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L'enfant

Chapter 19: DANS LA CHAMBRE
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About This Book

A candid first-person account of a harsh childhood lived under strict domestic discipline and material scarcity, where routine punishments and small domestic pleasures coexist. Episodic memories move between home, school, and the small-town streets, encountering neighbors, institutions, and moments of kindness that contrast with humiliation and isolation. Recollections of curiosity, mischief, and thwarted desires give rise to plans for escape and a growing sense of defiance. The narrative traces emotional development from fearful dependence toward a questioning, rebellious outlook through vivid, concrete scenes.

«Faut-il reporter le pliant et le matelas au grenier, dis, papa?»

J'ai regret de ce que j'ai dit, je les vois embarrassés.

«Jacques, répond mon père, tu peux aller jouer avec le petit du premier.»

19 Louisette

M. Bergougnard a été le camarade de classe de mon père.

C'est un homme osseux, blême, toujours vêtu sévèrement.

Il était le premier en dissertation, mon père n'était que le second, mais mon père redevenait le preu en vers latins. Ils ont gardé l'un pour l'autre une admiration profonde, comme deux hommes d'État, qui se sont combattus, mais ont pu s'apprécier.

Ils ont tous les deux la conviction qu'ils sont nés pour les grandes choses, mais que les nécessités de la vie les ont tenus éloignés du champ de bataille.

Ils se sont partagé le domaine.

«Toi, tu es l'Imagination, dit Bergougnard, une imagination brûlante…»

Mon père se rengorge et se donne un mal du diable pour se mettre un éclair dans les yeux; il jette un regard un peu trouble dans l'espace—et se dépeigne en cachette.

«Tu es l'Imagination folle…»

Mon père joue l'égarement et fait des grimaces terribles.

«Moi, reprend Bergougnard, je suis la Raison froide, glacée, implacable.» Et il met sa canne toute droite entre ses jambes.

Il ajuste en même temps, sur un nez jaunâtre, piqué de noir comme un dé, il ajuste une paire de lunettes blanches qui ressemblent à des lentilles solaires, et m'effraient pour mon habit un peu sec.

On croit qu'elles vont faire des trous. Je me demande même quelquefois si elles ne lui ont pas cuit les yeux, qui ont l'air d'une grosse tache noire, là-dessous.

«Je suis la Raison froide, glacée, implacable…»

Il y tient. Il dit cela presque en grinçant des dents, comme s'il écrasait un dilemme et en mâchait les cornes.

Il a été dans l'Université aussi, ça se voit bien; mais il en est sorti pour épouser une veuve,—qui crut se marier à un grand homme et lui apporta des petites rentes, avec lesquelles il put travailler à son grand livre De la Raison chez les Grecs.

Il y travaille depuis trois ans; toujours en ayant l'air de grincer des dents; il tord les arguments comme du linge, il veut raisonner serré, lui, il ne veut pas d'une logique lâche,—ce qui le constipe, il paraît, et lui donne de grands maux de tête.

«Le cerveau, vois-tu, dit-il à mon père, en se tapant le front avec l'index…

—Pas le cerveau», dit le médecin, qui croit à une affection du gros intestin; si bien qu'il ne sait pas au juste si M. Bergougnard est philosophe parce qu'il est constipé, ou s'il est constipé parce qu'il est philosophe.

On en parle; il s'élève quelques petites discussions très aigres à ce propos dans les cafés. Le cerveau a ses partisans.

Ma mère s'était d'abord prononcée avec violence.

Mon père, un certain jour, avait eu l'idée de prendre M. Bergougnard comme orateur et de le dépêcher à elle, solennel, les dents menaçantes, venant, avec l'arme de la raison, essayer de la convaincre qu'elle s'écartait quelquefois, vis-à-vis de son mari, des lois du respect tel que les anciens et les modernes l'ont compris, en lui faisant des scènes dont on n'avait pas l'équivalent dans les grands classiques.

«Je viens vous poser un dilemme.

—Vous feriez mieux de vous mettre des sinapismes quelque part.»

Il était parti, et il ne serait jamais revenu si ma mère n'avait surmonté ses répugnances à cause de moi.

Elle mit sa réponse un peu verte sur le compte d'une gaieté de paysanne qui aime à rire un brin, et elle qui ne faisait jamais d'excuses, en avait fait pour que M. Bergougnard revînt—dans mon intérêt—par amour pour son fils.

C'est pour son Jacques qu'elle s'abaissait jusqu'à l'excuse, et faisait encore asseoir près d'elle,—autant que s'asseoir se pouvait,—cette statue vivante de la constipation.

Pour moi, oui!—parce que M. Bergougnard m'apprenait, me montrait dans les textes, me prouvait, livre en main, que les philosophes de la vieille Grèce et de Rome battaient leurs fils à tour de bras; il rossait les siens au nom de Sparte et de Rome,— Sparte les jours de gifles, et Rome les jours de fessées.

Ma mère, malgré son antipathie, par amour pour son Jacques, s'était rejetée dans les bras horriblement secs de M. Bergougnard, qui avait les entrailles embarrassées, comme homme, mais qui n'en avait pas comme philosophe, et qui mouillait des chemises à graver les principes de la philosophie sur le _chose _de ses enfants,— comme on cloue une enseigne, comme on plante un drapeau.

Ma mère avait deviné que je n'avais pas la foi cutanée.

«Demande à M. Bergougnard! vois M. Bergougnard, regarde les côtes du petit Bergougnard!»

En effet, après avoir mis quatre ou cinq fois le nez dans le ménage de M. Bergougnard, je trouvais ma situation délicieuse à côté de celles dans lesquelles les petits Bergougnard étaient placés journellement: tantôt la tête entre les jambes de leur père, qui, du même coup, les étranglait un peu et les fouettait commodément; tantôt de face, enlevés par les cheveux et époussetés à coups de canne, mais à fond,—jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de cheveux ou de poussière.

On entendait quelquefois des cris terribles sortir de là-dedans.

Des hommes du pays montraient la villa Bergougnard à des illustrations:

«C'est là que demeure le philosophe, disaient-ils en étendant les bras vers la villa,—c'est là que M. Bergougnard écrit: De la Raison chez les Grecs… C'est la maison du sage.»

Tout d'un coup ses fils apparaissaient à la fenêtre en se tordant comme des singes et en rugissant comme des chacals.

Oui, les coups qu'on me donne sont des caresses à côté de ceux que
M. Bergougnard distribue à sa famille.

M. Bergougnard ne se contente pas de battre son fils pour son bien,—le bien de Bonaventure ou de Barnabé,—et pour son plaisir à lui Bergougnard.

Il n'est pas égoïste et personnel,—il est dévoué à une cause, c'est à l'humanité qu'il s'adresse, en relevant d'une main la chemise de Bonaventure, en faisant signe de l'autre aux savants qu'il va exercer son système.

Il donne une fessée comme il tire un coup de canon, et il est content quand Bonaventure pousse des cris à faire peur à une locomotive.

Il aurait apporté aux rostres le derrière saignant de son fils; en Turquie, il l'eût planté comme une tête au bout d'une pique, et enfoncé à la grille devant le palais.

Je ne suis qu'un isolé, un déclassé, un inutile,—je ne sers à rien,—on me bat, je ne sais pas pourquoi, tandis que Bonaventure est un exemple et entre à reculons, mais profondément dans la philosophie.

Je ne plains pas Bonaventure.

Bonaventure est très laid, très bête, très méchant. Il bat les petits comme son père le bat, il les fait pleurer et il rit. Il a coupé une fois la queue d'un chat avec un rasoir et on la voyait dégoutter comme un bâton de cire à la bougie; il faisait mine de cacheter les lettres avec les gouttes de sang.

Une autre fois, il a plumé un oiseau vivant.

Son père était bien content.

«Bonaventure aime à se rendre compte, Bonaventure aime la science…»

Depuis qu'il a coupé la queue du chat, depuis qu'il a plumé l'oiseau, je le déteste. Je le laisserais écraser à coups de pierre comme un crapaud. Est-ce que je suis cruel aussi?

L'autre jour il tordait le poignet d'un mioche; je l'ai bourré de coups de pied et tapé le nez contre le mur.

Mais sa petite soeur!—ô mon Dieu!

Elle était restée chez une tante, au pays. La tante est morte, on a renvoyé l'enfant. Pauvre innocente, chère malheureuse!

Mon coeur a reçu bien des blessures, j'ai versé bien des larmes! J'ai cru que j'allais mourir de tristesse plus d'une fois, mais jamais je n'ai eu devant l'amour, la défaite, la mort, des affres de douleur, comme au temps où l'on tua Louisette devant moi.

Cette enfant, qu'avait-elle donc fait? On avait raison de me battre, moi, parce que, quand on me battait, je ne pleurais pas,— je riais quelquefois même parce que je trouvais ma mère si drôle quand elle était bien en colère,—j'avais des os durs, du _moignon, _j'étais un homme.

Je ne criais pas, pourvu qu'on ne me cassât pas les membres,— parce que j'aurais besoin de gagner ma vie.

«Papa, je suis un pauvre, ne m'estropie pas!»

Mais la mignonne qu'on battait, et qui demandait pardon, en joignant ses menottes, en tombant à genoux, se roulant de terreur devant son père qui la frappait encore… toujours!…

«Mal, mal! Papa, papa!»

Elle criait comme j'avais entendu une folle de quatre-vingts ans crier en s'arrachant les cheveux, un jour qu'elle croyait voir quelqu'un dans le ciel qui voulait la tuer!

Le cri de cette folle m'était resté dans l'oreille, la voix de
Louisette, folle de peur aussi, ressemblait à cela!

«Pardon, pardon!»

J'entendais encore un coup; à la fin je n'entendais plus rien, qu'un bruit étouffé, un râle.

Une fois je crus que sa gorge s'était cassée, que sa pauvre petite poitrine s'était crevée, et j'entrai dans la maison.

Elle était à terre, son visage tout blanc, le sanglot ne pouvant plus sortir, dans une convulsion de terreur, devant son père froid, blême, et qui ne s'était arrêté que parce qu'il avait peur, cette fois, de l'achever.

On la tua tout de même. Elle mourut de douleur à dix ans………………..

De douleur!… comme une personne que le chagrin tue.

Et aussi du mal que font les coups!

On lui faisait si mal! et elle demandait grâce en vain.

Dès que son père approchait d'elle, son brin de raison tremblait dans sa tête d'ange………………..

Et on ne l'a pas guillotiné, ce père-là! on ne lui a pas appliqué la peine du talion à cet assassin de son enfant, on n'a pas supplicié ce lâche, on ne l'a pas enterré vivant à côté de la morte!

«Veux-tu bien ne pas pleurer», lui disait-il, parce qu'il avait peur que les voisins entendissent, et il la cognait pour qu'elle se tût: ce qui doublait sa terreur et la faisait pleurer davantage.

Elle était gentille, toute gaie, toute contente, si rose, quand elle arriva.

Au bout de quelque temps, elle n'avait plus de couleurs déjà, et elle avait des frissons comme un chien qu'on bat, quand elle entendait rentrer son père.

Je l'avais embrassée en caressant ses joues rondes et tièdes! aux Messageries, où nous avions accompagné M. Bergougnard, pour la recevoir comme un bouquet.

Dans les derniers temps (ah! ce ne fut pas long, heureusement pour elle!) elle était blanche comme la cire; je vis bien qu'elle savait que toute petite encore elle allait mourir,—son sourire avait l'air d'une grimace.—Elle paraissait si vieille, Louisette, quand elle mourut à dix ans,—de douleur, vous dis-je!

Ma mère vit mon chagrin le jour de l'enterrement.

«Tu ne pleurerais pas tant, si c'était moi qui étais morte?»

Ils m'ont déjà dit ça quand le chien est crevé.

«Tu ne pleurerais pas tant.»

Je ne dis rien.

«Jacques! quand ta mère te parle, elle entend que tu lui répondes…—Veux-tu répondre?»

Je n'écoute seulement pas ce qu'ils disent, je songe à l'enfant morte, qu'ils ont vu martyriser comme moi, et qu'ils ont laissé battre, au lieu d'empêcher M. Bergougnard de lui faire mal; ils lui disaient à elle qu'elle ne devait pas être méchante, faire de la peine à son papa!

Louisette, méchante! cette miette d'enfant, avec cette voix tendre et ce regard mouillé!

Voilà que mes yeux s'emplissent d'eau, et j'embrasse je ne sais quoi, un bout de fichu, je crois, que j'ai pris au cou de la pauvre assassinée.

«Veux-tu lâcher cette saleté!»

………………………………

Ma mère se précipite sur moi. Je serre le fichu contre ma poitrine; elle se cramponne à mes poignets avec rage.

«Veux-tu le donner!

—C'était à Louisette…

—Tu ne veux pas?—Antoine, vas-tu me laisser traiter ainsi par ton fils?»

Mon père m'ordonne de lâcher le fichu.

«Non, je ne le donnerai pas!

—Jacques!» crie mon père furieux.

Je ne bouge pas.

«Jacques!»

Et il me tord les bras. Ils me volent ce bout de soie que j'avais de Louisette.

«Il y a encore une saleté dans un coin que je vais faire disparaître aussi», dit ma mère.

C'est le bouquet que me donna ma cousine.

Elle l'a trouvé au fond d'un tiroir, en fouillant un jour.

Elle va le chercher, l'arrache et le tue. Oui, il me sembla qu'on tuait quelque chose en déchirant ce bouquet fané…

J'allai m'enfermer dans un cabinet noir pour les maudire tout bas; je pensais à Bergougnard et à ma mère, à Louisette et à la cousine…

Assassins! assassins!

Cela sortait de ma poitrine comme un sanglot, et je le répétai longtemps dans un frisson nerveux…

Je me réveillai, la nuit, croyant que Louisette était là, assise avec son drap de morte, sur mon lit. Il y avait son bras grêle qui sortait, avec des marques de coups!…

20 Mes humanités

Comme mon professeur de cette année est serin!

Il sort de l'École normale, il est jeune, un peu chauve, porte des pantalons à sous-pieds et fait une traduction de Pindare. Il dit _arakné _pour araignée, et quand je me baisse pour rentrer mes lacets dans mes souliers, il me crie: «Ne portez pas vos extrémités digitales à vos cothurnes.» De beaux cothurnes, vrai, avec des caillots de crottes et des dorures de fumier.

Je vais toujours rôder dans une écurie, qui est près de chez nous, et où je connais des palefreniers, avant d'entrer en classe, et je n'ai pas seulement du crottin aux pieds, j'en dois avoir aussi dans mes livres.

Il dit cothurnes et _arakné _avec un bout de sourire, pour qu'on ne se moque pas trop de lui, mais il y croit au fond, cela se voit, il aime ces allusions antiques, je le sais (imité de Bossuet).

Il m'aime, parce que je trousse bien le vers latin.

«Quelle imagination il a, et quelle facilité! Minerve est sa marraine!

—Tante Agnès, dit ma mère.

—Tantagnès, Tantagnétos, Tantagnététon.

—Vous dites, fait Mme Vingtras, qui semble effrayée par une de ces consonances, et a rougi du génitif pluriel!

—Quelle imagination!» répète le professeur pour se sauver.

Et je laisse dire que je suis intelligent, que j'ai des moyens.

JE N'EN AI PAS!

On nous a donné l'autre jour comme sujet—«Thémistocle haranguant les Grecs». Je n'ai rien trouvé, rien, rien!

«J'espère que voilà un beau sujet, hé!» a dit le professeur en se passant la langue sur les lèvres,—une langue jaune, des lèvres crottées.

C'est un beau sujet certainement, et, bien sûr, dans les petits collèges, on n'en donne pas de comme ça; il n'y a que dans les collèges royaux, et quand on a des élèves comme moi.

Qu'est-ce que je vais donc bien dire?

«Mettez-vous à la place de Thémistocle.»

Ils me disent toujours qu'il faut se mettre à la place de celui-ci, de celui-là,—avec le nez coupé comme Zopyre? avec le poignet rôti comme Scévola?

C'est toujours des généraux, des rois, des reines!

Mais j'ai quatorze ans, je ne sais pas ce qu'il faut faire dire à
Annibal, à Caracalla, ni à Torquatus, non plus!

Non, je ne le sais pas!

Je cherche aux adverbes, et aux adjectifs du Gradus, et je ne fais que copier ce que je trouve dans l'Alexandre.

Mon père l'ignore, je n'ai pas osé l'avouer.

Mais lui, lui-même! (Oh! je vends un secret de famille!) j'ai vu que ses exercices à lui, pour l'agrégation, étaient faits aussi de pièces et de morceaux.—Sommes-nous une famille de crétins?…

Quelquefois il compose un discours où il faut faire parler une femme.—Les plaintes d'Agrippine, Aspasie à Socrate, Julie à Ovide.

Je le vois qui se gratte le front, et il touche sa barbe avec horreur;—il est Agrippinus, Aspasios, il n'est pas Aspasie, il n'est pas Agrippine,—il se tord les poils et les mord, désespéré!

Je sens toute l'infériorité de ma nature, et j'en souffre beaucoup.

Je souffre de me voir accablé d'éloges que je ne mérite pas, on me prend pour un fort, je ne suis qu'un simple filou. Je vole à droite, à gauche, je ramasse des rejets au coin des livres. Je suis même malhonnête quelquefois. J'ai besoin d'une épithète; peu m'importe de sacrifier la vérité! Je prends dans le dictionnaire le mot qui fait l'affaire, quand même il dirait le contraire de ce que je voulais dire. Je perds la notion juste! Il me faut mon spondée ou mon dactyle, tant pis!—la qualité n'est rien, c'est la quantité qui est tout.

Il faut toujours être près du Janicule avec eux.

Je ne puis cependant pas me figurer que je suis un Latin.

Je ne puis pas!

Ce n'est pas dans les latrines de Vitellius que je vais, quand je sors de la classe. Je n'ai pas été en Grèce non plus! Ce ne sont pas les lauriers de Miltiade qui me gênent, c'est l'oignon qui me fait du mal. Je me vante, dans mes narrations, de blessures que j'ai reçues par devant, _adverso pectore; _j'en ai bien reçu quelques-unes par derrière.

«Vous peindrez la vie romaine comme ci, comme ça…»

Je ne sais pas comment on vivait, moi! Je fais la vaisselle, je reçois des coups, j'ai des bretelles, je m'ennuie pas mal; mais je ne connais pas d'autre consul que mon père, qui a une grosse cravate, des bottes ressemelées, et en fait de vieille femme (anus), la mère Gratteloux qui fait le ménage des gens du second.

Et l'on continue à dire que j'ai de la facilité.

C'est trop d'hypocrisie. Oh! le remords m'étouffe!…

Il y a M. Jaluzot, le professeur d'histoire, que tout le monde aime au collège. On dit qu'il est riche de chez lui, et qu'il a son franc parler. C'est un bon garçon.

Je me jette à ses pieds et je lui dis tout.

«M'sieu Jaluzot!

—Quoi donc, mon enfant?

—M'sieu Jaluzot!»

Je baigne ses mains de mes larmes.

«J'ai, m'sieu, que je suis un filou!»

Il croit que j'ai volé une bourse et commence à rentrer sa chaîne.

Enfin, j'avoue mes vols dans Alexandre, et tout ce que j'ai réavalé de rejets, je dis où je prends le derrière de mes vers latins.

«Relevez-vous, mon enfant! Avoir ramassé ces épluchures et fait vos compositions avec? Vous n'êtes au collège que pour cela, pour mâcher et remâcher ce qui a été mâché par les autres.

—Je ne me mets jamais à la place de Thémistocle!»

C'est l'aveu qui me coûte le plus.

M. Jaluzot me répond par un éclat de rire, comme s'il se moquait de Thémistocle. On voit bien qu'il a de la fortune.

Pour la narration française, je réussis aussi par le retapage et le ressemelage, par le mensonge et le vol.

Je dis dans ces narrations qu'il n'y a rien comme la patrie et la liberté pour élever l'âme.

Je ne sais pas ce que c'est que la liberté, moi, ni ce que c'est que la patrie. J'ai été toujours fouetté, giflé,—voilà pour la liberté;—pour la patrie, je ne connais que notre appartement où je m'embête, et les champs où je me plais, mais où je ne vais pas.

Je me moque de la Grèce et de l'Italie, du Tibre et de l'Eurotas. J'aime mieux le ruisseau de Farreyrolles, la bouse des vaches, le crottin des chevaux, et ramasser des pissenlits pour faire de la salade.

RÉCITATION CLASSIQUE ET DÉBIT

«Plus fort, mon enfant!»

C'est ma mère qui parle, elle a bien de la douceur aujourd'hui! «Plus fort» est dit comme par une soeur d'hôpital à un malade dont on tient le front brûlant; «plus fort! là! du courage! c'est bien!»

Je retombe exténué sur un fauteuil, les bras pendants et mous comme un lapin mort; j'ai même, comme le lapin assassiné, une goutte de sang au bout du museau: puis, tout autour, la peau est rougeâtre et lisse comme une pelure d'oignon, lisse, lisse!… Si j'avais quelques petits poils qui faisaient les fous, ils sont partis, noyés, tant il m'a passé d'eau dans les narines depuis ce matin!

C'est qu'aujourd'hui on compose en récitation classique et débit, et ma mère veut que j'aie le prix.

Pour cela, il faut non seulement savoir, mais bien dire; et un nez vigoureusement clarifié permet d'avoir la voix claire.

On m'a clarifié le nez.

Ma mère l'a pris et mis dans l'eau; il est resté là longtemps, longtemps! oh! les minutes étaient des siècles!

Enfin elle l'a retiré bien proprement et m'a dit:

«Renifle, mon enfant! renifle!»

Je ne pouvais plus.

«Fais un effort, Jacques!»

Je l'ai fait.

Seringue molle, mon nez a tiré et craché l'eau pendant une demi-heure, peut-être plus, et il me semble qu'on m'a vidé et que ma tête tient à mon cou comme un ballon rose à un fil; le vent la balance. J'y porte la main. «Où est-elle?—Ah! la voilà!»

Il n'y a que le nez qui compte; il me cuit comme tout et il flambe comme un bouchon de carafe.

Je m'y attache, je le prends par le bout, moi-même, et je me conduis comme cela, sans me brusquer, jusqu'à mon pupitre, où je repasse ma leçon.

Quelquefois le but est manqué, mon nez dégoutte dans tous les sens, il en tombe des perles d'eau comme d'un torchon pendu, et je dis: «Baban.»

BABAN, pour appeler celle qui m'a donné le jour!

_Oh! baban, ba bère! _pour dire: «Maman, ma mère.»

En classe, quand je récite le premier chant de l'Iliade, je dis: Benin, aeïde!—atchiou! theia Beleiadeo,—atchiou!

Je traîne dans le ridicule le vieil _Hobère! _Atchoum! Atchoum!
Zim, mala ya, boum, boum!

Quelquefois le rhume ne vient pas, et je parle simplement comme un trombone qui a un trou,—où j'ai le nez. Je représente bien l'homme tel qu'un philosophe l'a dépeint, un tube percé par les deux bouts.

Rien de meilleur pour une tête d'enfant, dit le proviseur parlant de l'exercice de purification nasale dont ma mère lui a parlé. Rien de meilleur pour en faire une pâte, oui.

Je suis malgré ou balgré tout,—avec ou sans atchiou, atchoum, —d'une force énorbe en récitation. Ma mémoire prend ça comme mon nez prend l'eau, et je renifle des chants entiers de l'_Iliade _et des choeurs d'Eschyle, du Virgile et du Bossuet,— mais ça part comme c'est venu. J'oublie le Bossuet comme on oublie l'aloès bienfaisant.

LES MATHÉMATIQUES

«Il a une imagination de feu, cet enfant.»

C'est acquis. Je suis un petit volcan (dont la bouche sent souvent le chou: on en mange tant à la maison!).

«Une imagination de feu, je vous dis! ah! ce n'est pas lui qui sera fort en mathématiques!»

On a l'air d'établir qu'être fort en mathématiques c'est bon pour ceux qui n'ont rien là.

Est-ce qu'à Rome, à Athènes, à Sparte, il est question de chiffres, une minute! Justement je n'aime pas faire des soustractions avec des zéros, et je ne comprends rien à la preuve de la division, rien, rien!

Mon père en rit, le professeur de lettres aussi.

Je suis toujours dans les six derniers.

Mais un beau jour, une nouvelle se répand.

Grand étonnement. Rumeur dans la cour, sous les arcades.

J'ai été premier en géométrie.

Le professeur de lettres me fait un peu la mine. Suis-je un volcan —ou n'en suis-je pas un?…

Le coup est tellement inattendu qu'on se demande si je n'ai pas pillé, copié, truqué, et l'on m'appelle au tableau pour voir si je m'en tirerai la craie à la main.

Je m'en tire, et j'ajoute même à la leçon. Je me tourne vers mes camarades et je leur explique le problème en faisant des gestes, en prenant des livres, en ramassant des bouts de bois; je roule des cornets, je bâtis des figures et je ne m'arrête que quand le professeur me dit d'un air blessé:

«Est-ce que vous avez bientôt fini votre manège? Est-ce vous qui faites le cours, ou moi?»

Je remonte à ma place au milieu d'un murmure d'admiration.

À la fin de la classe, on m'interroge:

«Comment as-tu donc fait! Quand as-tu appris?» Comment j'ai appris?

Il y a dans une petite rue une maison bien triste avec quelques carreaux cassés qu'on a emplâtrés de papier; une cage noire pend à la fenêtre du second, au-dessus d'un pot de fleurs qui grelotte au vent.

Là demeure un pauvre, un Italien proscrit.

La première fois que je le vis, je frissonnai; j'étais ému. Tout le passé de mes versions allait m'apparaître en chair et en os, représenté par un homme qui s'était baigné dans le Tibre: Tacite, Tite-Live, le cheval de César, la chèvre de Septimus, la torche de Néron!…

Mais comme ce logement est triste!

Une petite lampe qui brûle sur une table chargée de vieux livres, un chien qui me regarde en faisant les yeux blancs, et un homme à cheveux gris, avec de grosses lunettes, qui raccommode une culotte en guenilles.

C'était le Romain.

«Je viens de la part de mon père, M. Vingtras…»

Je lui remis une lettre qu'on m'avait chargé de porter. Il lut, je le suivais des yeux.

Quoi! il venait de Rome? Il était du pays des gladiateurs, ce vieux tout gris, qui avait l'air d'un hibou dans une échoppe de savetier et qui mettait un fond à son pantalon.

C'était son vexillum[7] à lui, et cette aiguille était son épée?
Où donc son casque et son bouclier? Il a un tricot de laine…

En regardant, je vis qu'il lui manquait trois doigts à la main; c'était laid, ces bouts d'os ronds, et les autres doigts qui restaient avaient l'air de deux cornes.

Il trembla un peu en refermant la lettre.

«Vous remercierez bien votre père», dit-il.

Il me sembla qu'il avait une tache brillante, une goutte d'eau dans les yeux.

Il pleurait,—mais est-ce que les Romains pleuraient?

Je commençais à croire qu'on s'était trompé ou qu'il avait menti; il me tendait un petit livre.

«C'est moi qui l'ai fait, dit-il. Aimez-vous les mathématiques?…»

Il vit que non à mon air.

«Non!—Eh bien! mon livre vous plaira peut-être tout de même.
Tenez, il y a une boîte avec.»

Il me conduisit jusqu'à la porte, tenant toujours sa culotte, et relevant ses lunettes avec ses bouts de doigts je l'entendis qui disait à son chien:

«C'est une leçon de quarante sous; tu auras de la pâtée; moi, j'aurai du pain.»

Il avait été adressé à mon père, par hasard, et mon père lui avait trouvé une répétition; c'était l'objet de la lettre.

«Aimez-vous les mathématiques?»

Il ne voyait donc pas tout de suite que j'étais un _volcan? _Est-ce qu'il les aimait, lui? Est-ce que c'était une âme de teneur de livres, ce descendant de Romulus? Il n'avait vraiment rien du civis et du commilito[8], avec son pantalon et ses lunettes!

Qu'y avait-il dans sa boîte?

Des plâtres en tranches.

Et dans ce livre? Des mots de géométrie.

Le lendemain, un dimanche, au lieu d'aller chez un camarade, comme mon père me l'avait permis, je passai ma journée avec ce livre et ces plâtres.

C'est le samedi suivant que j'étais premier.

J'allai tout joyeux en faire part à cet homme, qui me raconta son histoire.

Il avait failli mourir sous les coups des agents du roi de Naples, qui étaient venus pour l'arrêter comme conspirateur, et contre lesquels il s'était défendu pour sauver des papiers qui compromettaient d'autres gens. C'est là qu'il avait eu les doigts hachés. Il avait pu se traîner dans un coin; on l'avait ramassé, sauvé, et il était passé en France.

«Conspirateur! Vous étiez conspirateur?

—J'étais maçon, heureusement. J'ai profité de ce que je savais de mon métier pour faire ces modèles de géométrie. À propos: vous avez compris mon système, il paraît.

—Il n'y a qu'à regarder et à toucher. Tenez, voulez-vous que je vous explique?»

Prenant les plâtres que je trouvais sous la main, je refis ma démonstration.

«C'est ça! c'est ça! disait-il en hochant la tête. On veut enseigner aux enfants ce que c'est qu'un cône, comment on le coupe, le volume de la sphère, et on leur montre des lignes, des lignes! Donnez-leur le cône en bois, la figure en plâtre, apprenez-leur cela, comme on découpe une orange!—De la théologie, tout leur vieux système! Toujours le bon Dieu! le bon Dieu!

—Qu'est-ce que vous dites du bon Dieu?

—Rien, rien.»

Il eut l'air de sortir d'une colère, et il me reparla de la géométrie avec des fils et du plâtre.

21 Madame Devinol

«M. Vingtras, quand Jacques sera premier, je l'emmènerai au théâtre avec moi.

«Voulez-vous?»

C'est Mme Devinol qui demande cela. Elle a un fils dans la classe de mon père, qui est un cancre et un bouzinier. Si M. Devinol n'était pas un personnage influent, riche, on aurait mis le moutard à la porte depuis longtemps.

Mais sa mère est distinguée, un peu trop brune peut-être: les yeux si noirs, les dents si blanches! Elle vous éclaire en vous regardant. Elle vous serre les mains quand elle les prend. C'est doux, c'est bon.

«Pourquoi deviens-tu rouge?» me demanda-t-elle brusquement.

Je balbutie et elle me tape sur la joue en disant:

«Voyez-vous ce grand garçon!… Oui, je l'emmènerai au théâtre chaque fois qu'il sera premier.»

Cela flatte mon père qu'on me voie dans la société d'une si importante personne, mais cela étonne beaucoup ma mère.

«Vous n'avez pas peur qu'il vous fasse honte?

—Honte!—Mais savez-vous qu'il a de la tournure, votre fils, un petit mulâtre, et qui marche comme un soldat!

—Il a un bien gros ventre! dit ma mère. On ne le dirait pas… mais Jacques a beaucoup de ventre.»

Moi, du ventre! Je fais des signes de protestation.

«Oui, oui, c'est comme ça; peut-être moins maintenant, mais tu as eu le carreau, mon enfant. (Se tournant vers madame Devinol.) Je dissimule ça par la toilette.»

Madame Devinol sourit en me regardant.

«Moi, il me plaît comme il est. Veux-tu prendre ton chapeau, mon ami, et m'accompagner?

Quel chapeau? Le gris? Celui des classes moyennes, qui me fait ressembler à Louis-Philippe?

Ma mère consent à me laisser sortir avec ma casquette.

J'ai par hasard un habit assez propre, gagné à la loterie. Il y avait une tombola. Une maison de confection avait offert un costume; ma mère avait pris un numéro au nom de son enfant.

Le numéro est sorti.

«Tu le vois, mon fils, la vertu est toujours récompensée.

—Et ceux qui n'ont pas gagné?

—Les desseins de Dieu sont impénétrables. Ce n'est pas tout laine, par exemple.»

Madame Devinol m'emmène.

«Donne-moi ton bras, pas un petit bout de rien du tout… Comme ça, là; très bien! Je puis m'appuyer sur toi; tu es fort.»

Je ne sais pas comment je n'éclate pas brusquement, d'un côté ou d'un autre, tant je gonfle et raidis mes muscles pour qu'elle sente la vigueur du biceps.

«Et maintenant, dis-moi, il y a donc une histoire sur ce chapeau gris? Et puis, tu as eu le _carreau; _tu as bien des choses à me conter!»

Je perds contenance, je rougis, je pâlis. Ah! bah! tant pis! Je lui conte tout.

Elle rit, elle rit à pleine bouche, et elle se trémousse en disant:

«Vrai, la_ polonaise_, le gigot!»

Et ce sont des _ah! ah! _sonores et gais comme des grelots d'argent.

Je lui narre mes malheurs.

J'ai jeté mon chapeau gris par-dessus les moulins, et je lui ai dévidé mon chapelet avec un peu de verve; je crois même que je l'ai tutoyée à un moment; je croyais parler à un camarade.

«Ça ne fait rien, va, reprend-elle en s'apercevant de ma peur. Je te tutoie bien, moi. Vous voulez bien qu'on vous tutoie, monsieur? C'est que je pourrais être ta maman, sais-tu?»

Fichtre! comme j'aurais préféré ça!

«Je suis une vieille… Me trouves-tu bien vieille, dis?»

Elle me regarde avec des yeux comme des étoiles.

«Non, non!

—Tu me trouves jolie ou laide? Tu n'oses pas me répondre? C'est que tu me trouves laide alors, trop laide pour m'embrasser…

—Non… oh! non!..

—Eh bien! embrasse-moi donc, alors…»

Elle me mène au spectacle chaque fois que je suis premier, comme c'est convenu.

Il y a un mois que nous nous connaissons.

«Tu aimes à venir avec moi? me demanda-t-elle un jour.

—Oui, madame; moi, j'aime bien le théâtre, je me plais beaucoup à la comédie.»

Une fois, à Saint-Étienne, on m'avait mené voir les Pilules du Diable; j'étais sorti fou, et je n'avais fait que parler, pendant deux mois, de Seringuinos et de Babylas. C'était des drames, maintenant; quelquefois de l'opéra. Il n'y avait plus tant de décors! Mais comme je prenais tout de même à coeur la misère des orphelins, les malheurs du grand rôle! Et les Huguenots, avec la bénédiction des poignards! La Favorite, quand mademoiselle Masson chantait:

«Ô mon Fernand!»

Elle dénouait ses cheveux, tordait ses bras:

Ô mon Fernand, tous les biens de la terre!

Elle disait cela avec son âme, et comme si elle était une de ces chrétiennes dont on nous racontait le martyre au collège, mais ce n'était pas le ciel qu'elle priait, c'était un grand brun, qui avait une moustache noire, des bottes molles.

Ce n'était donc pas pour le bon Dieu seulement qu'on soupirait fort et qu'on tournait les yeux!

Oh! viens dans une autre patrie! Viens cacher ton bonheur…

Mes jambes tremblaient, et mon col se mouillait sur ma nuque;— la mère Vingtras disait que ces soirées, c'était la mort du linge.

Même avant que le rideau fût levé, je me sentais grandi et pris d'émotion.

J'ouvrais les narines toutes larges pour humer l'odeur de gaz et d'oranges, de pommades et de bouquets, qui rendait l'air lourd et vous étouffait un peu. Comme j'aimais cette impression chaude, ces parfums, ce demi-silence!… ce froufrou de soie aux premières, ce bruit de sabots au _paradis! _Les dames décolletées se penchaient nonchalamment sur le devant des loges; les voyous jetaient des lazzis et lançaient des programmes. Les riches mangeaient des glaces; les pauvres croquaient des pommes; il y avait de la lumière à foison!

J'étais dans une île enchantée; et devant ces femmes qui tournaient la traîne de leurs robes, comme des sirènes dans nos livres de mythologie tournaient leur queue, je pensais à Circé et à Hélène.

Il y avait le gémissement du trombone, le pleur du violon, le pchhh des cymbales, en notes sourdes comme des chuchotements de voleur, quand les musiciens entraient un à un à l'orchestre et essayaient leurs instruments.

Lorsque Mlle Masson était en scène, j'oubliais que Mme Devinol était là.

Elle s'en apercevait bien.

«Tu l'aimes plus que moi, n'est-ce pas?

—Non!… oui!… je l'aime bien.»

Mme Devinol était venue me prendre un peu plus tôt, certain jour, pour faire un tour, et nous flânions près du théâtre.

Nous croisons une dame en chemin.

«La reconnais-tu?

—Qui?

—Cette femme, là-bas, qui passe près du café, avec un mantelet de soie.»

Je regarde.

«Mlle Masson?»

Je ne suis pas encore bien sûr.

«Oui, mon Fernand», fit Mme Devinol en riant…

Quelle désillusion! Elle avait presque la figure d'un homme, puis trop de choses au cou: un fichu, une dentelle, un boa,—je ne sais quoi aussi en poil ou en laine, qui pendait à sa ceinture, trop gros, et elle relevait mal sa jupe.

«Eh bien!» me dit Mme Devinol.

À ce moment même, le directeur du théâtre passa et salua l'actrice qu'il vit la première, Mme Devinol ensuite.

Elles répondirent à son salut: l'actrice comme tout le monde, Mme Devinol avec une inclination de tête, et un jeu de paupières qui lui donnèrent une petite mine de religieuse, mais si jolie, et un air fier, mais si fier!

Le directeur disparu, elle s'appuya de nouveau sur mon bras.

«Eh bien! l'aimes-tu toujours mieux que moi?

—Oh! non! par exemple!

—Il dit cela de si bon coeur! grand gamin, va! On me préfère alors?»

Quand je suis dans sa baignoire, elle me fait asseoir près d'elle, tout près.

«Encore plus près. Je te fais donc peur?»

Un peu.

Comme je bûche mes compositions maintenant!

De temps en temps je rate mon affaire tout de même. Je ne suis pas premier.

Oh! une fois! en vers latins!

On nous avait donné à raconter la mort d'un perroquet. J'ai dit tout ce qu'on pouvait dire quand on a à parler d'un malheur comme celui-là: que jamais je ne m'en consolerais, que Caron en voyant passer la cage—cercueil aujourd'hui,—en laisserait tomber sa rame, que d'ailleurs j'allais l'ensevelir moi-même!—triste ministerium,—et que nous verserions des fleurs. Manibus date lilia plenis.[9]

Dans un vers ingénieux, je m'étais écrié: «Maintenant, hélas! vous pouvez planter du persil sur la tombe!»

Le professeur a rendu hommage à ce dernier trait, mais je ne dois passer qu'après Bresslair, dont l'émotion s'est encore montrée plus vive, la douleur plus vraie. Il a eu l'idée, comme dans les cantiques, de mettre un refrain qui revient:

Psittacus interiit! Jam fugit psittacus, eheu!

Eheu, quatre fois répété! Je ne puis pas crier à l'injustice. Oh! c'est bien!

Je ne suis que second, et je n'irai pas au théâtre. C'est à s'arracher les cheveux: et je m'en arrache. Je les mets même de côté. Qui sait?

Ils sont gras comme tout, par exemple! Car je me pommade, maintenant. J'ai soin de moi. Je me rase aussi. Je voudrais avoir de la barbe.

Mon père cache ses rasoirs. J'ai pris un couteau que je fourre sous mon matelas, parce qu'il a le fil tout mince et tout bleu. Je l'ai usé à force de frotter sur la machine.

Le matin, au lever du soleil, je le tire de sa retraite, et je me glisse, comme un assassin… dans un lieu retiré.

Je ne suis pas dérangé. Il est trop tôt!

Je puis m'asseoir.

J'accroche un miroir contre le mur, je fouette mon savon, je fais tous mes petits préparatifs, et je commence.

Je racle, je racle, et je fais sortir de ma peau une espèce de jus verdâtre, comme si on battait un vieux bas.

J'attrape des entailles terribles.

Elles sont souvent horizontales—ce qui fait beaucoup réfléchir le professeur d'histoire naturelle, qui demeure au second, et qui me prend la tête quand il a le temps.

«Ou cet enfant se penche de côté exprès, pour que le chat puisse l'égratigner, ce qui n'est pas dans la nature humaine…»

Il s'arrête pensif et m'interroge.

«Te penches-tu pour qu'il t'égratigne?

—Quelquefois. (Je dis ça pour me ficher de lui.)

—Pas toujours?

—Non, m'sieu.

—Pas toujours!—C'est donc les moeurs du chat qui changent… Après avoir été donné, pendant des siècles, de haut en bas, le coup de patte est donné maintenant de droite à gauche… Bizarrerie du grand Cosmos! métamorphose curieuse de l'animalisme!»

Il s'éloigne en branlant la tête.

Nous étions au théâtre. Mme Devinol me dit:

«Tu as l'air tout drôle aujourd'hui. Qu'as-tu donc? Tu es fâché?…»

Fâché! elle croit que je puis être fâché contre elle, moi qui ai quinze ans, des lacets de cuir, qui ai un pensum à faire pour demain, moi l'indécrottable!

Je ne suis pas fâché. Mais je me suis, hier, presque coupé le bout de nez en me rasant, et j'ai une petite place rose comme une bague.

Je dirai tout de même: «Je suis fâché!»

C'est commode comme tout. J'ai un prétexte pour lui tourner le dos et cacher mon nez.

Je m'arrangeai pour n'être pas premier, tant que la cicatrice fit anneau, et pour n'être pas là quand elle venait à la maison. Enfin, il ne resta qu'une petite place blanche d'un côté. Je pus lui parler de profil.

Quelles soirées!

Nous revenons du théâtre ensemble et tout seuls quelquefois. Son mari ne s'occupe point d'elle. Il est toujours au Café des acteurs, où l'on fait la partie après le spectacle. C'est un joueur. Elle prend mon bras la première, et elle le presse. Elle languit contre moi. Je sens depuis son épaule jusqu'à ses hanches. Il y a toujours une de ses mains qui me touche la main; le bout de ses doigts traîne sur mon poignet entre ma manche et mon gant.

Arrivés à sa porte, nous revenons sur nos pas, et nous recommençons ce manège jusqu'à ce qu'elle se dégage elle-même d'un geste lent et sans me lâcher.

«Tu me retiens toujours si longtemps…»

Moi! Mais je ne l'ai jamais retenue, j'ai même été si étonné le premier jour où, au lieu de rentrer, elle a voulu se promener encore et rôder en chatte sur le trottoir, où sonnaient ses bottines! Elle relevait sa robe et je voyais le chevreau qui moulait sa cheville, en se fronçant quand elle posait son petit pied; elle avait un bas blanc, d'un blanc doré comme de la laine, un peu gras comme de la chair.

Elle s'arrêta deux ou trois fois.

«Est-ce que je n'ai pas perdu mon médaillon?»

Elle cherchait dans son cou mat, et elle dut défaire un bouton.

«Tu ne le vois pas? dit-elle.—Oh! il aura glissé!»

Ses doigts tournaient dans sa collerette, comme les miens dans ma cravate quand elle serre trop.

«Aide-moi…»

Au même moment le médaillon jaillit et brilla sous la lune.

On aurait dit qu'elle en était furieuse.

«Tu as perdu quelque chose aussi, fit-elle, d'une voix un peu sèche, en voyant que je me baissais.

—Non, je lace mes souliers.»

Je lace toujours mes souliers parce que les lacets sont trop gros et les oeillets trop petits, puis il y a une boutonnière qui a crevé.

«Jacques, si tu es premier pour le second samedi du mois, je t'emmènerai à Aigues-la-Jolie. Je dirai à mon mari que je vais chez la nourrice de Joséphine, et nous partirons pour la campagne tous les deux en garçons. Nous mangerons des pommes vertes dans le verger, et puis des truffes dans un restaurant.»

Des truffes? Ah! j'ai besoin de lacer mes souliers!

J'ai entendu parler des truffes une fois par un ami de mon père, devant ma mère qui a rougi.

Je suis premier, parbleu!

J'ai accouché d'une poésie latine qui a soulevé l'admiration.

«Ne croirait-on pas entendre le gallinacé?» a dit le professeur.

Il s'agissait encore d'un oiseau,—d'un coq.

Et j'avais fait un vers qui commençait:

Caro, cara, canens… (harmonie imitative.)

Nous irons donc à la campagne, comme c'est convenu.

Nous nous trouverons dans la cour de l'auberge où est la diligence pour Aigues. Le conducteur achève d'habiller les chevaux.

Je m'étais caché au coin de la rue pour la voir venir, et je ne suis arrivé qu'après elle; j'avais peur de rester là tout seul. Si l'on m'avait demandé: «Qui attendez-vous?»

Elle m'a dit qu'il faudrait l'appeler «ma tante» devant le monde. Elle m'a dit cela hier, et elle me le répète aujourd'hui, en montant dans la voiture.

Il arrive une goutte d'eau, comme un crachat, sur la vitre du coucou.

Le ciel devient sombre—un coup de tonnerre au loin,—la pluie à torrents.

Un voyageur de l'impériale demande si on peut lui donner asile. On n'ose lui refuser, mais chacun se fait gros pour ne pas l'avoir à son côté.

Ma tante seule se fait mince et montre qu'il y a de la place à sa gauche, de son côté.

Elle est bonne et se sacrifie; elle appuie à droite, elle est presque assise sur moi, qui en ai la chair de poule…

À chaque coup de tonnerre, elle fait un saut et paraît avoir bien peur. Je crains qu'elle ne voie la petite cicatrice qui fait anneau, et je ne sais où mettre mon nez. Mais comme c'est doux, cette femme à moitié dans mes bras, et dont le souffle me fait chaud dans le dos!…

Nous sommes arrivés; il pleut toujours. Elle se retrousse, sous le porche, pendant qu'on dételle la diligence dont la bâche ruisselle, et que j'étire mes jambes moulues. «Il n'y a pas moyen d'avoir une voiture?

—Une voiture, pour aller aux Aigues, avec des chemins larges d'un pied, et des ornières comme des cavernes! Vous plaisantez, ma petite dame!

—Dis donc, Jacques! Qu'allons-nous devenir?»

Elle me regarde, et elle rit.

«S'il y avait une chambre où s'abriter en regardant l'orage.

—Nous en avons une, dit l'aubergiste.

—Ah!»

DANS LA CHAMBRE

«Je me sens toute mouillée, sais-tu…»

Comment! le temps d'aller de la voiture sous le porche!

«Toute mouillée.—J'ai de l'eau plein le cou. Ça me roule dans la poitrine. Oh! c'est froid… Il faut que j'ôte ma guimpe… Tu permets! Je vous fais peur, monsieur?»

………………………………

Des cris, une explosion de cris! On m'appelle…

«Vingtras! Vingtras!»

Ils sont dix à demander Vingtras.

C'est la seconde étude qui est venue en promenade de ce côté et qui s'est précipitée dans l'auberge. Je vois cela à travers le rideau. Mme Devinol saute sur la porte et la ferme à clef; puis elle se ravise. «Non, sors plutôt; va, va vite!» Je cherche mon chapeau, qui n'y est pas.

«Avez-vous vu mon chapeau?

—Sors donc, que je referme!

—Oui, oui; mais qu'est-ce que je dirai?

—Tu diras ce que tu voudras, IMBÉCILE.»

Voici ce qui s'était passé. En entrant dans l'auberge on avait remarqué sur une table un pardessus bizarre, c'était le mien, et mon chapeau à gros poils. On m'avait reconnu!…

ÉPILOGUE

Je suis forcé de quitter la ville. On a jasé de mon aventure.

Le proviseur conseille à mon père de m'éloigner.

«Si vous voulez, mon beau-frère le prendra à Paris, à prix réduit, comme il est fort, dit le professeur de seconde. Voulez-vous que je lui écrive?

—Oui, mon Dieu, oui», dit mon père, qui a envie d'aller faire un tour à Paris; et c'est une occasion.

On fixe le chiffre. Je me jette dans les bras de ma mère; je m'en arrache, et en route!

Nous courons sur Paris.

22 La pension Legnagna

Je suis à Paris.

J'y suis arrivé avec une fluxion. Legnagna, le maître de pension, m'a accueilli avec étonnement. Il a dit à sa femme: «Ce n'est pas un élève, c'est une vessie.»

Enfin, cela n'empêche pas d'avoir des prix aux concours.

«Vous travaillez bien, n'est-ce pas?»

Et moi dont la lèvre tient toute la joue, je réponds:

«Boui, boui.»

Il m'a trouvé moins fort qu'il ne pensait. Je mets du mien dans mes devoirs.

«Il ne faut pas mettre du vôtre, je vous dis: il faut imiter les
Anciens.»

Il me parle haut, me fait sentir que je paye moins que les camarades.

Il y a fait allusion dès le second jour. Il y avait des épinards.
Je n'aime pas les épinards, et voilà que je laisse le plat.

Il passait.

«Vous n'aimez pas ça?

—Non, monsieur!

—Vous mangiez peut-être des ortolans chez vous? Il vous faut sans doute des perdrix rouges?

—Non; j'aime mieux le lard!»

Il a ricané en haussant les épaules et s'en est allé en murmurant:
«Paysan!»

Il donne des soirées, le dimanche; on m'invite.

Je dis toujours: «Sacré mâtin!» C'est une habitude; elle me suit jusque dans son salon.

«Mossieu Vingtras, me crie-t-il d'un bout de la table à l'autre, où avez-vous été élevé? Est-ce que vous avez gardé les vaches?

—Oui, monsieur, avec ma cousine.»

Il en perd la tête et devient tout rouge.

«Croyez-vous, madame!» dit-il à une voisine.

Et se tournant vers moi:

«Allez au dortoir!»

Je suis dans la classe des grands, qui se fichent de moi tant soit peu, mais sans que ça me gêne; qui ont l'air de faire les malins, et que je trouve bêtes, mais bêtes!… Il y a une gloire, un prix de concours; il est maigre, vert, a comme la danse de Saint-Guy, se gratte toujours les oreilles, et cherche constamment à s'attraper le bout du nez avec le petit bout de sa langue.

Il y a une demi-gloire,—Anatoly.

Il est pour les bons rapports entre les élèves et les maîtres; il voudrait qu'on s'entendît bien,—pourquoi donc?

J'ai l'air _mastoc; _on me trouve lourd quand je joue aux barres, on me blague comme provincial. Anatoly me protège.

«Il se fera, ne l'embêtez pas! Dans un mois il sera comme nous; dans deux, vous verrez!»

Oh! on ne m'embête pas beaucoup! Je suis solide, et je n'ai pas mes parents pour me rendre timide, honteux, gauche. Ça m'est à peu près égal qu'on me blague, je ne suis pas ébloui par les copains.

Ah! je me faisais une autre idée de ces forts en latin! Je trouvais la province plus gaie, moi!

Ils parlent toujours, mais toujours de la même chose,—de celui-ci qui a eu un prix, de celui-là qui a failli l'avoir; il y a eu un barbarisme commis par Gerbidon, un solécisme par…

«Chez Labadens, tu sais, le petit qui devait avoir le prix de version grecque, il n'est pas venu parce que son père était mort le matin. Labadens a été le chercher en lui promettant qu'il le ramènerait en voiture à l'enterrement. Il n'a pas voulu et a continué à pleurer.»

Ils ont l'air de trouver ce petit stupide.

La pension mène à Bonaparte.

Le mardi, on a le droit de rester pour fignoler sa composition, et je reste jusqu'à ce que le professeur ait eu le temps de tourner le coin; alors je m'échappe aussi. J'ai devant moi une grande heure, au bout de laquelle j'irai porter chez son concierge la copie qu'on me croit en train de finir.

Je flâne dans les rues pleines de femmes en cheveux; elles sont si gaies et si jolies avec leurs grands sarraux d'atelier! Je les suis des yeux, je les écoute fredonner, et je les regarde à travers les vitres déjeuner à côté de ciseleurs en blouses blanches et d'imprimeurs en bonnets de papier. C'est tout ce que je regarde.

Je n'ai pas envie de voir les monuments, quoiqu'il n'y ait plus de bagages pour m'en empêcher; je trouve que toutes les pierres se ressemblent, et je n'aime que ce qui marche et qui reluit.

Je ne connais donc rien de Paris, rien que les alentours du faubourg Saint-Honoré, le chemin du lycée Bonaparte, la rue Miromesnil, la rue Verte, place Beauvau; j'y rencontre beaucoup de domestiques en gilet rouge et de femmes de chambre, en coiffe, dont les rubans volent à la brise.

Le dimanche, nous allons en promenade.

Le plus souvent, c'est aux Tuileries, dans l'allée du Sanglier.

Ce _Sanglier! _je le déteste, il m'agace avec son groin de pierre.

Je m'ennuie moins cependant, à partir du jour où M. Chaillu devient notre pion.

Il n'a pas la foi, lui; il nous laisse nous éparpiller le dimanche, à condition qu'à six heures nous soyons là.

Nous, nous filons sur les Hollandais, au Palais-Royal. C'est le café des saint-cyriens et des volailles. On appelle volailles ceux qui se destinent aux écoles à uniforme et en ont un déjà, à bande orange, à collet saumon, avec des képis à visières dures, à galons d'or ou d'argent.

Quoique des lettres, je suis bien avec les volailles, surtout avec les Lauriol. Malheureusement, je n'ai que des semaines de vingt sous, et je suis forcé d'y regarder à deux fois avant de trinquer.

Un jour j'ai eu une fière peur. Nous avions joué et j'avais perdu un franc cinquante. À partir de la première partie, je voulais me lever; je n'ai pas osé.

«Allons, allons, reste là!»

Sueur dans le dos, frissons sur le crâne.

Je joue mal, et je laisse voir mes dominos. Tout est fini, j'ai la culotte!…

Par bonheur on se battit. Il s'éleva une querelle entre une volaille jaune et une volaille rouge, entre des nouveaux et des anciens de Saint-Cyr, et les carafons se mirent à voler.

Ce fut une mêlée, je m'y jetai à corps perdu.

Je comptais sur quelque coup qui me mettrait en pièces.

Pas de chance! Je donne beaucoup et ne reçois rien.

Je n'en fus pas moins sauvé tout de même.

On nous jeta à la porte, tout un lot, pour débarrasser la place, et je partis vers le Sanglier, devant trente sous aux Hollandais; mais j'avais jusqu'à l'autre dimanche.

Je vendis un discours latin à la composition du mardi,—vingt sous comptant.

Je faisais ce commerce quelquefois, je procurais ainsi une bonne place à quelqu'un qui attendait un oncle, ou qui voulait épater pour sa fête, ou qui avait un intérêt quelconque à être dans les dix, quoi!

Je retournai aux_ _Hollandais, mes trente sous dans le creux de la main. On ne voulut pas mon argent. C'est la caisse de Saint-Cyr ou une souscription des volailles qui avait réglé la casse et les consommations.

J'eus de l'argent devant moi, et en plus une réputation de friand du coup de poing.

N'importe, je reviens toujours pensif de cet estaminet de riches! Et la nuit, dans mon lit d'écolier, je me demande ce que je deviendrai, moi que l'on destine à une école dans laquelle j'ai peur d'entrer, moi qui n'ai pas, comme ces volailles, ma volonté, mon but, et qui n'aurai pas de fortune.

Ma vie des dimanches change tout d'un coup.

Il y avait au collège de Nantes un élève modèle nommé Matoussaint.

Matoussaint vient rester à Paris. Mon père lui a donné une lettre qui l'autorise à me faire sortir le dimanche.

Matoussaint n'est libre qu'à deux heures. C'est bien assez de la demi-journée,—nous ne savons que faire jusqu'à cinq heures; nous ne voulons pas aller au café pour ne pas dépenser notre argent. Il m'a apporté vingt francs de la part de ma mère; mais je les ménage.

Nous tuons mal l'après-midi.—C'est ennuyeux, je trouve, de se promener quand tous les autres se promènent aussi, et qu'on a tous l'air bête. Ah! si c'était comme en semaine! On verrait grouiller le monde. Aujourd'hui, on ne fait pas de bruit; on glisse comme des prêtres.