait être tentée était présentée comme un simple jeu pour le génial inventeur: et nul ne songeait à le lui reprocher, car il était de première utilité de modifier dans un sens d'accalmie la mentalité des Parisiens, si prompts à s'affoler.

Seulement toute cette foule—dans laquelle on comptait des représentants de toutes les classes sociales, se montra quelque peu désappointée, quand elle se heurta à un déploiement de troupes qui la reléguait à quelque cinq cents mètres du lieu intéressant.

Il y eut quelques bagarres, d'autant que de nombreuses gens prétendaient se targuer de titres ou de fonctions pour enfreindre la consigne: sénateurs, députés, porteurs de coupe-files, qui le prenaient de très haut. Mais la règle resta impitoyable. On ne passait pas.

D'autant que le matin même deux incidents s'étaient produits qui n'avaient pas peu contribué à réveiller les inquiétudes de M. Lépine.

D'abord, c'était un pauvre ivrogne qui, dans la nuit, avait trouvé le moyen de s'introduire dans l'enclos, imprudence qu'il avait payée très cher. Car, s'étant évidemment approché de l'appareil, il avait été trouvé à quelques pas, inerte, comme mort.

On avait dû le transporter d'urgence à l'hôpital voisin, mais malgré tous les soins qui lui avaient été prodigués, il restait plongé dans un coma qui faisait craindre pour sa vie.

—Ah çà! lui dit M. Lépine, est-ce que votre Vrilium aurait la prétention de ressusciter les morts!

—Pas tout à fait, répliqua Sir Athel en souriant; mais je crois bien que tant qu'il existe, dans un corps organisé, une étincelle de vie, si petite soit-elle, le Vrilium la galvanise et lui rend toute sa vigueur. Ainsi, je l'ai essayé sur des animaux qui paraissaient morts de froid, ayant été enfermés dans des caisses de glace. Ils ne donnaient plus aucun signe de vie. Le Vrilium les a ranimés et les animaux ont ressuscité sans même donner signe de malaise.

—Décidément vous êtes un magicien....

—Oubliez-vous que l'on affubla de ce nom les alchimistes d'autrefois qui, votre Berthelot l'a démontré, n'étaient que des précurseurs, ayant eu le seul tort d'arriver trop tôt....

Le second fait qui avait attiré l'attention du préfet avait une certaine gravité. Un des principaux fonctionnaires de la Préfecture de la Seine, M. Gérards, auteur d'études très intéressantes sur le Paris souterrain, était venu le trouver de grand matin et, plaçant des graphiques sous ses yeux, lui avait démontré que le sol, le tuf sur lequel reposait le terrain de la rue des Carrières-d'Amérique, avait été reconnu, à la suite d'explorations malheureusement restées incomplètes, comme offrant des caractères tout particuliers d'instabilité.

Déjà, on en avait acquis la preuve par les précédents éboulements, assez fréquents dans cette région. Il était grandement à craindre que les opérations qu'on se proposait en amenassent de nouveaux.

—Nous devons avouer, avait ajouté M. Gérards, que nous ignorons absolument quelle est la nature des terrains sous-jacents, et, de quelques observations qui me sont personnelles, je crois pouvoir déduire qu'ils reposent sur des couches absolument anciennes, quaternaires et peut-être même tertiaires, ainsi qu'en témoigne la découverte de certains ossements fossiles.

«Je serais enclin à supposer, concluait le savant géologue, que cette partie de Paris fut, il y a des milliers d'années, secouée par un cataclysme de nature volcanique ou autre, et que le tassement définitif n'est pas encore accompli. D'où la possibilité d'écroulements dangereux.»

M. Lépine, frappé de ces communications, avait cru devoir les transmettre à Sir Athel.

Pour la première fois, le savant anglais avait paru légèrement troublé; mais il avait bien vite ressaisi son sang-froid:

—Ce ne sont là que des hypothèses, avait-il dit. Tout homme qui agit sait qu'il doit compter avec l'imprévu. Vous avez vu vous-même, monsieur le préfet, que la présence de l'appareil constitue un danger continuel. Je ne veux pas avoir à me reprocher de nouvelles morts d'homme. Si indigne d'intérêt que fût ce pauvre Coxward, l'épouvantable accident dont il a été victime me laissera un perpétuel remords. Je dois tout tenter pour éviter le retour de pareille catastrophe; et d'ailleurs, je vous le répète, il n'y a ici que moi qui risquerai quelque chose. Je réponds de tout....

Et il ajouta avec un geste vague:

—Sauf de l'insupposable....

—Allez donc, monsieur, lui dit le préfet d'un ton grave. Puisse l'événement donner raison à vos espérances. Permettez-moi de vous serrer la main comme à un homme de cœur, digne de toute notre estime.

Labergère et Bobby, forts de l'autorisation toute personnelle qui leur avait été donnée, avaient pu seuls pénétrer dans l'enclos.

Sir Athel prit Labergère à part:

—Monsieur, lui dit-il: je n'ai eu qu'à me louer de vos procédés et je vous remercie de la confiance que vous m'avez témoignée. Malgré mon intime certitude du succès, je dois tenir compte de toutes les éventualités. Si prévoyant qu'il soit, l'homme est toujours soumis aux caprices du hasard.

«Au cas où quelque accident m'atteindrait, voulez-vous être assez bon pour vous charger d'une lettre que j'ai préparée et l'adresser à celle à qui elle est destinée, Mlle Mary Redmore, ma fiancée.

—Ce sont là services qui ne se refusent pas, répondit Labergère, mais je compte bien ne pas avoir à vous le rendre, d'abord parce que nous sortirons sains et saufs de l'aventure et encore parce que, s'il vous arrive quelque malheur, j'en aurai ma large part, étant absolument décidé à ne pas vous lâcher d'une semelle....

—Je n'y consens pas, s'écria vivement Sir Athel. J'ai le droit de disposer de ma vie, mais non pas de celle des autres... je vous remercie d'être venu ici ce matin, mais maintenant je vous prie de vous retirer.

—Jamais de la vie. J'y suis, j'y reste et qui sait? peut être bien un homme solide et de bon vouloir pourra-t-il vous être d'un utile concours... on a souvent besoin d'un moins savant que soi... enfin, dites tout ce que vous voudrez, je ne bouge pas... par exemple, je serais bien d'avis de renvoyer l'ami Bobby, d'autant que peu habitué au noctambulisme parisien, il doit avoir la tête un peu lourde.... Hé, Bobby?

—Je suis là, dit le détective en s'approchant, et j'attends que vous veuillez bien user de mes services....

—Mon cher Bobby, tu es beau, tu es vaillant, tu portes sur tes épaules la gloire de la grande Angleterre... mais tu vas avoir la bonté de nous ficher le camp....

—Ficher le camp? fit l'Anglais en regardant Labergère d'un air ahuri.

—Ça veut dire de te barrer, de cavaler, en un mot de t'en aller....

—Moi! m'en aller! s'écria Bobby en se campant sur ses jambes, les deux poings en avant, comme prêt à boxer.... Sir Athel, j'ai votre parole! j'ai le droit de demeurer ici et d'être témoin de tout ce qui va se passer... il y a engagement pris et pour le faire respecter, je n'hésiterais pas à recourir, le fallût-il, à l'ambassadeur de la Grande-Bretagne....

—Là! Là! mon petit Bobby! ne te fâche pas! fit Labergère, qui le traitait de plus en plus familièrement,—car le bonhomme lui plaisait—tout ça, c'est parce qu'il nous ennuierait fort, pour Mrs. Bobby, que tu te fasses démolir....

—Je suis aussi solide que vous deux... et si on doit être démoli, on le sera ensemble... j'ai à réhabiliter la police de Sa Majesté... et je ne faillirai pas à mon devoir....

Sir Athel haussa les épaules:

—Qu'il soit fait selon votre volonté, dit-il. Après tout, qui sait si nous n'aurons pas à nous entr'aider les uns les autres. A l'œuvre, maintenant, car on pourrait croire que j'hésite.

Rappelons en quelques mots quelle était la situation.

Presque au milieu du terrain, une excavation en forme de cuvette, à demi remplie de sable et de pierres, et émergeant au milieu le fameux Vriliogire, enfoui jusqu'aux deux tiers de sa hauteur, avec, au-dessus, son toit métallique en forme de casque allemand et sa tige veuve de l'hélice.

Le vriliogire était tétragonal, les parois étant faites de croisillons de métal, et dans l'une d'elles une porte étant ménagée.

Aucune poignée, aucune saillie ne pouvait offrir de prise pour le soulever: et la porte étant fermée, et maintenue dans son cadre par les pierres et le sable qui pesaient sur elle, il semblait impossible qu'à moins d'engins très solides, tels que grues ou vérins, on pût parvenir à le faire sortir de l'étau qui l'enserrait.

Cependant, Sir Athel s'était approché, armé d'outils qui paraissaient de cuivre et lui permettant de toucher l'appareil à distance. Il avait passé sur ses mains et sur ses avant-bras des sortes de longs gants faits d'un tissu métallique brillant et souple, qui rappelait celui des brassards, à mailles d'acier, des anciens chevaliers.

Un peu pâle, mais ayant au visage le signe non équivoque d'une volonté que rien ne saurait ébranler, Sir Athel, invitant du geste ses amis à lui laisser le champ libre, était descendu sur la déclivité de la cuvette, posant soigneusement ses pieds sur les parties qui offraient le plus de résistance....

Alors, d'une de ses baguettes dont la forme était identique à celle des crosses d'évêque, il commença à toucher légèrement les colonnettes, soutenant les rebords du toit, des crépitements se faisaient entendre, tandis que de courtes étincelles jaillissaient.

C'était exactement comme si un accumulateur se déchargeait au contact d'un corps bon conducteur de l'électricité: mais les étincelles étaient de couleur singulière, comme noires, avec un reflet de rouge brun.

A chacune de ces décharges, on voyait une désagrégation s'opérer entre le toit et la partie qui le supportait. La calotte de métal se détachait par saccades, laissant un intervalle de plus en plus large entre les deux rebords.

—Monsieur Labergère, dit alors Sir Athel, auriez-vous l'obligeance de me passer l'outil en S qui se trouve à côté de la boîte; ne craignez rien, il est inoffensif....

Mais il se trouva que l'objet était plus proche de Bobby que du reporter. Tout content de prouver son bon vouloir, Bobby se précipita, saisit l'outil et, se penchant sur le bord de la cuvette, le tendit à Sir Athel... mais n'ayant pris aucune précaution pour assujettir ses pieds sur le sable mouvant, il glissa....

Et dégringola jusqu'au fond de la cuvette, roulant comme une boule....

Il tomba juste entre les jambes de Sir Athel, qui, perdant l'équilibre, fut projeté contre l'appareil qu'il frappa, sans le vouloir, de toute la force de la baguette qu'il tenait à la main.

Labergère s'était élancé pour retenir Bobby et, arc-bouté sur ses jambes, l'avait saisi par le fond de son pantalon, s'efforçant de le tirer en arrière....

Que se passa-t-il alors?

Il se produisit un effet foudroyant: sans doute, sous l'action du choc de la baguette de vrilium contre l'appareil, celui-ci se souleva, s'arracha de la terre en tournoyant....

Puis il y eut au sommet du casque qui n'était pas tout à fait dégagé de son support un éclatement bruyant, fulgurant d'étincelles longues de près d'un mètre, véritables lames de feu qui coupaient l'air en dardant vers le ciel....

Puis un craquement formidable....

Et, soudain, le sol s'effondra sur un périmètre de plus de dix mètres... des vagues de sable et de pierre se soulevèrent pour retomber avec un bruit sinistre....

On eût dit qu'un abîme s'ouvrait....

Et, dans cette perturbation effroyable, tout disparut, s'engloutit, l'appareil et les trois hommes....

Un gouffre s'était tout à coup creusé, dans lequel s'éboulaient toutes les terres, tout le sable, toutes les pierres d'alentour....

Et quand, attirés par le fracas de la catastrophe, le préfet, le ministre, les agents accoururent, ils ne virent plus qu'un chaos de pierres et de terres, à une profondeur de plus de dix mètres... et qui s'était refermé sur les malheureux....

Il y eut une clameur de désespoir....

Le malheureux Sir Athel Random avait payé de sa vie l'effort héroïque qu'il avait tenté pour sauver Paris... et avec lui avaient péri ses deux courageux acolytes, Bobby, le détective, et Labergère, le reporter....

Douloureuse tragédie....


II

ANGOISSES DU LENDEMAIN

L'effet produit dans Paris par cette catastrophe fut énorme.

Ce fut un déchaînement de malédictions contre l'administration, coupable de n'avoir entouré l'opération d'aucune des précautions qu'indiquait la plus vulgaire prudence....

En dépit de toutes les dénégations, la légende se formait que, par raison d'économie, on s'était refusé à exécuter des travaux d'étayage et de soutènement que le malheureux Sir Athel avait réclamés.

—C'est un véritable assassinat, criait le Reporter. Vit-on jamais pareille incurie! Que faisait pendant ce temps le service de la voirie? Pourquoi n'avait-on pas convoqué les sapeurs du génie? Comment, pour le moindre incident sur la voie publique, on n'hésite pas à mobiliser les pompiers, et cette fois, quand il s'agissait d'un travail énorme, dont évidemment un seul homme ne pouvait se charger, on avait montré une insouciance criminelle....

Puis, c'était la préfecture de la Seine qui était visée. Les sous-sols de Paris lui étaient-ils donc inconnus? A quoi servaient des cartes et des graphiques publiés à frais énormes aux dépens des contribuables! En étions-nous réduits une fois de plus à devenir la risée de l'Europe?

Le Nouvelliste paraissait, encadré d'un double filet noir.

Car si Labergère était un de ses rédacteurs—sa biographie occupait trois colonnes de la première page!—Bobby ne lui appartenait-il pas aussi, par le zèle avec lequel le journal l'avait défendu contre les inqualifiables attaques d'une presse brutale et mensongère!...

En fait, tout le monde n'avait-il pas sa part de responsabilité, depuis le ministre qui avait autorisé, avec quelle facilité! la téméraire tentative d'un homme dont la compétence n'était affirmée que par lui-même!

Et que dire de ces prétendus savants qui avaient accueilli, avec une légèreté coupable, les affirmations les plus chimériques et avaient permis qu'un homme risquât sa vie, sans les avoir soumises à aucune épreuve préalable!...

Ah! ils avaient cru à la toute-puissance du vrilium! Ces libres-penseurs avaient eu la foi! Cette fois, c'était bien la faillite de la science: il était évident que ce malheureux Random n'était qu'un fou qui, par quelque tour de passe-passe, avait su leur en imposer. La prétendue dissociation du bloc de marbre n'était qu'un truc de prestidigitation auquel tous s'étaient laissé prendre, jusqu'au préfet de police, qui pourtant n'était pas un naïf.

Ce désastre avait eu son contre-coup à la Chambre des députés: le leader de l'extrême-gauche avait, pour ainsi dire,—bondi sur le cabinet, enveloppant dans la même réprobation tous les services, y compris la Guerre, la Marine et les Travaux publics.

Qu'attendre de gouvernants qui ne savaient même pas défendre le sol d'un quartier de Paris. Aujourd'hui c'était une parcelle du dix-neuvième arrondissement qui disparaissait dans l'abîme, demain ce serait la France tout entière! (Applaudissements à l'extrême-gauche et sur les bancs de la droite. L'orateur, revenant à son banc, est vivement félicité.)

Il ne fallut rien moins que toute la souplesse, toute l'onction, assaisonnée d'ironie, du chef du cabinet pour résister à l'attaque. Reprenant la célèbre métaphore du bloc, il le montra se dressant, robuste et sans fissures, pour soutenir l'édifice superbe de notre pays.

—Qu'importent, s'écria-t-il, des paroles amères à nous adressées, qu'importent ces attaques injustes auxquelles nous n'opposons que l'impassibilité des consciences fortes et sûres d'elles-mêmes! Sont-ce donc des mots qui sauveront les malheureux engloutis! Est-ce parce que nous aurons laissé échapper de nos mains ces portefeuilles dont certains sont si friands que le sol s'entr'ouvrira pour rendre ses victimes! Nous acceptons toutes les responsabilités, sans hésiter, d'un cœur ferme, parce que nous sommes prêts à en assumer d'autres... c'est-à-dire toutes les mesures déjà prises et à prendre pour l'œuvre difficile du salut des trois hommes, des trois martyrs de la Science! (Acclamations sur les bancs de la gauche et du centre. L'orateur, revenant à sa place, est vivement félicité.)

L'ordre du jour de confiance fut voté à une majorité de 293 voix.

Mais pendant ce temps-là, on travaillait.

Toute la cohorte des ingénieurs parisiens avait été mobilisée, des puisatiers, des égoutiers, des maçons, des terrassiers avaient été appelés sur les lieux.

Car, bien qu'on ne conservât plus aucun espoir de sauver les engloutis, il fallait bien, pour satisfaire l'opinion, accumuler toutes les preuves possibles de bon vouloir.

Voici quel était maintenant l'aspect du terrain:

Un trou, un large trou, un immense trou ayant une profondeur de douze mètres, un pourtour de terre et de caillasses, presque à pic et semblant en équilibre plus qu'instable. Au fond du trou, un amas de débris sans forme et sans consistance qui semblait s'affaisser de moment en moment.

Ensevelis sous cette masse, les malheureux n'avaient pas même dû souffrir. L'écrasement—et c'était un véritable bonheur!—devait avoir été immédiat, instantané.

Restait-il une chance quelconque de les arracher à leur sort, très probablement accompli depuis la première minute; pas un des ingénieurs ne se fût hasardé à répondre par l'affirmative.

Bien plus, étant donnée la nature du terrain, il était certain que tout travail tenté ne pouvait que déterminer de nouveaux éboulements, et par conséquent augmenter la masse des matériaux sous laquelle les victimes n'agonisaient même plus.

On décida que l'impossible serait tenté.

Un étayage solide serait établi pour contenir les parois du gouffre; puis on installerait une sorte de drague avec laquelle on enlèverait la plus grande quantité possible de sables et de gravats.

Quant à la durée des travaux, qui aurait pu les prévoir?

Il était peu probable qu'on pût, avant quarante-huit heures au plus, commencer le labeur de déblaiement.

Ne satisfaisant personne, ces mesures étaient cependant les seules auxquelles on pût songer. On ne se faisait plus d'illusions, mais on essayait d'en éveiller chez autrui....

Du reste, le deuil public se manifestait avec son intensité habituelle: le temps étant très beau, les terrasses de café regorgeaient et le soir, les salles de théâtre furent combles.

On eut volontiers préparé une fête, représentation ou bal de gala, au profit des victimes. Mais puisqu'elles étaient mortes!...

Le Reporter eut une idée de génie—pour diminuer la triste victoire du Nouvelliste.

Un de ses rédacteurs fut dépêché à Londres avec mission d'avertir la veuve de M. Bobby et de la ramener à Paris.

Ce qui fut fait: et la malheureuse femme—véritablement désespérée de la mort de son brave détective de mari, dut parader sur les boulevards en une voiture sur laquelle planait un étendard noir, avec, en lettres d'or, cette inscription:

Le «Reporter» à la veuve du Martyr.

Une souscription était en même temps ouverte dans ses colonnes, afin de mettre madame Bobby à l'abri du besoin. Le journal s'inscrivait pour mille francs.

En même temps, le Nouvelliste, qui n'entendait plus se laisser distancer, faisait appel à tous les journalistes, à tous les intellectuels, pour que fût élevé à la mémoire de Labergère, le héros du reportage, un monument dont l'exécution fut confiée au grand Rodin. On rêvait une statue rappelant le Moïse de Michel-Ange, dont les cornes électriques symboliseraient la nature de l'accident où il avait péri.

Il n'était que Sir Athel Random dont nul ne se préoccupât. Après tout, il était le véritable auteur responsable de la catastrophe. Déjà, de ses prétendues inventions, John Coxward avait été la première victime; et voici que ses fantaisies pseudo-scientifiques avaient encore causé la mort de trois personnes.

Seul, Emile Gautier—le chroniqueur scientifique—élevait la voix en sa faveur et, dans un article sérieusement documenté, exposait la théorie des terres rares et du Vrilium. L'avenir réhabilitera Sir Athel, victime irresponsable d'un accident, tout à fait indépendant de sa volonté, et dû seulement à l'incurie de l'édilité parisienne. Suivait une charge à fond de train sur les hauts fonctionnaires de la Préfecture de la Seine.

Vingt-quatre heures s'étaient déjà écoulées, quand on signala l'arrivée à Paris de miss Mary Redmore, la fiancée—hélas, déjà veuve—de Sir Athel Random.

La malheureuse jeune fille—qui portait à Sir Athel une profonde affection—avait voulu apporter l'hommage de son inconsolable douleur sur cette tombe effrayante où nul vestige ne rappelait plus le souvenir de celui qu'elle avait aimé.

Elle était accompagnée de son père, l'énergique M. Redmore qui, ayant pris définitivement le parti de sa fille et n'admettant pas l'irresponsabilité des Français dans cette horrible catastrophe, se mit immédiatement en rapport avec nos plus éminents avocats d'affaires. Il était décidé à intenter un procès à la Ville de Paris et à lui réclamer, au nom de la famille de Sir Athel, dont il s'était fait confier les pouvoirs—des dommages-intérêts qu'il évaluait à vingt mille livres sterling, c'est-à-dire à cinq cent mille francs.

Une complainte se vendait sur les boulevards:

Français, écoutez l'histoire
Qu'on ne pourrait pas y croire
D'un Anglais qu'un triste sort
Précipita dans la mort...
A Blériot faisant la pige,
Armé d'une simple tige,
Il s'imaginait, pauvre homme...
A l'aide du Vrilium,

Voler à travers l'espace...,
Voir le soleil face à face;
Il est tombé dans un trou,
Ous qu'on ne voit rien du tout!...

L'éditeur de cette œuvre—qui se chantait sur l'air de Fualdès—fit une fortune rapide....

Mais peut-être est-il nécessaire de dire maintenant ce qu'il était advenu des trois protagonistes de cette tragédie....


III

SOUS PARIS

Pour tout homme de sens rassis, se défendant contre les suggestions d'une imagination fantaisiste, il n'est pas douteux que, si un kiosque à journaux et trois hommes sont entraînés dans la débâcle de centaines de mètres cubes de matériaux divers, les probabilités militant en faveur de leur écrasement se peuvent chiffrer par—sur mille—999 à une chance pour leur salut.

Cependant étudiez les faits divers que nous apportent les journaux, et vous serez surpris de voir le rôle qu'en les cas les plus effrayants, joue cette force que nous nommons—sans la comprendre—le hasard.

Sans qu'il y ait miracle, sans qu'aucune des lois connues et vérifiées soit violée, ce couvreur tombe du sixième étage, rebondit sur un balcon et vient s'étaler sur une voiture d'ordures ménagères, qui lui fait un lit moelleux et sauveur.

Sur deux automobilistes emportés par la même voiture, mis en péril par la même rupture de frein, culbutant sur le même obstacle, sous la même voiture qui capote, l'un d'eux est tué raide, l'autre en est quitte pour quelques douleurs internes et provisoires, dont le seul intérêt sera de servir de justification pour réclamer une indemnité au célèbre Qui de droit, anonyme auteur de tous nos maux.

Sous les rafales de la tempête, sur dix navires, neuf parviennent à fuir devant le vent et atteignent l'accalmie. Le dixième, le plus solide, le plus neuf, le mieux commandé disparaît, happé par la mer et des passagers, un seul survit, un boiteux qui n'avait jamais navigué et, bien entendu, ignorait les plus élémentaires principes de la natation.

Il y a, sur mon trottoir, une pelure d'orange: depuis le matin cent personnes ont déambulé, au pas, au trot, au galop, sans même y prendre garde. Je sors, je vois la pelure et, d'un coup de pied, l'envoie dans le ruisseau. Je tombe et me casse la jambe.

La vie et la mort sont à la merci de milliers de circonstances, les unes visibles et dont nous croyons pouvoir nous écarter, les autres invisibles et sournoises qui règlent notre compte, sans que nous ayons supposé qu'il y avait un calcul à faire.

Il n'est rien de moins vraisemblable que le vrai, rien de plus vrai que l'invraisemblable.

C'est pourquoi, si étrange, si stupéfiant que paraisse la suite de ce récit, l'incrédulité du lecteur ne serait qu'une preuve d'inexpérience.

Le mot—impossible—a dit Arago, n'existe pas, sinon dans les mathématiques pures... et encore!

C'est pourquoi ce serait faire preuve d'une fâcheuse étroitesse d'esprit que de s'étonner quand nous retrouvons, à une profondeur que nous n'avons pas encore eu le temps d'évaluer numériquement....

Sir Athel Random, assis, le front dans la main et réfléchissant profondément....

Assis? où? sur quoi?

Très simplement sur le plancher de son kiosque, de sa guérite, de quelque nom qu'on veuille la nommer.

Brisé? Ou tout au moins étourdi? Point. Très calme, très valide et en possession de toutes ses facultés.

Seulement un peu étonné: 1° de se trouver à l'intérieur de son appareil d'aviation, 2° de n'entendre aucun bruit, et de se sentir en pleine et lourde solitude, 3° d'avoir la sensation d'une descente plutôt que d'une chute, sans heurt violent.

Naturellement l'obscurité était profonde et ce n'était qu'à tâtons que sir Athel avait reconnu le plancher et les parois.

Encore n'avait-il hasardé ces gestes qu'avec une infinie précaution; il savait trop, par expérience, quels périls pouvait présenter une brusquerie de geste dans un local muni de tous côtés d'une machinerie aussi délicate que dangereuse.

Donc il avait pris le parti le plus sage, qui était de se tenir aussi immobile que possible et de réfléchir, aussi nettement et aussi froidement que les circonstances le permettaient.

Sir Athel—on l'a deviné du reste—était un esprit précis, méthodique, sériant les questions.

Le fait de se trouver à de nombreux mètres sous terre, enfermé dans une caisse d'explosifs, n'était pas, à premier examen, de ceux que l'on choisirait bénévolement pour occuper ses loisirs.

Mais, d'autre part, c'était satisfaction réelle que de sentir son cœur battre, que de faire jouer ses muscles, que de constater l'activité de son cerveau; en un mot, de se retrouver, après pareille alerte, parfaitement vivant.

Sir Athel monologua, à la muette, bien entendu.

—Je me rappelle fort bien, se disait-il, que je touchais au succès. J'allais en quelques minutes—et par la seule force du vrilium, convenablement adaptée, soulever lentement le Vriliogire.

«Mon but était, aussitôt que j'aurais dégagé la porte, de m'introduire à l'intérieur, avec les précautions convenables, d'atteindre l'isolateur central et ainsi de neutraliser l'effet du vrilium, redevenu provisoirement inerte. Et alors on aurait achevé le sauvetage de l'appareil par les moyens ordinaires. Quelques cordes solides et de vigoureux bras auraient achevé l'œuvre.

«Que s'est-il alors passé? Je me souviens que j'avais déjà déchargé certaines parties des condensateurs... encore quelques instants et je touchais au but. Seulement j'eus besoin—ma mémoire est très fidèle—d'une des tiges que j'avais préparées et qui, par sa forme recourbée, me permettait de la faire pénétrer à l'intérieur. J'atteignais ainsi le ressort supérieur de la porte dont une partie se repliait et livrait passage à ma main qui achevait l'œuvre....

«J'eus le tort, je le reconnais maintenant, de faire appel à autrui—à M. Labergère, si je ne me trompe—pour obtenir l'outil désiré... ce fut alors qu'un corps lourd se précipita sur moi... détermina le choc de ma baguette à vrilium contre une partie de la paroi...»

Il se donna à lui-même quelques explications dont le résultat fut qu'il ignorait comment la porte avait pu s'ouvrir et se refermer sur lui..., en même temps que les charges de vrilium contenues dans des baguettes, et soudain libérées, déterminaient un éboulement et la chute de l'appareil.

Mais la science constate nombre de faits dont les modalités lui échappent.

Le phénomène actuel les augmentait d'une unité. C'était tout.

Ce qui était évident, c'est que, par les chocs subis, tels déclanchements s'étaient produits dans les ressorts moteurs qui avaient opéré la neutralisation du vrilium. Car au moment actuel il semblait en vérité que l'appareil fût pour ainsi dire mort, ne produisant plus ni force, ni chaleur, ni lumière. Question à étudier de plus près, si jamais on avait encore le loisir de l'étude.

—Tout ceci, pensa Sir Athel, ne me renseigne que très médiocrement sur les moyens qui me restent de sortir de la position plus que précaire dans laquelle je me trouve.

Et tout à coup il eut un frisson.

Une pensée—un instant écartée—lui sautait au cerveau.

Il n'était pas la seule victime de cette catastrophe. Il avait deux compagnons! Labergère, Bobby, le reporter génial, le détective si fortement britannique. Les... deux malheureux avaient-ils péri, soit qu'ils eussent été foudroyés par les décharges vriliennes qui avaient déterminé et accompagné l'effondrement; soit, ce qui était plus horrible encore, qu'ils eussent été écrasés par les décombres....

Sir Athel avait le cœur essentiellement bon. Toutes ses recherches scientifiques n'avaient d'autre objet que d'augmenter, si possible, la somme de bien-être dont disposait l'humanité.

Qu'importait sa vie à lui! Dès longtemps, il en avait fait le sacrifice. Mais avait-il le droit de disposer de celle d'autrui? Or ici sa responsabilité était entière, indéniable. Pourquoi, connaissant les périls de l'opération, sachant que lui seul pouvait les conjurer; comment, pourquoi, avait-il été assez faible pour autoriser ces deux hommes à l'accompagner?

Encore pour le cas de Coxward, pouvait-il alléguer pour sa défense personnelle que c'était par la propre imprudence du boxeur que l'accident s'était produit. Sir Athel en avait été témoin sans y participer en quoi que ce fût.

Mais là, il ne pouvait pas adresser le moindre reproche à ces deux hommes, qui ne l'avaient suivi que par intérêt pour lui...; il aurait dû, c'était son devoir d'honnête homme, les repousser, rejeter impitoyablement leur requête.

Et Sir Athel se demandait en rougissant s'il n'avait pas obéi à un ridicule instinct de vanité en les acceptant pour proches témoins de ce qu'il croyait être une victoire.

Il se dit qu'après tout il avait expié ce crime: car quel espoir de sortir du gouffre où il était enlisé! Eh bien, qu'il mourût, ce n'était après tout que le châtiment qui lui était dû!

Sous le poids de ces pensées douloureuses, Sir Athel se sentait faiblir. Toute son énergie l'abandonnait. Était-ce manque d'air ou simplement l'effet de la tension morale, ses nerfs se brisaient, son cerveau s'embrumait, un voile s'étendait sur ses yeux. Il éprouvait la sensation épouvantable de l'inhumation prématurée, et ses deux mains, en un geste désespéré, se crispèrent contre sa poitrine, secouée par un spasme convulsif.

Ce geste inconscient le sauva.

Sous ses doigts, il sentit des objets durs qu'il connaissait bien: c'étaient de petites boîtes plates, pareilles à des bonbonnières, dans lesquelles il avait enfermé des parcelles de vrilium!

Le vrilium! Quoi! Il était en possession de ce produit étonnant, de ce moteur universel, de cette panacée à laquelle rien ne résistait! Et il se laissait aller au découragement!

A quoi donc eût servi de s'être rendu maître d'un des plus puissants secrets de la nature, si cette découverte ne lui eût pas apporté le salut dans les circonstances les plus désespérées....

Après tout, puisqu'il n'était pas mort, pourquoi ses deux compagnons eussent-ils nécessairement succombé?

Rien que pour avoir touché une des boîtes qui renfermaient le vrilium, déjà sir Athel se sentait réconforté! Non, non, il ne s'abandonnerait pas, il lutterait, il vaincrait!...

Et il lui sembla voir, dans une vague pénombre, le doux visage de Mary Redmore qui l'encourageait.

—Je suis dans le Vriliogire, se dit-il. Mais où se trouve l'appareil? C'est là ce qu'il faut savoir, et pour cela il faut de la lumière. Le vrilium va m'en procurer.

Il y avait encore un danger, c'était de hasarder un faux mouvement qui agît sur quelqu'un des ressorts de la machinerie et déchaînât encore quelque décharge. Car Sir Athel qui, avant le 1er avril, ne songeait pas encore à utiliser son avion, s'en servait volontairement pour emmagasiner les parties de vrilium qu'il obtenait dans son laboratoire.

Avec d'infinies précautions, il tira de la poche de son gilet le menu porte-crayon qui lui avait servi naguère à dissocier l'encrier de marbre. Il le palpa, fit jouer délicatement une virole, destinée à modifier les effets à obtenir, puis poussa un ressort. Il y eut un léger déclic et une languette de feu jaillit, assez semblable à la flamme de l'acétylène.

Une clarté éblouissante envahit la cabine disposée comme celle d'un poste téléphonique; et sur toutes les parois, étaient installées des petites caisses, munies de poignées ou de boutons, le tout formant, pourrait-on dire, une sorte de clavier dont les touches agissaient sur les diverses parties du mécanisme. Un faisceau de fils reliait ce système à une sphère, de très petite dimension, fixée sur une tige métallique qui traversait la cabine de haut en bas, et qui, nous le savons déjà, commandait les deux hélices, aux deux extrémités verticales de l'appareil.

Au premier coup d'œil, Sir Athel comprit ce qui s'était passé. Dans le choc brutal qu'avait produit sa chute, un des ressorts de l'intérieur s'était déclanché, et le moteur se mettant en marche avec une rapidité énorme avait fait agir l'arbre des hélices.

A son extrémité supérieure, l'hélice qui avait été brisée n'existait plus; mais, à la partie inférieure, elle subsistait dans son entier, et tournant avec une vélocité vertigineuse, elle s'était enfoncée dans le sol friable, faisant en quelque sorte office de tire-bouchon—ou mieux de vis d'Archimède. Et elle avait creusé un puits dans lequel l'appareil tout entier était descendu, comme dans une gaine où il s'était frayé sa voie, ralenti cependant par le frottement.

Ce qui expliquait comment la descente, au lieu de présenter le caractère d'une chute dans laquelle tout se fût fracassé, avait pris celui d'un glissement.

Mais pourquoi l'arrêt?

Ayant allumé une lampe attachée à la paroi, Athel, libre de ses mouvements et complètement maître de lui-même, chercha. La charge de vrilium qui actionnait le moteur et les diverses parties du mécanisme était presque épuisée, et pourtant suffisante encore pour produire de très réels effets. Il était évident qu'un obstacle puissant s'était opposé à la continuation du mouvement, et bientôt Athel en reconnut la cause.

Après avoir perforé les diverses couches de terre, de sable, de pierres désagrégées qui ne lui avaient opposé qu'une résistance relative, l'hélice inférieure s'était trouvée subitement arrêtée. L'énorme foret dont elle était garnie à son centre s'était engagé dans une matière dont la dureté était telle qu'il n'avait pu la percer; son mouvement de rotation s'était arrêté et l'appareil se trouvait, par le fait même, immobilisé par l'obstacle.

Cependant Athel savait qu'à la force du vrilium pas une substance connue ne pouvait résister: cet arrêt devait donc provenir d'une cause spéciale qu'il ne tarda pas à découvrir. Par un accident dû à la rupture d'un des ressorts métalliques, la communication se trouvait interrompue entre l'arbre de couche et le moteur, ce qui était facile à réparer.

En somme, et grâce à un hasard incroyable, mais qui prouvait l'excellente qualité des matériaux employés à la construction de l'armature, le vriliogire était pour ainsi dire intact et Athel ne doutait pas qu'il pût facilement le remettre en activité.

Mais ici se posait la question la plus grave.

Y avait-il lieu de provoquer un nouveau déplacement? Dans quel sens devait-il être dirigé? En un mot, où se trouvait-on? A quelle profondeur?

Le savant anglais avait la sensation très nette qu'il avait perdu connaissance... pendant combien de temps? Était-il à dix, vingt, trente, cent mètres au-dessous du sol? La descente s'était-elle opérée en ligne droite ou inclinée? Toutes interrogations qui restaient nécessairement sans réponse.

Athel regarda sa montre. Elle marquait une heure. C'est-à-dire que depuis le moment où il avait commencé l'opération—dix heures du matin—trois heures s'étaient écoulées. Et encore où était la preuve que ce fût trois heures plutôt que quinze heures. Ceci pouvait se vérifier mécaniquement.

Il fit jouer soigneusement le remontoir. Le nombre de tours lui démontra que c'était bien une heure de l'après-midi. Mais pendant combien de temps était-il resté inerte et inconscient?

Les termes du problème ne se simplifiaient pas.

Enfin de quoi était enveloppé le vriliogire? Dans quelle sorte de matière se trouvait-il encastré, enchâssé?... Comment le savoir?...

Pour se donner de la force, Athel ouvrit une petite boîte qui contenait des pilules Berthelot. On sait que notre grand chimiste avait émis cette hypothèse qu'un jour viendrait où la nourriture de l'homme par les substances organiques serait remplacée par les éléments chimiques qui les composaient.

Si bien que l'alimentation en serait assurée par des condensés de l'essence même des choses, des éléments, azote, carbone, phosphore dont sont formés les viandes, les légumes, le lait, etc., tablettes ou pilules qui sous un très petit volume serviraient à la réparation des forces.

Sir Athel avait étudié cette question depuis longtemps et l'avait en partie résolue.

Dans une boîte d'un décimètre carré, Athel était en possession de provisions suffisantes pour assurer son alimentation pendant des mois entiers.

Craignant donc une nouvelle défaillance physique, il prit deux pilules riches en azote et y ajouta même, afin d'éclaircir son cerveau, une tasse de café (en pilule).

Il se sentit rasséréné, alerte! et éprouva cette sensation qu'il était vraiment trop vivant pour mourir. Il savait enfin, qu'en dernier ressort, il lui restait une suprême ressource: l'injection sous-cutanée du vrilium, qui, tant que les organes étaient intacts, rendait à l'être toute sa vitalité.

La confiance en soi est la première condition du succès.

Dans le très petit espace où Athel pouvait se mouvoir, il examina un à un tous les divers mécanismes de sa machine, interrompit les contacts qui pouvaient encore développer l'action du vrilium. Il ne laissa rien au hasard et comme un général qui a inspecté toutes les parties de son champ de bataille, il se décida à agir.

Ce fut alors que, levant les yeux pour la première fois jusqu'au plafond du kiosque, il s'aperçut que la partie supérieure était soulevée. N'avait-il pas été pratiqué en effet une sorte d'arrachement du casque prussien qui le couronnait. Dans la chute, ce couvercle—il n'est pas de terme plus clair—avait basculé et par l'orifice ainsi pratiqué, il était possible de jeter un regard au dehors.

Il se hissa sur un escabeau, et grâce à sa haute taille, il atteignit le sommet et passa sa tête par l'orifice. L'obscurité était noire, mais une tiédeur lui monta au visage. On eût dit qu'un certain espace s'étendait alentour.

Il prit le fameux porte-crayon—bon à tout faire—et ayant passé le bras, fit jaillir la lueur claire et blanche. Il eut une exclamation de surprise. Le vriliogire n'était pas engainé, comme il l'avait cru d'abord. Au-dessus de lui, l'espace était libre; et aussi, devant l'une des parois, celle justement où se trouvait la porte, qu'il n'avait pas jugé prudent d'ouvrir jusqu'ici, dans la crainte d'un éboulement à l'intérieur.

Il lui parut que ce qui l'entourait fût de pierres dures, de roc même.

Alors il n'hésita plus: il fit jouer les ressorts de la porte et se pencha sur le seuil, avançant dans les ténèbres la torche minuscule qui répandit des flots de lumière.

Athel avait devant lui une caverne, une grotte très spacieuse, dont l'ossature était faite de pierres énormes, tassées, encastrées les unes dans les autres, donnant la sensation d'une solidité inébranlable.

Il ne voyait pas distinctement le sol: regardant prudemment à ses pieds, avant de franchir le seuil, il s'aperçut qu'entre le vriliogire et le terrain de la caverne, s'étendait un espace vide, large de plus d'un mètre.

Il pencha le jet de lumière, et il lui sembla qu'il y avait là un abîme très profond, dans lequel ses regards ne distinguaient rien. Au delà de cet intervalle était le sol de la caverne qui lui parut fait d'une voûte peu épaisse, comme d'une croûte de ciment qui aurait recouvert un espace creux au-dessous.

Cependant cette sorte de carapace était d'apparence solide. Décidé à tout, Athel prit son élan, franchit l'espace vide et se trouva debout, sain et sauf, sous la haute voûte de la caverne.

L'air y était épais, lourd, presque suffocant, avec un relent de moisissure qui écœurait.

Mais on n'en était pas à s'émouvoir de ces détails. Athel éprouvait comme une sensation de libération. N'avait-il pas ressenti cette crainte, inavouée à lui-même, qu'il resterait séquestré, inhumé dans le vriliogire transformé en cercueil! La mort lente, horrible, dans l'immobilité et l'asphyxie.

Jamais touriste en face de l'espace, du ciel, des bouquets d'arbres, des vastes paysages, n'éprouva joie plus intense que celle de notre bon savant, enveloppé de tous côtés d'une calotte de pierre, avec, sous les pieds, un abîme sans fond? Preuve nouvelle de la relativité des jouissances humaines!...

Et Sir Athel, emporté par son enthousiasme, s'écria:

—Vive la vie!... Vive la science!

—Qui est-ce qui piaille là-haut? répondit une voix qui semblait sortir des profondeurs de la terre.


IV

LE TOUT POUR LE TOUT

Sir Athel s'attendait si peu à entendre une voix humaine répondant à la sienne, qu'il était resté un instant interdit, comme suffoqué.

Mais, se ressaisissant aussitôt, il plaça ses deux mains en porte-voix devant ses lèvres et cria à pleins poumons:

—Qui a parlé?...

Voilée, paraissant lointaine, la voix répliqua:

—Moi, Eusèbe Labergère, rédacteur au Nouvelliste.

—Et moi, je suis Sir Athel Random....

—N. de D.! (pardon de l'exclamation! mais avouons qu'elle était dans la note). Vous pouvez vous vanter d'être un joli coco et de nous avoir fourrés dans un beau pétrin!...

—Où êtes-vous?

—Je n'en sais rien... là ou ailleurs, quelque part ou nulle part, à deux ou trois cents pieds sous terre!...

—Êtes-vous blessé?

—Je n'en sais rien... mais moulu, démoli, ne pouvant remuer ni pieds ni pattes!... Oh! ce que je donnerais pour prendre un distingué au café de Boubouroche!

—Ne vous découragez pas! On en sortira.... C'est déjà beaucoup de n'être pas mort!... Voyons, écoutez-moi!... (il agita la flamme autour de lui). Voyez-vous une lueur, un reflet....

—Je ne vois rien... je suis trop abruti....

—Bon! tenez-vous tranquille et attendez!...

Labergère gronda encore quelques mots qu'on n'entendit pas. Athel, qui avait recouvré toutes ses facultés de logique, se disait très justement que la grotte où il se trouvait communiquait certainement avec quelque autre poche ou caverne, sans doute celle dont le plancher de celle-ci formait le plafond.

Armé de sa lampe, il se mit donc à explorer soigneusement la caverne, se rapprochant peu à peu du vriliogire qui occupait l'une de ses extrémités.

Déjà il en avait fait deux fois le tour, très surpris de ne trouver aucune ouverture par laquelle Labergère eût pu être précipité dans les sous-sols, si cette expression peut être employée à cette profondeur.

Soudain, il s'arrêta devant une masse noirâtre qu'il avait déjà frôlée en passant et qui lui avait produit l'impression d'être un bloc de pierre de nuance plus foncée que les autres.

Mais cette fois, la heurtant volontairement du pied, il eut une surprise.

Cela n'avait pas la rigidité de la pierre, c'était mou et élastique.

Il se pencha vivement et tâta de sa main large ouverte.

—Mais c'est un tas d'étoffes, murmura-t-il. A moins que....

Il palpa cette fois plus vigoureusement: sous l'étoffe, il y avait de la chair. C'était un corps organique!...

Mais en vain, il s'efforçait—à la lueur de sa lampe—de reconnaître la forme, la nature de l'objet. Il ne voyait qu'une sorte de rotondité, sur laquelle était tendue comme une gaine de drap noir.

Tout à coup, il poussa un cri: c'était un corps humain, mais si étroitement encastré dans un cadre de pierre qu'il semblait impossible de l'en arracher.

Vivant? Mort? il ne bougeait pas, n'avait pas un frisson, pas un tressaillement... pourtant posant sa main bien à plat sur l'étoffe, Athel constatait que la chaleur animale n'avait pas disparu. Il s'agenouilla, posa son oreille sur la partie qui saillait et écouta attentivement.

Cela respirait. Cela vivait!... le drap était celui d'une redingote, d'une redingote anglaise... d'où en conclusion ce nom qui jaillit des lèvres d'Athel Random: Bobby!

Et quand il l'eut crié, il se fit dans le dos en question comme un léger remous. Donc quelque part, sous ce dos, il y avait une tête, avec des oreilles.

Pourtant Athel considérait cette chose avec inquiétude: certes, il semblait fort simple d'empoigner ce dos, à pleine main, par l'étoffe, et de l'enlever, en attirant avec lui le reste du corps.

Mais la pierre formait autour de lui une bordure si étroitement adaptée qu'il semblait impossible que ce reste suivit l'impulsion. Heureusement, Sir Athel n'était pas homme à abandonner la partie. A force d'efforts, il parvint à introduire ses deux mains entre la bordure de pierre et le cadre, et les jambes écartées, tirant en haut de toute sa vigueur, il arriva à desserrer l'étau qui comprimait le thorax du malheureux.

Il eut alors une autre crainte: il sentit que le corps, dégagé de l'étreinte qui le retenait, tendait à tomber dans l'espace vide qui s'étendait au-dessous de lui. Il fallut que Sir Athel fit appel à toute sa vigueur, très supérieure à la moyenne d'ailleurs, pour que, soutenant le corps d'une seule main, il pût user de l'autre pour le redresser....

Enfin le corps bascula légèrement, et les épaules, puis la tête sortirent. Un dernier sursaut et Bobby, oui Bobby, émergeait de ce trou où il s'était encadré si maladroitement.

Mais dans quel état, hélas! livide, les yeux clos, avec une éraflure au front d'où perlaient des gouttes de sang?... Sir Athel, rapidement, le palpa, l'ausculta. Rien de cassé. C'était miracle. Seulement un évanouissement, suite d'une chute. Le vrilium n'était-il pas là! Le portefeuille du savant était une véritable trousse, un arsenal médical... la petite seringue fit son apparition et, ayant mis le mollet à nu, Sir Athel fit une toute petite injection.

Puis, en attendant l'effet, il revint du côté où il avait entendu la voix de Labergère. Chose fort curieuse, il lui était impossible de trouver une nouvelle fissure dans la pierre qui formait le plancher. Mais alors! était-il d'aventure passé tout entier par le trou à l'orifice duquel Bobby s'était si malencontreusement arrêté?

C'était réel: il en eut la preuve immédiate, car le reporter qui s'impatientait là-dessous, se mit à crier:

—Hé! là-haut! est-ce que vous auriez la prétention de me laisser moisir dans ces catacombes....

Cette fois, sa voix, tout à l'heure arrêtée par le corps de Bobby qui faisait tampon, arriva claire et vibrante. Cela explique aussi comment la lumière du vrilium ne pouvait parvenir jusqu'à lui. Maintenant, il la voyait, au-dessus de lui.

—Écoutez-moi, lui cria Athel. Nous ne pouvons nous dissimuler que nous nous trouvons dans une situation plus que critique. Apprenez d'abord que Bobby est vivant, là, près de moi, et que dans quelques minutes il sera parfaitement valide....

—Chouette! clama Labergère d'un accent gamin. Il m'aurait manqué.

—Donc nous serons trois à unir nos efforts pour sortir d'ici. Il s'agit de conserver notre sang-froid, de faire appel à toute notre ingéniosité. Commencez-vous à secouer votre accablement?...

—Oui, oui!... si j'y voyais plus clair, je me remettrais tout à fait...; mais vous savez, dans le noir d'une cave qu'on ne connaît pas, on n'en mène pas très large....

—Je vais vous éclairer aussi largement que possible et vous répondrez à mes questions....

—Allez-y!

Sir Athel s'étendit sur le sol et, par le trou que l'extraction de Bobby avait laissé libre, il passa son tube à lumière.

—Parfait! cria Labergère. Gaz à tous les étages! Y a du mieux!

—Pouvez-vous vous dresser, regarder où vous êtes!

--- Je suis sur pied. L'endroit n'est pas gai. Une cave, une grotte, ce qu'on voudra, mais énorme.

—Quelle est à votre avis la hauteur du plafond?...

—Hum! Je n'ai pas l'œil très juste en ce moment... dans les cinq à six mètres....

—Voyez-vous quelque moyen de vous hisser jusqu'à l'orifice où est la lumière....

—Aucun! pas la plus petite échelle! des murs qui semblent d'un seul morceau, sans aspérité où poser le bout du pied ni accrocher un ongle.

—Si bien que vous ne pourriez remonter ici....

—C'est de toute impossibilité... il faudrait au moins trois hommes se faisant la courte échelle....

—Question à étudier!... vous allez pour un instant retomber dans le noir, il faut que je m'occupe de Bobby....

—Faites donc, je vous prie. Je ne suis que patience!...

Sir Athel avait entendu Bobby bouger derrière lui: il se retourna. Bobby était maintenant assis par terre, les yeux écarquillés et l'air parfaitement ahuri. Il faisait des gestes incohérents comme s'il eût adressé un monologue muet à une personne invisible.

Évidemment, la terrible secousse qu'il avait éprouvée avait quelque peu déséquilibré ses méninges; et quand Sir Athel s'approcha de lui, il eut un mouvement de recul.

Le jeune Anglais lui parla lentement, doucement, cherchant à imprimer dans son esprit la conviction qu'il était sauvé—affirmation dont, hélas! à part lui, il contestait l'absolue vérité. Mais à mesure qu'il le rassurait, Bobby, peu à peu, reprenait sa physionomie normale.

Enfin il reconnut son interlocuteur et s'écria;

By God!... Vive l'Angleterre!... Vive sa Majesté l'Empereur et Roi!...

Cette effusion de loyalisme acheva de le remettre d'aplomb.

—Tiens! nous sommes vivants! fit-il. Ah! c'est Mrs. Bobby qui sera contente. Je vais lui télégraphier tout de suite.

—Hum! dit Sir Athel, dites-vous bien, cher monsieur Bobby, qu'il nous fout d'abord sortir d'ici....

Bobby promena autour de lui des regards légèrement hagards:

—Ah ça! où sommes nous?...

—A quelques centaines de pieds sous terre, tout simplement....

—Haô! fit le détective. C'est beaucoup!... alors nous sommes perdus!...

—Tant que le sang circule dans nos veines, répliqua Sir Athel, tant que la tête est saine et les muscles élastiques, il ne faut jamais désespérer. Vous n'avez rien de cassé?

—Rien!

—La tête est nette?

—A peu près!...

—Eh bien, je vous dis, moi, Sir Athel, que nous ne devons nous avouer vaincus qu'après tout avoir tenté pour nous tirer d'affaire.... Allons! Bobby!... vous êtes citoyen anglais... il faut que vous et moi nous fassions honneur à notre pays... n'oubliez pas qu'il y a là-dessous un Français qui nous jugera.

—Un Français! Qui cela?

—Mais votre ami Labergère....

—Tiens! c'est vrai!... Comment! il n'est pas plus démoli que nous!...

—Penchez-vous sur ce trou et parlez lui.

—Hé! M. Labergère, how do you do?...

Quite well, much obliged! répondit le reporter avec un bon rire.

—Où êtes-vous?

—Je vous raconterai ça quand je le saurai. Pour le moment, je voudrais bien que Sir Athel nous dise s'il a une idée quelconque pour sauver nos carcasses.

—Écoutez-moi tous les deux, dit l'Anglais. Nous avons été précipités dans une espèce de gouffre dont nous ne pouvons, malheureusement, connaître la profondeur. Par on ne sait quel miracle, le vriliogire a résisté au choc et nous a frayé la voie dans une sorte de puits au fond duquel nous avons glissé. Comme vous étiez au-dessus de lui, peut-être soutenu par le toit, vous êtes arrivés jusqu'à l'endroit où, dans une des parois du puits, une solution de continuité existait. Vous avez roulé dans la poche où nous nous retrouvons M. Bobby et moi: là était une ouverture dans la paroi inférieure. Vous, monsieur Labergère, vous y êtes tombé et c'est chose surprenante que vous ne vous soyez pas brisé les os.... M. Bobby s'est mal présenté et a été arrêté par les contours de l'orifice où il était enchâssé comme un diamant dans l'or qui le sertit....

«Je l'ai tiré d'affaire. Je voudrais faire mieux. Raisonnons donc. Il n'est aucun moyen humain de remonter dans le puits qui d'ailleurs doit être obstrué. Pour une pareille ascension, nous ne disposons d'aucun moyen, et le vrilium lui-même ne peut pas nous être d'utile secours.

«Conclusion, il nous faut trouver une autre issue.

«Nous sommes parés pour certaines éventualités, contre l'obscurité, contre la faim et contre des obstacles matériels que le vrilium peut renverser. Nous nous fraierons notre chemin, et, la science aidant, nous parviendrons peut-être à remonter à la surface de la terre....

—Oh! Paris! les boulevards! gémit comiquement Labergère. Et un bock... bien tiré!

—Enfin, comme vous, Labergère, ne pouvez venir à nous, il faut que nous descendions jusqu'à vous, et c'est de l'endroit où vous êtes que nous commencerons notre exploration.... Monsieur Bobby, avez-vous quelque objection à présenter contre ce plan?

—Aucune! fit Bobby, bombant le torse. Avec le vrilium, j'irais au bout du monde!

—Par malheur, pour le moment, le monde pour nous n'est pas très spacieux et le bout n'en est pas éloigné.... Agissons. Monsieur Bobby, ne bougez pas. Je rentre dans le vriliogire, pauvre épave que je me vois forcé d'abandonner... je prends divers objets dont nous pouvons avoir besoin.... Monsieur Bobby, tenez la tige éclairante à bout de bras et laissez-moi faire....

D'un bond léger, Sir Athel rentra dans la cabine. Cinq minutes après, il en ressortait muni d'une petite caisse et d'un rouleau de cordelettes grosses comme le petit doigt.

—Maintenant, mon cher monsieur Bobby, je vais avoir l'honneur de vous attacher par les aisselles et de vous descendre auprès de votre ami, M. Labergère. Vous n'y voyez pas d'objection?

—Dès maintenant, je me considère comme en service et je vous tiens pour mon chef....

Perfectly well! Go on!

En un instant, Bobby fut solidement amarré sous les bras: avec la meilleure volonté du monde, tenant dans ses bras la caisse qui lui était confiée, il se laissa glisser dans le trou en question, suffisamment large pour qu'un corps en situation normale y passât tout entier, et la descente commença.

Cinq mètres! Labergère avait calculé juste. L'affaire s'opéra sans encombre:

—J'ai Bobby dans mes bras! cria Labergère. Mon cœur palpite. Ah ça, et vous, comment diable allez-vous nous rejoindre....

—Comme ceci! dit Sir Athel, qui, se suspendant par les mains au rebord de la voûte, se laissa tomber, souple et habile, et se trouva sur pied.

Bien vite, il ralluma la lampe un instant éteinte.

—Prenez vite chacun une pilule Berthelot, dit-il. Il nous faut toute notre force.

—Ce n'est pas que ce soit mauvais, dit Labergère, mâchonnant l'aliment chimique, mais ça ne vaut pas un bifteck....

—Nous n'en sommes pas à faire de la gourmandise. La caisse, monsieur Bobby!

Il l'ouvrit et en tira deux tiges qu'il remit à ses compagnons, après en avoir fait jaillir le fluide lumineux.

—Inspectons les lieux, dit-il.

Marchant l'un derrière l'autre, Sir Athel en avant, ils se mirent à explorer l'énorme poche creuse dans laquelle ils étaient emprisonnés.

Et soudain Sir Athel poussa un cri de joie.

—Il y a une issue....

C'est-à-dire qu'il venait de découvrir une fente, très haute, étroite, qui semblait avoir été tranchée dans le roc d'un coup de hache.

—Nous sommes sauvés! fit Bobby qui était d'humeur optimiste.

—A condition, rectifia Sir Athel, que ce couloir, qui me paraît fort étroit, conduise quelque part.

—Ailleurs vaut mieux qu'ici!...

—Très vrai, approuva Labergère. Et dire qu'au-dessus de nous, il y a de bons Parisiens qui vont, qui trottent, qui blaguent... peut-être dans l'axe de ma tête se trouve-t-il juste une brasserie! Eh bien! où diable est passé notre Anglais?...

En effet, Sir Athel venait de s'engager résolument dans la fente et avait disparu.

—Attendez un peu, cria-t-il, à quoi bon nous risquer tous trois dans cette exploration première?...

Il y eut un long silence; puis la voix reprit:

—Venez tous deux!... faites attention, il y a là une descente assez rapide....

—Une descente! soupira le reporter. Ah! nous n'aspirons guère à descendre, comme disait le vieux Corneille. Enfin, mon vieux Bobby, qui sait, nous sortirons peut-être d'ici aux Antipodes, par quelque île ignorée de l'océan Pacifique.... Ça ne me ferait rien! mais ça sera long!... et moi qui avais un rendez-vous à deux heures rue Taitbout!...

Il s'engagea rapidement dans le souterrain dont les parois à pic permettaient à peine à ses larges épaules de se déployer. Bobby, toujours obéissant, le suivait en serre-file.

—Eh bien! demanda le reporter. Qu'est-ce que vous pensez de nos affaires, monsieur du Vrilium?...

Sir Athel, arc-bouté sur ses deux pieds, promenait la lueur de sa torche sur la hauteur de la paroi.

—Êtes-vous géologue? demanda-t-il à Labergère.

—Hum! j'ai quelques notions de ça, comme de tout. Un bon journaliste doit être bon à n'importe quoi, fut-ce à faire au pied levé une conférence à la Sorbonne, sur les Révolutions du Globe....

—Bon! vous me comprendrez, c'est tout ce qu'il faut. Je suis, je vous l'avoue, profondément étonné. Ignorant aussi bien que vous à quelle profondeur nous nous trouvons, pourtant, je ne puis m'imaginer comment les sédiments sont composés, les roches qui nous enveloppent appartiennent à la dernière période de l'ère tertiaire—ce que nous appelons le miocène, au moment où commence le pliocène.... C'est à cette époque que remonte la formation du terrain sur lequel aujourd'hui repose Paris....

—Alors, fit Labergère, en allumant une cigarette—hélas! la dernière qu'il avait tenue en réserve, c'était avant 1830....

—Il doit y avoir de cela quelques centaines de mille ans....

—La pierre est bien conservée... elle ne paraît pas son âge....

—Et cependant, que de secousses, que de perturbations le sol subit à cette époque! s'écria Sir Athel. Des phénomènes puissants, dont nous pouvons à peine nous former une idée, modifiaient continuellement et avec une brusquerie stupéfiante, les conditions climatériques, qui passaient d'une excessive chaleur à un froid glacial... aux effluves du soleil dont les ardeurs tropicales peuvent à peine nous donner une idée, succédaient presque instantanément des rafales de neige et de pluie, que des vents furieux et desséchants figeaient en glaciers—c'était le temps des éruptions volcaniques de l'Auvergne et les roches microlithiques....

—Cher monsieur, interrompit doucement le reporter, excusez-moi de vous couper la parole: mais ne pourriez-vous pas remettre ces explications à plus tard... le temps passe et (il regarda sa montre) il est bientôt l'heure de l'apéritif....

—Vous avez raison! fit Sir Athel en riant. Quand le démon scientifique s'empare de vous, on oublie tout le reste....

—Au moins, cette science,—aux noms rébarbatifs—nous indique-t-elle un moyen de salut?...

—Hélas! en aucune façon! Cependant les bouleversements qui eurent lieu à cette époque furent si énormes qu'ils permettent toutes les hypothèses... qui sait si, au moment où nous nous y attendrons le moins, nous ne trouverons pas une issue....

—A moins que nous n'en trouvions pas! Parfaitement, c'est compris. Enfin, je prends des notes pour le plus beau reportage qui ait jamais été perpétré... j'ai mon titre:—Voyage à travers le Miocène!... mais je vous avoue que je voudrais bien en être à l'heure où je toucherai mes droits d'auteur....

Ils s'étaient remis en marche: la faille s'était subitement élargie, puis le sol était devenu de plus en plus difficile, avec des saillies et des creux qui les faisaient trébucher....

Soudain, une triple exclamation—faite de surprise et de désappointement—s'échappa de leurs poitrines....

Devant eux, fermant complètement le chemin, une muraille se dressait, haute, lisse, jointoyée avec autant de perfection que si elle eût été faite de ciment, sans une fissure, sans un interstice. Le long couloir dans lequel ils marchaient depuis si longtemps était coupé....

Labergère avait laissé échapper un juron aussi énergique que peu parlementaire, le brave Bobby lui-même, malgré la correction de sa tenue et de son langage, avait lâché un équivalent dans sa langue.