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L'envers d'un homme de bien cover

L'envers d'un homme de bien

Chapter 10: IX
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About This Book

Le récit décrit le quotidien d’un homme présenté comme vertueux, dont le salon transformé en bureau et la minutieuse mise en scène des repas et des réceptions trahissent l’importance accordée aux apparences. À travers ses gestes, ses discours emphatiques et ses rapports avec une épouse malade et la domestique, la narration montre une distance affective et des habitudes sociales réglées. Par une suite de scènes domestiques et d’observations détaillées, l’œuvre examine la mise en scène du respectable, l’orgueil des convenances et les tensions dissimulées sous le vernis de la bienséance.

IX

Dans le train qui le conduisait à Lourdes, Monsieur Brossard n’était pas heureux. De quelque côté qu’il tournât sa pensée, elle se heurtait à des images dont la vue le désobligeait. Ses souvenirs étaient confus, ses projets incertains et les raisons même de son voyage lui échappaient : l’angoisse est chose qui s’oublie vite et il eût fallu qu’il fît un bien gros effort pour se revoir pieds nus dans la chambre de Thérèse, tombant sur le prie-Dieu et se frappant la poitrine.

Il essaya de se représenter ce que serait sa vie dans ce village étrange, vers lequel les événements le poussaient ; sa femme le lui avait souvent décrit ; il se rappela ses paroles puis cessa d’y penser. Le front contre la glace, il regardait glisser les paysages. Il s’ennuyait !

L’aspect de la ville, qu’il traversa dans une méchante guimbarde, lui déplut ; l’hôtel ne le contenta pas davantage. Il dîna vite et presque aussitôt se retira dans sa chambre.

Le soleil avait disparu derrière les montagnes, mais la lumière persistait, morne, grise et languissante. Par la fenêtre ouverte, il voyait passer les hirondelles, flèches noires dans le ciel tendu, il entendait leur cri perçant, monotone et triste ! C’était le crépuscule, l’heure douloureuse qui fait sangloter le malade sur son lit d’hôpital, l’heure déchirante de toutes les solitudes, l’heure des désespoirs sans cause, l’heure des pendus…, l’heure exquise !

Monsieur Brossard demeura longtemps accoudé à son balcon ; ce qu’il éprouvait était nouveau pour lui ; il se cherchait, il s’égarait, son âme se dérobait :

— Que suis-je venu faire ici ? soupira-t-il.

Mais s’il partait, où donc irait-il ? Le monde entier lui semblait désert. Le monde ?… Et toute son existence repassa devant ses yeux ; il n’avait eu que des joies médiocres, des amours passagères pour des femmes dont il ne savait plus le nom, point d’amis. Hors ses livres, sa table et ses affaires, il n’y avait rien dans sa vie, pas un espoir, pas une tendresse, pas un jour qui ne fût identique à la veille. Il l’avait voulu ainsi par crainte de donner quelque chose de lui-même, et son cœur s’était racorni.

Il pensa à Mme Lamorille, et parce qu’il l’avait convoitée sans amour, son souvenir fut sans douceur. Alors, il retomba dans le moment présent, il se tordit les mains :

— Ah ! çà, dit-il tout haut, vais-je avoir maintenant des mélancolies de collégien ? Ce serait bon !

Et, brusque, il ferma la fenêtre, tira les rideaux, alluma un cigare, ouvrit son journal. Il ne prêtait aucune attention à sa lecture ; il était à Lourdes et ne s’expliquait pas qu’il y fût. Il se rappela les papiers de Thérèse, la « Promesse », son départ ; il eut un mouvement d’humeur, jeta son cigare, grommela :

— C’est absurde !

Et il se coucha en comptant ses gestes, pour être sûr de ne penser à rien.


La première journée que Monsieur Brossard passa à Lourdes lui parut longue. Il était sans curiosité, sans enthousiasme et l’idée d’accomplir un devoir lui ôtait tout plaisir. Il se rendit à la grotte, qu’il ne connaissait pas. Elle était vide, il put l’examiner à loisir. Il vit les ex-votos, les béquilles accrochées, la piscine ! Mais comme il n’était pas éclairé par cette lumière intérieure qui transfigure l’univers, les choses lui apparurent telles qu’elles sont, dans leur réalité triste ; il hocha la tête et s’en alla. Il erra dans les rues ; il s’arrêta devant les magasins où l’on voit des médailles, des chapelets et des statuettes de plâtre à manteau bleu. La laideur de ces choses lui inspirait du dégoût ; il sortit de la ville.

Le soir, encore que sa promenade eût été longue, il évita de rentrer à l’hôtel ; il redoutait la vénéneuse influence du crépuscule, et ne sachant où se réfugier, il retourna à la grotte. Des fidèles étaient prosternés, les bras en croix ou la tête entre les mains. Monsieur Brossard s’assit à l’écart ; il contemplait ce spectacle d’un œil indifférent ; des pensées indécises le berçaient, il semblait que dans ce lieu, à cette heure, il eût trouvé exactement la forme de repos que voulait sa fatigue. Il éprouvait une sensation de bien-être et de fraîcheur morale.

— Je suis à Lourdes, songeait-il, mais est-ce là suffisant pour que le vœu de ma chère femme soit accompli ? Le Seigneur est-il satisfait d’un si court voyage, ou bien exige-t-il davantage ? Dois-je prier ou chanter des cantiques ? Est-ce assez d’être venu ? Faut-il que je demeure, et combien ? Un mois ? Une semaine ? Ou bien vingt et un jours ainsi que je le fis à Vichy l’année où je souffris si fort ?

Il était incertain de ses devoirs, mais ne connaissant personne qui pût le diriger, il s’en remit à la Vierge de ce soin, et, le cœur apaisé, il laissa dériver son esprit vers de plus attrayants rivages.

Trois jours n’avaient point passé que Monsieur Brossard avait des habitudes. Il se rendait à la grotte, matin et soir, il y restait pendant une heure exactement, il faisait cela comme il serait allé à son bureau, sans plus d’exaltation, sans plus d’ennui, avec ponctualité. Tantôt assis, tantôt à genoux, il somnolait, disait quelque prière ou pensait à sa femme. Il se la représentait là, parmi la foule, en extase. Il imaginait ses attitudes, ses gestes, son visage. Puis quand sonnait l’heure qu’il s’était fixée, il se levait avec la conviction d’avoir accompli une action magnifique et généreuse.

Parfois, le soir, il parcourait la campagne ; la saison était douce, et dans tous les sentiers l’âpre senteur des mûriers se mêlait au parfum de la terre.

Un bâton ferré dans la main, le geste assuré, Monsieur Brossard aimait à marcher le long des routes larges devant de vastes horizons. Mais il n’allait pas seul, il s’était fait des amis, et il les entraînait.

Le plus favorisé était le Comte des Courtis. Il l’avait connu à la crypte où cet alerte vieillard accompagnait sa fille. Les deux hommes s’étaient plu ; ils s’étaient salués, puis ils s’étaient parlé.

Le Comte des Courtis apportait, dans l’expression de ses ardeurs religieuses, moins de sévérité que ne le faisait son nouvel ami, il y mettait une grâce plus naturelle, et Monsieur Brossard s’efforçait de l’imiter. Il ignorait que si M. des Courtis avait permis que sa fille le chavirât dans le giron de l’Église, ce n’était que par indolence ou faiblesse paternelle, et que cela n’avait modifié qu’en apparence l’existence dissipée et souvent difficile dans laquelle, trop souvent, il égarait son âme et compromettait son salut. Mlle des Courtis le savait ; elle en riait ; elle était charmante !

Le Comte en fit bientôt la confidence à Monsieur Brossard.

— Eh ! oui ! disait-il, je me suis laissé entraîner par cette enfant moqueuse qui s’amuse à sauver son père en attendant que Dieu lui envoie un mari. Mais elle abuse de la bonté à laquelle m’incline un repentir sans cesse renouvelé par mes fautes, et voilà deux mois qu’elle me retient ici.

— Deux mois ! fit Monsieur Brossard.

— C’est beaucoup, mais l’on s’y fait ; sans compter que ma chère fille exige que je sois brancardier à chaque fois que l’occasion s’en présente !

Monsieur Brossard le regarda avec envie :

— Brancardier ! Voilà qui est beau !

— Je vous assure que je m’en accommode. Depuis qu’une maudite goutte m’interdit le cheval et l’escrime, je n’ai plus guère le moyen de faire le moindre exercice. Celui-ci en vaut un autre, et s’il ne contre-balance pas tous les péchés dont mon âme est chargée, il contribue du moins à maintenir à mon corps la souplesse sans laquelle la vertu n’aurait point de mérite. Au reste, ne voulant point fatiguer la Vierge de mes prières, j’occupe mon temps de diverses façons, et je puis dire que je ne l’ai point toujours perdu. C’est ainsi qu’il m’est arrivé, au cours de mes séjours ici, de prendre quelque intérêt à certains de ces hôtels qui ne sont point parmi les meilleurs, mais qui n’appauvrissent pas leurs commanditaires.

— Quoi ? Ces auberges ?

— Croyez, Monsieur, que s’il s’agissait d’auberges, je ne l’eusse point fait, mais ce sont en quelque sorte des maisons de pèlerins, des reposoirs ! D’ailleurs, si cela vous attire et que vous puissiez disposer de quelques fonds, il y aurait une affaire fort belle que nous pourrions mener ensemble…

Monsieur Brossard se laissait tenter ; ils firent des projets.

— L’argent que l’on gagne au service du Seigneur, disait M. des Courtis, a quelque chose de léger, de gratuit qui me séduit infiniment. Dieu sait pourtant que ses fidèles sont sordides, mais ils sont nombreux, si nombreux que les poussières échappées à leur avare vertu finissent par faire des montagnes…

Monsieur Brossard sentait se gonfler sa poitrine ; son cœur battait d’impatience, il ne s’ennuyait plus, et il construisait en rêve un hôtel immense et magnifique, qui cacherait tous les raffinements du siècle sous une apparence misérable et grossière, ainsi qu’il convient en un lieu saint. M. des Courtis était plus raisonnable ; il connaissait sa clientèle et ne tenait pas à la gâter.

Et tous deux, au cours de leurs promenades, cherchaient un emplacement et n’en trouvaient point. Chaque fois qu’un terrain les tentait, il y avait au plus bel endroit, un calvaire, croix de bois rustique ou croix lumineuse qui, dans la nuit, resplendit au haut de la colline pour l’ébahissement des fidèles.

Un jour, à bout de patience, Monsieur Brossard se plaignit de cette abondance de calvaires qui, partout, empêchait de construire. Mlle des Courtis éclata de rire.

Monsieur Brossard n’aimait pas le rire des jeunes filles :

— Qu’ai-je dit de ridicule, Mademoiselle ?

— Oh, rien, Monsieur, mais comment n’avez-vous pas deviné que toutes ces croix sont placées là à dessein. Depuis longtemps le Clergé, d’accord en cela avec la commune, en met un peu partout, si bien que, pour acheter un terrain, il faut obtenir la permission de déplacer le calvaire, et, dame, cela coûte…

Puis, gracieuse, elle se chargea de négocier avec les pouvoirs occultes. Elle avait de l’esprit, une beauté encore hésitante mais qu’un baiser eût fait éclore, et des désirs d’indépendance.

Elle souhaitait d’être infirmière dans une ambulance militaire. Monsieur Brossard l’encourageait ; il aimait à pousser les autres sur le chemin du dévouement, c’était sa façon d’être bon. M. des Courtis, de son côté, ne s’opposait à la vocation temporaire de sa fille que juste ce qu’il fallait pour l’affermir dans son désir et lui céder enfin lorsqu’il aurait lui-même un peu plus avancé ses affaires auprès de la femme de l’aubergiste, une belle fille un peu rousse et qui s’appelait Geneviève.

M. des Courtis, qui aimait à partager ses plaisirs, car il était grand seigneur, n’eut de repos que lorsqu’il eût montré Geneviève à Monsieur Brossard. Celui-ci ne la trouva point belle et il en profita pour confier à son nouvel ami qu’il était fidèle à la mémoire de sa femme plus qu’il ne l’avait été à son amour.

M. des Courtis le regarda d’étrange façon :

— Vous êtes un saint ! dit-il.

Et il pensa : « Ce n’est pas un homme du monde ! »

Monsieur Brossard était fidèle, mais ce n’était point par vertu ; il avait trouvé sans la chercher la paix intérieure, il avait oublié le monde, il avait oublié la guerre et il se laissait aller avec ravissement dans les bras de l’Église. On le voyait à la grotte régulièrement ; plusieurs prêtres l’avaient remarqué, quelques-uns l’abordèrent, il se savait observé, prenait des attitudes et se signait comme on bénit la foule.

Sur le passage du Saint-Sacrement, il s’agenouillait dans la poussière, et il se disait :

— Ce vieux curé doit se demander qui peut bien être ce Monsieur bien mis et à l’air intelligent qui se prosterne ainsi.

Et il regrettait de n’être pas décoré.

Il parlait maintenant de Dieu avec une certaine familiarité. A table d’hôte, il avait pris de l’autorité ; les prêtres, les dévotes et les séminaristes l’écoutaient avec déférence. Parfois, il se taisait, laissant conter à ses voisins ce qu’ils attendaient de la Vierge. Puis soudain, comme un dindon qui glousse au bord du poulailler, il prenait la parole. Il parlait de Thérèse, racontait comment elle lui était apparue à Notre-Dame, comment elle lui avait donné l’ordre de venir à Lourdes. Il l’appelait : « Ma Sainte Morte », et son récit causait toujours une certaine impression. Ami des succès oratoires, il enflait la voix, ajoutait des détails, assurait qu’à Paris plusieurs personnes considéraient déjà Thérèse comme une sainte, donnait son adresse, offrait des reliques ; et bientôt il fut célèbre dans toute une partie de la ville.

Un jour que, retiré dans sa chambre, il rêvait aux avantages de sa condition présente, on vint l’avertir que deux prêtres demandaient à le voir. Ses yeux étincelèrent de plaisir et d’impatience. Sans doute, ces deux abbés avaient-ils entendu parler de Thérèse ; ils venaient pour sa Sainte Morte ; il se réjouissait et, dans le même temps, regrettait de n’avoir pas apporté les manuscrits de sa femme, ou, tout au moins, quelques photographies.

Les ecclésiastiques entrèrent alors que ces sentiments contraires l’agitaient encore. Il s’empressa, leur offrit des sièges ; il s’efforçait d’être digne, mais le désordre de ses paroles témoignait du désordre de son cœur. Les visiteurs ne répondirent guère à son accueil ; ils le regardaient en silence et semblaient attendre avec indifférence la fin de ses politesses importunes.

Leur aspect n’était point engageant. L’un gros, grand, rubicond, essuyait son visage dans un mouchoir à carreaux ; l’autre petit, olivâtre, le visage mauvais, examinait Monsieur Brossard avec une insistance inquiétante. Dépouillés de leurs soutanes, on les eût pris pour des courtiers véreux ou des agents d’affaires de ceux dont la présence accompagne d’ordinaire les désastres et les deuils.

Ils parlèrent ; ils prononcèrent le nom de Thérèse, posèrent quelques questions. Monsieur Brossard brûlait de répondre. Il aimait à briller, et comme ses interlocuteurs paraissaient intéressés, il ne se modéra point, ne négligea aucun détail ; apparitions, inspirations, colloques nocturnes, tout devenait matière à discours enjolivés.

Lorsque, à bout de souffle, il s’arrêta, baissant les yeux d’un air modeste et s’attendant peut-être à recevoir des compliments, il éprouva une pénible surprise :

— C’est bien ce que l’on nous avait dit, déclara le gros rubicond, cela n’a que trop duré.

— Comment ?

Le prêtre se fit familier, son ton était ironique, indulgent, papelard.

— Mais oui, mon bon Monsieur, vous me comprenez fort bien, vous n’êtes pas un novice, et je suis persuadé que nous allons nous entendre. Combien voulez-vous pour vous taire ?

Monsieur Brossard répéta, l’air égaré :

— Pour me taire ?

— Ba, ba, ba, ne faites pas l’agneau. Nous connaissons le procédé. On s’en vient à Lourdes avec un petit saint tout neuf sous le bras ; on commence à le lancer, doucement, à table d’hôte, on donne une adresse, on offre des petits souvenirs et comme on sait que les bons pères n’aiment pas beaucoup ce petit jeu, on évite de se compromettre et l’on rentre dans sa chambre où l’on attend les bons pères, en fumant un bon cigare.

Monsieur Brossard devint pourpre :

— Je vous jure, Monsieur…

— Et les bons pères arrivent ! Dieu est riche ! Et l’on sait qu’il déteste la concurrence. Voyez-vous, Monsieur, nous ne redoutons rien pour Bernadette ; la grotte est la grotte, et vous le savez bien ; votre Thérèse, d’ailleurs, est une pauvre invention, une sainte de guerre, dit-il avec un gros rire. Nous en avons vu de plus dangereuses !… Seulement, la saison est mauvaise, on voyage difficilement, on vient peu et nous ne voulons pas laisser s’égarer vers de coupables fantaisies les prières qui nous reviennent. C’est pourquoi vous aurez la bonté de vous taire, ou mieux, de vous en aller.

Monsieur Brossard ne se contenait plus. Il protestait avec une sorte d’épouvante, s’indignait, se frappait la poitrine. Puis il s’attendrit, s’humilia, serra les mains des prêtres ; il fit tant qu’il les ébranla.

— Il se peut, disait le rougeaud, d’un ton où traînait encore un doute. Il se peut ! Tout est possible ! Nous ne demandons qu’à vous croire, car si vous êtes sincère, vous repousserez notre offrande, votre parole nous suffira. Pourtant, si vous voulez demeurer ici, je vous engage, pour votre repos, à ne plus parler de votre Sainte Morte — un joli nom, mais qui ne plairait pas à la foule — et à vous placer franchement sous la protection de Notre-Dame de Lourdes ; vous êtes chez Elle, ne l’oubliez pas !

— Je vous le promets, Messieurs, je n’ai jamais voulu…

Ils se retiraient.

— C’est bon ! C’est bon ! A Paris vous ferez ce que vous voudrez ; je ne crois pas que vous puissiez réussir, mais ici, plus rien, n’est-ce pas ?… Et, pour les terrains que vous vouliez acheter, vous y renoncez, bien entendu !

La porte se referma. Monsieur Brossard demeura seul, accablé !…

Il n’arrivait pas à comprendre le sens exact de la démarche dont il avait été l’objet, et il se reprochait de n’y avoir point répondu avec assez de fermeté ; la colère succédait en lui à la surprise alors qu’il n’était plus temps de la faire éclater, et il se promenait à travers sa chambre, laissant échapper des lambeaux de phrases violentes et brutalisant les meubles, au passage.

Le soir, à l’heure accoutumée, il rencontra le Comte des Courtis, et, lui prenant le bras, l’entraîna vers la campagne. Lorsqu’ils furent assez loin, il prit un air mystérieux et lui fit à mi-voix le récit de la visite étrange que deux prêtres injurieux étaient venu lui faire. M. des Courtis ne parut pas étonné ; il le laissa parler et puis il demanda :

— A combien avez-vous transigé ?

— Pardon ? fit Monsieur Brossard.

— Vous dites qu’ils vous offraient de l’argent, je vous demande combien vous avez obtenu.

Monsieur Brossard s’était arrêté ; les yeux hors de la tête, le visage en sueur, il cria :

— Mais, rien du tout, Monsieur ; je ne suis pas à vendre.

— Vous plaisantez ?

M. des Courtis le contempla avec stupeur ; sa lèvre supérieure trembla, s’agita ; il éclata de rire :

— Vous n’y avez donc rien compris ? Par exemple ! C’est fort !

— Et que fallait-il comprendre ?

— Mais que je vous ai dénoncé, et qu’avec un peu d’adresse vous eussiez obtenu dix mille francs, que nous aurions partagés. Je vous avoue que cela ne m’eût point fâché, car Geneviève, ma jolie rousse, se découvre un appétit que je ne soupçonnais pas et qui, je dois le dire, la rend plus attachante encore.

Monsieur Brossard ne savait que penser ; il balbutia :

— Croyez que si je vous ai fait du tort, je suis prêt…

— Ah ! mon cher, vous me peinez ! Je ne suis pas écornifleur ! Vous avez manqué une affaire, c’est dommage ! Mais rassurez-vous, tout n’a pas été perdu, ma dénonciation ne fut point gratuite.

Et il abandonna ces vaines discussions pour ne plus s’occuper que de Geneviève, dont il vantait imprudemment les épaules grasses, les seins lourds et les cuisses robustes.

Cette aventure singulière mit le trouble dans l’esprit de Monsieur Brossard, mais, contrairement à ce qu’on en pouvait attendre, elle eut pour résultat de le jeter dans une piété qu’il n’avait pas encore connue. Il priait sans cesse, fréquentait l’église, et même il se fût confessé si une inexplicable timidité ne l’eût arrêté au seuil du confessionnal…

L’été, vaisseau chargé de fruits, chavirait déjà dans les ors de septembre, les premiers vents d’automne faisaient plier les arbres et Monsieur Brossard ne songeait pas à s’en aller.

Quelques personnes qu’il avait connues à Paris passèrent. Elles le virent, l’admirèrent, et, rentrées chez elles, répandirent son histoire. Il en sut quelque chose, en fut flatté, voulut faire davantage.

Ce fut à cette époque qu’il céda aux instances de Mlle des Courtis et consentit à prendre dans les brancards la place du Comte qui, depuis quelque temps, montrait un peu de lassitude.

Lorsqu’il passa sur ses épaules les courroies de brancardier, il éprouva une sensation de vertige et d’ivresse qui, pendant quelques instants, lui troubla la tête. Il marchait cependant, droit, roide et glorieux !

— Se peut-il que moi, Monsieur Brossard, je me sois abaissé à cela ? se disait-il. Quelle admirable modestie !

Cet abandon de lui-même l’emplissait d’une joie frémissante ; son humilité lui donnait de l’orgueil.

— Pourvu, songeait-il, pourvu que cela se sache à Paris !

Et, pour n’être point déçu dans cette espérance, il prit la précaution de l’écrire.

Sa correspondance devenait considérable ; il écrivait à ses amis, aux anciens amis de Thérèse, à des personnes qu’il connaissait moins, et il cherchait encore dans sa mémoire quelques noms oubliés.

Afin de donner à ses lettres un ton qui convînt à son nouvel état, il entreprit des lectures édifiantes ; mais les livres qu’il trouvait dans la bibliothèque de Lourdes l’offensaient autant par la niaiserie de leur texte que par leur apparence dégoûtante.

Alors, par vanité, par désœuvrement, par ennui des livres mal imprimés, il se fit envoyer de Paris l’Imitation de Jésus-Christ. Il éprouva du plaisir à la recevoir, il l’ouvrit, avec respect, caressa l’épais maroquin des plats, puis se mit en devoir de la lire. Il était fier de pouvoir glisser dans ses lettres cette phrase si petite et si grande à la fois : je lis l’Imitation !

A vrai dire, il n’y trouvait rien qui l’exaltât, mais il s’appliquait à en suivre la lettre, et, dès lors, il eut une occupation ; il vécut selon Notre-Seigneur !

Il priait avec modération, car il est dit : qui veut trop s’élever retombe aussitôt dans la bassesse et la pauvreté.

Il se préparait à être tenté et à ne résister qu’autant que Dieu lui en donnerait la force et la patience, puisqu’en toutes choses il faut attendre Dieu ! Et « pour conserver la paix dans les sécheresses de l’âme », dès qu’une pensée l’importunait il l’offrait au Seigneur et cessait d’y songer.

Enfin, de toutes manières, il travaillait à détacher son cœur des choses visibles, et cela ne lui était point difficile, car il n’aimait rien, ni personne. Il n’aimait que lui-même : Monsieur Brossard !