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L'enfant

Chapter 21: EN CLASSE
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About This Book

A candid first-person account of a harsh childhood lived under strict domestic discipline and material scarcity, where routine punishments and small domestic pleasures coexist. Episodic memories move between home, school, and the small-town streets, encountering neighbors, institutions, and moments of kindness that contrast with humiliation and isolation. Recollections of curiosity, mischief, and thwarted desires give rise to plans for escape and a growing sense of defiance. The narrative traces emotional development from fearful dependence toward a questioning, rebellious outlook through vivid, concrete scenes.

À qui parlerai-je de République et de révolte?

Est-ce qu'on s'est jamais soulevé à Nantes? Ce serait autre chose à Lyon!

Oh! si je n'avais promis à ma mère!—si elle n'avait pas pleuré!

Si elle n'avait pas pleuré, j'aurais dit: «Je ne veux pas partir.» Le puritain m'aurait placé comme garçon de bureau comme homme de peine, dans un des journaux. Il y a justement (c'était une chance!), il y a une place au National; on donne trente francs par mois pour _tenir la copie, _pour lire à l'homme qui corrige. J'aurais vécu avec ces trente francs-là. Ma besogne faite, je descendais dans l'imprimerie sentir l'encre et le papier, et je demandais aux ouvriers de m'apprendre l'état.

Si j'en parlais à ma mère?

Je lui en parle.

«Tu m'avais dit, cependant…

—C'est vrai, oui.»

Je vais dire adieu au journaliste et à Matoussaint. Le journaliste me donne du courage.

«Vous reviendrez, mon cher.

—Écrivez-moi, au moins!

—Oui. Même, dit-il en souriant, si c'est pour vous appeler à l'assaut de l'Élysée.

—Surtout dans ce cas, citoyen!»

24 Le retour

Ah! que la route est triste!

Ma mère voit bien ma douleur et essaye de me consoler, ce qui m'irrite, et je suis forcé de me retenir pour ne pas là brusquer. Je m'en veux de paraître accablé: je n'ai donc pas de courage!

Non, je n'en ai pas; les noms de stations criés à la gare m'entrent dans la poitrine comme des coups de corne.

Beaugency! Amboise! Ancenis!

On signale un château, une ruine; mais c'est tout près de Nantes, cela!

«Jeune homme, nous n'en sommes pas à plus de cinq lieues.

—Oh! mon Dieu!

—Nous y sommes.»

Comme les rues paraissent désertes! Sur le quai où nous demeurons, il y a deux ou trois personnes qui passent,—pas plus. Je reconnais un ancien capitaine sur le banc où je le voyais jadis en allant en classe, puis un nègre en guenilles qui avait des enfants à qui l'on faisait la charité.

Quel silence! on dirait qu'on est dans une campagne.

Je lève les yeux vers la fenêtre de notre appartement.

Mon père est là, maigre, l'air chagrin, immobile.

Il me repoussait quand j'étais petit et qu'on me jetait dans ses bras pour un baiser.

Aussi, chaque fois qu'il y a la solennité d'un départ ou d'une retrouvée, est-ce un embarras pour nous deux!

Il m'offre à embrasser, cette fois, une face pâle, un front de pierre.

Je n'ose pas.

Ma mère nous pousse un peu, j'avance le cou, il tend le sien. Mes cheveux l'aveuglent et sa barbe me pique; nous nous grattons d'un air de rancune tous les deux.

On monte les escaliers sans dire un mot.

Mon père arrive par derrière; on dirait une exécution à la Tour de Londres.

Si l'on exécutait tout de suite,—mais non—mon père _prend des temps _de solennité.

C'est le latin.—C'est le souvenir des pères qui assassinent leurs fils dans l'histoire: Caton, Brutus. Il ne pense pas à m'assassiner, mais au fond, je suis sûr qu'il se trouve lâche, et il voudrait que son fils, que_ Bruticule_ lui en sût gré; et chaque fois que je fais un geste, ou que je dis un mot un peu vif, il fronce les sourcils, serre les lèvres (ça doit le fatiguer beaucoup, ce digne homme!) et il semble me dire: «Tu oublies donc que tu ne vis que par charité, et que je pourrais te donner un coup de hache, te livrer au licteur?»

Il reste antique jusqu'à ce que le nez lui chatouille; ou qu'il ne puisse plus y tenir.

Il s'épuise à la fin, à force de vouloir paraître amer, et il est forcé de se desserrer la mâchoire de temps en temps.

Jamais il n'a été si Brutus qu'aujourd'hui.

Il a rejeté le gland de son bonnet grec, comme s'il y avait de la faiblesse dedans, et il se tient dans le fauteuil comme si c'était une chaise curule.

«Vous êtes mon fils, je suis votre père.»

—Oh! oui, tu peux en être sûr, Antoine! a l'air de dire ma mère.

—Il y avait à Rome une loi (m'écoutez-vous, mon fils?) qui donnait au père déshonoré, dans la personne d'un des siens, le droit de faire mourir ce… ce… ce siensuum

Il s'embrouille.

PHILOSOPHIE

«Tu feras ta philosophie jusqu'à Pâques, et à Pâques tu te présenteras au baccalauréat.»

Telle est la décision adoptée.

On me regarde un peu quand je reparais dans la cour des classes.
On m'entoure, et l'on me dévisage. Un garçon qui revient de
Paris… jugez!…

Le professeur est un jeune homme qui, sorti le premier de l'École normale, a été reçu à l'agrégation le premier; qui arrive toujours le premier au cours, et qui se présente toujours le premier à l'économat pour toucher ses appointements. Il loge au premier, dans une maison au fond d'une rue lugubre. Au théâtre, il va aux premières, et au premier rang.

C'est sa mère qui a fait cette combinaison.

«Je veux que tu sois partout, partout, le premier.»

Ce professeur me traite assez bien. Il compte sur moi pour faire le péripatéticien chez lui, dans son jardin.

Il avait du monde autrefois, à qui il faisait tirer de l'eau pour arroser son potager; il n'a plus personne.

Il pense que moi, fils de collègue—qui suis d'Éleusis aussi,— j'ai l'étoffe d'un disciple et d'un tireur d'eau.

Je ne sais comment il a été nommé à ce poste-là.

Je trouvais mes professeurs de rhétorique ennuyeux à Paris, mais l'on m'assurait qu'il y avait parmi les professeurs de philosophie des gens qui raisonnaient, qui pensaient, qui avaient la tête pleine.

Une fois même, il y en avait un qui était venu serrer la main du journaliste, quoique ce journaliste fût républicain.

J'avais grande idée de ces chercheurs de vertu.

Mais celui-ci est vraiment comique!

EN CLASSE

«M. Vingtras, quelles sont les preuves de l'existence de Dieu?»

Je me gratte l'oreille.

«Vous ne savez pas?»

Il paraît étonné, il a l'air de dire: «Vous qui arrivez de Paris, voyons!

—Gineston, les preuves de l'existence de Dieu?

—M'sieu, je ne sais pas, il manque des pages dans mon livre.

—Badigeot?

—M'sieu, il y a le consensus omnium!

—Ce qui veut dire?… (Le professeur prend les poses de Socrate accouchant son génie.)

—Ce qui veut dire…—Pitou, souffle-moi donc!

—Ce qui veut dire (reprend le professeur aidant le malade) que tout le monde est d'accord pour reconnaître un Dieu?

—Oui, m'sieu.

—Ne sentez-vous pas qu'il y a un être au-dessus de nous?»

Badigeot regarde attentivement le plafond! Rafoin y a lancé le matin un petit bonhomme en papier qui pend à un fil au bout d'une boulette de pain mâché.

«Oui, m'sieu, il y a un bonhomme là-haut.

—Bonhomme, bonhomme (dit le professeur qui est myope et n'a pas vu ce qui pend au plafond), mais c'est aussi le Dieu de la Bible. Sa droite est terrible!»

Le mot ne lui a pas déplu, cependant.

«J'aime cette familiarité, tout de même», disait-il en sortant de la classe. «Il y a un_ bonhomme_ là-haut!… Ce cri d'un enfant pour désigner Dieu!»

Il en a parlé en haut lieu.

«Qu'en dites-vous, monsieur le proviseur? N'est-ce pas l'enfant qui ne sait rien, parlant comme le vieillard qui sait tout?— Oui, il y a un bonhomme là-haut!»

À la classe suivante il s'adresse de nouveau à Badigeot et commence en lui rappelant le mot:

«Il y a un bonhomme là-haut?»

—Non, m'sieu, il n'y est plus. Il tenait mal et il est tombé.»

MON ÂME

Le professeur m'a mis aux_ facultés de l'âme._

Les autres n'y sont pas encore, il fait cela pour moi.

Ce n'est qu'après Pâques qu'on sait comment l'âme est faite dans ce collège-ci.

Il y a sept facultés de l'âme.

«Comptez sur vos doigts, c'est plus facile», me dit le maître.

On annonce à Nantes l'arrivée d'un professeur de Faculté célèbre,
M. Chalmat. Chalmat lui-même est dans nos murs!

Il a connu mon père à Paris, au moment de l'agrégation.

Ils dînaient à côté l'un de l'autre, dans un restaurant à prix fixe. M. Chalmat sortit le premier, oubliant un manuscrit, que mon père prit. Il y avait l'adresse, et il put rapporter le paquet à son propriétaire désespéré.

«Quand vous aurez besoin de moi, dit le philosophe, je suis là.»

Il était là, en chair et en os, par hasard, et par hasard aussi il y avait un appartement meublé dans notre maison, ce qui fit de lui notre voisin.

M. Chalmat dormait sur le même carré que nous.

Il dormait peu, et la nuit il parlait tout haut. Je l'entendais qui disait: «Il y en a HUIT, HUIT! Oui, il y en a HUIT.»

Il voulut me faire un cadeau.

Il nous prit à part, mon père et moi; il nous parla à coeur ouvert.

«Mes amis, dit-il (il m'honorait moi-même de ce nom), je désire vous payer du service que vous m'avez rendu jadis, en sauvant mon manuscrit. Je n'ai pas de fortune, mais je vous donnerai ce que j'ai, le résultat de vingt ans de réflexions et de travail!»

Mon père semble dire: «c'est trop».

«Non, non! Écoutez-moi bien.»

Nous retenons notre souffle, on aurait entendu voler une mouche.

«On vous dit qu'il y a sept facultés de l'âme? Il y en a huit!»

On me trompait donc? on me volait d'une? Pourquoi? Que signifie?

«Oui, oui, c'est comme ça», et M. Chalmat me montrait ses cinq doigts de la main droite et trois autres couchés dans la main gauche.

Il a ajouté avec bonté:

«Servez-vous de la découverte, je vous y autorise; on l'ignore encore, dans deux mois seulement ce sera dans mes livres.»

Rennes, lundi.

Je suis arrivé ce matin. Demain, la version. Mon père voulait me suivre à Rennes, mais il est forcé de rester avec ses pensionnaires.

Mardi.

Je suis le second en version.

J'ai fait encore trop près du texte, sans cela j'aurais été le premier.

Cette après-midi, l'examen.

Je repasse, je repasse, comme si je pouvais avaler le Manuel en trois bouchées.

«Monsieur Vingtras!»

C'est mon tour.

On tire les boules.

«Traduisez-moi ceci, traduisez-moi cela.»

Je traduis comme un ange.

«On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez été bercé sur les genoux d'une tête universitaire, mais encore que vous vous êtes abreuvé aux grandes sources, que vous avez passé par cette belle école de Paris, à laquelle nous avons tous appartenu. (Se ravisant.) Ah! non, pas tous; il y a notre collègue M. Gendrel.»

M. Gendrel est le professeur de philosophie. Il est licencié de province, docteur ès lettres de province; il n'a pas bu aux fortes sources comme eux, comme moi, et, comme c'est un cafard, à ce qu'on dit, le doyen le pique chaque fois qu'il le peut. Il m'a pris pour prétexte à l'instant.

M. Gendrel est jaune, jaune comme un coing, avec des lunettes comme celles de Bergougnard.

Je passe par le professeur de mathématiques avant d'arriver à lui.

Je ne sais pas grand-chose de ce qu'on me demande, mais l'éloge qu'on vient de m'adresser publiquement engage le professeur à être indulgent.

«Qu'est-ce que le pendule compensateur?

—C'est un pendule qui compense.

—Bien, très bien!»

Se penchant à l'oreille du doyen:

«Il est intelligent.»

Se retournant vers moi:

«Et la machine pneumatique, quel est son usage?

—La machine pneumatique?…

—Oh! je ne vous demande pas grands détails. C'est pour faire le vide, n'est-ce pas? Et si on met des oiseaux dedans, ils meurent. Bien, très bien!»

Il reprend:

«Vous avez en géométrie la section d'un cône?»

Oui, mais il me faut un chapeau pour faire une bonne démonstration, comme avec les plâtres du vieil Italien, et je la fais à la bonne franquette.

Prenant un chapeau qui me tombe sous la main, et d'où je retire un vieux mouchoir, je coupe mon cône.

On rit dans la salle parce que la coiffe est très grasse et le mouchoir très sale; les examinateurs me regardent avec un sourire de bonne humeur.

Le professeur de mathématiques, qui décidément veut faire sa cour au doyen (il doit épouser sa fille), me parle à son tour:

«Monsieur, on voit que vous préférez Virgile à Pythagore; mais comme le disait si bien monsieur le doyen tout à l'heure, vous avez bu aux grandes sources séquanaises, et Pythagore même en a profité.»

Murmure flatteur.

Encore un coup à Gendrel!

C'est à lui que j'ai affaire maintenant.

Il me fixe: ses lunettes flamboient comme des pièces de cent sous toutes neuves.

Il lui prend l'envie de se moucher.

Il cherche son mouchoir, c'est lui que j'ai retiré tout à l'heure et remis dans la coiffe si grasse.

C'était le chapeau de Gendrel.

Je suis perdu!

Il m'en veut pour les allusions que le doyen a lancées contre lui sous mon couvert; il m'en veut pour la coiffe et le mouchoir.

Il ne me laisse pas le temps de me reconnaître.

«Monsieur, vous avez à nous parler des facultés de l'âme.»

(D'une voix ferme): «Combien y en a-t-il?»

Il a l'air d'un juge d'instruction qui veut faire avouer à un assassin, ou d'un cavalier qui enfonce un carré avec le poitrail de son cheval.

«Je vous ai demandé, monsieur, combien il y a de facultés de l'âme?»

Moi, abasourdi: «Il y en a HUIT.»

………………………………

Stupeur dans l'auditoire, agitation au banc des examinateurs!

Il y a un revirement général, comme il s'en produit quelquefois dans les foules, et l'on entend: huit, huit, huit.

Pi—houit!…

J'attends l'opinion de Gendrel. Il me regarde bien en face.

«Vous dites qu'il y a huit facultés de l'âme? Vous ne faites pas honneur à la _source des hautes études _à laquelle monsieur le doyen vous félicitait si généreusement de vous être abreuvé, tout à l'heure. Dans le collège de Paris où vous étiez, il y en avait peut-être huit, monsieur. Nous n'en avons que sept en province

Les examinateurs, qui lui en veulent, ne peuvent cependant accepter ma théorie des huit publiquement, et je vais porter la peine d'avoir lancé à un examen une franchise qui avait besoin de volumes et d'hommes célèbres pour la faire accepter.

Le doyen rentre et dit sèchement: «Monsieur Vingtras est appelé à se présenter à une autre session.»

La foule se retire en se demandant qui je suis, ce que je veux, et où l'on en arriverait si l'on jouait ainsi avec l'âme; je renverse les bases sur lesquelles repose la conscience humaine.

Je n'y tiens pas du tout, moi! C'est la faute à M. Chalmat, qui m'a dit qu'il y en a huit. Je ne suis pas un instrument aux mains d'une secte ou d'une faction.

J'ai dit ce qu'il m'a dit!

Il n'y a donc que sept facultés de l'âme: j'en perds une,—je m'en fiche,—mais je serai forcé de me représenter devant la Faculté de Rennes,—et je ne m'en fiche pas. Je suis bien triste…

Mon père me reçoit, les lèvres serrées, le front plissé, l'oeil cave.

C'est qu'il n'est pas seulement blessé dans ma personne! Il l'est dans son propre orgueil!

Un élève qui lui en veut a retourné le poignard dans la plaie.

Le soir du même jour où l'on apprit que j'étais refusé, on lisait sur notre porte:

À LA BOULE NOIRE
AUBERGE DES RETOQUÉS
AGRÉGATION ET BACCALAURÉAT
(On porte tout de même des participes en ville)

_On porte tout de même des participes en ville! _c'est-à-dire qu'on donne des répétitions tout de même et qu'on demande vingt-cinq francs par mois, tout comme si on avait été reçu d'emblée, comme si on avait passé des agrégations du premier coup, et comme si le fils de la maison avait jonglé avec des blanches!…

«Jacques, il vaut mieux que tu ne te mettes pas à table avec nous.»

Ma pauvre mère ne vit plus. Elle assiste chaque jour à des scènes pénibles.

Mon père me reproche le pain que je mange.

On m'apporte des provisions dans ma chambre, comme à un homme qui se cache.

«Oh! je ne veux plus de cette vie! Je veux repartir pour Paris.

—Dans ces habits?» dit ma mère en regardant mes hardes.

Je serai donc toujours écrasé par mon costume!

Ah! je partirai tout de même!

Mon père a eu vent de ce propos.

«S'il part, dis-lui que je le ferai arrêter par les gendarmes.»

Legnagna m'avait déjà menacé d'eux…

Vous voulez faire de moi un gibier de prison, mon père?

Il a donc le droit de me faire prendre, il a le droit de me traiter comme un voleur, il est maître de moi comme d'un chien…

«Jusqu'à ta majorité, mon garçon!»

Il a dit cela avec emportement, en tapant sur un livre qui s'appelle le Code; je le retrouve le soir dans un coin, ce vieux livre. Je le lis en cachette, à la lueur du réverbère qui éclaire ma chambre.

«Peut être enfermé, sur l'ordre de ses parents, etc.»

Me faire arrêter?—Pourquoi?

Parce que je ne veux pas qu'il dise que je ne gagne pas la pâtée que je mange,—parce que je ne veux pas qu'il s'amuse à me frapper, moi qui pourrais le casser en deux,—parce que je veux avoir un état, et que ça l'humilie de penser que lui, qui a tant lutté pour avoir une toge roussie, il aura un fils qui aura une cotte, un bourgeron!

Il me fera mettre les menottes peut-être et ordonnera aux gendarmes de serrer dur si je résiste. Et cela, parce que je ne veux pas être professeur comme lui.

Je comprends. C'est que j'insulte toute sa vie en déclarant que je veux retourner au métier comme nos grands-parents! Dire que je désire entrer en atelier, c'est dire qu'il a eu tort de lâcher la charrue et l'écurie.

Il me ferait donc conduire de brigade en brigade; si ce n'est pas ce soir, ce sera demain, ou dans un mois. Jusqu'à vingt et un ans, il le peut.

On a pensé à moi pour une leçon.

Mes succès de collège m'ont fait une réputation; et puis quelques personnes, devinant peut-être le drame muet qui se joue chez nous, veulent me montrer de l'amitié.

L'une de ces personnes s'adresse à ma mère; c'est une dame qui veut que j'apprenne un peu de latin à son fils. Ma mère a répondu:

«Madame, je serais bien contente s'il pouvait gagner un peu d'argent, parce qu'il se disputerait moins avec son père. Ils sont bons tous deux, dit-elle, mais ils se chamaillent toujours.—Il faudrait, par exemple, que vous parliez à M. Vingtras pour qu'il achète une culotte à Jacques, si vous ne voulez pas (esquissant un sourire) qu'il aille chez vous tout nu—sauf votre respect. Je vous dis ça comme une paysanne; c'est que je suis partie de bas.— J'ai gardé les vaches, voyez-vous!»

J'entends cela de la chambre où je suis. Pauvre mère!

La personne qui venait chercher la leçon s'en va, ayant peur de recevoir une carafe à la tête, quelque bouteille égarée de son chemin,—si mon père rentrait et que nous nous prissions aux cheveux. Puis elle ne se sent pas le courage de parlementer pour ma culotte. En un mot, on a gardé des animaux dans notre famille, et elle vient chercher un professeur et non pas un berger.

Ma mère attend une réponse. (On doit lui écrire.)

«Je lui ai pourtant dit ce qu'il fallait dire, fait-elle en croisant les bras; oh! ces riches, ces riches!…»

Ah! cette paysanne!

Ma réputation de fort en thème me fait retrouver pourtant une leçon; mais mon père, afin de m'humilier, ne me laisse pas même prendre dans sa garde-robe une culotte neuve. Mes habits ne tiennent pas.

Je suis forcé de m'asseoir de côté.

Je tremblai si fort un jour où l'on me dit:

«Donnez donc votre leçon dans le jardin, M. Vingtras, et ôtez votre paletot. Il fait si chaud! Vous suez à grosses gouttes.

—Oh! non, au contraire, merci.»

Je ruisselle.

«Il a l'air timide, un peu inquiet, votre fils, dit-on à ma mère, qu'on n'attendait pas, mais qui est venue un jour pour demander si l'on était content de moi et pour parler en ma faveur.

—Ne vous y fiez pas! et si vous avez des demoiselles qui ont de beaux yeux, ne les laissez pas trop courir quand il est là. Il y a déjà eu des histoires! Il est parisien pour ça, allez! et avant même d'aller à Paris, il avait (elle fait des cornes sur son front avec les doigts), oui, oui, comme je vous dis!…»

On me chasse le lendemain.

Mais j'étais engagé pour un mois, et l'on me paye le mois entier.
«Cinquante francs.»

Avec cet argent-là, je vais me commander des habits. Ma mère intervient. «Je te les ferai moi-même, nous achèterons du drap.

—Oh! non, par exemple, non!

—Mon fils ne m'aime plus, conte-t-elle, le soir, à une voisine qui a sa confiance.—S'il me laissait choisir le drap encore!»

J'achète un costume tout fait.

Ma mère me suit en cachette et pendant que je traite elle demande à parler en particulier au patron de l'établissement et lui explique mon histoire. «Donnez-lui du solide, murmure-t-elle, les larmes aux yeux!»

Je vois un peu plus de monde, maintenant que je suis propre. Ma mère me prie de l'accompagner chez des gens qu'elle connaît.

Elle en est si contente et si fière!

Mais au milieu d'une conversation elle dit tout à coup:

«Comme ça fronce! Et comme on voit qu'il n'y a qu'une demi-doublure! Si tu te tenais comme ça au moins, ça cacherait!» (et elle me tire mon gilet pour le faire aller, elle tripote ma cravate).

Claquant la langue tristement, elle ajoute:

«Tu peux te vanter d'avoir choisi du salissant! Et il n'a seulement pas demandé des morceaux!»

Mon père sent que je suis ulcéré, et un jour où il me voyait pâlir, il eut peur de mon désespoir.

«Ton fils a voulu s'empoisonner», dit-il à ma mère.

Il en est à croire cela.

La pauvre femme reste muette, glacée.

Il est d'ailleurs las, lui-même, de la vie que nous menons sous le même toit. La maison a l'air d'une maison maudite.

«Dis-lui de m'écrire ce qu'il compte faire.»

C'est le dernier mot qu'il adresse à ma mère, après cette soûleur du suicide.

C'est affreux de prendre cette grande feuille de papier vide pour écrire à, son père. Il faut mettre vous.

Je dis vous pour la première fois.

Je ne vois pas bien avec la chandelle.

«Mère, donne-moi donc une bougie.

—Ça n'éclaire pas mieux, va, c'est un peu plus propre, mais ça éclaire moins bien, et c'est beaucoup plus cher, vois-tu!»

J'écris à mon père! Je rature, et je rature!

Tout en écrivant, il m'est venu de la sensibilité, j'ai peur de paraître faible.

Je recommence; c'est difficile et douloureux.

Ah! ma foi, non! et je déchire encore…

Je vais mettre deux lignes seulement,—pas deux lignes,— quatre mots. Ça m'évitera ce «vous», et ce que je veux dire y sera tout de même. J'écris simplement ceci:

Je veux être ouvrier.

«Ton père est furieux», me glisse à l'oreille ma mère, qui vient de remettre le bout de papier.

Il me rencontre dans un corridor:

«Tu te f… de moi, dis…?»

Il lève la main, et j'ai cru qu'il allait m'écraser.
L'abîme est creusé,—il va arriver un malheur.

25 La délivrance

Le malheur est arrivé!

Je sors quelquefois, le soir—bien rarement. Que dirais-je aux gens que je rencontrerais? Je n'ai pas le sou pour aller au café où les collégiens vont. Je ne veux pas me laisser offrir et ne pas payer: je suis trop pauvre pour cela. C'est quand j'ai de l'argent dans ma poche que j'accepte, parce que je sens que l'on ne me fait pas l'aumône et qu'à mon tour je puis régaler.

Mais il y a longtemps que je n'ai plus rien—même un sou.

J'avais fait un peu d'argent avec mes livres de prix. La Poésie au seizième siècle, par Sainte-Beuve, un Bossuet, et les oeuvres de M. Victor Cousin.

Ma mère trouvant cinq francs dans ma poche m'avait demandé où je les avais pris. Elle avait l'air de croire que c'était le produit d'un vol ou d'un assassinat. «Il se sera laisser entraîner par les mauvais conseils. Ce sont les mauvais conseils qui perdent les jeunes gens.»

Qui me donnerait des conseils?—Des copains? Je suis plus vieux qu'eux, même s'ils ont mon âge. On ne les a pas battus tant que moi. Ils n'ont pas connu Legnagna et la maison muette.—Des vieux? les collègues de mon père? Ils ont bien assez à faire de nouer les deux bouts, et puis ils ne savent que ce qui se passait chez les anciens, et n'ont pas le temps,—à cause des répétitions,—de juger ce qui se passe autour d'eux.

J'avais dit à ma mère d'où venaient ces cinq francs.

Elle avait levé les mains au ciel.

«Tu as vendu tes livres de prix, Jacques!…»

Pourquoi pas? Si quelque chose est à moi, c'est bien ces bouquins, il me semble! Je les aurais gardés, si j'avais trouvé dedans ce que coûte le pain et comment on le gagne. Je n'y ai trouvé que des choses de l'autre monde!—tandis qu'avec l'argent, j'ai pu acheter une cravate qui n'était pas ridicule et aller aussi prendre un gloria aux Mille-Colonnes. J'y lis la _feuille _de Paris, qui sent encore l'imprimerie, quand le facteur l'apporte.

Mais je me suis trouvé un soir face à face avec mon père qui passait. Il m'a insulté, d'un mot, d'un geste.

«Te voilà, fainéant?»

Et il a continué son chemin.

Fainéant?—Ah! j'avais envie de courir après lui et de lui demander pourquoi il m'avait jeté entre les dents, et sans me regarder en face, ce mot qui me faisait mal!

Fainéant!—Parce que, dans le silence glacial de la maison, ce travail de bachot et cet acharnement sur les morts m'ennuient, parce que je trouve les batailles des Romains moins dures que les miennes, et que je me sens plus triste que Coriolan! Oh! il ne faut pas qu'il m'appelle fainéant!

Fainéant!

Si mon père était un autre homme, j'irais à lui, et je lui dirais:

«Je te jure que je vais travailler, bien travailler, mais n'aie plus vis-à-vis de moi cette attitude cruelle!»

Il me renverrait comme un menteur. J'ai bien vu cela, quand j'étais plus jeune.

Deux ou trois fois, quand il allait m'humilier ou me battre, je lui promis, s'il ne le faisait point, de tenir n'importe quelle parole il voudrait. Il avait fait fi de mes engagements, et je lui en avais voulu, tout enfant que je fusse, de si peu croire au courage de son fils.

Aujourd'hui encore il me rirait au nez et il croirait que je caponne!

Allons! je vivrai à côté de lui comme à côté d'un garde-chiourme, et je travaillerai tout de même! C'est dit.

Mais, le lendemain soir, ma mère venait m'annoncer, tout effrayée, que mon père ne voulait plus que je restasse dehors et que je courusse les cafés comme un vagabond. Il fallait être rentré à huit heures, ou sinon je coucherais dans la rue.

J'y ai couché.

C'est long, une nuit à assassiner, et vers deux heures du matin il a plu. J'étais trempé jusqu'aux os, j'avais les pieds glacés, et je me cachais sous les auvents des portes. J'avais peur aussi des sergents de ville! J'ai tourné, tourné, autour de la maison. À dix heures, elle avait été fermée, suivant la menace. J'avais trouvé le verrou mis.

Demain encore, je le trouverai tiré si mon père a autant de courage que moi.

Je ne tiens pas à rôder dans les rues. J'aimerais mieux être dans ma chambre, mais on a l'air de me menacer. Je ne veux pas paraître avoir peur, et je grelotte, et mes dents claquent.

Comme c'est froid, quand le soleil se lève!

Je ne suis rentré que quand mon père devait être au collège, à huit heures et demie du matin.

Il n'était pas sorti. C'est la première fois, depuis la scène sanglante avec ma mère, qu'il a manqué la classe.

M'avait-il vu et m'attendait-il? Était-il malade de fureur?

La porte était à peine poussée qu'il s'est jeté sur moi. Il était blanc comme un mort.

«Gredin, dit-il, je vais te casser les bras et les jambes!»

Dans la maison, une heure après.

«Qu'y a-t-il?

—Il y a le fils Vingtras, qui a voulu assassiner son père!»

Je n'ai pas essayé d'assassiner mon père. C'est lui qui m'aurait volontiers estropié; il répétait:

«Je te casserai les bras et les jambes.»

«Eh bien, non! Vous ne casserez les bras et les jambes à personne.
Oh! je ne vous frapperai pas! Mais vous ne me toucherez point.
C'est trop tard; je suis trop grand.»

BAS LES MAINS! OU GARE À VOUS!

Minuit.

Mon père me fera arrêter, bien sûr.

La prison demain, comme un criminel.

Ma vie sera une vie de bataille. C'est le sort de celles qui commencent comme cela. Je le sens bien.

Je ne resterais en prison qu'une semaine, pas plus, que je serais tout de même montré au doigt pour longtemps dans cette province.

L'idée m'est presque venue d'en finir.

Si je me tuais cette nuit, pourtant, ce serait mon père qui m'aurait assassiné!

Et qu'ai-je fait de mal? des fautes de quantité et de grammaire, voilà tout. Puis j'ai, sur un faux renseignement, dit qu'il y avait huit facultés de l'âme quand il n'y en a que sept.—Voilà pourquoi je me pendrais à cette fenêtre?

Je n'ai pas un reproche à m'adresser.

Je n'ai pas même une bille _chipée _sur la conscience. Une fois mon père me donna trente sous pour acheter un cahier qui en coûtait vingt-neuf; je gardai le sou. C'est mon seul vol. Je n'ai jamais rapporté, oh! non! ni _cané__[12]__ _quand il fallait se battre.

Si c'était à Paris, encore! En sortant de prison, on me serrerait la main tout de même. Ici, point!

Eh bien! je ferai mon temps ici, et j'irai à Paris après; et quand je serai là, je ne cacherai pas que j'ai été en prison, je le crierai! Je défendrai les DROITS DE L'ENFANT, comme d'autres les DROITS DE L'HOMME.

Je demanderai si les pères ont liberté de vie et de mort sur le corps et l'âme de leur fils; si M. Vingtras a le droit de me martyriser parce que j'ai eu peur d'un métier de misère, et si M. Bergougnard peut encore crever la poitrine d'une Louisette.

Paris! oh! Je l'aime!

J'entrevois l'imprimerie et le journal, la liberté de se défendre, la sympathie aux révoltés.

L'idée de Paris me sauva de la corde ce jour-là. Je tourmentais déjà ma cravate.

Encore des cris, des cris! C'est deux jours après.

Ma mère, éperdue, entre dans ma chambre.

«Jacques, viens, viens!»

On était en train d'insulter mon père. Il avait, quelques jours auparavant, frappé un de ses élèves, et voilà que dans la maison où la veille il avait failli me tuer, les parents de l'enfant calotté venaient exiger une réparation. On voulait que M. Vingtras fît des excuses, demandât pardon; et comme M. Vingtras balbutiait, on lui mettait le poing sous le nez.

Ils étaient deux, le père et le frère aîné, un vieux et un jeune.

«Qu'y a-t-il?

—Il y a, disait le jeune, que votre père s'est permis de gifler mon frère. S'il n'était pas si décati, c'est moi qui le giflerais.

—Malheureux!»

Je l'ai pris à bras-le-corps. Ah! il ne pèse pas lourd! et le vieux non plus. Par la porte, allons! Un peu plus, ils étaient en morceaux.

Ils amassaient du monde dans la rue.

«Viens donc, me crie le frère aîné écumant.

—Eh! je viens!»

On nous a séparés à grand-peine. Il a dix-huit ans, c'est un saint-cyrien, il est courageux, mais je le règle. Je le tiens comme j'ai vu l'oncle Chadenas tenir des cochons. Je ne veux pas lui faire de mal, maintenant qu'il est à terre. Seulement il bouge encore. On me tire par les cheveux.

On me l'a à peine ôté des mains qu'il me jette une carte par-dessus la foule. «Si c'était devant une épée, tu ferais moins le fier. C'est l'épée qui est mon arme, à moi», et il gesticule, et il en conte!…

L'imbécile!

«Hé, Massion, veux-tu aller lui dire que s'il ne se tait pas, je vais le casser de nouveau, mais que s'il se tait, je me battrai à l'épée avec lui.»

Prairie de Mauves, 7 heures du matin.

Ça s'est arrangé sans que chez nous on en sût rien. Tout le collège en parle, par exemple, mais mon père est au lit avec la fièvre,—le médecin a même ordonné qu'on le laissât reposer,— ce qui me donne ma liberté.

J'ai trouvé des témoins: tous ceux de mes anciens condisciples qui ont un brin de moustache et veulent entrer à Saint-Cyr ou à la Navale s'offrent pour la chose.

«Vous êtes bien jeune, dit quelqu'un mêlé aux pourparlers.

—J'ai dix-huit ans.»

Je mens de deux ans, voilà tout.

On se demande tout bas si au dernier moment je ne _fouinerai _pas devant Saint-Cyr.

Ils ne savent pas que la vie m'embête, qu'un duel est comme un paletot neuf non choisi par ma mère, que c'est la première fois que je fais acte d'homme. C'est que j'en ai envie; nom d'un tonnerre! Si le saint-cyrien ne voulait plus, je l'y forcerais.

Je suis ému tout de même! Je vais peut-être avoir l'air si gauche?
Mais je me ferai tuer tout de suite si l'on rit.

Nous sommes sur le terrain.

«Avancez, messieurs!»

Les témoins sont plus inquiets que nous, et puis ils ont peur de rater le cérémonial.

L'autre ne vient donc pas?… Il a engagé le fer, puis a fait un bond en arrière et il me laisse là.

J'ai l'air d'un chien qui a perdu son maître.

Il ne vient pas, j'avance.

Cri du médecin!

«Quoi donc?

—Vous êtes blessé.

—Moi?

—Vous avez la cuisse pleine de sang.»

Je ne sens rien.

«Recommençons, recommençons ça!»

Et croyant que c'est le grand genre de bondir en arrière comme a fait l'autre, je bondis.

«Mais c'est un saltimbanque!» dit le chirurgien.

Enfin on m'amène à lui. Je ne sais pas encore pourquoi.

«Le gras de la cuisse traversé!

—Vous croyez?

—Et quinze jours sans marcher!»

Oh! je n'ai pas grand endroit où aller!

Je suis donc blessé, il paraît. En effet, ça saigne.

Le saint-cyrien me serre la main et me dit: «Je regrette…»

Moi, je ne regrette rien. C'est un quart d'heure de passé, et j'ai vu que ça ne me faisait pas plus qu'un cautère sur une jambe de bois.

J'avais laissé un mot à ma mère le matin: «Je suis chez un camarade.»

Elle a même fait cette remarque:

«C'est mal pendant que son père est malade.»

Je suis revenu en voiture. Il a fallu de l'argent pour cette voiture; je n'en avais pas. En arrivant, j'ai dû demander trente sous à ma mère qui m'a cru fou.

«Il prend des voitures, maintenant!»

L'escalier est noir.

J'ai monté en me tenant la jambe, sans rien dire, et, sous prétexte de migraine (on croit que j'ai bu), je suis allé me fourrer dans mon lit.

Mais une voisine,—à peine étais-je dans les draps, lui a conté toute l'histoire. Ma mère lâche le chevet de son époux pour le mien.

«Jacques, tu as été en duel!

—Et mon père, comment va-t-il?»

Il est dans la chambre à côté de la mienne depuis ce matin. Le médecin a fait observer qu'il y avait plus d'air. Ma mère retourne à lui.

Je ne comprends pas bien ce qu'ils disent, mais on parle de moi, elle raconte l'histoire. Je saisis des bribes.

Un bruit qui se faisait dans l'escalier s'éteint et j'entends tout.

C'est mon père qui parle avec émotion:

«Oui, quand il sera guéri, il partira.

—Pour Paris?

—Pour Paris.

—Il n'est pas blessé grièvement, n'est-ce pas? Ce n'est rien, au moins?

—Je t'ai dit que non.»

Un silence.

«C'est pour moi qu'il s'est battu… Après la scène de la veille!…»

Il semble que sa voix tremble.

«Oui, oui… il vaut mieux que nous nous séparions. De loin, nous ne nous querellerons pas. De près, il me haïrait!… Il me hait peut-être déjà! Mais c'est plus fort que moi! Ce professorat a fait de moi une vieille bête qui a besoin d'avoir l'air méchant, et qui le devient, à force de faire le croquemitaine et les yeux creux… Ça vous tanne le coeur… On est cruel… J'ai été cruel.

—Comme moi, dit ma mère… Mais je le lui ai dit un jour à Paris, je lui ai presque demandé pardon, et si tu avais vu comme il a pleuré!

—Toi, tu as su lui dire, moi je ne saurais pas. J'aurais peur de blesser la discipline. Je craindrais que les élèves, je veux dire que mon fils ne rie de moi. J'ai été pion, et il m'en reste dans le sang. Je lui parlerai toujours comme à un écolier, et je le confondrai avec les gamins qu'il faut que je punisse pour qu'ils me craignent et qu'ils n'attachent pas des rats au collet de mon habit… Il vaut mieux qu'il parte.

—Tu l'embrasseras avant de partir.

—Non. Tu l'embrasseras pour moi. Je suis sûr que j'aurais encore l'air chien sans le vouloir. C'est le professorat, je te dis!… Tu l'embrasseras… et tu lui diras, en cachette, que je l'aime bien… Moi, je n'ose pas.»

«Madame, madame!

—Quoi donc!

—Il y a les agents en bas!

—Les agents!»

Il y a, en effet, des étrangers dans l'escalier, et j'entends parler.

«Nous venons pour emmener votre fils.

—Parce qu'il s'est battu?»

Elle remonte vers mon père.

«Plus bas, plus bas, mon amie, c'est moi qui avais écrit pour qu'on se tînt prêt à l'arrêter, depuis huit jours déjà!… J'avais signé, après cette scène… Oh! j'ai honte… Il n'entend pas, dis, au moins, à travers la cloison?»

………………………………

J'entends.

Quel bonheur que j'aie été blessé et que je sois couché dans ce lit! Je n'aurais jamais su qu'il m'aimait.

Ah! je crois qu'on eût mieux fait de m'aimer tout haut! Il me semble qu'il me restera toujours, de ma vie d'enfant, des trous de mélancolie et des plaies sensibles dans le coeur!

Mais aussi j'entre dans la vie d'homme, prêt à la lutte, plein de force, bien honnête. J'ai le sang pur et les yeux clairs, pour voir le fond des âmes; ils sont comme cela, ai-je lu quelque part, ceux qui ont un peu pleuré.

Il ne s'agit plus de pleurer! il faut vivre.

Sans métier, sans argent, c'est dur; mais on verra. Je suis mon maître à partir d'aujourd'hui. Mon père avait le droit de frapper… Mais malheur maintenant, malheur à qui me touche!— Ah! oui! malheur à celui-là!

Je me parle ainsi, la cuisse tendue dans mon lit de blessé.

Huit jours après, le chirurgien vient, défait le bandage et dit:

«Grâce à mon pansement,—un nouveau système,—vous êtes guéri; vous pouvez vous lever aujourd'hui et vous pourrez sortir demain.»

Ma mère remercie Dieu.

«Oh! j'ai eu si peur!… S'il avait fallu te couper la jambe!— je vais t'apprendre une nouvelle maintenant…»

Elle me conte tout ce que je sais, ce que j'ai entendu à travers la cloison.

«Tu vas me quitter!» dit-elle en sanglotant.

Je veux me lever tout de suite pour ramasser un peu mes livres, faire ma petite malle, et je lui demande mes habits.

Ce sont ceux du duel.

Ma mère les apporte. Elle aperçoit mon pantalon avec un trou et taché de sang.

«Je ne sais pas si le sang s'en ira… la couleur partira avec, bien sûr…»

Elle donne encore un coup de brosse, passe un petit linge mouillé, fait ce qu'il faut,—elle a toujours eu si soin de ma toilette! —mais finit par dire en hochant la tête:

«Tu vois, ça ne s'en va pas… Une autre fois, Jacques, mets au moins ton vieux pantalon!»

    [1] Religieuse qui ne vit pas dans un couvent.
    [2] Sorte de cataplasme.
    [3] Il s'agit d'une question de grammaire.
    [4] Dictionnaire utilisé pour écrire des vers latins.
    [5] Dictionnaire de grec.
    [6] Auteur de chansons très populaire.
    [7] Drapeau.
    [8] Civis: citoyen, commilito: compagnon
d'armes.
    [9] « Donnez des lys à pleines mains. » (Virgile,
Énéide, VI, 863.)
    [10] « Je tombe sans gloire, les armes brisées. »
    [11] Conducteur, cocher.
    [12] Fuit.