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L'Émigré

Chapter 5: PRÉFACE.
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About This Book

A series of letters by an émigré offers personal accounts of displacement during the French Revolution, blending intimate domestic scenes, chance encounters, and political observation. The correspondents describe flights from danger, hospitality received abroad, romantic and familial attachments, and vivid everyday episodes that reveal fear, humor, and resilience. Interspersed reflections comment on the shifting balance between violence and moderation in wartime, while the epistolary form pairs narrative anecdotes with moral and emotional responses to exile.

The Project Gutenberg eBook of L'Émigré

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Title: L'Émigré

Author: Gabriel Sénac de Meilhan

Release date: December 4, 2010 [eBook #34561]

Language: French

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉMIGRÉ ***

Note de transcription:
L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Seuls quelques mots ont été modifiés.

La liste des modifications se trouve à la fin du texte.

L'auteur a utilisé les abréviations suivantes:

«Mis»pour Marquis
«Cesse» pour Comtesse
«Melle» pour Mademoiselle

L'ÉMIGRÉ

PUBLIÉ

PAR

M. DE MEILHAN

ci-devant intendant du Pays d'Aunis,
de Provence, Avignon et du Hainaut,
et intendant-général de la guerre et
des armées du roi de France etc., etc.

TOME PREMIER.

A. BRUNSVICK
chez P. F. Fauche et Compagnie.

1797

AVERTISSEMENT

On ne doit pas perdre de vue que les lettres qui composent ce recueil ont été écrites en 1793. La plupart des tableaux et des sentimens qu'elles renferment sont relatifs à cette époque affreuse et unique dans l'histoire. La sombre horreur qui régnait dans les esprits, semblait ne permettre alors aucune conjecture favorable. Un système de modération a succédé au plus barbare régime, et pour la seconde fois Rome a vu un général, maître de l'Italie, se contenter d'un tribut, lorsqu'il pouvait livrer sa capitale au pillage. Le sang eût coulé dans Rome en 1793, le sanctuaire eût été profané et les monuments les plus précieux détruits. Royaliste ou Républicain, tout ami de l'humanité doit applaudir à un changement de système qui épargne la vie des hommes, et les victimes errantes de la Révolution doivent peut-être en attendre l'adoucissement de leur sort.

L'ÉMIGRÉ.

PRÉFACE.


L'ouvrage qu'on présente au public est-il un roman, est-il une histoire? Cette question est facile à résoudre. On ne peut appeler roman, un ouvrage qui renferme des récits exacts de faits avérés. Mais, dira-t-on, le nom du marquis de St. Alban est inconnu, il n'est sur aucune des tables fatales de proscription; je n'en sais rien; mais les événemens qu'il raconte sont vrais, et l'on a sans doute eu des raisons pour ne pas mettre à la tête de ce recueil de lettres, les véritables noms des personnages. S'il paraissait une description du tremblement de terre de la Calabre, par un homme qui s'en dirait témoin oculaire, et qu'il rassemblât le tableau de toutes les circonstances de cet horrible bouleversement, et la fidelle peinture des terreurs, des angoisses, des souffrances des malheureux habitans de cette contrée, dirait-on que c'est un roman, parce que l'auteur n'en serait pas connu? Il en est de même de l'Emigré, tous les malheurs qu'il raconte sont arrivés. A-t-il été reçu avec le plus touchant intérêt par une famille illustre d'Allemagne? Un grand nombre d'Emigrés a été favorablement accueilli dans plusieurs pays, par des gens humains et généreux. A-t-il été amoureux? Il me semble que rien ne choque moins la vraisemblance, et j'aimerais autant qu'on mit en question si un homme a eu la fièvre. Un poëte tragique à qui l'on demandait au commencement des scènes sanglantes de la Révolution, s'il s'occupait de quelque ouvrage, répondit: la tragédie à présent court les rues. Tout est vraisemblable, et tout est romanesque dans la révolution de la France; les hommes précipités du faite de la grandeur et de la richesse, dispersés sur le globe entier, présentent l'image de gens naufragés qui se sauvent à la nage dans des îles désertes, la, chacun oubliant son ancien état est forcé de revenir à l'état de nature; il cherche en soi-même des ressources, et développe une industrie et une activité qui lui étaient souvent inconnues à lui-même. Les rencontres les plus extraordinaires, les plus étonnantes circonstances, les plus déplorables situations deviennent des évènements communs, et surpassent ce que les auteurs de roman peuvent imaginer. Un joueur, homme d'un grand sang froid, se contentait de dire à l'aspect des coups les plus piquants; cela est dans les dés: on peut dire de même au récit des plus singulières ou tragiques avantures, cela est dans une révolution. Je n'en dirai pas d'avantage sur cet ouvrage; s'il intéresse, je n'aurai pas eu tort de le publier, s'il produit un effet contraire, j'emploierais en vain tous les raisonnemens pour m'en justifier.

L'ÉMIGRÉ.


LETTRE PREMIÈRE.

La Cesse de Loewenstein
a
Melle Emilie de Wergentheim.

Le .... Juillet 1793.

Enfin vous voilà, ma chère Emilie, débarrassée des Français. Que je vous ai plaint pendant que vous étiez sous leur domination, et combien j'ai craint pendant le siège pour ma tendre amie, pour tout ce qui l'intéresse. Que de fois je me suis réveillée la nuit en sursaut, les yeux remplis de larmes! Enfin je respire, Emilie est hors de tout danger, et se porte bien; elle est à présent au milieu des fêtes, et le bruit du canon est remplacé par le son des instrumens. On dit que le roi de Prusse a été reçu comme un dieu descendu du ciel pour le bonheur des humains. C'est votre libérateur, et je défie aucun de ses sujets d'avoir autant que moi d'attachement pour sa personne. J'ai pensé dire d'amour, car on emploie ce terme pour les rois comme pour Dieu; mais le roi de Prusse, d'après ce qu'on en dit, serait homme à prendre une femme au mot. Je ne pourrai pas d'ici à quelques jours aller embrasser mon Emilie, mon oncle doit revenir ce soir, et son retour est déterminé par une circonstance singulière, dont je vous ferai part demain. Adieu mon aimable Emilie. Le frère de Jenny, qui part pour Mayence, ne me donne pas un quart d'heure de plus, pour vous faire un récit intéressant, et me livrer à tous les transports de ma joie. Je vous embrasse mille fois du plus profond de mon cœur que vous remplissez entièrement.

LETTRE II.


La Cesse de Loewenstein
a
Melle Emilie de Wergentheim.

Je vous ai promis de vous raconter une aventure extraordinaire, qui a fait revenir hier au soir mon oncle, avec un grand empressement, la voici dans la plus grande exactitude. Vous rappelez-vous, mon Emilie, d'avoir lû dans les romans de chevalerie, la rencontre imprévue d'une jeune princesse et d'un chevalier. La Dame se promène dans une forêt, et tout à coup, un grand bruit d'armes, de chevaux se fait entendre; les écuyers s'avancent pour en savoir la cause, et ils trouvent un jeune Chevalier que des brigands discourtois ont attaqué; ils se sont enfuis à l'arrivée des écuyers de la princesse, et le Chevalier est tombé au pied d'un arbre, percé de plusieurs coups. On s'empresse de le secourir, on bande ses blessures pour arrêter le sang, et le Chevalier est porté au château, où il trouve tous les secours que son état exige. Voilà précisément mon histoire. Mon oncle est arrivé avant-hier pour dîner. Vous voyez d'ici la réception, les empressements pour lui, et les caresses qu'il prodigue avec dignité et tendresse à sa Victorine; ajoutez qu'on lui apporte un paquet; on est attentif, il l'ouvre, et de là sortent, une étoffe des Indes, charmante, pour faire une robe à votre amie, et une autre, d'une couleur un peu rembrunie, pour la plus aimable et la plus indulgente des mères. Remercimens, effusion de reconnaissance; le dîner, ensuite conversation sur les affaires de la France. La nièce chante l'air favori de son oncle, et s'accompagne sur le piano-forté. De-là mon oncle dort, on fait silence, on ne parle que par signes, on marche sur la pointe du pied; il se reveille au bout d'une heure, et l'on profite du beau temps pour aller se promener dans ce joli bois où nous avons lû Verther. Vous voyez tout cela n'est-ce pas, mon Emilie; mais attendez, voici du nouveau. A peine étions-nous descendus de voiture pour nous promener à pied, que nous appercevons un jeune homme en uniforme rouge brodé d'or, qui était évanoui au pied d'un arbre; un domestique, aidé d'un paysan s'empressait autour de lui, et une espèce de charretier arriva, son chapeau plein d'eau pour la lui jeter sur le visage; une petite charrete attelée d'un cheval et remplie de paille, formait le reste du tableau. Ma mère, tout émue d'un tel spectacle, tira aussitôt son flacon de sel d'Angleterre, et mon oncle le lui fit respirer. Le jeune homme reprit ses sens, et nous regardant avec des yeux étonnés: où suis-je, dit-il, est-ce un rêve? Il pouvait à peine parler, mais des regards touchans nous peignaient sa reconnaissance de nos soins, et une sorte de plaisir à nous voir. Le valet nous dit que son maître servait depuis quelque temps à l'armée Prussienne, et que la veille, ayant été la nuit en détachement avec une trentaine de hussards, il était tombé dans une embuscade de deux-cents Patriotes. Ce nombre n'a pas effrayé mon maître, il s'est défendu avec un courage de lion; mais douze ou quinze de sa troupe ayant été tués, ou blessés dangereusement, ce qui restait a été fait prisonnier. Il nous ajouta que son maître, qui était cruellement blessé, avait eu le bonheur de s'échapper ainsi que lui, et qu'après avoir marché en toute diligence sur une des rives du Rhin, ils étaient parvenus à une barque de pêcheurs où ils s'étaient reposés quelques momens et que la douleur que ressentait son maître était si forte qu'il était obligé, pendant la route, de se tirer les cheveux pour ne pas s'évanouir. Les pêcheurs leur ayant dit que plusieurs détachemens de Patriotes s'étaient fait voir depuis deux jours dans les environs, et que la blessure de son maître ne lui permettant pas de se tenir à cheval, il n'y avait d'autre moyen pour les éviter que de traverser le Rhin dans leur barque, qu'ils avaient suivi ce conseil, et qu'ils étaient arrivés à la pointe du jour dans un petit village; mais la blessure de mon maître, ajouta le valet, exigeant un prompt secours, qu'il ne pouvait trouver dans ce lieu, il a fallu le faire conduire à un gros village qu'on nous a indiqué; en arrivant dans ce bois, il a été forcé par la douleur que lui causaient les cahots de la voiture, de descendre pour se reposer un instant, et il s'est trouvé mal. Mon oncle écoutait ce récit avec intérêt, ainsi que nous; il fit plusieurs questions à ce valet, et celle-ci entre autres: votre maître est sans doute un bon serviteur du Roi? Ah monsieur, repondit-il, c'est un fier Aristocrate, qui a manqué plus de dix fois d'être à la lanterne. Nous nous empressions autour du blessé qui avait peine à reprendre ses sens. Mon oncle paraissait touché, mais en suspens sur ce qui était à faire, lorsque le valet de chambre dit: c'est à l'épaule que monsieur le Marquis est blessé, et il souffre cruellement. A ces mots le visage de mon oncle s'épanouit: votre maître est un homme de qualité à ce que je vois, quel est son grade? Le valet de chambre lui apprend qu'il était major en second, que son père avait commandé un régiment, et que son grand père était mort au moment d'être fait maréchal de France. Je suis de ses terres, ajouta-t-il, et c'était un des plus grands seigneurs du pays. Vingt-six villages dépendaient de la terre de son nom, mais il n'y a plus de seigneurs à présent. Il avait deux châteaux superbes, des meubles, de l'argenterie, ah! fallait voir! tout cela a été brûlé, et cette enragée de nation a tout pris. L'intérêt de mon oncle croissait de moment en moment au récit de ces circonstances. Ma mère et moi nous nous empressions auprès du pauvre blessé pour le secourir. Son épaule gauche est fracassée, il souffrait infiniment, faisait des efforts pour vaincre sa douleur, et nous témoigner sa sensibilité à nos soins. Ma mère lui demanda où il comptait aller. A Francfort, dit-il, si je puis; mais cela était impossible, dans l'état où il se trouvait. On le lui représenta, et alors il dit, je vois un village à quelque distance d'ici, je vais tâcher de m'y rendre. Mon oncle regarda ma mère, qui l'entendit, et elle offrit au blessé un asile dans sa maison. Il se défendit quelque temps d'accepter ses offres, dans la crainte de l'importuner; mais mon oncle termina les débats en disant: faut-il faire de telles façons entre gens de qualité, monsieur le Marquis, ne m'auriez-vous pas accordé l'hospitalité dans un de vos châteaux, si je m'étais trouvé dans votre situation? Le Marquis lui répondit avec vivacité: qu'il aurait été empressé de le recevoir, et de lui rendre tous les services possibles. Il se défendit encore, mais ma mère lui fit tant d'instances, qu'il accepta. On le fit entrer dans la voiture, et nous revînmes au château. Le blessé occupe votre ancien appartement au bout du corridor, à droite. Il est là plus éloigné du bruit et auprès de la bonne Magdelaine, dont vous connaissez les talens pour soigner les malades. En voilà bien long; vous allez me dire: lorsqu'on commence un roman on doit faire le portrait du héros, et je vais me conformer à cette invariable coutume. Il s'appelle le marquis de St. Alban. Il est grand, bien fait, à ce que je crois, car souvent j'ai trouvé bonne grâce à des gens qu'on me disait n'être pas bien faits; il paraît avoir vingt-cinq à vint-six ans; ses cheveux sont blonds, ses yeux et ses sourcils noirs; sa phisionomie annonce de la vivacité et de la douceur; il porte un habit rouge brodé en or, avec des revers et paremens noirs également brodés, c'est l'uniforme des Gens-d'armes. Adieu, ma chère amie, donnez-moi de vos nouvelles.

LETTRE III.


Melle Emilie
a
la Cesse de Loewenstein.

Je ne puis vous exprimer, ma chère amie, le plaisir que m'a fait éprouver votre lettre, il n'y a que votre présence qui eût pu le surpasser; mais elle m'en donne l'espérance, et mon cœur se livre tout entier d'avance à toutes les effusions de la plus tendre amitié. Si ma mère n'était pas malade, je serais déjà auprès de vous. Que de choses j'ai à vous dire après une aussi longue séparation! Je ne doute pas que vous n'ayez été, pendant tout le siège, plus inquiète, plus agitée que votre Emilie; ceux qui sont exposés aux plus grands dangers se familiarisent avec eux. L'espérance semble faire choix de toutes les chances favorables pour les mettre sans-cesse sous les yeux, et ses tableaux trompeurs procurent une sorte de sécurité. Quand on entend les premiers coups de canon, on frissonne; mais quand on en a entendu cent, et qu'on se trouve sain et sauf, ainsi que tout ce qui nous environne, on se fait à ce bruit et l'on se persuade que les coups qui suivent ne feront pas plus de mal. Il n'en est pas de même de ceux qui dans l'éloignement tremblent pour leurs amis; ils n'ont rien de sensible pour se rassurer; leur esprit erre dans une mer de craintes vagues, et chaque instant renouvelle leurs terreurs. Je crois être dans le vrai en vous disant, suivant ma méthode, cette analyse de nos sentimens; mais aussi, je me plais à me peindre des plus vives couleurs l'attachement de Victorine pour son Emilie, à l'exagérer s'il était possible. Toute ma famille partage l'empressement que j'ai de vous revoir; et j'ai embrassé de bien bon cœur ma petite sœur Caroline qui s'est écriée, au départ des Français, nous pourrons donc revoir l'aimable Comtesse! De tous les malheurs du pays, votre absence est celui qu'elle ressentait le plus: jugez de ce que devait éprouver sa sœur ainée! Je m'intéresse à votre héros blessé, et je le trouve bien heureux de vous avoir rencontrés. On dit qu'on renvoie les Français de plusieurs villes d'Allemagne; ces pauvres Emigrés sont bien à plaindre, et mon père a bien raison de dire qu'on est bien peu généreux à leur égard, et que leur fidélité et leur courage devraient leur attirer, ne fut-ce que par politique, les bienfaits, ou du moins la protection des souverains. Nous avons assez parlé depuis six mois de nouvelles; nos lettres étaient des gazettes, dans les tristes circonstances où nous étions: je ne veux plus parler que de nous: il semble que mon cœur ait été fermé tout ce temps. Combien j'ai de choses vous dire! Vous les devinez, vous les sentez, ma chère amie, parce que votre cœur est si pénétrant! On n'a jamais dit, je crois, un cœur pénétrant; mais l'esprit qui conçoit rapidement, et le cœur qui sent, devine avec une grande promptitude ne peuvent-ils pas mériter la même épithète; n'est-ce pas une véritable pénétration, que cette vivacité de votre ame qui vous fait concevoir tout ce qui se passe dans la mienne, vous met, en quelque sorte, à ma place, et vous fait saisir les plus légères nuances du sentiment qui m'affecte. Vous allez m'appeler métaphysicienne; mais tant que je suis claire, je ne regarde pas ce reproche comme une injure. D'après ce que je viens de dire de votre cœur pénétrant, j'ai tort quand je vous dis que j'ai beaucoup de choses à vous apprendre: vous les savez toutes. Les terreurs qui assiègent mon ame quand il est absent, quand il est au milieu des dangers, vous les éprouvez. J'ai vu un jour à Francfort chez un célébre escamoteur, qui faisait beaucoup de tours curieux, deux pendules qui n'étaient point montées; il en transportait une au fond d'une grande cour, et toutes les deux sonnaient en même temps, à un signal, une égale quantité de coups: c'est l'image de nos deux cœurs; le destin est l'escamoteur qui ordonne à l'une de nous de sentir, et l'autre cède à l'instant aux mêmes impressions. Si je l'ai bien compris, c'est à peu près là aussi l'harmonie préétablie de notre célèbre Leibnitz.

Je crois que le Marquis, que vous avez ramassé, doit se trouver, dans son désastre, bien heureux d'être ainsi soigné, dans un bon château, par de belles et illustres princesses. Ce début m'intéresse; dites-moi ses avantures, que son écuyer vous aura sans doute racontées en partie. Je suis bien aise qu'il ait de la naissance, cela lui vaudra l'intérêt de votre cher oncle, et les pauvres Emigrés ont besoin de tout le monde. Il y a quelque temps que nous lisions qu'un roi d'Espagne ayant perdu ses cheveux, il fût question de lui faire une perruque, et que le conseil, composé de Grands, s'assembla pour délibérer sur ce sujet; il fût décidé unanimement dans cette auguste assemblée qu'il fallait faire grande attention à ce qu'il ne fût employé que des cheveux d'hommes et de femmes de qualité. Nous nous regardames tous en riant, et il n'y eût pas un de nous qui ne songeât en cet instant à votre bon oncle. Pardonnez-moi cette plaisanterie, ma chère Victorine, je rends d'ailleurs toute justice à ses excellentes qualités. Adieu, adieu, écrivez-moi et faites mieux, venez. Je vous embrasse mille fois.

LETTRE IV.


La Cesse Loewenstein
a
Melle Emilie de Wergentheim.

Je suis bien contrariée, ma chère amie, en voyant retarder l'heureux moment où je pourrai vous embrasser, et je suis forcée de paraître gaie, car mon oncle accoutumé à être obéi dans sa maison, craint de ses vassaux, veut étendre son empire sur les esprits et les visages; il faut rire, avoir l'air content quand on est auprès de lui. Ma mère, que son tendre intérêt pour moi rend attentive à tous ses mouvemens, me fait souvent signe de relever la conversation languissante, de l'amuser, de chanter. Ce serait une gêne insupportable, si la bonté qui le caractérise et la générosité de son ame n'inspiraient le désir de lui plaire, et de contribuer au bonheur d'un homme qui passe sa vie à faire des heureux. Il est fort occupé de notre héros blessé; mais il faut que je l'appelle par son nom puisque nous le savons. Mon oncle lui a fait des questions sur sa naissance, son grade et ses parens, qui nous ont mis à portée d'être instruits de tout de qui le concerne. Il a eu soin aussi de faire parler son valet de chambre, qui a confirmé tout ce que son maître avait dit; il parle avec un enthousiasme touchant de sa bonté, de sa générosité. C'est une très-bonne marque d'être aimé et estimé de ses domestiques; car enfin ils nous voient de plus près que les autres, et dans ce temps où les Français croient que tous les hommes sont égaux, ce n'est pas peu pour un valet de cette nation de parler de son maître avec respect; il faut qu'il y soit en quelque sorte forcé par ses grandes qualités. Le marquis de St. ALBAN souffre toujours beaucoup; il garde sa chambre et nous allons tous les soirs passer deux heures avec lui pour le distraire. Mon oncle se plaît à l'entendre; il dit qu'il n'a jamais vu un Français si modeste, et je ne puis m'empêcher d'être de son avis, sans connaître autant que lui les Français, parce qu'il ne me paraît pas possible d'avoir des manières plus simples, de parler de soi avec plus de réserve, et des autres avec plus d'indulgence. Il y a deux jours que souffrant moins, il fit l'effort de venir prendre du thé dans le sallon; il y avait beaucoup d'Etrangers qui étaient venus dîner chez ma mère, et tous en furent infiniment satisfaits. La baronne de Blenem, dont vous connaissez le discernement, dit à ma mère en s'en allant, votre Emigré me paraît fort aimable; c'est un homme qui ne paraît jamais avoir envie de faire un effet, et qui a le don de fixer l'attention de tous ceux qui se trouvent avec lui. Mon oncle qui l'entendit, lui dit, bravo, madame la Baronne, et cela me rappelle ce que dit un ancien, (je voudrais que ce fût mon ami Plutarque), en parlant je crois de CATON, plus il cherchait à se dérober à sa gloire, et plus elle s'attachait à lui. Adieu, ma chère Emilie, je crains bien que mon voyage ne soit encore retardé.

LETTRE V.


Melle Emilie
a
la Cesse de Loewenstein.

Et moi aussi je crains bien que vous ne soyez pas libre de venir ici aussitôt que je le désire. Comment quitter votre mère, tant que le marquis de St. Alban sera chez vous? Je crois d'ailleurs que votre oncle qui n'a rien à faire chez lui, et qui prend plaisir à la société du Marquis, ne vous quittera pas de sitôt. Je vous regrette bien ma chère Victorine, et dans ces bois où nous aimions à nous égarer, et sur les bords du Rhin, où quelquefois nous restions des heures entières à jouir en silence d'une vue superbe. Je ne sais pourquoi dans les momens où l'on est le plus frappé des beautés de la nature, la mélancolie s'empare de nous. Les plaisirs bruyans de la ville nous jettent hors de nous-mêmes, et le mot divertir est d'une grande justesse, à laquelle on ne fait pas attention. Ce genre de plaisir, effectivement, nous éloigne de nous-mêmes, et c'est ce que signifie divertir. Les plaisirs qui tiennent de plus près à la nature nous y ramènent, concentrent nos sentimens et nos pensées, et l'ame alors a plus d'action que l'esprit; on a bien moins de saillies que de sentimens, on n'est point gai, mais on est satisfait; on est souvent plus près de pleurer que de rire; mais qui a jamais été aussi heureux en riant de tout son cœur qu'en répandant des larmes arrachées par le sentiment! Dans quelle douce rêverie nous étions souvent plongées toutes deux, en entendant le bruit de la chûte du Rhin, près de Rudesheim! nos ames recueillies semblaient se correspondre sans l'entremise des sens; nous nous embrassions, quelquefois avec transport, au sortir de cette rêverie, comme l'on fait après une conversation où l'on s'est donné des témoignages de tendresse. Au reste, ma chère amie, je vous regrette par tout: quand je lis, pour vous communiquer mes réflexions, et m'éclairer de votre jugement; quand je suis dans le monde, pour vous rendre compte de ce qui me frappe, et observer en commun les ridicules, et la pantomime des prétentions. Votre Emigré d'après ce que vous m'en dites, me paraît fort intéressant, et vous m'inspirez la curiosité de le voir. Il n'y a point de nouvelles de l'armée. Je tremble à chaque gazette qui arrive; je me dis quelquefois: pourquoi donc aller à l'armée quand on a de la fortune, quand on peut être un bon mari, un bon père, élever ses enfans, soigner son bien; ne peut-on donc être heureux chez soi que lorsqu'on a quelque chose à raconter, un titre sur son adresse, et un morceau de ruban à sa boutonniere? Je sais qu'il est des femmes qui ont besoin de ces choses pour estimer leur mari. J'ai quelquefois considéré notre fermière, quand son mari fait de loin, en rentrant chez lui, entendre une voix bruyante; quand il raconte qu'il a gagné quelques parties de boule, ou, ce qui est encore mieux, qu'il a eu une querelle, qu'il a menacé ou battu quelqu'un; alors elle se rengorge, et d'un air tout à la fois orgueilleux et soumis s'empresse autour de lui, regarde avec complaisance ses enfans qu'elle pense devoir être fiers d'un tel père. N'en ferait-il pas de même des femmes d'un état plus relevé, qui ont besoin, pour considérer leur mari, qu'il fasse un peu de bruit dans le monde? Ah! mon ami, ce n'est pas de vos grades que je m'enorgueillirai jamais; ce ne seront point vos récits de guerre qui exciteront mon attention et animeront mon intérêt; la vanité n'entrera jamais dans mes jouissances; cette ame à la fois douce et forte, ce discernement prompt et juste, cette indulgence qui ne naît point du besoin qu'on a de celle des autres, voilà vos dignités; les divers mouvemens de votre cœur sensible, voilà l'histoire qui m'intéressera bien plus que celle des sièges et des batailles. Encore si au regret de l'absence ne se joignait pas la crainte de mille dangers. Ah! laissons ce triste sujet! il faut détourner les yeux des choses qu'il est impossible de fixer sans frémir. Ma mère s'occupe toujours de mille soins relatifs à mon mariage, mais il me semble que le moment n'en arrivera jamais. Un tel changement d'état, un tel bonheur contemplé dans une prochaine perspective ne paraît pas possible. Quand on met à la loterie on est rempli d'abord de l'espoir de gagner; mais à mesure que le moment du tirage approche, la crainte succède à l'espérance. J'éprouve depuis plusieurs jours une mélancolie que je ne puis vaincre; mille craintes m'environnent; plus je suis près du bonheur, plus je redoute les obstacles. Ah! les obstacles, c'est peu dire!..... Adieu, ma chère amie.

LETTRE VI.


La Cesse de Loewenstein
a
Melle Emilie de Wergentheim.

Votre lettre, mon Emilie, m'afflige, et je regrette bien de n'être pas auprès de vous pour bannir votre mélancolie; elle tient plus à votre corps qu'à votre ame. J'aurais pu dire votre physique mais vous savez combien je suis ennuyée d'entendre des gens, qui croient avoir de l'esprit parce qu'ils disent le physique et le moral; et à ce mot de physique, il me semble que je deviens anatomiste. Je me tiens donc tout bonnement à l'ame et au corps comme mes pères. Vous avez encore plus besoin d'exercice et de dissipation que de consolation. Je connais cet état où notre ame n'est ouverte qu'à la crainte, et la santé est le principe de cette disposition. Rien n'a changé pour vous, et chaque jour est un pas que vous faites vers le bonheur. Quand il fut question de mon mariage, j'étais comme vous incrédule, et la crainte n'entrait pour rien dans cette disposition de mon esprit. En considérant monsieur de Loewenstein, je ne pouvais concevoir qu'il allait acquérir sur moi un empire, en quelque sorte absolu; que ce ne serait plus de mon père, de ma mère, dont la domination est si douce, que je dépendrais; que tout cela serait l'affaire d'une minute, qu'il n'y aurait qu'un mot à prononcer, et que ce mot ferait le destin de ma vie. Je n'avais ni goût ni répugnance, il me semblait que j'allais changer de père: voilà ce que je voyais dans mon mariage, et je croyais toujours qu'il surviendrait quelque circonstance qui ferait rompre les engagemens pris, tant il me semblait étrange de changer de nom et de situation. L'âge de monsieur de Loewenstein n'était point un sujet d'éloignement pour moi, mais d'embarras: je craignais de me familiariser avec lui. Une seule fois je fis une comparaison désavantageuse de lui, et en voici l'occasion: le jeune baron de Gleken était venu dîner chez ma mère; on fit des parties après le dîner; je restai avec lui et nous jouames au volant; ensuite, à la promenade, il me défia à la course, en me donnant une grande avance: la journée se passa à folâtrer ensemble de mille manières, et le soir ma mère me fit danser une allemande, et valser avec lui; je me sentis émue. Monsieur de Loewenstein arriva pendant le souper, et je lui trouvai des rides que je n'avais pas encore apperçues. Pendant plusieurs jours je songeai, non pas précisément au jeune baron, mais à son âge rapproché du mien, mais à cette conformité de goûts, de plaisirs qui se trouvent entre gens du même âge; mon cœur ne fut pas effleuré, mais mon esprit faisait des parallèles désavantageux à monsieur de Loewenstein. Si la surface de mon cœur eût été entamée, vous en auriez été instruite du moins au moment où je m'en serais rendu compte; mais vous l'eussiez, je crois, plutôt su que moi.

Monsieur de Loewenstein arrive ces jours-ci de Vienne avec mon père, et reviendra bien mécontent; il est menacé de perdre un procès d'où dépend une partie de sa fortune. J'en suis plus fâchée pour lui que pour moi, et tant que j'aurai des chevaux pour me traîner à Mayence, la fortune n'aura aucune prise sur mon ame. J'oublie de vous donner le bulletin du marquis de St. Alban: le chirurgien qui l'a pensé est un ignorant, et il en a envoyé chercher un à Francfort. Son séjour sera prolongé d'après les accidens qui sont survenus. Il prend sur lui pour causer avec nous; mais on voit quelquefois qu'il fait effort pour vaincre sa douleur. Si l'on cessait d'aller chez lui il serait encore à ce qu'il dit plus à plaindre qu'il ne l'est de se contraindre un peu. Nous lui sommes devenus si nécessaires qu'il regarde sans cesse à sa montre dès quatre heures, et il nous reproche d'une manière touchante de l'abandonner si nous arrivons un quart d'heure plus tard. Hier nous avons parlé romans: il préfère ceux des Anglais; j'en ai été surprise; car il me semble que les Français ont beaucoup de réputation pour ce genre d'ouvrages. J'ai lû avec vous la princesse de Clêves et Zaide, et ces deux ouvrages nous ont fort intéressées par l'élévation et la délicatesse des sentimens. Le marquis de St. Alban à qui j'en ai parlé m'a répondu que les romans devaient être comme les comédies, la représentation des mœurs d'une nation. Nos auteurs de romans, si l'on en excepte deux ou trois, dit-il, ne mettent en scène que des comtes et des marquis, comme si il n'y avait que des gens de qualité dans le monde, et les mœurs des gens de cet ordre, ils ne les connaissent point; leurs peintures sont outrées, et les avantures qu'ils décrivent sans vraisemblance. Il n'en est pas, dit-il, de même des Anglais; ils cherchent la moralité de l'homme dans toutes les classes de la société; rien n'est ignoble ou noble à leurs yeux; les caractères sont variés et soutenus; chacun parle le langage de la passion qui l'anime, ou de son état. Je me souviens que dans un roman de Fiedling on élève des doutes devant un aubergiste sur l'état d'une femme qui est dans sa maison, et l'aubergiste répond: c'est certainement une femme de condition, car elle n'a demandé qu'un verre d'eau en entrant chez moi. N'est-ce pas, dit le Marquis, un trait caractéristique? Si la connaissance de la nature, ajouta-t-il, est ce qui exige les plus grands efforts de l'esprit; les deux plus grands génies sont Newton, et Richardson: l'un a deviné les lois des corps célestes, l'autre a pénétré dans les plus profonds abymes du cœur humain; mais ce n'est point par une froide analyse comme les moralistes, c'est par la peinture la plus vraie, et la plus animée des sentimens et des caractères. L'amour, la haine, l'envie, l'amour propre n'ont aucun replis que n'ait développé Richardson. Le roman de Clarisse renferme vingt caractères dont aucun ne se dément, dont chacun contribue à l'harmonie du plus magnifique tableau. Enfin, que vous dirai-je? Il prétend que c'est le plus beau livre de morale, l'ouvrage le plus attachant, et le plus profond. Comme je lui témoignai quelque surprise de son enthousiasme: Ah! dit-il, que diriez-vous d'un homme qui aurait vu un portrait qu'il aurait cru représenter le beau idéal, et qui ensuite rencontrerait la figure qu'il aurait cru n'exister que dans l'imagination? N'admirerait-il pas d'autant plus le peintre qui, en rassemblant ce que chaque trait en particulier peut avoir de beauté, aurait composé un ensemble parfait, et ne serait point cependant sorti des bornes de la nature? Eh bien! Clarisse, je crois qu'elle existe, j'en suis sûr! Il me sembla qu'il me regardoit en disant ces mots; mais peut-être me suis-je trompée. Il s'empressa ensuite de justifier Richardson d'avoir fait quitter, à une fille aussi vertueuse que Clarisse, la maison paternelle, pour suivre Lovelace; c'est en cela, dit-il que Richardson montre son génie. La fatalité était la base des tragédies des anciens, c'était le moyen d'intéresser vivement en faveur de leurs personnages; ils étaient vertueux, ils détestaient le vice, mais l'ascendant invincible du destin les précipitait dans le crime. Médée en est une preuve, lorsqu'elle dit: Le destin de Médée est d'être criminelle, mais son cœur était fait pour aimer la vertu. Richardson a suivi en quelque sorte l'exemple des anciens tragiques; Clarisse est un modèle de sagesse et de vertu; c'est sa famille qui l'engage à écrire à Lovelace, pour éviter un grand malheur qui menaçait un fils chéri; elle avait un secret penchant pour ce Lovelace, comblé de tous les dons de la nature; et du moment qu'elle lui a écrit, qu'elle est entrée en relation avec lui, toutes ses démarches semblent précipitées par une main invisible, elle ne peut plus s'arrêter, quelques efforts qu'elle fasse, et résister à un homme qui trouve le moyen de l'entourer de tous les filets de l'artifice et de la séduction. Voilà en quelque sorte la fatalité des anciens, et le plus grand exemple à donner à la jeunesse, puisque de la plus légère imprudence résulte le malheur de la vie. Mais Julie, lui dis-je? Julie a succombé dit le Marquis, je ne veux pas lui en faire un crime; mais Clarisse aussi sensible qu'il soit donné d'être, en aimant à l'excès, Clarisse, qui a eu à combattre son amour comme Julie, et de plus que Julie, les artifices auxquels il semble miraculeux d'échapper a su conserver toute la pureté de l'innocence. La Julie de Rousseau a des beautés; mais sans Clarisse elle n'aurait pas existée; c'est une imparfaite imitation de cet ouvrage sublime. Rousseau a besoin d'étayer son roman de détails étrangers; la description de Paris, des dissertations sur la musique et sur des objets de morale remplissent une partie de l'ouvrage; Richardson, fort de son sujet trouve dans la fécondité de son génie de quoi soutenir l'attention et toucher le cœur sans traiter aucune question étrangère à ses personnages; par tout dans Julie on voit l'auteur, il écrit les lettres et les réponses, et amène un duel pour avoir occasion de disserter sur les duels. J'ai pris le titre de Clarisse; s'il est chez votre libraire, à Mayence, envoyez-le moi je vous prie, si non j'espère le trouver à Francfort. Mais que dites-vous de l'application que le Marquis m'a faite du caractère de Clarisse? je regarderais cela d'un autre comme une galanterie Française; mais de lui, je crois qu'il le pense. Je crois que le besoin qu'il a de nous, exalte sa reconnaissance, et qu'il nous voit sous l'aspect le plus favorable; enfin, dans la solitude, on s'attache à ce qui nous environne, et le défaut de comparaison tourne à l'avantage de ceux que l'on voit. J'ai été si frappée de tout ce que le Marquis a dit sur Clarisse, qu'en rentrant dans ma chambre, je me suis efforcée de m'en rappeler jusqu'à la plus petite circonstance, et suivant ma coutume, lorsque j'entends des choses intéressantes, je l'ai écrit aussitôt. Je ne me flatte pas d'avoir conservé ses expressions, et ce que je vous rapporte ne peut avoir la chaleur que le son de sa voix et ses gestes prêtaient à son discours. Il m'a transporté pour Clarisse, et je n'aurai point de repos que je n'aye ce précieux livre; car enfin le Marquis qui est jeune, susceptible de passions vives, peut avoir exagéré; mais il faut que l'ouvrage soit intéressant et renferme de grandes beautés. Voilà une bien longue lettre et j'aurais encore beaucoup de choses à vous dire; mais l'heure de la poste met un terme à mon bavardage.

LETTRE VII.


La Cesse de Loewenstein
a
Melle Emilie de Wergentheim.

Lorsque j'ai écrit hier une si longue lettre à mon Emilie, je ne croyais pas l'embrasser sitôt; mais le soir, il a pris tout d'un coup à mon oncle un accès de tendresse pour vous: je parlais de votre santé; il m'en demanda, avec beaucoup d'intérêt, des détails, parut craindre pour votre personne, et après un éloge fait avec brusquerie et sincérité: mais pourquoi, ma nièce, ne pas aller la voir?—Quand vous êtes ici!...—Oh! cela est bon quand je fais un petit voyage de deux jours; mais il ne faut pas se gêner lorsque je reste ici quelque temps, et ce brave homme qui est malade m'intéresse, je ne puis le quitter; il ne faut pas tarder plus long-temps à aller voir votre aimable Emilie; nous avons tremblé pour elle pendant le siège, et si je ne vous en ai pas parlé souvent, c'est que je craignais de faire connaître mes inquiétudes; ne tardez pas davantage, demain, ma nièce, c'est moi qui vous en prie; dites-lui combien nous l'aimons tous, et combien nous aurons de plaisir à la revoir. A de si douces paroles, j'ai embrassé mon oncle bien tendrement; je l'ai assuré que je reviendrais après-demain au soir pour faire le thé, et que j'aurais soin de rassembler toutes les nouvelles. Le frere de Jenny qui part à l'instant pour Mayence vous rendra cette lettre. Adieu, ma chère Emilie, le plaisir m'empêchera de dormir cette nuit, il est bien juste qu'il domine à son tour; le chagrin et la crainte n'ont régné que trop long-temps.

LETTRE VIII.


Melle Emilie
a
la Cesse de Loewenstein.

Un moment après votre départ, ma chère amie, j'ai reçu des nouvelles de l'armée; n'attendez pas que j'entre dans aucun détail, le Baron est loin du danger, il s'en désespère, et je m'en applaudis; il est à l'armée, voilà ce qu'il faut pour ce qu'on appelle l'honneur; je m'y borne, et ne porte pas mes regards jusqu'à la gloire. Les ouvriers de l'évangile qui arrivent à la dernière heure sont payés comme les premiers; on a des grades avec le temps, qu'on ait été plus ou moins exposé, cela est indifférent. Il se porte bien; mais des quartiers d'hiver, il n'en faut point attendre; voilà ce qui nous désole tous deux. La certitude que d'ici à quelque temps les coups de fusils et les canons des Patriotes n'atteindront point mon ami, remplit mon ame de joie. Ma mélancolie a été dissipée par ces heureuses nouvelles. Cela contredit un peu l'opinion où vous étiez que c'était mon physique qui souffrait; mais comme je suis plus portée à vous donner raison qu'à moi, je crois que tout cela peut s'accorder. La première disposition venait de mon physique; mais une commotion morale pouvait la changer, et c'est ce qui est arrivé. On a vu des paralitiques marcher à l'approche du feu d'une incendie qui gagnait leur habitation.

J'ai beaucoup entendu parler du roman de Clarisse, je serai bien curieuse de le lire et de voir si le Marquis n'est pas un peu exagéré dans ses éloges. Je suis persuadée que c'est vous qu'il a eu en vue, ma chère amie, quand il a dit que Clarisse existait. Je ne connais pas cette héroïne de Richardson; mais si elle est dans la nature, elle n'est pas au-dessus de vous; quand votre modestie vous défendrait de le croire, il vous doit paraître simple qu'un jeune homme, qu'un coup du sort transporte subitement d'une scène de sang et d'horreur dans une société douce, intéressante, sensible à ses malheurs, soit exalté par la reconnaissance; et si au milieu de cette société se trouve une jeune personne dont la figure est charmante, dont la voix pénètre jusqu'au cœur, dont les regards, les gestes, les paroles forment la plus parfaite harmonie, il doit la comparer à ce que son imagination lui offre de plus parfait; il doit la regarder comme un ange envoyé du ciel pour le secourir.

Je suis plus affectée que vous de la diminution de fortune de votre mari, non que je croie que la fortune soit nécessaire pour être heureux; mais le passage d'une aisance considérable à une situation étroite et gênée, dispose souvent à l'aigreur, et nécessite une attention soutenue sur les plus petits détails domestiques. Un mari attribue quelquefois au défaut d'économie de sa femme l'insuffisance de ses moyens; enfin il me semble que, dans un ménage où le contentement ne vient pas uniquement de l'étroite union des ames, l'abondance éloigne une foule de sujets d'humeur et relâche les nœuds trop étroits de la dépendance d'une femme; la médiocrité de la fortune, au contraire, les ressère, multiplie les rapports journaliers entre deux époux, et il est presque nécessaire, si vous y prenez garde, que l'un des deux devienne absolument le maître pour éviter les discussions et les querelles. Dans les dépenses d'une maison, il faut faire la part à la vanité, et elle est en raison de ce qu'on est moins heureux par le sentiment. On n'a peut-être jamais mis l'économie au nombre des avantages que procure la sensibilité, rien n'est cependant plus vrai; plus on est capable d'aimer, plus le cœur est rempli d'un sentiment profond, et plus il est facile de se suffire à soi-même; ce sont les cœurs vides qui ont besoin de distractions étrangères; ce sont ceux que la vanité remplit, et le cercle de leurs besoins est un horizon sans bornes. Monsieur de G. et moi n'avons jamais songé à la fortune. Quel moyen pourrait-elle nous procurer pour trouver un temps aussi court, que celui d'être ensemble?... Que nous fait qu'on loue nos meubles, nos vins, nos chevaux, quand tout occupés de nous, à peine nous y faisons attention. Cet état de médiocrité où nous serons nous rapprochera sans cesse; nous n'aurons qu'un carosse! que sert d'en avoir quatre à ceux qui veulent être dans le même? Adieu, ma chère Victorine.

LETTRE IX.


Le Mis de St. Alban
au
Pdt de Longueil.

J'ai reçu au camp Prussien, devant Mayence, votre lettre datée de ***, et elle a mis fin aux inquiétudes extrêmes que j'éprouvais. Vous existez, vous avez sauvé quelques débris de votre fortune, c'est le comble du bonheur dans ces temps de calamités. La plupart de ceux qui ont été assez heureux pour dérober leur vie à la fureur des monstres qui gouvernent la France ne trouvent que la misère dans les pays étrangers. J'ai parcouru plusieurs pays et rencontré des Emigrés dans plusieurs endroits. Là, je les ai vu accueillir d'abord avec mépris et défiance, ensuite j'ai vu la plus barbare cupidité mettre à profit leur ignorance de la langue et l'urgence de leurs besoins; souvent on les forçait en entrant dans une ville de faire connaître leurs ressources, et quelques uns après avoir ainsi exposé leur misère à tous les yeux, étaient reconduits aux portes de la ville, comme de malheureux mendians, pour n'y plus rentrer. Il me semble depuis quelques mois être sur un champ de bataille, où l'on ne porte que des regards inquiets dans la crainte de trouver parmi les morts quelques uns de ses amis. La lecture de chaque gazette offre une affreuse liste que je n'ose parcourir qu'en tremblant. La vie la plus retirée, la conduite la plus circonspecte ne peuvent faire échapper à la barbarie de la jurisprudence révolutionnaire. Hélas! ces biens qui faisaient n'aguères l'orgueil et les délices des riches font aujourd'hui, en quelque sorte, autant d'accusateurs qui l'élèvent contre eux; il en est de même du mérite, des dignités et de l'esprit; jugez d'après cela, Monsieur, si j'ai dû trembler pour vous! Quelle affreuse époque, pour l'humanité que celle où les avantages qui distinguent les hommes, sont devenus des principes de ruine, et marquent du sceau de la réprobation ceux qui les possèdent. Je me plaisais autrefois à croire des vertus et de la sensibilité au général des hommes, et à regarder le crime et la cruauté comme d'affreuses exceptions; mais une révolution est une fatale lumière qui découvre l'hideuse nudité de la majeure partie des hommes. J'attends avec impatience le récit que vous m'avez promis des événemens de votre émigration, et je vais vous obéir en vous faisant part de mes dernières aventures. J'ai fait la campagne de 1792, et lorsque l'armée Française a été dispersée, je me suis rendu dans le camp Prussien pour y servir en qualité d'aide de camp de mon parent le comte de Fours, lieutenant général au service de Prusse. Je n'entrerai pas dans le détail des opérations militaires, et je me bornerai à vous dire que trois jours avant la reddition de Mayence, ayant été blessé assez considérablement, je fus obligé de passer le Rhin pour ne pas être fait prisonnier. On essaya de me transporter à un gros bourg à peu de distance pour m'y faire panser; la douleur que me causait ma plaie me fit évanouir au pied d'un arbre; et là, en reprenant connaissance, je me suis trouvé au milieu d'une famille Allemande composée d'un commandeur de l'ordre Teutonique, de sa belle-sœur et d'une nièce, et de plusieurs valets. Les uns et les autres étaient également empressés de me secourir, et je n'ai pu me défendre des instances qui m'ont été faites pour accepter un asile dans le château de la belle-sœur du Commandeur. Tout ce que l'humanité peut prodiguer de secours, je l'éprouve, et la sensibilité la plus touchante vient encore y donner un nouveau prix. Je regrette quelquefois de me trouver si bien soigné, si heureux lorsque je songe à mes infortunés compatriotes, à de vieux et braves militaires expirans de misère; ils méritent mieux que moi les faveurs du sort, et ils ont moins de force pour supporter ce que l'adversité a de plus cruel. Vous aimez les détails quand il s'agit de choses qui vous intéressent, ainsi je ne vous laisserai ignorer aucune des circonstances qui peuvent vous donner une juste idée des personnes qui m'ont si généreusement accueilli. Leur maison, qui est dans une situation charmante, est en ce moment habitée par un vieux commandeur de l'ordre Teutonique qui est venu passer quelques jours chez sa belle-sœur. C'est un homme qui retrace les seigneurs châtelains du quinzième siècle: la noblesse est à ses yeux le premier des mérites; la chasse, le premier des plaisirs, et le respect pour les dames, le premier des devoir. Des manières franches jusqu'à la brusquerie, une certaine écorce de rudesse sous laquelle on découvre promptement un excellent cœur, un bon sens naturel sans culture, une gaieté qu'il entretient et réveille deux fois par jour par deux longs repas, où le vin du Rhin n'est pas épargné, voilà jusqu'à ce moment le principal personnage de la maison. Diverses circonstances lui ont procuré une fortune bien plus considérable que celle de son frère, et il en use noblement; mais abuse peut-être un peu de l'ascendant de la richesse envers la famille de ce frère, que ses bienfaits, et la perspective de son héritage tiennent dans une grande dépendance. La belle-sœur, qui est la maîtresse de la maison, est une femme de quarante ans; elle a été belle, et avec un peu d'art et de soin pourrait encore prétendre aux hommages; mais elle a une fille qui concentre toutes ses affections, et c'est pour elle seule qu'elle a des prétentions. L'esprit de la mère est plus juste que brillant, son caractère paraît froid; toutes ses manières ont une certaine réserve qui présente l'image de l'indifférence; mais dès qu'il est question de quelque chose qui tient à la générosité du cœur, à la sensibilité de l'ame, on la voit s'animer, et s'il s'agit de sa fille, le son de sa voix change, ses regards, ses gestes, tout prend chez elle le caractère du sentiment. Il faut à présent vous parler de la fille. Figurez-vous une femme de vingt ans, dont les traits ne semblent manquer d'une extrême régularité que pour avoir quelque chose de plus frappant. De légères marques de petite vérole paraissent aussi jetées çà et là pour donner plus de piquant et de variété au plus beau teint qu'on puisse voir. Je sais combien les descriptions de la beauté d'une femme sont insipides; j'abrège donc, et je finis en vous disant que sa physionomie rassemble tout ce qui peut plaire et toucher, et que son esprit sans jamais surprendre ne laisse rien à désirer; ce qu'elle dit attache, et satisfait dabord l'ame encore plus que l'esprit; mais en réfléchissant un moment, on trouve que l'esprit ne peut aller plus loin. Son mari est en ce moment à Vienne pour un grand procès, dont la famille redoute l'issue; elle est menacée de perdre la moitié de sa fortune. Voilà les personnes qui ont bien voulu me recevoir, et vous voyez que je dois me trouver fort heureux; mais je me reproche d'abuser de leurs bontés par la longueur de mon séjour. Elles s'opposent à tout projet de départ, jusqu'à ce que je sois entièrement guéri, et il n'est pas si vraisemblable que ce soit avant six semaines ou deux mois. L'oncle vient tous les matins passer une heure avec moi, il a la complaisance de m'apporter tous les papiers publics et de me communiquer les nouvelles qu'il apprend par ses correspondances particulières. Vers les cinq heures, il revient avec sa sœur et sa nièce, et puis toute la compagnie reste avec moi deux ou trois heures. La conversation ne languit point: le Commandeur raconte assez gaiement; la mère de temps en temps dit quelques mots pleins de sens, et la fille plus animée parle d'une manière qui intéresse et séduit, et elle écoute avec la plus intelligente attention. Elle me parle beaucoup d'une amie qui habite Mayence et vient souvent la voir; on ne peut avoir plus de tendresse pour un amant qu'elle n'en a pour cette jeune personne. L'amitié profite de toutes les facultés aimantes d'une femme bien propre à inspirer et à éprouver même un sentiment plus vif. Elles ont, toutes deux, fait un voyage en Italie, et elles y ont connu une Françoise fort intéressante, qui s'appelle la vicomtesse de Vassy. J'ignorois qu'il y eût en France une femme de ce nom; il faut que le chevalier de Vassy se soit marié et ait pris le titre de Vicomte. Les deux amies ont beaucoup d'affection pour la Vicomtesse dont elles parlent avec un singulier intérêt; elle a habité quelque temps à Mayence, et l'amie de la Comtesse, Mademoiselle Emilie, l'y attend avec une vive impatience. Cette jeune personne paraît avoir beaucoup d'esprit, et il est particulièrement disposé à l'observation. C'est pour elle un besoin que de remonter aux causes, que d'analyser les sentimens, et il ne paraît pas que son ame en ait moins de chaleur. Voila le jugement que m'ont mis à même de porter plusieurs lettres que la Comtesse a bien voulu me communiquer; cette correspondance est très-soutenue, très-animée, et forme la plus agréable occupation de la Comtesse. Elle sait fort bien l'Italien, est fort instruite dans la littérature Allemande dont elle fait beaucoup de cas, et sait le Français au point de ne jamais laisser entrevoir par l'accent ou le mauvais choix des mots, qu'elle soit étrangère. Rousseau est l'auteur qu'elle estime le plus; elle prend aussi beaucoup de plaisir à lire les tragédies de Voltaire. Parmi nos moralistes, Montaigne est celui dont elle fait le plus de cas, et elle déteste la Rochefoucault. Elle m'a fait une réponse à son sujet qui m'a laissé sans réplique. Je pourrais, dit-elle, être de votre avis, s'il n'avait fait que décrire ce qu'il a découvert dans les replis du cœur humain; mais lorsqu'il rapporte des turpitudes que nul n'a pu lui avouer, et d'un genre à ne pouvoir être distinctement aperçues, je suis fondée à dire que c'est dans son propre cœur seulement qu'il a pu les découvrir. Telle est cette maxime: il y a dans l'adversité de nos meilleurs amis quelque chose qui ne nous déplaît pas. Quelqu'un lui a-t-il fait cette affreuse confidence? Non certainement. A-t-il pu démêler avec certitude un tel sentiment? Cela n'est pas possible. Elle m'a encore cité quelques maximes de ce genre, et j'ai été obligé d'abandonner la Rochefoucault. Adieu, mon cher Président, mon père, mon tendre ami. Admiration, respect, reconnaissance, voilà les sentimens que je vous ai consacrés depuis long-temps. Donnez-moi de vos nouvelles, et conservez-moi des bontés dont je sens tout le prix.

LETTRE X.


La Cesse de Loewenstein
a
Melle Emilie de Wergentheim.

J'ai lû il y a quelques jours au Marquis l'article de votre lettre, où vous me dites que son écuyer nous aura surement raconté ses avantures, et ma mère en prit occasion de lui dire, mademoiselle Emilie a raison, et vous auriez dû nous en faire vous-même le récit, parce que vous vous exprimez un peu mieux que votre écuyer. Ma vie, nous a-t-il répondu, a été celle des gens de mon âge, et de mon état, ainsi j'ai bien peu d'avantures à raconter; mais, lui ai-je dit, on a toujours à parler de ses sentimens. Ah! voilà comme sont les femmes, a dit mon oncle, elles voudraient savoir vos amours; c'est l'amour qui les intéresse, et je suis persuadé que ce qui leur plaît davantage dans l'histoire Romaine, c'est Marc Antoine abandonnant l'empire de l'univers pour suivre Cléopatre: aussi dans les tragédies et les comédies, n'est-il question que d'amour; pour moi monsieur le Marquis, si vous avez la complaisance de nous faire l'histoire abrégée de votre vie, ce qui m'intéressera dans vos récits, ce sera votre jugement sur les personnes qui ont influé sur la Révolution, et qui vraisemblablement ont été connues de vous; c'est la manière dont vous ont frappé les événemens. Le Marquis après s'être encore défendu avec une modestie qui n'avait rien d'affecté a réfléchi quelques momens et nous a dit: le récit de mes sentimens et de mes opinions ne peut être digne d'exciter votre curiosité que par la vérité et à cet égard je ne tromperai pas votre attente; enfin, si ce que j'ai à vous dire peut faire passer une soirée agréable à une société à qui j'ai tant d'obligation, je dois, rassuré par son indulgence, m'empresser de lui obéir. J'avais environ vingt ans au commencement de la Révolution, ainsi je n'ai pu figurer parmi les acteurs de cette terrible tragédie; mais j'ai vu de près les personnages les plus importans, et j'ai été témoin de quelques événemens. J'ai entendu des hommes éclairés et instruits converser sur les plus grands intérêts, discuter en liberté des questions dont auparavant on n'osait sonder la profondeur. J'ajouterai que les révolutions avancent et murissent les esprits en hâtant l'essor des facultés. Ce que j'ai à vous dire ne sera donc pas tout-à-fait sans intérêt; mais comme il faut que je me rappelle plusieurs choses qui ne seraient pas dans le moment, présentes à ma mémoire, je préfère de dicter le récit qu'on attend de moi. Le Commandeur a applaudi à cette idée, et deux jours après le Marquis nous a lû l'écrit que je vous envoie, qui nous a fait grand plaisir à entendre. Comme je lui témoignais mon regret de ce que vous n'étiez pas présente à cette lecture, il m'a offert de me le confier pour vous l'envoyer, à condition qu'il n'en serait point tiré de copie. Je sais, a-t-il dit, que vos plus grands plaisirs sont imparfaits, s'ils ne sont partagés avec mademoiselle Emilie, ainsi je me reprocherais de ne pas vous donner cette légère satisfaction. J'ai admiré sa bonne foi en parlant de son tiède attachement pour une femme qui est morte victime des premières barbaries de la Révolution. Vous n'avez pas encore aimé, lui ai-je dit? L'explosion de l'amour, m'a-t-il répondu, n'en sera peut-être que plus violente, pour avoir été plus long-temps retardée.... Il semblerait d'après cela que le cœur doit éprouver tôt ou tard, en raison de sa sensibilité, une passion plus ou moins vive. Qu'en dites vous ma chère Emilie? Croyez-vous que telle soit la loi du destin et que pour me servir d'un proverbe trivial, on ne recule que pour mieux sauter? Toutes les personnes qui n'ont point encore connu l'amour devraient trembler, et quelle serait la triste perspective de celles qui ne peuvent s'y livrer sans crime! Ah! j'aime à croire que la rareté des objets aimables, que l'occupation, doivent maintenir le cœur dans un calme heureux, et que les sentimens que nous inspire la nature pour nos proches, et la douce chaleur de l'amitié peuvent suffire à la tendresse du cœur le plus aimant. Le Marquis prétend s'être fait l'idée d'une femme digne d'être aimée, telle qu'il est bien difficile d'en rencontrer une semblable; mais il est sensible et son cœur fera illusion à son esprit, et appelera le secours de l'imagination pour orner des plus rares qualités, l'objet qui fera quelqu'impression sur lui; que je le plaindrais s'il avait aimé tendrement la femme qu'il a perdue d'une manière si tragique. Adieu, ma tendre amie, renvoyez-moi au plutôt l'écrit que je vous confie.

HISTOIRE


du Marquis de St. Alban.

Je suis d'une famille qui a eu depuis long-temps d'assez grandes illustrations, et qui jouissait avant la Révolution d'une fortune considérable. Mon père, marié de très-bonne heure, entra au service par obéissance pour le sien qui avait servi avec distinction, et est mort au moment d'être élevé au premier grade des honneurs militaires; à sa mort mon père s'empressa de donner sa démission de son régiment, pour vivre indépendant; il s'affranchit bientôt après de la gêne des devoirs de la société, se livra à un goût raisonné pour le plaisir, avec un petit nombre d'amis ou de complaisans, qui formaient une petite secte de philosophes Epicuriens, dont mon père était le chef. Le goût des plaisirs, le mépris des hommes, et l'amour de l'humanité et de tous les êtres sensibles formaient la base de leur système; mon père méprisait les hommes en théorie par delà ce qu'on peut imaginer, et cédait à chaque instant à un sentiment de bienveillance et d'indulgence, qui embrassait les plus petits insectes. Il aima ma mère quelques années avec une vive tendresse, ensuite il eut constamment pour elle les égards les plus flatteurs, et les meilleurs procédés. Le caractère trop indulgent de mon père le rendoit incapable de diriger mon éducation, il ne pouvait ni voir pleurer un enfant ni le contrarier; une sévérité de quelques momens était au-dessus de ses forces. Il prit le parti de confier le soin de mon éducation au président de Longueil, son parent et son ami depuis l'enfance. Le Président, sans partager les opinions de mon père le chérissoit à cause des agrémens de son esprit, et par l'estime qu'il avait pour son caractère et son cœur. Mon père suivait des principes de philosophie, qui l'écartaient de la société et des affaires; le Président, avec un grand fond de lumières et de philosophie, suivait la carrière des affaires, et avec d'autant plus de succès, que la nature, en lui donnant un esprit plein de sagacité joint à un jugement sûr, semble l'avoir fait homme d'état. Mon père après avoir réglé ses affaires domestiques en remit le soin à ma mère, se conserva une pension considérable, et prit le parti de voyager. Le Président, de ce moment me tint lieu de père. Ce fut lui qui fit choix de mon précepteur, et qui traça le plan de conduite qu'il devait suivre. Il lui indiqua le genre et la marche de mes études, et fixa le degré de sévérité ou d'indulgence dont il devait user. C'est à lui que je dois mon instruction et en quelque sorte mes sentimens, puisque c'est lui qui a eu l'art de les développer. Semblable à un habile cultivateur, il a donné de l'air aux bonnes plantes et les a fait arroser, tandis qu'il a arraché et étouffé une partie des mauvais germes. A l'âge de quinze ans, j'entrai dans un régiment de cavalerie; mais je ne fus envoyé à la garnison que dix-huit mois après; ce temps fut employé à me perfectionner dans les mathématiques, à étudier les fortifications et l'artillerie. Le Président disait que les sciences exactes ont un charme infini pour les jeunes gens capables d'application, que le penchant que l'homme a pour la vérité, se trouve satisfait par l'enchaînement de vérités progressives qui mènent à de grands et incontestables résultats; c'est dans la jeunesse, ajoutait-il, que l'esprit a toute l'appréhension nécessaire pour saisir les choses abstraites, et que leur connaissance se grave plus profondément dans la mémoire. Il savait que, pour la plupart des officiers généraux en France, les fortifications et l'artillerie étaient une science mystérieuse, et qu'ils étaient obligés de s'en rapporter aux gens de ce métier, sans pouvoir apprécier leur mérite. Le comte de Maillebois, me disait-il, est le seul qui ait approfondi de bonne heure ces objets importans, et c'est à cette étude qu'il a dû en partie la réputation dont il a joui. Il me disait aussi: les hommes sont modifiés par l'état qu'ils embrassent, au point, en quelque sorte, d'être entre eux comme des êtres distincts. Il faut qu'un souverain, qu'un ministre connaissent la moralité des hommes des diverses classes de la société, et un militaire appelé au commandement doit connaître à fond l'homme soldat. La science militaire est composée de deux choses, de moralité et de géométrie; par l'une on apprend l'art de plier l'homme à une exacte discipline, d'exalter son ame et de lui inspirer un noble orgueil de son état; par l'autre on combine les moyens les plus prompts d'opérer avec précision différens mouvemens. Il peut paraître surprenant que de telles leçons m'ayent été données par un magistrat; mais Machiavel, secrétaire de Florence, a bien plus fait; il a le premier, dans les temps modernes, développé les principes de l'art de la guerre, et publié, n'ayant jamais porté les armes, une tactique qui fut adoptée par tous les souverains de l'Europe. C'est ainsi que l'homme d'un esprit supérieur, généralise les idées et saisit les principes premiers, applicables aux diverses sciences. Je me souviens qu'un jour étant avec lui et quelques personnes dans une grande bibliothèque, on parla de livres de politique; le Président s'avança vers une armoire, y prit un volume et nous dit: voici un excellent ouvrage sur la politique, et en même temps il nous en lut les premières phrases qui contenaient ces mots: l'art est long, la vie courte, le jugement difficile, l'expérience trompeuse, l'occasion rapide. Le livre était écrit en Latin où les expressions ont plus de force. Chacun admira ce début, et l'on demanda si c'était Aristote, ou Tacite; on parla des modernes et l'on cita Bacon et Grotius; ce n'est aucun de ces politiques ou philosophes, dit le Président, c'est un médecin, Hypocrate, qui commence ainsi ses aphorismes; cela vous fait voir que toutes les sciences se touchent, et que les principes généraux sont les mêmes. Un ancien militaire attaché à ma famille prit soin, au régiment, de diriger ma conduite et de me faire suivre mes premières études lorsque les exercices m'en laissaient le temps. Quoique jeune et sans expérience, j'apperçus dès-lors que les troupes étaient fatiguées des divers changemens introduits chaque année dans la discipline et la tenue. Les officiers obligés sans cesse et d'apprendre et d'oublier, se pliaient avec peine sous le joug des nouvelles ordonnances, qu'ils prévoyaient ne devoir pas plus subsister que les autres. Chaque garnison, chaque régiment offraient des différences dans le régime suivant la sévérité, la négligence, ou l'inquiète ardeur des chefs. Je fus présenté à la cour à dix-neuf ans, et quand je songe à cette pompe qui environnait le Roi, à cette foule empressée qui circulait dans ses appartemens, à l'accent de respect avec lequel se prononçait le nom de Roi; à l'impression qu'il faisait sur les esprits, et aux affreux événemens des temps postérieurs; je ne puis croire que ce soit le même peuple; je ne puis concevoir comment dans un si court espace, des souvenirs gravés par la main des temps, pendant douze siècles, ont été effacés; mais peut-être trouvera-t-on le principe d'un si étonnant changement dans le caractère ardent et passionné de la nation; peut-être un philosophe dira-t-il, qu'un peuple qui dans son extrême enthousiasme adorait ses rois, qui baisait le cheval écumant du courrier qui apportait la nouvelle de la convalescence de Louis quinze; qui n'avait rien fait pour lui; que ce peuple précipité dans une voie contraire, par l'emportement, devait être outré dans sa fureur comme il l'avait été dans son attachement passionné. La mode n'était pas dans ce temps d'être fort assidu à la cour, la magnificence en était en quelque sorte bannie, et des jeunes gens qui dépensaient des sommes immenses à Paris pour leurs plaisirs, paraissaient à Versailles en habit noir. Le Roi, avec raison, en témoigna son mécontentement. Ces petites circonstances servent à faire voir le changement survenu dans les opinions, et combien peu la cour en imposait aux esprits. Un homme éclairé frappé du spectacle que lui présentait la confusion des rangs, et la suppression de la pompe extérieure attachée à certains états, disait, quelques années avant la Révolution: «je crois voir la monarchie décroître à mesure que les vestes raccourcissent et se changent en gilets.» Je me souviens d'un passage de Jean Jacques Rousseau, qui me vint plusieurs fois à l'esprit dans ce temps, lorsque je me trouvais à Versailles. «Des marques de dignité, un trône, un sceptre, une robe de pourpre, une couronne, un bandeau, étaient pour les hommes des choses sacrées, et rendaient vénérable l'homme qu'ils en voyaient orné. Sans soldats, sans menaces, sitôt qu'il parlait il était obéi; maintenant qu'on affecte d'abolir ces signes, qu'arrive-t-il de ce mépris? Que la majesté royale s'efface de tous les cœurs, que les rois ne sont plus obéis qu'à force de troupes. Les rois n'ont plus la peine de porter leur diadème, ni les grands les marques de leurs dignités; mais il faut avoir cent mille bras pour faire exécuter leurs ordres. Quoique cela leur semble plus beau, peut-être, il est aisé de voir qu'à la longue cet échange ne tournera pas à leur profit.» Il y avait à Paris cinq ou six maisons où circulait tout ce qui composait la haute société, et l'opinion publique n'était que leur écho. Là, on voyait rassemblés les ministres passés, présens, et futurs; là, étaient distribuées les places à l'Académie, et préparées les intrigues qui devaient élever un homme au ministère et en faire descendre un autre. Là, le M. de **** qui depuis le ministère de monsieur de Choiseul, ne pouvait renoncer à la jouissance d'un grand crédit, était une des personnes qui avait le plus d'empire dans le monde. Sa maison rassemblait tout ce qu'il y avait de plus distingué dans les diverses classes de la société. Monsieur Necker était l'objet du culte de la maîtresse de la maison, qui chérissait en lui les moyens de conserver un grand ascendant dans le monde, et une influence dans les affaires. C'est là que toutes les trames ont été ourdies pour le rappel et le soutien de monsieur Necker, et pour accréditer ses opinions; c'est là que le résultat du conseil, principe de la subversion totale de la monarchie, a été conçu, communiqué, applaudi; c'est là que l'absence de Necker de la séance du 23 Juin a été proclamée comme un acte héroïque, qu'ont été forgés les instrumens qui ont brisé le trône. Les jeunes gens recevaient dans cette maison les principes d'opposition à l'autorité, qu'ils répandaient dans d'autres sociétés, et qui devinrent la règle de leur conduite. Ce qui paraîtra surprenant, c'est que la Maréchale était la personne la plus infatuée de l'avantage d'une haute naissance, et des distinctions attachées à son rang. Elle n'était populaire que pour dominer, et croyait qu'on serait toujours maître de ce Tiers qu'elle caressait pour en faire le corps d'armée de Necker, par qui elle prétendait régner. Je ne puis résister à vous raconter un trait qui vous fera connaître la vanité de la Maréchale, et qui dans le moment me frappa de la manière la plus comique. J'avais dîné chez elle avec plusieurs personnes dévouées au parti de Necker, et ardentes à soutenir le doublement du Tiers, et l'opinion par tête; au moment où cette question était agitée avec le plus de chaleur, la Maréchale ouvrit sa boîte pour prendre du tabac, et le lourd avocat Target s'avança et prit familièrement une prise de tabac dans la boîte ouverte de la Maréchale. Je ne pourrais vous peindre l'étonnement et l'indignation qu'une telle audace excita chez elle. On vit qu'elle était bien loin de penser que les droits de l'homme pussent s'étendre jusqu'à prendre du tabac dans la boîte d'une grande dame, et quelqu'un lui dit avec malice: c'est un effet naturel de l'égalité. Je me suis laissé aller à ces détails parce qu'ils servent à faire voir que l'oppression du peuple n'a point été le principe des attentats auxquels il s'est livré; que le désir de dominer et non le patriotisme a dirigé les premières entreprises contre l'autorité, et que l'ascendant de quelques sociétés a exalté les esprits. La femme dont je vous parle a été fatale à la France, et je ne pouvais en vous rendant compte de ce que j'ai vu, la passer sous silence. Répandu comme je l'étais il me fut facile de voir les ressorts qu'on faisait jouer pour le rappel de Necker, et enflammer le peuple en sa faveur. Une circonstance légère en apparence, frappa le président de Longueil, au moment du rappel de Necker avant les Etats-généraux; le hasard nous fit trouver ensemble sur son passage, et nous rendit témoin de la joie universelle qu'inspirait ce charlatan politique; quand il fut à la salle des Cent-suisses, en se rendant chez le Roi, ces colosses s'animèrent et se mirent à battre des mains, le Président s'approcha de moi avec un air pensif et consterné: le royaume de France est perdu, me dit-il, et le trône est à bas; je le regardai avec surprise, cherchant ce qui pouvait occasionner un si triste présage, et quand nous fumes dans les cours du Château: vous avez été étonné, me dit-il, du propos que je vous ai tenu; mais vous allez juger s'il est fondé, et mes motifs doivent particulièrement frapper un militaire. Les Suisses de la garde du Roi ont applaudi avec transport monsieur Necker sur son passage, tandis que des soldats sous les armes sont des hommes qui doivent être impassibles comme les armes qu'ils portent: appartient-il à des gardes de participer à une émotion populaire? Si les gardes du monarque partagent les affections et les mouvemens du peuple, qui le contiendra! Ce ne sont plus dès-lors des soldats, mais des hommes qui jugent, sentent et se conduisent d'après leur opinion et leur sentiment, et non d'après leur devoir. Serait-il facile de faire arrêter monsieur Necker par des gardes enivrés de sa personne? La conduite des Cent-suisses peut faire juger des dispositions des autres troupes. A son arrivée ce ministre s'empressa d'avancer le moment de l'assemblée des Etats-généraux dans l'espérance chimérique de fortifier et de consolider sa puissance de l'appui de la nation. Un esprit de vertige s'empara alors des esprits; le rang le plus éminent, les dignités, les emplois les plus importans n'étaient rien aux yeux des plus grands seigneurs, comparés à la place de député aux Etats-généraux; des jeunes gens qui n'avaient aucun moyen de s'y distinguer mettaient leur amour propre à être élus, et tel qui avait fait une chanson se croyait comptable à sa patrie de son génie pour la régénérer. Les femmes, les mères, les maîtresses intriguaient pour faire élire leur fils, leur mari, leur amant; enfin l'enthousiasme d'un nouvel ordre de choses régnait sur les esprits, et les courtisans les plus corrompus s'empressaient, par l'effet de la mode, d'être représentans d'une nation qu'ils avaient opprimée gaiement pour servir leur intérêt ou leur vanité. Necker dans l'espoir de produire un plus grand effet sur un vaste théâtre, et dominé par la soif des applaudissemens, insista auprès du Roi, malgré tout le conseil, pour que les Etats fussent assemblés à Paris ou à Versailles.