Ma mère me contemple avec plus de pitié que de colère.
«Tu n'es pas fait pour porter la toilette, mon pauvre garçon!»
Elle en parle comme d'une infirmité et elle a l'air d'un médecin qui abandonne un malade.
Je me laisse faire. On me loge dans la défroque d'un petit, et ce petit est encore trop grand, car je danse dans ses habits. Quand je rentre dans la salle, on commence à croire à une mystification.
Tout à l'heure j'avais l'air d'un léopard, j'ai l'air d'un vieillard maintenant. Il y a quelque chose là-dessous.
Le bruit se répand, dans certaines parties de la salle, que je suis le fils de l'escamoteur qui vient d'arriver dans la ville et qui veut se faire remarquer par un tour nouveau. Cette version gagne du terrain; heureusement on me connaît, on connaît ma mère; il faut bien se rendre à l'évidence, ces bruits tombent d'eux-mêmes, et l'on finit par m'oublier.
J'écoute les discours en silence et en me fourrant les doigts dans le nez, avec peine, car mes manches sont trop longues.
À cause de l'orage la distribution a lieu dans un dortoir,—un dortoir dont on a enlevé les lits en les entassant avec leurs accessoires dans une salle voisine. On voyait dans cette salle par une porte vitrée, qui aurait dû avoir un rideau, mais n'en avait pas; on distinguait des vases en piles, des vases qui pendant l'année servaient, mais qu'on retirait de dessous les lits pendant les vacances. On en avait fait une pyramide blanche.
C'était le coin le plus gai; un malin petit rayon de soleil avait choisi le ventre d'un de ces vases pour y faire des siennes, s'y mirer, coqueter, danser, le mutin, et il s'en donnait à coeur joie!
Adossée à cette salle était l'estrade, avec le personnel de la baraque, je veux dire du collège:—Monseigneur au centre, le préfet à gauche, le général à droite, galonnés, teintés de violet, panachés de blanc, cuirassés d'or comme les écuyers du cirque Bouthors. Il n'y avait pas de chameau, malheureusement.
Je crus voir un éléphant; c'était un haut fonctionnaire qui avait la tête, la poitrine, le ventre et les pieds couleur d'éléphant, mais qui était douanier de son état ou capitaine de gendarmerie, j'ai oublié. Il était gros comme une barrique et essoufflé comme un phoque: il avait beaucoup du phoque.
C'est lui qui me couronna pour le prix d'Histoire sainte. Il me dit: «C'est bien, mon enfant!» Je croyais qu'il allait dire «Papa» et replonger dans son baquet.
6 Vacances
Je m'amuse un peu pendant les vacances chez Soubeyrou, puis à
Farreyrolles.
M. Soubeyrou est un maraîcher des environs.
Trois fois par semaine, mon père donne quelques leçons au fils de ce jardinier, et comme l'enfant est maladif, sort peu, on a demandé que je vinsse lui tenir compagnie de temps en temps.
Je prends le plus long pour arriver.
Je suis donc libre!
Ce n'est pas pour faire une commission, avec l'ordre de revenir tout de suite et de ne rien casser; ce n'est pas accompagné, surveillé, pressé, que je descends la rue en me laissant glisser sur la rampe de fer.
Non. J'ai mon temps, une après-midi, toute une après midi!
«Cela t'amuse d'aller chez M. Soubeyrou? demande ma mère.
—Oui, m'man.»
Mais un oui lent, un oui avec une moue.
Tiens! si je disais trop vite que ça m'amuse, elle serait capable de m'empêcher d'y aller.
Si une chose me chagrine bien, me répugne, peut me faire pleurer, ma mère me l'impose sur-le-champ.
«Il ne faut pas que les enfants aient de volonté; ils doivent s'habituer à tout.—Ah! les enfants gâtés! Les parents sont bien coupables qui les laissent faire tous leurs caprices…»
Je dis: «Oui, m'man», de façon qu'elle croie que c'est non, et je me laisse habiller et sermonner en rechignant.
Je descends dans la ville.
Je ne m'arrête pas au Martouret, parce que ma mère peut me voir des fenêtres de notre appartement, perché là-haut au dernier étage d'une maison, qui est la plus haute de la ville.
Je fais le sage et le pressé en passant sur le marché; mais, dans la rue Porte-Aiguière, je m'abrite derrière le premier gros homme qui passe, et j'entre dans la cour de l'auberge du Cheval-Blanc.
De cette cour, je vois la rue en biais, et je puis dévorer des yeux la devanture du bourrelier, où il y a des tas de houppes et de grelots, des pompons bleus, de grands fouets couleur de cigare et des harnais qui brillent comme de l'or.
Je reste caché le temps qu'il faut pour voir si ma mère est à la fenêtre et me surveille encore; puis, quand je me sens libre, je sors de la cour du Cheval-Blanc et je me mets à regarder les boutiques à loisir.
Il y a un chaudronnier en train de taper sur du beau cuivre rouge, que le marteau marque comme une croupe de jument pommelée et qui fait «dzine, dzine», sur le carreau; chaque coup me fait froncer la peau et cligner des yeux.
Puis c'est la boutique d'Arnaud, le cordonnier, avec sa botte verte pour enseigne, une grande botte cambrée, qui a un éperon et un gland d'or; à la vitrine s'étalent des bottines de satin bleu, de soie rose, couleur de prune, avec des noeuds comme des bouquets, et qui ont l'air vivantes.
À côté, les pantoufles qui ressemblent à des souliers de Noël.
Mais le fils du jardinier attend.
Je m'arrache à ces parfums de cirage et à ces flamboiements de vernis.
Je prends le Breuil…
Il y a un décrotteur qui est populaire et qu'on appelle Moustache.
Mon rêve est de me faire décrotter un jour par Moustache, de venir là comme un homme, de lui donner mon pied,—sans trembler, si je puis,—et de paraître habitué à ce luxe, de tirer négligemment mon argent de ma poche en disant, comme font les messieurs qui lui jettent leurs deux sous:
Pour la goutte, Moustache!
Je n'y arriverai jamais; je m'exerce pourtant!
Pour la goutte, Moustache!
J'ai essayé toutes les inflexions de voix; je me suis écouté, j'ai prêté l'oreille, travaillé devant la glace, fait le geste:
Pour la goutte…
Non, je ne puis!
Mais, chaque fois que je passe devant Moustache, je m'arrête à le regarder; je m'habitue au feu, je tourne et retourne autour de sa boîte à décrotter; il m'a même crié une fois:
Cirer vos bottes, m'ssieu?
J'ai failli m'évanouir.
Je n'avais pas deux sous,—je n'ai pu les réunir que plus tard dans une autre ville,—et je dus secouer la tête, répondre par un signe, avec un sourire pâle comme celui d'une femme qui voudrait dire: «Il m'est défendu d'aimer!»
Au fond du Breuil est la tannerie avec ses pains de tourbe, ses peaux qui sèchent, son odeur aigre.
Je l'adore, cette odeur montante, moutardeuse, verte—si l'on peut dire verte,—comme les cuirs qui faisandent dans l'humidité ou qui font sécher leur sueur au soleil.
Du plus loin que j'arrivais dans la ville du Puy, quand j'y revins plus tard, je devinais et je sentais la tannerie du Breuil.
—Chaque fois qu'une de ces fabriques s'est trouvée sur mon chemin, à deux lieues à la ronde, je l'ai flairée, et j'ai tourné de ce côté mon nez reconnaissant…
Je ne me souviens plus du chemin, je ne sais par où je passais, comment finissait la ville.
Je me rappelle seulement que je me trouvais le long d'un fossé qui sentait mauvais, et que je marchais à travers un tas d'herbes et de plantes qui ne sentaient pas bon.
J'arrivais dans le pays des jardiniers. Que c'est vilain, le pays des maraîchers!
Autant j'aimais les prairies vertes, l'eau vive, la verdure des haies; autant j'avais le dégoût de cette campagne à arbres courts, à plantes pâles, qui poussent, comme de la barbe de vieux, dans un terrain de sable ou de boue, sur le bord des villes.
Quelques feuilles jaunâtres, desséchées, galeuses, pendaient avec des teintes d'oreilles de poitrinaires.
On avait déshonoré toutes les places, et l'on dérangeait à chaque instant un tourbillon d'insectes qui se régalaient d'un chien crevé.
Pas d'ombre!
Des melons qui ont l'air de boulets chauffés à blanc; des choux rouges, violets,—on dirait des apoplexies, une odeur de poireau et d'oignons!
J'arrive chez M. Soubeyrou.
Je reste, avec le petit malade, dans la serre.
Il est tout pâle, avec un grand sourire et de longues dents, le blanc des yeux taché de jaune; il me montre un tas de livres qu'on lui a achetés pour qu'il ne s'ennuie pas trop.
Un Ésope avec des gravures coloriées.
Je me rappelle encore une de ces gravures qui représentait Borée, le Soleil et un voyageur.
Le voyageur avait de la sueur chocolat qui lui coulait sur le front et un énorme manteau lie-de-vin.
«Veux-tu t'amuser, m'aider à arroser les choux?» me dit le père Soubeyrou, qui tient un arrosoir de chaque main et qui marche le pantalon retroussé, les jambes et les pieds nus, depuis le matin.
Son mollet ressemble, velu et cuit par la chaleur, à une patte de cochon grillé; il a sa chemise trempée et des gouttes d'eau roulent sur le poil de son poitrail.
Non, je ne veux pas m'amuser, aider à arroser les choux!
Si ça l'amuse lui, tant mieux!
Je ne veux pas priver M. Soubeyrou d'un plaisir, et je lui réponds par un mensonge.
«Je suis tombé hier, et je me suis fait mal aux reins.»
J'aime les choux, mais cuits.
Je ne fuis pas le baquet maternel, la vaisselle de mes pères, pour venir tirer de l'eau chez des étrangers.
Je tire assez d'eau comme cela dans la semaine, et je sens assez l'oignon.
Non, M. Soubeyrou, je ne vous suivrai pas à ce puits là-bas: je ne tournerai pas la manivelle, je ne ferai pas venir le seau, je ne me livrerai pas au travail honnête des jardins.
Je suis corrompu, malsain, que voulez-vous!
Mais je ne veux pas tirer d'eau!
DEVANT LES MESSAGERIES
En revenant, je fais le grand tour et je passe devant le Café des
Messageries.
L'enseigne est en lettres qui forment chacune une figure, une bonne femme, un paysan, un soldat, un prêtre, un singe.
C'est peint avec une couleur jus de tabac, sur un fond gris, et c'est une histoire qui se suit depuis le C de Café jusqu'à l'S de Messageries.
Je n'ai jamais eu le temps de comprendre.
Il fallait rentrer.
Puis, tandis que je regardais l'enseigne, que ma curiosité saisissait le cotillon de la bonne femme, le grand faux-col du paysan, la giberne du soldat, le rabat du curé, la queue du singe, autour de moi on attelait les chevaux, on lavait les voitures; les palefreniers, le postillon et le conducteur faisaient leur métier, donnaient de la brosse, du fouet ou de la trompe.
Les voyageurs venaient prendre leurs places, retenir un coin.
J'étais là quelquefois à l'arrivée: la diligence traversait le Breuil avec un bruit d'enfer, en soulevant des flots de poussière ou en envoyant des étoiles de boue.
Elle était assaillie par un troupeau de portefaix qui se disputaient les bagages, et vomissait de ses flancs jaunes des gens engourdis qui s'étiraient les jambes sur le pavé.
Ils tombaient dans les bras d'un parent, d'un ami, on se serrait la main, on s'embrassait; c'étaient des adieux, des au revoir, à n'en plus finir.
On avait fait connaissance en route; les messieurs saluaient avec regret des dames, qui répondaient avec réserve:
«Où aurai-je le plaisir de vous retrouver?
—Nous nous rencontrerons peut-être. Ah! voici maman.
—Voici mon mari.
—Je vois mon frère qui arrive avec sa femme.»
Il y avait des Anglais qui ne disaient rien et des commis-voyageurs qui parlaient beaucoup. Tout le monde remuait, courait, s'échappait comme les insectes quand je soulevais une pierre au bord d'un champ.
J'en ai vu pourtant qui restaient là, à la même place, fouillant le boulevard et le Breuil du regard, attendant quelqu'un qui ne venait pas.
Il y en avait qui juraient, d'autres qui pleuraient.
Je me rappelle une jeune femme qui avait une tête fine, longue et pâle.
Elle attendit longtemps…
Quand je partis, elle attendait encore. Ce n'était pas son mari, car sur la petite malle qu'elle avait à ses pieds, il y avait écrit: «Mademoiselle.»
Je la rencontrai quelques jours plus tard devant la poste; les fleurs de son chapeau étaient fanées, sa robe de mérinos noir avait des reflets roux, ses gants étaient blanchis au bout des doigts. Elle demandait s'il n'était pas venu de lettre à telle adresse: poste restante.
«Je vous ai dit que non.
—Il n'y a plus de courrier aujourd'hui?
—Non.»
Elle salua, quoiqu'on fût grossier, poussa un soupir et s'éloigna pour aller s'asseoir sur un banc du Fer-à-cheval, où elle resta jusqu'à ce que des officiers qui passaient l'obligèrent, par leurs regards et leurs sourires, à se lever et à partir.
Quelques jours après, on dit chez nous qu'il y avait sur le bord de l'eau le cadavre d'une femme qui s'était noyée. J'allai voir. Je reconnus la jeune fille à la tête pâle…
Je vais chez mes tantes à Farreyrolles.
J'arrive souvent au moment où l'on se met à table.
Une grosse table, avec deux tiroirs de chaque bout et deux grands bancs de chaque côté.
Dans ces tiroirs il traîne des couteaux, de vieux oignons, du pain. Il y a des taches bleues au bord des croûtes, comme du vert-de-gris sur de vieux sous.
Sur les deux bancs s'abattent la famille et les domestiques.
On mange entre deux prières.
C'est l'oncle Jean qui dit le bénédicité.
Tout le monde se tient debout, tête nue, et se rassoit en disant: «Amen!»
_Amen! _est le mot que j'ai entendu le plus souvent quand j'étais petit.
_Amen! _et le bruit des cuillers de bois commence; un bruit mou, tout bête.
Viennent les grandes taillades de pain, comme des coups de faucille. Les couteaux ont des manches de corne, avec de petits clous à cercle jaune, on dirait les yeux d'or des grenouilles.
Ils mangent en bavant, ouvrent la bouche en long; ils se mouchent avec leurs doigts, et s'essuient le nez sur leurs manches.
Ils se donnent des coups de coude dans les côtes, en manière de chatouillade.
Ils rient comme de gros bébés; quand ils éclatent, ils renâclent comme des ânes ou beuglent comme des boeufs.
C'est fini,—ils remettent le couteau à oeil de grenouille dans la grande poche qui va jusqu'aux genoux, se passent le dos de la main sur la bouche, se balayent les lèvres, et retirent leurs grosses jambes de dessous la table.
Ils vont flâner dans la cour, s'il fait soleil, bavarder sous le porche de l'écurie, s'il pleut; soulevant à peine leurs sabots qui ont l'air de souches, où se sont enfoncés leurs pieds.
Je les aime tant avec leur grand chapeau à larges ailes et leur long tablier de cuir! Ils ont de la terre aux mains, dans la barbe, et jusque dans le poil de leur poitrail; ils ont la peau comme de l'écorce, et des veines comme des racines d'arbres.
Quelquefois, quand leur tablier de cuir est à bas, le vent entrouvre leur chemise toute grande, et en dessous du triangle de hâle qui fait pointe au creux de l'estomac, on voit de la chair blanche, tendre comme un dos de brebis tondue ou de cochon jeune.
Je les approche et je les touche comme on tâte une bête; ils me regardent comme un animal de luxe,—moi de la ville!— quelques-uns me comparent à un écureuil, mais presque tous à un singe.
Je n'en suis pas plus fier, et je les accompagne dans les champs, en leur empruntant l'aiguillon pour piquer les boeufs.
J'entre jusqu'au genou dans les sillons, à la saison du labourage; je me roule dans l'herbe au moment où l'on fait les foins, je piaule comme les cailles qui s'envolent, je fais des culbutes comme les petits qui tombent des nids quand la charrue passe.
Oh! quels bons moments j'ai eus dans une prairie, sur le bord d'un ruisseau bordé de fleurs jaunes dont la queue tremblait dans l'eau, avec des cailloux blancs dans le fond, et qui emportait les bouquets de feuilles et les branches de sureau doré que je jetais dans le courant!…
Ma mère n'aime pas que je reste ainsi, muet, la bouche béante, à regarder couler l'eau.
Elle a raison, je perds mon temps.
«Au lieu d'apporter ta grammaire latine pour apprendre tes leçons!»
Puis, faisant l'émue, affichant la sollicitude:
«Si c'est permis, tout taché de vert, des talons pleins de boue…
On t'en achètera des souliers neufs pour les arranger comme cela!
Allons, repars à la maison, et tu ne sortiras pas ce soir!»
Je sais bien que les souliers s'abîment dans les champs et qu'il faut mettre des sabots, mais ma mère ne veut pas! ma mère me fait donner de l'éducation, elle ne veut pas que je sois un campagnard comme elle!
Ma mère veut que son Jacques soit un Monsieur.
Lui a-t-elle fait des redingotes avec olives, acheté un tuyau de poêle, mis des sous-pieds, pour qu'il retombe dans le fumier, retourne à l'écurie mettre des sabots!
Ah oui! je préférerais des sabots! j'aime encore mieux l'odeur de Florimond le laboureur que celle de M. Sother, le professeur de huitième; j'aime mieux faire des paquets de foin que lire ma grammaire, et rôder dans l'étable que traîner dans l'étude.
Je ne me plais qu'à nouer des gerbes, à soulever des pierres, à lier des fagots, à porter du bois!
Je suis peut-être né pour être domestique!
C'est affreux! oui, je suis né pour être domestique! je le vois! je le sens!!!
Mon Dieu! Faites que ma mère n'en sache rien!
J'accepterais d'être Pierrouni le petit vacher, et d'aller, une branche à la main, une pomme verte aux dents, conduire les bêtes dans le pâturage, près des mûres, pas loin du verger.
Il y a des églantiers rouges dans les buissons, et là-haut un point barbu, qui est un nid; il y a des bêtes du bon Dieu, comme de petits haricots qui volent, et dans les fleurs, des mouches vertes qui ont l'air saoules.
On laisse Pierrouni se dépoitrailler, quand il a chaud, et se dépeigner quand il en a envie.
On n'est pas toujours à lui dire:
«Laisse tes mains tranquilles, qu'est-ce que tu as donc fait à ta cravate?—Tiens-toi droit.—Est-ce que tu es bossu?—Il est bossu!—Boutonne ton gilet.—Retrousse ton pantalon,— Qu'est-ce que tu as fait de l'olive? L'olive là, à gauche, la plus verte!—Ah! cet enfant me fera mourir de chagrin!»
Mais les grands domestiques aussi sont plus heureux que mon père!
Ils n'ont pas besoin de porter des gilets boutonnés jusqu'en haut pour couvrir une chemise de trois jours! Ils n'ont pas peur de mon oncle Jean comme mon père a peur du proviseur; ils ne se cachent pas pour rire et boire un verre de vin, quand ils ont des sous; ils chantent de bon coeur, à pleine voix, dans les champs, quand ils travaillent; le dimanche, ils font tapage à l'auberge.
Ils ont, au derrière de leur culotte, une pièce qui a l'air d'un emplâtre: verte, jaune; mais c'est la couleur de la terre, la couleur des feuilles, des branches et des choux.
Mon père, qui n'est pas domestique, ménage, avec des frissonnements qui font mal, un pantalon de casimir noir, qui a avalé déjà dix écheveaux de fil, tué vingt aiguilles, mais qui reste grêlé, fragile et mou!
À peine il peut se baisser, à peine pourra-t-il saluer demain…
S'il ne salue pas, celui-ci…, celui-là… (il y a à donner des coups de chapeau à tout le monde, au proviseur, au censeur, etc.), s'il ne salue pas en faisant des grâces, dont le derrière du pantalon ne veut pas, mais alors on l'appelle chez le proviseur!
Et il faudra s'expliquer!—pas comme un domestique—non!— comme un professeur. Il faudra qu'il demande pardon.
On en parle, on en rit, les élèves se moquent, les collègues aussi. On lui paye ses gages (ma mère nomme ça «les appointements») et on l'envoie en disgrâce quelque part faire mieux raccommoder ses culottes, avec sa femme qui a toujours l'horreur des paysans; avec son fils… qui les aime encore…
Je me suis battu une fois avec le petit Viltare, le fils du professeur de septième.
Ç'a été toute une affaire!…
On a fait comparaître mon père, ma mère; la femme du proviseur s'en est mêlée; il a fallu apaiser madame Viltare qui criait:
«Si maintenant les fils de pion assassinent les fils de professeur!»
Le petit Viltare m'avait jeté de l'encre sur mon pantalon et mis du bitume dans le cou: je ne l'ai pas assassiné, mais je lui ai donné un coup de poing et un croc-en-jambe…, il est tombé et s'est fait une bosse.
On a amené cette bosse chez le proviseur (qui s'en moque comme de Colin Tampon, qui se fiche de monsieur Viltare comme de monsieur Vingtras), mais qui doit «surveiller la discipline et faire respecter la hiérarchie»; je les entends toujours dire ça. Il m'a fait venir, et j'ai dû demander pardon à M. Viltare, à Mme Viltare, puis embrasser le petit Viltare, et enfin rentrer à la maison pour me faire fouetter.
Ma mère m'avait dit d'être là au quart avant cinq heures.
Ce n'est pas comme ça à Farreyrolles.
Je me suis battu avec le petit porcher, l'autre jour, nous nous sommes roulés dans les champs, arraché les cheveux, cognés, et recognés, il m'a poché un oeil, je lui ai engourdi une oreille, nous nous sommes relevés, pour nous retomber encore dessus!
Et après?
Après?—nous avons rentré nos tignasses, lui, sous son chapeau, moi sous ma casquette, et on nous a fait nous taper dans la main. —On en a ri tout le soir devant le chaudron entre le Bénédicité et les Grâces, et au lieu de me cacher de mon oncle, je lui ai montré que j'avais du sang à mon mouchoir.
C'est le jour du Reinage.
On appelle ainsi la fête du village; on choisit un roi, une reine.
Ils arrivent couverts de rubans. Des rubans au chapeau du roi, des rubans au chapeau de la reine.
Ils sont à cheval tous deux, et suivis des beaux gars du pays, des fils de fermiers, qui ont rempli leurs bourses ce jour-là, pour faire des cadeaux aux filles.
On tire des coups de fusil, on crie hourrah! on caracole devant la mairie, qui a l'air d'avoir un drapeau vert: c'est une branche d'un grand arbre.
Les gendarmes sont en grand uniforme, le fusil en bandoulière, et mon oncle dit qu'ils ont leurs gibernes pleines; ils sont pâles, et pas un ne sait si, le soir, il n'aura pas la tête fendue ou les côtes brisées.
Il y en a un qui est la bête noire du pays et qui sûrement ne reviendrait pas vivant s'il passait seul dans un chemin où serait le fils du braconnier Souliot ou celui de la mère Maichet, qu'on a condamnée à la prison parce qu'elle a mordu et déchiré ceux qui venaient l'arrêter pour avoir ramassé du bois mort.
En revenant de l'église, on se met à table.
Le plus pauvre a son litre de vin et sa terrine de riz sucré, même
Jean le Maigre qui demeure dans cette vilaine hutte là bas.
On a du lard et du pain blanc,—du pain blanc!…
On remplit jusqu'au bord les verres; quand les verres manquent, on prend des écuelles et on boit du vivarais comme du lait,—un vivarais qu'on va traire tout mousseux à une barrique qui est près des vaches…
Les veines se gonflent, les boutons sautent!
On est tous mêlés; maîtres et valets, la fermière et les domestiques, le premier garçon de ferme et le petit gardeur de porcs, l'oncle Jean, Florimond le laboureur, Pierrouni le vacher, Jeanneton la trayeuse, et toutes les cousines qui ont mis leur plus large coiffe et d'énormes ceintures vertes.
Après le repas, la danse sur la pelouse ou dans la grange.
Gare aux filles!
Les garçons les poursuivent et les bousculent sur le foin, ou viennent s'asseoir de force près d'elles sur le chêne mort qui est devant la ferme et qui sert de banc.
Elles relèvent toujours leur coude assez à temps pour qu'on les embrasse à pleines joues.
Je danse la bourrée aussi, et j'embrasse tant que je peux.
Un bruit de chevaux!—Les gendarmes passent au galop…
C'est à la maison Destougnal dans le fond du village; ceux de
Sansac sont venus, et il y a eu bataille.
On se tue dans le cabaret.
—Anyn! les gars! —ceux de Farreyrolles en avant!
On franchit les fossés, en se baissant dans la course pour ramasser des pierres; en cassant, dans les buissons qu'on saute, une branche à noeuds; j'en vois même un qui a un vieux fusil! ils ne crient pas, ils vont essoufflés et pâles…
Voilà le cabaret!
On entend des bouteilles qui se brisent, des cris de douleur: «À moi, à moi!» comme un sanglot.
C'est Bugnon_ le Velu_ qui crie!
Ils se sont jetés sur ce cabaret comme des mouches sur un tas d'ordures; comme j'ai vu un taureau se jeter sur un tablier rouge, un soir, dans le pré.
Du rouge! il y en a plein les vitres du cabaret et plein les bouches des paysans…
Est-ce du vin du Vivarais ou du sang de Farreyrolles qui coule?
J'ai la tête en feu, car j'ai du sang de Farreyrolles aussi dans mes veines d'enfant!
Je veux y être comme les autres, et taper dans le tas!
Je me sens pris par un pan de ma veste, arrêté brusquement, et je tombe, en me retournant, dans les bras de ma tante, qui n'a pas empêché ses fils d'aller au cabaret de Destougnal, mais qui ne veut pas que son petit neveu soit dans cette tuerie.
Ça ne fait rien. Si je peux de derrière un arbre lancer une pierre aux gendarmes, je n'y manquerai pas. Comme j'aimerais cette vie de labour, de reinage et de bataille!
7 Les joies du foyer
1er janvier.
Les collègues de mon père, quelques parents d'élèves, viennent faire visite, on m'apporte des bouts d'étrennes.
«Remercie donc, Jacques! Tu es là comme un imbécile.»
Quand la visite est finie, j'ai plaisir à prendre le jouet ou la friandise, la boîte à diable ou le sac à pralines;—je bats du tambour et je sonne de la trompette, je joue d'une musique qu'on se met entre les dents et qui les fait grincer, c'est à en devenir fou!
Mais ma mère ne veut pas que je devienne fou! elle me prend la trompette et le tambour. Je me rejette sur les bonbons et je les lèche. Mais ma mère ne veut pas que j'aie des manières de courtisan: «On commence par lécher le ventre des bonbons, on finit par lécher…» Elle s'arrête, et se tourne vers mon père pour voir s'il pense comme elle, et s'il sait de quoi elle veut parler;— en effet, il se penche et montre qu'il comprend.
Je n'ai plus rien à faire siffler, tambouriner, grincer, et l'on m'a permis seulement de traîner un petit bout de langue sur les bonbons fins: et l'on m'a dit de la faire pointue encore! Il y avait Eugénie et Louise Rayau qui étaient là, et qui riaient en rougissant un peu. Pourquoi donc?
Plus de gros vernis bleu qui colle aux doigts et les embaume, plus le goût du bois blanc des trompettes!…
On m'arrache tout et l'on enferme les étrennes sous clef.
«Rien qu'aujourd'hui, maman, laisse-moi jouer avec, j'irai dans la cour, tu ne m'entendras pas! rien qu'aujourd'hui, jusqu'à ce soir, et demain je serai bien sage!
—J'espère que tu seras bien sage demain; si tu n'es pas sage, je te fouetterai. Donnez donc de jolies choses à ce saligaud, pour qu'il les abîme.»
Ces points vifs, ces taches de couleur joyeuse, ces bruits de jouet, ces trompettes d'un sou, ces bonbons à corset de dentelle, ces pralines comme des nez d'ivrognes, ces tons crus et ces goûts fins, ce soldat qui coule, ce sucre qui fond, ces gloutonneries de l'oeil, ces gourmandises de la langue, ces odeurs de colle, ces parfums de vanille, ce libertinage du nez et cette audace du tympan, ce brin de folie, ce petit coup de fièvre, ah! comme c'est bon, une fois l'an!—Quel malheur que ma mère ne soit pas sourde!
Ce qui me fait mal, c'est que tous les autres sont si contents! Par le coin de la fenêtre, je vois dans la maison voisine, chez les gens d'en face, des tambours crevés, des chevaux qui n'ont qu'une jambe, des polichinelles cassés! Puis ils sucent, tous, leurs doigts; on les a laissés casser leurs jouets et ils ont dévoré leurs bonbons.
Et quel boucan ils font!
Je me suis mis à pleurer.
C'est qu'il m'est égal de regarder des jouets, si je n'ai pas le droit de les prendre et d'en faire ce que je veux; de les découdre et de les casser, de souffler dedans et de marcher dessus, si ça m'amuse…
Je ne les aime que s'ils sont à moi, et je ne les aime pas s'ils sont à ma mère. C'est parce qu'ils font du bruit et qu'ils agacent les oreilles qu'ils me plaisent; si on les pose sur la table comme des têtes de mort, je n'en veux pas. Les bonbons, je m'en moque, si on m'en donne un par an comme une exemption, quand j'aurai été sage. Je les aime quand j'en ai trop.
«Tu as un coup de marteau, mon garçon!» m'a dit ma mère un jour que je lui contais cela, et elle m'a cependant donné une praline.
«Tiens, mange-la avec du pain.»
On nous parle en classe des philosophes qui font tenir une leçon dans un mot. Ma mère a de ces bonheurs-là, et elle sait me rappeler par une fantaisie, un rien, ce qui doit être la loi d'une vie bien conduite et d'un esprit bien réglé.
«Mange-la avec du pain!»
Cela veut dire: Jeune fou, tu allais la croquer bêtement, cette praline. Oublies-tu donc que tu es pauvre! À quoi cela t'aurait-il profité! Dis-moi! Au lieu de cela, tu en fais un plat utile, une portion, tu la manges avec du pain.
J'aime mieux le pain tout seul.
LA SAINT-ANTOINE
C'est samedi prochain la fête de mon père.
Ma mère me l'a dit soixante fois depuis quinze jours.
«C'est la fête—de—ton—père.»
Elle me le répète d'un ton un peu irrité; je n'ai pas l'air assez remué, paraît-il.
«Ton père s'appelle Antoine.»
Je le sais, et je n'éprouve pas de frisson; il n'y a pas là le mystérieux et l'empoignant d'une révélation. Il s'appelle Antoine, voilà tout.
Je suis sans doute un mauvais fils.
Si j'avais du coeur, si j'aimais bien mon père, ce qu'elle dit me ferait plus d'effet. Je me tords la cervelle, je me frappe la poitrine, je me tâte et me gratte; mais je ne me sens pas changé du tout, je me reconnais dans la glace, je suis aussi laid et aussi malpropre. C'est pourtant sa fête, samedi.
«As-tu appris ton compliment?»
Je me trouve un peu grand pour apprendre un compliment,—je ne sais pas comment j'oserai entrer dans la chambre, ce qu'il faudra dire, s'il faudra rire, s'il faudra pleurer, si je devrai me jeter sur la barbe de mon père et la frotter en y enfonçant mon nez— bien rapproprié, par exemple!—s'il sera filial que j'appuie, que j'y reste un moment, ou s'il vaudra mieux le débarrasser tout de suite, et m'en aller à reculons, avec des signes d'émotion, en murmurant: «Quel beau jour!» À ce moment-là, je commencerai:
«Oui, cher papa…»
J'en tremble d'avance. J'ai peur d'avoir l'air si bête…—Non, j'ai peur qu'on devine que j'aimerais que ce ne fût point sa fête…
La fête de mon père!
Mes inquiétudes redoublent, quand ma mère m'annonce que je devrai offrir un pot de fleurs.
Comme ce sera difficile!
Mais ma mère sait comment on exprime l'émotion et la joie d'avoir à féliciter son père de ce qu'il s'appelle Antoine.
Nous faisons des répétitions.
D'abord, je gâche trois feuilles de papier à compliments: j'ai beau tirer la langue, et la remuer, et la crisper en faisant mes majuscules, j'éborgne les o, j'emplis d'encre la queue des g, et je fais chaque fois un pâté sur le mot «allégresse». J'en suis pour une série de taloches. Ah! elle me coûte gros, la fête de mon père!
Enfin, je parviens à faire tenir, entre les filets d'or teintés de violet et portés par des colombes, quelques phrases qui ont l'air d'ivrognes, tant les mots diffèrent d'attitudes, grâce aux haltes que j'ai faites à chaque syllabe pour les fioner!
Ma mère se résigne et décide qu'on ne peut pas se ruiner en mains de papier; je signe—encore un pâté—encore une claque.— C'est fini!
Reste à régler la cérémonie.
«Le papier comme ceci, le pot de fleurs comme cela, tu t'avances…»
Je m'avance et je casse deux vases qui figurent le pot de fleurs; —c'est quatre gifles, deux par vase.
Il est temps que le beau jour arrive: la nuit, je rêve que je marche pieds nus sur des tessons et qu'on m'empale avec des rouleaux de papier à compliment, ce qui me fait mal!
L'achat du pot provoque un grand désordre sur la place du marché. Ma mère prend les pots et les flaire comme du gibier; elle en remue bien une centaine avant de se décider, et voilà que les jardiniers commencent à se fâcher!—elle a dérangé les étalages, troublé les classifications, brouillé les familles; un botaniste s'y perdrait!
On l'insulte, on a des mots grossiers pour elle—et même pour son fils—qu'on ne craint pas d'appeler «aztèque» et avorton. Il est temps de fuir.
Au bout de la place, ma mère s'arrête et me dit:
«Jacques, va-t'en demander au gros—celui qui est au bout, tu sais,—s'il veut te donner le géranium pour onze sous.»
Il faut que je retourne dans cette bagarre, vers ce gros-là; c'est justement celui qui m'a appelé «avorton».
J'en ai la chair de poule. J'y vais tout de même; j'ai l'air de chercher une épingle par terre; je marche les yeux baissés, les cuisses serrées, comme un ressort rouillé qui se déroule mal, et j'offre mes onze sous.
Il a pitié, ce gros, et il me donne le géranium sans trop se moquer de moi. Les autres ne sont pas trop cruels non plus, et je puis rejoindre ma mère avec cette fleur, emblème de notre allégresse:
Accepte cette fleur… Qui poussa dans mon coeur.
Vendredi soir.
Vendredi soir, répétition générale, dans le mystère et l'ombre.
Mon père—Antoine—est censé ne plus savoir ce qui se passe. Il sait tout; il a même hier soir renversé le géranium mal caché, et je l'ai vu qui le relevait à la sourdine et le refrisait d'un geste furtif.
Il a failli marcher sur le compliment raide, gommé, et qui en gardera la cassure. Je l'avais pourtant caché dans la table de nuit. Il sait tout, mais il feint, naïf comme un enfant et bon comme un patriarche, de tout ignorer. Il faut que ce soit une surprise.
Le matin du jour solennel, j'arrive: il est dans son lit.
«Comment! c'est ma fête?»
Avec un sourire, tournant un oeil d'époux vers ma mère:
«Déjà si vieux! Allons, que je vous embrasse!»
Il embrasse ma mère qui me tient par la main comme Cornélie amenant les Gracques, comme Marie-Antoinette traînant son fils. Elle me lâche pour tomber dans les bras de son époux.
C'est mon tour; je croyais que je devais dire le compliment d'abord et qu'on n'embrassait qu'après le pot de fleurs. Il paraît qu'on embrasse avant.
Je m'avance.
Je tiens le géranium de onze sous et le rouleau, ce qui me gêne pour grimper.
Mon père m'aide, il me trouve lourd; je monte une jambe,—je glisse. Mon père me rattrape, il est forcé de me saisir par le fond de la culotte, et je tourne un peu dans l'espace. Ce n'est pas ma figure qu'il a devant les yeux; moi-même je ne trouve pas son visage. Quelle position! Puis je sens le géranium qui file; il a filé, et tout le terreau tombe dans le lit. La couverture était un peu soulevée.
On me chasse dans la chambre à coups de pied, et je n'ai pas la joie pure d'embrasser mon père, d'être embrassé par lui le jour de sa fête; mais je n'ai pas non plus à lire le compliment. C'est entendu, bâclé, fini. Il y a un peu de fumier dans le lit.
La fête de ma mère ne me produit pas les mêmes émotions: c'est plus carré.
Elle a déclaré nettement, il y a de longues années déjà, qu'elle ne voulait pas qu'on fît des dépenses pour elle. Vingt sous sont vingt sous. Avec l'argent d'un pot de fleurs, elle peut acheter un saucisson. Ajoutez ce que coûterait le papier d'un compliment! Pourquoi ces frais inutiles? Vous direz: ce n'est rien. C'est bon pour ceux qui ne tiennent pas la queue de la poêle de dire ça; mais elle, qui la tient, qui fricote, qui dirige le ménage, elle sait que c'est quelque chose. Ajoutez quatre sous à un franc, ça fait vingt-quatre sous partout.
Quoique je ne songe pas à la contredire, mais pas du tout (je pense à autre chose, et j'ai justement mal au ventre), elle me regarde en parlant, et elle est énergique, très énergique.
Puis les plantes, ça crève quand on ne les soigne pas.
Elle a l'air de dire: on ne peut pas les fouetter!
La grande distraction qu'elle m'offre est la messe de minuit, parce que c'est gratis.
La messe de minuit!
De la neige sur les toits et la crête des murs.
Elle a fondu sous les pieds des passants dans la rue et l'on patauge dans la boue.
C'est triste en haut, sale en bas.
Il y a un monde fou chez les charcutiers.
On commande du boudin pour la nuit; et notre épicier a tué un cochon exprès l'autre soir.
L'odeur vive et crue des salaisons domine mes souvenirs de Noël.
Une satanée petite queue de cochon m'apparaît partout, même dans l'église.
Le cordon de cire au bout de la perche de l'allumeur, le ruban rose, qui sert à faire des signets dans les livres et jusqu'à la mèche d'un vicaire, qui tire-bouchonne, isolée et fadasse au coin d'une oreille violette; la flamme même des cierges, la fumée qui monte en se tortillant des trous des encensoirs, sont autant de petites queues de cochon que j'ai envie de tirer, de pincer ou de dénouer; que je visse par la pensée à un derrière de petit porc gras, rose et grognon, et qui me fait oublier la résurrection du Christ, le bon Dieu, Père, Fils, Vierge et Cie.
J'aspire une odeur de sel comme au bord de la mer, et par la pensée je gratte la cire jaune pour en faire de la chapelure ou de la moutarde!
Je lâche ma mère pour aller avec les voisins à l'épicerie qui est à côté de chez nous.
Les acheteurs chez notre épicière sont des impies.
Ils ont attaqué un saucisson sur le comptoir en buvant une bouteille de vin blanc.
J'en ai une goutte, et le piquant du vin, la saveur de la charcuterie m'ont agaillardi.
Leur conversation est poivrée comme le reste.
Je n'y comprends rien, mais je vois qu'ils disent du mal du ciel et de l'Église, et qu'ils sont tout de même pleins d'appétit et de gaieté.
«Encore une rondelle, une hostie à l'ail!—Versez toujours, madame Potin!—Nous nous retrouverons en enfer, n'est-ce pas? Toutes les jolies femmes y sont. Croyez-vous pas que saint Joseph était cocu»
8 Le Fer-à-Cheval
Le Fer-à-cheval…
J'y vais avec ma cousine Henriette.
C'est pour voir Pierre André, le sellier du faubourg, qu'elle y vient.
Il est de Farreyrolles comme elle et elle doit lui donner des nouvelles de sa famille, des nouvelles intimes et que je ne puis pas connaître; car ils s'écartent pour se les confier, et elle les lui dit à l'oreille.
Je le vois là-bas qui se penche; et leurs joues se touchent. Quand
Henriette revient, elle est songeuse et ne parle pas.
Il y a aussi la promenade d'Aiguille, toute bordée de grands peupliers. De loin ils font du bruit comme une fontaine.
C'est l'automne; ils laissent tomber des feuilles d'or qui ont encore la queue vivante et la peau tendre comme des poires.
Je m'amuse à bouleverser ces tas de feuilles sous mes pieds. Plus loin, de hauts marronniers, avec les marrons tombés. J'en ramasse plein mes poches pour en faire des chapelets; mais je ne pensais pas au bon Dieu en les enfilant!
Je me figure que je troue des rognons, de ces beaux rognons frais, violets, luisants que j'entrevois chez les bouchers.
Ce que j'aime, c'est le soleil qui passe à travers les branches et fait des plaques claires, qui s'étalent comme des taches jaunes sur un tapis; puis les oiseaux qui ont des pattes élastiques comme des fils de fer, avec une tête qui remue toujours;—et surtout cet air frais, ce silence!
On ne distingue que la cloche du couvent de Sainte-Marie, et le bruit que fait un attelage à grelots dans la route blanche, là-bas…
«Écoute, mademoiselle Balandreau, on n'entend que moi…»
Et je jette un cri, ou je lance une pierre bien haut, qui emplit tout l'horizon et retombe.
C'est comme un coup sur la poitrine.
Quelquefois sur les bancs du fond un monsieur et une dame s'asseyent et causent tout bas.
Mademoiselle Balandreau m'éloigne, mais je me retourne.
Comme ils s'embrassent!
LE PLOT
Mes tantes y arrivent le samedi pour vendre du fromage, des poulets et du beurre.
Je vais les y voir, et c'est une fête chaque fois.
C'est qu'on y entend des cris, du bruit, des rires!
Il y a des embrassades et des querelles.
Il y a des engueulades qui rougissent les yeux, bleuissent les joues, crispent les poings, arrachent les cheveux, cassent les oeufs, renversent les éventaires, dépoitraillent les matrones et me remplissent d'une joie pure.
Je nage dans la vie familière, grasse, plantureuse et saine.
J'aspire à plein nez des odeurs de nature: la marée, l'étable, les vergers, les bois…
Il y a des parfums âcres et des parfums doux, qui viennent des paniers de poissons ou des paniers de fruits, qui s'échappent des tas de pommes ou des tas de fleurs, de la motte de beurre ou du pot de miel.
Et comme les habits sont bien des habits de campagne!
Les vestes des hommes se redressent comme des queues d'oiseaux, les cotillons des femmes se tiennent en l'air comme s'il y avait un champignon dessous.
Des cols de chemise comme des oeillères de cheval, des pantalons à ponts, couleur de vache, avec des boutons larges comme des lunes, des chemises pelucheuses et jaunes comme des peaux de cochons, des souliers comme des troncs d'arbre…
Les parapluies énormes, en coton sang-de-boeuf, les longs bâtons qui ont le bout comme un oignon, les petites poules noires qui se cognent contre les cages, les coqs fiers, piaffant sur leurs pattes à la hussarde…
C'est l'arche de Noé en plein vent, déballée sur un lit de fumier, de paille et de feuillage.
La fontaine claire vomit par la gueule de ses lions des nappes de fraîcheur.
Un homme qui a une tête de belette, la mine triste, qui n'a pas l'air d'un paysan, ni d'un ouvrier, mais d'un mendiant endimanché ou d'un prisonnier libéré de la veille, montre dans un panier des petits loups vivants.
Prisonnier? Mendiant?
Il appartient, bien sûr, à cette race.
On ne veut pas de lui dans les fermes, parce qu'il y a quelque histoire dans sa vie.
Il est le fils d'un guillotiné ou d'un galérien; ou bien il a lui-même eu affaire aux gendarmes.
Il rôde sur la marge des bois, sur le bord de la rivière, dans la montagne.
Quand il peut attraper un renard, un loup,—quelquefois il blesse un aigle,—il montre sa bête ou sa nichée pour deux sous à la ville; pour un morceau de lard dans les villages.
J'ai eu peur de lui jusqu'au jour où mon oncle Joseph lui a donné dix sous et lui a parlé:
«Comment ça va, Désossé?»
Et en s'en allant il a dit: «Pauvre bougre! il ne mange pas tous les jours.»
SUR LE BREUIL
J'ai eu bien des émotions au Breuil.
On a planté une tente de toile comme une grosse toupie renversée, et, en allant faire une commission, j'ai vu par-là un grand nègre.
C'est le cirque Bouthors, qui vient s'installer dans la ville.
Ils ont un éléphant et un chameau, une bande de musiciens à shakos et à tuniques rouges, avec des parements d'or et des épaulettes comme des pâtés.
Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse; les écuyères sont en amazones et les écuyers en généraux.
Les paysans regardaient, la bouche ouverte; les gamins suivaient en trottant.
Une écuyère a laissé tomber sa cravache.
Nous nous sommes jetés dix pour la ramasser, et on s'est battu à qui la rendrait. L'écuyère riait; son oeil a rencontré le mien; et j'ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m'embrassait…
J'veux la revoir, cette femme!
Puis je reverrai aussi le chameau et l'éléphant.
Sur l'affiche on les montre qui se mettent à genoux, dansent sur deux jambes, débouchent des bouteilles—avec un clown bariolé qui fait le saut périlleux par-dessus.
Je les ai revus, tous; et même le clown m'a donné, en se jetant, par farce, sur le parterre, un coup de tête dans l'estomac.
«C'est sur moi qu'il est tombé!
—Pas vrai, sur moi!
—À preuve qu'il m'a laissé du blanc sur ma veste!
—Il ne t'a pas écorché, toi,—j'ai du rouge à la joue, c'est lui qui m'a fait ça!»
Et de là, dispute à qui a été bousculé, blanchi, ensanglanté par le clown!
Au tour de l'écuyère!
Elle arrive!—Je ne vois plus rien! Il me semble qu'elle me regarde…
Elle crève les cerceaux, elle dit: Hop! hop!
Elle encadre sa tête dans une écharpe rose, elle tord ses reins, elle cambre sa hanche, fait des poses; sa poitrine saute dans son corsage, et mon coeur bat la mesure sous mon gilet.
«Qu'est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc comme le clown!»
Je suis amoureux de Paola!—c'est le nom de l'écuyère.
J'ai envie de la voir encore. Il le faut! Mais je n'ai pas les dix sous, prix des troisièmes.
J'irai tout de même.
Je me fais beau, je prends en cachette dans l'armoire mon gilet des dimanches, je mets des manchettes de ma mère et je pars pour le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Grélin.
Il fait nuit. Je traverse la place toute noire, jusqu'à ce que j'aperçoive les lampions qui brûlent rouge dans la brume. La musique est rentrée dans l'intérieur; on a commencé. J'entends claquer la chambrière à travers la toile qui sert de mur.
Elle est là!
Je n'ai pas dix sous, rien, rien!… que mon amour.
Je fais le tour du manège, je colle mon oeil à des fentes, je me dresse sur mes orteils, à m'en casser les ongles; pas un trou pour mon regard de flamme!
Par ici…
Par ici la toile est plus courte. Elle est déchirée près du poteau, et en déchirant encore un peu…
J'ai élargi la déchirure, mis le pied—je veux dire passé la tête—dans le chemin qui conduit à l'écurie.
Je suis à plein ventre par terre, dans la boue, et je me glisse comme un voleur, comme un assassin, la nuit, dans un cirque habité!
M'y voici! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je me fais des écorchures aux mains; mon nez, qui s'est aplati contre un madrier, ne donne plus signe de vie; je ne le sens plus, j'ai peur de l'avoir perdu en route; ce que je tiens n'y ressemble guère; mais encore un effort, encore une blessure, et je pourrai la voir en passant derrière cette grosse bonne.
Je vais grimper!… Je grimpe,—un point d'appui me manque… je me raccroche à ce que je trouve…
Un cri!… tumulte!
Une femme serre ses jupes, appelle au secours!
On croit que le cirque s'écroule!
J'ai pris la bonne à pleine chair, je ne sais où; elle a cru que c'était le singe ou la trompe égarée de l'éléphant.
On me prend moi-même par la peau de ce qu'on peut, on me pousse comme du crottin dans l'écurie, on m'interroge, je ne réponds pas!
On m'entoure. ELLE est là près de moi. ELLE! Je l'entends, mais je ne peux pas la voir à cause de mon nez qui gonfle.
Je me retrouve à temps à la maison pour m'entendre avec madame Grélin, qui m'empêchera d'être fouetté,—(oh! Paola!) et à qui je dis tout,—tout, moins le secret de mon amour! Compromettre une femme! J'ai tout mis sur le compte du chameau, qui a bon dos, et de l'éléphant dont on a soupçonné la trompe.
Et quand quelquefois je tâche de me rappeler le Breuil, c'est toujours Paola et le gras de la bonne que la mémoire empoigne. Le Breuil tient dans ce cirque, sous ce maillot et cette jupe…
9 Saint-Étienne
Mon père a été appelé comme professeur de septième à Saint-Étienne, par la protection d'un ami. Il a dû filer dare-dare.
Ma mère et moi, nous sommes restés en arrière, pour arranger les affaires, emballer, etc., etc.
Enfin nous partons. Adieu le Puy!
Nous sommes dans la diligence; il fait froid, c'est en décembre. Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse femme et un petit vieux.
La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une échancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche, douce à l'oeil et qui semble croquante comme une cuisse de noix. Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils très longs.
Une plaisanterie—à laquelle je ne comprends rien—dite par le commis voyageur, lui écarte les lèvres et lui arrache un bon gros rire. À partir de ce moment-là, ils ne font plus que rigoler et ils se donnent même des tapes, au grand scandale de ma mère, qui s'écarte et manque de m'écraser dans mon coin, à la grande joie du petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l'oeil en branlant la tête.
Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois à travers les fenêtres de l'auberge qui se passent les radis— toujours en riant—et s'allongent des coups de coude.
Le commis voyageur offre à la grosse un bouquet qu'un mendiant lui a vendu et demande qu'elle le fourre dans son corsage; elle finit par mettre le bouquet où il veut.
Comme elle est plus gaie que ma mère, celle-là!
Que viens-je de dire?… Ma mère est une sainte femme qui ne rit pas, qui n'aime pas les fleurs, qui a son rang à garder,—son honneur, Jacques!
Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le dire en remontant dans sa voiture); elle va à Beaucaire pour vendre de la toile et avoir une boutique à la foire. Et tu la compares à ta mère, jeune Vingtras!
Nous arrivons à Saint-Étienne.
Il fait nuit; mon père n'est pas là pour nous recevoir.
Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein les rues et je regarde l'ombre des réverbères se détacher sur ce blanc cru. Ma mère fouille la place d'un oeil qui lance des éclairs; elle va et vient, se mord les lèvres, se tord les mains, fatigue les employés de questions éternelles.
On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le bureau ou sur le pavé, si elle persistera longtemps avec ses malles à encombrer la porte.
«J'attends mon mari qui est professeur au lycée.»
Ils ont l'air de s'en moquer un peu!
Je voudrais bien rester dans le bureau; j'ai les pieds gelés, les doigts engourdis, le nez qui me cuit. J'en fais part à ma mère.
«Jacques!»
Un «Jacques» qui inaugure mal notre entrée dans cette ville—et elle marmotte entre ses dents qui claquent:
«Il laisserait sa mère crever de froid, tenez, tandis qu'il se rôtirait les cuisses!»
Mais elle peut se rôtir les jambes aussi! Rien ne l'empêche, puisqu'on lui a demandé si elle voulait se mettre près du feu.
Mon père arrive tout essoufflé.
«Je suis en retard… (Il s'essuie le front.) Vous avez fait un bon voyage?» (Il tend les bras vers ma mère et la manque.)
Il se retourne vers moi.
«Ah! voilà Jacques!
—Crois-tu pas que je t'en aurais amené un autre?» dit ma mère.
Mon père dit: «Non, non!»—c'est-à-dire—il ne sait plus trop.
Il va pour m'embrasser à mon tour, il me rate; comme il a raté ma mère. Pas de chance pour les embrassades, pas de veine pour les baisers.
«J'étais avec l'économe, M. Laurier, tu sais… Je croyais que la diligence…»
On ne lui répond rien, rien, rien!
Nous prenons un fiacre pour nous rendre à la maison.
Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige. Mon père regarde à la portière, ma mère s'est accroupie dans un coin, je suis au milieu, n'osant bouger de crainte qu'on n'entende tourner mes os, virer ma tête. Je tourmente du bout du doigt un gland de parapluie; à ce moment le parapluie m'échappe—je me penche pour le rattraper; mon père se tournait—pan! —Nous nous cognons—nous nous relevons comme deux Guignols!—Encore un faux mouvement—pan, pan! —c'est en mesure.
Le sourire jaune reparaît sur la face de mon père; des changements visibles s'opèrent sur la mienne. C'était la lutte de l'oeuf dur contre l'oeuf mollet. Mon père a pu supporter le choc et il sourit.—Bonne nature! Mais moi j'ai une bosse qui enfle, c'est pesant comme une maison. Mon père étend sa main dans l'obscurité, pour tâter, et aussi parce que mon front a l'air d'avancer et va le gêner tout à l'heure; il étend la main, c'est mon nez qu'il attrape; il croit de son devoir, plus paternel et plus gracieux, plus conforme à sa dignité ou meilleur à ma santé de rester un instant sur ce nez qu'il a l'air de bénir ou de consulter.
De ma mère on ne voit rien, on n'entend rien, qu'un grincement de soie: ce sont ses ongles qui en veulent à sa ceinture.
Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour des augures, c'eût été un présage; pour mon pauvre père, c'en était un aussi; il annonçait des malheurs. Il devait nous en arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait, neigeuse et triste, notre fiacre muet.
La maison où la voiture nous descend fait le coin de la rue.
L'entrée est misérable, avec des pierres qui branlent sur le seuil, un escalier vermoulu et une galerie en bois moisi à laquelle il manque des membres.
Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos pieds—ce qui gêne tout le monde. Il semblait qu'on devait rester muet jusqu'à la fin des siècles. Mon père fait l'affairé.
«Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un trou là. Tiens-toi à la rampe.»
Il joue avec la clef pendue à son petit doigt; le geste est isolé et saugrenu comme un geste de bébé.
Je traînais le parapluie.
Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou cogner le flanc de ma mère, c'est du «maladroit» par-ci, du «nigaud» par-là; elle crie, je reçois une gifle.
Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle; ma mère est contente quand elle me donne une gifle,—cela l'émoustille, c'est le frétillement du hoche-queue, le plongeon du canard,— elle s'étire et rencontre la joue de son fils. Quelle joie pour une mère de le sentir à sa portée et de se dire: c'est lui, c'est mon enfant, mon fruit, cette joue est à moi,—clac!
Mais non.
Elle a les bras croisés et les garde cachés sous son châle…
Allons! Elle n'est pas disposée à la bonne humeur.
Mon père use un tas d'allumettes; elles se cassent et font un petit bruit sec qui est tout ce qu'on entend devant cette porte fermée, dans le corridor que glace le vent, avec ma mère et moi contre le mur comme des habits de la Morgue.
Jamais moment ne m'a paru plus long.
Enfin une des chimiques prend, et mon père peut introduire la clef dans la serrure…
Nous entrons dans une pièce immense où arrive, par des croisées énormes, la lumière d'un réverbère qui clignote dans la rue.
Elle tombe en plein sur ma mère, qui se tient immobile et muette, avec la rigidité d'une morte, l'insensibilité d'un mannequin et la solennité d'un revenant.
………………………………
Mais je sauve toujours les situations avec ma tête ou mon derrière, mes oreilles qu'on tire ou mes cheveux qu'on arrache, en glissant, m'accroupissant ou roulant, comme l'ahuri des pantomimes, comme l'_innocent _des escamoteurs.
Je me sens tout d'un coup dégringoler, je tombe!
Il y avait une pelure d'orange sous mon talon; ce dont on s'aperçoit en se penchant vers moi, comme sur un problème. Je déconcerte les mathématiciens par l'imprévu de mes opérations.— C'est ma mère tout d'un coup rappelée à l'amour de son fils, par cette chute à tournure de mystification, qui remarque la première cette peau d'orange.
Elle croise ses bras et avance sur mon père:
«On mange donc des oranges ici, on mange des oranges!…»