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L'envers d'un homme de bien cover

L'envers d'un homme de bien

Chapter 7: VI
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About This Book

Le récit décrit le quotidien d’un homme présenté comme vertueux, dont le salon transformé en bureau et la minutieuse mise en scène des repas et des réceptions trahissent l’importance accordée aux apparences. À travers ses gestes, ses discours emphatiques et ses rapports avec une épouse malade et la domestique, la narration montre une distance affective et des habitudes sociales réglées. Par une suite de scènes domestiques et d’observations détaillées, l’œuvre examine la mise en scène du respectable, l’orgueil des convenances et les tensions dissimulées sous le vernis de la bienséance.

VI

Il était neuf heures du matin et Monsieur Brossard ne s’éveillait pas. Trois fois déjà Bathilde avait frappé à sa porte sans obtenir de réponse, et, retournée dans sa cuisine, elle bousculait les casseroles et malmenait la vaisselle. Le sommeil capricieux des maîtres offense les serviteurs ; en toute autre occasion, Bathilde se fût irritée, aujourd’hui, elle s’indignait. Elle était descendue dans la rue. Elle avait écouté les fournisseurs et elle ne pouvait concevoir que Monsieur Brossard dormît alors qu’elle, sa servante, savait ce qu’elle savait, et mourait d’inquiétude.

Lasse enfin, inhabile à contenir son impatience, elle revint chez son maître, ouvrit la porte, s’approcha de la fenêtre, tira les rideaux. Monsieur Brossard remua, grogna, se tourna vers le mur et parut se rendormir.

Bathilde perdit la tête :

— Monsieur, cria-t-elle, le déjeuner refroidit !

C’était un cri d’alarme, Monsieur Brossard ouvrit les yeux.

— Déjà ? Quelle heure est-il ?

Bathilde ne se souciait plus des heures ; grandie par les événements, elle vivait dans une sorte d’éternité éphémère, elle demanda :

— Monsieur ne connaît pas les nouvelles ?

— Quelles nouvelles ?

Il s’était dressé, les mains crispées sur le drap, la bouche amère. Mais, aussitôt il se rappela la promesse qu’il avait faite à la morte dans la nuit ; il se rappela sa décision ; ses nerfs, ses muscles se détendirent ; il s’allongea dans son lit, comme un lion dédaigneux qui ne s’est levé que pour rugir.

— Posez votre plateau, dit-il.

Bathilde obéit, mais elle parla :

— La boulangère, Monsieur sait ? La boulangère qui sert la sœur du député nous a dit que les Allemands allaient venir, Monsieur me comprend ?

— Allons, allons, ma bonne Bathilde, vous n’allez pas écouter toutes les commères du quartier. Vous leur direz de ma part qu’il n’y a rien à craindre et que ceux qui ont peur sont de mauvais Français.

— Ah ! Monsieur sait quelque chose ?

— Oui, Bathilde, je sais des choses.

Il savait, en effet, qu’il était décidé à quitter Paris, sans retard, mais, cela, il ne pouvait le dire. Bathilde, la bouche ouverte, semblait attendre une confidence. Il ne put résister à cette humble supplication, et, d’un ton plein de mystère, il dit :

— D’abord, nous avons eu une victoire à Guise. C’est quelque chose, il me semble !

Puis, voyant que cela ne suffisait pas à sa servante, il ajouta :

— Ensuite, mais ceci est un secret, on a si bien miné la région de Luzarches qu’à l’heure qu’il est plus de trois cent mille Allemands doivent être pulvérisés ! Pfoûoû !

— Quelle horreur ! fit Bathilde.

Les bras levés, elle murmura :

— Je savais bien que Monsieur aurait fait quelque chose.

Il eut un geste magnifique :

— C’est bon ; allez vous occuper aux soins du ménage.

Et, tandis qu’elle s’éloignait, emportant ses habits, il trempa, sans hâte, son croissant dans son café.

Lorsqu’il eut achevé son déjeuner, il déplia les journaux que Bathilde avait posés auprès de lui. Les titres étaient réconfortants, le texte l’était moins. A mesure qu’il lisait, Monsieur Brossard sentait croître son énervement et, quand il en arriva aux dispositions prises par les compagnies de chemins de fer, il éclata :

— Les fous ! les fous ! s’écria-t-il. Ils vont produire une panique ?

Et, une petite voix disait, au fond de lui :

— S’ils font partir tout le monde, comment trouverais-je un passage, moi ?

Sans plus attendre, il rejeta ses couvertures, fit une toilette sommaire, s’habilla et sortit.

Les rues étaient calmes, presque désertes ; il semblait que sous la chaleur du matin, dans la lumière aveuglante, la cité fût engourdie, les âmes closes, les maisons mortes.

Monsieur Brossard s’en allait vers la gare ; une voiture chargée de malles le dépassa ; il songea qu’il devrait attendre longtemps au guichet ; il pressa le pas.

Parvenu au pont de Solférino, il regarda devant lui ; sur l’autre rive de la Seine, une foule sombre remuait. Il crut à une émeute ; ces mots : « la Révolution ! » sonnèrent dans sa tête et la sueur perla ses tempes. Il se mit à courir.

Un gamin qu’il croisa dit, en riant :

— Dépêchez-vous, bourgeois ! C’est la saison des bains de mer !

Giflé par cette phrase, il s’arrêta. Il distinguait maintenant les chariots, les fiacres, les voitures à bras et la foule des voyageurs qui se bousculaient en silence. Il y avait là des gens de toute condition ; les yeux fixes, ils cherchaient à se dépasser les uns les autres, les plus forts ou les plus sournois laissant derrière eux les timides et les faibles. Près des guichets de longues théories de malheureux attendaient, debout, accroupis, assis sur leur bagage, tous asservis par la même pensée : partir !

Et, devant eux, dans la gare, dressés jusqu’au plafond, des murs de malles abandonnées, des murs immenses, bariolés, redoutables, semblaient opposer à leur désir une infranchissable barrière.

Monsieur Brossard voulut traverser tout cela ; il fut pris dans un remous, bousculé, insulté, et, avant même que d’avoir franchi une porte, rejeté hors de la foule. La tête basse il s’en alla.

Comme il s’engageait sur le pont, quelqu’un lui frappa l’épaule ; il réprima un sursaut, tourna la tête.

— Ah ! Gerfaut ! s’écria-t-il.

— Eh ! oui ! Voilà longtemps que je n’ai eu le plaisir de vous voir.

— Que voulez-vous, mon cher ? La vie… mon deuil… la guerre…

— Hélas ! dit Gerfaut, le malheur vous a frappé d’une façon soudaine et cruelle. Je connaissais peu votre femme, mais je vous plains.

— C’était une sainte ! Mais, quand je songe à sa maladie, à la guerre, aux difficultés de toutes sortes, parmi lesquelles il eût fallu nous débattre, je me dis que sa mort fut un bienfait pour elle.

— Et une tranquillité pour vous, ajouta Gerfaut.

Puis, étendant la main.

— Vous étiez venu voir ceci ? C’est un beau spectacle, en vérité : songez qu’il y a là des gens qui attendent depuis plus de trois jours l’heure incertaine du départ.

Monsieur Brossard passa son bras sous le bras de Gerfaut ; il avait besoin d’un réconfort.

— Mais où vont-ils ? demanda-t-il d’un air détaché.

— Parbleu ! Ils ne le savent pas eux-mêmes. Un train se forme, ils montent, ils sont partis, ils respirent ! Que voulez-vous que ça leur fasse de descendre en Bretagne ou dans le Limousin ?

— Les insensés ! dit Monsieur Brossard.

Et secrètement, il les enviait.

— Certes, fit Gerfaut, des insensés ! La peur est sur eux comme la vague sur la mer ; elle les berce, les emporte, les secoue, les lâche, les reprend, les rejette à nouveau ; ils ne savent ce qu’ils font ni pourquoi ils le font…

Il entraînait son ami vers les Tuileries, il fit un geste large de sa canne, et ajouta :

— Non, ils ne savent plus rien, plus rien… mais, voulez-vous mon opinion ?

— Dites ?

— Et bien ! ils ont raison !

Monsieur Brossard sentit un poids lui tomber sur la poitrine.

— Comment, ils ont raison ?

— Ils ont raison de s’en aller.

Monsieur Brossard crut entrevoir une espérance.

— Alors ? vous-même ?

Gerfaut eut un haut-le-corps, il lui lâcha le bras.

— Vous ne voudriez pas ? Non ! que les femmes, les enfants s’en aillent, bast ! mais, nous, mon cher, avec nos cinquante ans ! de quoi aurions-nous l’air ?

Monsieur Brossard se parlant à lui-même, murmura :

— D’ailleurs, jamais les Allemands ne viendront à Paris, ce serait trop affreux !

Ils étaient parvenus au milieu des jardins, Gerfaut s’arrêta et regardant autour de lui :

— C’est vrai, dit-il, je ne puis croire que cela soit possible.

L’air était caressant et tiède ; quelques arbres essuyaient au soleil leur feuillage d’automne, des merles sautillaient sur les pelouses, un pigeon se posa sur la tête d’une statue.

Monsieur Brossard ne voyait rien ; le cœur contracté, le front triste, il pensait à Thérèse, à Lourdes, à son départ ; les choses maintenant lui paraissaient difficiles.

Gerfaut semblait ébloui. Il regardait tantôt du côté du Louvre, tantôt vers la Concorde et, dans son clair regard, il y avait de la tendresse, du ravissement, de la reconnaissance ! Il souriait ! Était-ce aux arbres ? A la lumière ? A la beauté royale des pierres ? Était-ce à des souvenirs, à des rêves en allés, à de vieilles émotions ? Il souriait et, soudain, il regarda Monsieur Brossard, et, d’un ton léger, espiègle un peu, mais plein de convoitise, il dit :

— Savez-vous, mon cher, ce que nous devrions faire ?

— Quoi donc ?

— Nous devrions nous engager !

Monsieur Brossard ne comprit pas.

— Nous engager à quoi ? demanda-t-il.

Gerfaut éclata de rire, puis, entraînant à nouveau Monsieur Brossard :

— Nous engager, tout simplement ! Nous sommes bons chasseurs, la fatigue ne nous effraie pas et le gibier en vaut la peine… Vous n’avez pas l’air convaincu ?

— Mais si, mais si, seulement, vous me prenez au dépourvu.

Ils étaient parvenus au haut de l’escalier, sur la rue de Rivoli, de rares voitures passaient :

— Voyez-vous, dit Gerfaut, nous avons eu le meilleur de la vie et ce sont ceux qui la connaissent à peine que l’on tue : c’est ridicule ! Que ferons-nous désormais dans l’existence ? Les femmes qui passent, et il y en a encore de charmantes, nous trouveront vieux si nous ne sommes pas partis ! Nous battre, mon cher, c’est reconquérir la jeunesse ! Je me demande comment je n’y avais pas songé plus tôt !

Et comme Monsieur Brossard ne lui répondait pas :

— Cela ne vous touche pas, Brossard ? C’est que vous n’avez jamais été jeune. Je dirai plus, alors que votre pauvre femme vivait encore, vous aviez déjà l’air d’un veuf ! Mais vous êtes homme de devoir ; je compte sur vous. Je vous attendrai au cercle ; à ce soir !

— A ce soir, répéta Monsieur Brossard.

Puis, se reprenant :

— Ou plutôt à demain ; je ne suis pas maître, aujourd’hui, de mon temps.

— Soit, je passerai chez vous demain matin ; j’aurai fait les démarches !

Et descendant les degrés de pierre, il s’éloigna.

Monsieur Brossard demeura un moment immobile. Il était soucieux et mécontent ; il était fatigué ; il appela un fiacre et se fit conduire au bureau.

Il n’avait pas eu le temps de poser son chapeau, qu’un secrétaire vint le chercher !

— Qu’y a-t-il ? demanda Monsieur Brossard.

— Ces Messieurs vous attendent dans la salle du Conseil.

— Ha ! Ha ! Il y a Conseil ?

Et dédaigneux :

— Il paraît que l’on s’affole ici !

Il s’approcha de la glace, lissa sa barbe, arrangea sa cravate, donna de la main droite une chiquenaude sur le revers de sa manche gauche, et dit simplement :

— Allons !

Le secrétaire, M. Beaumartin, un peu ému par les événements, l’observait :

— Voilà un homme fort ! songea-t-il.

Et il se promit de le prendre pour modèle.

Lorsque Monsieur Brossard entra dans la Salle du Conseil, il reçut en pleine poitrine quelque chose qui ressemblait à une décharge électrique et qui faillit lui faire perdre contenance. Depuis plus d’une heure ses collègues étaient là, les nerfs tendus. Ils avaient fait vingt fois le tour de leurs idées, ils avaient épuisé leurs forces, ils n’espéraient plus rien.

Ils accueillirent Monsieur Brossard avec éclat. Cela fit une rumeur qui l’étonna ; il passa de l’un à l’autre, serra des mains ; les unes sèches et brûlantes ; les autres moites, flasques, glissantes. Plusieurs voix demandaient :

— Avez-vous des nouvelles ?

Monsieur Brossard haussa les épaules.

— Et ici, que se passe-t-il ?

— Il est urgent de mettre nos titres à l’abri, dit le président, mais il nous faudrait une personne sûre. Pour des raisons qui leur sont personnelles, aucun de ces messieurs ne peut quitter Paris, aujourd’hui, vous seul êtes sans famille, et, dame, si nous osions…

Monsieur Brossard se sentit sauvé ; il reprit une entière maîtrise de soi, parut réfléchir, hésiter, puis murmura :

— Il y aurait bien un moyen… mais non, ce n’est pas possible.

On insista. Il se laissa faire violence.

— Non, vraiment ! Vous m’auriez demandé cela il y a trois jours, j’aurais accepté… maintenant, ce n’est plus le temps de partir.

— Il est vrai ! dit le président.

Monsieur Brossard le regarda de côté ; il sentit qu’il fallait être prudent :

— Je serais parti d’autant plus volontiers que je devais aller à Lourdes pour le 1er septembre.

Il y eut un silence ; personne ne l’interrogeait ; il reprit :

— Ce fut la volonté suprême de ma chère femme, je m’y étais engagé envers elle.

— Ah ! oui ! dit Lamorille, cette pauvre Thérèse ; l’avez-vous revue ?

Ses collègues le regardèrent scandalisés. On le crut fou. De sa voix la plus calme, Monsieur Brossard répondit :

— Non ; pas depuis hier.

Il fallait que les circonstances fussent extraordinaires et l’heure pressante pour qu’un pareil dialogue n’eût pas de suites plus graves.

— Comment partirez-vous ? demanda le président.

— Les trains sont pris d’assaut, on ne trouve plus de place… et puis, voyager dans un pareil désordre avec des titres…

— C’est impossible.

— Impossible !

— Eh bien, mon cher, trouvez une voiture. Les titres seront chez vous ce soir : vous partirez demain.

Ils se levèrent ; Monsieur Brossard s’approcha du président.

— Aux frais de la Société, n’est-ce pas ?

— Bien entendu !

Il lui frappa amicalement l’épaule.

— Bien entendu, et merci ! Vous nous rendez service !

Ils sortirent.

Dans l’escalier, Lamorille rejoignit Monsieur Brossard ; il redoutait la solitude ; il fut aimable :

— Venez donc déjeuner avec nous, dit-il, Cécile sera si contente, ou, si vous le préférez, allons au Cabaret, je connais près des Halles…

Monsieur Brossard le regarda de côté ; il vit sa figure inquiète et décida de le quitter. Sa matinée avait été pénible, il ne voulait pas que les tourments d’autrui prissent la place de ceux qu’il n’avait plus.

Sans attendre que Lamorille eût terminé sa phrase, il lui saisit la main, la secoua :

— A ce soir, cher ami, j’irai vous dire adieu.

Et il partit, le laissant déconcerté.