XXIII
S’il ne paraissait aventureux de prêter à une ville un visage, on pourrait dire que, pendant le magnifique automne de l’année de la victoire, Paris ressemblait à une jeune femme réservée mais aimante et qui vient de recevoir un baiser sur la bouche. Ses yeux, encore humides, riaient ; ses cheveux étaient en désordre, son cœur battait. La cité tout entière resplendissait belle, émouvante et surprise !
Monsieur Brossard ne fut point sensible à cette transformation. Il revit la figure de Bathilde, il revit, dans le miroir familier, sa propre figure, et il ne trouva pas que Paris fût changé.
Son existence reprit, pareille à ce qu’elle avait toujours été, ennuyeuse et compassée, et si des souvenirs plus vifs le hantaient, s’il apportait dans ses égarements moins de timidité et plus d’expérience, du moins n’en laissait-il rien transparaître. Sur son front amaigri, dans ses regards ardents, ses amis voyaient la trace d’un ascétisme sévère et, comme ils n’avaient pas le loisir de chercher des formules neuves pour exprimer leurs pensées, ils disaient :
— C’est une âme qui brûle son enveloppe !
Le deuxième volume du journal de Thérèse parut en décembre ; il n’eut point de succès. Monsieur Brossard s’en étonna, et, dans un moment d’amertume, il résolut de se séparer du monde, comme on boude !
C’est le secret de bien des vocations.
Le Père Autrand fut heureux de sa détermination, et l’en félicita.
— Ah ! mon fils ! dit-il, je n’ai point voulu vous presser, je savais que votre heure sonnerait et que c’eût été aller contre la volonté du Seigneur que de chercher à cueillir le fruit de votre vertu avant que la chaleur divine ne l’eût fait mûrir et se détacher. Je devine, à votre accent, tout ce qu’il a pu vous en coûter de retarder cet instant, mais vous avez compris qu’avant de songer à votre propre bonheur, il vous fallait penser à celle qui, du haut du ciel, dirigea vos pas. Vous avez glorifié votre sainte épouse, vous avez accompli votre devoir sacré, à vous, maintenant, de marcher dans le chemin des bienheureux !
— Mon Père, je suis un misérable !
De temps à autre, Monsieur Brossard disait de ces choses qui provoquent la contradiction ; le Père Autrand lui répondait alors :
— Mais non, mon enfant, vous êtes un saint !
Et cela lui faisait plaisir.
Ce jour-là, le Dominicain était dans d’autres dispositions ; il dit :
— Sans doute, mon fils, sans doute. Tous ceux qui n’ont point trouvé Dieu sont des misérables, car il n’est de richesse que dans la sainteté, et le seul bien c’est d’être à jamais détaché de tous les biens de la terre.
Monsieur Brossard, agacé, retrouva dans sa vieille mémoire de libre penseur une réplique assez vive :
— Le croyant est indifférent aux choses de la terre parce qu’il escompte un bonheur éternel, dit-il ; le sage n’est pas moins indifférent, mais il n’espère rien.
Le bon Père ne fut point désarmé :
— Il est vrai, dit-il, et c’est pourquoi ceux qui prétendent atteindre à la sagesse en se passant de Dieu sont insensés. Renoncer à tout et ne rien demander en échange est un marché de dupes. Souffrir, se mortifier et ne pas offrir sa douleur au Seigneur en paiement d’une félicité sans fin, c’est jeter des trésors à la mer. Dieu nous a placés sur la terre entre la tentation et la divinité ; se détourner de l’une et résister à l’autre, c’est s’exposer à la risible infortune qui frappa l’âne de Buridan.
— Pourtant, le sage…
— Il ne faut pas discuter. Choisir est chose difficile, et Dieu, dans sa miséricorde, ouvrira ses bras à ceux qui, de bonne foi, s’engagèrent dans la mauvaise route, mais qui, alors même qu’ils s’éloignaient de sa grandeur, n’eurent point la vaniteuse présomption de se passer de Lui. Pour vous, mon fils, vous fûtes privilégié ; tourné d’abord vers la tentation, vous eûtes la liberté de goûter à tous les fruits de la terre, sans remords ! Vous viviez dans l’ignorance de Dieu, vous ne l’offensiez pas ; puis, au moment où, peut-être, vous alliez vous perdre, votre divine épouse vous indiqua le chemin ; vous vîtes la lumière, vous fûtes ébloui. Aujourd’hui, les temps sont révolus, il faut résolument vous écarter du passé et renoncer à tout ce qui fut la parure de votre vie profane…
Il s’était levé, et, d’un geste large, il montra la bibliothèque. Monsieur Brossard n’avait jamais songé qu’il viendrait un jour où l’on exigerait de lui pareil sacrifice ; il avait négligé ses livres, et il y avait bien longtemps qu’il n’était retourné chez M. Botte, son relieur, mais, tout à coup, la renonciation que le Père Autrand lui demandait prenait à ses yeux figure de catastrophe.
Il essaya de se défendre ; son directeur fut inexorable :
— Il faut que vous tranchiez d’un coup les liens qui vous rattachent au monde et qu’avec vos habits vous laissiez au seuil du cloître ces livres qui furent les vains ornements de votre esprit.
— Je ne puis les brûler, cependant !
— Ce serait le meilleur parti, et le bûcher serait splendide sur lequel vous verriez se consumer vos erreurs, mais vous risqueriez de mettre le feu à la maison ; l’Église n’en demande pas tant. Il suffira que vous les vendiez et que vous remettiez à la congrégation le prix de ces impiétés.
— Mais, s’ils sont à ce point pernicieux que je ne puisse les conserver, ai-je le droit, mon Père, de les laisser aller entre les mains avides de ceux qui se damneront en les lisant ?
— La question est délicate, et plus d’un casuiste vous donnerait raison ; pourtant, si l’on y regarde de près, si l’on considère que le commerce des livres ne connaît point de contrainte et que, pour quelques deniers, l’on peut sans effort s’approprier la pensée des plus dangereux philosophes, l’on s’aperçoit que votre scrupule ne vaut que pour les exemplaires les plus rares et qu’il est difficile au commun de se procurer. Pour ceux-là, mon fils, vous me les enverrez, je les prendrai chez moi et je puiserai dans leur lecture des arguments pour les combattre.
Et, du doigt, il désigna sur les rayons les volumes qu’il convoitait depuis longtemps et qui, tous, étaient dignes de figurer dans les plus belles bibliothèques.
— Mais, dit encore Monsieur Brossard, pour préparer cette vente, il me faudra faire un soigneux inventaire, cela sera cause d’un nouveau délai, et, je vous l’avoue, mon Père, il me tarde de revêtir la robe qui me fera pareil à vous.
— Je ne puis qu’applaudir à votre impatience, mais vous allez mourir à la vie du siècle, mon enfant, il faut préparer votre mort et mettre de l’ordre dans vos affaires. Dans six mois, vous serez des nôtres, et c’est moi-même qui vous recevrai.
Depuis son retour de Rome, Monsieur Brossard négligeait son bureau, il n’y allait que le matin, de façon irrégulière ; ses journées lui semblaient vides ; les assurances ne l’intéressaient plus, il fut heureux de se voir imposer une nouvelle occupation. Pour un homme fatigué des luttes de la vie et délivré des tourments qui l’agitent, il n’en est guère de plus séduisante que celle qui consiste à dresser, dans le silence du cabinet, l’inventaire de ses richesses. Il y trouve des occasions de se réjouir et de s’admirer, il fait revivre des souvenirs aimables, il goûte dans sa plénitude le plaisir de posséder.
Monsieur Brossard avait toujours rêvé de composer le catalogue de sa bibliothèque ; la paresse, la brièveté des heures, des soucis sans noblesse, l’en avaient détourné. Aujourd’hui, l’inquiétude que faisait naître en lui la pensée d’une séparation prochaine multipliait ses désirs et les exaspérait.
Il fit revenir Mlle Mignot, sa secrétaire, et, plein d’ardeur, il se mit à l’ouvrage. Il n’avançait point vite ; chaque volume lui était prétexte à discours et à réminiscences ; il disait sa découverte et son prix ; il parlait de la reliure, des entêtements de M. Botte, et il lisait quelque chapitre en faisant de grands gestes.
Mlle Mignot, sagement assise, l’écoutait avec indifférence ; elle apportait autant de soumission dans le travail que dans l’amour et ne faisait pas plus de difficultés pour rédiger, sous la dictée de Monsieur Brossard, la fiche correspondante au volume qu’il caressait d’une main sensuelle, que de se prêter elle-même à ces caresses s’il lui prenait soudain fantaisie de la pousser vers le divan, où elle tombait lourdement, sa jupe de serge bleue découvrant des mollets puissants que serraient des bas jaunes.
Le travail, quoi qu’on dise, n’est pas ennemi des songes ; l’esprit parfois échappe au joug et vagabonde ; les idées se succèdent, elles bondissent ; on se croit attentif et l’on est déjà loin. Ce fut ainsi qu’au troisième jour de son labeur, alors qu’il maniait amoureusement son Rabelais, Monsieur Brossard demeura immobile, les yeux fixes et le geste en suspens.
Il venait de faire réflexion que sa bibliothèque n’était point son seul bien et qu’en la sacrifiant il avait par avance accepté de sacrifier les autres. Cette idée, toute simple, ne lui était pas venue d’abord, et il fallut, pour qu’il la découvrît, que le nom de Pantagruel lui remît en mémoire l’étrange et savoureuse façon dont Bacbuc interprète le mot de la bouteille. Cette évocation lui mit au cœur une inexprimable mélancolie.
Mlle Mignot ayant laissé tomber son crayon, il remarqua sa présence et la pria de le laisser seul ; il avait besoin de se recueillir.
La pensée qu’après sa bibliothèque, il lui faudrait disperser sa cave venait de le frapper ; il sentait qu’il ne pourrait s’y résoudre.
Vendre ses livres est à peine plus cruel que de brûler de vieilles lettres d’amour. On eut la surprise de les découvrir, la joie de les recevoir, parfois on les a lus ; on n’en attend plus rien. Ils dorment sur les rayons, inutiles et fermés, leur carrière est finie ; il est dans leur destin de quitter tous leurs maîtres.
Pour les bouteilles, au contraire, les soins dont on les entoure ne sont que la lente préparation d’un plaisir retardé. On les choisit, on les surveille, on les cajole, la poussière les enveloppe d’un manteau de velours gris, elle les pare pour le jour solennel de l’hyménée et bien fou celui qui les ayant ainsi courtisées, irait les offrir, vierges encore, aux baisers d’un inconnu.
Pendant les nuits d’hiver, lorsque les appels exaspérés des sirènes se croisaient dans le ciel comme des faisceaux de lumière, tandis que tonnait le canon et que tremblaient les vitres, Monsieur Brossard, à l’abri dans sa cave, avait plus d’une fois dénombré ses flacons. Il s’était longuement promené parmi les casiers de fer comme un sultan dans son harem, comme un sultan plein de prudence et de tendresse qui s’arrête de temps à autre pour flatter le visage d’une enfant à laquelle il fera trancher la tête, sitôt qu’il aura résolu de goûter sur ses lèvres, le bonheur et l’oubli.
Il revoyait ses favorites ; les Bourguignonnes coiffées de rouge, les Tourangelles en bonnet vert, les filles du Rhin dont les corps sont frêles et bizarres et d’autres plus charmantes qui gardent dans leur turban la couleur du soleil qui jadis dora leurs grappes. Il y en avait de jeunes et de vénérables ; les unes toutes claires, et qui contenaient un vin léger comme le rire des jeunes filles, les autres mystérieuses, et qui se donnent dans l’ombre avec la gravité émouvante des femmes que l’amour a blessées.
Qui donc eût renoncé à de pareilles promesses ? Monsieur Brossard sentait fléchir son courage… et, soudain, la vérité lui apparut : sa décision fut prise !
Le Père Autrand lui avait accordé six mois. Six mois ? Le délai était court, mais puisque aussi bien il ne pouvait se résoudre à vendre ses vins, pardieu ! il saurait bien les boire !
Dès lors, chaque matin, d’une voix ferme, il désigna ses victimes. Bathilde se prêtait avec joie à ses exécutions, elle était de bonne race et vénérait le vin ! Heureuse de voir son maître plus docile, elle soigna davantage sa cuisine et flatta sa gourmandise.
Il resta plus longtemps à table, se gava ! Et chaque fois qu’il avait vidé une bouteille il en était satisfait et glorieux comme d’un triomphe.
Le soir, après dîner, il se retirait dans la chambre de la morte, auprès du feu.
Alourdi par son repas et par la chaleur du foyer, grisé par la fumée du tabac et les fumets de l’alcool, il relisait les livres de son Enfer, adorables volumes qu’il espérait soustraire à la débâcle, grâce aux reliures ecclésiastiques dont M. Botte les avait revêtus. Parfois, il s’endormait. Des songes le visitaient alors, et il rêvait de piquantes aventures, telles qu’en connurent Félicia et la nonne Éléonore, heureuse personne, qui chaque année changeait de sexe et dont il aimait à relire l’histoire rehaussée de gravures.
Cependant, il voyait avec terreur s’écouler les semaines. Chaque jour, il augmentait le nombre de ses victimes, et il buvait avec une hâte inquiète, comme s’il eût craint, par un retard, de compromettre son salut.
Hardi et consciencieux, il n’allait point se coucher qu’il n’eût vidé son flacon d’eau-de-vie. Il y parvenait sans peine, mais il n’eût pas fallu alors qu’il commît d’imprudences.
Une nuit, étant dans cet état qui rend l’homme incertain dans ses gestes, mais obstiné dans ses intentions, il eut le désir de prier. Il se leva, visa le prie-Dieu, le manqua, tomba sur le lit de la morte, s’y trouva bien et s’endormit.
Bathilde, le lendemain, fut étonnée de ne point le voir dans sa chambre. Le lit n’était pas défait, il n’y avait aucun désordre et toutes ces circonstances augmentèrent la frayeur de la pauvre servante. Elle se mit à parcourir la maison et elle appelait son maître, mais elle n’osait l’appeler trop fort de peur de lui manquer de respect. L’appartement semblait vide, elle n’entendait aucun bruit, et cela aussi était effrayant.
Enfin, tremblante et malheureuse, elle pénétra chez la Sainte, découvrit son maître, le crut mort et cria :
— Mon Dieu ! Moi qui apportais le chocolat de Monsieur !
Monsieur Brossard tourna la tête, elle faillit lâcher le plateau.
— Quoi ? Qu’y a-t-il ? Quelle heure est-il ?
Bathilde venait de heurter le flacon qui gisait, brisé sur le tapis, elle dit, presque pleurant :
— Monsieur a été malade ? Monsieur se fera mourir à prier comme cela.
Bathilde l’aida à se mettre debout, et à regagner son lit, puis elle le déshabilla. Elle eut quelque peine à dégager ses jambes de sa culotte et le malheur voulut qu’au moment où elle s’y efforçait, il fut pris de vomissements qui compliquèrent singulièrement sa tâche.
Enfin, dévêtu, il put se glisser entre ses draps et parut s’assoupir.
Bathilde que la maigreur de son maître avait épouvantée, courut chercher le médecin.
Lorsque le docteur Reymond arriva, Monsieur Brossard dormait paisiblement, il rouvrit pourtant les yeux, et se plaignit de douleurs insupportables ; il délirait !
— C’est un saint ! Il se tuera ! répétait Bathilde.
Et elle se tenait au pied du lit, les mains jointes, les yeux humides, le bonnet dérangé.
Le docteur souriait ; il ausculta le malade, écrivit une ordonnance, prescrivit la diète, et de son air le plus tranquille, il dit en serrant la main de son ami :
— Je t’avais donné deux ans, mais tu sembles vouloir devancer mes prévisions. Aujourd’hui je ne te donne plus que six mois… et encore, si tu te soignes.
Monsieur Brossard ne parut pas entendre, il tourna la tête, l’enfonça dans l’oreiller et, tout de suite, se rendormit.
Bathilde suivait le docteur et lui posait des questions absurdes ; comme elle l’aidait à remettre son manteau, il demanda :
— Qu’est-ce que vous lui donnez donc à manger, à votre maître ?
Elle prit un air innocent :
— Un tout petit morceau, Monsieur me comprend ? Un tout petit morceau ! Le pauvre Monsieur se fatigue tant à prier.
— Et à boire ?
— Oh ! pour cela, rien ! Une petite goutte de vin cela soutient ; cela ne peut pas faire de mal.
Le docteur la regarda dans les yeux :
— Ma bonne Bathilde…
Il hésita, comme s’il allait dire une chose importante, puis soudain se ravisant :
— Ma bonne Bathilde, vous avez raison ; votre maître est un saint ; au reste, il est prévenu, bonsoir !
Et il partit !
Monsieur Brossard se remit assez rapidement de cette alerte, mais il demeura quelque temps fatigué.
Il termina son catalogue, il vit partir ses livres, il s’étonna de n’en pas éprouver de regrets. Le Père Autrand auquel il confia la surprise que lui causait sa propre indifférence, se réjouit :
— Bravo ! mon fils, s’écria-t-il, voilà que déjà vous méprisez les vanités périssables, je vous l’avais annoncé !
Ce n’était point l’exacte vérité ; il y avait plus de sécheresse que de mépris dans son indifférence, et si la beauté des choses ne lui inspirait plus de chaleur, leur valeur marchande, par contre, lui demeurait sensible. Il suivit sa vente avec passion. Les prix atteints par les moindres volumes lui causaient de l’émotion ; il exigea qu’on lui remît le produit de la vente en billets de banque, et toute la nuit, il les feuilleta.
Il goûtait maintenant une volupté déchirante à compter ses titres, à manier son or, à établir le bilan de sa fortune. Il se découvrait pour l’argent, un goût immodéré.
Il semblait que plus le Père Autrand admirait son détachement, plus il s’attachait, au contraire, à tous les biens de la terre et cela, dans leur forme la plus basse et la plus matérielle.
Un soir, remuant des papiers, il trouva un testament qu’il avait autrefois rédigé. Il le relut et il fut irrité. Il ne s’expliquait pas comment il avait pu songer à enrichir par sa mort tel ou tel neveu qui ne lui était de rien. N’était-ce pas assez de mourir ? Il eût voulu ne léguer sa fortune à personne, s’ensevelir avec elle, ou l’épuiser comme il épuisait sa cave.
Dès lors, il fut avare, avec obstination.
Bathilde crut qu’il se privait pour les pauvres : elle l’en considéra davantage.