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L'envers d'un homme de bien cover

L'envers d'un homme de bien

Chapter 11: X
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About This Book

Le récit décrit le quotidien d’un homme présenté comme vertueux, dont le salon transformé en bureau et la minutieuse mise en scène des repas et des réceptions trahissent l’importance accordée aux apparences. À travers ses gestes, ses discours emphatiques et ses rapports avec une épouse malade et la domestique, la narration montre une distance affective et des habitudes sociales réglées. Par une suite de scènes domestiques et d’observations détaillées, l’œuvre examine la mise en scène du respectable, l’orgueil des convenances et les tensions dissimulées sous le vernis de la bienséance.

X

Le mysticisme est une fantaisie de l’âme qui prend Dieu pour prétexte ; une passion déréglée, anormale, que nul n’ose contraindre et que les plus froids admirent. Mais Monsieur Brossard ignorait les orages de la passion et son âme était fermée à toute fantaisie. Il ne lui paraissait pas moins absurde de s’abîmer en Dieu que dans la lune ; il appelait les extases des vapeurs et s’il jugeait expédient d’offrir au Seigneur les incommodités inévitables de son corps, se mortifier sans raison ne le séduisait pas.

Tant qu’il se trouva tranquille à Lourdes, que Paris fut menacé, et qu’il eut plaisir à recevoir des lettres où l’on parlait de sa femme en termes élogieux et de lui-même avec déférence, il ne songea pas à quitter sa retraite.

Mais, vers le milieu de novembre, il eut froid, les soirées trop longues lui pesèrent ; il pensa qu’à demeurer davantage il risquerait d’être oublié ; il décida de rentrer.

Peu de chose le retenait. Son ami, M. des Courtis, était parti depuis deux semaines ; il n’était pas parti seul. Il avait enlevé Geneviève, la jolie rousse, dont le mari, goitreux comme le sont tous les gens de ce pays aux eaux miraculeuses, venait parfois entretenir Monsieur Brossard de la fugitive. Il désirait la revoir et d’avance lui pardonnait. Ce n’est point qu’il la regrettât ; souvent même, exaspéré par la générosité de ses caprices, il avait rêvé de la chasser, mais les hommes supportent mal qu’on les quitte ; l’infidélité les touche moins que l’injure faite à leur autorité.

— Elle est à moi, disait ce rustre, et je veux la reprendre, pour la jeter à la porte à coups de pied si tel est mon plaisir ; vous m’y aiderez, Monsieur.

— Certainement, quoiqu’il soit plus malaisé de ramener les femmes au sentiment du devoir que de les en détourner.

— Ce sont des garces ! Vous pouvez le dire ! Mais vous êtes puissant, répliqua l’homme au cou de pélican.

Et ses petits yeux brillèrent, pleins de malice.

Monsieur Brossard comprit que ce pauvre goitreux le croyait de la police, il ne s’en offusqua pas, car il savait proportionner sa vanité à la condition de ses admirateurs. Il lui laissa penser qu’il partait pour le servir et il accepta les marques de sa reconnaissance.

Cependant, à l’instant de se mettre en route, il éprouva quelque regret :

— Je reviendrai ! dit-il à l’hôtelier.

Ce mercenaire, au cœur sec, tira son bonnet, s’inclina, mais ne marqua aucune impatience de le revoir : Monsieur Brossard était homme de petite dépense.

A Paris, des joies inattendues lui firent oublier ces moments amers. Il revit dans la gare les murs de malles qu’il avait vus avant son départ ; ils étaient là, ils n’avaient pas bougé, rien ne s’était passé ! Dehors, le soleil léger jouait sur les eaux gonflées de la Seine et les branches ténues des arbres, teintées de gris, teintées de mauve, donnaient aux hautes terrasses des Tuileries l’aspect d’un jardin japonais. Paris était soyeux ; les rues silencieuses, les gens paisibles. Monsieur Brossard, penché à la portière de la voiture, avait envie de crier :

— Voyez ! C’est moi ! Je rentre !

Il ne se connaissait plus ; il paya le chauffeur sans compter et, dans son antichambre, il embrassa Bathilde, qui éclata en sanglots !

Content de l’heure et du monde, il la laissa tremper dans ses larmes et s’occupa de lui-même. Il parcourut la maison, répandant au hasard ses habits et ses bottes, et puis, enfin, plongé dans un bain tiède, pressant à deux mains l’éponge sur sa poitrine, il songea :

— Des fous ! Il est des fous qui gémissent sur le sort du voyageur que nul n’attend au logis. « Le malheureux, disent-ils, il est seul, il va ! Ici ou là, qu’importe ? Rien ne l’appelle, rien ne l’attire ! » Ce sont discours de poètes, de poètes pour Petit Poucet ! Ah ! ne plaignons personne ! La maison n’est point vide. Pour quelques francs par mois, une esclave laborieuse et fidèle y entretient la vie. De ses mains braves elle fait couler le bain et prépare les feux en hiver. Si c’est le soir, elle dresse le souper et, sur le lit parfumé de lavande, elle étale un linge frais. Il n’est point besoin de la remercier de ses attentions et l’on peut la gronder pour celles qu’elle oublia. Elle ne soupire pas, elle ne vous fait point de reproches au nom de l’amitié, de la tendresse ou de l’amour. Elle ignore les noms des pays que vous avez parcourus, elle respecte votre fatigue ! Vous ne lui dites rien ; vous prenez votre bain ; vous mangez votre souper, et puis vous vous mettez au lit, tout seul. Que faut-il davantage ?

Monsieur Brossard acheva sa toilette, et bien que l’heure ne correspondît à aucun repas, il se fit servir du chocolat et des grillades imbibées de beurre fondu. Il mangea sans hâte, parcourut les journaux, replaça ses chers livres sur les rayons, puis il entr’ouvrit la porte de Thérèse. Il aperçut sur le lit les papiers et les portraits auxquels Bathilde n’avait point touché, et, bien vite, il se retira vers les profondeurs accueillantes de son cabinet, auprès du feu, clair compagnon de son cœur.

Ainsi, une à une, il allait retrouver sur le chemin de la vie ses plus chères habitudes. Il revit son bureau, il revit M. Botte, il revit Lamorille et, pendant les premiers temps, il n’eut guère le loisir de songer à la morte. Mais il avait pris à son insu des attitudes pieuses, des gestes onctueux, de molles intonations qui, sans cesse, rappelaient à ses amis la nature de ses préoccupations et les poussaient à l’en entretenir. Lui-même, par coquetterie, laissait traîner sur sa table son Imitation, dont la reliure était belle, et, de temps à autre, du bout des doigts, il la caressait.

Un jour qu’il se trouvait chez Lamorille, quelqu’un lui demanda :

— N’aurons-nous pas bientôt l’occasion de lire ces écrits magnifiques dont l’essence et la forme donneront à nos cœurs défaillants le réconfort et l’espoir ? Les temps sont troublés, Monsieur, et les esprits s’égarent ; les plus libres reconnaissent aujourd’hui la nécessité de raffermir la foi ; il serait coupable, permettez-moi de le dire, de différer plus longtemps la publication d’un ouvrage dont vous avez éprouvé, dit-on, par vous-même l’action bienfaisante.

— Croyez, Monsieur, que je partage votre impatience, et que cette publication est mon souci le plus pressant.

— Avez-vous fait choix, déjà, d’un éditeur ?

— Mon Dieu, non ! Monsieur. Depuis mon retour de Lourdes, je n’ai pas eu la liberté de m’en préoccuper, mais je suis persuadé que, lorsque l’heure sonnera, ma chère Morte dirigera mes pas et mettra sur ma route celui dont le zèle aura mérité sa confiance.

— Peut-être cette heure a-t-elle sonné, Monsieur.

Et l’homme, que Monsieur Brossard ne connaissait pas, s’offrit à lui présenter son ami M. Israël, éditeur catholique, qui, bien certainement, se chargerait de la publication. Monsieur Brossard admira cette étonnante rencontre et n’osa refuser.

Il rentra chez lui, fort agité. La légende qu’il avait imprudemment fait naître le tenait prisonnier. Il ne pouvait reculer. Pourtant, il hésitait : il redoutait l’ennui !

Il s’assit à son bureau, pour réfléchir, et la colère grondait en lui. Il en voulait à Thérèse, il en voulait à ses amis, il s’en voulait à lui-même. Il oubliait la gloire qui, de ces pages, devait rejaillir sur lui, et qu’il avait souhaitée ; il ne voyait que son déplaisir et il se lamentait.

— Est-il rien de plus cruel que de classer les papiers d’un mort ? C’est l’enterrement du cœur après celui du corps. Un enterrement plus lent, plus difficile et qui souvent réserve au fossoyeur de pénibles surprises. Les êtres qui vivent côte à côte se plaignent de s’ignorer, ils se désespèrent de ne point deviner leurs plus intimes pensées, ils soupçonnent les mensonges, ils voudraient tout savoir, ils sont méfiants, ils souffrent ! L’un d’eux vient à mourir ! Ce qu’il cachait, un tiroir le révèle !

De son poing fermé, il frappa la table et l’Imitation tomba sur le tapis avec un bruit de feuilles froissées.

— Des cendres ! Des cendres ! Des cendres ! Que les morts nous laissent en paix ! Ah ! que n’ensevelit-on avec leur cadavre les lettres qui les trahissent, les livres qu’ils lisaient, les objets qu’ils aimaient ? Qu’ils soient morts puisqu’ils sont morts et qu’on puisse les oublier !

Et ses paroles étaient injustes, excessives et brutales, parce qu’il vivait dans l’heure présente et qu’il ne supportait aucune contrainte.

Les mains à plat sur son bureau, le visage dur, il regardait la porte de Thérèse, la porte derrière laquelle, sur le lit de la morte, les papiers attendaient ! Il semblait appeler on ne sait quelle catastrophe qui, au dernier moment, le délivrerait. Il se leva pourtant, il alla dans la chambre ; les liasses étaient là, poussiéreuses !

— Jamais je n’en pourrai venir à bout, soupira-t-il.

Et d’une voix plus tranquille, il ajouta :

— Je commencerai demain !

Il gagna ainsi deux ou trois jours ; mais les questions de ses amis l’obsédaient, et, sa fureur étant tombée, il se laissait à nouveau bercer par des rêves glorieux.

Un soir, enfin, comme onze heures sonnaient, il apporta dans son bureau les trésors de Thérèse et les étala devant lui :

— Pourquoi donc, se dit-il, ne lit-on les écrits des morts que la nuit ? On se cache comme s’il s’agissait d’accomplir une mauvaise action.

Et, soudain, cette pensée diabolique que peut-être il allait commettre une vilenie l’excita. Il y avait trop longtemps qu’il macérait dans la piété et parlait de sainteté, il avait besoin de se détendre.

Il plongea les mains parmi les feuilles et les éparpilla. Quel désordre ! Il y avait là des citations, des pensées, des comptes de ménage, des recettes de cuisine, le tout mêlé comme le sont les choses dans la vie.

Quelques mois auparavant, Monsieur Brossard n’eût pas compris grand’chose à ce fatras et tant de richesses eussent été perdues.

Mais les lectures pieuses qu’il avait faites l’avaient, malgré lui, préparé à goûter le style de Thérèse, à en pénétrer les nuances. Que l’on dise, en effet : « Je crois en Dieu » ; cela ne séduit personne, mais qu’on s’écrie : « Seigneur, j’étais ténèbres ! Votre lumière est entrée dans mon cœur et mon cœur n’est que lumière ! » Qui donc, ayant fréquenté les pères, y pourrait résister ?

Monsieur Brossard s’émerveillait. D’étonnantes perspectives s’ouvraient à lui ; ses rancœurs tombaient ; l’espoir le soutenait ; la gloire le pressait. Il lut avec avidité :

« Mon Dieu, mon Bien-Aimé, que vous êtes bon de m’envoyer la douleur ! Détachée des choses de la terre, je ne puis souffrir que par vous et je ne me sens heureuse que quand je souffre, car alors je connais votre présence ! »

— Quelle sainte ! murmura-t-il.

« Les hommes, déréglés dans leurs désirs, ne sont que trouble et inquiétude ; ils passent et vous demeurez, Seigneur, et dans votre amour j’ai connu la violence des extases, la douceur des mortifications et l’amère volupté des larmes. »

— Est-il possible ? dit Monsieur Brossard, et il tourna la page :

« Il faut gronder ses domestiques tous les quinze jours et les payer tous les mois ; Dieu seul est juste, sa créature est équitable. »

Et, en marge, elle avait noté : « Seigneur, je suis votre servante. »

Monsieur Brossard poursuivait, au hasard : « Ce que vous dites, Seigneur, est éternel, mais je ne l’entends pas ; consolez-moi, mon Bien-Aimé, de ne pas vous entendre. »

Cela lui parut beau, il reprit :

« Quand serais-je assez heureuse, ô mon Sauveur, pour vous parler seule à seul, pour m’abîmer en vous et y perdre le souvenir de moi-même ; vous êtes mon Bien-Aimé ; hors de vous je ne suis que misère ! Entrez en moi, Seigneur, et fécondez mes entrailles, car je vous aime et je suis votre épouse. »

Monsieur Brossard relut ce passage deux ou trois fois ; il ne savait pourquoi, il aimait moins cela.

Parfois, la Sainte redescendait sur la terre, elle notait : « Le prix de la vie augmente chaque jour ; on ne sait que faire pour dîner ; où allons-nous, Grand Dieu ! où allons-nous ! »

Et plus loin :

« Ce matin, dimanche, je suis allée à la messe ; l’inattention des fidèles est scandaleuse, je n’ai cessé d’observer ma voisine, elle regardait les toilettes, elle regardait les hommes, pas un instant elle ne s’est recueillie. En rentrant, j’ai fait part de mes observations à mon cher mari ; il ne m’a pas répondu, il semblait penser à autre chose ; tout le monde semble toujours penser à autre chose, mais à quoi peuvent-ils penser ainsi ? A quoi ? Cette question me torture. »

— C’est vrai, songea Monsieur Brossard, à quoi peut-on bien penser tout le jour ? Je n’y avais pas réfléchi.

Il rêva un instant, murmura : « Comme elle était intelligente ! » rajusta son pince-nez et prit une autre feuille.

« Daniel… »

Monsieur Brossard eut un léger frémissement ; il se servait si rarement de son prénom qu’il en arrivait presque à l’oublier.

« Daniel m’a encore querellée ce soir, mes idées religieuses l’importunent. Il ne les comprend pas, malgré sa vaste intelligence… »

Monsieur Brossard se rengorgea et, pendant quelques secondes, il savoura :

« … Malgré sa vaste intelligence. Prenez ma vie, Seigneur, et sauvez-le, donnez-moi la force de vous apporter sa belle âme entre mes mains et permettez-moi de m’asseoir près de lui, à vos pieds. »

Les lettres avaient pâli, mais il est des choses qu’on déchiffre aisément. Sur la même feuille, plus bas, la morte avait écrit d’une encre plus récente :

« Avoir voulu passer l’éternité auprès d’un être dont la présence vous est cruelle, est-ce pas là, la sainteté ? »

Le visage de Monsieur Brossard s’assombrit ; il tenait la feuille de la main gauche ; de la droite il chercha, dans un tiroir, les grands ciseaux qui lui servaient à découper dans les journaux les comptes rendus de l’Hôtel des Ventes, et, d’un trait, il coupa la page en deux ; une partie s’envola sur les papiers déjà classés, l’autre, la dernière, roula, vivement froissée, dans le panier d’osier.

Il passa quelques longs discours, et, de nouveau, son prénom l’attira : « Hier, après dîner, en allant chercher un mouchoir, j’ai surpris Daniel ! Il tenait ma femme de chambre étroitement enlacée et lui mordait le cou. Sa position était violente ; il ne m’a pas aperçue. Ce matin j’ai chassé cette fille complaisante ; elle pleurait ! Je sentais qu’elle n’était point coupable et je regrettais ses services auxquels j’étais accoutumée ; pourtant je fus inflexible. Je n’ai rien dit à Daniel, et j’ai donné à ma servante de mauvais certificats. Ainsi Seigneur vous avez châtié Ève pour la faute du serpent et j’ai senti que vous étiez content de moi. »

Monsieur Brossard demeura pensif. Il cherchait à se rappeler le visage de sa conquête, mais il y avait si longtemps qu’on ne prenait pour aider Bathilde que des femmes vieilles et repoussantes qu’il ne put y parvenir. Il haussa les épaules, et la feuille qu’il tenait entre le pouce et l’index décrivit lentement une longue trajectoire qui mourut sous la bûche où, craquelante, elle se consuma.

Cette découverte, pourtant, l’inquiéta. Il craignait qu’en d’autres endroits sa figure fût ternie par des réflexions désobligeantes et il se mit fiévreusement à rechercher toutes les notes où figurait son nom. Le goût de la chasse est si naturel chez l’homme qu’il prenait plaisir à les découvrir alors même qu’il n’avait point lieu de se réjouir de ce qu’elles contenaient. Lorsque par hasard il en trouvait une élogieuse, généralement ancienne, il la mettait de côté se constituant ainsi une personnalité illusoire, mais digne de paraître au public. Les autres s’amoncelaient dans la corbeille et bientôt la débordèrent.

Ce travail terminé, il lui restait à dépouiller encore un grand nombre de textes fastidieux où son nom ne paraissait point et qu’il jugea pour cela d’un intérêt moins pressant. Plusieurs cahiers contenaient une sorte de journal dont la niaiserie en toute autre circonstance l’eût découragé ; il les mit de côté après en avoir compté les pages, et il rangea dessus les feuilles volantes, abondantes et diverses. De temps à autre, d’un coup d’œil, il cueillait une réflexion savoureuse : « Voilà, disait Thérèse, plus de quatre ans que je suis malade, la plupart de mes amis ont cessé de me visiter ; ils m’oublient ! Mais moi je ne les oublie pas, je les hais et chaque jour je pense à eux pour les haïr davantage ; d’autres viennent, par devoir, puis ils s’en vont ! Souvent lorsqu’ils me quittent ainsi pour courir vers la vie, me laissant souffrante et seule, j’en arrive à souhaiter leur mort ; ensuite je me reprends, je me gronde et je pleure, car je suis bonne, et pourtant si l’on venait à ce moment m’annoncer qu’il leur est arrivé malheur, je crois que cela sécherait mes larmes, mais Dieu m’a rarement accordé cette consolation. »

« Les êtres pleins de santé n’aiment pas les malades, ils éprouvent devant eux plus de gêne que de pitié ; ils n’ont point le courage de supporter longtemps la douleur des autres. Qu’ils nous soient attachés par le cœur, l’esprit, l’habitude, l’intérêt ou les devoirs du monde, ils se penchent sur notre lit avec le même visage. Ils croient ne montrer qu’inquiétude, mais au fond de leur regard nous lisons l’impatience et la pensée mauvaise. « Que cela finisse ! songent-ils obscurément. Qu’il guérisse ou qu’il meure ! » Tout leur est égal, la maladie seule leur est insupportable ! »

La dernière feuille que Monsieur Brossard posa sur les autres disait : « Moi aussi j’ai porté de belles robes, mais je suis malade ; moi aussi j’ai eu de beaux cheveux, mais je suis vieille ; moi aussi j’ai aimé les parfums, mais je sens la mort ! Les autres femmes sont courtisées par les hommes, moi je suis l’épouse du Christ et je les méprise. »

Monsieur Brossard la lut, hésita, puis la glissa parmi d’autres afin qu’elle ne fût pas la première que l’on vît. Il fit cela, presque sans y songer, puis la main posée sur la pile de paperasses, il s’écria :

— Vraiment ! C’est magnifique ! Quelle femme ! Quel génie ! Quelle Sainte ! Lamorille avait raison. Il faut publier cela sans retard ! Le monde ne peut plus attendre !

La vanité le gonflait comme un poète !

Il regarda le tas énorme de manuscrits qu’il n’avait pas eu la force de lire. Il sentit fléchir son courage, il était paresseux. Mais l’orgueil l’emporta. Debout, un poing sur la table, superbe, il s’écria tout haut dans le silence de la nuit :

— Je me ferai aider, mais je les publierai, c’est mon devoir ! Ah ! Thérèse ! Tu étais une Sainte, une Sainte, une Sainte !

Et une voix silencieuse mais plus forte clamait en lui :

— Je suis le mari d’une Sainte ! Je suis le mari d’une Sainte !