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L'enfant qui prit peur cover

L'enfant qui prit peur

Chapter 40: XXXVIII
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About This Book

A narrator reconstructs the life of a sensitive child whose minor illness confines him and whose private anguish goes unnoticed, prompting the narrator’s lasting remorse. The account follows the child’s small daily pleasures, vivid imaginings of the garden and playmates, and the comforting details he latches onto while bedridden. Gradually a mounting anxiety, stirred by distant voices and sensations, overtakes him; the story traces how that rising fear, misunderstood by those around him, drives the child toward a tragic outcome and reflects on childhood vulnerability and unnoticed suffering.

XXXVIII

Jacquot se sentait heureux, de ce bonheur tranquille dont M. Salvert lui avait parlé un jour au sujet d’un général romain, et que procure le devoir accompli.

D’ailleurs, on ne pouvait être triste, ce jour-là ! L’air chantait parmi les pins et, de la montagne, venaient de longs souffles tièdes, chargés d’un souvenir de résine et de romarin. Alice et Paul étant allés à Marseille avec leurs parents, on jouerait tous les deux seuls. Cet après-midi de dimanche serait agréable. Parfois, les jours où l’on se sent heureux, on se passe volontiers de camarades. Lucienne et Jacquot savent cela. Les jeux semblent bien moins définis, on délaisse le croquet, on ne s’agite, on ne crie pas autant, mais il y a d’autres plaisirs de qualité charmante et qui ne sont possibles que seul à seul, dans le jardin de la villa, par un beau jour. Lucienne peut alors s’asseoir sur le banc rustique à la lisière du bois, prendre une main de Jacquot dans les siennes et le contempler tout à son aise en ne pensant plus à rien, et se dire que jamais cela ne finira, et Jacquot peut rêver sans nul souci à des voyages lointains sur d’inappréciables voiliers (car il n’aime pas les bateaux à vapeur) et visiter en peu de temps les deux Amériques, les deux pôles et cette admirable Polynésie, fourmilière de points noirs où, dans le vent du large, les cocotiers doivent hocher leurs têtes à panache. Ensuite, on se promène, on grimpe sur un arbre, on va causer dans la fourche supérieure d’un chêne vert ou du grand magnolier, et, de ce haut belvédère, on regarde autour de soi les collines, les jardins, la ville, la falaise qui monte, s’abaisse, devient abrupte, décline, la mer enfin, tout ensoleillée ; on respire le vent chanteur, puis, tout à coup, sans savoir pourquoi, on a envie de chanter aussi.

« Lucienne, à quoi jouons-nous ?

— A ce que tu veux.

— Choisis.

— Oh ! tu es gentil !

— A quoi ? Nous sommes seuls, tu sais.

— Oui. Alors…

— Eh bien ?

— Jouons comme dans le temps, au mariage. Allons dans la petite maison et nous ferons semblant d’être mariés, et d’avoir des enfants, et nous les gronderons, et puis nous nous embrasserons quand ils seront endormis. Tu veux ? dis ?

— Voyons ! tu n’y penses pas ! C’était bon il y a deux ans, mais maintenant tu es une grande fille et je suis un grand garçon. Lucienne ! tu choisis des jeux de petits gosses ! c’est pas bien ! Jouer au mariage ! jouer au mariage ! Dis-moi, Lucienne, un de ces jours, je te donnerai un biberon !

— Jacquot !

— Est-ce que tu sais lire, Lucienne ? Est-ce que tu sais écrire, Lucienne ? Lucienne, est-ce que tu sais compter ?

— Jacquot !

— Je pourrai t’apprendre.

— Jacquot !

— Est-ce que tu sais te tenir à table ? Lucienne ! les œufs brouillés, ça ne se mange pas avec les doigts ! Lucienne ! voyons ! voyons ! tu ne vas pas pleurer ! non ! Tiens, je te demande pardon. Oui, je t’ai trop taquinée, c’était pas gentil. Embrasse-moi, Lucienne ! Embrasse-moi, ou je vais pleurer aussi ! C’est ça ! mets ta tête là ! Lucienne, Jacquot t’aime bien ! et si tu veux jouer au mariage, on va jouer au mariage, tout de suite.

— Oh ! non, Jacquot ; je suis tout à fait contente comme ça. »

Il lui caressait les cheveux ; il l’embrassait de temps en temps ; lui aussi était content. Ils ne bougeaient presque pas. Les roses embaumaient l’air, et des oiseaux proches se disaient les tendres choses qu’inspire la saison.