XXIV
Devant les rayons vides de sa bibliothèque, Monsieur Brossard s’entretenait avec le Père Autrand. Vêtu de sa robe de chambre couleur de bure, les mains dans les manches, branlant la tête, il imitait les attitudes dans lesquelles l’imagerie populaire représente ordinairement saint Bruno et saint François. Le Père Autrand l’observait avec étonnement ! Depuis quelques semaines, Monsieur Brossard avait considérablement vieilli ; sa barbe grisonnait, la peau détendue de son visage formait auprès du nez des poches, ses yeux humides brillaient sous les paupières tombantes, son regard était vague et il s’exprimait avec embarras comme s’il eût eu de la peine à ordonner ses pensées.
Le Dominicain attribuait ce changement aux transports épuisants d’une piété trop vive et il se reprochait d’avoir inconsidérément jeté cette âme ardente dans la voie glorieuse.
— Peut-être aussi, se disait-il, à l’instant de quitter le monde est-il tourmenté par les assauts du doute ou souffre-t-il plus que de raison des sacrifices que j’exige.
Et, comme à ce moment, les regards de Monsieur Brossard erraient sur les planches sombres où naguère se pressaient les dos colorés de ses livres et où, maintenant, une poussière grise offensait la vue, il crut à un mouvement de regret et tenta de l’apaiser :
— Je crois voir, dit-il, que vous contemplez avec quelque tristesse la place d’où l’esprit de votre divine épouse a chassé les rêveries impies et les imaginations incohérentes par lesquelles tant d’âmes se perdirent. C’est un sentiment naturel et dont il vous sera tenu compte. Dieu se soucie peu des offrandes qui ne nous coûtent rien ; c’est un maître exigeant ! Il sait que la douleur est la marque de la sincérité ; il nous est plus facile de la feindre que de la dissimuler, mais lorsqu’elle est véritable, elle imprime profondément sa griffe sur nos visages et, déjà, vous en portez les stigmates. Vous avez beaucoup souffert, cela se devine.
Le bon Père s’arrêta pour humer une prise ; Monsieur Brossard se rengorgea. Souffrir lui paraissait une assez noble chose et dont on peut être justement fier.
— Oui, dit-il, j’ai beaucoup souffert !
Le Père Autrand leva la main :
— Dieu, dit-il, réserve ses plus cruelles épreuves à ses créatures préférées et, s’il m’était permis d’emprunter à la frivolité mondaine une comparaison que j’entendis exprimer un jour dans sa grâce innocente, par notre amie, Mme de Birette, je dirais que les persécutions de l’âme sont les coquetteries du Seigneur ; par elles il se fait aimer, par elles, il nous attache et, plus sa rigueur est grande, plus nous devons nous réjouir et nous tranquilliser. Dieu ne cherche pas à nous séduire, mais à nous posséder ; ceux qu’il comble de douceur le servent avec mollesse, ceux qu’il ménage fléchissent au premier revers, ceux-là seuls qu’il poursuit sans relâche et qu’il accable, non point de sa colère, mais de sa puissance implacable et sereine peuvent, en l’adorant, s’élever jusqu’à lui.
La voix chaude du religieux retentissait aux oreilles de Monsieur Brossard et le remuait profondément ; elle fit renaître son admiration. Il soupira :
— Quand donc me sera-t-il permis de prêcher, mon Père ?
— Votre zèle vous fait honneur, mon fils. J’y reconnais l’influence de la sainte femme dont l’esprit vous anime. Mais dès aujourd’hui, il vous faut réprimer vos ardeurs et vous soumettre à la sévérité de nos règles. Pour bref que soit votre noviciat, il vous faudra demeurer deux ans au moins dans le silence apaisant de nos maisons. Là, le mysticisme qui vous exalte fera place à la foi raisonnable qui est dans le caractère du bon prédicateur.
Il prit un temps, et ajouta :
— Puisque aussi bien le jour approche où triomphera la volonté de celle qu’en devançant les décrets mystérieux de la Providence, il me plaît de nommer Sainte Thérèse de l’Étoile, votre épouse, je veux vous imposer une dernière épreuve. Tandis que j’ouvrirai les portes du couvent qui vous doit accueillir et dont je vous apprendrai le nom en son temps, vous observerez ici, une retraite absolue. Un mois de méditation solitaire, sans livres, sans amis, vous apportera j’en suis sûr cette paix spirituelle dont je vous ai souvent parlé et qui, en ce moment, vous échappe.
Le Père Autrand se leva ; il souriait avec bienveillance.
— Je veux vous faire pourtant une grâce dernière et c’est qu’avant de commencer votre retraite, vous receviez une fois encore vos amis. En prenant congé d’eux, vous prendrez congé du monde et nul, hormis votre servante, ne vous reverra, que vous n’ayez revêtu l’étole sacrée. Voulez-vous que ce soit samedi ?
Monsieur Brossard hocha la tête en signe d’assentiment, il était sans volonté.
— J’inviterai donc en votre nom ces personnes aimables qui, une fois déjà, en des circonstances mémorables vous témoignèrent leur affection en s’asseyant à votre table. Je m’entendrai moi-même avec Bathilde pour l’ordonnance du repas. Ainsi vous ne serez distrait en rien de vos méditations et vous jouirez par avance des privilèges que le monde accorde aux ministres de Dieu.
Puis, au moment de partir, il dit encore :
— Ce sera le banquet, ou plutôt, la Cène où se célébreront dans la réconfortante atmosphère de l’amitié, les prémisses de vos noces éternelles. Dieu cultive la douleur qui prosterne les hommes aux pieds des autels, mais il veut que la joie soit dans le cœur de ceux qu’il éprouve.
Monsieur Brossard ne bougea pas. Il vit partir le Père Autrand, il entendit se fermer la porte, il esquissa un geste de révolte, puis ses bras retombèrent ; une immense fatigue l’accablait.
Il assista à son dîner d’adieu ; mais son esprit était absent ; le bruit des conversations lui parvenait comme s’il les eût entendues à travers les cloisons. Bathilde admirait la dignité muette de son maintien, le docteur Reymond l’étudiait, les autres convives s’occupaient peu de lui.
Il se sentait isolé dans la rumeur indifférente et, de temps à autre, tourné vers la desserte où les liqueurs étaient rangées, il regardait le flacon d’eau-de-vie, son seul ami, du même œil attendri dont on regarde sa maîtresse, perdue dans la foule importune.
Il ne remarquait pas la joie mal dissimulée de Lamorille, ni la satisfaction d’Israël qui, penché vers M. des Courtis, évaluait le parti qu’il pourrait tirer de l’ordination pour ranimer la vente un peu ralentie et languissante des livres de Thérèse.
Cécile Lamorille avait retrouvé tout l’éclat de sa jeunesse ; en sortant de table, elle passa le bras autour de la taille de Mme Deslandes, leurs têtes inclinées se frôlèrent.
— Elles sont délicieuses ! murmura Mme de Birette.
— N’est-ce pas ? fit Marcel.
Son sourire était tendre, son regard enveloppant.
La guerre était finie ; le temps des projets revenu, et il rêvait de s’installer avec sa jeune femme dans cet appartement que le départ de Monsieur Brossard laisserait libre. Il s’approcha d’elle et de Cécile, ils échangèrent quelques paroles, puis ils sortirent de l’ancienne bibliothèque, et parcoururent la maison. Le cœur léger, le rire aux lèvres, ils en prenaient possession, discutant sans retenue l’emplacement de leurs meubles, critiquant les arrangements vieillots de Thérèse.
Monsieur Brossard, assis dans son fauteuil, l’âme prostrée, ne voyait rien. Il eût volontiers chassé tout ce monde à grands coups de canne et cette idée s’empara de lui avec tant de violence que, soudain, il se dressa comme si on l’eût réveillé en sursaut et regarda autour de lui épouvanté, craignant d’avoir rêvé tout haut.
Enfin, ses amis s’en allèrent. Le Père Autrand le serra dans ses bras ; il fut ému et chacun voulut l’embrasser. Mme de Birette le fit en riant, Mme Deslandes lui tendit le front ; Cécile effleura sa barbe du bout des lèvres, ses yeux étaient pleins de malice.
Lamorille ne put s’empêcher de dire, en l’étreignant :
— Vous savez, c’est fait ! Je prends votre place !
Et le Docteur murmura :
— Mon cher, il était temps… à moins qu’il ne soit trop tard !
Monsieur Brossard, exaspéré, se mordait les lèvres. Impatient, il poussait ses amis dehors.
Il y eut encore du désordre dans l’antichambre ; des phrases interrompues, des rires étouffés puis, le départ, le silence, plus rien !
Monsieur Brossard claqua la porte ; une colère haineuse lui gonflait la poitrine ; il rentra dans son bureau, arracha son faux col, le jeta loin de lui. Puis, il s’approcha du plateau, se versa un grand verre d’eau-de-vie, le vida d’un trait et se laissa tomber sur un fauteuil où il demeura immobile, les mains à plat sur les genoux, les yeux fixes, le souffle rauque.
Sa retraite commençait !