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L'envers d'un homme de bien cover

L'envers d'un homme de bien

Chapter 5: IV
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About This Book

Le récit décrit le quotidien d’un homme présenté comme vertueux, dont le salon transformé en bureau et la minutieuse mise en scène des repas et des réceptions trahissent l’importance accordée aux apparences. À travers ses gestes, ses discours emphatiques et ses rapports avec une épouse malade et la domestique, la narration montre une distance affective et des habitudes sociales réglées. Par une suite de scènes domestiques et d’observations détaillées, l’œuvre examine la mise en scène du respectable, l’orgueil des convenances et les tensions dissimulées sous le vernis de la bienséance.

IV

Monsieur Brossard croyait à l’éternité des choses agréables et singulièrement de son bonheur personnel. Il l’avait organisé pour lui seul et de telle façon que nul trouble ne lui pût venir du monde extérieur ; du moins le pensait-il ainsi. Il n’était l’esclave d’aucune affection ; s’il perdait un ami il en prenait un autre, et il se portait bien. Mais les destins sont cruels ; l’égoïsme même ne les désarme pas, il semble parfois qu’il les excite.

Un jour, un samedi de la fin de juillet, alors qu’il songeait tout bonnement à passer de paisibles vacances, Monsieur Brossard en eut la brusque révélation. Il remontait les Champs-Elysées, il avait chaud, et, tout en marchant, il lisait son journal. Soudain le cœur lui manqua, ses jambes fléchirent, il dut s’arrêter.

Il regarda autour de lui, tout était tranquille, normal, indifférent.

Des jeunes filles le croisèrent, elles riaient. Une feuille tomba d’un arbre, devant lui. Un enfant traversa l’avenue en courant. Monsieur Brossard se remit en marche, la main crispée sur la feuille dépliée qu’il ne lisait plus. De temps à autre, il jetait des regards irrités sur les passants : « les fous ! », murmurait-il, et il pressait le pas.

Chez lui, il se laissa tomber sur un fauteuil, la tête entre les mains. Il essayait de réfléchir ; il ne le pouvait pas. Le sang lui battait dans les artères, et, par moments, il répétait d’une voix sourde :

— La guerre !

L’angoisse le rendait clairvoyant. La guerre allait éclater ; il le sentait, il le savait, il avait peur ! Ce n’était pas la peur des coups, la peur de la bataille, la peur de mourir ! Monsieur Brossard avait passé l’âge d’être soldat ; il ne l’oubliait pas. Mais il éprouvait une sorte de panique intérieure, comme si tout ce qu’il y avait en lui de bourgeois, de solide, d’organisé, n’eût plus été qu’une armée en déroute, un tourbillon d’insaisissables, une fuite éperdue !

Les jours suivants, il vécut dans une agitation peu raisonnable. Il avait oublié la morte, ses papiers, sa sainteté ; les choses dans son esprit reprenaient leur place et se classaient suivant leur réelle importance. Il pensait à ses livres, à sa fortune, à sa personne, il pensait même à son pays qui résumait tout cela. Certes, il était patriote ; il l’était avec violence, mais, d’une façon singulière : il souhaitait la gloire pour sa patrie en raison de ce qui pourrait en rejaillir sur lui de flatteur ou d’agréable ; il ne se souciait pas d’en partager les désastres.

Conduit par ces sentiments obscurs, il entreprit de sauvegarder ses intérêts. Pour ce qui le concernait directement la tâche fut légère : réaliser quelques valeurs, enfouir de l’or dans un coffre, ne sont pas choses qui occupent longtemps ; mais, à la « Jeanne d’Arc » il en fut autrement. Aucun de ses collègues ne voulait croire au danger ; ils étaient obstinés et confiants. Pourtant vers le milieu de la semaine, Lamorille, que Monsieur Brossard avait ébranlé, laissa voir son angoisse. Elle fut contagieuse. Ce que le raisonnement n’avait pas fait en trois jours, la terreur le fit en un instant.

Pâles, nerveux, impatients, ils discutèrent. Il s’agissait principalement de savoir s’ils tiendraient ou non les engagements pris en des temps moins troublés ; assurer la vie des gens dont on sait qu’ils feront tout pour ne point mourir, passe encore, mais, dès l’instant que, saisis de folie, ils iront par milliers s’offrir en holocauste au dieu des Armées, cela prend tournure de dilapidation.

Seul, Monsieur Brossard n’était point de cet avis.

— Un engagement est un engagement, disait-il, quoi qu’il arrive on se doit d’y faire honneur.

Ce n’était point par conviction qu’il s’exprimait de la sorte ; mais il avait cru à la guerre alors que personne n’y voulait croire, il y avait gagné une manière d’autorité et il sentait confusément que, pour la conserver, il fallait, désormais, quel que fût le litige, qu’il se trouvât seul de son avis, seul contre tous.

Zélé, affairé, superbe, il restait à la « Jeanne d’Arc » jusqu’à la nuit. Il en partait le dernier. Il redoutait le silence et la solitude. Chez lui, incapable de lire, incapable même de penser, il était la proie des heures. Les nuits étaient torrides ; il ne pouvait dormir. Des appréhensions vagues, mais terribles, l’assaillaient, l’étreignaient, l’étouffaient ! Et, par moments, il sentait son âme se dissoudre et tourner d’un mouvement si rapide qu’il en perdait l’équilibre et s’épouvantait !

Et la guerre éclata !

Alors il releva la tête. L’inquiétude l’avait abattu, le danger le transforma. Puisqu’il n’avait pu éviter la bataille, il lui fallait la victoire. Que deviendraient sans elle son avenir, son existence et ses biens ? Il ne douta plus du triomphe. Il fut splendide !

On le vit sur les boulevards, dans les cafés, au cercle. Partout, il exaltait les courages. Il parlait d’une voix rude aux gens qu’il ne connaissait pas. Il se plaignait de l’inaction à laquelle le condamnait son âge. Il enviait ceux qui partaient les premiers, les plus jeunes. Il aurait envoyé le monde entier à la mort, avec des mots d’ivresse. Au coin des rues, sur le seuil des boutiques, il faisait de courtes conférences : « La guerre durerait trois mois. Bousculée sur le Rhin, pressée sur la Vistule, l’Allemagne tomberait à genoux ! » Il disait cela ; on l’écoutait. Il fut une force dans son quartier ; on regrettait qu’il ne prît pas une part plus grande dans la direction des affaires ; il le déplorait aussi, sincèrement !

Ses nuits, par contre, étaient troublées. Il dormait mal, il avait la fièvre. Des pensées incomplètes et désordonnées tournaient en lui, l’agitaient. Il détesta sa solitude.

Lamorille n’était pas son ami le plus cher, mais c’était l’ami le plus proche, celui que l’on voit souvent parce qu’il demeure à côté.

Un matin, Monsieur Brossard lui dit :

— J’irai vous dire bonsoir, après dîner : nous bavarderons !

Et, dès lors, il y alla chaque soir ; il s’y réfugia !

A première vue, il ne semblait pas qu’Ernest Lamorille pût être d’un grand secours pour Monsieur Brossard ; mais les hommes sont divers : traqués, ils n’ont point tous, pour se rassurer, recours aux mêmes expédients. Les uns, comme Lamorille ont besoin qu’on leur parle, qu’on les persuade, qu’on les rudoie. D’autres, et Monsieur Brossard était de ceux-ci, n’écouteraient pas pareils discours ; ils n’écoutent jamais rien et les paroles meurent à leurs pieds comme les vagues au bord des falaises. Ce qu’il leur faut, c’est un être à convaincre, un faible qui s’accroche à eux, les interroge ; alors, ils se grisent, s’aveuglent, accumulent des arguments, y croient. Il semble qu’avec des mots ils se bâtissent une citadelle intérieure, inattaquable. Hélas ! dès qu’ils se taisent, dès qu’ils sont seuls, leurs châteaux s’écroulent, et, de nouveau, ils tremblent.

Monsieur Brossard avait besoin de Lamorille. Ce n’était qu’un pauvre homme, timide, mal portant et dépourvu d’imagination. La grandeur des événements lui échappait, et lorsqu’il était confiant, ce n’était point fermeté, mais sottise.

— Que voulez-vous, disait-il, la guerre était inévitable, mieux vaut qu’elle ait éclaté.

Et il parlait d’abcès qui crèvent, d’éruption volcanique et de césarisme avec une déconcertante tranquillité. Il avait acheté l’Iliade et quelques volumes dépareillés de Corneille ; un soir, il voulut en lire, mais les grands vers l’ennuyaient, et, d’ailleurs, il lisait mal.

— Cette poésie ne nous touche pas, dit Monsieur Brossard, parce que Corneille attribue à des héros inhumains des sentiments qui sont les nôtres. En vérité, il nous dépouille. Nous l’excusons, car, pour vivre, il lui fallait flatter les grands. Mais nous savons, aujourd’hui, que la gloire des princes n’est faite que de la vertu des foules. Ce ne sont pas les généraux connus qui gagnent les batailles, ce sont les autres ; on ne sait pas leurs noms !

Ernest Lamorille rajusta son lorgnon. Il lui plaisait de croire que les grandes actions n’eussent jamais été réalisées que par des gens obscurs, des gens comme Monsieur Brossard ou comme lui-même, Lamorille.

Mme Lamorille écoutait les deux hommes, ou, du moins, elle paraissait les écouter. Pourquoi se fût-elle inquiétée ? Elle n’avait point de fils et ses armoires regorgeaient de provisions : il y avait des pâtes alimentaires jusque dans la baignoire et des haricots secs dans les cartons à chapeaux.

Lorsque Monsieur Brossard arrivait il la trouvait ordinairement étendue sur le divan, vêtue d’un kimono de soie bleue. Il faisait chaud, elle avait fait de longues courses à pied, elle était lasse. Ses grands yeux verts un peu cernés, donnaient à son visage aminci par la fatigue, une expression de langueur attachante. Sa robe japonaise découvrait sa gorge blonde en triangle, les manches larges laissaient voir ses bras nus. Elle fumait des cigarettes odorantes qu’elle écrasait ensuite nerveusement dans une coupe de jade. Par moments, elle faisait danser au bout de son pied sa petite mule de cuir rouge, qui, parfois, s’échappait, tombait sur le tapis.

Elle ne se dérangeait point pour accueillir Monsieur Brossard ; il lui baisait la main, mais ne la voyait pas.

La marche des armées l’intéressait davantage.

Lamorille avait étalé de grandes cartes sur la table et, s’aidant des journaux et des renseignements contradictoires qu’ils avaient ramassés, çà et là, les deux hommes devançaient l’avenir.

Les premiers succès en Alsace donnèrent des ailes à leur imagination : Strasbourg, le Rhin, le Palatinat… il n’y avait qu’à regarder la carte !

Ils escomptaient la Victoire, et, tranquillement, se partageaient le monde !

Debout devant la table, un coupe-papier à la main, Monsieur Brossard faisait le partage. Lamorille, exigeait que l’on fût équitable, il voulait que l’on rendît au Danemark ses provinces et il n’admettait pas l’annexion du Luxembourg ; Monsieur Brossard, au contraire, la jugeait indispensable.

Cependant, ils ne savaient que faire de la Saxe, et cela les embarassait !

Mme Lamorille, la tête renversée dans les coussins noir et or, soufflait vers le plafond la fumée bleue de sa cigarette.

Elle n’avait point de fils, mais elle avait un neveu : un grand diable de neveu exubérant, cynique et caressant ! Il portait ses cheveux en coup de vent, son visage était clair, sa taille haute, ses mains fortes. Lorsqu’il s’agenouillait auprès de sa tante pour lui baiser les doigts on eût cru voir Hercule aux pieds d’Omphale. Elle posait sa main légère dans les cheveux d’or du jeune garçon ; elle jouait à la maman. Elle avait vingt-neuf ans, il en avait vingt-six ; il s’appelait Marcel Deslandes.

Il était cuirassier, et depuis les premiers jours de la guerre, il campait près de Paris. Cela lui permettait d’y venir souvent, presque chaque soir, et, parfois, il y passait la nuit. Il restait alors chez Lamorille et couchait sur le divan. Il avait ces jours-là, une façon d’attendre le départ de Monsieur Brossard où Lamorille voyait à tort plus d’attention que d’impatience.

Rentré dans sa chambre et, tout en se préparant pour la nuit, le brave homme s’étonnait de la sagesse de ce garçon.

— Quand on songe, s’écriait-il, que cet enfant va mourir et qu’il le sait…

— Pourquoi voulez-vous qu’il meure ? demandait Cécile d’une voix douce.

— Si, si ! il mourra ! Nous n’avons pas de fils, nous devons l’offrir à la France !

« Je parle comme un Romain », se disait-il intérieurement, et il regrettait que Monsieur Brossard ne fût pas là pour l’entendre.

Puis, ayant ainsi sacrifié son neveu, il exprimait toute la surprise que lui causait sa conduite et qu’au lieu de se précipiter vers les plaisirs obscurs qu’il n’avait pas encore eu le temps de goûter pleinement, il passât ses derniers soirs à écouter des causeries politiques.

— Décidément, confiait-il à sa femme, la guerre aura changé quelque chose en France. Cette jeunesse sera sérieuse et la morale s’en trouvera bien. Les hommes riches en vertu, comme Monsieur Brossard, se faisaient rares ; ce sont eux pourtant qui font la force de la nation.

— Sans doute, disait Mme Lamorille, sans doute !

— D’ailleurs, ajoutait-il, il vaut mieux qu’il nous écoute ; il est bon que nos soldats sachent pourquoi ils vont se battre.

Et, Mme Lamorille qui regardait dans la glace la rondeur voluptueuse de ses épaules nues, ne pouvait s’empêcher de songer que cela aussi avait son importance.

Vers la fin du mois d’août, Cécile remarqua que le partage de l’Allemagne excitait moins d’enthousiasme ; son mari abandonnait le Danemark et Monsieur Brossard renonçait à la Westphalie ! Les deux hommes, assis près de la table, chuchotaient à voix basse. Ils étaient inquiets !

Mme Lamorille n’était pas plus tranquille, mais son tourment ne se nourrissait pas de la même substance, il était intime et secret. Marcel Deslandes n’était point venu la veille et, ce soir-là, il lui avait mandé par un ami qu’il lui serait à l’avenir difficile de pénétrer dans Paris. Il ajoutait que l’on fermait les grilles de la ville, qu’on les tapissait de planches et que, dans certains quartiers, on allait jusqu’à émonder les arbres afin d’organiser avec leurs branchages des ouvrages défensifs. Mme Lamorille ne perçut pas ce qu’il y avait de grave dans ces préparatifs ; au contraire, elle en fut rassurée, et, se sentant à l’abri derrière les chevaux de frise de la porte Dauphine, elle s’abandonna toute entière au chagrin que lui causait l’absence de son neveu.

Elle y rêvait encore ce soir-là, lorsque Monsieur Brossard prit congé. Il serra la main de Lamorille et soupira :

— Vous me téléphonerez, si vous avez des nouvelles !

— Quelles nouvelles ? demanda Mme Lamorille.

Et ses yeux papillotèrent.

Monsieur Brossard s’inclina, sans répondre, puis, dans l’antichambre :

— Il vaut mieux que Mme Lamorille ignore la gravité des événements. Les femmes s’inquiètent facilement.

— Cécile est fatiguée, dit Lamorille.

— Notre présence la rassure ; elle sent que nous sommes là pour la défendre, qu’elle peut compter sur nous ! Certes, la valeur militaire a son importance et je ne prétends pas la diminuer, mais elle est irréfléchie et pour cela facile. La valeur morale la domine, par son essence et ses effets. Croyez-le, Lamorille, notre calme, notre confiance, feront plus pour la victoire que leurs boulets et leurs canons.

Lamorille garda le silence, il serra la main de Monsieur Brossard ; il se sentait réconforté.