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L'envers d'un homme de bien cover

L'envers d'un homme de bien

Chapter 4: III
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About This Book

Le récit décrit le quotidien d’un homme présenté comme vertueux, dont le salon transformé en bureau et la minutieuse mise en scène des repas et des réceptions trahissent l’importance accordée aux apparences. À travers ses gestes, ses discours emphatiques et ses rapports avec une épouse malade et la domestique, la narration montre une distance affective et des habitudes sociales réglées. Par une suite de scènes domestiques et d’observations détaillées, l’œuvre examine la mise en scène du respectable, l’orgueil des convenances et les tensions dissimulées sous le vernis de la bienséance.

III

Il est doux parfois de songer auprès de la femme que l’on aime ou qui, par quelque lien, vous tient en servitude, aux mille choses légères que l’on fera lorsqu’elle sera morte. Monsieur Brossard s’était souvent bercé de ces rêveries. Il n’imaginait pas alors que la perte de Thérèse pût l’affliger et, sur le bord de sa tombe, il avait secoué la poussière de ses sandales.

Pourtant, après trois mois de deuil, il y pensait encore, et les sentiments qu’il éprouvait l’emplissaient d’étonnement : il ne regrettait pas sa personne, il regrettait sa présence ; il semblait que pour lui, le malheur ne fût point qu’elle eût cessé de vivre, mais qu’elle l’eût laissé seul.

Au reste, ses amis entretenaient son souvenir. Ils parlaient d’elle, lui prêtaient des qualités et, sans le vouloir, lui construisaient peu à peu une personnalité nouvelle qui, dans l’esprit de chacun, se substituait à l’ancienne. Monsieur Brossard se laissait entraîner ; il joignait ses éloges à ceux des étrangers et, délivré des soucis que, malade, sa femme lui causait, il se sentait porté à l’indulgence.

De quoi, d’ailleurs, se fût-il plaint ? S’il songeait à elle et que, soudain, il eût envie de n’y plus songer, il ne se gênait pas. Il ne redoutait même plus le regard qui le suivait, autrefois, lorsque, fatigué d’elle, il quittait trop rapidement sa chambre.

Les morts que l’on n’a pas aimés sont d’agréables compagnons, conciliants, débonnaires, ne se froissant jamais, et n’élevant pas la voix. Quelques fleurs, une mélancolie décente sont les seules politesses qu’ils exigent, ils nous donnent en échange la sensation profonde de notre plénitude et ils nous font apprécier la joie de vivre, la chaleur du soleil, le parfum des fleurs et la jeunesse éclatante des femmes.

Par les vertus dont nous les parons et qu’ils ne sont plus en mesure de démentir, nous nous rehaussons nous-même ; nos petitesses disparaissent dans l’éblouissement de leur mémoire et, derrière le masque d’une douleur exemplaire, nous agissons à notre guise.

Ainsi faisait Monsieur Brossard ; Thérèse était morte, il continuait à vivre.

Chez M. Botte, son relieur, qu’il visitait souvent, il se sentait particulièrement à l’aise ; M. Botte ne lui parlait jamais de Thérèse ! Il ne l’avait point connue ! Il ne s’en souciait pas ! Cette réserve plut d’abord à Monsieur Brossard, puis elle lui pesa. Il se prit à soupirer, et, parfois, tout en maniant une belle peau fauve, souple et dorée comme une chevelure de bacchante, il s’échappait jusqu’à dire :

— Ma pauvre femme eût bien aimé cela.

Et, si M. Botte levait le nez d’un air étonné, il ajoutait :

— C’était une artiste !

Mais, dans le même temps, son démon intérieur corrigeait sa pensée.

— Si tu avais eu la folie de consulter ta femme, soufflait-il, son souvenir serait mêlé à tous tes souvenirs et ton plaisir serait empoisonné.

Monsieur Brossard l’écoutait avec complaisance, puis, oubliant Thérèse, il composait d’adorables reliures qu’il marchandait avec moins d’âpreté que jadis. Une fois même, au moment de se retirer, il serra la main de l’artisan.

Celui-ci n’en fut point choqué : il voyait tant de monde ! Il murmura seulement :

— Ce pauvre Monsieur Brossard ! On ne sait s’il est triste ou s’il a peine à contenir sa joie.

Et M. Botte regarda, non sans amertume, le visage sévère de Mme Botte, son épouse, qui, pour l’instant, tricotait dans un coin, mais qui chaque jour lui reprochait d’être relieur dans un vilain quartier alors qu’avec un peu d’audace il eût pu s’établir boulanger, fleuriste ou libraire et gagner davantage.

Pourtant, elle était fière de lui. Elle était fière, mais elle se portait bien et M. Botte songea qu’elle ne mourrait jamais !

Ainsi, sur son passage, Monsieur Brossard faisait naître tantôt l’envie et tantôt la pitié. Il ne s’en doutait pas ; il allait dans la vie, impassible et glorieux.

Le temps passait ; des amis de Monsieur Brossard, soucieux de l’arracher à l’austérité de son deuil, le convièrent à des repas intimes ; il accepta, puis, à son tour, il rouvrit sa maison.

Il parlait avec autorité. Sur toutes choses, il possédait des certitudes et il les exprimait. On le supposait triste et l’on n’osait le contredire ; il en tirait avantage et seul le Docteur Reymond, convive assidu, échappait à son empire : il l’observait. C’était là son plaisir, car il buvait à peine et les pesantes dissertations de ses voisins ne le captivaient point. A mesure que le repas s’avançait, il voyait se troubler le regard de Monsieur Brossard et son visage se colorer. Un imperceptible sourire glissait alors sur ses lèvres fines. Le Docteur Reymond était une mauvaise âme ! Une âme pleine d’ironie, de clairvoyance, impitoyable, mais c’était le plus vieil ami de Monsieur Brossard, il appréciait les belles éditions et Bathilde éprouvait pour lui une mystérieuse sympathie. On l’invitait !

Le souvenir de Thérèse, dans tout cela, passait un peu inaperçu.

Un soir, pourtant, qu’il était seul et désœuvré, Monsieur Brossard entra dans la chambre de la morte. Tout y était en ordre, les objets n’avaient point changé de place ; sur la cheminée, le pot de Saxe ébréché était toujours ébréché ; le portrait de Monsieur Brossard avait l’air d’une relique. Cela lui fut désagréable. Il songea que peut-être un jour, lui aussi serait mort et, pour chasser cette pensée absurde, il donna de la lumière.

Il demeura quelques instants immobile, puis, du bout du doigt, il souleva le couvercle de la poudreuse. Il n’y avait là que des bibelots de femme, inutiles. Il prit une lime, frotta légèrement ses ongles et, soudain, rejeta l’instrument. L’endroit décidément ne le retenait point.

Comme il se retirait, son regard tomba sur le secrétaire de Thérèse ; il hésita, s’arrêta, l’ouvrit !

Sur la tablette rabattue, quelques papiers tombèrent ; le meuble était bourré de cahiers, de calepins et de feuilles réunies par des faveurs, comme des manuscrits.

Monsieur Brossard en prit une, au hasard et reconnut l’écriture de la morte ; alors, il tira des liasses, feuilleta les cahiers et sur toutes les pages il retrouva la même écriture fine et pointue.

— Pardieu ! s’écria-t-il étonné. Elle écrivait !

Et pour la première fois, peut-être, de son existence, il fut tenté de sourire.

Il saisit un paquet de feuilles volantes, le déplia. Il y était question de Dieu, de l’âme et de la charité : « Seigneur, vous nous avez envoyé le devoir et je vous remercie, mais nous l’accomplissons sans connaître les conséquences de nos actes… »

Il tourna plusieurs pages : « Je me perds en vous Seigneur et je m’anéantis, ma prière est un don de ma personne… »

Il passait les longues dissertations sur la bonté, les ennuis domestiques et la grâce suffisante, les « Recueillements » et les « Méditations ». Il passait, mais il retenait quelque chose du style, et, à mi-voix, il murmurait :

— Dieu, que vous inspirez donc des choses ennuyeuses à ceux qui ne savent pas écrire !

Il reposait à mesure les papiers dans le meuble, et il allait tout abandonner lorsqu’une grande feuille dépliée arrêta son regard : « Promesse ! » Au-dessous de ce mot en lettres flamboyantes, Thérèse avait écrit :

« Dieu m’a donné la douleur, et la douleur m’a purifiée ! Dieu me donnera la mort et la mort me délivrera ! Je veux remercier Dieu de tous ses biens passés et futurs et je fais ici la promesse solennelle de porter à Lourdes le témoignage de ma reconnaissance… »

— Quelle sainte femme ! soupira Monsieur Brossard.

Il poursuivit :

« Si la mort m’empêche d’accomplir ce serment, mon bien cher époux l’accomplira pour moi. Je le lui demande et je vous le promets, Seigneur ! Il le fera en souvenir de nos premières années et aussi pour que je lui pardonne les mauvaises pensées que plus récemment sa présence faisait naître en moi et qui ternissaient ma sainteté ! »

Monsieur Brossard éprouva un peu d’humeur :

— De quoi se mêle-t-elle ? grommela-t-il.

Et, refermant le secrétaire, il ajouta :

— Je classerai tout cela plus tard.

En vérité, il ne s’en souciait guère ; pas un instant, il ne pensa sérieusement à le faire. Mais, à dater de ce jour, il répondit à ceux qui lui parlaient de sa femme :

— C’était une sainte ! J’ai trouvé dans ses papiers des pensées qu’elle notait au jour le jour ; il y a là des choses admirables !

Il répétait plusieurs fois : admirables ! Et il se rengorgeait !

— Comment ! disaient les vieilles cousines de la morte, Thérèse écrivait ?

— Des choses saintes, ma cousine ! Des choses saintes !

— Cela ne m’étonne qu’à demi, disait l’une, cette pauvre Thérèse était toujours entre le ciel et la terre !

L’autre, moins bienveillante, précisait :

— Oui, elle était souvent dans la lune, je suis sûre que ses domestiques la volaient !

— Que voulez-vous ? répliquait Monsieur Brossard, la pauvre femme vivait en Dieu.

Il en parlait à tout propos.

Un soir, à dîner, le Docteur Reymond que ce sujet n’amusait plus, demanda :

— Pourquoi ne les publiez-vous pas, ces chefs-d’œuvre ?

Et Monsieur Brossard qui n’y avait jamais pensé, répondit :

— J’y songe ! Cela ferait un beau livre. Mais je craindrais de déplaire à ma bonne Thérèse : elle était si secrète !

Ainsi, dans le cercle étroit de ses relations, se formait la légende.

Certains, pour se donner de l’importance, prétendaient avoir lu les plus beaux passages. C’est du Bossuet ! disaient les uns et d’autres : c’est du Pascal ! On allait même jusqu’à prononcer le nom de saint Augustin qui, cette année-là, se trouvait à la mode.

Toutes les vieilles dames que Thérèse avait connues venaient voir son mari et visiter la chambre de la morte. Monsieur Brossard se prêtait à toutes les curiosités. Il ouvrait la porte du sanctuaire et s’effaçait. Les visiteurs, pour la plupart s’arrêtaient intimidés, quelques femmes se signaient.

La chambre de Thérèse n’avait pourtant rien d’imposant. C’était une pièce carrée, tendue de papier rose. Il y avait le secrétaire, la poudreuse, la chaise longue et dans le fond de la chambre, le lit conjugal, large, immense, gonflé par l’édredon et couvert d’un filet banal. Il était là, évocateur indiscret de la platitude du ménage et les plus délicats détournaient le regard. Ils contemplaient alors le prie-Dieu, et sur la table de nuit le Christ et le chapelet, placés en évidence.

Monsieur Brossard contenait mal son orgueil ; la satisfaction perçait sur son visage : il sentait que de tout cela rejaillissait sur lui une considération grandissante. A son tour, Bathilde y participa, et, dès lors, il y eut toujours quelques fleurs sur la cheminée, devant le portrait de la morte.