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L'Émigré

Chapter 21: LETTRE XV.
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About This Book

A series of letters by an émigré offers personal accounts of displacement during the French Revolution, blending intimate domestic scenes, chance encounters, and political observation. The correspondents describe flights from danger, hospitality received abroad, romantic and familial attachments, and vivid everyday episodes that reveal fear, humor, and resilience. Interspersed reflections comment on the shifting balance between violence and moderation in wartime, while the epistolary form pairs narrative anecdotes with moral and emotional responses to exile.

Le Président de Longueil en sentit le danger et écrivit à la Reine pour le lui faire connaître; je me souviens encore des expressions de sa lettre. «Si l'on assemble, lui disait-il, les Etats à Paris ou à Versailles c'est porter des brandons de feu sur des matières combustibles. Le peuple Français est aimable, léger, facile; mais emporté, mais barbare dans ses emportements, témoin la guerre des Armagnacs etc.» Le fatal génie de Necker l'emporta, et la Reine dit depuis à un ministre: «le Président de Longueil m'a donné d'excellens avis, mais je n'avais pas le crédit de les faire suivre.» Le charme de la nouveauté, le besoin d'intérêt, et de mouvement déterminèrent la plus grande partie; le désir de s'élever, en manifestant ses talens sur un grand théâtre animaient quelques personnes, et plusieurs, parmi le Tiers, songeaient à sortir de leur obscurité, à se procurer des protecteurs et à obtenir des grâces. Je ne rapporte que ce que j'ai vu, et il me serait possible d'en donner des preuves. Surpris de la vivacité des démarches de quelques membres du Tiers pour se faire élire, je leur représentai que leur âge et leur santé leur rendraient pénibles les fonctions et le travail de la députation. Ils me répondirent que leurs intérêts et celui de leur famille déterminaient leur empressement; enfin quelques uns me firent l'aveu qu'ils espéraient obtenir des lettres de noblesse, et d'autres, des bénéfices pour leurs enfans ou des places lucratives. Dans le temps où l'on s'occupait d'établir des Assemblées provinciales, ou d'accorder aux pays qui avaient eu des Etats, le rétablissement de ces Assemblées; j'ai vu un homme qui cherchait à se faire valoir par son zèle pour le peuple, intriguer sourdement pour avoir la présidence permanente de l'Assemblée de sa province. Tel était le patriotisme qui régnait dans les esprits avant l'assemblée des Etats; et ensuite les zélés partisans du peuple n'ont suivi que leur ressentiment contre la cour. Un cordon bleu refusé, la préférence accordée à un rival pour un gouvernement, ou une place à la cour ont été les principes qui ont inspiré à des grands, et à des nobles, des sentimens contraires à la monarchie. Le duc d'Orléans, devenu justement l'horreur du genre humain; cet homme sans principes et sans résolution, qui n'a jamais eu l'étoffe d'un ambitieux, et qui est parvenu successivement au comble de la scélératesse parce que le crime de chaque jour ne surpassait que d'un degré celui de la veille; le Duc disait alors, et je crois qu'il le pensait, «Les Etats feront tout ce qu'ils voudront, peu m'importe, pourvu qu'il me soit permis d'aller ou de venir en Angleterre, ou ailleurs, et qu'on ne puisse ni m'enfermer ni m'exiler.......» Enfoncé dans la fange de la débauche, il n'élevait pas alors ses vues par delà une liberté indéfinie; favorable à ses vicieuses inclinations. Je me souviens que dans le commencement de la Révolution, frappé de l'inconséquence du Duc, le Président me dit un mot d'un grand sens. Il est commun, dit-il, de voir des gens qui veulent la fin sans aimer les moyens; mais le duc d'Orléans veut les moyens sans la fin. Il ne tint en effet qu'à lui d'être au 14 Juillet, lieutenant-général de l'Etat, et il ne s'agissoit pour cela que de se montrer aux yeux d'un peuple aveuglé et corrompu par lui, dont il étoit en ce moment l'idole. Je l'ai beaucoup connu dans un temps où toute la jeunesse de la Cour avait avec lui des liaisons plus ou moins étroites. Il avait de l'esprit, mais par étincelles, l'amour du plaisir éteignoit dans lui toute affection morale, et un seul sentiment, celui de la vengeance, pouvoit donner quelqu'action à son ame, et a été le principe de sa conduite. Cette connoissance de son caractère m'a fait apprendre depuis sans surprise, que lorsqu'on vint l'avertir que madame la princesse de Lamballe, entre les mains d'un peuple factieux, était en grand danger, et qu'il pouvait la sauver, «il faut la laisser, dit-il, suivre sa destinée.» Quelque temps après ses valets de chambre vinrent lui dire tout effrayés qu'on promenait la tête de cette Princesse, «eh bien! dit-il, c'est une tête comme une autre.» Ces détails m'ont un peu écarté des objets qui me concernent; mais mon histoire peu fertile en événemens ne peut être intéressante que par l'exposé sincère des sentimens qui m'ont affecté, à l'aspect des scènes tragiques et mémorables dont j'ai été témoin; que par la peinture de quelques détails qui servent à donner une juste idée des temps, des hommes et de leurs motifs. Je reviens à ce qui me regarde. Les sages conseils du Président me préservèrent de la contagieuse épidémie qui s'était répandue dans toutes les classes; j'assistai aux assemblées d'élection qui se firent à Paris; mais n'ayant pas l'âge requis et n'ayant formé aucune brigue, j'étais bien certain de n'être point élu. Enfin arriva ce jour tant désiré de l'ouverture des Etats. Jamais la majesté royale ne parut dans un plus grand éclat. Les divers ordres du royaume revêtus des habits de leur état, la pompe de la religion, la Reine réunissant la dignité, la beauté dans sa personne, et dans sa parure le goût et la magnificence; le Roi revêtu des ornemens de la royauté, tout concourait à présenter le plus imposant des spectacles. Je revins à Paris, et je ne m'étendrai pas sur ce qui se passa dans les premières assemblées des Etats. Une sourde fermentation agitait à Paris les esprits. Les capitalistes occupés de faire assurer la dette par la Nation, favorisaient toutes les entreprises de l'Assemblée, et le peuple s'habituait à la regarder comme la protectrice de ses droits et des propriétés, et les agens de l'autorité royale comme ses ennemis. Je fus témoin au Palais royal des premiers symptômes de la cruauté atroce à laquelle s'est livré ce peuple regardé comme si léger, si aimable. Le peuple dans tous les pays jouit avec avidité de la vue des exécutions, et peut-être, de l'empressement à être spectateur des supplices, il y a peu de distance pour en devenir l'instrument. Un homme fut traité dans la rue, d'espion de la police, à tort ou à raison, par un autre qui avait à se plaindre de lui, ou lui en voulait. Le peuple s'attroupa et se mit à le poursuivre de rue en rue, de place en place; la plaisanterie se mêlait à la fureur, ce qui est un caractère distinctif du peuple Français, et le malheureux poursuivi à coups de pierres vint se réfugier au Palais royal. Il n'y fut pas en sureté, et saisi par les plus acharnés, il fut plongé à plusieurs reprises dans le grand bassin. On délibéra ensuite sur ce qu'il fallait lui faire, et il fut proposé de lui couper les oreilles; alors je vis une femme au-dessus du peuple, et mise avec assez d'élégance tirer froidement de sa poche une paire de ciseaux et les offrir. Je m'éloignai avec horreur de cette affreuse scène; et j'appris que le malheureux si barbarement poursuivi avait expiré dans sa course, avant de pouvoir trouver un asile. Voilà le premier acte de cruauté, suivi peu de temps après des meurtres de Foulon et de Berthier. A la honte éternelle de ce peuple, la postérité apprendra en frissonnant d'horreur les barbaries exercées sur leurs cadavres. Il se disputa long-temps leurs membres déchirés et sanglans, et le cœur du malheureux Berthier, étant devenu le partage d'une troupe effrénée, elle s'assembla autour du même bassin et se mit à danser en chantant à la lueur des torches qu'elle portait. Cette détestable troupe, ivre d'une aveugle rage, et se passant de main en main ce cœur, hurlait dans sa joie atroce ce refrain d'un Vaudeville:

Ah! il n'est point de Fêtes
Quand le cœur n'en est pas.

Je restai à Paris, où le Roi se rendit après l'affreuse nuit du cinq Octobre; je fus témoin de son entrée dans cette capitale, et pour vous donner une idée du caractère d'une nation que le luxe et les plaisirs rendaient presque insensible à tout ce qui ne frappait pas au moment sur ses jouissances, je vais vous raconter l'effet que produisit cette déplorable marche d'un monarque outragé et captif, sur ce qu'on appelait la bonne compagnie. Son cortège étonnant par sa composition, affreux par sa contenance féroce et ses cris, mit trois heures à passer dans la rue Royale où j'étais; des troupes à pied ou à cheval, des canons conduits par des femmes; des charettes, où sur des sacs de farine étaient couchées d'autres femmes ivres de vin et de fureur, criant, chantant, et agitant des branches de verdure, ensuite le Roi et sa famille escortés de la Fayette et du comte Destaing l'épée à la main à la portière, et environnés d'une foule d'hommes à cheval, voilà ce qui se présenta successivement à mes yeux pendant l'espace de trois heures. Je me rendis dans une maison voisine où se rassemblait ordinairement l'élite de la société, mon cœur était navré, mon esprit obscurci des plus sombres nuages, et je croyais trouver tout le monde affecté des mêmes sentimens; mais écoutez les dialogues interrompus des personnes que j'y trouvai, ou qui arrivèrent successivement. «Avez-vous vu passer le Roi, disait l'un?—Non j'ai été à la comédie.—Molé a-t-il joué?—Pour moi j'ai été obligé de rester aux Thuilleries, il n'y a pas eu moyen d'en sortir avant neuf heures.—Vous avez donc vu passer le Roi.—Je n'ai pas bien distingué, il faisait nuit.» Un autre: «Il faut qu'il ait mis plus de six heures pour venir de Versailles.» D'autres racontaient froidement quelques circonstances. Ensuite.—«Jouez-vous au Wisch?—Je jouerai après souper, on va servir.» Quelques chuchotages, un air de tristesse passager. On entendit du canon. «Le Roi sort de l'hôtel de ville; ils doivent être bien las.» On soupe; propos interrompus. On joue au Trente et Quarante, et tout en se promenant, en attendant le coup et surveillant sa carte on dit quelques mots: «Comme c'est affreux!» et quelques uns causent à voix basse brièvement. Deux heures sonnent, chacun défile et va se coucher. De tels gens vous paroissent bien insensibles; eh bien! il n'en est pas un qui ne se fût fait tuer aux pieds du Roi.

Le Président prévit alors l'entière et inévitable subversion de la monarchie; je me rappelle à ce sujet un passage de Montaigne, qu'il me cita à l'appui de son opinion. La majesté royale s'avale plus difficilement du sommet au milieu, qu'elle ne se précipite du milieu à fonds. Deux jours après l'arrivée du Roi, je fus à portée de voir avec quel succès on a travaillé à inspirer au peuple une aveugle aversion pour la Reine; chaque jour la curiosité l'attirait en foule sur la terrasse des Thuilleries qui est au-dessous des appartemens occupés par la famille Royale. Je passai au milieu d'un nombre infini d'hommes et de femmes qui étalent devant les fenêtres de ces appartemens. Comme ils contemplaient avec un curieux empressement le Roi et la Reine qui se montraient de temps en temps aux fenêtres, j'entendis plusieurs femmes se dire: «Voyons donc cette Reine avec toute sa méchanceté.» J'allais quelquefois aux Thuilleries faire ma cour; la contenance de la Reine était digne d'admiration. Captive réellement au milieu des bourgeois préposés pour garder son palais, elle paroissait supérieure aux événemens, et profondément affectée, elle montrait un visage calme, et savait allier la dignité souveraine, avec les ménagemens dictés par la politique envers une foule de bourgeois enorgueillis d'être admis dans le palais des rois; la plupart surveillant indécemment ses actions, épiaient jusqu'à ses regards et à ses gestes, pour y lire sa pensée et démêler le degré d'affection qu'elle avait pour ceux qui l'approchaient. Le trône avoit été à demi renversé, la majesté royale avilie; la puissance souveraine avait cédé à la violence populaire, et, le croirait-on? rien ne semblait avoir changé dans Paris, où régnait le même luxe, le goût du plaisir, celui du jeu et le même empressement pour les spectacles. L'Assemblée ne paroissait être qu'un sujet de conversation plus varié et plus animé. Les Aristocrates et les Démocrates se trouvaient dans les mêmes maisons. Les plaisanteries se mêlaient au récit des plus importantes discussions; on ne songeait plus le lendemain à la scène souvent tragique de la veille. Telle est la mobilité du caractère d'une nation, qui oublie promptement le mal passé, et toute entière au plaisir présent, détourne ses yeux d'un avenir effrayant. Au milieu de cette dissipation générale, il y avait des clubs, des conciliabules où l'on s'occupait sérieusement des affaires, et dans lesquels l'ambition et la cupidité, ardentes à profiter des malheurs publics, combinaient en secret leur marche et préparaient des attaques fatales à l'autorité de jour en jour affaiblie. Des femmes séduisantes par leur beauté; deux ou trois qui étaient des saltimbanques d'esprit, faisaient servir la politique à leurs plaisirs et leurs plaisirs à la politique; leurs faveurs étaient souvent l'amorce plus ou moins attrayante qu'elles offraient aux jeunes prosélytes de la démocratie. La présomption que l'homme est porté à avoir de ses talens et de son esprit faisait croire à plusieurs jeunes gens qu'ils joueraient un rôle éclatant; mais la Révolution, en mettant en quelque sorte l'homme à nud, faisait évanouir promptement cette illusion, qu'il était aisé de se faire à l'homme de cour, à celui du grand monde qui se flattait d'obtenir dans l'Assemblée les mêmes succès que dans la société. Le ton, les manières, une certaine élégance qui cache le défaut de solidité, l'art des à propos, tout cela se trouve sans effet au milieu d'hommes étrangers au grand monde et habitués à réfléchir. Le Comte de *** est un exemple frappant de médiocrité démasquée, de présomption déjouée, d'infidélité punie. Les succès qu'il avoit eus dans la société avaient enflé son ambition, il crut avoir dans la Révolution une occasion de s'élever promptement, et se flattant d'être l'oracle de l'Assemblée, il quitta une cour où quelques agrémens dans l'esprit et des connoissances en littérature lui avaient obtenu un accueil flatteur. Il s'empressa de venir à Paris armé de sa tragédie de Coriolan, d'une douzaine de fables et de cinq à six chansons. Madame de Stael alla au devant du futur premier ministre, Jeanne Gray à la main, et tous deux s'électrisèrent en faveur de la démocratie; mais bientôt le mérite du Comte fut apprécié à sa valeur, et il fut trop heureux d'obtenir d'être ministre à ****. Traité avec le plus grand mépris dans cette cour; et privé de l'espoir de jouer un rôle à Paris, la mort lui parut être sa seule ressource; mais il porta sur lui une main mal assurée; le courage manqua à ce nouveau Caton, pour achever.... l'amour de la vie prévalut, un chirurgien fut appelé, et le Comte prouva qu'il ne savoit ni vivre ni mourir.

Le Roi dès les premiers temps de son sejour à Paris, fut livré sans défense à tous les artifices; Necker était le maître du conseil, et le comte de Montmorin, élevé avec le Roi, comblé de ses bienfaits n'était que le servile instrument du ministre des finances; l'ambition et la cupidité dominaient les habiles scélérats qui influaient sur l'Assemblée, et la liste civile objet de leur convoitise aiguisait leur esprit; une foule d'intrigans attirés par la même amorce, s'empressait de multiplier de faux avis pour se rendre nécessaires, d'autres faisoient éclater un zèle fougueux pour se faire craindre et se donner un crédit sur la multitude qui forçât le Roi à acheter leur silence. Un trait, que je choisis entre cent, vous fera juger de la profonde scélératesse des moyens inventés par la cupidité. Vous avez entendu parler d'un marquis de Favras qui avait cherché à signaler son zèle pour le service du Roi; ses démarches indiscrettes et mal combinées parurent fournir une occasion d'intimider ceux qui étaient animés du même esprit; on supposa une conjuration, le malheureux Favras fut condamné, et jamais on n'oubliera qu'un de ses juges osa lui dire en l'exhortant à la résignation, qu'il fallait une victime au peuple. Un Magistrat qui n'était pas de ses juges, crut y voir une occasion pour lui, de faire promptement une grande fortune; plein de son projet il se rend en robe à la prison et demande à voir le marquis de Favras; le geolier habitué au respect pour les magistrats ne fait point de difficulté, il est introduit et reste seul avec le prisonnier; Favras troublé et ignorant les formes de la justice, croit voir en lui son juge, et se dispose à lui répondre avec respect, et à le persuader de son innocence. Le magistrat prend la parole, entre dans quelques détails sur son affaire, lui en fait voir la gravité et frappe son imagination du danger éminent auquel il est exposé: «il vous reste cependant, ajoute-t-il, un grand motif d'espoir, le Roi et la Reine ont été sans doute instruits de vos projets:» et il lui fait à cet égard questions sur questions, de la manière la plus insidieuse. Favras nie qu'il ait reçu des ordres du Roi, le Magistrat lui fait sentir que sa seule ressource est en ce moment de dire la vérité, que son affaire ne peut devenir graciable, que dans le cas où il sera prouvé qu'il n'a fait qu'agir conformément aux intentions du Roi et de la Reine; que tous ceux qui leur sont attachés prendront alors son parti, et agiront efficacement pour le dérober au supplice. Favras troublé par l'aspect de la mort, sans rien articuler de précis, convient qu'il a parlé à des gens qui approchent le Roi, et qu'il lui a fait offrir ses services; il se rappelle des circonstances vagues, qui peuvent donner lieu à croire que le Roi était instruit de ses desseins, enfin il en dit assez pour faire entrevoir au Magistrat une heureuse issue à son projet; celui-ci, tire aussitôt une feuille de papier timbré, en lui disant: «votre grâce n'est plus douteuse, il ne s'agit que de mettre par écrit ce que vous venez de me dire, d'implorer la bonté du Roi, et de lui rappeler que vous n'avez rien tenté que pour le servir et d'après les conseils de gens qui l'approchent.» Il dicte à Favras une déclaration telle qu'il la désire, et le malheureux prisonnier, qui se voit entre la vie et la mort, ne chicane pas sur les termes. Le Magistrat le quitte en l'exhortant à la sécurité, et ne perd pas un instant à mettre à profit sa déclaration; il fait savoir au Roi par une personne affidée qu'il a entre les mains une pièce juridique, qui le compromet, et encore plus la Reine; il insiste particulièrement sur l'observation que le Roi seul est inviolable, et ne met pas en doute que la Reine sera mise en jugement; le Roi ne voit que le danger apparent et ne réfléchit pas plus que son ministre sur l'illégalité de la déclaration; une somme immense est comptée au Magistrat, et il remet au Ministre cette pièce qui prouve l'abus qu'il a fait de son ministère, et dont il ne pouvait faire usage sans risquer lui-même de périr sur un échafaud. Favras attend toujours l'effet de sa déclaration, et n'est point effrayé de sa condamnation; soutenu par l'espoir de sa grâce il retarde l'heure de son supplice jusqu'à la nuit, et n'est désabusé que pressé par le fatal cordon.

Je ne vous parlerai pas en détail des divers systèmes qui régnoient, l'intérêt personnel en était le principe essentiel; l'établissement de deux chambres était de ceux qui avait le plus de partisans, et il était simple que la perspective de la place de sénateur de la nation Française excita vivement l'ambition de plusieurs. Quel beau rêve n'était-ce pas pour un juge de village de se voir élever en France à une dignité pareille à celle des Pairs d'Angleterre? Chacun des principaux acteurs étendoit, ou limitait ses projets, et formait à son gré une constitution; mais tous ébranloient à l'envi les fondemens de la Monarchie. C'est d'après cette diversité de systèmes que depuis l'entière subversion du gouvernement, et la sanglante anarchie qui l'a remplacé, les premiers auteurs des troubles prétendent devoir être considérés comme des hommes distingués par la modération de leurs idées et la pureté de leurs principes. Il leur suffit en ce moment, pour avoir cette prétention, que leurs systèmes, que leurs actions, leurs discours ayent été surpassés par d'autres en violence: ainsi N. N. se regardent comme des hommes modérés, parce qu'ils n'ont pas participé au cinq Octobre; mais l'un oublie qu'il a un des premiers prêché une doctrine incendiaire dans une grande province, un autre qu'il a le premier tenté de dégrader le Monarque en proposant qu'il ne fût pas participant à la formation de la constitution. Les L**** et leur parti se vantent d'avoir soutenu le Roi constitutionel, et d'avoir empêché qu'à son retour de Varennes, il ne fût mis en jugement.

Dumourier se vante de n'avoir pas voulu servir sous Robespierre. Ainsi cherchant à faire oublier leurs attentats contre le gouvernement, et le Monarque, chacun des différens partis s'attache à une époque à laquelle il a été primé par un autre parti, dont il n'a pas adopté les maximes, et se range ainsi dans la classe des opprimés. Il s'ensuivrait qu'en dernière analyse il n'y aurait de coupables que ceux qui ont voté précisément la mort du Monarque.

Je viens de vous rendre un compte fidelle de mes premières années, et de vous faire part de l'impression que m'ont fait éprouver les commencemens de la Révolution. Je vais en continuant un récit auquel l'amitié seule peut trouver quelque intérêt, vous parler d'un événement qui affecte mon cœur d'un douloureux souvenir, et qui vous fera connaître à quelles barbaries se porta en peu de temps un peuple, dont on vantait la douceur et l'humanité.

Une jeune veuve, après la mort de son mari, s'était retirée quelque temps dans un couvent; elle vint habiter une terre voisine de la mienne. Je fis connoissance avec elle. Madame de Granville, c'était son nom, n'était point une de ces personnes célèbres par la beauté, ou des prétentions à l'esprit, elle avait vécu loin du monde, avec un vieux mari, et avait exercé son esprit pour s'occuper, sans avoir ni l'occasion ni le désir d'en faire parade. Peu connue dans la société, elle n'y paroissait que depuis la fin de son deuil. On en parlait comme d'une femme qui n'était ni sans agrémens ni sans esprit, mais la mode, cet arbitre suprême des Français, n'avait point consacré son mérite, et il y avait peu de presse pour aller chez elle. Mes parens, qui désiraient vivement de me voir marié, crurent que je ne pouvais trouver un parti plus avantageux et m'engagèrent à lui rendre des soins. Ses bonnes qualités, sa franchise, sa simplicité jointes à une figure agréable m'inspiraient de l'intérêt et l'envie de lui plaire; je pris ces dispositions pour de l'amour, et je lui en parlai le langage; mais j'ai senti depuis, en y réfléchissant, combien ce léger sentiment était différent de l'amour, de cette impression qui saisit le cœur, l'esprit, les sens comme une soudaine ivresse, et ne laisse, dès les premiers momens, rien à faire à la raison. Telle est l'idée que je me fais de l'amour, et la vie aurait peu de charmes pour moi sans l'espoir de la réaliser. Je me faisais illusion auprès de madame de Granville, et le président de Longueil ne s'y trompait pas. Vous prenez, me disait-il, l'exaltation de votre tête pour la chaleur de votre cœur. Madame de Granville était sans art comme sans prétention, elle parut sensible à mes empressemens, et me l'avoua avec ingénuité. Riche et maîtresse d'elle-même, il lui paraissait simple de recevoir mes hommages; le besoin d'aimer me faisait saisir l'image de l'amour. J'étais dans cette situation lorsque la Révolution commença. Madame de Granville qui avait embrassé avec vivacité le parti Aristocratique, avait été passer quelque temps pour affaires dans sa terre, elle y était tombé malade, et comme je me trouvai dans son voisinage, j'allai la voir; je la trouvai remplie d'effroi, d'après les récits qu'elle entendait faire chaque jour des excès auxquels le peuple se livrait contre les nobles. On en avait massacré plusieurs et on avait brûlé un grand nombre de châteaux. Madame de Granville, sensible et généreuse, s'étoit fait jusque-là chérir de ses vassaux, et je ne pouvais croire qu'on cessât de respecter une femme qu'on avait vue tant de fois avec attendrissement, se rendre à pied dans les plus misérables chaumières, y porter des secours, et ce qui est encore plus touchant, des soins et des consolations. Les bienfaits marquent la supériorité et la compassion; mais les soins ont quelque chose d'amical et qui tient en quelque sorte de l'égalité. Je n'ai pas une grande expérience, mais il me semble que la reconnaissance n'existe véritablement que lorsque l'amour propre fait cause commune avec elle.

Les espérances que j'avais conçues étaient bien peu fondées; il n'est pas de vertu que respecte le fanatisme et sur-tout quand sa fureur est attisée par des mains habiles et scélérates. Enfin, l'intérêt ne connaît aucun ménagement, et l'espoir du pillage était le patriotisme de la multitude. Les terreurs de madame de Granville n'étaient que trop justes, elle savait que les gens étaient pour la plupart partisans de la démocratie, et il lui était évident qu'elle serait trahie par eux, au moment où ils pourraient le faire impunément. Je restai auprès d'elle pour la rassurer et la secourir, s'il en était besoin; mais hélas! quoique déterminé à la défendre au péril de ma vie, je fus réduit à n'être que le spectateur désespéré de son malheur. J'abrège un récit affreux, qui ne pourrait exciter que l'horreur; je me bornerai à dire, qu'elle fut inhumainement traînée dans un cachot, après avoir vu brûler son château; qu'elle y expira dans des convulsions affreuses excitées par la terreur. Je fus arrêté, conduit par un peuple furieux à ma terre où la même scène se renouvela; mon château fut pillé ensuite brûlé, mais le courage et l'intelligence d'un de mes gens me procurèrent la liberté et j'en profitai pour aller rejoindre mon régiment. L'image de madame de Granville expirante au milieu d'une multitude furieuse était sans cesse présente à mon esprit; ses cris douloureux retentissaient dans mes oreilles, et ce terrible souvenir pénètre encore en ce moment mon ame, d'un sentiment qui la déchire. Mon séjour à mon régiment ne fut pas long, on avait exigé des troupes un serment qui me répugnait et qui dénaturait entièrement le genre des engagemens consacrés par dix siècles. Plusieurs officiers étaient favorables à la Révolution, et une grande partie des soldats de l'infanterie était disposée à abandonner le parti du Roi. Il n'en était pas de même de la cavalerie, dont la composition est différente. Les cavaliers moins vagabonds, plus occupés et la plupart fils de fermiers, laboureurs, plus connus de leurs officiers, plus éprouvés, étaient restés attachés à leur ancien serment. Je revins à Paris consterné des dispositions où j'avais vu une partie des troupes, et l'ame flétrie de la cruelle fin de madame de Granville. Mon père après avoir parcouru l'Europe venait d'y arriver, et il fut témoin de la mort de ma mère, auprès de laquelle il s'était rendu pour lui donner ses soins; le hasard avait fait rencontrer à ma mère la troupe de cannibales qui promenait les têtes sanglantes de Berthier et Foulon, avec lesquels elle avait eu quelques liaisons; à cet effroyable aspect elle tomba évanouie dans sa voiture, on la ramena chez elle, et sa santé déjà languissante ne résista pas à l'atteinte que lui porta ce hideux spectacle; elle se réveillait en sursaut, poursuivie en rêve par l'aspect des visages affreux et déformés de ces malheureuses victimes des fureurs populaires. Mon destin était d'être ainsi frappé par la Révolution dans les endroits les plus sensibles. La mort de ma mère, des affaires, et un intérêt de curiosité à l'aspect des grands mouvemens qui agitaient la capitale retinrent quelque temps mon père à Paris; mais les troubles croissant sans cesse, et le séjour en devenant dangereux, il prit le parti de se retirer dans une terre éloignée où il comptait vivre en sureté, en attendant le rétablissement de l'ordre; il me recommanda de suivre les conseils du Président et partit. Le Président de Longueil, après m'avoir prodigué tous les soins de l'amitié, m'aida de ses conseils pour me guider dans la situation embarrassante où se trouvaient tous ceux qui comme moi étaient demeurés invariablement attachés à la Monarchie. Le militaire, me dit-il, est désorganisé, et son état ne vous permet pas d'être utile au Roi. Chaque personne que vous voyez excite en vous un douloureux souvenir, et rouvre la plaie de votre cœur, si vous portez les yeux sur les intérêts publics, la nécessité de vous éloigner n'est pas moins pressante. Offrez à la Reine vos services pour n'avoir rien à vous reprocher. Tentez, comme vous en avez l'idée, d'assurer au Roi la province de ****, où vous avez de grands biens, dans laquelle votre nom est respecté, et si vos efforts sont inutiles, partez et attendez en terre étrangère des temps plus favorables. Les Puissances, sans doute, finiront par connaître leurs véritables intérêts; elles ont joui avec satisfaction, et cela était dans l'ordre, du spectacle de nos troubles; qui devaient affaiblir nos forces; mais elles commencent à sentir que le mal dont nous sommes travaillés est épidémique, et qu'il est de leur intérêt d'en empêcher les progrès pour n'en pas éprouver elles-mêmes les atteintes. La Reine reçut avec bonté mes offres de services, et me fit dire que dans l'occasion elle profiterait de mon zèle. Je me rendis dans la province de ***, et bientôt je m'apperçus que la démocratie avait gangrené tous les esprits. Mes tentatives furent infructueuses, et ce fut un grand bonheur pour moi d'avoir été averti à temps, des ordres donnés par le commandant de la milice nationale, pour m'arrêter. Echappé à ce danger, je voyageai en Angleterre et en Italie. Si je faisais un roman, je ne manquerais pas d'être amoureux d'une belle princesse en Italie; je lui prêterais tout l'emportement de la plus ardente passion, et à son mari celui de la plus violente jalousie. Il me ferait assassiner un soir en sortant de l'appartement de sa femme, et je n'échapperais que par le plus grand hasard, à cet attentat. Je pourrais, si je voulais montrer de l'esprit à peu de frais, peindre le contraste que présentent des capucins qui occupent la demeure des Caton, des Brutus; enfin me passionner froidement sur la peinture et la musique, parler d'un faire large au mesquin etc. etc. La vérité est que la facilité de satisfaire ses goûts s'oppose en Italie aux grandes passions, et qu'un observateur attentif trouve dans les habitans de Rome des traits frappans du caractère des Romains. Ils étaient superstitieux, les modernes n'ont pas dégénéré à cet égard; ils aimaient les cérémonies religieuses; les spectacles de tout genre, les cérémonies sont fréquentes et pompeuses à Rome, le peuple y court avec empressement, et le prix du pain et l'abondance du bled concentre son attention. Les Romains étaient éloquens et les habitans de Rome s'expriment avec chaleur et énergie, leurs discours abondent en images; leur accent, leurs gestes sont expressifs, variés et ajoutent à la véhémence et à la grâce de leurs expressions. Les Romains étaient braves, et familiarisés avec l'effusion du sang, le peuple à Rome est toujours armé d'un couteau, et venge ses querelles par des combats où il montre un grand courage. Ces combats, et les assassinats qui ne sont pas aussi nobles, sont à tel point fréquents, que le nombre des hommes tués ou blessés s'élève à Rome, année commune, à douze ou treize cents, enfin les transtévèrins offrent dans les traits de leur visage la plus frappante ressemblance avec ceux des anciens Romains, et se rappelant avec orgueil leurs ancêtres, ils se plaisent à se nommer entre eux Brutus, Ciceron etc. Je pourrais aussi, en parlant de l'Angleterre, rapporter la description des jardins célébres, m'extasier sur la verdure Britannique et copier, en parlant du Gouvernement, Lolme qui a copié Blacksthone. Je bornerai le récit de mes voyages à un court résultat, que je me rappellerai toute ma vie avec un regret amer. Le goût des arts appelle en Italie; l'admiration pour Frederic et Catherine attirait dans le Nord, et l'on accourait avec empressement en France pour les habitans du pays. On y venait pour vivre avec des Français; parmi eux seulement s'était perfectionné l'art de la société et celui de converser. Parmi les Français seuls on voyait régner généralement le savoir sans pédanterie, la noblesse des manières sans morgue, la gaieté sans bruyans éclats. Les Allemands tiennent table pour faire bonne chère, et les Français pour réunir des personnes qui se conviennent; chez les Français seuls on voyait l'orgueil du rang faire place au goût de la société, et les plaisirs de l'esprit rapprocher tous les états, sans les confondre. Il est des hommes aimables dans tous les pays; en France, c'était la nation qui était aimable, pleine de goût, et d'élégance dans ses manières, comme autrefois les Athéniens. La génération actuelle doit renoncer et peut-être ceux qui lui succéderont à une aussi agréable manière de vivre. Le caractère Français est dénaturé et l'esprit de faction, dont la jeunesse est imbue, prépare une génération entière aux troubles, aux plus sanglantes scènes. Et qui peut conjecturer le genre de mœurs qui peut naître d'un tel ordre de choses, qui ne se trouve pas dans les annales du monde. L'imprimerie n'a existé dans aucun des pays célébres dans l'histoire ancienne, et ce puissant et prompt moyen d'enflammer les esprits doit produire de nouvelles combinaisons de gouvernemens. Les journalistes exercent dans ce siècle une autorité qui s'étend sur les quatre parties du monde; mais j'abandonne ces réflexions qui présentent un trop vaste horizon, pour finir le récit qu'on a désiré. Au retour de mon voyage je joignis l'armée des Princes, et j'appris pendant la campagne qu'un oncle et un de mes cousins, que j'aimais tendrement, avaient été massacrés à l'affreuse époque de ce mois de septembre, dont il serait à désirer, pour l'honneur de l'humanité, qu'on pût perdre à jamais la mémoire. Peut-être que mon émigration à été la cause de la mort de mes parens, cette idée me poursuit souvent et aggrave les chagrins qui m'accablent. Quand l'armée des Princes aura été dispersée, j'ai songé aux moyens d'employer utilement mon faible courage, et je me suis adressé à un de mes parens, qui est lieutenant-général au service de Prusse; il a bien voulu me prendre pour son aide-de-camp; en attendant que je puisse servir dans une armée Française. Mon père a trouvé le moyen de me faire passer des fonds qui m'ont suffi jusqu'à ce moment, et peuvent m'aider à gagner des temps plus heureux. Voilà mes aventures jusqu'à ce jour, jusqu'au moment où j'ai été accueilli avec tant de générosité, soigné avec tant d'intérêt, où j'ai éprouvé enfin des bontés dont le souvenir vivra éternellement dans mon cœur.

LETTRE XI.


Le Président de Longueil
au
Mis de St. Alban.

C'est avec un extrême plaisir, mon cher et jeune ami, que j'apprends que vous êtes, pour le moment, dans une situation moins malheureuse que celle de la plus grande partie des Emigrés. Vous avez raison de dire que chacun dans ces temps affreux a son roman à raconter; j'ai eu aussi ma part de leurs diverses fortunes, mais je ne puis pour le moment vous en faire le récit, étant pressé par le temps, je me bornerai donc à vous parler de ma position actuelle. Je mène ici une vie tranquille que je partage entre la lecture et la promenade; mais je n'habite pas comme vous dans un château et près d'une femme charmante, je suis logé chez une Juive à qui une banqueroute qu'on lui a faite, a donné une ineffaçable jaunisse. On a découvert que la choroïde des animaux qui paissent est verte, et l'on est indécis de savoir si cette couleur vient de l'habitude de voir du verd, ou de leur nourriture, ou si la nature les a ainsi conformés. Mon Israélite ne voit plus les choses que sous la couleur des ducats, et elle-même en a le coloris. Au reste c'est au premier aspect une personne douce et honnête, et en qui rien ne décèle la bassesse et l'âpre avidité de sa nation. Ses manières sont polies, son extérieur décent, mais dès qu'il s'agit d'argent, ses yeux s'enflamment, ses mains s'ouvrent pour recevoir, ou deviennent crochues pour retenir; il n'y a pas un muscle de son visage qui ne soit en action. Vous vous rappelez Ulisse, qui, voulant s'assurer si Achille n'était point caché sous le déguisement d'une fille, fit étaler devant lui des parures de femmes et des armes. Achille se trahit, laissa les parures et sauta sur les armes. Ma Juive est de même pour les ducats. Sa voix devient douce et tendre en prononçant le mot ducat, si elle en parle sans qu'il soit question d'un intérêt pressant, et elle a l'accent de la passion, si on lui en conteste un seul. On croit entendre alors femme qui réclamait devant Salomon son fils qu'on lui disputait. L'or est le dieu de l'univers, il donne l'intelligence aux plus bornés. Le Jokai de douze ans, transporté à mille lieues de son pays connaît la monnoie avant de savoir un mot de la langue, il possède en huit jours le nom des plus petites pièces et est familiarisé avec toutes les fractions. Pour n'être pas en reste avec vous, j'ai cru devoir à votre exemple vous faire la peinture de mon hôtesse; votre tableau est du Correge et le mien est d'un peintre Flamand; mais je crois qu'il n'est pas celui qui a le moins de vérité. Je vous adresserai incessament le récit de mon émigration et de mes aventures, qui je crois seront les dernières; il n'en est pas de même de vous, votre valeur, votre état, votre zèle, votre jeunesse vous conduiront encore à de nouveaux hasards. La vie offre à votre âge un immense horison à parcourir, de la gloire à acquérir, des passions à éprouver et à vaincre, des injustices à souffrir et une foule de sentimens doux ou déchirans: C'est à ce qui s'appelle vivre, c'est-à-dire exister vivement. Pour moi, il me reste encore à durer, mais j'ai cessé de vivre. Je vous embrasse mon cher et jeune ami de tout mon cœur.

J'ai encore écrit comme vous le désirez au vicomte de ***. Il m'a répondu qu'il saisirait la première occasion de vous faire employer à l'armée de Condé. C'est mon ami depuis long-temps et il s'empressera de faire faire au Prince une si bonne acquisition.

LETTRE XII.


Melle Emilie
a
la Cesse de Loewenstein.

Dites je vous prie au Marquis, ma chère Victorine, que je suis très-sensible à l'attention qu'il a eue de me faire partager le plaisir que vous a fait le récit de ses aventures. Que de malheurs il a éprouvés! de combien de scènes d'horreur il a été spectateur! On dit que cette terrible Révolution doit parcourir l'Europe. Puissai-je mourir avant de voir dans mon pays exercer autant de barbaries! J'ai été frappée du ton de vérité qui règne dans le récit qu'il fait des événemens, et la peinture de quelques personnages. J'ai admiré la bonne foi avec laquelle il parle de son attachement à une dame qui a péri si tragiquement. Il est bien clair, comme il en convient, qu'il n'était point amoureux, mais il tâchoit de le persuader à la femme qu'il avait l'air d'aimer. Je suis toujours prête à me mettre en colère contre les hommes, contre les Français sur-tout, lorsqu'il est question d'amour, ou de ce qui en a l'apparence. Il semble qu'ils regardent les femmes comme des hochets dont ils s'amusent. Un jeune homme devait-il donc en France, sous peine d'être ridicule, feindre d'aimer, employer la séduction pour triompher d'une femme, qui souvent aurait sans lui vécu paisiblement dans sa famille. Le Marquis paraît honnête, sensible, vrai, et vous voyez cependant que sans éprouver le sentiment de l'amour, il s'est efforcé de parler son langage, et il a sans doute fait des sermens qu'il était bien résolu de ne pas tenir. Si cette femme là, comme je le crois, a aimé de bonne foi, quelle amertume aurait empoisonné sa vie lorsqu'elle aurait vu qu'elle avait été trompée! Je souhaite pour le punir qu'il soit quelque jour bien véritablement amoureux; qu'il le soit d'une femme honnête et vertueuse, afin qu'il éprouve tous les tourmens d'un amour sans espoir. Mais ne serais-je pas comme Idomenée qui jure aux dieux d'immoler le premier étranger qui s'offrira à sa vue, et c'est son fils qu'il sacrifie sans le savoir. Mes souhaits pourraient troubler le repos de la personne qui m'est la plus chère, vous m'entendez ma chère Comtesse.... Je serai toute ma vie bien plus occupée de vous que de moi. Adieu, je vous renvoie votre écrit.

LETTRE XIII.


La Cesse de Loewenstein
a
Melle Emilie de Wergentheim.

J'ai remis au Marquis son manuscrit, et comme il m'a pressée de lui dire l'effet qu'il avait produit sur vous, je lui ai répondu qu'il vous avait fort intéressée, ensuite, par l'habitude de la franchise, j'ai ajouté; mais..... et aussitôt je me suis arrêtée; sa curiosité a été extrême sur ce mais, et il m'a fait les plus vives instances d'achever; je lui ai dit que j'étais une étourdie, et que cela n'avait aucune importance, il a insisté et m'a paru si inquiet que dans la crainte qu'il ne soupçonnât quelque chose de trop désavantageux, je lui ai répondu qu'il ne m'en coûterait rien de lui dire la vérité, si je ne craignais de rappeler à son esprit de tristes souvenirs. Je ne conçois pas d'où lui est venue une telle obstination et il faut qu'il mette bien du prix à votre suffrage, autant que s'il vous connoissait. Enfin vous me gronderez peut-être, mais je lui ai avoué que vous lui reprochiez d'avoir induit en erreur cette malheureuse femme, en lui parlant le langage de la passion, et j'ai ajouté: elle vous aurait épousé comptant s'unir à un homme qui l'aimait et qui le lui avait assuré; désabusée dans peu, quel eût été son malheur! il eût égalé peut-être la durée de sa vie. Il s'est défendu en disant, que nous lui faisions un crime de sa franchise, qu'il aurait pu nous dissimuler ses véritables sentimens; qu'au reste il ne les a bien connus qu'après sa mort, et en sondant avec attention son cœur; enfin il a mis une chaleur extrême à se justifier. Mon oncle est arrivé à la fin de la conversation et vous jugez bien que les pauvres femmes ont été traitées légérement; car mon oncle, qui se pique d'un grand dévouement pour elles, ne manque jamais de s'égayer sur leur compte; il croit que cela est du bon air. Les propos qu'il a tenus ont été débités très-gaiement, et la plupart des phrases accompagnées de certains mots que vous lui connoissez, et qui font faire le signe de la croix à votre maman. Ma nièce, m'a-t-il dit, croyez, ou bien avouez-moi, car vous savez toutes ce qui en est, avouez que les femmes ne sont dupes qu'autant qu'elles veulent bien l'être. Il y a une cinquantaine de phrases, qui ne signifient rien, et qu'on est convenu de se dire mutuellement pour que la femme cède avec honneur; ce sont comme les trois assauts que les gouverneurs d'une place sont obligés d'essuyer avant de se rendre, tout cela doit être rangé dans le rang des complimens; est ce que je suis le très-humble, très-obéissant serviteur de ceux à qui j'écris ainsi? Et parce que l'on porte le deuil d'un parent, que souvent l'on déteste, est-on un homme faux si le cœur n'est pas en deuil? J'avais autrefois un petit secrétaire Français qui faisait mes lettres d'amour, et qui me disait toujours qu'il en savait écrire de brûlantes; tous mes amis me l'empruntaient, et cependant le papier d'aucun n'a jamais pris. Mais mon oncle, lui ai-je dit, vous donnerez à monsieur le Marquis mauvaise idée des bons Germains, car vous parlez comme un Lovelace.—Je n'ai jamais lû votre Lovelace mais qu'entendez-vous par bons; je veux que monsieur le Marquis sache que nous n'en sommes pas plus bêtes, et j'ai connu un vieux comte Frizzamberg qui avait été l'intime du duc de Richelieu à Vienne, et qui ne lui cédait en rien pour ce qui est de la galanterie. Laissez dire mademoiselle Emilie, monsieur le Marquis; à l'entendre il faudrait que tous les maris fussent des Céladons: qu'ils soient braves à la guerre, sablent bien du champagne et ayent de bons procédés pour leurs femmes, voilà ce qu'il faut.

Après vous avoir rapporté son sentiment tout au long, je vous dirai que ma mère vous trouve ainsi que moi trop sévère; Le Marquis se justifie très bien en disant, qu'il a été lui-même dupe de ses sentimens, qu'il n'a bien connus qu'après la perte de cette infortunée victime. Il souffre moins depuis deux jours, et sa conversation nous intéresse beaucoup. Mon oncle est enthousiasmé de lui et ma mère l'écoute avec plaisir. Je suis impatiente qu'il connaisse mon Emilie que j'embrasse bien tendrement. Vous êtes folle je crois avec votre Idomenée, qui a pu vous donner cette idée?

LETTRE XIV.


Melle Emilie
a
la Cesse de Loewenstein.

Remerciez le ciel, ma chère Victorine, de ce qu'il y a un cheval bai à vendre chez un fermier, à une lieue de Loewenstein; grâce à ce cheval bai, vous verrez votre amie. Voici le fait: mon oncle, le Doyen du chapitre a besoin d'un cheval de cette couleur; c'est un grand connaisseur, il va le voir demain et ira vous demander à dîner. Sa nièce l'accompagne et sa joie d'embrasser sa chère Victorine la transporte. Je verrai donc enfin la fleur de la chevalerie Française, et je vous en dirai bien franchement mon avis. Adieu, ma chère amie, à demain; mon cœur bat déjà de plaisir; que sera-ce quand je vous serrerai dans mes bras?

LETTRE XV.


La Cesse de Loewenstein
a
Melle Emilie de Wergentheim.

Convenez que vous désirez savoir ce que pense de vous le Marquis. N'allez pas me dire: que me fait un étranger qui me voit en passant et par conséquent ne peut me juger. Vous avez fait des frais pour lui, et ne m'accusez pas de présomption; l'amour propre y entrait sans doute pour une grande partie; mais l'amitié faisait l'autre. Vous vous disiez: il faut que je lui fasse voir que ma Victorine a du discernement, et qu'elle sait bien placer ses sentimens. Pour moi j'étais intérieurement glorieuse de vos succès, comme une tendre mère qui voit sa fille fixer tous les regards à un bal. Il vous trouve très aimable, et dit qu'il n'a jamais vu que vous, mettre de la grâce dans une dissertation; qu'il n'est que mon Emilie, dans qui la réflexion ne dessèche pas le sentiment; que vous approfondissez en vous jouant, en ayant l'air d'effleurer. Mais comment, direz-vous, a-t-il pu voir tout cela en si peu de temps? C'est qu'il faut savoir que je lui ai montré plusieurs de vos lettres, et votre présence a fait le reste; enfin, il dit que notre société forme un tout parfait, et que chacun de nous fait valoir l'autre par de légères oppositions, qui font ressortir nos diverses qualités. Etes-vous contente de ce jugement? Pour moi, j'ai eu un plaisir infini à vous entendre apprécier par un homme dont le goût naturel a été infiniment exercé dans les sociétés les plus distinguées; qui a connu ce qu'il y a de plus aimable dans un pays où le plus grand mérite était d'être aimable. Nous n'avons parlé que de vous depuis trois jours, et je dois épargner à votre modestie le récit de tout ce qui a été dit. Que vous dirai-je enfin, il a prétendu qu'il vous connoissait si bien, qu'il serait en état de faire votre portrait, nous l'avons pris au mot, et n'ayant pu se dédire, voici l'ouvrage qu'il nous a apporté ce matin, et qui ne manque pas de vérité.

«Emilie se communique aisément, sa physionomie est expressive et animée, c'est ce qui m'enhardit à en faire le portrait. Ses yeux sont vifs et perçans; il y règne plus d'ardeur que de sensibilité, ils annoncent un esprit observateur, et cependant sa manière de sentir et de s'exprimer a quelquefois l'air d'une inspiration soudaine. Elle est libre et familière sans indécence; elle dit ouvertement ce qu'elle pense, même aux personnes intéressées, et peut-être est-ce plus par envie de montrer sa pénétration que par un effet de sa franchise. Au premier aspect elle inspire moins le désir de lui plaire que la crainte de lui déplaire. Elle donne l'envie de causer avec elle, et plus encore la curiosité de l'entendre: on croit d'abord feuilleter une brochure agréable, et l'on découvre bientôt que c'est un livre plein d'agrément et de solidité.»

Etes-vous satisfaite de ce portrait, qui a tellement frappé ma mère, que ravie du talent de l'auteur, elle lui a demandé instamment de faire le mien. Les traits flatteurs qu'il renferme ne sont pas exacts, mais je crois que si les couleurs sont trop brillantes, elles ne sont pas sans quelque vérité. Il m'a prodigieusement embellie, voilà tout le tort du peintre.

«Son visage rassemble tous les trésors de la santé et de la jeunesse. Son teint n'est pas celui d'une habitante des villes, c'est le teint qu'on suppose aux bergères des romans. Son regard est plus touchant que vif, et son esprit se manifeste particulièrement à la manière dont elle écoute, au choix des personnes ou des choses qui fixent son attention. Le son de sa voix a quelque chose de sensible qui se dirige vers le cœur, et indique qu'il doit y avoir dans ses sentimens plus de profondeur que de vivacité. Elle a de la gaieté, est instruite, et personne peut-être ne peut juger exactement de l'étendue de son esprit; c'est une espèce de mystère; elle pense et sent pour un petit nombre, et il faut que son cœur donne le signal à son esprit pour se montrer.»

Ce dernier trait est celui qui me flatte le plus, et vous en devez reconnoître la vérité, car c'est avec mon Emilie que je montre le peu d'esprit que j'ai, et d'après cela, il est bien clair que c'est de la chaleur de mon ame qu'il tire toute sa force; sans elle il serait comme le feu renfermé dans un caillou; qui se douterait qu'il existe?

Adieu, ma chère Emilie.

LETTRE XVI.


Melle Emilie
a
la Cesse de Loewenstein.

Je suis bien plus touchée, ma chère Victorine, de tout ce que vous me dites de sensible sur mon portrait que de l'ouvrage même. Votre amitié se peint dans l'occupation où vous êtes de moi, et elle vous inspire un aveuglement qui me flatte davantage par son principe, que par l'aspect séduisant sous lequel il m'invite à me voir. J'ai quelquefois fait des portraits, et il m'a paru que lorsque le peintre est agréablement prévenu, et qu'il cherche néanmoins à peindre avec vérité, il ne fait que renforcer certains traits, et en diminuer d'autres; et avec du jugement et de l'impartialité on pourrait, à l'aide de son ouvrage flatteur, en faire un plus ressemblant et bien moins favorable. Pour mieux développer ma pensée je vais faire mon portrait, au vrai, d'après celui du Marquis. «Emilie au premier abord se livre aisément, et il est aisé par conséquent de la peindre; ses yeux sont vifs sans aucune expression de sensibilité, ils semblent joindre ]a réflexion à la vivacité, mais la plupart de ses idées sont soudaines et n'ont point de suite; la familiarité de ses manières n'a pour limite que l'indécence; elle ne s'embarrasse pas de choquer les personnes, pourvu que ce qu'elle dit soit une preuve de la pénétration; on est peu curieux de lui plaire, mais on craint sa malignité, on est sur ses gardes en causant avec elle, et il paraît plus sûr de l'écouter; elle offre d'abord l'image de l'étourderie, et cependant elle donne par fois l'idée d'une personne qui a réfléchi.»

Que dites-vous de ce portrait, ma chère Victorine, un excellent peintre les combinerait tous les deux et peut-être sortirait-il de là un portrait ressemblant. Adieu, ma chère amie, je m'en rapporte à celui que l'amitié a gravé dans votre cœur; tant mieux s'il est flatté, car ce sera l'illusion de l'amitié, tant mieux pour moi s'il ne l'est pas, car je vaudrai mieux que je ne crois. Dans tous les cas, j'ai quelque prix, soit par moi soit par l'amitié.

LETTRE XVII.


La Cesse de Loewenstein
a
Melle Emilie de Wergentheim.

Il est naturel qu'on désire savoir l'effet qu'on a produit sur les personnes dont le suffrage est flatteur, et j'étais bien assurée que le Marquis était curieux de savoir ce que vous m'avez dit de lui; mais il craignait sans doute qu'il y eût de la présomption à penser qu'on s'en était occupé, et croiriez-vous que cela a produit une scène touchante. Mademoiselle Emilie a dû me trouver bien heureux, m'a-t-il dit en me voyant, moi pauvre impotent, moi malheureux Emigré, proscrit de sa patrie, repoussé de la plupart des pays, établi si agréablement auprès de sa charmante amie, et recevant d'elle des soins....... Sa voix s'est altérée, il a eu de la peine à achever sa phrase, et j'ai vu une larme sur sa joue. Vous allez être surprise, Emilie; l'attendrissement m'a gagnée, et j'ai balbutié: mon oncle et ma mère, monsieur le Marquis, sont eux-mêmes.... Mon oncle qui était derrière moi a pris la parole. «Ne voilà-t-il pas encore des complimens.» Je me suis remise de mon trouble et tâchant de plaisanter pour n'y pas retomber, j'ai dit: tout au contraire, c'est un compliment que monsieur le Marquis cherche. Il désire de savoir ce que pense de lui ma chère Emilie. Mais que dites-vous du trouble que j'ai éprouvé?..... Et n'admirez-vous pas combien l'accent du sentiment fait impression sur l'ame. L'expression de la reconnaissance du Marquis a agi sympathiquement sur moi, et m'a singulièrement émue. Mon oncle a repris la parole et s'adressant au Marquis. Voilà comme sont les femmes, a-t-il dit, elles croient que l'homme le plus sensé met un prix infini à leur suffrage, et ma nièce pense que le Marquis souffrant cruellement et inquiet à tant de titres, s'occupe de ce que peut penser, et dire de lui une jeune Demoiselle qu'il n'a fait qu'entrevoir, et qu'il ne verra peut-être de sa vie. Il est bien certain qu'elles ont plus parlé de vous que de moi; mais enfin chacun a son temps, et quand vous aurez fait vingt campagnes, mon cher Marquis, écoutez si vous voulez aux portes, et vous n'entendrez pas les belles dames parler de vous, à moins que vous ne soyez un mari jaloux. Elles font toutes de même, à commencer par mademoiselle Emilie. Je ne sais si philosophe est féminin, mais enfin il ne me vient pas d'autre mot, je vous dirai donc que c'est une grande philosophe, et que cela n'empêche pas qu'elle n'ait une belle passion tout au travers du cœur, en tout bien tout honneur, s'entend. C'est au reste une très-aimable personne, quoiqu'elle s'embrouille quelquefois dans la décomposition des sentimens. Ma nièce semble avoir le secret de l'entendre; mais je crois que moins elle la comprend, et plus elle la trouve sublime. Son amoureux est un brave jeune homme d'une très-bonne maison qui s'est alliée à la nôtre il y a plus de quatre-cents ans, et je ne me trompe pas, car c'était du temps de l'Empereur Henri V. Nous étions Guelfes, et ils étaient Gibelins à toute outrance. Le petit dieu d'Amour n'en tint compte, et il en résulta une alliance mémorable par ses effets, parce qu'elle contribua à calmer les esprits dans la Westphalie. Mademoiselle Emilie sera, je crois, fort heureuse avec lui. Vous pensez bien que cette conversation me peinait singulièrement; mais vous savez aussi qu'on arrêterait plutôt un torrent que mon oncle, quand il est sur certains chapitres. Bon soir, mon Emilie.

P.S. Dites quelque chose d'honnête dans votre réponse pour notre héros blessé, que je puisse lui montrer; car il paraît mettre un grand prix à votre approbation, et parle de vous de manière à me satisfaire, ce qui n'est pas une petite tâche. Encore une fois, bon soir.

LETTRE XVIII.


le Président de Longueil
au
Marquis de St. Alban.

Je vous ai promis, mon cher et jeune ami, le détail des aventures de mon émigration, et en voici le tableau tracé avec la plus exacte vérité. Vous vous rappelez que j'étais en Provence pour le soutien de quelques droits à une succession considérable. Je n'avais pas tardé à voir le danger que je courais dans un pays où la vivacité des esprits se joignait à la fermentation générale, et je choisis Nice pour y attendre en sureté le dénouement de la scène tragique qui fixait l'attention de l'Europe. Plusieurs personnes distinguées de la Provence s'y étaient ainsi que moi réfugiées; j'étais dans cette ville à portée de recevoir promptement des nouvelles de France, et la douceur charmante du climat ainsi que la société de quelques personnes du pays et de mes compatriotes adoucissaient les regrets de mon exil, enfin l'espérance soutenait mon courage; mais la journée du 10 Août et la captivité du Roi remplirent mon esprit des plus noirs pressentimens. Bientôt après une armée Française s'avança près du Var, jeta l'épouvante dans la ville de Nice et dans tout le Piémont. Une terreur panique s'empara des esprits, dès qu'on eut pénétré les dispositions des Français; chacun se hâta de prévenir leur arrivée, et de sortir de la ville. L'allarme fut si vive, la précipitation si grande, que l'on ne se donna pas le temps de rassembler le peu d'effets précieux qu'on aurait pu emporter; je fus du nombre de ceux qui prirent ce parti et je pensai que le plus sûr était de se rendre à Turin, où l'on avait lieu de croire que les Emigrés seraient accueillis favorablement. Dans peu d'heures le chemin du Col de Tende fut couvert de monde, de vieillards, d'enfans, de femmes grosses, d'autres qui portaient sur leurs bras leur enfant qu'elles nourrissaient; des magistrats, des évêques, des moines dispersés sur cette route fuyaient consternés. Un évêque de quatre-vingts-trois ans, entre autres, offrait le spectacle le plus touchant; hors d'état de marcher, il était porté par des prêtres qui se relayaient tour à tour; une femme d'un nom distingué se trouva au milieu du voyage pressée des douleurs de l'enfantement, et accoucha sur le chemin, dénuée de tout secours; pour comble de malheur, des soldats Piémontais entendant la nuit un grand bruit sur la route, et ne distingant rien, se figurèrent qu'un détachement de Patriotes arrivait sur eux, ils tirèrent et blessèrent plusieurs des personnes qui marchaient en avant de notre misérable troupe. La pluie survint et dura huit jours. Les chemins furent inondés, les rivières débordées, et tous les fléaux semblaient se rassembler contre des infortunés fugitifs; on craignait de se noyer à chaque pas; celui qui tombait et s'embourbait, invoquait envain du secours. Le malheur extrême rend l'homme barbare en concentrant tout son intérêt sur lui-même. Quelques uns avaient des charettes, d'autres des chevaux et des mulets; mais à peine arrivés à la Scarena, les troupes Piémontaises s'en emparèrent. On se flattait de trouver à Tende une auberge pour y prendre quelque repos; elle était occupée par ces troupes, et après une aussi longue marche, et tant de fatigues, il fallut passer la nuit en plein air, inondés de la pluie, les pieds dans l'eau; les cris, les pleurs des femmes et des enfans ajoutaient à l'horreur de cette situation, et l'espoir abandonnait tous les cœurs. Nous passames le Col de Tende, et des voitures venues de Turin offrirent un instant l'espoir d'achever plus heureusement notre route; mais la cupidité aveugle et barbare ne permit pas à un grand nombre de profiter de ce secours; on demanda un prix exorbitant de ces voitures, et il y en eut une qui fut payée cinquante louis pour deux journées de marche. La troupe infortunée arriva enfin à Turin; lieu si désiré et qui nous semblait devoir être le terme de nos malheurs; mais en arrivant, nous vimes affiché au coin des rues, un règlement qui défendait aux Français de séjourner plus de huit jours à Turin et dans les états du roi de Sardaigne. Les hommes qui étaient en état de servir prirent le parti de se rendre à l'armée de Condé, au moyen de quelques secours qu'ils se procurèrent; les femmes, les enfans, les vieillards obtinrent ensuite la permission de rester; mais le séjour dans la ville était trop cher pour des personnes réduites à la plus affreuse misère. Il fallut se retirer dans les villages voisins, et je m'associai à une famille intéressante pour former un petit établissement dans une cabane de paysans où nous passames quatre mois ensevelis en quelque sorte sous les neiges. Plusieurs de mes compatriotes ne pouvaient subsister que de la bienfaisance des habitans, et ignorant la langue du pays leur situation seule invoquait la compassion. Les habitans, hommes grossiers, mais humains, étaient frappés de notre courage, de celui des femmes sur-tout, ainsi que de leur piété. Ils admiraient leur résignation à un sort si malheureux, et je partageais ce sentiment en voyant des femmes, qui peu de mois auparavant étaient au milieu de domestiques empressés de les servir, aller acheter des légumes, de la viande et faire ensuite la fonction de cuisinière. Dans les premiers momens, on se livre à la douleur; mais la nécessité impérieuse subjugue bientôt les esprits; lorsqu'on sent qu'il est impossible de lutter contre elle, on rentre en soi-même alors pour y chercher des ressources, et le courage vient roidir l'ame qui se familiarise peu à peu avec un nouvel ordre de choses. Dix-huit mois s'étaient écoulés pendant que nous étions dans cette triste habitation, il n'était pas à croire que cette dernière ressource nous serait enlevée; mais les Français s'étant emparés du mont St. Bernard menacèrent Turin; alors les Emigrés furent obligés par ordre du gouvernement de quitter le Piémont. Incertains du lieu où il nous serait permis de respirer, nous primes enfin la résolution de nous rendre à Venise. Nous louames une barque où s'entassèrent quatre-vingts personnes et nous suivimes le cours du Pô. Les combinaisons de la pauvreté industrieuse diminuèrent les frais que semblerait devoir coûter un aussi long voyage. Quinze francs par tête nous acquittèrent de tout. Je ne puis, pour l'honneur de l'humanité, passer sous silence la réception des habitans de tous les lieux où la barque s'arrêtait le soir. Dès la première soirée nous vimes à Casal, le curé, les magistrats et un grand nombre d'habitans qui s'étaient rendus sur la rive pour nous offrir leurs maisons et nous prodiguer les marques les plus touchantes d'intérêt; ils nous partagèrent entre eux pour nous donner des lits et un bon souper, et dans un quart-d'heure quatre-vingts personnes se trouvèrent réparties chez les plus considérables habitans qui regardaient comme un bonheur de nous recevoir, et celui qui en avait un petit nombre enviait à un autre l'avantage qu'il avait de posséder une maison plus grande; jamais l'hospitalité ne fut exercée d'une manière plus cordiale, plus noble et plus touchante. C'est ainsi que nous fumes reçus à Cazal, Vérone, Plaisance, Cazal-maggiore, Borgo-forte etc. etc. Souvent même plusieurs de ceux qui nous avaient ainsi reçus prenaient le lendemain les devants, au moment de notre départ, et se rendant au lieu de la prochaine couchée, y prévenaient les habitans de notre arrivée, commandaient à souper dans les auberges et nous retrouvions en débarquant les personnes qui nous avaient reçus la veille, et qui avaient fait plusieurs lieues pour nous procurer de nouveaux secours; souvent aussi on remplissait la barque de provisions de tout genre. Si jamais les humains ont été ce qu'ils devraient être, un peuple de frères, c'est pendant notre route. Combien le récit de nos malheurs les attendrissait! Combien de fois nous avons vu leurs yeux se remplir de larmes en nous écoutant! On voyait pendant le repas, régner sur la famille qui nous recevait, une joie pareille à celle d'un jour de noces ou d'une fête occasionnée par le plus heureux événement. Chacun s'empressait de nous offrir ce qu'il y avait de meilleur en fruit, en vin, en gibier, et l'attention était portée jusqu'à offrir aux femmes des bouquets des plus belles fleurs. Au milieu de ces marques de sentiment et de générosité, mes idées quelquefois se portaient sur Paris, où le sang coulait à grands flots, où le peuple furieux traînait dans les rues des corps déchirés, promenait sur des piques des têtes dégoûtantes de sang. Je me demandais si c'étaient les mêmes êtres que ceux qui nous recevaient avec tant de bienveillance, qui nous montraient une si vive et si touchante sensibilité. J'ajouterai à ce tableau de l'humanité, sous son plus bel aspect, un trait qui le terminera dignement. Nous trouvames, en sortant de la barque à Crémone, un homme que nous avons appris être un négociant, et qui nous suivit à l'auberge. L'intérêt qu'il prenait aux malheureux Emigrés, était peint dans ses yeux et se manifestait par ses gestes. Après nous avoir offert en général ses services, il resta quelque temps en silence avec l'air d'un homme embarrassé, qui balance à s'expliquer; une dame de notre compagnie descendit pour parler à l'aubergiste, et il la suivit. Elle rentra quelque temps après, et nous conta que ce monsieur, qui avait paru s'intéresser si vivement à nous, l'avait priée d'entrer un instant dans une petite salle en bas, et que là, il avait tiré deux rouleaux de cinquante louis en la suppliant de les accepter et de les partager avec ceux de ses compagnons de voyage qui en avaient le plus de besoin. Cette dame nous ajouta qu'elle les avait refusés, que le monsieur avait insisté à plusieurs reprises, avait tâché même de lui mettre dans sa main les deux rouleaux, et qu'enfin, il était sorti aussi affligé de ses refus qu'elle était touchée de son offre généreuse. Nous admirames ce noble procédé; mais la dame fut blâmée de n'en avoir pas profité pour aider plusieurs prêtres qui étaient sans ressources. Nous attendions un souper frugal que nous avions commandé, et l'on s'impatientait de la lenteur de l'hôte lorsqu'il entra avec l'air d'un empressement respectueux, une serviette sur l'épaule comme un maître d'hôtel, et nous dit que le souper était servi dans la pièce voisine. Nous y passames, et nous trouvames la pièce éclairée de bougies et la table couverte d'une grande quantité de plats et plusieurs bouteilles de vin sur un buffet; à côté étaient de très-beaux fruits, des confitures, des biscuits et deux où trois sortes de vins de liqueur; l'hôte voyant notre surprise, nous dit que tout avait été ordonné et payé par un monsieur de la ville qui était entré avec nous à l'auberge. Il ne voulut pas nous apprendre son nom et se borna à nous dire que c'était un négociant fort riche, et un des plus honnête homme qu'il y eût dans toute la Lombardie. Le lendemain aucun des garçons de l'auberge ne voulut recevoir la plus petite gratification, et nous arrivames à la barque suivis de plusieurs personnes qui s'attendrissaient à la vue des enfans, des prêtres, des vieillards, et levaient les mains au ciel en nous souhaitant toute sorte de prospérités. Nous cherchames en vain parmi ces personnes, le généreux inconnu. Il avait cru sans doute devoir se dérober à notre reconnaissance; mais de nouveaux bienfaits de sa part nous attendaient dans la barque, elle était remplie de provisions de tout genre.

Fatigué de lire les horreurs de la Révolution, mon jeune ami aura sans doute du plaisir en lisant les détails de faits qui honorent l'humanité, et de douces larmes succèderont aux pleurs amers qui ont inondé souvent ses yeux.