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L'enfant chargé de chaînes

Chapter 10: VIII
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About This Book

The novel follows Jean-Paul, a young student in Paris whose days are marked by melancholic introspection, thwarted literary ambitions, and a sense of mediocrity. He feels alienated from his rough country father and from convivial peers whose easy pleasures both irritate and envious him. Urban streets, rented rooms filled with shabby heirlooms, and memories of childhood heathlands frame his ennui as he vacillates between plans for study, fleeting social encounters, and solitary readings. Recurring themes include the gap between inner sensibility and ordinary life, the pull of provincial roots, and the uneasy longing for meaning and authentic connection.

Elle dit la voix reconnue
Que la bonté c'est notre vie,
Que de la haine et de l'envie
Rien ne reste, la mort venue...

Il hâte un peu le pas... L'heure est proche, où Vincent viendra, comme chaque soir, lui parler de la Cause. Aux brusques menaces, aux supplications de son ami, il trouve une volupté singulière. Déjà un espoir se lève et rayonne sur son cœur dévasté: abandonner tous les orgueils, toutes les inquiétudes, toutes les complications de la vie—être fervent aux messes du matin, pendant la semaine—communier passionnément au milieu des plus humbles femmes—puis se joindre à d'autres jeunes gens austères et purs, vivre dans leur atmosphère de piété, d'amitié grave, d'apostolat discret ... tels sont les vœux que Jean-Paul découvre en lui...

Une prière s'exhale de son âme pacifiée. Il quitte le jardin et, dans la douceur de la nuit commençante, entre à Saint-Sulpice. La chapelle de la Vierge est presque déserte: à peine quelques ombres qui sont des tristesses, des pauvretés, d'humbles misères agenouillées. Jean-Paul unit tendrement sa peine à toutes ces peines inconnues. Il dit:

—Mon Dieu qui m'avez donné la grâce de comprendre vos soirs et de pleurer devant leur mystère, vous savez de quels rêves je les ai peuplés. Vous Vous êtes plu, cependant, à ne jamais troubler ma vie. Vous m'avez ménagé, dans une chambre paisible, en la compagnie des livres, une calme existence. Mon Seigneur et mon Dieu, que puis-je dire pour ma défense...? Je trouve cela, qu'il me sera beaucoup pardonné à cause que je n'ai pas beaucoup aimé: il y a entre votre Justice et moi toutes les larmes de mon adolescence.

Dans les pires égarements, quelque chose en moi a toujours crié vers Vous. O mon Dieu, que ces heures me soient comptées où je Vous ai aimé à l'ombre des chapelles...

Dans la rue, parmi la foule qui allait, lasse et joyeuse, à cause de la nuit proche où l'on peut aimer et dormir, l'exaltation de Jean-Paul s'apaisa. Il songeait à ce congrès d'Amour et Foi qui avait lieu à Bordeaux. Il pourrait s'y arrêter quelques semaines avant d'aller finir à Johanet les vacances de Pâques. Conversant avec lui-même, Jean-Paul murmurait:

—Je sais que Jérôme Servet est un ingénieux conquérant d'âmes... ah! qu'il prenne la mienne avec ses lassitudes et ses dégoûts; qu'il les tue dans l'enthousiasme et dans l'amour de l'idéal inconnu... Comme joyeusement je sacrifierais cette liberté qui ne m'a valu encore que des larmes!

Ne vaut-il pas mieux devenir l'esclave d'un Dieu, d'un maître, d'une doctrine que demeurer l'enfant libre, mais solitaire et las, et qui, à certaines heures, voudrait bien mourir...? Vincent me dit qu'à l'union Amour et Foi je trouverais des frères humbles et bons. Ils sauraient me faire partager les espoirs dont ils vivent.

Ainsi, docilement, le jeune homme baisse la tête pour recevoir le joug. Mais l'idéal vers quoi il marche lui demeure inconnu; il va en quelque sorte à reculons, les yeux levés sur les vieux dégoûts, sur les écœurements quotidiens. Il court à ce qui est peut-être la vérité, non parce que c'est la Vérité mais pour se libérer des mornes tristesses qui le tuent...


VIII

Quelques heures plus tard, Jean-Paul s'habille pour le bal. Vincent, dans un fauteuil, le supplie d'assister au congrès d'Amour et Foi. Mais Jean-Paul, décidé à se laisser convaincre, s'amuse d'abord à dire non...

—J'ai si peu de foi, Vincent, et je n'ai pas d'amour. Je ne crois guère qu'à la vanité de l'effort et de ce que tu appelles l'action sociale...

Vincent se lève, exaspéré.

—Nous ne sommes pas des isolés, mon pauvre ami. La plus humble de nos actions ne saurait être indifférente au tout...

—Mais la plus importante ne se répercute que si près de nous! répond Jean-Paul. Dieu lui-même—s'il est vrai qu'il se fit homme—n'a pu révéler sa vérité qu'à quelques millions d'âmes et la foule immense des vivants ne l'a pas connu...

—Il s'est révélé dans tous les cœurs; à la révélation intérieure aucun homme n'a échappé...

—Avec cette belle discussion, mon cher, je vais arriver chez les des Onge au moment du cotillon.

—On s'en va. Mais je compte sur toi dimanche, à la réunion publique du congrès de Bordeaux ... puisque tu dois traverser cette ville pour aller à Johanet. Pars trois semaines plus tôt, c'est très simple.

—Et mon travail?

—Emporte des livres.

—Je réfléchirai.

Jean-Paul, maintenant, est seul et se préoccupe de sa toilette. La chambre est très éclairée. Au pied du lit, les escarpins mettent deux étincelles. La chemise au plastron glacé est luisante sur un fauteuil.

Dans la voiture, Jean-Paul, gêné par ses gants blancs, songe avec terreur qu'il n'a pas préparé la monnaie pour le cocher. Il fouille sa bourse sous le regard inquiet de l'homme.

—Une pièce de 0 fr. 50, peut-être de 10 francs roule dans le ruisseau...

Le dos appuyé contre une porte, Jean-Paul regarde tournoyer les petits nuages de tulle sur quoi se penchent, solennelles et bêtes, les figures toutes figées dans le même sourire.

—Tu ne danses pas, Jean-Paul?

Marthe est devant lui, souriante et frêle. Un mince tissu bleu pastel la moule et se rétrécit dans le bas, au point qu'on se demande comment elle va danser. Elle semble à Jean-Paul une très fine petite fille en chemise de nuit. Et cependant qu'ils échangent des mots insignifiants, le jeune homme songe qu'il n'aurait qu'à vouloir pour posséder légitimement dans un grand lit ces formes ébauchées. Ils causent. Un peu de valenciennes paraît dans l'entre-bâillement du corsage. Mais ce qui séduit Jean-Paul c'est, derrière l'oreille, l'arc délicieux que dessinent les cheveux.

—Marthe, je vais te quitter...

—Tu pars?

Le visage de la jeune fille s'empourpra.

—Je vais à Bordeaux avec Vincent. De là, je te rejoindrai dans un mois à la campagne.

—Je vois, dit Marthe rassurée, que M. Hiéron te fait du bien...

Jean-Paul protesta:

—Je ne suis pas encore de l'union Amour et Foi...

—Oh! l'amour et toi...—et elle eut un pauvre sourire.

—Que veux-tu dire, Marthe?—interrogea-t-il, l'air crispé.

Mais soudain les yeux pâles de Marthe se troublèrent; elle regarda le lustre, pour empêcher ses larmes de couler. Elle passa et repassa sur son visage une touffe de roses.

Jean-Paul se sentit triste infiniment, au bord de cette petite âme douce qui l'aimait et comme un boston préludait, il saisit la taille de la jeune fille et tourbillonna sans penser à rien...


IX

Huit jours après, dans une chambre de l'Hôtel de France, à Bordeaux, Jean-Paul, à la fenêtre, évoque ces heures de délicieux énervement. Il s'est livré lui-même à la folle émotion des réunions publiques, il a crié, il a tressailli quand les sauvages couplets de l'Internationale ont fait, comme un vent de tempête, se baisser les têtes craintives et s'arrondir les douillettes ecclésiastiques. Il a voulu pleurer, quand, à cette foule silencieuse enfin et conquise, Jérôme Servet jeta les mots de Miséricorde et d'Amour...

Jean-Paul s'abandonnait à la volupté d'être une petite âme déraisonnable et fanatisée, cependant que Jérôme disait la force mystérieuse que le fidèle puise dans l'Eucharistie et qui rend possibles tous les héroïsmes et tous les martyres...

Jean-Paul évoque surtout cette réunion intime, à six heures, le soir où, d'une voix brisée de lassitude et d'émotion, d'une voix spiritualisée, Jérôme leur parla.

C'était dans une classe d'école libre. Tout le crépuscule entrait par la fenêtre avec le chant des oiseaux. Jérôme leur parla... Que disait-il? Jean-Paul ne sait plus. Une émotion extraordinaire le bouleversait. Ce fut l'éblouissement de la Vérité découverte: «Joie ... joie ... pleurs de joie...»

—Il se souvient qu'il a pleuré silencieusement dans un coin de la salle et que Jérôme répétait la parole de Pascal dans son Mystère de Jésus: «Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde—il ne faut pas dormir pendant ce temps-là...» Il se rappelle avoir tressailli quand Jérôme les a suppliés d'élargir leur pauvre vie, de la rendre infinie, en la rattachant à une cause infinie...

Puis les camarades, un à un, s'en allèrent. Il ne resta plus dans la petite cour de récréation, où le jour mourait, où l'unique platane bruissait de cris d'oiseaux, que Jérôme, Vincent et Jean-Paul...

Jérôme a mis ses deux mains sur les épaules du jeune homme, il l'a regardé dans les yeux, avec une douceur et une force infinies, et lui a demandé d'une tremblante voix:

—Tu donnes tout à la cause, tout?

Alors Jean-Paul a répété, des lèvres et du cœur, ce dernier cri du Mystère de Jésus:

—Mon Dieu, je vous donne tout.

Et Jérôme l'a serré contre sa poitrine en disant:

—Tu t'es donné, Jean-Paul, tu ne t'appartiens plus. Vis pour les âmes désormais.

«Vivre pour les âmes, se donner aux âmes»: telle est la vie nouvelle qui s'offre à lui—route si simple et si claire dans un matin d'été, où s'avance en chantant le cœur des pèlerins... «Vivre pour les âmes! se donner aux âmes!» Jean-Paul redit encore ces mots libérateurs...

«Je suis délivré, songe-t-il, et c'est vraiment ma nuit»; toute la volonté qu'il croyait morte fermente en lui et son âme est à la fois paisible et passionnée, comme le soir de sa première communion.

On frappe à la porte. Jean-Paul s'effare de voir entrer M. Balzon et Marthe, en tenue de voyage.

—Il paraît que tu n'as pas arrêté nos chambres?

Jean-Paul regarde les yeux ronds du vieux monsieur, son crâne luisant piqué de mille gouttelettes...

Jean-Paul a oublié, il oublie toutes les commissions ... on lui avait pourtant recommandé vingt fois... M. Balzon, qui hait l'insécurité et les surprises de la vie, ne cache pas son dépit.

—L'hôtel est plein et nous ne partons pour la campagne que dans deux jours... Sais-tu comment j'appelle ton étourderie, Jean-Paul? De l'égoïsme, tout simplement.

Le vieux monsieur va à la recherche de ses bagages et de deux chambres. On entend dans les couloirs sa voix aiguë.

—J'avais d'autres soucis que ceux-là, dit Jean-Paul à Marthe, quand ils furent seuls. J'ai vécu deux jours d'enthousiasme et de joie...

Marthe le loue de devenir un «homme d'action».

—Tu me raconteras tes impressions après-demain, à Castelnau.

—Il n'est plus question de cela, Marthe. Je n'irai vous y rejoindre que dans trois semaines. Il faut que je reste à Bordeaux avec Vincent Hiéron. Nous allons organiser un groupe Amour et Foi.

—Tant pis ... tant pis...

La jeune fille ne peut que répéter ces mots machinalement.

Mais M. Balzon revient, frais, souriant: il a trouvé deux chambres, on y a installé les bagages... Il faut le mettre au courant. Le vieux monsieur se désole pour la forme et se réjouit, au fond, d'avoir sa fille à lui seul...

—Tu ne t'ennuieras pas à Bordeaux, Jean-Paul. J'y ai vécu dix ans: c'est une aimable ville. Les plus grandes curiosités de l'endroit sont les marchands de vin. Cette profession confère ici une façon de noblesse. On les voit de cinq à sept, sur le Cours de l'intendance et les Allées de Tourny, se lancer des regards de côté et faire semblant de ne pas se voir...

Marthe, avant de se déshabiller, s'accoude à la fenêtre. Des flonflons d'orchestre montent d'un café voisin. C'est une tiède nuit, et si claire que la jeune fille voit, à l'extrémité de la rue Esprit-des-Lois, les vergues noires des navires... Elle pense au cœur inaccessible du bien-aimé... Hélas! Elle avait espéré s'en approcher un peu au long de ces vacances... Il faut renoncer à tout espoir. Son rêve est humble cependant. Elle ne veut que se dévouer, se donner tout entière, servir sans autre salaire que pouvoir servir encore... Elle ne demande pas d'être aimée: ce serait trop de joie—un excès de joie qui la tuerait, songe-t-elle...

Marthe sent qu'elle va pleurer. Sa gorge se serre ... et soudain les larmes et les sanglots éclatent comme une pluie d'orage.


X

Dans une petite salle très éclairée, une assistance chuchotante et inattentive de jeunes gens écoutent la conférence de Jean-Paul—en écoliers qui n'attachent aucune importance à ce que peut dire le pion. Il y a là deux ou trois jeunes hommes de qui l'adolescence soignée trahit l'éducation congréganiste, puis des apprentis bien tenus, dont les mains gercées aux ongles noirs témoignent seules qu'ils ne fréquentent pas la faculté de droit; un garçon coiffeur aux cheveux luisants de tous les fonds de pots du patron, les bons ouvriers canalisés vers l'union Amour et Foi, par les patronages.

«De même que le servage succéda à l'esclavage, pour être lui-même remplacé par le salariat moderne ... de même, camarades, nous devons croire que le patronat n'est pas éternel...»

Jean-Paul dévide, sans presque y songer, le rouleau des vieilles formules démocratiques. Ses regards errent distraitement sur cet auditoire qui s'ennuie.

Pourtant il distingue dans un coin deux yeux bruns attentifs, une figure terne qu'attriste la bouche lasse, un grand front déjà ridé ... et Jean-Paul après ce pauvre visage, remarque le torse musclé dans le tricot marron et il voit encore les grosses mains aux gerçures terreuses, des mains dont l'enfant ne sait que faire, des mains qui ne savent pas être inoccupées...

Jean-Paul, pour réveiller son auditoire, fait, aux dépens des bourgeois, une plaisanterie qui lui est familière ... et voici que la bouche du petit ouvrier sourit, d'un sourire très jeune, qui montre les dents abîmées... Jean-Paul devine cette âme attentive. Il parle maintenant d'une voix émue et contenue, et regarde là-bas s'illuminer les yeux bruns, ces yeux dont jaillit comme une lumière très lointaine entre les paupières malades.

Alors, citant les émouvantes phrases de Lacordaire et de Montalembert, il dit les joies pures de l'amitié et qu'il n'existe plus de barrière entre les apprentis et les étudiants. Il montre les âmes diverses, unies en une foi commune; il le dit et sans doute est-il à cet instant tout à fait convaincu; désormais l'auditoire s'intéresse passionnément.

«Nous aurons, camarades, l'âme d'un ami pour nous consoler aux heures désenchantées. Nous vivrons des heures de joie infiniment douces que les autres hommes ne connaissent pas...»

Celui qui parlait ainsi, n'était-ce pas ce Jean-Paul, petit bourgeois sensuel et sec, que choquait la moindre vulgarité et que la plus excusable inélégance indisposait? Pourtant au long de ces quinze jours, il avait souvent éprouvé un vertige devant l'abîme qu'il sentait se creuser entre lui et ses camarades, même ceux de sa classe qui aimaient le peuple autrement que par littérature, et le soir, après s'être exaspéré dans un cercle d'études, que de fois il s'était réfugié dans sa chambre, ayant en lui le désir violent de se désencanailler! Il revêtait alors un pyjama aux teintes fondues, et aiguisait son dégoût, en lisant les vers crispés de Jules Laforgue...

Au fond de la salle, le petit ouvrier écoutait avidement comme s'il avait conscience que Jean-Paul s'émouvait pour lui seul.

Ce fut en effet vers lui qu'après la conférence Jean-Paul se dirigea. Il s'appelait Georges Élie et travaillait dans la menuiserie. Au «patro» l'abbé lui avait parlé de l'union Amour et Foi. Alors il était allé à la conférence de Jérôme Servet, qui l'avait, disait-il, «emballé».

—Je l'ai trouvé épatant, épatant...

On sentait l'effort douloureux que Georges Élie faisait pour réunir les quelques mots usuels de son vocabulaire.

Jean-Paul regardait ce visage exténué cette apparence de force physique et pourtant d'épuisement qu'ont les pauvres corps d'enfants qui travaillent trop jeunes. Devant ces yeux inquiets et tristes, une grande pitié l'envahissait. Il oublia que ses pitiés s'usaient vite et lui parla d'une voix basse. Il lui parla de la «Cause», de la grande révolution morale que Jérôme Servet voulait accomplir dans l'âme prolétarienne.

Il lui dit qu'ils étaient frères maintenant, que rien ne les séparerait, puisqu'ils communiaient dans une même foi, dans un même amour...

Georges Élie écoutait. Une émotion ardente et douce lui donnait envie de pleurer.

—Alors, vous voulez être mon ami?

—Mais oui, je veux bien, dit Jean-Paul.

Ah! s'il avait su tout ce que l'enfant mettait dans ce mot d'amitié! S'il avait su qu'il y avait là tous les besoins d'affection d'un jeune être brutalisé, toutes les faims d'une tendresse chaque jour refoulée!

En revenant dans les rues de Bordeaux, vides à dix heures, ils purent causer. L'apprenti livra à Jean-Paul sa petite âme sensible et scrupuleuse de séminariste manqué, il lui dit son isolement à l'atelier—les grossières moqueries qu'il devait subir... Jean-Paul l'écoutait, un peu distrait, souriant parfois du savoureux accent local d'Élie.

A la porte de l'hôtel il fallut se quitter. Jean-Paul eut un frisson de peur, lorsque l'enfant lui dit avec emphase:

—Hein? c'est entre nous à la vie, à la mort, mon vieux...

Le jeune bourgeois songea un instant à détruire l'illusion de ce pauvre petit qu'il trouvait déjà laid et commun ... qu'il n'aimerait jamais, qu'il n'était pas digne d'aimer, qu'il ferait souffrir. Mais il prit conscience de sa vocation d'apôtre. Jérôme Servet l'avait dit: Il faut se donner aux âmes—aux plus obscures—aux dernières.

Et conscient de son mensonge qu'il croyait héroïque, Jean-Paul lui répondit:

—Oui, mon petit, à la vie, à la mort...


XI

Vers six heures, à la sortie de l'atelier, Georges Élie s'accoutuma d'accompagner Jean-Paul dans ses promenades. Les premiers jours, il heurtait la porte timidement, et demandait avec insistance: «Je ne vous ennuie pas?» Mais Jean-Paul mettait tant de bonne grâce et de simplicité à le questionner sur sa journée, il trouvait un tel plaisir à éblouir cette petite âme obscure, que l'enfant montra chaque jour un peu plus de confiance. Il se persuada que ses visites plaisaient à Jean-Paul, dans le même moment où le jeune bourgeois commença d'en être excédé.

Il est vrai que d'abord elles l'amusèrent. A l'heure où les Bordelais encombrent les trottoirs du Cours de l'Intendance et des Allées de Tourny, il jugeait plaisant de se montrer avec un apprenti en casquette, aux poignets rouges et aux grosses mains. Dans le crépuscule clair, à travers la foule des promeneurs bien habillés et lents, qui semblaient piétiner sur place et lui faisaient regretter la cohue affairée de Paris, il allait avec Georges Élie et lui répondait distraitement, amusé de l'effet produit.

Mais après quelques jours, il sentit qu'on s'accoutumait à les voir; et surtout les conversations avec Georges Élie lui parurent dénuées et vides. Les deux jeunes gens ne pouvaient s'entretenir que de l'union Amour et Foi et les mêmes considérations revenaient sans cesse. En somme, Jean-Paul ne se plaisait qu'aux discussions littéraires où l'on peut citer des vers de Jammes et de la comtesse de Noailles, des mots somptueux de Chateaubriand ou de Barrès. Il avait aussi le goût des images imprévues qui, à Paris, faisaient rire ses amis et que Georges ne comprenait pas. Et comme le jeune bourgeois excellait à peindre les ridicules des gens, ce lui était une souffrance de ne pouvoir qu'admirer, devant le jeune ouvrier, les premiers grands rôles de l'union Amour et Foi...

Jean-Paul s'efforça vainement d'aimer les histoires d'atelier et de patronage que lui racontait son compagnon. L'enfant l'ennuyait, comme l'ennuyaient ses amis, même les plus intelligents, lorsqu'ils étaient au régiment: enfermés dans une caserne, ils prétendaient intéresser le monde entier à la bienveillance de leur capitaine ou à la grossièreté de leur sergent. Ainsi Georges Élie parlait inlassablement des humbles comparses de sa vie sans horizon.


XII

Jean-Paul, seul dans sa chambre d'hôtel, éprouve à lire le Prix de la Vie, d'Ollé-Laprune, un ennui terrible et qu'il ne s'avoue pas.

La fenêtre est ouverte sur un ciel de juin, à cinq heures, un ciel pâle et comme lavé—un ciel strié par les vols des martinets.—Une odeur de campagne flotte sur la ville et il y a dans le vent des éclats atténués de fanfare.

Jean-Paul est sensible à cette joie du nouvel été et un vers lui revient de Francis Jammes:

... Quand, aux dimanches soirs,
La grand'ville éclatait de légères fanfares...

Il cherche des yeux le livre du poète. Mais les éditions du Mercure de France n'envahissent pas sa table comme autrefois. Des brochures les ont remplacées, où un abbé instruit démontre que l'inquisition et la Saint-Barthélemy ne sont pas imputables à l'Église.

Voici un mois que Jean-Paul s'est donné tout entier à la cause et les petits démocrates admirent sa parole diserte, sa froideur, et tout ce qui en lui trahit le grand bourgeois—malgré la vareuse et la cravate lavallière...

Mais dans cette transparence de crépuscule, Jean-Paul éprouve le besoin d'évoquer sa vie passée. Aujourd'hui, il surveille jusqu'à ses rêves, pour demeurer chaste absolument—et voici que ce soir le souvenir l'obsède d'anciennes joies, un désir se réveille de voluptés jamais oubliées...

Vincent Hiéron ouvrit doucement la porte.

—Tu ne viens pas voir les camarades, Jean-Paul?

Le jeune homme ne quitta même pas son fauteuil.

—Non, dit-il, ce soir, je me sens fatigué. Mon âme a comme une fissure par où s'échappe, goutte à goutte, l'enthousiasme.

—Quel romantique tu fais! Mon pauvre Jean-Paul ... cela va finir avec le crépuscule...

—Quelque chose ne meurt pas, Vincent, c'est notre passé, mon passé dont je suis obsédé...

—Tu ne le regrettes pas?

—Qui sait? dit Jean-Paul, si je ne les regrette pas, ces après-midi dans les bibliothèques, le front penché sur des livres que je ne lisais pas ... ces rêveries au coin de mon feu, dans le gris de cinq heures—alors que je n'avais pas même assez de volonté pour allumer une lampe...

—Tu étais absurde, Jean-Paul...

—Et mes promenades sans but dans l'indifférence des rues quand mon imagination créait, pour m'amuser, de merveilleuses légendes? J'y jouais le rôle d'auteur acclamé ou de génial musicien, ou bien j'évoquais le profil d'une femme amoureuse et compatissante ... je me voyais l'attendant sur un banc, les soirs de juin. Elle venait. Je la regardais marcher sur l'allée à pas pressés.—Et le flou de son visage sous le tulle de la voilette, et ses yeux illuminés à ma vue, et un serrement de sa main dégantée, inondaient mon cœur d'une joie infinie... La vision s'effaçait ... je sentais plus douloureusement ma présente solitude, je rentrais chez moi et je faisais des vers...

—Si puérilement tristes ... dit Vincent, tu me les lisais quelquefois. Certains sont encore dans ma mémoire—et il murmura:

Je vois dans chaque nuit, celle du bien-aimé,
Celle qui mènera vers mon cœur étonné
L'ami pour qui s'amasse en moi comme un automne
D'amitiés mortes et d'amours abandonnés...

Vincent et Jean-Paul restèrent silencieux, un instant, au bord du passé... Vincent passa la main sur son front.

—Ces souvenirs sont malsains, dit-il, viens-tu? Nous sommes très en retard.

—Pas ce soir, je me sens fatigué...

—Ah! je le connais ton mal, répondit Vincent un peu énervé et qui ne se pardonnait pas son émotion, ni d'avoir récité les vers de Jean-Paul,—c'est le mal du siècle, le mal de René! Jusqu'à quand ce vieux débris romantique nous va-t-il encombrer?

—Aussi longtemps, dit Jean-Paul rêveusement, que l'idéalisme de l'adolescence se heurtera à la brutalité, à la médiocrité de la vie...

Le domestique annonça:

—M. Élie demande à voir Monsieur...

—Encore lui! murmura Jean-Paul. Dites que je suis sorti.

—Mais ... j'ai dit que Monsieur était là...

—Faites-le donc monter, s'écria Vincent Hiéron, et se tournant vers Jean-Paul:

—Quelle mouche te pique? tu vas te faire détester.

—Qu'importe. Il m'assomme. Je le trouve dans mon antichambre le matin quand je sors, le soir quand je rentre—et j'ai une lettre l'après-midi. Il veut s'entretenir avec moi de la cause, il m'accable de son amitié...

—Tu es fou, mon pauvre Jean-Paul. Oublies-tu le désintéressement de Jérôme et des camarades étudiants? Tu ne cherchais donc que le plaisir dans le commerce des âmes!

«Hélas! je commence à le croire... Enfin, ce petit-là m'exaspère et je le lui fais sentir, mais il revient toujours comme un chien fidèle qu'on jette vainement à l'eau...

A ce moment, Élie entra. Il tenait avec embarras un étonnant chapeau de feutre bossué et verdâtre... Il s'avançait, craintif, honteux, et il avait en effet ce regard tendre et mouillé des chiens qui se savent importuns—et qui reviennent pourtant... Vincent Hiéron, qui pressentait l'orage, lui serra la main, et s'esquiva.

—Je suis occupé, ce soir, très occupé, mon petit...

Et sans un mot de plus, Jean-Paul s'ingéniait à couper les feuilles de la Porte Étroite d'André Gide.

—Alors je m'en vais, dit Élie, qui ne voulait pas comprendre, et d'une voix étranglée, il ajouta:

—Quand pourrai-je te revoir?

Jean-Paul s'exaspéra qu'il ne comprît pas, et songeant que son devoir était enfin de le désabuser, il murmura, d'une voix très douce, les mots qui semblaient plus cruels encore:

—Nous nous voyons presque chaque soir au local d'Amour et Foi. Est-il nécessaire de se rencontrer ailleurs? J'ai besoin, pour travailler, de tout le temps que je ne donne pas à la cause...

Avant qu'il eût fini sa phrase, Élie, d'un geste rageur, se couvrit, et tira derrière lui la porte si violemment que des photographies, placées dans la rainure de la glace, au-dessus de la cheminée, tombèrent.

La nuit vint; Jean-Paul s'accouda à la fenêtre et regarda le ciel que rayait un dernier vol d'hirondelles. La cloche d'un couvent tintait. Une voisine injuriait son enfant. Jean-Paul sentit que la détresse ancienne envahissait son cœur comme les grandes marées qui, à époque fixe, remontent.


XIII

Désormais les camarades s'écartèrent de Jean-Paul. On ne l'appelait plus que le bourgeois ou l'intellectuel. Il attacha soudain un immense prix à la bonne éducation: «Elle peut tenir lieu à peu près de tout», se disait-il... Un soir, au local d'Amour et Foi, un ouvrier typographe, qui se piquait de littérature, commenta avec de lourdes injures l'Étape. Jean-Paul souriait—d'un sourire amer que les camarades connaissaient déjà. Souvent, à propos d'un article de Jérôme, d'une conférence, il leur avait révélé, par ses ironies, ce qu'est l'esprit critique.

Mais à l'union Amour et Foi il est infiniment dangereux de posséder le sens du ridicule: on le lui fit bien voir.

—Vous n'applaudissez pas, monsieur? demanda avec affectation Georges Élie.

Le mépris de Jean-Paul avait blessé ce jeune cœur ombrageux d'une inguérissable blessure. La haine était désormais vivante en cette âme étroite qu'un seul amour eût remplie pour la vie... Elle rendait méconnaissable le timide petit garçon du patronage...

—Il y a des choses que les bourgeois ne comprendront jamais, dit-il à haute voix, quand la conférence fut terminée.

—Et je me demande même ce qu'ils viennent faire ici, les bourgeois? ajouta l'orateur, qui, intimidé par Jean-Paul, avait écourté sa conférence.

Des regards curieux se dirigeaient vers le jeune homme, un peu pâle—de cette pâleur qui faisait dire à Marthe, quand ils étaient enfants: tu rages. Il continua de sourire, sachant que ce sourire était fait à souhait pour exaspérer les camarades.

—Les bourgeois viennent vous instruire, dit-il sur un ton d'une douceur perfide. Ils ont plus de mérite que vous en venant ici, car ils renoncent à de plus grandes joies...

Il y eut des protestations violentes. D'autres jeunes hommes s'étaient rapprochés pour écouter la discussion.

Le regard de Jean-Paul allait plus haut que ces visages tournés vers lui. Il distinguait, à travers la fumée des pipes, le rouge violent des affiches, un portrait de Léon XIII bénissant. Jean-Paul évoquait derrière ces murailles l'espace libre, la nuit claire et froide, la solitude introublée.

—Vous avez, plus que nous, besoin d'être instruits, dit Georges Élie, vous avez tout à apprendre de nous, tout—vous, les inutiles...

—Comme vous avez gardé vos préjugés de caste! répondit amèrement Jean-Paul.

Et soudain, il eut, pour la première fois, conscience que cette doctrine ne vivait pas en lui: pauvres formules qu'il avait acceptées sans examen, elles seules n'auraient pu l'attirer vers ces jeunes hommes ... et il se dit en lui-même:

«Je cherchais ma joie...»

A ce moment, Vincent Hiéron entra. On le redoutait sans l'aimer. Il y eut un silence gênant. Puis des groupes se formèrent. Jean-Paul, hâtivement, serra la main de son ami, et sortit. Dans ce soir, il sentit sa gorge se contracter, comme lorsque, petit enfant, il s'efforçait de ne pas pleurer.

Devant les portes, des boutiquiers et des concierges causaient. Des petites filles sautaient à la corde. Place Pey-Berland, Jean-Paul vit que les vitraux de la cathédrale s'illuminaient... «C'est le dernier jour du mois de Marie», se dit-il, et il entra.

La vierge illuminée était parmi les lys comme un lys vivant. Des pauvres femmes, des enfants émerveillés étaient à genoux contre la grille du chœur, et les puériles voix—dont le timbre céleste va bientôt se briser—redisaient les vieux cantiques si lourds d'extase et d'anciennes ferveurs... Jean-Paul, dans une chapelle latérale, s'abandonna enfin, et pleura, pleura et ses mains mouillées de larmes avaient la même odeur que lorsqu'à six ans il pleurait dans la chambre silencieuse, où une mère ne l'avait jamais endormi sur ses genoux.

Jean-Paul revint à l'hôtel et, étendu sur une chaise longue, chercha avec méthode les causes de cette morne lassitude... Au long d'une jeunesse isolée, calme, où il ne se passe rien, le jeune homme s'est habitué à se regarder lui-même vivre.

—Mon enthousiasme au dernier congrès d'Amour et Foi, songe-t-il, n'était-ce pas, au fond, la joie de découvrir un sens à ma vie? N'était-ce pas un épanouissement de ma personnalité, où s'est complu l'orgueil qui me tourmente?—J'étais alors si malheureux! Mon chagrin ne venait pas des conditions matérielles de la vie—sauf peut-être des langueurs d'estomac, qui nous inclinent à la tristesse. Mais je connaissais ma médiocrité; encore aujourd'hui je sens douloureusement tout ce que je ne suis pas. Et du peu que je suis il m'arrive souvent de douter... Avant que je rencontre l'union Amour et Foi je ne jouissais même plus de ma misère, comme aux lointains crépuscules de mon adolescence, en retrouvant son reflet dans la littérature. Et pourtant ce passé, ce triste et morne passé, voici qu'il me reprend ce soir: je suis vraiment son prisonnier. Il revêt d'inexprimable poésie mes pauvres joies d'autrefois. Il me décourage avec le souvenir pesant des vieilles fautes. C'est lui qui m'arrête sur la voie austère, où hier encore j'avançais si joyeusement—trop joyeusement, hélas!—car même ce soir, j'aurais, il me semble, quelque plaisir à me mêler aux camarades. Mais est-ce la joie du disciple qui a fait un peu de bien aux âmes rencontrées?

Ce soir, je vois que je trouve mon compte à cet apostolat et qu'en réalité il m'amuse infiniment.

A l'union Amour et Foi, l'amateur d'âmes que je fus toujours traversa des pays encore ignorés de lui. Il se pencha avec délices sur les étangs trouvés au hasard de la route, et d'où s'élève quelquefois une voix mystérieuse et tendre... Telle âme, à qui je supposais me dévouer, n'a jamais servi qu'à enrichir ma collection.

Pourtant comme j'ai cru vous aimer, et comme je vous aime vraiment, visages mornes des apprentis, à l'expression douloureuse et tendue, particulière aux illettrés qui écoutent une conférence... Comme je vous porte gravées au plus profond de mon âme, figures ternes qu'attriste une bouche tombante et lasse, pauvres grosses mains, aux gerçures terreuses, aux ongles noirs sur le pantalon bleu!

Mais, hélas! je suis prisonnier, comme autrefois.—Je n'ai pas su me délivrer de moi-même pour me donner à vous.

Voici que le passé trouble reflue en moi. Je retrouve la vieille compagne des mauvais jours, ma médiocrité égoïste et jalouse. Tout ce que j'ai rêvé, au temps des illusions, cette loi du devoir, à quoi ma volonté décida de se plier—mon Dieu, tout cela va-t-il sombrer?


XIV

Les camarades entouraient le lit de Jérôme qui devait regagner Paris dans la journée. Traversant Bordeaux après un pèlerinage à Lourdes, il avait fait la veille une conférence publique. Vincent Hiéron, à genoux sur le tapis, ramassait pieusement le linge du grand homme, les flanelles humides encore d'une généreuse sueur; le maître lui avait enseigné que la plus humble besogne est magnifique, si on l'accomplit pour la cause...

Les autres, dévotement, contemplaient leur idole. Sans doute, il eût semblé laid—de cette laideur sale qu'on voit à tout homme à son réveil, lorsque ce n'est plus un adolescent. Mais ses yeux avaient la même flamme, les mêmes lointains de tendresse et de rêve—une invincible attirance; et dans le sourire, dans le geste des bras repliés sous la tête, une grâce d'adolescence persistait, malgré la trentaine proche. Il semble que le temps veuille effleurer à peine ceux qui ont gardé la foi, l'espérance, l'amour de leur vingtième année. Des poètes chargés d'ans ne portent-ils pas, au fond des yeux, toute leur jeunesse frappée d'éternité...?

—Comment t'appelles-tu, toi? demanda-t-il à un gros garçon qui attachait sur lui des yeux mouillés de bon chien.

—Marteau.

—Marteau? Quel aimable nom, et comme il te convient!

Et il lui passa sa main sur le dos.

Un homme qui fait profession d'apôtre échappe à toutes les conventions. Jérôme s'arrogeait le droit de n'être pas poli. Nul ne lui en tenait rigueur. Inconsciemment, ces jeunes gens avaient subi l'influence du nietzschéisme grossier dont le monde aujourd'hui s'accommode. Le Maître leur était une manière de surhomme. D'ailleurs, ils disaient ingénument d'eux-mêmes: nous sommes l'élite.

Jérôme trempait du pain grillé dans son chocolat.

—Georges Élie est-il ici? demanda-t-il.

Le jeune homme s'avança rouge, la tête basse.

—C'est toi qui m'as envoyé cette lettre à Lourdes, à propos de Jean-Paul Johanet? Je me suis renseigné. Tu as eu raison de m'avertir. Il critique mes articles, étale des préjugés bourgeois et la plus sotte ironie.

Et le maître s'adressant à tous, ajouta d'une voix grave:

—Écoutez bien, mes amis. Il y a parmi vous un intellectuel poseur, un dilettante qui vous perdra, si vous lui laissez la moindre influence: c'est ce Johanet.

—Un bourgeois! murmura Georges Élie.

—Mes petits enfants, reprit Jérôme, il convient que, même éloigné, je sois présent au fond de chacun de vos cœurs. Il faut qu'il n'y ait dans ce petit troupeau aucune volonté hostile à la mienne. Mes petits enfants, vous m'êtes fidèles, je le sais—mais pas tous...

Était-ce consciemment qu'il parlait le langage du Christ? Nul n'y songea. D'ailleurs, la rencontre de Jérôme Servet n'avait-elle pas été, pour beaucoup de ces âmes, la rencontre même de Dieu? Il y avait sur son visage une angoisse indicible.

—Écoutez; il faut pour le petit groupe bordelais que ce Johanet s'en aille, il le faut. Ce malheureux va venir. Accusez-le devant moi. Ne vous inquiétez pas si je lui parle avec douceur. Il importe que je ne montre aucune violence...

Jérôme ne voulait pas diminuer son prestige par d'infimes querelles. Et peut-être souhaitait-il aussi que cette pauvre âme le quittât sans trop de haine...

Mais Vincent, qui bouclait des valises, se releva tout rouge.

—Oh! Jérôme, pourquoi cette mise en scène?

Le Maître le considéra un instant avec un peu de mépris, et allait répondre, quand on heurta à la porte. Jean-Paul entra.


XV

Deux heures après, dans sa chambre, Jean-Paul laissait tomber les stores. Les camarades l'avaient injurié avec une grossièreté inouïe. Le Maître l'avait stupéfait par sa naïve perfidie. Mais que lui importait au fond? Le jeune homme ne se révolte pas contre Jérôme Servet; il pardonne tout à ce conquérant magnifique des âmes. Ce qu'à cette heure il revoit, c'est Vincent Hiéron tambourinant, avec ses doigts, contre la vitre, gardant un silence lâche...

Jean-Paul essuya ses yeux et se recueillit. Les pauvres bruits de la vie quotidienne vinrent mourir dans la chambre où il étouffait. Des portes se fermaient, un enfant s'appliquait à des gammes. Personne au monde ne songeait à sa peine. Dans cette journée pesante et molle, il se sentit seul, seul à jamais, sans but, sans foi, sans amour...

Il appela des souvenirs à son secours. Mais d'abord le passé lui parut vide aussi, et le sourire étroit de Marthe, qu'il y voyait, ne le consola pas. Il éprouva comme un vertige devant l'abîme de sa solitude et désira mourir.

Il y avait sur la table une croix de métal. Vainement Jean-Paul essaya de prier. Par une habitude ancienne d'écolier il ouvrit l'Évangile au hasard—et lut un passage sans aucun lien avec sa situation présente. A ce petit fait, il attacha une importance extraordinaire, et, regardant la croix, le petit livre, il murmura: «Serait-ce une immense duperie?»

Ce blasphème suscita dans son cœur une protestation passionnée. Il eut conscience qu'au moindre appel Celui qu'il trahissait à chaque minute de sa vie lui aurait ouvert les bras. Il fut tenté de s'agenouiller, de s'abandonner à l'Être Infini dont l'amour lui demeurait une certitude ineffable, plus forte que tous ses doutes et toutes ses négations.

Mais Jean-Paul souhaitait ne pas voir et ne pas entendre. Et parce qu'elle dédaignait d'être consolée, le Consolateur s'éloigna de cette âme qui ne voulait pas de miséricorde.

Des sonneries de tram électrique vibraient incessamment dans le silence de la rue provinciale. Chaque objet de cette chambre d'hôtel paraissait à Jean-Paul étranger et hostile. Puis ce fut le crépuscule. Une sirène pleurait à travers les brumes du port.

Le jeune homme allumait sans cesse de fines cigarettes à bout d'or. Des lacs de fumées demeuraient immobiles et la même odeur flotta qu'à la campagne, le soir, quand les paysans font brûler des herbes...

Une tristesse paisible, un calme désespéré régnaient sur le cœur de Jean-Paul. Il voyait en face de lui la porte, dont les peintures étaient de trois tons différents; il se souvint d'un jour où Georges Élie la ferma si brusquement.

—Pauvre petit, murmura-t-il, comment t'en voudrais-je d'avoir souhaité mettre l'infini dans une amitié—moi qui, au collège, ai connu des soirs pesants et lents à mourir, où l'on pleure sans cause, où le cœur s'éveille? Comme toi, je tournais vers un ami choisi entre tous l'inapaisable désir de m'attacher qui venait de naître en moi, pour ne plus mourir.

Jean-Paul se rappelle que, le samedi soir, après la confession, ils pouvaient se rejoindre dans la cour solitaire. Des moineaux piaillaient autour des miettes du goûter. Et sur le gravier luisaient les papiers argentés qui enveloppent les rais de chocolat.

Dans la pure ignorance de leur cœur, ils s'exaltaient avec des mots candides et passionnés: «Nous ferons demain la communion l'un pour l'autre,» disait Jean-Paul. Ils échangeaient des gravures.

L'été, lorsque les derniers externes étaient partis, les pensionnaires avaient une récréation, avant la prière du soir. L'ami de Jean-Paul lui disait: «Montre-moi l'Arcture. Je ne peux jamais voir la petite Ourse... N'est-ce pas Cassiopée?» Il voulait être missionnaire et lisait les Annales de la propagation de la foi: «Nous irons dans des pirogues, sur les grands lacs...—Mais non, disait Jean-Paul, je dois être un grand poète, publier un livre comme le Génie du Christianisme qui convertira la France et puis, je veux me marier, avoir des enfants...» Alors son ami répondait en rougissant beaucoup: «Ne tenons pas de conversations légères...»

Lentement la vision disparut... Jean-Paul prit conscience brusquement du pauvre cœur dévasté qu'il portait en lui, ce soir. Mais n'est-ce pas à ces heures-là que le passé chante indéfiniment comme les flots d'une mer calme? Le cœur vaincu et qui ne voit plus à son horizon aucune lumière revient vers les plages délaissées, où, un à un, comme des étoiles au crépuscule, les souvenirs se lèvent et luisent.

D'ailleurs, dans la maison silencieuse, on joue, au piano, une musique à peine distincte. Elle vient en aide à Jean-Paul. Les cheveux soyeux du petit garçon, son profil mince, s'évanouissent et c'est Marthe qu'il revoit en catogan, si frêle et si fine. A cette époque, le petit Jean-Paul n'avait pas encore ces soucis d'analyse, cet esprit critique toujours en éveil, qui tue en lui tous les amours, toutes les amitiés.

Pendant les chaudes grandes vacances, il répondit à peine aux lettres tristes de son ami. On jouait «par camp» au croquet avec Marthe et deux autres jeunes filles. Les vêpres tintaient dans les brûlantes après-midi de dimanche, on se disputait... Les bordures d'arbres faisaient, au ras des prairies, de grandes ombres veloutées...

Il se souvient d'une des jeunes filles qu'il aima presque à la fin de ces vacances, et qui est morte depuis. Elle apprit à Jean-Paul le tennis. Il se plaisait à jouer devant elles en fines chemises molles, les poignets relevés... Elle lui disait: «Vous avez des bras de fille...—Et vous, de garçon,», répondait Jean-Paul, honteux d'être toujours battu. Il la revoit en costume de piqué blanc, musclée et svelte. Il entend ses éclats de rire, ses mots à double sens, très perfides, ou très naïfs, qui le faisaient rougir, l'obsédaient et, la nuit, l'empêchaient de dormir...

Il y a deux ans, Jean-Paul a revu pour la dernière fois la joueuse de tennis: on avait tiré sur le perron son étroit lit de fer, et pourtant elle respirait à peine. Ses cheveux étaient collés sur son front terreux. Son père disait: «Éloignez-vous un peu, vous aller la «frapper». Elle vous suivait longtemps d'un regard ... qui savait, peut-être?

Jean-Paul se rappelle que la mère, dans le vestibule, l'embrassa en pleurant et lui dit: «elle vous aimait bien...»

Elle est devenue vieille, tout à coup, cette dame si imposante et si bonne que Jean-Paul imagine encore, les jours de grandes fêtes, dans l'église du village où sa magnifique voix de contralto faisait rire les paysans. Mais Jean-Paul pleurait quand elle chantait l'Adieu de Schubert...

La musique s'est tue. Les visions s'effacent. Pures tendresses de l'adolescence, qui désormais pourra vous réveiller? Jean-Paul, dans ce soir de détresse, porte en lui le même désir d'aimer inapaisable. Mais quel visage, quel cœur résisteraient à sa cruelle clairvoyance? Il ne peut plus aimer. Jamais il n'en a tant souffert que ce soir où tous ses appuis sont brisés... Une formule l'obsède: sans amour, sous le ciel vide. De gros rires d'hommes, des rires plus aigus de femmes montent du trottoir, et Jean-Paul se dit avec une amère ironie:

«Il reste le plaisir...»


XVI

Il y a, dans la fraîche maison de Castelnau, un petit réduit où l'arrière-grand'mère de Marthe passait autrefois des journées.

Sur la grisaille des murs on voit de galantes gravures, dont M. Jules Balzon dit: «Il paraît qu'elles ont de la valeur.» La profonde causeuse de la vieille dame est encore là et des bergers sourient à leurs bergères dans le rose fané des camaïeus. Un petit meuble contient des livres ... les vers de Musset avec les Comédies et proverbes, les poèmes de Mme Ackerman, une curieuse édition originale, les Pleurs, de Marceline Desbordes-Valmore, Atala et René. La bonne dame, qui un demi-siècle plus tôt vivait dans cette province, dut verser bien des larmes sur ces feuilles passionnées.

Sa raisonnable petite-fille, qui s'était gardée jusqu'alors de les lire, les découvrit enfin—et avec cette magnifique littérature exaspéra son pauvre amour.

Puis, quand elle entendait sur le perron les pas traînants de son père, elle laissait vite le livre, se mettait au piano et chantait pour elle seule les Amours du poète...

Un jour, pendant le déjeuner, une lettre arriva de Bordeaux. M. Balzon regarda l'enveloppe et dit: «C'est l'écriture de Jean-Paul» et tandis que Marthe, le cœur battant, fermait les yeux, il s'appliqua sans hâte à réunir au bout de sa fourchette un morceau de filet, un peu de gras, une parcelle de pomme de terre—laissant le tout s'imprégner de jus...

—Lisez donc, père, s'écria Marthe exaspérée.

M. Balzon coupa proprement l'enveloppe avec son couteau à dessert.

—Jean-Paul arrive demain, il s'arrêtera un jour ici avant d'aller chez son père; tu auras un plus aimable compagnon que moi... Et il ajouta: «Tu vas voir qu'il passera à Castelnau toutes ses journées; tant mieux d'ailleurs; c'est un jeune homme avec qui j'aime assez causer. Je crois qu'il s'intéresse à mon travail sur Lucile de Chateaubriand. Mais je l'ennuie...»

Marthe protesta.

—Si, si... Nous avons chacun une culture très différente. Il méprise tout ce que j'aime; Sully-Prudhomme lui paraît négligeable, François Coppée le fait rire. Il crie au génie devant des œuvres à quoi je ne comprends rien, me cite des noms que j'ignorais: Jammes, Claudel, André Gide... Il s'exalte à propos de Barrès ... au fond, il me juge tel qu'une vieille bête.

—Mais non, papa, je vous assure ... et Marthe joyeusement embrasse le vieux monsieur.


XVII

Et voici qu'elle marche dans le crépuscule à côté du bien-aimé et lui demande doucement:

—De quoi te faut-il consoler?

Jean-Paul s'émeut de cette bonne volonté.

—Asseyons-nous sur ce banc, Marthe, on est bien pour causer...

Le banc s'appuyait au chêne qu'on appelait «le gros chêne», malgré que d'autres le fussent plus que lui; les taillis s'arrêtaient brusquement sur des prairies trop vertes et qu'on devinait mouillées. A six heures, déjà des vapeurs les noyaient; on avait coupé les aulnes qui le long du ruisseau charmèrent l'adolescence de Jean-Paul. Mais ils repoussaient hâtivement, traversant les prés d'une ligne feuillue où l'eau, invisible, chantait.

—Marthe, j'ai essayé de me délivrer de moi-même—j'ai voulu me renoncer... Mais que peut un tel effort, sinon nous révéler notre impuissance?

Marthe, je ne fus jamais plus mon prisonnier que dans ces exercices d'apostolat où Vincent et Jérôme Servet me convièrent. Ah! les pauvres âmes, à qui notre prétention est de faire du bien! Nous les embellissons passagèrement, comme ces jolis jardins d'exposition qui ne durent que quelques jours...

Lorsqu'un jeune homme en voit un autre qui le veut sauver, avec quelle terreur il devrait s'en garer!

—Tu n'as pas aimé les âmes pour elles-mêmes, Jean-Paul...

—Mais peut-on aimer les âmes autrement que pour soi? dit le jeune homme. Celles à qui l'on s'attache en se disant: «Jésus lui-même eut un disciple préféré» sont destinées à la mort lente d'une amitié—soit que, hâtant le dénouement, on les abandonne comme un vêtement usé—soit qu'on y mêle un peu de pitié et c'est alors le mensonge des tendres gestes qui n'ont plus de sens... Ah! quelle agonie!

Marthe se leva.

—Il fait froid, dit-elle.

Les jeunes gens marchèrent dans l'allée du «tour du parc» où la robe de Marthe était la seule tache claire; et Jean-Paul se disait: «Pourquoi parler à celle qui ne comprend pas?...» Mais la jeune fille murmura soudain une phrase qui prouva qu'elle fut attentive:

—Ton cœur est aussi fermé à l'amitié qu'il l'est à l'amour!

—C'est vrai, Marthe,—et sais-tu ce qu'est l'amour?

Elle dit, d'une voix qu'elle voulait rendre indifférente:

—Oui, Jean-Paul, je le sais.

Il n'osa répondre, et il fauchait avec sa canne les tiges longues des fougères...

Une sirène d'automobile déchira l'air. Les jeunes gens revinrent à la hâte. M. Bertrand Johanet, le père de Jean-Paul, énorme dans ses fourrures, embrassa le jeune homme avec une tendresse timide:

—Je n'ai pu attendre jusqu'à demain, Jean-Paul...

Sa barbe, épaisse et mal soignée, ne laissait voir que peu des joues brûlées par le soleil et le grand air... Le nez, rouge et gonflé, éclatait comme une braise dans la figure commune. Le poil jaillissait en touffes des oreilles... Le gros homme était gêné devant ce fils trop délicat comme autrefois devant la jeune femme qui vécut et mourut à ses côtés, fidèle, silencieuse, résignée...

Le dîner fut long et copieux. Jules Balzon adorait son cousin. Ils avaient de communs souvenirs d'enfance que le professeur évoquait avec assez de verve... Le père de Jean-Paul riait bruyamment, se congestionnait et quand son fils lui offrait un peu d'eau, reculait le verre en disant:

—Tu es trop généreux.


XVIII

Au long de ces journées brûlantes et vides, Jean-Paul s'étonna d'oublier sa peine, il ne pensa plus. Il prit conscience de sa jeunesse: dans le désarroi de toute vie intérieure, la possibilité lui apparut soudain d'une vie uniquement physique, dont des caresses seraient les joies.

Hier encore, il méprisait les jeunes hommes qu'on voit, l'air faraud, d'une élégance excessive, inquiets d'attirer les regards des femmes... Aujourd'hui, il songe que cette façon d'exister est la seule peut-être qui s'offre à lui ... et s'excuse de vouloir faire la bête, à cause qu'il voulut trop faire l'ange. Après les rancunes et les trahisons qui l'ont fait pleurer, c'est dans son cœur un tel soulèvement d'obscures tendresses qu'il voudrait les voir cristalliser autour des premiers jolis yeux venus—de la première petite âme qui lui semblera précieuse en un corps harmonieux.

«Je fus jusqu'à ce jour, songe-t-il, l'artisan de ma peine... Depuis mes quinze ans, la vie n'a été pour moi qu'une lutte passionnée contre la solitude—lutte où toujours je fus vaincu. Ah! que ne ferais-je pas si j'avais le cœur enfin libéré de tous les dégoûts de l'isolement?... D'ailleurs, je ne veux plus qu'être heureux simplement, par la tendresse, comme les autres hommes.

Marthe, à ses côtés, n'est plus la «jeune fille», la pure et douce Raison.

Elle aussi, après avoir trop lu dans le vieux salon de l'aïeule, s'énerve et s'attendrit... Quand ils se couchent sur le sable chaud du talus à deux heures, et s'enveloppent de soleil, elle ne s'inquiète guère que Jean-Paul approche son visage du sien et s'amuse à lui chatouiller avec une paille le front, les yeux, les lèvres—pour savoir «qui elle aime le mieux». Il lui semble que Jean-Paul la regarde avec plus de tendresse; à songer qu'il va peut-être l'aimer, elle se sent défaillante de joie. Comment saurait-elle que le désir n'est pas l'amour?

Si Jean-Paul ne l'aime pas, il est vrai qu'il s'étonne d'être ému, quand dans ses siestes, elle s'étend près de lui, les mains nouées sous la nuque, découvrant, aux côtés de son corsage, le linge odorant qu'un peu de sueur tache.

Mais l'imprudente enfant ne surveille plus ses paroles et cependant que Jean-Paul somnole, elle égrène de vains propos, de menues bêtises. Jean-Paul écoute à peine et se dit quelquefois: «Elle a, comme les autres jeunes filles, une pauvre petite âme ménagère.»

Au crépuscule, dans les fins d'orage et des fraîcheurs de pluie tombée; Jean-Paul faisait seul «la promenade du soleil couchant»: ils appelaient ainsi la longue avenue qui va parmi les landes, vers l'ouest.

Comme il se sentait misérable, alors! Il songeait à un enfant de dix-huit ans rencontré un soir chez quelque ami et qui buvait de l'absinthe parce qu'il avait lu que c'est un poison. Et cet enfant lui disait: «Quand on a trouvé la dernière sensation qui puisse donner une joie, il faut mourir.» La musique, son unique bonheur, l'attirait aux dernières limites du désespoir—éveillait en lui un désir plus aigu de fermer pour toujours les yeux...

Ah! se disait Jean-Paul, que répondre à cette jeune âme dévastée? Que sont, en dehors de Dieu, tous les petits dieux dont on s'embarrasse: la tradition, la famille, la race, les morts...?

Chaque soir, l'automobile ramène Jean-Paul chez son père. Il trouve une joie à se sentir emporté dans la nuit sur les routes solitaires. Des métairies accroupies fument doucement. Une lumière tremble dans l'encadrement d'une fenêtre. Le clair de lune baigne l'humble toit penché, le four à pain, l'étable, le puits... Un coq se réveille parfois et, trompé par le ciel lumineux, chante.—Et Jean-Paul se rappelle cette même route à cette même heure, quand, petit garçon aux yeux pleins de sommeil, il rêvassait dans la Victoria... Comme ce soir la lune le poursuivait d'arbre en arbre jusqu'à la maison; le ciel, liquide et clair, coulait entre les tiges noires des grands pins. «A cet endroit, lui disait son père, ta grand'mère fut poursuivie par les loups.» Il reconnaît les parfums entêtants des acacias, le tiède relent des étables...

Jean-Paul évoque «la vie de Paris» que désespérément il veut mener. Il est stupéfait de découvrir en son cœur la sourde volonté de s'avilir...

L'automobile grince sur le gravier de l'allée. La lampe de la salle à billard éclaire brutalement le perron, où, dans un fauteuil d'osier, M. Bertrand Johanet fume sa pipe...

Il convient que le père et le fils restent quelques instants ensemble. M. Johanet énonce des faits précis: on lui offre tel prix du bois d'Ousilanne; son berger du Prat n'est pas content des soixante francs qu'il reçoit annuellement ... les idées mauvaises envahissent les campagnes.

La cuisinière Martine lui apporte son «grog»—il y ajoute du rhum.

—Tu n'en prends pas, Jean-Paul? Rien n'est meilleur pour l'estomac... Ah! «mon drôle», j'oubliais, il y a une lettre pour toi...

Il annonce cela, joyeusement: cette bienheureuse lettre va le dispenser de causer. Et de nouveau, il fume, il boit, comme, à deux cents mètres de là, ses bœufs paisibles ruminent...

Jean-Paul reconnaît l'écriture de Vincent Hiéron. Il lit:

«Pardonne-moi de t'avoir fait souffrir ... je croyais te sacrifier à la cause ... il m'apparaît aujourd'hui que je fus vainement cruel... Mais je te sais d'âme si douce et si peu rancunière que, dans ma grande peine, je pense à toi: depuis ton départ, Jérôme Servet me suspecte. Il écoute contre moi de faux rapports. Le petit Georges Élie, que Jérôme amène à Paris pour l'employer au journal Amour et foi—(il déracine sans scrupule une foule de pauvres âmes provinciales)—le petit Georges Élie m'a dit l'autre soir: «ton règne est passé». Ah! quelle tristesse de voir l'union Amour et foi devenir une cour pleine d'intrigues, de jalousies, de cabales... Mais il n'y a dans mon cœur, Jean-Paul, aucun ressentiment contre cet homme car il m'a enfanté à la vraie vie.»


XIX

La lampe que Jean-Paul vient d'allumer attire les papillons de nuit. Il considère un instant, par la fenêtre, un carré de ciel nocturne, laiteux, sans reflet, comme une opale quand elle meurt. Les étoiles qu'il n'avait pas vues d'abord jaillissent de l'infini et devant ces innombrables regards, le cri de Jules Laforgue lui monte aux lèvres: étoiles, vous êtes à faire peur... Puis, Jean-Paul relit une fois encore la lettre de son ami et lui répond:

«Je me retrouve dans ma chambre d'enfant—une chambre adoucie et comme ennoblie par le soir qui enveloppe ses banalités et ses laideurs. La lampe éclaire intimement. Il me semble entendre, dans le corridor, jouer le petit garçon que je fus. Mon cher Vincent, ne regrette rien: de moi-même, j'aurais quitté l'Union Amour et foi.

«J'ai cru pouvoir y anéantir le passé. Mais je l'ai retrouvé, le Jean-Paul d'autrefois, incapable de partager les enthousiasmes que vous lui voulûtes imposer... Que veux-tu? certains naissent avec le tourment de faire du bien à leurs frères—d'autres avec le goût de délicieusement s'intéresser aux âmes... Les premiers ont la mentalité héroïque; les autres doivent renoncer à tout apostolat—comme je m'y résous...

«Est-ce ma faute si les hommes sont sur la terre pour mes délices et non pour mon tourment?

«Malgré tout, l'Union Amour et foi a comme rafraîchi mon âme, qui a, autant qu'autrefois, confiance dans les vieilles formules de sa prière du soir ... elle est demeurée une âme «liturgique»... Chacune des grandes fêtes religieuses l'élève au-dessus de l'abîme où gisent ses pauvres désirs et ses mauvais rêves... A ces dates-là, une bonté invisible et fidèle se penche sur ma destinée. Une foule d'aspirations confuses, que je croyais mortes depuis longtemps, font en moi un bruissement de ruche.—Peut-être vais-je demeurer un jour sous l'influence de ce mystère adorable?

«A cette heure, mon ami, je retrouve seulement les années grises de mon adolescence. Je suis sans but, sans joie et sans grande souffrance. Dans une acceptation humble de la vie, je me résigne à causer inlassablement avec la fidèle médiocrité qui me suit pas à pas...

«Pourquoi essayerais-je de me refaire une vie intellectuelle? Cet effort, que souvent j'ai tenté, est demeuré stérile. Car il ne résulte pas d'un besoin profond de mon âme: ce n'est pas une féconde inquiétude qui me jette à la recherche de la vérité. Hélas! est-ce même une intelligente curiosité? J'y découvre plutôt le désir de hausser mon pauvre entendement au niveau de celui de tel camarade mieux doué...

«Ah! je vois clairement ma médiocrité. Mais qu'elle me coûte cher, cette supériorité que j'ai sur le troupeau! Tous les livres que je lis, toutes les musiques et tous les tableaux qui m'émeuvent sont autant de rappels brutaux à mon universelle incompétence.

«Je m'intéresse aux âmes ... mais les âmes plaisantes se font rares. La plupart m'apparaissent comme les insignifiantes silhouettes qui s'agitent sur une scène de music-hall, en faisant se taire l'orchestre, pour qu'on comprenne que c'est difficile... Je suis un collectionneur exigeant et qu'embarrasse l'esprit critique. Mais si cet esprit critique est suffisant pour gâter l'univers où je me crispe, il est trop faible pour étouffer cette pauvre voix qui déjà pleurait en moi, au collège, dans le jour tombant des récréations de quatre heures:

«A l'instant où l'on a, comme moi, perdu sa raison d'exister, la vie devient une chose très compliquée—surtout si l'on est sans goût pour les divertissements. Ni les cartes, ni le billard, ni le tennis ne me peuvent secourir. J'apprécie les choses sucrées et quelques lectures, mais mon estomac est victime du premier de ces goûts—et j'ai lu et relu tout ce dont je suis capable de m'émouvoir encore.

«Je n'ai plus d'amis... Que sont devenus ceux que j'aimais autrefois au temps de mon adolescence amère et passionnée? Aujourd'hui ceux que je croise sur mon chemin passent au large, à cause qu'ils ont peur de mon sourire... Mais dans cette âme qui se confie à toi, Vincent, notre amitié demeure toujours vivante au milieu des rêves abandonnés et des illusions mortes.»

Jean-Paul s'arrêta d'écrire. L'herbe mouillée des jardins endormis, les acacias neigeux, les roses du balcon, les résines de la forêt composaient un parfum inouï et si troublant qu'il ferma les yeux. «Ce n'est pas vrai, Vincent, dit-il, je ne me confie pas—et tu ne sais pas tout. Tu ne sais pas mon désespoir ni vers quelles joies je tends désormais les mains.»


XX

Les vacances finissaient. Les grands vents d'équinoxe se lamentaient à travers les pins indéfiniment et sur les vagues fauves des fougères. Les premiers vols des ramiers précurseurs des palombes rayaient le ciel pâle.

Sur les champs dénudés, c'était l'époque des semailles et les tournoiements d'alouettes. Jean-Paul s'attardait dans ces brumes reconnues: un fantôme le retenait au seuil des troubles expériences qu'il voulait tenter...

Tu vins vers lui, petit garçon pâle qu'il avait été dans des années déjà lointaines. Tu levas vers lui tes yeux candides qui ne reflétèrent jamais que le ciel. Tu joignis tes mains d'écolier, tes mains brunes, un peu tachées d'encre, et peut-être lui dis-tu ces vieux cantiques des veilles de quinze août, chantés jadis avec Marthe, devant le ciel nocturne, à l'époque des étoiles filantes... Dieu de paix et d'amour, lumière de lumière. Ta grand'mère vivait encore dans ce temps-là—vieille dame un peu forte et qui était une personne pieuse—tu t'agenouillais près d'elle, petit garçon. Les perles de jais qui ornaient son corsage te meurtrissaient le front. Un camée d'améthyste ornait son cou et tu pensais de ce précieux et antique bijou qu'il avait l'air d'être bon à manger... Puis tu demandais pardon au bon Dieu de cette distraction. Tes yeux se levaient vers les mondes multipliés. Tu songeais que le créateur de cet univers descendrait le lendemain matin dans ton cœur d'enfant et cela te paraissait divinement naturel. Et comme tu avais encore ta voix de soprano, petit soliste du collège, tu chantais avec Marthe les cantiques de votre première communion, ceux que vous ne pouviez entendre sans pleurer: Tabernacle redoutable... Le ciel a visité la terre...

Jean-Paul veut fuir ces souvenirs redoutés et adorés. Mais ils le surprennent à chaque heure de la journée. Les angelus ont la même voix qu'au temps de son enfance, dans des crépuscules pareils... Les dernières langueurs de septembre finissant éveillent chez le jeune homme comme chez l'enfant l'angoisse de la rentrée—l'effroi au seuil de la vie inconnue...


XXI

Jean-Paul débarque au quai d'Orsay. Il y a, dans la rue, sous un ciel lourd et mou, l'effarement habituel de la rentrée. Le jeune homme s'aperçoit que Paris est plongé dans la nuit: les ouvriers électriciens sont en grève. Jean-Paul les remercie dans son cœur de ce que, par eux, la ville s'harmonise avec son présent état d'âme.

Une foule de lanternes vénitiennes dansent, éclairant des figures de bas en haut, verdissant des mentons et des lèvres. Jean-Paul, dans sa voiture, songe qu'il devra renouer avec Lulu, cette plate nullité qu'il avait un jour stupéfait de sa grandiloquence. «Ce me sera, songe-t-il, un merveilleux professeur d'abrutissement;—par cet imbécile, j'atteindrai à m'avilir.»


Dans une salle étroite et basse, des tziganes jouent frénétiquement une musique sauvage. Des messieurs en habit poussent des cris, cependant qu'un danseur, plus apache que nature, s'applique à la valse chaloupée et fait le moulinet avec le corps inerte et souple de la danseuse...

Quatre garçons se précipitent sur Jean-Paul et sur Lulu, les dépouillent de leurs pelisses et leur montrent une carte où la plus infâme tisane est cotée un louis.

—Tu payes le champagne, dis?

Une dame est devant eux, et leur sourit une affreuse gentillesse. Jean-Paul regarde le monstre et n'est pas fasciné. Un vers de La Fontaine, lui revient à propos: