Il y a une cousine dans la maison: mademoiselle Miolan.
Elle a vingt ans: douce, complaisante et pâle, pâle comme la cire, et j'entends dire tout bas qu'elle va bientôt mourir.
Madame Brignolin est pleine de bonté pour elle, nous l'aimons tous; nous jouons aux cartes et aux dés sur ses genoux; elle nous fait des cocardes avec des bouts de rubans,—elle est si habile de ses doigts maigres! Elle a dans une poche un portefeuille à coins de nacre, la seule chose qu'elle nous empêche de toucher: «C'est là qu'est mon coeur», a-t-elle dit un jour, et l'on raconte qu'elle meurt d'un amour perdu.
Le jour où madame Brignolin contait cela, mon père était près d'elle. Ma mère était absente. Je tournai la tête: j'entendis un soupir, et, quand je regardai, je vis madame Brignolin qui avait les mains sur celles de mon père et les yeux dans ses yeux! Il avait l'air gêné, lui. Elle souriait doucement, et elle lui dit:
«Grand bête!»
Je devinai que je les embarrassais et ils jetèrent sur moi, tous les deux en même temps, un regard qui voulait dire: «Pas devant lui», ou «Pourquoi est-il là?» Je n'ai jamais oublié ce «grand bête!» si tendre et ce geste si doux.
Pour mademoiselle Miolan, on a loué un bout de campagne, où l'on va passer deux ou trois heures le soir, après le collège, où l'on dépense, quand il fait beau, toute la journée du dimanche.
Les belles heures pour les petits Brignolin et moi!
Les environs de la maison de plaisance ne sont pas beaux,—c'est au bout d'un chemin désert, noir de charbon, jaune de sable, gris de poussière, qui sent le brûlé, a des odeurs de cendre, sur lequel les souliers s'écorchent et les voitures crient. Il y a une mine là-bas et deux briqueteries qui montrent leurs toits plats dans le vide des champs;—l'herbe est maigre et roussie, elle traîne par places comme des restes de poil sur un dos de chameau; il y a des débris de coke et de briques, rougeâtres et ternes comme des grumeaux de sang caillé; mais nous entassons tout cela en forme de portiques et de cabanes, et nous faisons des trous dans la terre; on y allume du feu, l'on souffle, et la flamme brille, la fumée tourne dans le vent. Cela sent le travail, rappelle Robinson; on est seul dans cette vaste plaine—comme si l'on devait vivre sans le secours des villes: on parle comme des hommes, et comme des hommes on a l'émotion que donne toujours le silence.
Quand on est las de cette nature muette et vide, quand le froid de la nuit descend, quand les bruits tombent un à un comme des pierres dans un gouffre, on revient vers la petite maison qui est coiffée de rouge et chaussée de vert.
Il y a un jardinet, deux arbres, des carrés de pensées, un soleil.
Ces pensées, je les vois encore, avec leurs prunelles d'or et leurs paupières bleues, je sens le velours de leurs feuilles, et je me rappelle qu'il y avait une touffe dont je prenais soin; il en reste encore des pétales dans un vieux livre où je les avais mises.
À l'heure où la maison s'allume, nous voyons de loin la lampe qui luit comme une étoile.
Ces dames et mon père improvisent un souper de fruits, avec du lait et du pain noir. On est allé chercher tout cela dans le fond du village.—Quel calme! J'en ai des larmes de félicité dans les yeux.
Le dimanche, c'est un brouhaha! Nous portons les provisions. Madame Brignolin met un tablier blanc, ma mère retrousse sa robe, et mon père aide à éplucher les légumes.—On nous jette, à nous, quelques carottes crues à grignoter, et nous aidons pour la cuisine, nous faisons tourner le poulet devant le feu de braise (en arrêtant en route les larmes de jus): nous embrouillons tout, nous troublons tout, nous cassons tout, personne ne s'en plaint.
C'est un bruit de casseroles et d'assiettes, puis un bruit de mâchoires, puis un bruit de bouchons!—Au dessert, on goûte au vin blanc mousseux.
On trinque, on retrinque.
C'est toujours à la santé de madame Vingtras qu'on boit d'abord!
Elle répond toute rouge de joie: son sang de paysanne coule plus libre dans cette atmosphère de campagne, avec ces petites odeurs de cabaret et ces vues de fermes dans le lointain!
À peine elle pense à mon pantalon que je dois retrousser, à mes chaussures neuves qui ont des boulets de boue. Madame Brignolin, d'ailleurs, l'en empêche.
«Il faut que tout le monde s'amuse!» dit-elle en lui fermant la bouche et en la tirant par le bras pour l'entraîner à la promenade ou au jardin.
C'est mon père qui paraît heureux!
Il joue comme un enfant; c'est lui qui fait le pot aux quatre coins, qui pousse la balançoire quand on est las de jouer, il chante (il a un filet de voix). Madame Brignolin lance après lui des chansons du Midi.
Ma mère—paysanne—dit: «Ça, c'est des airs de freluquets», et elle entonne en auvergnat:
Digue d'Janette, Te vole marigua Laya! Vole prendre un homme! Que sabe trabailla, Laya!
«Laya!» reprend madame Brignolin en esquissant à son tour une pose de danse—rien qu'un geste, la tête renversée, le buste pliant et puis tout d'un coup un ramassis de jupes, un rejeté de hanche!
Elle tape du pied, fait claquer ses doigts, et elle a l'air enfin de s'évanouir avec les lèvres entrouvertes, par où passe un souffle qui soulève sa poitrine; elle est restée un moment sans rire, mais elle repart bien vite dans un accès de gaieté qui mêle la cachucha et la bourrée, l'espagnol et l'auvergnat,
La Madona et la fouchtra, Laya!
«Qu'est-ce que cela veut dire?» demande M. Brignolin, un positif, qui vient de temps en temps pour le malheur des sauces.
Il essaye des jus concentrés basés sur la chimie, qui sentent le savant et gâtent le dîner.
On joue,—il embrouille le jeu,—ne devine jamais!
Il_ l'_est toujours.
«C'est lui qui_ l'est!»_
Mme Brignolin dit cela d'une drôle de façon et presque toujours en regardant mon père; puis elle ajoute en secouant son mari:
«Allons, tu n'es bon qu'à donner le bras; prends le bras de
Mme Vingtras.—M. Vingtras, voulez-vous me donner le vôtre?—
Jacques, toi tu seras avec Mlle Miolan.»
Pauvre fille! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est souvent prise d'un serrement de coeur ou d'une quinte de toux qui empourpre ses joues pâles, puis la laisse retomber sur l'oreiller qui rembourre sa chaise longue;—elle sourit tout de même et elle se fâche quand nous voulons nous taire à cause d'elle.
«Non, non, amusez-vous, je vous en prie. Cela me fait plaisir, cela me fait du bien, amusez-vous.»
Sa voix s'arrête, mais son geste continue et nous dit:
«Amusez-vous!»
CHÔMAGE
La vie change tout d'un coup.
J'ai été jusqu'ici le tambour sur lequel ma mère a battu des rrra et des fla, elle a essayé sur moi des roulées et des étoffes, elle m'a travaillé dans tous les sens, pincé, balafré, tamponné, bourré, souffleté, frotté, cardé et tanné, sans que je sois devenu idiot, contrefait, bossu ou bancal, sans qu'il m'ait poussé des oignons dans l'estomac ni de la laine de mouton sur le dos—après tant de gigots pourtant!
À un moment, son affection se détourne. Elle se relâche de sa surveillance.
On n'entendait jadis que pif-paf, v'li-v'lan, et allez donc!—On m'appelait bandit, sapré gredin!—Sapré pour sacré;—elle disait_ bouffre_ pour bougre.
Depuis treize ans, je n'avais pas pu me trouver devant elle cinq minutes—non, pas cinq minutes, sans la pousser à bout, sans exaspérer son amour.
Qu'est devenu ce mouvement, ce bruit, le train-train des calottes?
Je ne détestais pas qu'on m'appelât bandit, gredin; j'y étais fait,—même cela me flattait un peu.
Bandit!—comme dans le roman à gravures.—Puis je sentais bien que cela faisait plaisir à ma mère de me faire du mal; qu'elle avait besoin de mouvement et pouvait se payer de la gymnastique sans aller au gymnase, où il aurait fallu qu'elle mît un petit pantalon et une petite blouse.—Je ne la voyais pas bien en petite blouse et en petit pantalon.
Avec moi, elle tirait au mur; elle faisait envoler le pigeon, elle gagnait le lapin, elle amenait le grenadier.
Je vis donc depuis quelque temps, sans rien qui me rafraîchisse ou me réchauffe, comme la gerbe qui moisit dans un coin, au lieu de palpiter sous le fléau, comme l'oie qui, clouée par les pattes, gonfle devant le feu.
Je n'ai plus à me lever pour aller—cible résignée—vers ma mère; je puis rester assis tout le temps!
Ce chômage m'inquiète.
Rester assis, c'est bien,—mais quand on retournera aux habitudes passées, quand l'heure du fouet sonnera de nouveau, où en serai-je? Les délices de Capoue m'auront perdu: je n'aurai plus la cuirasse de l'habitude, le caleçon de l'exercice, le grain du cuir battu!
Que se passe-t-il donc?
Je ne comprends guère, mais il me semble que madame Brignolin est pour quelque chose dans cette tristesse noire de la maison, dans cette colère blanche de ma mère.
Ma mère reste de longues soirées sans rien dire, les yeux fixes et les lèvres pincées. Elle se cache derrière la fenêtre et soulève le rideau, elle a l'air de guetter une proie.
«Vous ne voyez plus madame Brignolin? lui demande un jour une voisine.
—Si, si!
—Il y a un peu de froid?
—Non, non!… nous allons même à la campagne ensemble, dimanche prochain.»
En effet, j'ai entendu parler d'une partie qui est comme une réconciliation après quelques semaines de froideur; j'ai aussi distingué quelques mots que ma mère a prononcés tout bas: «N'avoir l'air de rien, les laisser seuls, venir à pas de loup…»
On se fait de nouveau des amitiés, on se voit le jeudi et l'on combine tout pour le dimanche.
J'avais justement gobé une retenue!
J'avais laissé tomber un morceau de charbon en pleine classe—du charbon ramassé près de la maison de campagne. J'avais entendu M. Brignolin dire qu'il y avait du diamant dans les éclats de mine; et depuis ce jour-là, je ramassais tous les morceaux qui avaient une veine luisante, un point jaune.
Le professeur crut à une farce,—me voilà pincé! forcé de rester en ville ce dimanche-là, pour aller à une heure faire ma retenue— dans l'étude des internes, au lycée même.
Adieu la maison de campagne!
Je les vis partir avec les paniers de provisions.
Les dames avaient mis ce jour-là des robes neuves.
Madame Brignolin était charmante; un peu décolletée, avec une écharpe à raies bleues, des bottines prunelles, et elle sentait bon—mais bon!
Ma mère étrennait un châle vert qui criait comme un damné à côté de la robe de mousseline fraîche à pois roses, qui faisait brouillard autour de madame Brignolin.
On m'avait tracé mon programme. Je devais déjeuner avec des haricots à l'huile, aller en retenue—puis me rendre chez l'économe, M. Laurier, qui me ferait dîner à sa table.
«C'est plus que tu ne mérites», m'avait dit ma mère.
Cette perspective était assez flatteuse pour que le regret de ne point aller à la maison de campagne ne fût pas trop grand; et j'acceptai mon sort de bon coeur.
Je mangeai les haricots à l'huile,—j'allai jouer aux billes avec des petits ramoneurs que je connaissais.—J'arrivai à la retenue en retard et couvert de suie,—je trouvai moyen, sous prétexte de besoins urgents, d'aller flâner dans le gymnase, où je décrochai un trapèze et faillis me casser les reins; je bâclai mon pensum, bus un peu d'encre, et six heures arrivèrent.
La retenue était finie, on nous lâcha, je montai chez M. Laurier.
«Te voilà, gamin?
—Oui, m'sieu.
—Toujours en retenue, donc!
—Non, m'sieu!
—Tu as faim?
—Oui, m'sieu!
—Tu veux manger?
—Non, m'sieu!»
Je croyais plus poli de dire non: ma mère m'avait bien recommandé de ne pas accepter tout de suite, ça ne se faisait pas dans le monde. On ne va pas se jeter sur l'invitation comme un goulu, «tu entends»; et elle prêchait d'exemple. Nous avions dîné quelquefois chez des parents d'élèves.
«Voulez-vous de la soupe, madame?
—Non, si, comme cela, très peu…
—Vous n'aimez pas le potage?
—Oh! si, je l'aime bien, mais je n'ai pas faim…
—Diable! pas faim, déjà!»
«Tu dois toujours en laisser un peu dans le fond.» Encore une recommandation qu'elle m'avait faite.
En laisser un peu dans le fond.
C'est ce que je fis pour le potage, au grand étonnement de l'économe, qui avait déjà trouvé que j'étais très bête en disant que j'avais faim, mais que je ne voulais pas manger.
Mais moi, je sais qu'on doit obéir à sa mère—elle connaît les belles manières, ma mère,—j'en laisse dans le fond, et je me fais prier.
L'économe m'offre du poisson.—Ah! mais non!
Je ne mange pas du poisson comme cela du premier coup, comme un paysan.
«Tu veux de la carpe?
—Non, M'sieu!
—Tu ne l'aimes pas?
—Si, M'sieu!»
Ma mère m'avait bien recommandé de tout aimer chez les autres; on avait l'air de faire fi des gens qui vous invitent, si on n'aimait pas ce qu'ils vous servaient.
«Tu l'aimes? eh bien!»
L'économe me jette de la carpe comme à un niais, qui y goûtera s'il veut, qui la laissera s'il ne veut pas.
Je mange ma carpe—difficilement.
Ma mère m'avait dit encore: «Il faut se tenir écarté de la table; il ne faut pas avoir l'air d'être chez soi, de prendre ses aises.» Je m'arrangeais le plus mal possible,—ma chaise à une lieue de mon assiette; je faillis tomber deux ou trois fois.
J'ai fini mon pain!
Ma mère m'a dit qu'il ne fallait jamais «demander», les enfants doivent attendre qu'on les serve.
J'attends! mais M. Laurier ne s'occupe plus de moi—il m'a lâché, et il mange, la tête dans un journal.
Je fais des petits bruits de fourchette, et je heurte mes dents comme une tête mécanique. Ce cliquetis à la Galopeau, à la Fattet, le décide enfin à jeter un regard, à couler un oeil par-dessous Le Censeur de Lyon, mais il voit encore de la carpe dans mon assiette, avec beaucoup de sauce. J'ai le coeur qui se soulève, de manger cela sans pain, mais je n'ose pas en demander!
Du pain, du pain!
J'ai les mains comme un allumeur de réverbères, je n'ose pas m'essuyer trop souvent à la serviette. «On a l'air d'avoir les doigts trop sales, m'a dit ma mère, et cela ferait mauvais effet de voir une serviette toute tachée quand on desservira la table.»
Je m'essuie sur mon pantalon par derrière,—geste qui déconcerte l'économe quand il le surprend du coin de l'oeil.—Il ne sait que penser!
«Ça te démange?
—Non, m'sieu!
—Pourquoi te grattes-tu?
—Je ne sais pas.»
Cette insouciance, ces réponses de rêveur et ce fatalisme mystique finissent, je le vois bien, par lui inspirer une insurmontable répulsion.
«Tu as fini ton poisson?
—Oui, m'sieu!»
M. Laurier m'ôte mon assiette et m'en glisse une autre avec du ris de veau et de la sauce aux champignons.
«Mange, voyons, ne te gêne pas, mange à ta faim.»
Ah! puisque le maître de la maison me le recommande! et je me jette sur le ris de veau.
Pas de pain! pas de pain!
Le veau et le poisson se rencontrent dans mon estomac sur une mer de sauce et se livrent un combat acharné.
Il me semble que j'ai un navire dans l'intérieur, un navire de beurre qui fond, et j'ai la bouche comme si j'avais mangé un pot de pommade à six sous la livre!
Le dîner est fini: il était temps! M. Laurier me renvoie, non sans mettre son binocle pour regarder les dessins dont j'ai tigré mon pantalon bleu; le repas finit en queue de léopard.
7 heures et demie.
Je suis étendu tout habillé sur mon lit; un bout de lune perce les vitres; pas un bruit!
J'ai la tête qui me brûle, et il me semble qu'on m'a cassé le crâne d'un côté.
Je me souviens de tout: du pain qui manquait, du poisson qui nageait, du veau qui tétait…
Ça ne fait rien; je puis me rendre cette justice, que j'ai au moins conservé les belles manières. J'ai souffert, mais je suis resté loin de la table, je n'ai pas eu l'air de mendier mon pain; j'ai été fidèle aux leçons de ma mère.
9 heures.
Deux heures de sommeil; le mal de tête est parti. Si je voyais un veau dans la chambre, je sauterais par la fenêtre; mais ce n'est pas probable, et je rêvasse en me déshabillant.
10 heures.
J'avais allumé la chandelle, et je lisais; mais la chandelle va finir, il n'en reste plus qu'un bout pour mes parents quand ils rentreront.
Je monte dans ma soupente. Je couche dans une soupente à laquelle on arrive par une petite échelle; on y étouffe en été, on y gèle en hiver; mais j'y suis libre, tout seul, et je l'aime, ce cabinet suspendu, où je peux m'isoler, dont les murs de bois ont entendu tous les murmures de mes colères et de mes douleurs.
Minuit.
Je m'étais assoupi!—Je me suis réveillé brusquement!
Un bruit confus, des cris déchirants,—un surtout qui m'entre au coeur et me le fend comme un coup de couteau. C'est la voix de ma mère…
Je saute au bas de l'échelle, en chemise; l'échelle n'était pas accrochée et je tombe avec fracas. Je me suis presque fendu le genou sur le carreau.
C'est dans l'escalier que le drame se passe; entre ma mère qui est renversée sur la rampe, les yeux hagards, et mon père qui la tire à lui, pâle, échevelée.
Je me jette en pleurant au milieu d'eux. Qu'y a-t-il?
Je veux crier.
«Non, non! fait mon père en me fermant la bouche, non!»—Il me brise presque les dents sous son poing.—«Non, non!»—Il y a autant de colère que de terreur dans sa voix.
Je me penche sur ma mère évanouie; j'inonde sa face de mes larmes. C'est bon, il parait, des larmes d'enfant qui tombent sur les fronts des mères! La mienne ouvre tout d'un coup les yeux, et me reconnaît, elle dit: «Jacques! Jacques!»—Elle prend ma main dans sa main, et elle la presse. C'est la première fois de sa vie.
Je ne connaissais que le calus de ses doigts, l'acier de ses yeux et le vinaigre de sa voix; en ce moment, elle eut une minute d'abandon, un accès de tendresse, une faiblesse d'âme, elle laissa aller doucement sa main et son coeur.
Je sentis à ce mouvement de bonté que lui arrachait l'effroi dans cet instant suprême, je sentis que tous les gestes bons auraient eu raison de moi dans la vie.
«Retourne te coucher», m'a dit mon père.
J'y retourne glacé, j'ai attrapé froid sur les dalles de l'escalier, puis dans la grande chambre, avec les fenêtres ouvertes pour que la malade eût de l'air!
Qu'est-il donc arrivé?
Mon coeur aussi a son orage, et je ne puis assembler deux pensées, réfléchir dans ma fièvre! Les heures tombent une à une.
Je regarde mourir la nuit, arriver le matin; une espèce de fumée blanche monte à l'horizon.
J'ai vu, comme un assassin, passer seules en face de moi les heures sombres; j'ai tenu les yeux ouverts tandis que les autres enfants dorment; j'ai suivi dans le ciel la lune ronde et sans regard comme une tête de fou; j'ai entendu mon coeur d'innocent qui battait au-dessus de cette chambre silencieuse. Il a passé un courant de vieillesse sur ma vie, il a neigé sur moi. Je sens qu'il est tombé du malheur sur nos têtes!
Qu'est-il arrivé? Je voudrais le savoir.
J'ai connu souvent des situations douloureuses; mais je n'ai jamais tremblé comme je tremblais ce jour-là, quand je me demandais comment on allait m'accueillir, de quel oeil me regarderait mon père qui avait dit si pâle: «Non, non, n'appelle pas!»
J'avais peur qu'ils eussent honte devant moi.
Je cherchais quel visage il fallait qu'eût leur fils, quels mots je devais dire, s'il ne serait pas bon d'aller les embrasser.— Mais par qui commencer?
Et je frissonnais de tous mes membres… chose bizarre,—plus effrayé d'être gauche, d'avancer, ou de pleurer à faux, qu'effrayé du drame inconnu dont je ne savais pas le secret.
C'est ainsi quand on n'est point sûr du coeur des siens et qu'on craint de les irriter par les explosions de sa tendresse; instinctivement, on sent qu'il ne faut pas à ces douleurs un accueil cruel, le coeur ne saurait l'oublier et il garderait, noire ou rouge, une tache ou une plaie, une tristesse ou une colère.
Aussi on hésite, on recule!
Ne rien dire?—mais ils peuvent vous accuser d'être méchant, puisque vous ne semblez pas ému de leur douleur!—Parler? Mais ils vous en voudront de ce que vous avez souligné leur faute ou leur crime, de ce que vous avez, le matin, réveillé par vos larmes,—vos simagrées—des fantômes qui devaient mourir avec le dernier cri, le premier soleil!
Et je ne savais que faire!
Il y avait longtemps que c'était le matin.—Mon père se levait d'ordinaire à sept heures afin d'être prêt pour la classe de huit heures. Je me levais aussi.
Je fis comme toujours; je m'habillai, mais lentement, et ne mis pas mes souliers; j'attendis assis sur mon lit.
Il ne venait aucun bruit de leur chambre; un silence de mort.
Enfin, au quart avant huit heures mon père m'appela.
Il ne parut point étonné de me trouver tout prêt; à travers la porte il me demanda du papier et de l'encre; écrivit une lettre au censeur et une autre à un médecin, et me chargea de les porter.
«Tu reviendras dès que tu les auras remises.
—Je n'irai pas en classe?
—Non, il faut soigner ta mère malade. Si le censeur te demande ce qu'elle a, tu lui diras qu'elle a été prise de frayeur dans la campagne, et qu'elle est au lit avec la fièvre…»
Il disait cela sans paraître trop ému, avec un peu de vulgarité dans la tournure,—il traînait ses pantoufles sur le parquet et rajustait son pantalon.
Que s'était-il passé?
Je ne l'ai jamais bien su. À des cris qui échappèrent dans les orages, à des éclats de querelles que mes oreilles recueillirent, je crus comprendre que ma mère s'était mise en embuscade et avait surpris madame Brignolin causant bas avec mon père au détour du jardin, dans ce dimanche de malheur!
Il s'en était suivi une scène de jalousie et de bataille, il paraît, et qui s'était continuée jusqu'au milieu de la nuit, jusqu'à l'heure où je les avais vus revenir.
Je ne pouvais questionner personne; d'ailleurs, le souvenir seul de ce moment m'obsédait comme un mal, et je le chassais au lieu d'essayer de le savoir!
Savoir quoi? Ce qui était fait était fait!
Je suis peut-être le plus atteint, moi, l'innocent, le jeune, l'enfant!
Mon père, depuis ce jour-là (est-ce la fièvre ou le remords, la honte ou le regret?), mon père a changé pour moi. Il avait jusqu'ici vécu en dehors du foyer, par la raison ou sous le prétexte qu'il avait à donner des répétitions au collège et à assister à quelques conférences que faisait le professeur de rhétorique, pour les maîtres qui n'étaient pas agrégés.
Il reste à la maison, maintenant, quatre fois sur six; il y reste, le sourcil froncé, le regard dur, les lèvres serrées, morne et pâle, et un rien le fait éclater et devenir cruel.
Il parle à ma mère d'une voix blanche, qui soupire ou siffle; on sent qu'il cherche à paraître bon et qu'il souffre; il lui montre une politesse qui fait mal et une tendresse fausse qui fait pitié.
Il a le coeur ulcéré, je le vois.
Oh! la maison est horrible! et l'on marche à pas lents, et l'on parle à voix basse.
Je vis dans ce silence et je respire cet air chargé de tristesse.
Quelquefois, je trouble cette paix de mes cris.
Mon père a besoin de rejeter sur quelqu'un sa peine et il fait passer sur moi son chagrin, sa colère. Ma mère m'a lâché, mon père m'empoigne.
Il me sangle à coups de cravache, il me rosse à coups de canne sous le moindre prétexte, sans que je m'y attende: bien souvent, je le jure, sans que je le mérite.
J'ai gardé longtemps un bout de jonc qu'on me cassa sur les côtes et auquel j'avais machinalement emmanché une lame, je m'étais dit que si jamais je me tuais, je me tuerais avec cela.—Et j'ai eu l'idée de me tuer une fois!
Voici à quelle occasion.
Mon père rentre brusque et pâle, et me prenant par le bras qu'il faillit casser:
«Gredin! dit-il entre ses dents, je vais te laisser pour mort sur le carreau!»
J'entrevis un supplice—et justement, j'étais à peine guéri d'une dernière correction qui m'avait rompu les membres.
Il prétendit que chez le proviseur, au moment où l'on traitait la question des boursiers et des non payants, quand on était arrivé à mon nom, le proviseur, s'avançant, lui avait dit:
«M. Vingtras, votre fils pourrait tenir dans la classe un autre rang que celui qu'il tient, s'il travaillait. Nous vous conseillons de vous occuper de lui… entendez-vous?
—C'est toi, misérable, qui me fais avoir des reproches du proviseur?» et il se jeta sur moi avec fureur.
Ce furent de véritables souffrances,—mais mon chagrin était bien plus grand que mon mal!
Quoi! j'étais pour quelque chose dans son avenir, je serais cause qu'on le déplacerait par disgrâce, ou peut-être qu'on le destituerait! Je me donnai sur la poitrine, en mea culpa, des coups plus forts que ceux de ses poings fermés, et le me serais peut-être tué, tant j'étais désespéré, si je n'avais pensé à réparer le mal que mon père m'accusait d'avoir fait.
Je me mis à travailler bien fort, bien fort; on ne me punissait plus au collège, mais à la maison on me battait tout de même.
J'aurais été un ange qu'on m'aurait rossé aussi bien en m'arrachant les plumes des ailes car j'avais résolu de me raidir contre le supplice, et comme je dévorais mes larmes et cachais mes douleurs, la fureur de mon père allait jusqu'à l'écume.
Deux ou trois fois, je dus pousser des cris comme en poussent ceux qu'on tue en leur arrachant l'âme: il en fut épouvanté lui-même! mais il recommençait toujours, tant il avait la pensée malade, l'esprit noir.—Il croyait vraiment que j'étais un gredin, je le pense.—Il voyait tout à travers le dégoût ou la fureur!
Quelquefois, c'est plus affreux encore,—ma mère intervient;— et elle qui m'a calotté à outrance, accuse mon père de barbarie!
«Tu ne toucheras pas cet enfant!»
De temps en temps ils se raccommodent et me battent tous deux à la fois! Les raccommodements durent peu.
Je suis bien malheureux, mais j'ai toujours à coeur le reproche sanglant de mon père, et je me dis que je dois expier ma faute, en courbant la tête sous les coups et en _bûchant _pour que sa situation universitaire, déjà compromise, ne souffre pas encore de ma paresse!
Je fais tout ce que je peux; je me couche quelquefois à minuit, et même ma mère, qui jadis m'accusait de dormir trop tôt, m'accuse maintenant de brûler trop de chandelle: «Et pour quoi faire? Des singeries, tout ça.»
Mon père prétend que je lis des romans en cachette, on ne me sait pas gré du mal que je me donne, et c'est à peine si l'on paraît content de ce que j'ai de bonnes places, car j'ai repris la tête et je suis le premier de la classe.
Pour arriver à cela, quelles heures ennuyeuses j'ai passées!
Ce Gradus ad Parnassum[4] où je cherche les épithètes de qualité, et les brèves et les longues, ce sale bouquin me fait horreur!
Mon Alexandre[5]_ _a les coins mangés; c'est moi qui les ai mordus de rage et j'ai de son cuir dans l'estomac.
Tout ce latin, ce grec, me paraît baroque et barbare; je m'en bourre, je l'avale comme de la boue.
Je ne cause pas, je ne bavarde plus; on m'aimait davantage avant, et j'entends qu'on dit par derrière:
«C'est parce que son père lui donne des danses.»
On dit aussi:
«Ne trouvez-vous pas qu'il est devenu sournois et qu'il a l'air sainte-nitouche?»
J'ai été premier en je ne sais plus quoi, et le premier porte les compositions au proviseur; mais il est en conversation particulière avec quelqu'un et l'on me dit d'attendre dans le cabinet voisin.—celui d'où l'on entend tout.
On parlait de nous.
«Nous ne disons rien de l'affaire Vingtras, c'est entendu?
—Non rien; ce serait lui faire du tort pour toute sa vie dans l'Université, et puis, vous savez, j'aurais été à sa place, avec une femme comme celle qu'il a…
—Il est de fait! et toujours à vous parler des cochons qu'elle a gardés, des bourrées qu'elle a dansées.—Youp, la, la!—tandis que madame Brignolin, eh! eh!
—Plus bas, dit le proviseur, si ma femme entendait!»
J'eus peur dans mon cabinet. Je me les figurais allant à la porte, l'entrouvrant pour voir s'il y avait des oreilles.
C'était le proviseur et l'inspecteur d'académie: j'avais reconnu leur voix. Ils reprirent:
«Je me suis contenté de lui donner un avertissement une fois. J'ai pris le prétexte de son fils.
—Qu'est-ce que c'est que ce garçon-là?
—Un pauvre petit malheureux qu'on habille comme un singe, qu'on bat comme un tapis, pas bête, bon coeur. Il a plu beaucoup à l'inspecteur, la dernière fois… Je l'ai donc pris pour prétexte. "Occupez-vous plus de votre fils"; cela voulait dire: "Restez un peu plus avec votre femme",—et il a tenu compte de l'observation.»
Je restai rêveur toute la journée du lendemain…
Mon père s'en fâcha, et me bousculant avec un geste de colère:
«Vas-tu retomber dans tes rêvasseries, fainéant? L'inspecteur doit arriver dans quelque temps, il ne s'agit pas de me faire honte, comme l'an passé, et de nous faire souffrir tous de ta paresse!»
Quelle honte? quelle paresse?
Mon père m'avait menti.
17 Souvenirs
M. Laurier, l'économe, qui a passé dans un collège de première classe du côté de l'Ouest, a entendu dire qu'une place est vacante à Nantes. La chaire d'un professeur de grammaire est vide. Il s'est démené pour que mon père l'obtînt.
La nomination arrive.
Nous allons quitter Saint-Étienne. Je viens de ranger les cahiers d'agrégation de mon père: les thèmes grecs ici, les versions latines par-là; il y en a des tas.
Mes parents vont faire leurs adieux.
Ils sortent, je les vois qui descendent la rue sans se parler.
Instinctivement, près du passage Kléber, ils se détournent et prennent la gauche du chemin, pour éviter la maison où madame Brignolin demeure…
J'enfile du regard cette rue qui d'un côté mène au collège, de l'autre à la place Marengo; qui me rappelle le plaisir, la peine, les longues heures d'ennui et les minutes de bonheur.
Ah! j'ai grandi maintenant; je ne suis plus l'enfant qui arrivait du Puy tout craintif et tout simple. Je n'avais lu que le catéchisme et je croyais aux revenants. Je n'avais peur que de ce que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable; j'ai peur aujourd'hui de ce que je vois; peur des maîtres méchants, des mères jalouses et des pères désespérés. J'ai touché la vie de mes doigts pleins d'encre. J'ai eu à pleurer sous des coups injustes et à rire des sottises et des mensonges que les grandes personnes disaient.
Je n'ai plus l'innocence d'autrefois. Je doute de la bonté du ciel et des commandements de l'Église. Je sais que les mères promettent et ne tiennent pas toujours.
À l'instant, en rôdant dans cet appartement où traînent les meubles comme les décors d'un drame qu'on démonte, j'ai vu les débris de la tirelire où ma mère mettait l'argent pour m'acheter un homme et qu'elle vient de casser.
Est-ce le silence, l'effet de la tristesse qui m'envahira toujours plus tard, quand j'aurai quitté un lieu où j'ai vécu, même un coin de prison?
Est-ce l'odeur qui monte de toutes ces choses entassées? Je l'ignore; mais tous mes souvenirs se ramassent au moment de partir.
Voici, dans ce coin, un bout de ruban bleu.
C'était à ma cousine Marianne. On l'avait fait venir de Farreyrolles sous prétexte qu'elle était née avec des manières de dame, et qu'un séjour de quelque temps dans notre famille ne pouvait manquer de lui donner le vernis et la tournure qu'on gagne dans la compagnie des gens d'éducation et de goût.
Pauvre cousine Marianne!
On en fit une domestique, qu'on maltraitait tout comme moi,— moins les coups.
Nous étions ensemble dans la cuisine,—je faisais le gros— un homme doit savoir tout faire. Je grattais le fond des chaudrons, elle en faisait reluire le ventre. Pour les assiettes, c'est moi qui raclais le ventre, c'est elle qui essuyait le fond: c'était la consigne. Ma mère avait fait remarquer avec conviction que ce qui est sale dans les chaudrons, c'est le dessous; que ce qui est sale dans les assiettes, c'est le dessus. Et voilà pourquoi je faisais le_ gros_.
On l'a obligée aussi à garder son petit bonnet de campagne. Elle en était toute fière à Farreyrolles et savait que les gars disaient qu'elle le portait bien. Mais elle sentait qu'à Saint-Étienne cela faisait rire. On détournait la tête, on la regardait avec curiosité.
Ma mère de dire:
«C'est que je l'aime comme mon fils, voyez-vous! Je ne fais pas de différence entre eux deux.» Et elle ajoutait: «Jacques pourrait presque s'en fâcher.»
Oui, je me fâche, et je voudrais qu'on fît une différence; c'est bien assez qu'on m'ait ennuyé comme on l'a fait, sans qu'on l'ennuie aussi.
M. Laurier lui-même a fait observer que ce n'était point de mise à la ville; ma mère a répondu:
«Croyez-vous donc que je rougisse de mon origine? Voulez-vous que j'aie l'air d'être honteuse de mes soeurs et de ne pas oser sortir avec ma nièce parce qu'elle a un bonnet de campagne?… Ah! vous me connaissez mal, M. Laurier.»
Un jour cependant elle crut avoir assez brisé la volonté de sa nièce et assez prouvé qu'elle ne rougissait pas de son origine; elle supprima la coiffe; mais elle dicta un bonnet, coupa elle-même une robe.
«Je ne sortirai jamais habillée comme ça, dit Marianne le jour où on les essaya.
—Tu entends par là que ta tante n'a pas de goût, que ta tante est une bête, qui ne sait pas comment on s'habille, qui souillonne ce qu'elle touche. Ah! je souillonne?…
—Je n'ai pas dit ça, ma tante.
—Et hypocrite avec ça!—Oui va-t'en dire partout que je souillonne les robes de mes nièces.—Tu ajouteras peut-être aussi que je les laisse mourir de faim!»
Une pause.
Tout d'un coup se tournant vers moi, d'une voix qui était vraiment celle du sang, dans laquelle on sentait mourir la tante et ressusciter la mère:
«Jacques, fit-elle, mon fils, viens embrasser ta mère…»
Tant d'amour, de tendresse, cette explosion, ce coeur qui tout d'un coup battait au-dessus du sein qui m'avait porté, tout cela me troubla beaucoup et je m'avançai comme si j'avais marché dans de la colle.
«Tu ne viens pas embrasser ta mère!» s'écria-t-elle attristée de ce retard en levant les mains au ciel.
Je pressai le pas,—elle m'attira par les cheveux et elle me donna un baiser à ressort qui me rejeta contre le mur où mon crâne enfonça un clou!
Oh! ces mères! quand la tendresse les prend! Ça ne fait rien, le clou m'a fait une mâchure.
Ces mères qu'on croit cruelles et qui ont besoin tout d'un coup d'embrasser leur petit!
Quel coup! j'ai mal pourtant! et je me frotte l'occiput.
«Jacques! veux-tu ne pas te gratter comme ça! Ah! tu sais, j'ai regardé le fond du grand chaudron, tout à l'heure:—tu appelles ça nettoyer, mon garçon, tu te trompes. Il y a deux jours qu'on n'y a pas touché, je parie!
—Ce matin, maman!
—Ce matin! tu oses!…
—Je t'assure.
—Allons, c'est moi qui ai tort, c'est ta mère qui ment.
—Non! m'man.
—Viens que je te gifle!»
Chère Marianne, depuis ce jour-là, elle fut bien malheureuse. Elle écrivit à sa mère qui l'aimait bien, et lui demanda de retourner tout de suite au village.
Mais à la lettre qui vint de Farreyrolles, ma mère répliqua:
«Veux-tu donner raison à ta fille contre moi? Crois-tu ta soeur une menteuse? Crois-tu, comme elle l'a dit, que je souillonne! Crois-tu?…—Si tu le crois,—c'est bien!»
C'est moi qui mis les virgules et les pluriels.
On n'osa pas reprendre Marianne tout de suite, et elle resta un mois encore.
Elle souffrit beaucoup pendant ce mois-là, mais moi, comme je fus heureux!
Elle était blonde, avec de grands yeux bleus toujours humides, un peu froids, qui avaient l'air de baigner dans l'eau.—Ses cheveux étaient presque couleur de chanvre, et ses joues étaient saupoudrées de rousseurs; mais la peau du cou était blanche, tendre et fine comme du lait caillé.
Je l'ai revue, longtemps après, dans le fond d'un couvent, à travers une grille: elle s'était faite religieuse.
«Si j'étais restée plus longtemps à Saint-Étienne, murmura-t-elle en baissant les paupières, je ne serais peut-être jamais venue ici.
—Le regrettez-vous?»
Elle éloigna du guichet sa tête pâle encadrée dans la grande coiffe blanche des soeurs de Charité et ne répondit rien, mais je crus voir deux larmes tomber de ses yeux clairs, et il me sembla reconnaître un geste de regret et de tendresse…
Elle disparut dans le silence du couloir muet qu'ornait un Christ d'ivoire taché de sang.
Voilà le pupitre noir devant lequel je m'asseyais, qui était si haut; il fallait mettre des livres sur ma chaise.
Quelles soirées tristes et maussades j'ai passées là, et quelles mauvaises matinées de dimanche, quand on exigeai que j'eusse fait dix vers ou appris trois pages avant de mettre ma chemise blanche et mes beaux habits!
Mon père m'a souvent cogné la tête contre l'angle, quand je regardais le ciel par la fenêtre au lieu de regarder dans les livres. Je ne l'entendais pas venir, tant j'étais perdu dans mon rêve, et il m'appelait «fainéant», en me frottant le nez contre le bois.
C'est sensible, le nez! On ne sait pas comme c'est sensible.
J'avais fait un jour une entaille dans ce pupitre. Il m'en est resté une cicatrice à la figure, d'un coup de règle qu'il me donna pour me punir.
Voilà, plein de vieille vaisselle, un panier rongé!
C'était là que dormait Myrza, la petite chienne que l'ancien censeur, envoyé en disgrâce, nous avait donnée pour en avoir soin. Il n'avait pas d'argent pour l'emmener avec lui; puis il ne savait pas si, dans le trou où on l'enterrait, il aurait seulement du pain pour sa femme et son enfant.
Myrza mourut en faisant ses petits, et l'on m'a appelé imbécile, grand niais, quand, devant la petite bête morte, j'éclatai en sanglots, sans oser toucher son corps froid et descendre le panier en bas comme un cercueil!
J'avais demandé qu'on attendît le soir pour aller l'enterrer. Un camarade m'avait promis un coin de son jardin.
Il me fallut la prendre et l'emporter devant ma mère, qui ricanait. Bousculé par mon père, je faillis rouler avec elle dans l'escalier. Arrivé en bas, je détournai la tête pour vider le panier sur le tas d'ordures, devant la porte de cette maison maudite. Je l'entendis tomber avec un bruit mou, et je me sauvai en criant:
«Mais puisqu'on pouvait l'enterrer!» C'était une idée d'enfant, qu'elle n'eût point la tête entaillée par la pelle du boueux ou qu'elle ne vidât pas ses entrailles sous les roues d'un camion! Je la vis longtemps ainsi, guillotinée et éventrée, au lieu d'avoir une petite place sous la terre où j'aurais su qu'il y avait un être qui m'avait aimé, qui me léchait les mains quand elles étaient bleues et gonflées, et regardait d'un oeil où je croyais voir des larmes son jeune maître qui essuyait les siennes…
18 Le départ
Quelle joie de partir, d'aller loin!
Puis, Nantes, c'est la mer!—Je verrai les grands vaisseaux, les officiers de marine, la vigie, les hommes de quart, je pourrai contempler des tempêtes!
J'entrevois déjà le phare, le clignotement de son oeil sanglant et j'entends le canon d'alarme lancer son soupir de bronze dans les désespoirs des naufrages.
J'ai lu la France maritime, ses récits d'abordages, ses histoires de radeau, ses prises de baleine, et, n'ayant pu être marin, par la catastrophe Vidaljan, je me suis rejeté dans les livres, où tourbillonnent les oiseaux de l'Océan.
J'ai déjà fait des narrations de sinistres comme si j'en avais été un des héros, et je crois même que les phrases que je viens d'écrire sont des réminiscences de bouquins que j'ai lus, ou des compositions que j'ai esquissées dans le silence du cachot.
Désespoirs des naufrages, soupirs de bronze, tourbillonnage des oiseaux; il me semble bien que c'est de Fulgence Girard, mon tempêtard favori. Je me répète ces grands mots comme un perroquet enchaîné au grand mât; mais au fond de moi-même il y a l'espérance du galérien qui pense s'évader cette fois.
À Nantes, je pourrai m'échapper quand je voudrai.
En face de _la grande tasse! _on se laisse glisser et l'on est dans l'Océan.
Je n'appartiens plus à mon père; je me cache dans la sainte-barbe, je me fourre dans la gueule d'un canon, et quand on s'aperçoit de ma disparition, je suis en pleine mer.
Le capitaine a juré, sacré—mille sabords du diable!—en me voyant sortir de ma cachette et m'offrir comme novice, mais il ne peut pas me jeter par-dessus bord; je suis de l'équipage!
Le voyage actuel, en attendant l'évasion par eau salée, est déjà plein de poésie.
Nous avons d'abord la diligence,—l'impériale,—puis nous entrons dans une gare!
Les machines renâclent comme des ânes, ou beuglent comme des boeufs, et jettent du feu par les naseaux. Il y a des coups de sifflet qui fendent l'âme!
ORLÉANS
Nous arrivons à Orléans la nuit.
Les malles sont laissées à la gare.
«Mais il y a des choses qu'il faut garder avec soi», dit ma mère. Et elle a gardé beaucoup de choses; on les entasse sur moi, j'ai l'air d'une boutique de marchand de paniers, et je marche avec difficulté.
Il s'écroule toujours quelque boîte qu'on ramasse aux clartés de la lune.
On ne se décide à rien: on est porté, par l'heure et le calme immense, à une espèce de recueillement très fatigant pour moi qui ai tout sur le dos.
Il y a bien eu des facteurs et des garçons d'hôtel qui, à la gare, ont voulu nous emmener au Lion-d'Or, au Cheval-Blanc, au Coq-Hardi.—«À deux pas, monsieur!—Voici l'omnibus de l'hôtel!»
Aller à l'hôtel, au Cheval-Blanc, au Lion-d'Or, mon coeur en battait d'émoi; mais mes parents ne sont pas des fous qui vont se livrer comme cela au premier venu et suivre un étranger dans une ville qu'ils ne connaissent pas.
Ma mère sait juger son monde, elle a voulu trouver une figure qui lui convînt, et elle rôde, tirant mon père comme un aveugle, hasardant des regards et lançant des questions qui se perdent dans l'obscurité et le brouhaha.
Elle a si bien fait, qu'à un moment on s'est trouvé seuls comme un paquet d'orphelins.
On éteint les lumières.—Il n'est plus resté qu'un réverbère à l'huile devant la grande porte, comme une veilleuse; et voilà comment nous errons, muets et sans espoir, sur une place à laquelle nous sommes arrivés en nous traînant, ma mère disant à mon père: «C'est ta faute!» mon père répondant: «C'est trop fort; est-ce que ce n'est pas toi!
—Ah! par exemple!»
Nous avons hélé des isolés qui passaient par là; nous avons même cru voir une chaise à porteurs, mais nos cris se sont perdus dans l'espace.
La lune est dans son plein—toutes mes nuits qui _datent _l'ont eue jusqu'ici pour témoin.
Elle inonde la place de ses rayons, et nous tachons l'espace de notre ombre. C'est même curieux.
Je parais énorme avec mon échafaudage biblique, et quand mon père ou ma mère courent après un colis qui est tombé, les ombres s'allongent et se cognent sur le pavé.—Mon père a un nez!
Je ne puis pas rire;—si je riais, je laisserais encore échapper quelque chose;—puis je n'ai pas grande envie de rire.
«Quelqu'un là-bas!»
Je me tourne comme une paysanne qui porte un seau, comme un jongleur qui attend une boule; j'ai la tête qui m'entre dans la poitrine, les bras qui me tombent des épaules, j'ai l'air d'un télescope qu'on ferme.
«Quelqu'un!
—C'est une femme! Je te dis que c'est une femme!
—Sur quoi est-elle montée?
—Sur quoi?
—Oui, sur quoi?—(Ma mère est aigre, très aigre.)
—Hé! la bonne femme!»
Rien ne bouge que mes colis qui ont failli s'écrouler.
………………………………
«Mes amis, nous nous sommes tous trompés…»
La voix de mon père a un accent religieux, des notes graves; on dirait qu'une larme vient d'en mouiller les cordes.
«Tous trompés, reprend-il avec le ton du plus sincère repentir.
«Ce que nous avons devant nous n'est pas un homme, n'est pas une femme, c'est la PUCELLE D'ORLÉANS.»
Il s'arrête un moment:
«Jacques, c'est la Pucelle!»
J'ai entendu parler d'elle en classe: la vierge de Domrémy, la bergère de Vaucouleurs!
«C'est la Pucelle, Jacques!»
Je sens qu'il faut être ému, je ne le suis pas. J'ai trop de paniers, aussi!
Ma mère a pris dans le ménage le rôle ingrat; elle a voulu être mère de famille, selon la Bible, et elle n'a guère eu que le temps de fouetter son enfant et de lui faire des polonaises; elle connaît de réputation Jeanne d'Arc, mais elle ignore le nom chaste que lui a donné l'Histoire.
«Quand tu auras fini de dire des saletés à cet enfant!»
Les bras lui tombent en voyant que mon père me dit des mots qui ne doivent pas se dire, pendant que je porte des bagages à deux heures de la nuit, dans une ville de province, que nous ne connaissons pas…
«C'est Jeanne d'Arc, reprend ce père accusé d'être léger devant son enfant, celle qui a sauvé la France!
—Oui, répond ma mère d'un air distrait, et elle ajoute d'un air content: on peut s'asseoir contre.»
Nous avons passé la nuit là;—c'était un peu dur, mais on avait le dos appuyé.
Un sergent de ville qui nous a vus s'est approché.
Le sergent de ville nous a pris pour une famille de pèlerins fanatiques, qui étaient venus tomber d'épuisement—avec beaucoup de bagages, par exemple,—aux pieds de leur sainte;—il ne nous a pas brusqués, mais il nous a dit qu'il fallait partir. Il s'est offert à nous mener dans une auberge tenue par son beau-frère même, au bout de la rue, près du marché.
«Tu n'as pas faim? demande mon père à ma mère pendant le chemin.
—Pourquoi aurais-je faim?»
Il faut dire que mon père, dans la soirée, avait parlé de dîner au buffet de Vierzon, de peur de manger trop tard si on ne prenait pas cette précaution. Ma mère s'y était opposée et elle n'entendait pas qu'on eût l'air de jeter un reproche sur sa décision en lui demandant si elle avait faim.
Mon père ne souffle mot.—Le sergent de ville coule vers ma mère un regard de terreur.
Nous sommes dans l'auberge.
Elle s'éveillait; un garçon d'écurie rôdait avec une lanterne, on attelait la carriole d'un paysan. Le sergent de ville appelle son beau-frère, en tapant contre une cloison.
Un grognement.
«On y va, on y va!»
À travers les fentes, on voit passer une lumière et l'on entend l'homme qui s'habille en bâillant, ses bretelles qui claquent et ses souliers qui traînent.
«Ces personnes demandent à coucher et un morceau sur le pouce.»
Morceau sur le pouce est dit le visage tourné vers mon père. Il se souvient de ce: «Pourquoi aurais-je faim?» de ma mère.
Mais elle intervient.
«Coucher seulement, fit-elle; nous souperons en nous réveillant.
—Comme vous voudrez», fait l'aubergiste, à qui il importe peu de vendre ses fricots le matin ou la nuit, et qui préfère même, une fois les voyageurs couchés, se recoucher aussi.
J'entends les boyaux de mon père qui grognent comme un tonnerre sous une voûte: les miens hurlent;—c'est un échange de borborygmes; ma mère ne peut empêcher, elle aussi, des glouglous et des bâillements; mais elle a dit, à la station, qu'il ne fallait pas dîner et l'on ne mangera pas avant demain. On ne man-ge-ra pas.
Elle a pourtant crié à mon père:
«Mange, si tu veux, toi!»
Mon père a simplement branlé la tête; il a ouvert la bouche comme une carpe, et il a murmuré:
«Non, non, demain.»
Il sait ce que cela signifie!
Cela signifie: Je ne veux pas que tu prennes une miette, que tu grattes un radis, que tu effleures une andouille, que tu respires un fromage! Mon père va se coucher; ma mère le suit. On met une paillasse pour moi dans un coin. Je tombe de fatigue et je m'endors; mes parents en font autant. Mais nous nous réveillons tous les trois, par moments, au bruit que font nos intestins.
Ma mère est du concert comme les autres,—mais elle ne cédera pas.—C'est une femme de tête, ma mère. Ah! je l'admire vraiment! Quelle volonté! Quelle différence avec moi! Si j'avais faim, moi, je le dirais, et même je becquèterais… s'il y avait de quoi!
Nature vulgaire, poule mouillée, avorton!
Regarde donc ta mère, qui, pour être fidèle à sa parole, s'en tenir à ce qu'elle a dit, passe la nuit à se serrer le ventre, et attend le matin pour casser une croûte. Elle fera encore celle qui mange par habitude, sans appétit, tu verras.—Tu as pour mère une Romaine, Jacques! tu ne tiens pas d'elle,—surtout par le nez, car tu l'as en pied de marmite.
Nous avons déjeuné,—ma mère, du bout des dents: mais je l'ai vue qui dévorait, dans un coin, un foie de veau qu'elle avait demandé à la cuisine, et qu'on lui avait enfoui dans du pain;— elle mordait là-dedans!
Mon père a mangé à en éclater,—il en a les oreilles bleues.
Il ne s'est pas rebiffé cette nuit, parce qu'il a les mains liées et qu'il a commis au moment du départ une grande imprudence. Il a confié à ma mère tout l'argent.
Ma mère avait dit, sans avoir l'air de rien:
«Mes poches sont plus grandes que les tiennes, l'argent y tiendra mieux; c'est moi qui payerai en route.»
Mon père n'a pas compris tout de suite l'étendue de son malheur, la gravité de la faute; mais au premier relais il a senti la blessure. Il ne lui restait plus rien, pas une pièce d'un franc, pas une pièce de deux sous. Il avait vidé sa monnaie dans les mains des gens à pourboires, porteurs du roulage ou facteurs des messageries, et il n'avait pas même de quoi rendre un verre de groseille.
Il mourait de soif.
«Donne-moi de l'argent.
—Tu veux de l'argent?…
—Oui, Jacques a soif…»
Ma mère se tourne vers moi.
«Tu as soif?»
Ma foi! Je veux bien soutenir mon père, quand c'est possible; mais pourquoi, quand il a soif, dit-il que c'est moi? Je ne réponds rien à la question de ma mère, dont les yeux vont avec une ironie froide de son fils à son époux.
«Il peut attendre, bien sûr, dit-elle en se replongeant dans son coin, et ne paraissant pas plus se soucier de mon père que s'il n'existait pas.»
Cela a duré trois jours, les demandes d'argent et les refus de versement!
Mon père s'est fâché;—il y a même eu scandale, d'abord sur le pas d'une auberge, puis dans un wagon; et ma mère a eu le dessus: mon père a demandé grâce.
C'est qu'elle est courageuse et franche.—Elle dit souvent: «Je suis franche comme l'or.»
Et, comme elle est franche, elle reproche tout haut à mon père, devant les hôteliers, devant les voyageurs, d'être un homme sans coeur, un époux sans conduite.
Elle conte son histoire, elle dit les noms tout haut.
«C'est le regret de quitter ta Brignoline qui te talonne.—Ah! ah!—On veut_ s'empiffrer_ pour oublier… Monsieur veut peut-être l'argent pour lâcher sa femme et son fils et retourner chez sa maîtresse.»
Mon père qui a demandé cinq malheureux francs! Ce n'est pas avec cela!
Il est sur des épines, tâche de couper les phrases, de morceler les mots, de détruire l'effet; mais ma mère est si franche!
«Tu ne me feras pas taire, je pense! Tu n'as pas besoin de me pousser le coude: ce que je dis est vrai, tu le sais bien… Heureusement qu'il y a du monde; tu ne me frapperas pas devant le monde, peut-être?…»
SUR LE BATEAU
Le bateau nous affranchit,—ma mère se trouve malade heureusement.
Elle est restée trop longtemps sans manger, elle a avalé le foie de veau trop vite,—elle n'a pas fermé l'oeil de la nuit.— Enfin la migraine la prend et l'endort.
Mon père reste près d'elle, le temps moral nécessaire pour être sûr qu'elle repose, qu'elle est en plein sommeil, et qu'elle n'a plus la force de fondre sur lui.
Il monte sur le pont…
UNE RECONNAISSANCE
«Chanlaire!
—Vingtras!»
Chanlaire est un ancien pion du Puy, qui possède à Nantes un oncle avec lequel il était brouillé pendant le pionnage, mais avec lequel il s'est raccommodé, et chez qui il retourne après un voyage à Paris dans l'intérêt de la maison.
Il est heureux, gagne de l'argent.
«Quelle rencontre!
—Nous allons faire la noce,—votre femme n'est pas avec vous?»
Il pose cette question, comme on manifeste un espoir, et il semble un peu désappointé quand mon père répond, d'un air triste:
«En bas,—et d'un air plus gai: malade.
—Ce ne sera rien.
—Non,—non,—non.
—Ça n'empêche pas de décoiffer une bouteille de bourgogne, au contraire…»
Se tournant vers moi:
«Savez-vous qu'il a grandi, votre gamin? Quelle tignasse et quels yeux!—Garçon!»
Il y avait des sous-officiers qui allaient en congé, et avaient aussi rencontré des camarades.
La table de la cabine est couverte de bouteilles de vin et de cruches de bière.
De la gaieté, des rires comme je n'en ai jamais entendu de si francs! On joue aux cartes, on allume des punchs, on boit des bishofs; il y a une odeur de citron.
Voilà qu'on chante, maintenant!
Un fourrier entonne un air de garnison,—tous au refrain!
Je m'en mêle, et ma voix criarde se mêle à leurs voix mâles: j'ai bu un petit coup, il faut le dire, dans le verre de mon père, qui a les pommettes roses, les yeux brillants.
Il a conté bravement à Chanlaire,—après la troisième tournée,— qu'il a le gousset vide.
C'est la bourgeoise qui a le sac!
«Voulez-vous vingt francs? vous me les rendrez à Nantes, nous nous y reverrons, j'espère, et, nous y ferons de bonnes parties… Mais, je dis cela devant le moutard…
—Il n'y a pas de danger.»
Non, père, il n'y a pas de danger. Ah! comme il a l'air jeune! et je ne l'ai jamais vu rire de si bon coeur.
Il me parle comme à un grand garçon.
«Allons, Jacques, une goutte!»
Puis une idée lui vient:
«Si nous cassions une croûte? Ces pieds de cochon me disent quelque chose; j'ai envie de leur répondre deux mots.»
C'est un langage hardi pour un professeur de septième; mais le proviseur de Saint-Étienne est loin; le proviseur de Nantes n'est pas encore là, et les pieds de cochon tendent leurs orteils odorants.
Oh! j'ai encore le goût de la sauce Sainte-Menehould, avec son parfum de ravigote, et le fumet du vin blanc qui l'arrosa!
On me donne un couvert, comme aux autres, et on me laisse me servir et me verser moi-même. C'est la première fois que je suis camarade avec mon père, et que nous trinquons comme deux amis.
Je m'essuie à la serviette,—tant pis!—je mets ma chaise commodément,—encore tant pis!—J'ai de mauvaises manières, je suis à mon aise! on ne me parle ni de mes coudes ni de mes jambes, j'en fais ce que je veux. C'est un quart d'heure de bonheur indicible! Je ne l'ai pas encore connu; ma jeunesse s'éveille, ma mère dort.
… Ma jeunesse s'éteint, ma mère est éveillée!
Elle apparaît comme un spectre dans la cabine,—elle était dans celle du fond, nous sommes dans celle du devant,—elle vient droit à nous, et va commencer une scène.