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L'envers d'un homme de bien cover

L'envers d'un homme de bien

Chapter 26: XXV
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About This Book

Le récit décrit le quotidien d’un homme présenté comme vertueux, dont le salon transformé en bureau et la minutieuse mise en scène des repas et des réceptions trahissent l’importance accordée aux apparences. À travers ses gestes, ses discours emphatiques et ses rapports avec une épouse malade et la domestique, la narration montre une distance affective et des habitudes sociales réglées. Par une suite de scènes domestiques et d’observations détaillées, l’œuvre examine la mise en scène du respectable, l’orgueil des convenances et les tensions dissimulées sous le vernis de la bienséance.

XXV

Ce que fut la retraite de Monsieur Brossard, seuls Astaroth, Asmodée, Athanaël et quelques autres démons, patrons de la colère, de l’ivresse et de la luxure eussent pu le dire. En lui se livraient les derniers combats. Il semblait que Satan après l’avoir déchiré de ses ongles brûlants le jetât, boule sanglante, aux pieds du Seigneur.

Il n’y demeurait guère ; une soif ardente de plaisir et d’insatiables appétits lui labouraient la chair. Il attendait le cœur battant que Bathilde fût couchée, la maison silencieuse et, sursautant au moindre bruit, les nerfs tendus, il s’échappait, fuyant vers d’inavouables déroutes dont les suites étaient douloureuses.

Le jour, il somnolait, ne se levant d’un fauteuil que pour tomber dans un autre et, soudain, sans raison, l’ennui le saisissait ; il détestait le monde et s’en voulait à lui-même. Parfois, plus calme, il cherchait à passer les heures et, vêtu de sa robe de moine, il se retrouvait, comme autrefois, devant sa glace, exerçant son éloquence. Son imagination malade lui suggérait des blasphèmes, mais il enflait la voix et se trouvait beau, car dans l’effondrement de toutes ses facultés, sa vanité subsistait tout entière.

La nuit, lorsque la fatigue l’empêchait de sortir, il se retirait dans la chambre de la morte qu’il insultait de ses désirs, de son sommeil et de ses râles.

Bathilde ne l’approchait plus qu’en tremblant, l’agitation continuelle de ses mains incertaines, ses brusques colères causaient à cette fille de mortelles terreurs. Parfois, les yeux pleins de larmes, redoutant sa folie, elle implorait le ciel et elle priait pour lui, à genoux sur le carrelage jaune de sa cuisine.

Enfin, l’âme en détresse, elle alla trouver le Père Autrand. Elle essaya de lui décrire les crises que traversait son maître, mais inhabile et simple, elle ne sut lui faire partager son angoisse.

— Tous les saints, lui répondit le religieux, ont connu à l’approche de leur profession des moments d’exaltation dont le vulgaire s’étonne, mais qui les élève vers la divinité ! Les plus vifs transports succèdent dans leur âme aux abattements les plus profonds et nous ne devons pas les juger car nous ne sommes que bassesse et incompréhension. Votre maître peut connaître de pénibles traverses, car les voies de la Providence sont singulières, mais il est dirigé par de secrètes influences et ce serait douter de la toute-puissance divine que de nous tourmenter.

Puis, sans plus se préoccuper de Monsieur Brossard, il demanda à Bathilde ce qu’il était dans ses intentions de faire lorsque son maître serait au couvent et s’il lui déplairait d’entrer à son service.

L’extase se peignit sur le visage de la vieille fille, elle soupira :

— Oh ! Monseigneur !

Déjà son maître l’occupait moins. Elle se voyait servante du Dominicain ; elle ne concevait pas autrement le bonheur en ce monde et le Père Autrand eut de la peine à lui faire accepter les gages, d’ailleurs modestes, qu’il lui proposait.

Il la renvoya, cependant, et elle l’entendit qui murmurait, en se frottant les mains :

— Cette bonne Madame de Birette sera bien attrapée !

De ce jour, Bathilde ne pria plus dans sa cuisine. Elle travaillait gaiement et elle comptait les heures.

Enfin, la date fixée par le Père Autrand approcha…

Et ce fut le dernier jour !

Monsieur Brossard paraissait résigné. Il se leva de bonne heure et il observa une dignité triste, édifiante. Il brûla des papiers, vida des tiroirs, rangea divers documents, déchira des agendas. Il faisait tout cela machinalement, sans faiblesse et sans passion. De temps à autre, il s’arrêtait, le regard vague, et semblait réfléchir, puis, comme s’il eût renoncé à découvrir les raisons de ses actes, il se remettait à sa tâche.

Vers quatre heures, il appela Bathilde, la remercia des soins qu’elle avait eus pour lui, régla les dépenses et lui demanda ce qu’elle comptait faire désormais.

— J’entre au service de Monseigneur, Monsieur sait ?

Un sourire déforma sa vieille figure recuite. Monsieur Brossard la regarda d’un air indéfinissable.

Il était à son bureau, dans sa pose coutumière, assis de côté sur sa chaise, le coupe-papier d’ivoire à la main, mais son visage était changé ; il ressemblait à un Gréco, beaucoup plus qu’à un Largillière ; sa robe de moine accusait la différence.

Bathilde, un peu honteuse, tournait entre ses gros doigts rouges, le bout relevé de son tablier bleu ; elle attendait un éclat.

Il parla, elle fut étonnée ; sa voix était tranquille, un peu basse, presque douce :

— C’est juste, dit-il ; j’allais vous faire d’inutiles remontrances et vous reprocher votre ingratitude ; j’avais tort et je vous en demande pardon ! Il serait comique, en effet, qu’au moment où nous nous faisons gloire de nous être détachés du monde, nous exigions que le monde nous restât attaché ; il n’en est rien et je le constate sans amertume, encore que l’expérience que j’en fais soit cruelle ; vous n’y pouvez rien, ma bonne Bathilde ; je ne vous en veux point.

Bathilde ne savait que répondre ; elle bredouilla :

— Monsieur sait que je l’aime bien ; Monsieur est un saint !

Monsieur Brossard ne l’entendit pas ; il baissa la tête et, se parlant à lui-même :

— Je n’ai pas encore dénoué mon manteau que déjà mes amis se partagent mes dépouilles : mon confesseur me prend ma bonne ; Lamorille s’est installé dans ma place ; le petit Deslandes que, pour diverses raisons, je déteste, occupera mon appartement ; Israël fera de moi le sujet d’un prospectus et gagnera davantage avec mes livres ; seuls le docteur et Mme de Birette sont désintéressés ; ils se moqueront de moi !

Il se leva, s’approcha de Bathilde et, d’un ton qu’elle ne lui connaissait pas :

— Voyez-vous, ma bonne Bathilde, il semble que je sois déjà mort !

Il lui tendit la main ; elle hésita l’espace d’une seconde, car jamais il n’avait fait ce geste puis, brusquement, elle se pencha, prit la main de son maître entre les siennes, la baisa et, s’étant relevée, elle éclata en sanglots.

Monsieur Brossard fut ému :

— Allez, dit-il, il faut m’envier, non me plaindre ; Dieu a posé sur mon front la lumière, elle resplendira demain, et les hommes, devant moi, s’inclineront.

Puis, changeant de ton, il ajouta :

— Vous servirez le dîner de bonne heure, et vous irez vous coucher ; je veux passer la nuit à prier dans la chambre de Madame ; allez !

— Pauvre Monsieur ! soupira Bathilde.

Et elle partit, pleurant très fort.

Il dîna lentement, mangea beaucoup. Il avait fait placer sur sa table les six dernières bouteilles de ses grands crus et il se forçait pour boire, ne voulant rien laisser.

Dans la chambre de la morte, il trouva trois flacons d’eau-de-vie, qu’il y avait portés à l’insu de Bathilde.

Il délia sa cravate, s’enveloppa dans sa robe, alluma un cigare. Une étrange angoisse lui vidait le cœur ; il ne pouvait joindre ses pensées, sa tête était lourde, il étouffait ! D’un geste las, il se passa la main sur le front, puis, il se mit à boire : sans envie, sans plaisir, par devoir !

De temps à autre, il entendait, lointaine, la vieille pendule du salon qui sonnait les heures, puis à nouveau, le silence l’accablait.

Vers minuit, la bouche amère, il se versa un grand verre d’eau-de-vie et l’avala d’un seul trait. Il sentit dans sa poitrine une brûlure atroce, une douleur aiguë, déchirante, intolérable ! Alors, frappé de folie, il but, coup sur coup, deux ou trois verres encore, jusqu’à vider la bouteille. Ses yeux se voilèrent, sa tête brûlante éclatait, la chambre toute entière tourna d’un mouvement irréel et rapide. Une frayeur étrange, une frayeur de noyé le saisit, il voulut gagner le lit.

Il se dressa, fit un pas, chancela et battit l’air de ses bras écartés. Il avait perdu le sens, et cherchait instinctivement un appui ; sa main tâtonnante rencontra le crucifix sur la table ; il le saisit, l’entraîna, tournoya, et tomba comme une masse en travers du prie-Dieu, serrant le Christ entre ses doigts.