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L'enfant chargé de chaînes

Chapter 28: XXVI
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About This Book

The novel follows Jean-Paul, a young student in Paris whose days are marked by melancholic introspection, thwarted literary ambitions, and a sense of mediocrity. He feels alienated from his rough country father and from convivial peers whose easy pleasures both irritate and envious him. Urban streets, rented rooms filled with shabby heirlooms, and memories of childhood heathlands frame his ennui as he vacillates between plans for study, fleeting social encounters, and solitary readings. Recurring themes include the gap between inner sensibility and ordinary life, the pull of provincial roots, and the uneasy longing for meaning and authentic connection.

—Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez...

—Tu vas te faire injurier, dit Lulu.

Mais la bête s'éloigne, jette à droite et à gauche des regards de louve affamée...

—Je trouve des vers idoines aux situations les plus saugrenues, constate Jean-Paul, satisfait.

Il a bu deux coupes de Mumm. Il se veut sublime.

—Pourquoi tous ces gens hurlent-ils?

—Parce que cela les amuse.

—Non, Lulu... Parce qu'ils ont peur du silence... Il y aurait là un joli développement à faire—oui, de jolies variations ... comme dans le Trésor des humbles, de Maeterlinck.

—Tu es un peu saoul, mon vieux Jean-Paul.

—Non, mais je suis content ... je suis content.

... Et aussitôt, il se sentit triste...

Comme tout cela est ignoble, Lulu! Quelle musique! Dire qu'avec les mêmes notes, Wagner...

—Assez, assez, crie Lulu. Ne fais pas de philosophie; ce n'est pas l'endroit... Tiens, regarde cette femme, la seconde à droite, gentille, hein?

—Tu as raison, mon petit Lulu, tout cela n'est pas si laid... Il y aurait un joli tableau impressionniste à faire. Dans cette face de femelle que l'on devine hâve de faim sous le maquillage, vois ces yeux surnaturels qui flambent...

—Les tziganes sont excellents, ici, dit Lulu satisfait.

—Oui, j'aime cette musique de nègres en folie. Elle empêche de penser. Et que venons-nous chercher ici, Lulu, sinon un petit suicide? La douceur de quitter, pendant quelques heures, la vie?...

Ils demandèrent d'autre champagne. A ce moment toutes les voix hurlèrent un refrain inouï, dont ils ne comprirent que les premiers mots: Caroline... Caroline...

—Qu'est-ce que tu regardes, Jean-Paul?

—Je regarde, je regarde le petit chasseur, là-bas, près de la porte. Il a douze ans. Il voit, avec un air sérieux et presque dédaigneux, ces grandes personnes qui crient et qui trépignent...

Et Jean-Paul murmura:

—Va-t-il au catéchisme et fait-il sa prière?

—Assez, dit Lulu.

Mais Jean-Paul, le regard inspiré, les yeux au plafond, déclamait:

—Très sérieux, vêtu de livrée amarante,
Un enfant de douze ans porte les vestiaires,
Le seul grave parmi tous les hommes qui chantent...
Va-t-il au catéchisme et fait-il sa prière?

Ils rentrèrent à l'aube. On voyait, dans le jour terne, des équipes de balayeurs sordides longer les murs. Des lourdes voitures de maraîchers passaient. Au coin d'une rue, des hommes, dans une échoppe, mangeaient la soupe. Il y avait des groupes immobiles autour d'un brasero; de grosses mains tendues étaient éclairées par le foyer...

Jean-Paul évoqua tous ceux qui se levaient à cette même heure, dans une chambre froide.

—Il y a, dit-il, de pauvres servantes qui s'habillent à la hâte pour assister à la messe de cinq heures.

Ils passèrent la Seine, qui roulait des eaux jaunes sous le ciel terreux.

—Accompagne-moi, Lulu, supplia Jean-Paul.

—Ah non ... il est temps de dormir...

Jean-Paul n'insista pas. Il regarda Lulu, livide, les yeux cerclés de marron, une petite ride noire au coin des lèvres, son grand corps serré dans la pelisse et penché en avant...

Il se retrouva seul dans la rue et s'appliqua obstinément à ne pas penser...


XXII

Jean-Paul dîne ce soir chez Weber avec Lulu et l'amie de Lulu, une grande fille, nommée Lucile, osseuse, «chevaline», mais riche de dix années d'expérience. Jean-Paul est bien novice, et les discours de cette femme le font rougir, à cause du garçon. Il essaye de rire bravement à tant d'ignobles propos et comme elle exige des confidences d'amour, le jeune homme prend un air mystérieux et entendu... Mais la dame l'assiège de questions. Il finit par avouer piteusement qu'il n'a pas de maîtresse... Cela paraît comique à la dame, qui se livre aux plus vilaines suppositions...

Alors, malgré la douceur du cigare Henry Clay, malgré le large pied de la dame qui écrase ses escarpins, et l'air: Ah! l'effet que c'te musique me fait... vomi par un orchestre tzigane, Jean-Paul est au moment de se lever, de fuir et, ressuscité par la bise glacée, d'aller à Montmartre, de se mêler aux groupes silencieux qui, dans la grande basilique, prient jusqu'au matin pour expier tous les crimes de la nuit...

Mais il reste là et il écoute même curieusement la femme qui lui dit:

—J'ai une sœur, mon cher, vingt ans..., je te présenterai Liette...

Jean-Paul a la terreur de ces retours, la nuit, alors que, dans une solitude infinie, il se sent brutalement jeté en face de sa destinée. Sur le pont des Saints-Pères, il hâte le pas à cause de l'eau noire, où les reflets des réverbères tremblent—et parce qu'il est terrifié du vertige de sa jeunesse sur la mort.

Avant de s'endormir, il lit une pauvre lettre de Marthe: «... Tu ne viens plus, mon petit cousin, et je suis triste. Si tu me voyais, tu me trouverais changée. J'aime à présent les livres que tu aimes, Jean-Paul. Je ne t'énerverais plus avec mon éternelle broderie anglaise. Il y a, dans mon cœur, une peine toujours en éveil, et j'essaye de l'endormir en lui disant les vers qu'autrefois tu me récitais... Mais elle demeure en moi plus vivante—et tout m'ennuie qui n'est pas mon cher souci. Je ne sais plus prier, Jean-Paul. Je me mets à genoux, la tête dans les mains et les douces formules s'arrêtent sur mes lèvres, comme les airs de cette boîte à musique, déjà si vieille quand nous étions petits, et dont tu goûtais la mélancolie.

«On me fait voir à des médecins parce que je ne mange pas, et que je suis pâle: la glace reflète un pauvre visage blême et tiré. L'idée que je ne suis plus jolie me console un peu de ton absence.

«Je passe mes journées à attendre le soir. On parle, au cours de dessin, de ma neurasthénie, parce que je ne fais plus de visite et que je ne suis jamais chez moi, quand on vient me voir. Mais ta visite me ferait du bien, Jean-Paul. J'ose te le dire, sachant que, la lettre envoyée, je pleurerai de rage et d'orgueil, je mordrai mon oreiller...

«Comme la vie était calme et simple autrefois! Mes journées de jeune fille si doucement réglées! De fins travaux d'aiguille, quelques charités, un peu de musique, le commerce reposant des petites amies, les chuchotements et les bons rires autour des tables à thé, quand un jeune homme entrait au salon...

«Ce qui me tue aujourd'hui était déjà en moi, Jean-Paul. Mais le bonheur paraissait tout simple... Je croyais l'entendre venir...»

Jean-Paul déchira la lettre, s'étonnant de n'être guère ému, seulement un peu énervé.— «N'aurais-je pas de cœur?» se dit-il... Mais il songea que les gens nous exaspèrent toujours qui osent nous aimer plus que nous ne les aimons— «D'ailleurs, elle possède son amour, et moi je n'ai même pas cela: une pauvre tendresse rebutée ... ah! petite fille, que je vous envie de m'aimer.»

Puis il essaya d'imaginer cette Liette de qui l'amie de Lulu lui avait parlé.


XXIII

Vincent Hiéron a quitté la rue où une morne foule peine obscurément dans la boue glacée. Depuis qu'il ne fréquente plus Jérôme Servet, la chambre de Jean-Paul est son seul refuge.

—Ce matin, j'ai voulu parler à Jérôme, dit-il. Il m'a fait faire antichambre et ne m'a pas reçu. Dieu merci, j'ai pu l'entrevoir quand il sortait. Il me jeta un «bonjour, toi!» dont je dus me contenter.

... Jean-Paul songe à la Liette qu'il a vue, cette nuit ... petite bête si vivante et dont encore il sent le parfum. Il ne veut plus penser qu'à elle et déplore que Vincent le vienne troubler dans ses délectations moroses...

—Il faut respecter ton ancienne idole, Vincent.

—Hélas! il ne me reste plus qu'à la rouler «dans ce lambeau de pourpre où dorment les dieux morts».

Jean-Paul ne put s'empêcher de sourire: Vincent Hiéron citait des phrases de Renan.

—Ah! Jean-Paul, ajouta le jeune homme, pardonne-moi de te dire cela... Quoi qu'il fasse désormais, Jérôme n'en est pas moins le maître à qui je dois la part de mon âme, la meilleure... Combien seront sauvés parce qu'un jour il a traversé leur vie...

Jean-Paul ne répond pas. Passionnément, il désire être seul et le départ de son ami le comble de joie: il va pouvoir enfin écrire sa lettre à Liette. Il attend cette minute comme un vieil abonné de l'Opéra-Comique attend «l'air de la lettre» dans Manon ou dans Werther.

Car Jean-Paul fabrique son amour avec des souvenirs littéraires. Cette passion artificielle lui sert à composer des sonnets, à s'attarder en de jolies missives. La pauvre enfant a des maladresses qui dérangent les agréments dont l'imagination de son ami l'a revêtue. Elle a une rivale redoutable qui est la Liette imaginaire, la «Liette en soi» à qui Jean-Paul rêve tendrement dans la chambre solitaire.

Cette Liette-là est un peu philosophe, comme Ninon de Lenclos; elle a les grâces flexibles et les scrupules des héroïnes de race qui hantent l'esprit de Paul Bourget, elle est encore un petit animal, dépositaire des mélancolies de sa race: la pliante et trouble Bérénice.

Liette a du moins, sur sa rivale, l'avantage de posséder un corps souple et musclé—des jambes minces et enveloppantes comme des lierres.

Jean-Paul s'effraye de ne pas l'aimer. «J'ai vingt-trois ans, songe-t-il, et je n'ai jamais rien éprouvé qui fût de l'amour. Il semble que mon cœur possède également le désir et l'incapacité d'aimer...

«Et cependant, lorsque je me suis résigné à vivre comme les autres hommes, à rechercher les mêmes joies, n'était-ce pas à l'amour que je songeais? Puis-je me contenter de menus plaisirs physiques?»

Des images s'éveillaient en lui qui l'obligèrent à se voiler la face dans un geste de dégoût.

Une horloge sonna quatre heures. La vitre ruisselait comme un visage plein de larmes et déjà on voyait des lampes s'allumer. «Mon Dieu, mon Dieu, murmura-t-il, vous m'avez exilé, même de l'amour humain...»


XXIV

Liette doit aux bontés de Jean-Paul un joli «quatrième» à Passy, une femme de chambre et une cuisinière. Ces deux subalternes occupent dans sa vie une place essentielle. Jean-Paul est tenu au courant de leurs faits et gestes, n'ignore rien des dernières insolences de «cette fille» ni de ce qu'on apprit sur son compte chez le crémier.

Même chez la discrète Marthe, Jean-Paul avait remarqué ce goût des femmes pour les histoires d'office et d'antichambre: rien ne les intéresse au monde que leurs servantes.

Mais plus encore que la conversation de Liette, Jean-Paul redoutait les «parties» avec Lulu et son amie et quelques compagnons de plaisir dans les lieux de plaisir, cabarets artistiques, restaurants de nuit où l'on compose de la joie avec du champagne, beaucoup de lumière électrique, des tziganes, et la valse chaloupée. Au long de ces mornes soirées, Jean-Paul évoquait les douces et graves soirées d'autrefois.

Les soirées d'autrefois! Jean-Paul revit le cercle intime de quelques amis—alors que, malgré l'heure avancée, nul ne pouvait quitter le tiède petit bureau—l'étroite lueur de la lampe ... chacun prenait dans la bibliothèque de Jean-Paul le livre le plus aimé, et lisait à son tour.

Une élégie de Francis Jammes contenait toute la tristesse des vieux domaines abandonnés où passent les dolentes ombres d'anciennes jeunes filles, élevées au Sacré-Cœur. Elle évoquait d'obscurs salons campagnards, d'où l'on entend l'herbe vibrer, dans l'accablement des siestes.

L'Invitation au voyage, de Baudelaire, faisait frémir ces jeunes âmes captives, au seuil d'une pure et passionnée adolescence.

Un autre—ah! comme Jean-Paul entendait, à ces heures ignobles, sa voix!—un autre murmurait l'ineffable musique de Verlaine: «Souvenir, souvenir que me veux-tu?...» Et toutes les mystiques ardeurs de Sagesse venaient mourir dans cette voix. Et quand les âmes atteignaient enfin ces sommets, où toute parole semblerait vide, l'un d'eux se mettait au piano. Quelle douleur, pour Jean-Paul, d'évoquer, parmi les obscènes frénésies d'un orchestre tzigane, le large apaisement de la Sonate au clair de lune!...

Quelquefois les compagnons de plaisir se mêlaient d'être sérieux. On imposait silence aux femmes. On atteignait «à causer aviation».—Un monsieur ne voulait que des monoplans. Un autre avait du goût pour les biplans. On démontrait l'infériorité de la race allemande en se basant sur les échecs de Zeppelin. Un soir, on traita même des questions de sociologie.

Lulu, qui avait bu pour quatre-vingts francs d'extra-dry dans sa soirée, disait: «Si les ouvriers mettaient de côté, au lieu de dépenser leur argent au cabaret...»

Pourquoi Jean-Paul se rappela-t-il alors un certain soir, à Bordeaux, où il errait avec Vincent Hiéron dans les allées du jardin public? Une musique jouait la marche du Tannhaüser; au centre d'une grande ville, cette odeur d'herbe fauchée enivrait et les effluves des tilleuls paraissaient avoir la mortelle douceur des fleurs monstrueuses qui endorment et qui tuent....

Dans l'infâme tumulte d'un restaurant de nuit montmartrois, Jean-Paul évoque cette soirée d'exaltation sur les calmes allées d'un jardin public, en province... Il entend Vincent lui donner ce détail précis: «Dans le Nord, Jean-Paul, un ouvrier, père de quatre enfants, est inscrit d'office au bureau de bienfaisance!»

Jean-Paul regarde autour de lui ces faces bestiales—sur la table, le poing rouge de Liette, une main qui n'est soignée que depuis peu de temps... Du moins ne profanera-t-il pas son désespoir, le seul orgueil qui lui reste, dans ce bouge, parmi ces bêtes ... alors il boit une coupe de vin de Champagne et Liette dit:

—Jean-Paul commence à être gai...

Il est gai, en effet. Il rythme avec ses deux poings la valse chaloupée...


XXV

Jean-Paul s'accoude un instant au parapet du pont des Saints-Pères comme appelé par l'eau noire, où s'étirent les reflets tremblants des réverbères. D'un geste habituel, il promène sur son visage des doigts qui fleurent encore le musc et le tabac d'Orient.

La sensualité de Liette ne lui est plus qu'une fatigue—un indicible dégoût. Il n'est que temps de la fuir. Mais dès lors que lui reste-t-il?

Trois heures sonnent. Paris semble déserté subitement, après un grand désastre. Jean-Paul est seul. Que fera-t-il demain? Il ne voit pas d'occupation précise à quoi s'employer.—Ah! dormir ... dormir d'un sommeil indéfini...—Penché sur la mouvante obscurité du fleuve, il ose dire le mot: mourir. Terrifié, il s'éloigna du parapet.

Dans la nuit, il monta son escalier, lentement, ayant peur de retrouver sa chambre solitaire et froide ... ou peut-être indifférent à tout, n'éprouvant même plus ce vague désir d'arriver qui toujours fait hâter le pas... Et une telle fatigue l'écrasait qu'au deuxième étage il dut s'arrêter et appuyer contre son cœur ses deux mains.

Il se demandait: «Pourquoi ai-je peur de la mort?—Ce n'est pas la petite angoisse du dernier hoquet qui me fait reculer. Est-ce de Dieu que j'ai peur?»

Et ce seul mot, prononcé avec ironie, le bouleversa. Il répéta: «Est-ce de Vous, mon Dieu, que j'ai peur?»

Il sentit sourdre à ses yeux la source des pleurs. Il crut découvrir en lui une présence infinie et que Celui qu'il avait cru très loin, jamais n'avait été aussi près ... le salut était là, dans le réveil de sa sensibilité religieuse.

S'y abandonna-t-il adroitement, avec cette faculté qu'il eut toujours de composer ses émotions, de se duper en demeurant sincère? Mais non, à cette heure-là, de toutes les pauvres roueries apprises dans les livres, rien ne subsistait.

«Quand vous croyez être loin de moi, c'est alors souvent que je suis le plus près de vous.» De ce mot si chargé d'amour, Jean-Paul perçut le retentissement à travers le silence de son cœur. Action mystérieuse de la grâce! Au long de sa pauvre existence tourmentée, que de fois le jeune homme avait senti Dieu s'abattre soudain sur son âme comme sur une proie! Que de fois cette foudroyante bonté, au seuil des pires infamies, l'avait cloué sur place! Un instant, il demeura immobile, haletant, tel qu'un homme qui vient d'échapper à un immense péril...

Il se mit à genoux. Sur la table, entre les piles de livres, un petit Christ de métal luisait—un affreux objet, cadeau de première communion—mais que Jean-Paul vénérait parce qu'il avait connu, dans les soirs fiévreux, les larmes et les baisers de son adolescence.

—Mon Dieu, murmura-t-il, pour que je vous retrouve, il a fallu que tous mes appuis fussent brisés. Après avoir franchi vainement le seuil des pires joies, ce cœur misérable s'abîme en vous ... car il ne me reste rien, si ce n'est Vous vers qui, ce soir, l'instinct du salut vient de me jeter, si souillé, mais tout en larmes...»

A ce degré d'émotion, Jean-Paul ne forçait pas sa voix. Toute son enfance chrétienne se remit à chanter. Il pleurait et balbutiait des mots sans suite.

—O ma douleur dont je voulais mourir, vous serez la raison même de ma vie... Ivresse de plus souffrir pour aimer plus encore...—O larmes qui laverez mon cœur et ma face souillés et toutes les âmes que j'ai souillées—ô blessures, ô meurtrissures qui me ferez semblable à mon Dieu... Isolement du cœur dont je mourais, silence effrayant de ma solitude qui m'avez permis d'entendre l'appel passionné de mon Sauveur, comme je vous bénis à cette heure, et comment faire pour vous garder?»

Il ouvrit la fenêtre. Un groupe d'hommes passa. Ils criaient un refrain obscène que Jean-Paul reconnut. Il se souvint que ses doigts sentaient encore le musc et le tabac d'Orient. «Le plaisir, le plaisir, murmura-t-il; des musiques atroces, des femmes peintes, malades, bestiales, de l'alcool et de la fumée, de mornes étreintes—pour cela, Vous abandonner, Vous renier, Vous crucifier...»

Une cloche tinta dans le ciel déjà plus pâle.

—Je pense à vous, sixième petit vicaire d'une paroisse, à Paris, qui allez dire ce matin une messe pour les servantes, enfants de Marie, qui traverserez de suffocantes chambres de malades, qui vous épuiserez, l'après-midi, dans un bruyant et grossier patronage de garçons, qui resterez après cinq heures au confessionnal dans l'haleine des vieilles femmes et qui, lorsque vous reviendrez au crépuscule, exténué, triste, seul, recevrez en plein visage l'injure ignoble d'un ouvrier...»

La cloche ne tintait plus. Jean-Paul se recueillit, présent de cœur à cette messe de l'aube.

—O petit prêtre, songeait-il, ô petit prêtre sur qui saint François d'Assise s'attendrissait, lorsque la nuit vous mouillez les pieds blessés du Sauveur de larmes que le monde ignore, Dieu pardonne à cause de vous les plaintes lâches, les larmes inutiles des voluptueux comme moi... De toutes vos obscures douleurs vous alimentez le plus magnifique amour...»

Le petit jour livide et le vent plus froid entrèrent dans la chambre. Jean-Paul ferma la fenêtre. Son enthousiasme peu à peu tombait. Mais il atteignait encore à s'exalter, disant dans son cœur: «Mon Dieu, voudriez-vous que je revête la soutane élimée, luisante, pauvre, de ceux qu'on voit s'épuiser à votre service dans des faubourgs? Voudriez-vous que, dans une trappe, je m'immole silencieusement pour les péchés du monde—pour les miens?»

Jean-Paul s'arrêta. Il n'éprouvait plus d'émotion mais seulement une grande lassitude. Le sommeil ne venait pas. «Je me lèverai, songea-t-il, et j'irai vers mon Père; parce que ma ferveur est tombée, je dois me consacrer à des pratiques pieuses, «incliner l'automate» et Dieu me parlera...»

Un regard, un sourire flottèrent dans sa mémoire. Celle qui l'aimait d'un amour si timide, si lointain, si humble, celle qui ne demandait rien que de le servir, celle de qui la douce raison lui fut souvent une lumière, Marthe, passa et repassa dans les songes qui bercèrent son demi-sommeil.—«Triste âme, se dit-il, moins bonne de m'avoir aimé... Quelle pauvre lettre fiévreuse elle m'écrivit. De toute la littérature, si méprisée jadis, cette petite fille attise son amour...—Je ne laisse derrière moi que des ruines...» Marthe, Georges Élie, ces deux noms l'obsédaient. Il voyait ces deux visages qu'il avait faits douloureux, ces yeux noyés de pleurs à cause de lui.

«J'ai joué avec leurs âmes! J'ai joué avec leurs âmes! Seigneur, c'est le crime que vous ne pardonnez pas...» Il se rappela cette parole du Sermon sur la montagne: Si vous aimez ceux qui vous aiment quel gré vous en saura-t-on? Car les païens aussi aiment ceux qui les aiment.

«Seigneur, de cela même je n'ai pas été capable. Je n'ai pas aimé ceux qui m'aimaient...» Jean-Paul pleurait doucement, la tête dans son oreiller. L'orage crevait sur la terre aride et sèche. Un désir passionné de se donner, d'aimer sans espoir de retour le posséda.

Sept heures sonnèrent. Il se leva à la hâte et courut à Saint-François-Xavier. Dans la nuit d'un confessionnal, il jeta toutes ses faiblesses. Il heurta le bois vernis de son front pénitent. Il se releva plus calme—à peine troublé de délicats scrupules, à cause de péchés mal précisés. De vieilles femmes à bonnet noir se groupaient autour d'un autel où la messe commençait; des servantes disaient goulûment leur chapelet, des dames au visage blanc uni, reposé, tiraient d'un geste lent leurs gants de filoselle. Sordide et grise, une loueuse de chaises se détacha d'un pilier et la monnaie de billon tinta...


XXVI

M. Bertrand Johanet attend comme une de ses grandes joies quotidiennes le bol de café au lait, le pain noir beurré et salé. L'averse ruisselle contre les vitres; les arbres sont dans la brume des silhouettes à peine indiquées. Martine va et vient, effarée, à travers la cuisine. Un foulard noir cache ses cheveux. Elle n'a plus de dents; un petit nez busqué entre deux yeux ronds lui donne l'air des vieilles poules. Elle répand une odeur fade, l'odeur qu'ont les assiettes où l'on a mangé des œufs et du poisson. Elle est fière d'être née sur la propriété, et vénère M. Johanet parce qu'il est riche. Martine sait qu'une table abondamment servie est le signe extérieur de la richesse: elle se souvient de l'année et du jour où ses poulets de grains ne furent pas assez cuits, où elle oublia de flamber ses palombes. «Comme vous devez aimer ces landes où vous avez toujours vécu», lui disait Marthe quelquefois. «Que oui! répondait-elle, surtout que le bois, aujourd'hui, vaut tant d'argent...»

Une chienne et deux chiens dorment en rond, aussi près que possible du feu. Il y a sur la table une bécasse que M. Johanet vient de tuer. Il raconte sa chasse, lentement, avec des détails:

—... Je vois mon Stop qui tient l'arrêt ... dans l'allée qui longe l'ancien marais, à l'endroit où il y a beaucoup d'ajoncs. Je m'avance. J'entends: vrr... J'épaule. Vlan! Ça y était—tu n'écoutes pas!

—J'ai autre chose à faire, gronda Martine—M. Balzon et Mlle Marthe vont arriver...

Elle porte le bol de café au lait fumant—presque une soupière.—Et, afin qu'il ne fasse pas «un rond» sur la table, elle le pose soigneusement sur le calendrier de l'année dernière. Car M. Bertrand Johanet, qui a cinquante mille francs de rentes et qui est généreux, eut toujours le souci de ne rien perdre... Il coupe ses tartines en menus morceaux dont il remplit le bol. Autrefois, Marthe et Jean-Paul aimaient beaucoup regarder le gros homme déjeunant. Des stalactites de café étaient suspendues à sa moustache et sa barbe...

Quelle idée, pour des Parisiens, de venir passer ici les jours de l'an! dit Martine.

—Il paraît que Marthe s'anémie. Le médecin veut l'aérer. Ici c'est plus abrité qu'à Castelnau,

—Ce qu'il faut à cette jeunesse, déclare sentencieusement Martine, c'est un mari.

Elle surveille ses casseroles et son rôti. Il y a pour déjeuner de la «tranche hachée», un gigot, un lièvre, de la purée de bécasses.

—On pourrait ajouter le pâté de foie ... propose M. Johanet... J'entends l'auto. Les voilà...

Débarrassée de ses fourrures, Marthe se rapproche frileusement du feu...

—Tu as besoin d'engraisser, ma petite, dit M. Johanet, et Martine ajoute:

—Les yeux lui mangent la figure.

Il est vrai que ses yeux clairs s'étaient élargis. Ses cheveux fauves pesaient lourdement sur la nuque...

—Je perds mes bagues, dit-elle... Son anneau de première communion était devenu trop large...

Elle gagna sa chambre. M. Johanet s'installa avec son cousin au fumoir.

L'odeur fade y régnait d'anciennes fumeries de—cigare froid... Il y avait aux murs les photographies agrandies par Nadar des parents de M. Johanet et une carte en relief de la France par le géographe de S. M. l'empereur. Là, M. Johanet recevait ses métayers, écoutait leurs doléances et, pour leur faire plaisir, les payait avec des écus de cinq francs.

—Trouves-tu Marthe changée? demanda le professeur.

M. Johanet appuya le pouce sur la cendre de sa pipe et murmura d'un air gêné.

—Tu sais ce que dit Martine? Il lui faudrait un mari à cette petite...

M. Balzon rougit.

—Je ne demanderais pas mieux, Bertrand...

Les deux cousins se regardèrent en souriant.

—Nous avons la même idée, Jules...

—Ce serait un joli couple, dit M. Balzon... Ils auraient leur million pour entrer en ménage.

M. Johanet parut soucieux.

—J'ignore les projets de Jean-Paul... Ah! c'est un enfant très aimable, très poli. Mais il a lu des livres. C'est un savant, un poète... Mon fils m'intimide comme un étranger.

—C'est triste! murmura le professeur.

Le père de Jean-Paul eut le geste résigné des paysans pour dire: Que veux-tu? C'est comme ça... Les jeunes et les vieux ne se comprennent jamais...

Il se leva pesamment, et, le dos arrondi, se dirigea vers le bureau et prit une photographie qu'il contempla silencieusement.

—Vois-tu, Jean-Paul est tout le portrait de sa mère. Je n'ai pas su le comprendre, lui non plus...

La photographie tremblait dans ses grosses mains velues...

Il ajouta d'une voix assourdie:

—Ça n'empêche pas d'aimer...

M. Balzon, les coudes appuyés sur ses cuisses maigres, tisonnait.—Il revoyait les deux jeunes femmes dans le parc, lisant à haute voix les comédies de Musset et les romans de George Sand. Quand le professeur rentrait à Paris, elles s'écrivaient chaque jour... M. Balzon se rappela un soir où sa femme l'avait surpris lisant une lettre de l'amie... Elle s'était indignée avec des phrases de théâtre...

—Tâche de connaître les projets de Jean-Paul, dit-il... De mon côté, je parlerai à Marthe.

—Nous aurons des petits-enfants, Jules. Je leur donnerai leur premier fusil.


XXVII

Marthe rêve dans la grande chambre où Martine l'a laissée. Il y a sur la table un verre d'eau, d'une étonnante couleur rose. «Il est en sucre d'œuf de Pâques», affirmait Jean-Paul autrefois. La tapisserie a de petits bouquets. Le camaïeu du grand lit «à Lange» fait flotter dans la pièce l'odeur qu'ont certaines chambres de paysans. Le trumeau de la glace représente un moulin avec des canards, une femme qui fait la lessive. Un paysan conduit deux grands bœufs roux... Pour Marthe et Jean-Paul, ces personnages vivaient autrefois d'une vie mystérieuse. Les deux enfants avaient donné un nom à chacun d'eux. Marthe se souvient qu'ils appelaient le paysan et sa femme «M. et Mme Colorado». Dieu sait pourquoi?

Dans la lumière terne de cette chambre demeurée la même, la jeune fille, malgré ses vingt ans, a le sentiment terrible des années révolues, de la course à l'abîme—de ce que chaque minute tue en nous...

Son père lui a parlé de Jean-Paul. Elle ne s'est pas trahie. Elle a même supplié qu'on ne lui écrivît pas... L'incertitude lui paraît plus douce qui laisse un peu de place à l'espoir. Mais si Jean-Paul répond «non», où trouvera-t-elle la force de vivre?

Et voici qu'une grande lâcheté l'envahit. Elle voudrait mourir avant de connaître son sort... Elle ouvre la fenêtre. Comme la nuit sur ses épaules est glacée! Le silence est tel que la jeune fille entend l'eau qui court invisible sur le sable et sur les longues mousses. L'air froid fait comme une brûlure dans sa poitrine.

Les jours passent. Il faut vivre. Il faudra rentrer à Paris. Marthe comprend qu'on ne sort pas de la vie comme d'une chambre où l'on s'ennuie. L'image de Jean-Paul demeure en elle cependant. Mais les traits s'effacent, les yeux s'éteignent, elle ne le voit plus ... même en baissant les paupières, en abandonnant son ouvrage sur les genoux... La douleur ne se réveille et ne la mord que lorsque M. Balzon lui parle d'un jeune homme sérieux, de famille honorable et riche, qui sollicite l'honneur de l'épouser ... alors elle se réfugie dans sa chambre, elle tourne la clef, se jette sur le lit, s'abandonne à sa douleur comme à une volupté.

M. Balzon se résigne à ne pas voir sa fille le quitter. De nouveau une paix triste habite la chambre de Marthe... Il y a des coussins à broder pour une vente, le catéchisme qu'il faut apprendre à deux petits garçons, il y a la musique: la Sonate au clair de lune, la pathétique, l'appassionnata et cette Chanson triste et cette Invitation au voyage, de Duparc, que Jean-Paul ne se lassait jamais d'entendre, il y a des petites amies qu'elle aime comme la seule chose au monde quelle puisse aimer—et surtout la chapelle de la vierge, le soir, le tabernacle, où tout l'amour de ce pauvre cœur déferle... Marthe n'attend plus rien. Elle vit.


XXVIII

Jean-Paul, qui autrefois s'émouvait si fort lorsqu'on sonnait à sa porte, Jean-Paul, qui vivait toujours dans l'attente d'un ami, aujourd'hui s'enivre de solitude.

Il fuit avec terreur les lieux et les visages qui lui rappellent sa vie passée. Il fait de grands détours pour éviter certaines rues. On le voit brusquement revenir sur ses pas lorsque de loin lui sourit une face connue—ou qu'un chapeau cloche entrevu ressemble à celui qui ombrageait les yeux troubles de Liette.

Seul, Vincent Hiéron est reçu avec joie dans le petit cinquième. Comme tous ceux qui traversèrent l'Union Amour et foi, ce jeune homme a des besoins d'apostolat. Pour les satisfaire, le jour de sa majorité, il a quitté une mère trop frivole, en se basant sur un texte d'Évangile: Celui qui aimera son père ou sa mère plus que moi... Il est ainsi délivré de la vaine existence de salon à quoi on le condamnait sottement.

Vincent Hiéron vit de journalisme et d'un héritage. Sa chambre—vaste cellule froide et carrelée—se trouve rue des Réservoirs, à Versailles, dans le vieil hôtel qu'habita La Bruyère. Il s'est lié avec le troisième vicaire et s'occupe obscurément du patronage: les vastes espoirs de l'Union Amour et foi ne le soutiennent plus. Atteindre les âmes une à une, tel est le but qu'il se propose. Pour l'instant, celle de Jean-Paul l'inquiète. Le jeune homme continue d'«incliner l'automate», selon ses avis. Mais aucune ferveur, aucune joie ne le soulèvent.

Les deux amis eurent l'inspiration de faire une retraite aux environs de Paris chez les Jésuites, avec d'anciens élèves de Vaugirard: un aigre printemps teintait de violet le jardin trop soigné où d'affreuses statues du Sacré-Cœur, de la Vierge et des innombrables saints jésuites se craquelaient à chaque tournant.

Mais comme Jean-Paul aimait la bénédiction de chaque soir!... De toute cette jeunesse prosternée, montent l'O Salutaris, le Tantum ergo, qu'il n'entend jamais sans se rappeler le collège clair et la chapelle odorante. Un jeune homme balance l'encensoir dont la fumée noie l'autel où des flammes de bougie sont immobiles...

Puis devant cette Présence infinie on récite simplement la prière du soir. Jean-Paul écoute chacune de ces formules qui viennent du lointain de son enfance: Dans l'incertitude où je suis si la mort ne me surprendra pas cette nuit, je vous recommande mon âme, ô mon Dieu... Comme son cœur d'enfant se serrait jadis devant le mystère de la mort, ainsi évoquée!

Maison d'Or, Arche d'alliance, Porte du ciel, Étoile du matin, pures invocations d'une âme en état de grâce, qui montaient vers les pieds fleuris de roses et le sourire de la Vierge, une voix d'adolescent les redit aujourd'hui. Jean-Paul se rappelle ses somnolences au long des premières oraisons, sa joie quand il se réveillait après les litanies—les quelques secondes silencieuses pendant lesquelles on faisait semblant d'examiner sa conscience...

Comme Jean-Paul disait à Vincent ses impressions, celui-ci s'indigna avec une éloquence de prédicant.

—Des émotions les plus pures, Jean-Paul, tu fais de la volupté. Ah! dilettante qui ne veux pas choisir! Tu as voulu vivre mille vies, ne négliger aucune source d'enthousiasme et d'exaltation. Catholique, tu es arrivé au milieu d'une société paienne et, t'asseyant au banquet où l'on goûte les voluptés du monde, tu as prétendu garder, cependant, l'héritage sacré de ton enfance chrétienne... Mais on ne peut servir deux maîtres, n'est-ce pas cette vérité qui te meurtrit aujourd'hui? Tu ne peux lui échapper, elle te tient prisonnier...

Le premier soir, dans sa cellule, Jean-Paul se disait:

«Résigne-toi à n'être pas du monde, à ce que le monde ne te connaisse pas ... tu as choisi.»

Alors il ouvrit la fenêtre. Paris dormait au loin dans ses fumées. De la maison voisine s'élevait une voix de contralto. Jean-Paul reconnut les Plaintes de la jeune fille, de Schubert. Et il songea à Marthe et que le devoir est sans doute la chose du monde la plus ordinaire, la plus simple—la plus banale.

Pendant trois jours, le prédicateur empêcha Jean-Paul de se recueillir. Du moins, dans ce printemps lumineux et dépouillé, goûta-t-il la douceur de penser à Marthe, à cet amour lointain dont il sentait son cœur enveloppé. Il écrivit chaque jour une lettre que la jeune fille recevait avec un tremblement de joie. Jean-Paul n'était pas insensible à cette joie qu'il donnait. Il se plaisait à évoquer Marthe, vers midi, quêtant au portail l'arrivée du facteur: «Elle reconnaît mon écriture ... elle met la lettre dans son corsage, et pendant le déjeuner, ses doigts à travers la mousseline appuient sur l'enveloppe qu'elle n'a pas encore ouverte...»

Jean-Paul s'applique d'abord à ne lui pas parler d'amour et raconte simplement sa vie: «Le prédicateur a des accents si ridiculement ampoulés qu'il ne saurait émouvoir. De plus, il retape un vieux panégyrique de Jeanne d'Arc qui a déjà servi—et nous le débite en tranches. Le site est fait à souhait pour qu'on y prenne son mal en patience: un très petit jardin mais dont les allées s'enchevêtrent et, à l'horizon, Paris couché dans ses fumées. La forêt est toute proche, chantante et fleurissante, et les visages graves de ces jeunes gens sont plaisants à considérer. D'ailleurs, si le prédicateur est médiocre, il y a beaucoup de silence et de vraie solitude... Les repas sont une distraction, la seule de la journée. Ces Jésuites cuisinent proprement. Mais ils nous fortifient d'indigestes viandes, nous échauffent de sauces, et méprisent leurs frères les légumes...»

Le troisième jour, la Providence voulut que l'incommodité d'un rhume de cerveau empêchât le prédicateur de continuer ses instructions. Il fut remplacé par un Père dont l'éloquence dépouillée et simple toucha profondément ces jeunes âmes attentives. Les lettres de Jean-Paul devinrent graves:

«Ma chère petite amie, l'étonnante expérience que ces journées vécues dans le silence d'une maison étrangère avec seulement, par intervalles, une voix de prêtre qui brutalement me jette en face de ma destinée!—Tout bruit cessant, comme une vallée où le brouillard se déchire, l'âme se dégage peu à peu et les actes accomplis émergent des profondeurs. Toute la misère se découvre, que je portais en moi partout, sans inquiétude. Ah! ce n'est pas trop d'un Dieu pour nous racheter, car, malgré nos larmes, les actes commis ne peuvent pas ne pas l'avoir été, et leurs conséquences néfastes s'enchaînent logiquement ... contre elles, que ferons-nous? Seul, Dieu peut intervenir. A cause de cela, prions plus longtemps.»

Chaque jour, Jean-Paul apprit à se connaître mieux et il eut peur de lui-même. Il écrivait:

«Marthe, j'ai eu cette fausse justice de Pilate, dont il est parlé dans Pascal. Je ne me suis pas déclaré contre Dieu, mais les incrédules, voyant des chrétiens tels que moi, ont pu avoir une médiocre idée de cette religion qui produit de si misérables disciples! Je n'ai jamais pratiqué d'autre doctrine que celle du paganisme. Riche, je fus le mauvais riche, vivant loin de ses frères, au milieu d'un luxe abondant et facile. Intelligent, je me suis appliqué aux seuls travaux me plaisant, avec nul autre souci que de m'y plaire. Ami, je n'ai considéré mes amis que pour ma joie: ce furent des objets à mon usage—ces âmes immortelles que j'aurais pu sauver! Ainsi ma vie n'est qu'une hypocrisie soutenue. Car j'ai même évité la punition qui s'attache au péché: le mépris. Je suis estimé, peut-être imité, admiré, aimé! Je poursuis une œuvre de mort en moi, autour de moi. Et seule, telle petite âme me juge, dans le désarroi de sa conscience, d'après le mal que mon passage a laissé en elle...»

Puis cette terreur s'apaisa: Jean-Paul, au milieu des parterres éclatants de jacinthes, connut cette paix que le Maître promet à ceux qui l'aiment: «Marthe, cela devient une douceur, ce règlement qui, heure par heure, m'assujettit à quelque méditation, ce mécanisme qui fatalement me mène de bonnes œuvres en œuvres pies...»

Jean-Paul s'étonnait du plaisir qu'il trouvait dans cette correspondance. Il se surprit, un soir, embrassant la photographie de Marthe. A genoux devant la fenêtre ouverte qui découpait un pan du ciel où le clair de lune ruisselait, il se sentit, en dépit de sa misère, un enfant privilégié et connut que pour lui, la grâce divine prenait la forme d'un amour humain.


XXIX

Dans le merveilleux printemps, il alla vivre à Versailles, chez Vincent Hiéron.

Dès le matin, il gagnait seul le grand Trianon. Débarrassé enfin de ses portes-fenêtres et de ses volets, le péristyle attendait, semblait-il, les apprêts de quelque noble fête. Jean-Paul évoquait dans ce cadre et cette lumière les brocarts somptueux des maîtres vénitiens; sur les marches, les joueurs d'instruments, les grands lévriers, des pages accroupis jetant les dés.

Il imagine l'un d'eux appuyé contre une colonne, le regard tourné vers le jardin. C'est en vain que, dans leurs voiles mystérieux, des femmes dansent, et que son ami le plus aimé lui tend sa coupe, et lui montre, à ses côtés, une place vide. L'enfant juge médiocres ces magnifiques plaisirs; las des sentiments les plus tendres, il rêve d'autres joies, d'un autre amour...

Ainsi Jean-Paul se plaît à s'évoquer lui-même. Il erre dans les allées symétriques. De vieux lilas de Virginie, aux troncs noueux, sont aux coins des pelouses, comme des encensoirs immobiles. Jean-Paul écrase sur son visage leurs lourdes grappes violettes. Il s'accoude, le soir, à la terrasse qui domine le grand canal. Nul promeneur à ces heures-là qu'un jardinier silencieux. La vie gronde au loin pour qu'on ait la joie d'en être délivré. Des parfums mêlés saturent l'air. Un invisible ramier roucoule doucement au fond de l'obscur feuillage. Un peu de lune pâle est dans l'azur. Voici, entre les arbustes taillés, le précieux salon à musique. Jean-Paul s'avance parmi les buis odorants et les rosiers. Il craint de penser à Marie-Antoinette, aux vers douceâtres d'Albert Samain. Il veut oublier que Bonaparte traîna là ses bottes.

Marthe le pressa de venir à Castelnau. «Je ne sais, lui écrivait-elle, à qui confier ma joie. Père vit avec Lucile de Chateaubriand et, s'il me voit fiévreuse, m'incite à chercher la sérénité dans la compagnie des héros. Il a placé sur ma table la vie de Beethoven, celle de Michel-Ange par Romain Rolland, un Lord Byron. Mais je m'intéresse trop moi-même pour m'exalter avec des passions éteintes. Les miennes me suffisent et, couchée dans l'herbe déjà épaisse, je songe indéfiniment à nous...»

Jean-Paul se félicita de ce qu'il éprouvait un très vif désir de retrouver Marthe.

Ils connurent de nouveau les grandes vacances solitaires et brûlantes, les siestes côte à côte dans les lourdes chaleurs, la monotonie des journées, rompue quelquefois par les tocsins haletants qui se répandaient de village en village. Ils aimaient l'âcre odeur de résine brûlée; à travers les pins, le ciel apparaissait fumeux et rouge.

Au crépuscule, les deux jeunes gens s'étonnaient de retrouver en eux toutes les émotions de l'enfance. La veille du quinze août, leurs voix s'unirent pour le même cantique passionné et vieillot qui déjà les avait émus, à l'époque de leur première communion; ils cherchaient et découvraient la même étoile dans les mêmes cimes onduleuse des pins.

Un soir, Jean-Paul, feuilletant la Vie de Lord Byron, répétait à Marthe ce cri de l'Anglais: «Une des sensations les plus douloureuses et les plus pénibles de ma vie, fut de sentir que je n'étais plus un enfant...»

—Ah! Marthe, je me retrouve là tout entier...

Ils ne s'abandonnaient plus au trouble voluptueux des dernières vacances. S'ils trouvaient encore leur joie aux longues paresses sur le sable brûlant des talus, une lecture à haute voix les détournait de s'approcher trop l'un de l'autre et de se complaire à de dangereux vertiges. Jean-Paul d'ailleurs se maintenait dans une grande ferveur religieuse. Il fit pleurer la jeunes fille sur des pages brûlantes et douces de Lacordaire et d'Henri Perreyve. Marthe avait l'allure plus vive qu'autrefois. Elle changea sa coiffure et ses yeux ombragés souriaient à Jean-Paul; elle eut des gestes, une façon de gaminerie qu'il se rappelait lui avoir connus quand elle était petite fille...

Un soir, Marthe au piano chantait l'Invitation au voyage, de Duparc. Jean-Paul dans un fauteuil fermait les yeux. Après le dernier accord, la jeune fille demeura immobile en face du clavier, les mains pendantes. Ils entendirent au loin le cri guttural d'un berger et le piétinement plus pressé des brebis. L'herbe vibrait encore, mais un vent plus doux gonflait les tentures de la fenêtre. Le jardinier ratissait l'allée. Il s'interrompit pour dire à M. Balzon qui passait: «Il a dû pleuvoir quelque part et le vent ne vient plus d'Espagne... On entend les cloches de Saint-Léger: nous sommes au beau.» Jean-Paul regardait cette ombre assise, cette nuque penchée, ces deux mains grises dans le crépuscule qui déjà noyait le salon. Il sentit son cœur lourd d'une tendresse calme. Il se leva, cherchant quelle joie il pourrait donner à cette enfant bien-aimée. Alors il s'approcha d'elle, se mit à genoux, saisit une main qui s'abandonna, l'appuya contre ses lèvres. Marthe ne bougeait pas. Elle rejeta seulement la tête en arrière, peut-être afin d'empêcher les larmes de couler. Jean-Paul se pencha encore jusqu'à poser son front sur la sombre robe de la jeune fille.

Puis il entendit M. Balzon qui demandait la lampe. Alors il sortit. La nuit venait. Le jardinier arrosait les massifs de géraniums et les œillets de Chine. Une odeur poivrée emplissait l'air, mêlée au parfum de la terre chaude et mouillée.

Jean-Paul gagna la route de Johanet. Des hommes passèrent, la veste sur l'épaule, et lui souhaitèrent gravement bonsoir, une charrette s'éloignait, avec des cahottements espacés et sourds.

Octobre vint. M. Johanet prépara sa chasse à la palombe. Chaque matin, Jean-Paul l'entendait, interrogeant, de sa fenêtre, le jardinier:

—Passat paloumbes?

Le jeune homme songeait à l'avenir. Avant d'épouser Marthe, ne devait-il pas essayer de faire un peu de bien à ceux qu'il avait scandalisés? Une lettre de Vincent Hiéron lui avait appris que Georges Élie était malade, qu'il souffrait seul, dans une pauvre chambre au fond du quartier de Plaisance.

—J'irai le voir, se dit Jean-Paul, je le soignerai, je le sauverai.

La veille du départ, il fit une dernière fois avec Marthe la promenade du soleil couchant ... aucun mot ne fut prononcé. Mais, avec une certitude ineffable, ils se sentaient unis pour la vie et au delà... Le soir était tout vibrant d'appels de bergers, d'abois de chiens, de rires. Dans les champs dénudés les bœufs étaient immobiles, et sur les charrettes, des garçons et des filles, hâtivement déchargeaient le fumier... Le vent sentait l'étable, l'herbe brûlée—mais l'odeur s'y mêlait déjà de bois humide et de marais, qu'on respire l'hiver dans les landes inondées où l'on chasse les bécasses. Des voix lointaines s'élevèrent qui criaient: «Seméro! Seméro!...» Dans la campagne, d'autres voix leur répondirent et de tous les champs où les paysans travaillaient encore, de tous les seuils où ceux qui étaient rentrés attendaient, sous la treille, l'heure de la soupe, le même cri jaillit, ce cri qui annonce aux chasseurs le passage d'un vol: «Seméro! Seméro!»

Jean-Paul et Marthe levèrent les yeux au ciel, où le croissant de la lune était encore pâle.

—Les premières palombes... dit Marthe.


XXX

Jean-Paul s'enfonça dans les brumes du quartier de Plaisance. De vieilles femmes, chassées par les sergents de ville, tiraient des charrettes sans pouvoir s'arrêter. Un homme offrait des cartes postales dans un parapluie ouvert. Une odeur de graisse, de crêpes et de beignets emplissait la rue—et Jean-Paul reconnut cette senteur de foire: il évoqua les dimanches d'émerveillements et de migraine autour des baraques, sur la place des Quinconces, à Bordeaux...

Rue Perceval, il entra dans une maison de pauvres. Le concierge lui cria: «Georges Élie? Au cinquième, porte à gauche.» L'escalier n'était pas éclairé. Jean-Paul dut tenir une rampe gluante. Il se trompa de palier. Une mince petite fille aux cheveux jaunes parut sur le seuil et lui demanda:

—Êtes-vous le monsieur de Saint-Vincent de Paul? Vous voulez voir Georges Élie?... Connais pas... C'est peut-être le jeune homme d'en haut...

Jean-Paul monta un étage encore et tira un cordon. Il entendit tousser, puis un bruit de chaise remuée, un pas traînant ... il vit enfin Georges Élie, une lampe à la main, essayant de reconnaître le visiteur. L'ouvrier était en chemise, les pieds nus dans des savates. Des cheveux en désordre couvraient à demi son front jaune et ridé.

—C'est toi? C'est toi? murmura-t-il, stupéfait—que me veux-tu?

—J'ai besoin de te parler, Georges. Mais recouche-toi d'abord; je sais que tu es malade...

Georges Élie ferma la porte et se glissa frileusement sous des draps gris.—Un feu de charbon brûlait dans la grille. A travers la vitre de l'unique fenêtre s'étendait le brouillard infini des grandes ville, que déchirait au loin l'éclairage violent d'une fabrique. Il y avait sur la table le portrait d'une paysanne au foulard gascon, qui devait être la mère de Georges et un portrait de Jérôme Servet. La tapisserie tachée était, par endroits, recouverte avec des affiches et des proclamations d'Amour et foi. Près du lit, sous le crucifix, Jean-Paul remarqua une vue du port de Bordeaux.

—Que me veux-tu? demanda encore l'ouvrier, rudement...

—Mais, Georges, il est naturel que je vienne voir un ami malade...

—Oui, je suis malade... Alors, avec une délicatesse de bourgeois, tu veux me donner la joie d'une visite?...

Dérouté par cette ironie, Jean-Paul gardait le silence.

—Hé bien, je me serais passé de visite! Je n'ai pas besoin de pitié!... Ta présence me rappelle des heures trop dures!...

Et d'une voix plus sourde l'ouvrier ajouta:

—Ah! que je t'ai haï!

—Je l'ai mérité, Georges. Oui, je je ne suis qu'un enfant égoïste et cruel. Mais tu vois, dès que je t'ai su malade, je suis venu ... parce que tu es toujours mon ami...

Jean-Paul parlait avec cette tendresse un peu timide, ce savant abandon où il excellait. Son attitude penchée était celle qu'il utilisait autrefois dans ses essais de conquête

—Non, tu n'es plus mon ami...

Jean-Paul crut sentir moins de colère dans la voix de l'apprenti; mais il eut la maladresse d'ajouter:

—Je ne me pardonne pas de t'avoir fait souffrir.

Georges se redressa brusquement:

—Crois-tu donc que je tienne à toi? Je ne demandais pas mieux que de ne plus te voir! Monsieur s'imagine qu'on ne peut se passer de lui...»

Il se tourna du côté du mur et ne parla plus. Jean-Paul voulut prendre sa main brûlante. Brusquement le malade la retira.

La lampe filait et dessinait au plafond de la mansarde un cercle noirâtre. Jean-Paul baissa la mèche. Une averse ruisselait contre les vitres, et le vent d'équinoxe refoulait la fumée. Le jeune homme s'accroupit devant la grille, arrangea le feu. Puis d'une voix timide il demanda: «Tu n'as besoin de rien?»

Et, comme le malade ne répondait pas, il lui dit: «Adieu, Georges!» et sortit.

Dans l'escalier noir, où régnait une odeur mêlée et fade, il essaya de ne pas respirer et, le cœur plein de nuit, il songeait: «On ne peut anéantir le passé. Je n'ai pu guérir cette âme du mal que je lui ai fait...»

Il se retrouva dans la petite rue misérable dont les maisons disaient de pauvres existences, des luttes sans merci contre la faim, la maladie... «Je devrais tout donner, se dit Jean-Paul. Je n'ai plus le droit d'être heureux, selon le monde...» Il pensait à saint François, à l'attrait du petit frère d'Assise pour la dame Pauvreté...

—Serai-je capable de distribuer mes biens aux pauvres?

Jean-Paul s'interrogea, et connut qu'il aimait passionnément la vie luxueuse et ornée...

La cohue de la rue de la Gaîté l'entraîna. Les lumières violentes des théâtres du quartier, des établissements de cinématographes, éclairaient les faces pâles des voyous, de minces figures d'enfants maladifs...

Alors Jean-Paul sentit le désir de fuir ce quartier infâme où le crépuscule même était sans beauté, de revêtir son smoking et d'aller dîner avec un ami de mise soignée, dans un restaurant coûteux où les musiques tziganes sont frénétiques et tristes; et, comme toute émotion chez lui suscitait un souvenir littéraire, il renia momentanément ses dieux; Charles Louis Philippe, Francis Jammes...

Puis, il ralentit le pas; découragé, triste, il pensa que Saint-Sulpice était encore ouvert, qu'il y avait une place pour sa misère parmi toutes les misères agenouillées dans la chapelle de la Vierge.

A genoux sur le prie-Dieu, la tête dans les mains, il murmurait: «Seigneur, après tant d'efforts et de larmes, pourquoi suis-je resté l'enfant chargé de chaînes? Ce soir, j'ai vu se lever vers moi les yeux à jamais troublés d'une âme, qui sera moins bonne de m'avoir connu...

«O terreur, terreur que l'acte accompli soit irréparable! La haine de ce visage d'apprenti me l'a révélé: mes plus honteuses actions demeurent autour de moi. Elles me pressent comme une escorte. Je suis leur prisonnier.

«Ne souhaité-je pas à l'instant de vous fuir, ô mon Dieu? Je prévois en tremblant la succession de mes jours, tant d'après-midi pesants, tant de soirs complices, où l'assaut sera renouvelé, inlassablement, contre mon rêve d'une vie priante et agenouillée.»

Mais lorsqu'un peu plus tard Jean-Paul eut allumé la lampe, il appuya son front contre la vitre où un peu de jour se mourait. Il songea à Marthe et se dit: «J'ai la grande force de son amour...» Alors il chercha sa photographie et les dernières lettres qu'elle avait écrites. Il contempla ces quelques feuilles couvertes d'une grande écriture pointue et le portrait où la jeune fille obligeait à sourire son étroit visage.

Alors Jean-Paul se dit: «Le jour où ma pensée s'attacha à Marthe avec un tendre et obstiné souci, ce jour-là j'ai commencé à me délivrer de moi-même.»—Et dans le petit bureau glacé, où la servante n'avait pas encore allumé le premier feu de la saison, Jean-Paul ne voulut plus songer qu'au sourire de Marthe flottant autour de lui, aux fleurs renouvelées dans les vases—aux rires et aux larmes sous le tulle d'un berceau...


XXXI

A cette même heure, Marthe, vous étiez assise sur votre lit, dans une grande chambre de campagne. La lampe à huile, dont vous ne songiez pas à remonter la mèche, faisait luire l'acajou des meubles. Une pluie d'automne ruisselait doucement contre les vitres. Vous entendiez dans le grand silence des landes, les cahots d'une charrette, l'aboiement d'un chien de garde et, plus rapprochés, les pas traînants de votre père, qui lisait en se promenant dans la salle de billard où restaient accrochés les chapeaux de soleil des grandes vacances.

Sur la cheminée, dans la lumière de la lampe, vous aviez laissé aussi les dernières lettres de Jean-Paul. Leurs mots tendres et passionnés avaient réveillé en vous la joie que vous n'attendiez plus—une joie qui se renouvelait à toutes les minutes de votre vie—qui vous obligeait à demeurer tard sans dormir afin de vivre plus longtemps avec elle—une joie qui, la nuit, vous réveillait, et qu'au matin, vous retrouviez encore si aiguë que vous vous demandiez un instant si ce n'était pas votre ancienne peine...

Non, la vieille peine s'est éloignée Mais vous savez qu'autour de votre cœur elle rôde et qu'elle y veut rentrer. Vous savez que le bien-aimé demeure malgré tout un enfant chargé de chaînes et qu'il n'est pas encore délivré...

Marthe, vous souriez bravement à toutes les trahisons possibles; d'avance, vous les absolvez; votre minutieux amour prévoit, comme sa future vengeance, des redoublements de tendresse—et la sérénité des pardons silencieux.

1909–1912