V
Ce soir-là, Lamorille avait attendu Monsieur Brossard avec impatience ; et maintenant, face à face, les deux hommes se regardaient.
— Et bien ? murmura Lamorille.
Monsieur Brossard fit un geste vague. Il était découragé. Des bruits sinistres couraient la ville ; les Allemands étaient en France ; Lille n’avait pas été défendue ; on reculait à Morhange. Il se plaignit de la censure, accabla le Gouvernement. Lamorille approuvait, puis, à son tour, il parla.
Chacun exagérait ce qu’il avait entendu. Il semblait qu’ils voulussent se donner l’un à l’autre la plus mauvaise nouvelle, afin de se faire contredire et de trouver dans cette contradiction un appui, un espoir, un peu de terre ferme où poser le pied. Mais leurs âmes étaient ouvertes à tous les vents mauvais, la raison les avait abandonnés.
— Moi, dit enfin Lamorille, je ne bougerai pas. Mon père a fait le siège en 70, il a subi les bombardements, traversé la Commune…
— Mais ce n’est pas possible, fit Monsieur Brossard ; ils ne viendront pas ! Il se produira quelque chose !
Il avait posé la main sur le genou de Lamorille ; il répéta :
— Il se produira quelque chose !
Lamorille secouait la tête d’un air hébété. Monsieur Brossard comprit qu’il n’en pouvait attendre aucun secours, il se remit à parler. Il cita des numéros de régiments, des formules d’explosifs, des noms de généraux appris dans la journée et qui, il ne savait pourquoi, lui inspiraient confiance.
Il avait eu une seconde de défaillance, il se dominait, il dit, en terminant :
— D’ailleurs, je vous l’avoue, mon cher Lamorille, cet après-midi je suis allé à Notre-Dame ! Cela vous étonne, mais, voyez-vous, c’est là que l’on se sent le plus près de la France ; je croyais entendre battre son cœur contre le mien ! Je me suis assis, j’ai essayé de méditer ; les yeux clos, immobile, je faisais le vide dans mon esprit, le temps passait, et soudain…
— Soudain ?
De nouveau, Monsieur Brossard saisit le genou de Lamorille, il le serra nerveusement.
— Soudain, dans une grande lumière, Thérèse m’est apparue !
— Thérèse !
— Oui, Thérèse, ma femme ! Elle était grave et souriante ; elle était belle, nous aurons la victoire !
Lamorille demeura muet, puis, brusquement, il se tourna vers sa femme :
— Tu entends, Cécile ? Il a vu Thérèse, nous aurons la victoire !
Cécile ne répondit pas. Inerte et brisée, blottie dans les coussins, elle souffrait d’une douleur massive, inconnue, dans laquelle elle ne distinguait rien et qu’elle comparait confusément à la mort.
Il y eut un long silence. Monsieur Brossard songeait à ce qu’il venait de dire. Lamorille se taisait ; sa pensée l’entraînait, comme la pierre le noyé. Il dit enfin, et ce fut un râle dans l’agonie :
— La France ne peut pas être battue !
Monsieur Brossard répéta à mi-voix :
— Battue !
Et il baissa le front.
En eux l’angoisse patriotique s’était soudain révélée ; elle ne dominait pas encore leurs soucis personnels, mais elle se mêlait à eux. Chez Monsieur Brossard à la peur de perdre ses livres, sa cave et sa maison s’ajoutait la pensée déchirante de la France meurtrie, du pays rabaissé.
— Mon Dieu ! soupira-t-il. Que deviendrions-nous ?
— Moi, fit Lamorille, je n’y survivrais pas. Je me ferais sauter la cervelle !
Et après un moment, il ajouta :
— Ou bien, j’irais vivre au Canada !
Vers dix heures, un coup de sonnette les fit sursauter. Ils pâlirent !
— Je vais voir ! dit Lamorille.
Il n’en eut pas le temps. La porte s’ouvrit : Marcel Deslandes entra.
— Toi ! s’écria Mme Lamorille.
Et elle se jeta à son cou.
Lamorille serra, avec effusion, les mains du jeune cavalier. Monsieur Brossard, lui-même, l’accueillit sans déplaisir. Et, c’est, qu’en vérité, leur détresse était si grande que la présence d’un tiers, de quelqu’un qui n’avait point suivi depuis une heure le cours de leurs pensées, les soulageait. Marcel Deslandes était ardent, plein de vie et de gaieté ! Il était jeune, il était soldat !
— Et bien ! demanda Lamorille.
Son visage était crispé !
— Et bien quoi ? fit Marcel. Vous avez tous l’air de n’avoir pas dîné.
— Mais si, dit Lamorille, nous avons dîné.
— Vous avez de la chance ! Je ne peux pas en dire autant.
— Oh ! mon petit ! cria Cécile. Et ce fut un cri maternel !
Puis il y eut du bruit, des appels, une grande confusion, et, enfin, Marcel Deslandes se trouva assis devant une table à jeu, couverte d’un napperon, et sur laquelle on avait posé des fleurs, des fruits, du jambon, des sardines, plusieurs carafes et quantités de petites choses hétéroclites telles qu’on n’en voit que dans les soupers d’amoureux.
Marcel mangeait comme un guerrier. Autour de lui Cécile, Lamorille et Monsieur Brossard se tenaient debout, attentifs. Leurs sentiments étaient divers, mais non pas opposés. Lamorille souriait, Cécile n’avait jamais éprouvé bonheur si doux et Monsieur Brossard, un peu à l’écart, regardait ce soldat attablé, ce vieillard ému, cette jeune femme attendrie et il se félicitait de faire partie d’une aussi belle image.
— Comment es-tu venu ? demanda Cécile. Nous ne t’attendions pas.
Elle espérait qu’il allait répondre : sur les ailes de l’amour. Il s’exprima en d’autres termes :
— Je me suis fait confier un pli pour le Ministère et je passe la nuit à Paris.
Lamorille sursauta :
— Tu viens du Ministère ?
— Dame ! oui !
— Ah ? fit Lamorille.
L’angoisse le serrait à la gorge, il n’osait interroger.
Plus courageux, Monsieur Brossard demanda :
— Et… que dit-on au Ministère ?
— On est très content !
Les deux hommes se regardèrent avec inquiétude, puis de sa voix la plus douce, Lamorille insista :
— Et de quoi est-on si content, mon petit ?
— Comment, de quoi ? Mais, ça va très bien. Nous avons encore remporté une victoire aujourd’hui.
— Une victoire !
Monsieur Brossard dut s’asseoir, il suffoquait !
— Où cela, cette victoire ? demanda Lamorille.
Marcel vida son verre de bourgogne ; regarda son oncle d’un air étrange et répondit simplement :
— A Guise !
Monsieur Brossard et Lamorille bondirent ensemble vers la carte étalée sur le bureau ; leurs fronts se heurtèrent, ils ne virent pas le regard échangé entre Cécile et Marcel, ils ne virent pas la jeune femme se pencher au-dessus de la table. Ils cherchaient…
Soudain, Lamorille poussa un cri déchirant.
— Là, là, disait-il et son doigt s’écrasait sur l’atlas !
Monsieur Brossard releva la tête, il était pâle, deux larmes roulèrent sur sa barbe grisonnante.
— Nous sommes perdus, dit-il.
L’énormité du verbe dont il fit usage ne choqua personne, mais Marcel Deslandes se dressa ; frappa du poing sur la table :
— Quoi ? On vous apporte une victoire et c’est là l’effet que cela vous produit ? Vous ne comprenez donc rien à la guerre ? Quelle importance cela a-t-il qu’on se batte ici ou là, pourvu que l’on se batte ?
Lamorille s’était écroulé sur un fauteuil.
— A ce train, dit-il, ils seront à Paris dans huit jours.
— Qu’ils y viennent ! cria Marcel, les casernes sont pleines, elles regorgent, on ne sait plus où nous mettre !
Et comme il vit à ce moment le visage décomposé de Cécile, il voulut la rassurer :
— D’ailleurs nous leur préparons une jolie réception. Toute la région de Luzarches est minée, il y a là de quoi faire sauter trois cent mille boches avant qu’ils n’aient tiré un coup de fusil.
Il avait lancé cela au hasard, mais à certaines heures, les mots les plus vagues, les contes les plus invraisemblables, tour à tour, donnent confiance ou découragent. Déjà, Monsieur Brossard cherchait Luzarches sur la carte et il se prenait à souhaiter que les Allemands fussent assez fous pour s’aventurer là ; son imagination exaltée lui représentait par avance des armées entières volant en morceaux.
Monsieur Brossard s’en alla rasséréné ; les paroles de Marcel Deslandes lui avaient fait du bien ; il ne se hâtait point. Mais dès qu’il fut rentré dans sa maison silencieuse, ses angoisses à nouveau l’assaillirent. Il se coucha : il ne put dormir. L’inquiétude était en lui, elle lui labourait la poitrine, elle le brûlait positivement.
Vers deux heures du matin, n’y pouvant plus tenir, il sauta hors du lit, marcha vers la fenêtre, revint, s’assit, se leva à nouveau. Il fit quelques pas, se trouva dans son bureau, s’étonna d’y être, puis sans réflexion, il se dirigea vers la chambre de sa femme, poussa la porte, entra. Il était en chemise de nuit, pieds nus, décoiffé. Il se vit dans la glace, et sembla se demander ce qu’il était venu chercher là. Ses pensées tournaient dans sa tête, en désordre. Il regarda le portrait de Thérèse, la supplia d’intervenir, d’éviter les désastres ; et il implorait Dieu aussi et la Vierge, comme un homme acculé par la ruine s’adresse, dans un moment de crise, à des amis de sa famille, perdus de vue depuis longtemps et qu’il suppose plus puissants qu’ils ne sont, uniquement parce qu’il a besoin de leur puissance.
— Mon Dieu ! Mon Dieu ! soupira-t-il, et il posa ses deux mains sur son front, comme pour le comprimer.
Ses regards tombèrent sur le prie-Dieu, il s’agenouilla.
— Mon Dieu ! Mon Dieu ! répéta-t-il. Protégez-moi ! Faites qu’il ne m’arrive pas malheur, je vous en prie !… Notre Père…
Et il pria !
Il priait avec ferveur, mais sans méthode. Il ne savait plus ses prières. Il fit un effort pour retrouver au fond de sa mémoire les oraisons de son enfance, « Notre Père… »
Les phrases une à une revenaient à ses lèvres ; il les disait mot à mot, il en pénétrait le sens, il y mettait toute son âme.
A mesure que sa mémoire le servait mieux, il allait plus vite et son esprit s’engourdissait. Le calme lui revenait ; il priait plus posément, d’une voix plus basse, plus uniforme, puis il cessa de prier ; il s’assoupit.
Une légère fraîcheur l’éveilla ; il pouvait être quatre heures ; la lumière du jour filtrait à travers les rideaux. Il se redressa péniblement, ses membres étaient endoloris ; il frissonna !
Un meuble craqua, il tourna la tête, aperçut le secrétaire de Thérèse, tressaillit !
Il sentait qu’une idée venait de naître en son esprit, une idée qu’il ne connaissait pas encore, mais qui allait jaillir, là, non ailleurs, une idée enfin inspirée par la morte !
Et, soudain, fébrile, impatient, il ouvrit le secrétaire, fouilla les papiers, cherchant la « Promesse » qui quelque temps auparavant l’avait irrité.
Il la trouva enfin, la déplia, et malgré le froid qui lui glaçait les jambes, la relut en entier : « Dieu m’a donné la douleur et la douleur m’a purifiée ! Dieu me donnera la mort et la mort me délivrera ! Je veux remercier Dieu de tous ces biens passés et futurs et je fais la promesse de porter à Lourdes mon témoignage reconnaissant… Si la mort m’empêche d’accomplir ce serment, mon bien cher époux l’accomplira pour moi. Je le lui demande et je vous le promets, Seigneur ! Il le fera… »
Monsieur Brossard leva les yeux ; il avait compris l’appel de la morte et grave, solennel, la main tendue, oubliant l’indignité de sa tenue, il dit :
— Dors tranquille, Thérèse ! Je tiendrai ta promesse !
Il entendit ses propres paroles, comme si un autre les eût prononcées. Il les répéta, pour s’en bien pénétrer, puis il referma le secrétaire et dit encore :
— Tu fus la compagne de ma vie, que ta volonté soit faite ! J’irai à Lourdes, Thérèse, j’irai pour toi ! Déjà, j’ai trop tardé : je partirai demain !
D’une voix forte, il répéta :
— Je partirai demain, Thérèse !
Puis il retourna se coucher. Il n’avait plus de fièvre ; il ne pensait plus à la guerre ; son âme était paisible ; il s’endormit profondément !