WeRead Powered by ReaderPub
L'envers d'un homme de bien cover

L'envers d'un homme de bien

Chapter 3: II
Open in WeRead

About This Book

Le récit décrit le quotidien d’un homme présenté comme vertueux, dont le salon transformé en bureau et la minutieuse mise en scène des repas et des réceptions trahissent l’importance accordée aux apparences. À travers ses gestes, ses discours emphatiques et ses rapports avec une épouse malade et la domestique, la narration montre une distance affective et des habitudes sociales réglées. Par une suite de scènes domestiques et d’observations détaillées, l’œuvre examine la mise en scène du respectable, l’orgueil des convenances et les tensions dissimulées sous le vernis de la bienséance.

II

Les morts n’encombrent pas longtemps les vivants ; à peine ont-ils cessé de geindre, on les enterre et tout est dit !

Mme Brossard quitta ce monde, comme elle avait vécu, sans éclat. Quelques amis lui accordèrent une courte pensée ; ses familiers se lamentèrent, et son mari, contraint de veiller son corps, évoqua, pour se distraire, leur existence commune. Assis à son chevet, il en repassa dans sa mémoire les plus notables circonstances, comme on parcourt une vieille lettre jaunie, avant de la jeter au feu qui la racornira.

Il avait épousé Thérèse Petit, fort bourgeoisement, et ne l’avait pas plus choisie qu’il ne choisissait à cette époque son linge et ses cravates. Sa mère faisait tout cela pour lui ; elle le faisait avec piété, mais sans discernement. Thérèse avait le visage banal, l’esprit plat, le cœur inerte, mais elle savait coudre et cela fut jugé suffisant pour assurer le bonheur de Monsieur Brossard, du jeune Brossard, comme on disait alors.

Au reste, M. Petit, le père, était administrateur d’une Compagnie d’Assurances contre Incendie, « la Jeanne d’Arc », son gendre lui succéderait ; pouvait-on demander davantage ? Le jeune Brossard se laissa marier. Sa femme manquait de coquetterie : elle s’habillait mal, se lavait à peine. Pourtant, il vécut avec elle en bon époux, exécutant, sans trop de zèle, les gestes rituels de l’amour conjugal, ne la trompant que lorsque l’occasion s’en présentait et généralement de façon si vulgaire que, l’eût-elle su, elle n’aurait pu s’en offenser.

Que d’années inutiles ! Ils sortaient ensemble, mangeaient ensemble, dormaient ensemble : ils s’ignoraient ! S’aimaient-ils ? Se haïssaient-ils ? On n’aurait su le dire. Ils n’échangeaient que des propos matériels, ne s’entretenaient que de choses qui ne les touchaient point et mêlaient à tout cela des appellations tendres, dépourvues d’accent.

Plus tard, la santé de Thérèse déclina. Elle eut d’incompréhensibles mélancolies, des fatigues auxquelles son mari ne croyait pas, car elles l’importunaient et jusqu’à des évanouissements qui le mirent en colère. Il s’apaisa lorsqu’il sut son état sans remède : l’incertitude l’eût tourmenté.

— On oublie un malheur, disait-il, on n’oublie pas un danger !

Et, maintenant, il regardait le visage sévère et pincé de la morte, comme s’il ne l’eût jamais connue. La lumière tremblante des bougies faisait jouer des ombres sur sa figure, il lui sembla qu’elle parlait. Pour la première fois, l’idée lui vint à l’esprit que peut-être elle avait eu des pensées inexprimées ; cela lui parut étrange et troublant. Il détourna les yeux, fixa son regard sur le chapelet d’ivoire qui enchaînait au crucifix les mains décharnées de Thérèse ; il pensa à Dieu, il pensa à la mort, et puis, il s’endormit.


L’enterrement eut lieu à son heure. Monsieur Brossard le conduisit ; il fut parfait. Déjà, aux funérailles de son père, de sa mère et des membres influents de son conseil d’administration, il s’était fait remarquer par sa tenue ; jamais encore il n’avait atteint à cette profondeur, à cette mesure, à cette majesté dans la douleur.

— Quand on songe que c’est la première fois qu’il enterre sa femme, murmura le docteur Reymond, son médecin, on ne peut que se découvrir.

— C’est un homme admirable, répondit Lamorille.

C’était vrai. A l’église, tournant le dos au public, il avait, d’un simple mouvement des épaules, indiqué son accablement ; puis, devant le catafalque, le goupillon à la main, il avait retenu un sanglot, un seul, mais saisissant. Plus tard, dans la rue, tandis que la foule le regardait et saluait, il essaya de se recueillir. Il ne quittait pas des yeux les couronnes de roses qui s’en allaient devant lui, cahotées, secouées, lamentables : il glissait, trébuchait ; il était las. Derrière lui, les conversations, d’abord animées, étaient tombées ; une morne fatigue gagnait les plus robustes.

— Je suis veuf ! se répétait Monsieur Brossard.

Et ce mot sonnait en lui, ridicule. Veuf ? pourquoi veuf ? Il était libre, et voilà tout !

Au cimetière, le bruit du cercueil heurtant les parois de la tombe l’étonna. Était-ce vraiment sa femme que l’on descendait là ? Il se pencha pour la voir, chancela. Des amis l’entraînèrent ; il entendit quelqu’un murmurer :

— Le pauvre homme ! C’est une loque !

Et cela le flatta.

Chez lui, Bathilde, rentrée la première, l’attendait ; mais elle avait gardé sa capote de crêpe et ses gants de filoselle noire ; il sentit qu’il ne pourrait rien lui demander, pourtant il avait soif ; il eût voulu se reposer, mais il ne s’appartenait pas ; le défilé des amis recommença, il dut subir à nouveau le supplice des phrases vides qu’il avait souvent répétées lui-même dans des circonstances analogues, et qu’il n’avait jamais pensées. Cependant, de temps à autre, il s’y laissait prendre, et il s’attendrissait.

Avec M. Lamorille, son ami, il put s’entretenir plus longuement. La journée finissait ; ils étaient seuls.

— Vraiment, c’était très bien, dit Lamorille, les fleurs, la musique, le monde !… Il y avait beaucoup de monde !

Et il remit son lorgnon en place, ce qui était, chez lui, signe d’admiration.

— Oui, fit Monsieur Brossard, je crois qu’elle eût été contente !

Et tandis qu’il levait les yeux au ciel, M. Lamorille reprit :

— Mme Lamorille a envoyé quelques fleurs, je ne sais si vous les avez vues ?

— Mais oui, je les ai vues ! Superbes ! Beaucoup trop belles ! Oh ! vous êtes bon, mon ami ; Mme Lamorille aussi est bonne. Ma pauvre Thérèse vous aimait tant ! Elle regrettait de ne pas vous voir davantage.

— Oui… et maintenant ?

— Ah ! Maintenant !

Les deux hommes se serrèrent les mains ; ils avaient des larmes dans les yeux. Monsieur Brossard demanda d’une voix triste :

— Et au bureau, qu’y a-t-il de nouveau ?

Il eût voulu savoir si l’on parlait de lui, et ce qu’on en disait. Lamorille manquait de finesse, il répondit :

— Pas grand’chose, un petit sinistre à Pantin, et notre secrétaire, le jeune Beaumartin, qui se décide à divorcer.

— Il divorce ? Le pauvre garçon, s’il savait !

Lamorille soupira :

— Que voulez-vous ? Il est des cas… il l’a surprise… enfin tout cela est bien compliqué !

Il s’était levé ; Monsieur Brossard le conduisit jusqu’à la porte.

— Allons, au revoir, mon bon ami ! mes hommages à Mme Lamorille, et merci, merci encore !

Un instant, ils hésitèrent, puis, sans savoir pourquoi, ils s’étreignirent. Ernest Lamorille en fut bouleversé ; et tandis qu’il s’en allait, ému, peiné et plein de commisération, Monsieur Brossard rentra dans son bureau, sonna, et demanda le dîner.

Son repas ne fut pas agréable. Il se sentait brisé par le poids de cette longue journée. Il aurait eu besoin d’une détente, d’un changement, d’une figure nouvelle, d’une voix légère qui lui eût dit des choses jamais entendues. Au lieu de cela, il y avait Bathilde qui étouffait ses pas, levait les yeux au plafond, soupirait et reniflait. Elle l’irritait. Il se contint un moment, et puis il éclata :

— Assez, Bathilde, assez ! Vous avez assez pleuré ! Il est un temps pour tout, dit l’Ecclésiaste ! Il est un temps pour gémir et un temps pour servir à table ! Retirez-vous, je vous en prie, retirez-vous !

Et, lui-même, jetant sa serviette, alla s’enfermer dans le salon.

Bathilde joignit les mains.

— Pauvre Monsieur, dit-elle, comme il souffre ! Il n’a pas fini sa crème, lui qui l’aime tant !

Dans son salon, Monsieur Brossard ne fut pas plus heureux. Pour la première fois, il eut le sentiment d’être seul, irrémédiablement seul, et sa maison lui sembla triste. Pourtant, il n’y avait rien de changé, ou presque rien : ce n’est point la malade enfermée dans sa chambre qui eût animé le silence. D’où venait donc cet ennui qui lui vidait le cœur ? Il essaya de fumer ; l’inaction l’énervait ; il regardait son cigare, croisait les jambes, les décroisait ; il ne savait comment se placer, à quoi rêver, ni même où jeter sa cendre. Il se leva, fit quelques pas, s’installa devant sa table. Là, il se sentit mieux et s’efforça de penser à la morte.

Bien souvent, du temps qu’elle était vivante, il avait connu auprès d’elle des soirs accablants. Il allait, venait, tournait, l’obsédait. Et elle, que cette vaine agitation fatiguait, lui disait, de sa voix la plus douce :

— Mon bon ami, vous finirez par me trouver insupportable. Vous restez là, toujours enfermé, vous vous rendrez malade. Alors, que deviendrais-je ? Allez vous distraire, sortez, cela vous fera du bien.

Et comme il hésitait, tourmenté par l’envie qu’il avait d’obéir, elle ajoutait :

— Je vous en prie… Allez ! Demain vous me conterez ce que vous aurez vu, ce sera comme si je l’avais vu moi-même.

Monsieur Brossard se laissait convaincre. Il partait ! Étaient-ils dupes de leurs paroles ? Connaissaient-ils le fond de leur pensée ? Eût-il mieux valu que Monsieur Brossard s’écriât :

— Où trouverais-je un prétexte pour quitter cette chambre où j’étouffe, où j’enrage, où je ne contiens qu’à peine ma fureur et mon dégoût ?

Et qu’elle lui répondît :

— Mais, va-t’en, va-t’en ! Ne vois-tu pas que ta présence m’exaspère ? Va-t’en, et que, du moins, je t’oublie jusqu’au matin !…

Qu’est-ce que la vérité ? demanda l’inconnu… et Jésus ne répondit pas.

Ce soir-là, comme naguère, Monsieur Brossard se rongeait. Il évoquait le visage de Thérèse, le son de sa voix, la couleur de ses yeux. Il concentrait sa pensée sur son image retrouvée et, soudain, il lui sembla que la pauvre femme posait une main sur son épaule et parlait.

— Mon bon ami, ne vous laissez pas aller à votre douleur, ne restez pas là, à souffrir pour moi, vous en viendrez à détester ma mémoire. Allez ! Secouez votre chagrin, ayez le courage de vous distraire, cela me fera plaisir !

Monsieur Brossard se leva, prit son chapeau et sortit.

Il n’avait point de projets, il s’en allait, au hasard, seul encore, mais moins triste. Le bruit de ses talons frappant l’asphalte l’accompagnait, l’air vif dissipait les vapeurs de son cœur affadi : il sortait d’un cauchemar.

Il descendit jusqu’aux boulevards, tourna, revint par l’avenue Gabriel. Ses pensées, ses sentiments, ses souvenirs étaient tombés, il ne lui restait qu’une tristesse amortie, une lassitude !

Il rentra d’un pas égal, fit sans y songer les gestes habituels et lorsqu’enfin il s’étendit dans son lit, bien au chaud, bien au large, déjà presque inconscient, il murmura :

— Quelle bonne fatigue !

Le lendemain, Monsieur Brossard s’éveilla tard. Ses sensations étaient confuses ; puis, le voile se déchira, un flot de souvenirs l’envahit. D’un geste, il rejeta ses couvertures, sauta hors du lit, se libéra.

Les êtres les plus sincères placés brutalement en face de la douleur éprouvent parfois cet effroi qui les fait reculer. Il semble qu’intérieurement ils se disent : je souffrirai plus tard ! Et ils s’étourdissent dans l’accomplissement de besognes indifférentes : ils oublient !

Monsieur Brossard fit sa toilette, déjeuna, parcourut les journaux, et ce ne fut qu’en ouvrant son courrier, en lisant les lettres de condoléances dans lesquelles ses amis le plaignaient, qu’il se sentit malheureux. Il les lut, les relut, s’apitoya puis, craignant de s’attrister, les jeta pêle-mêle dans un tiroir, où elles devinrent aussitôt des lettres banales, impersonnelles, pareilles à toutes les lettres auxquelles tôt ou tard il faudra répondre et dont la pensée nous importune.

Momentanément délivré de ce souci, Monsieur Brossard se dirigea vers la chambre de sa femme, ainsi qu’il le faisait chaque jour depuis tant d’années. Tout y était en ordre ; rien ne rappelait le drame qui venait de s’y jouer ; un rayon de soleil égayait la poudreuse en bois de rose et faisait scintiller les couleurs des tapis. Monsieur Brossard éprouva une émotion fugitive, presque un regret. Alors, détournant la tête, il passa dans le boudoir de Thérèse ; c’était la pièce la plus charmante de la maison ; pourtant il y venait rarement, soit qu’elle ne fût pas arrangée à son goût, soit qu’il déplorât qu’elle ne fût pas sienne, ou, peut-être, tout simplement parce que Mme Brossard exigeait que l’on n’y fumât point. Presque sans y songer et cependant par bravade, il alluma une cigarette, et il regarda autour de lui ; des yeux il supprimait les meubles, changeait les tentures, choisissait l’emplacement de nouvelles bibliothèques. Un livre traînait sur une table, il le prit, le feuilleta : C’était l’Imitation, que Thérèse lisait sans cesse ; la reliure était médiocre, l’édition vulgaire, il jeta dédaigneusement le volume sur un fauteuil, et murmura :

— C’est ici que je logerai mon Enfer !

Puis, d’un geste rapide, il rafla les photographies qui traînaient çà et là, et dont la vue, souvent, l’avait agacé. Il y en avait de tous genres. Vieux portraits de famille, visages d’amies oubliées, petits groupes effacés et jaunis ; il en fit un tas, et les lança dans le tiroir d’une commode qu’il referma d’un coup de pied. Il dérangea encore quelques bibelots, groupa les plus laids sur le coin du piano, se dit :

— Je les donnerai à ses amies en souvenir d’elle.

Alors, n’ayant plus rien qui le retînt, il traversa la chambre de Thérèse, ferma la porte, revint à son bureau.

Éléonore ou l’Heureuse Personne, le dernier ouvrage qu’il eût rapporté de chez M. Botte, était là, bien en vue, à côté d’un paquet de faire-part que l’on n’avait pas utilisé. Il prit le tout, s’approcha de la cheminée, glissa les billets bordés de noir sous les bûches, et, tandis qu’une flamme claire montait dans l’âtre, il s’assit, enveloppa ses jambes dans les pans de sa robe de chambre, et, doucement, se mit à lire.

Midi sonnait ; tout était calme dans la maison ; aucun bruit étranger ne troublait le silence, pas une voix, pas un souffle ! La vie, un instant déchirée, reprenait son cours, comme le fleuve après le roc ; Thérèse Brossard était morte, à jamais.