XXII
Ce fut dans cet état d’esprit et ses affaires n’avançant pas que Monsieur Brossard résolut d’aller passer quelques semaines à Naples. Le désir de s’éloigner de Fioretta n’était pas étranger à sa résolution. Parfois, la nuit, étendu auprès d’elle, les yeux ouverts, il s’effrayait d’être à ce point attaché et prenait d’amères décisions qu’il oubliait le matin ; il demandait à Dieu la force pour s’arracher à son étreinte, et que l’étreinte se desserrât, il se sentait abandonné.
Tourmenté par ces incertitudes, il retardait sans cesse son départ ; il n’osait en parler.
Mais un soir que, par la Via Giulia, il se rendait chez Mgr Ferreti, il croisa Fioretta ; elle sortait de la maison cardinalice le visage animé, et elle feignit de ne pas le voir. Qu’elle l’eût abordé dans cet endroit où chacun les pouvait reconnaître, il en eût éprouvé de l’ennui, mais il était irritable et susceptible, la discrétion de la jeune fille l’offensa, il crut qu’elle se cachait. Il entra pourtant chez le Cardinal, et son trouble était si grand qu’il oublia de se faire annoncer, traversa les salons et pénétra dans la bibliothèque, où il trouva le prélat endormi sur sa chaise. Il considéra le vieillard dépouillé de sa grandeur, puis après avoir un instant balancé, il se retira, comme un voleur. Dans la rue, il se hâta ; des pensées tumultueuses le soulevaient, pareilles aux rafales annonciatrices de l’orage. Il désirait rejoindre Fioretta, lui crier ses reproches, la quitter !
Devant l’hôtel, il aperçut Rémo qui fumait paisiblement ; il s’arrêta, le regarda dans les yeux et, soutenu par la colère, il dit, sans réfléchir :
— Je pars demain, Rémo ! J’en ai assez, je vais à Naples !
Sa voix était agressive et terrible ; il s’attendait à ce que Rémo le combattît, il se promettait d’être inflexible, mais le jeune Italien l’approuva, au contraire, et même il s’offrit à l’accompagner.
— Per Bacco ! s’écria en riant Monsieur Brossard, dont l’humeur était changeante. Per Bacco ! Je vous trouve présomptueux, Boccace, car vous vous êtes maintes fois vanté, devant moi, de n’être jamais sorti de Rome, votre ville natale. Vous en étiez fier et cela est concevable, mais je me demande comment, dans ces conditions, vous pourrez me guider dans Naples que vous ne connaissez pas, et quel profit je tirerais de votre compagnie.
Rémo secoua la tête en souriant.
— Vous pouvez vous fier à mon instinct, dit-il. Je suis guide, et ce don que j’ai reçu du ciel est indépendant du monde extérieur. Les bons cicerones peuvent l’être n’importe où, et de Rome, où naissent les meilleurs, vous pouvez les envoyer aussi bien à Naples, au Caire ou à Stamboul, ainsi que vous le faites pour vos ambassadeurs, vos ministres et vos consuls. On est guide, comme on est diplomate, c’est affaire de vocation.
— Il est vrai, dit Monsieur Brossard.
Et il fit réflexion que lui-même, du jour où il s’était senti enclin à revêtir la robe blanche des dominicains, avait accepté de diriger les âmes dans des voies qu’il n’avait guère fréquentées et de discourir en chaire des vertus qu’il ne pratiquait pas.
— Il est vrai, répéta-t-il, la vocation supplée la connaissance, elle permet de se fier à l’intuition qui n’est pas, comme l’intelligence, exposée à l’erreur.
Rémo l’interrompit en riant, et il prit sujet de cette maxime pour conter une anecdote galante dans laquelle une grande dame romaine, cousine du Cardinal Ferreti, et ce digne prélat lui-même, tenaient des rôles avantageux.
Monsieur Brossard posa quelques questions touchant le Cardinal, puis il demanda à Rémo s’il ne redoutait pas que ce vieillard traitât Fioretta avec moins de retenue que n’aurait pu le faire espérer l’élévation de son caractère et la fragilité de son âge.
Rémo haussa les épaules.
— Encore que l’âge n’ait rien à faire ici, dit-il, je n’ai pas grand’chose à craindre de ma sœurette ; elle est rieuse, mais adroite, elle s’emploie pour le bien de la famille, et tous ces Messieurs du Vatican la considèrent un peu comme leur fille ; c’est une rencontre singulièrement heureuse, car ma mère ne fut point mariée ; elle était blanchisseuse et fort répandue dans le monde blanc. Fioretta, dit-on, lui ressemble, encore qu’elle soit plus délicate, et ces Messieurs aiment à se rappeler avec elle le temps de leur jeunesse. Ils la savent honnête et mesurée dans ses propos, et ils n’ignorent point que son cœur n’est pas libre. La pauvre enfant vous l’aura dit, sans doute : elle a un amoureux, aujourd’hui prisonnier des Autrichiens, auquel elle s’en voudrait d’être infidèle. Si vous le voulez bien, elle nous accompagnera à Naples, elle a besoin de se distraire, et mon frère pourra fort bien s’occuper seul de vos affaires.
Ce fut ainsi que Monsieur Brossard, ayant voulu quitter Rome pour fuir cette jeune fille, partit avec elle.
Dans le wagon, il s’amusa de sa joie. Il la regardait ; il lui disait de fades gentillesses qu’elle n’écoutait pas. Jamais voyage ne lui sembla plus court.
A Naples, Monsieur Brossard, Rémo et Fioretta s’installèrent dans une hôtellerie proche de la route du Pausilippe, et qui était tenue par une matrone amie de donna Léandro. De leurs fenêtres, ils découvraient un champ de fleurs, des palmiers, la baie, l’île de Capri, et assez loin, sur la gauche, le cône fumant du Vésuve, dont la rougeur, le soir, amusait Fioretta.
Chaque matin, vers onze heures, des mendiants s’arrêtaient sur la route devant la porte de l’hôtel et jouaient, sur un piano mécanique, des airs entraînants ou lascifs. Fioretta se mettait alors à chanter et elle descendait dans le jardin, où elle cueillait des fleurs pour Monsieur Brossard, qui, accoudé au balcon, la regardait évoluer au soleil, le buste serré dans un fichu rouge, les bras nus et le corps souple.
Rémo se levait tard.
Le soir, ils faisaient des promenades : parfois, ils louaient une barque et s’en allaient vers quelque trattoria de la côte, où ils dînaient en plein air et buvaient du vin frais. Monsieur Brossard demeurait grave, mais le verbiage de Rémo, le rire et les chansons de Fioretta, l’enveloppaient d’un bonheur ensorcelant dont il ne se rendait pas exactement compte ; s’ils prenaient une voiture, il s’efforçait de se dissimuler ; il éprouvait un peu de honte, et la seule pensée qu’il pourrait être reconnu lui donnait chaud. Au reste, se cacher était difficile ; Rémo, par discrétion, ou peut-être par sympathie, s’asseyait à côté du cocher, et Fioretta, tout heureuse d’être en carrosse, ou, pour mieux dire, en carrocelle, faisait tout ce que femme peut faire pour attirer l’attention de la foule.
Cependant, Boccace n’avait point tardé à se ménager d’utiles relations ; il fut en mesure de conduire Monsieur Brossard et lui révéla les secrets de la ville. Ils faisaient ensemble de longues absences, et Fioretta, sans se plaindre, les attendait. Si c’était le soir, elle s’endormait en disant son chapelet ; si c’était le jour, elle allait dans les églises, qui sont fraîches, et elle priait pour son amoureux. Elle était pieuse, et la madone la protégeait. Elle passait ainsi de longues heures agenouillée dans la nef sombre de Saint-Janvier, et elle guettait infatigablement les ampoules où le sang coagulé du martyr se liquéfie, lorsqu’il s’agit d’annoncer la victoire ou quelque autre événement favorable. Son cœur était simple et elle aimait les miracles. Un jour enfin, l’église étant pleine, le miracle se produisit, il le fit avec un peu de retard, il est vrai, et ce contretemps déchaîna la colère des assistants qui se pressaient en foule compacte ; la mémoire du Saint Évêque de Bénévent fut insultée, des projectiles volèrent vers l’autel et l’officiant eût sans doute été mis à mal si, à ce moment, le sang ne fût entré en ébullition ; alors, tous les fidèles tombèrent à genoux, le front contre terre, et des chants d’actions de grâce éclatèrent.
Fioretta songea qu’elle reverrait bientôt son fiancé, et ses doigts caressaient voluptueusement le collier d’or dont elle était parée.
De temps à autre, l’abbé Panini écrivait à Monsieur Brossard, il lui parlait des progrès de ses démarches et souvent lui demandait de l’argent. Monsieur Brossard avait perdu tout sens de l’économie, il dépensait le produit des œuvres de Thérèse avec autant d’aisance qu’un joueur le produit de ses gains.
Deux ou trois fois la semaine, il s’enfermait dans sa chambre, et il écrivait au Père Autrand et à ses amis de longues lettres qu’il leur faisait parvenir de Rome par l’intermédiaire de Mme Léandro. Il parlait de ses espoirs, de ses dévotions, de son exaltation religieuse, et il avouait que la présence de Thérèse lui était constamment sensible. Il se plaignait aussi d’être éloigné de Paris dans un temps où les cœurs étaient serrés par l’angoisse, mais il ne doutait point de la victoire, et il disait la hâte qu’il avait de revenir et de prononcer ses vœux, tant de fois retardés, malgré sa volonté.
Il ne mentait pas ; ces sentiments, il les éprouvait réellement au moment qu’il écrivait, puis, ses lettres cachetées, il allait retrouver Fioretta. C’était l’heure de la sieste, et dans la chambre obscure où bourdonnait une mouche, tandis qu’au dehors le soleil violent heurtait les jalousies fermées et qu’on entendait dans le silence la voix douce d’un ruisseau traversant le jardin, la jeune fille, à demi-nue, dans une pose abandonnée, sommeillait, toute rose, en travers du grand lit frais. Monsieur Brossard entrait sans bruit, et, souvent, assis près d’elle, il la regardait dormir ; il éprouvait alors une sensation libre et forte à se sentir là, si loin du monde, dans une position que nul ne soupçonnait et qu’il jugeait singulière et scandaleuse.
Les jours passaient, semblables aux barques chargées de fruits, de fleurs et de chansons qui se succèdent au soleil, sur l’eau bleue de la baie, Monsieur Brossard goûtait la saveur inconnue du péché, il découvrait le charme des paresses indolentes et la langueur des soirs ; les liens qui, jadis, serraient étroitement son cœur se dénouaient, sa volonté fondait, son âme s’ouvrait, accueillante, à toutes les ivresses de la terre, chaque souffle qui caressait son visage, le parfum sous les arbres, le soleil sur les fleurs, ses gestes même dans l’air tiède et moelleux comme un pétale de rose, tout lui était volupté, et, souvent, il se rappelait le mot de sa bonne hôtesse : la nature, c’est le jardin de Dieu.
Cependant, vers le milieu de juillet, alors qu’il n’y songeait plus, l’abbé Panini écrivit que la congrégation, par mesure exceptionnelle, avait admis sa requête.
Monsieur Brossard en ressentit une immense fierté et, tout de suite, il décida de partir pour Rome et de rentrer à Paris. Rémo et Fioretta en eurent quelque regret ; ils s’étaient habitués à leur nouvelle existence.
Monsieur Brossard ne s’arrêta dans la Ville Éternelle que le temps de recueillir les pièces qui lui étaient nécessaires pour établir, aux yeux de ses amis, le succès de son entreprise. Il les reçut des mains du Père Blanduccio, et ce bon prêtre lui promit qu’avant dix ans, Thérèse serait béatifiée ; le Cardinal Ferreti fut moins affirmatif :
— Peu importe, dit-il, vous avez réalisé plus qu’il n’était raisonnable d’espérer, et, désormais, votre chère épouse aura toute liberté pour faire des miracles ; il serait même regrettable qu’elle n’en fît point, et, pour ma part, je vous confierai que si cette bienheureuse pouvait obtenir de la Providence qu’elle ne mît point de bornes à la bonté qu’elle me témoigne et qu’elle me laissât sur terre quelques lustres encore, je lui en aurais une éternelle reconnaissance, car n’en doutez pas, Monsieur, mourir est beau…
— Vivre est meilleur ! acheva Monsieur Brossard.
Et s’étant incliné pour prendre congé, il baisa l’anneau du Cardinal. Les adieux qu’il fit à Mme Léandro et à la famille Panini l’émurent davantage. N’ayant pas perdu encore les habitudes de générosité qu’il avait contractées dans le désordre du voyage, il commit la maladresse de leur distribuer des cadeaux juste au dernier moment. Il offrit un trousseau à Fioretta, ce qui l’égaya et lui remit en mémoire son amoureux ; il donna un diamant à Rémo, des dentelles à Mme Léandro et une sainte famille de Della Robbia à l’abbé, si bien que, chacun ne pensant qu’à son plaisir, ils oublièrent de s’affliger, et Monsieur Brossard dut porter seul le poids de toute la tristesse qu’ils eussent sans cela partagée avec lui.
Son chagrin dura peu. Le train était à peine sorti de Rome que, déjà, d’autres pensées entraînaient son esprit. Les journaux qu’il avait pris à la gare apportaient d’exaltantes nouvelles ; en Orient, dans la Somme, en Champagne, les remparts ennemis croulaient comme de vieux murs. Monsieur Brossard laissa glisser la feuille sur ses genoux ; il rêva.
Il avait hâte maintenant d’être à Paris, il imaginait le respect dont on allait l’entourer, le plaisir qu’il aurait à prendre l’habit, à être pareil au Père Blanduccio, plus tard au Cardinal, et il pensait aussi aux armées victorieuses.
Il les voyait, dans son rêve, traversant les villages et les campagnes, et volant vers le Rhin. Un délire patriotique le gagnait ; il se représentait d’éblouissants spectacles, les alliés défilant à Berlin, les acclamations des femmes, les cuivres, les pluies de fleurs, l’amour qui sent la poudre…