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L'envers d'un homme de bien cover

L'envers d'un homme de bien

Chapter 9: VIII
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About This Book

Le récit décrit le quotidien d’un homme présenté comme vertueux, dont le salon transformé en bureau et la minutieuse mise en scène des repas et des réceptions trahissent l’importance accordée aux apparences. À travers ses gestes, ses discours emphatiques et ses rapports avec une épouse malade et la domestique, la narration montre une distance affective et des habitudes sociales réglées. Par une suite de scènes domestiques et d’observations détaillées, l’œuvre examine la mise en scène du respectable, l’orgueil des convenances et les tensions dissimulées sous le vernis de la bienséance.

VIII

Lorsque la voiture se mit en marche, Monsieur Brossard, carré dans son coin, enveloppa Mme Lamorille d’un regard indiscret. Elle ne pensait pas à lui. Elle songeait seulement qu’elle avait été heureuse dans cette ville qu’elle quittait peut-être pour toujours, et son cœur se serrait. Dans les rues familières, les passants s’en allaient de leur pas habituel, un peu graves, mais paisibles, comme si aucun danger ne les eût menacés ; des balayeurs impassibles accomplissaient leur besogne ; des ménagères discutaient autour des petites voitures chargées de légumes et de fruits. Ils dépassèrent un fiacre en maraude, elle se rappela ses promenades, ses courses pleines de fantaisie, et, soudain, un désir insensé de descendre, de rester et d’attendre l’étreignit. Sa fuite lui paraissait absurde, inutile, humiliante. Elle voulut le dire, mais elle vit le visage de Monsieur Brossard ; elle garda le silence.

L’auto sortit de Paris ; traversa les faubourgs ; la campagne apparut. Monsieur Brossard se détendit ; il essaya de parler, mais ses phrases demeuraient sans réponse. Alors il déplia les journaux et fit semblant de lire, sa pensée vagabonde le ramena à Paris ; il se représenta Gerfaut sonnant à sa porte, s’étonnant de ne le point trouver. Il lui avait laissé une lettre dans laquelle il expliquait son départ à sa manière, une lettre réticente, ambiguë, mystérieuse, une belle lettre en vérité.

Mme Lamorille rêvait. Elle regardait les arbres, les villages assoupis dont elle ignorait les noms ; de temps à autre, on croisait des soldats, elle pensait à son neveu.

La route poussiéreuse était encombrée ; les voitures, les autos, les carrioles et les chars se gênaient. Il fallut ralentir.

— Nous n’arriverons jamais, dit Monsieur Brossard.

Mme Lamorille haussa les épaules.

Monsieur Brossard se plaignait, mais il était tranquille. Quelques nuages blancs couraient dans le ciel éclatant, le soleil tombait d’aplomb sur les labours, la terre fumait ; il éprouvait une sensation de sécurité délectable.

Ils déjeunèrent dans une auberge. L’attitude dédaigneuse de Mme Lamorille rendait la conversation difficile. Cependant, Monsieur Brossard parla ; il disait tout haut ce qu’il se disait à lui-même quand il déjeunait seul, et il se contentait des approbations inattentives de la jeune femme.

Il espérait coucher à Tours, mais la route devenait impraticable. Il y avait, pour retarder la marche des gens pressés, d’absurdes véhicules chargés de malles, de paniers, de matelas et de grandes cages à barreaux de bois derrière lesquels des canards, des poules et des oies se querellaient. Des enfants effarés étaient perchés parmi les meubles, et, près des roues, la tête basse, sans rien voir, marchaient des femmes et des vieillards. Parfois une vache suivait, mangeant la poussière et barrant le chemin.

Monsieur Brossard s’impatientait ; penché au dehors, furieux, congestionné, il criait, la main tendue :

— Vous ne pouvez donc pas garder votre droite ? paysans !

Mme Lamorille le regardait !

A nuit close, ils atteignirent les premières maisons de Tours, et, tout de suite, il apparut qu’il serait impossible de s’y loger. Des centaines d’automobiles de toutes tailles, de toutes marques, encombraient les rues et les places. Les appels de trompes, les cris des conducteurs faisaient un concert assourdissant.

Monsieur Brossard ne contint plus sa colère :

— Il faut être dément, s’écria-t-il, pour laisser partir tant de monde ; nous ne trouverons plus une place à l’hôtel.

A l’hôtel il n’y fallait pas songer, pas plus qu’à l’auberge ou à la préfecture, pas plus que sur les banquettes de la gare ou sur le parquet des salles d’attente.

Pourtant, à force de pester, d’insister, de s’imposer, il découvrit une pièce assez belle chez un boulanger. Il revint triomphant vers la voiture. Il fit part de ses démarches à Mme Lamorille ; elle l’écouta distraitement, sans admiration ni reconnaissance, puis elle dit :

— Je vous remercie, cher ami, mais vous, où coucherez-vous ?

La figure de Monsieur Brossard changea. Il avait cru que l’on pourrait partager la chambre au moyen d’un paravent, et même il en avait averti la boulangère. Des souvenirs littéraires le hantaient. Mais le ton de Mme Lamorille jeta bas tous ses espoirs. Elle le vit déconfit et dit en riant :

— Mon pauvre ami, vous allez être obligé de passer la nuit dans la voiture avec tous vos paquets !

Elle ajouta, généreuse :

— Je vous laisserai ma couverture.

Ce n’était pas ainsi qu’il avait imaginé le voyage. Il dîna mal et ne ferma pas l’œil de la nuit. Il tremblait pour les valeurs dont il avait la garde et qu’il n’avait osé confier à une femme.

Le lendemain, Mme Lamorille se présenta reposée, fraîche et jolie. Il l’aurait volontiers battue. Elle désirait télégraphier à son mari. Il l’en empêcha, sous divers prétextes, pour le plaisir. Il n’avait plus qu’une idée ; se débarrasser d’elle, et, comme elle avait des parents à Poitiers, il proposa de l’y conduire.

— Vous voulez donc que je périsse d’ennui, dit-elle, ou, peut-être, ne connaissez-vous pas Poitiers ?

Et elle décida qu’ils iraient à Pau.

— D’ailleurs, ajouta-t-elle, c’est votre chemin.

— Mon chemin ? Quel chemin ?

Il ne comprenait pas.

— Ah ! fit-elle avec indifférence, je croyais que vous alliez à Lourdes ?

Il n’y pensait plus. Il fut vexé. Il crut qu’elle se moquait de lui. En vérité, elle n’en avait pas eu l’intention ; elle n’avait point l’âme sacrilège. Mais elle était espiègle, et lorsqu’elle vit qu’elle avait outragé son mentor et qu’il n’en résultait aucune conséquence imprévue ou terrible, elle retrouva sa gaieté, et dès lors, elle ne cessa de plaisanter.

A Angoulême, le chauffeur se sentant las, brisa quelque ressort dans sa machine et refusa d’aller plus loin. Mais, grâce à la complaisance d’un employé auquel Mme Lamorille accorda un sourire, ils purent monter dans un train qui passait. Un deuxième sourire valut à Cécile la place d’un jeune Espagnol qui alla rejoindre Monsieur Brossard dans le couloir.

— Madame votre fille a l’air bien fatiguée, dit-il, en manière de présentation.

Monsieur Brossard ne fut point flatté de la méprise ; il n’en laissa rien paraître et répondit :

— Oui, la pauvre enfant est souffrante. C’est à cause d’elle que j’ai dû quitter Paris ; j’en suis bien désolé.

— Je n’ai pas eu plus de chance que vous, dit l’Espagnol ; l’on m’a fait savoir que ma grand’mère qui demeure à Biarritz était fort mal ; elle a quatre-vingt-treize ans ! Voilà quatre jours que nous voyageons !

Monsieur Brossard parut touché ; la conversation s’engagea, ils échangèrent des confidences. Monsieur Brossard parla de Thérèse, de ses écrits, de sa sainteté et de sa mort. Son compagnon était allié, par les femmes, à la famille de Sainte-Thérèse d’Avila ; il n’avait point lu ses lettres, mais il en possédait un exemplaire qu’il conservait à cause de la reliure qu’on trouvait belle : il était bibliophile.

— Moi aussi, dit Monsieur Brossard.

Et il tira de sa poche l’histoire d’Éléonore, dont il fit admirer les gravures à son voisin. Puis, ils parlèrent de la politique, des vertus militaires et du relâchement de la morale. Ils avaient les mêmes idées. Ils promirent de se revoir.

Le train entrait en gare ; l’Espagnol aida Monsieur Brossard à descendre ses valises ; il s’inclina devant Mme Lamorille, profondément.

Monsieur Brossard, les mains embarrassées, se tourna deux fois encore vers le wagon pour revoir son nouvel ami, et de la tête, il lui faisait des signes.

Cécile l’observait avec surprise. Il lui dit :

— J’ai fait là, la connaissance d’un homme de mérite. Son commerce me sera agréable car il partage mes idées et mes goûts. Je crois que nous nous reverrons souvent !

Il s’aperçut alors qu’il avait oublié de lui demander son nom. Il en éprouva du regret, puis il n’y pensa plus.

D’autres soucis le préoccupaient, mais, cette fois, Thérèse dont il venait d’invoquer le souvenir le récompensa. Il trouva sans trop de peine, une voiture, des chambres à l’hôtel, et, chose plus importante, un coffre où déposer ses valeurs et ses livres.

Débarrassé de ces trésors encombrants, débarrassé de Mme Lamorille qui demeurait tout le jour enfermée dans sa chambre, et enfin reposé, Monsieur Brossard n’eut plus à se plaindre que de la chaleur qui était excessive.

Il connut, au fumoir, des hommes qui, tous, pour des raisons impérieuses avaient dû quitter Paris au même moment. Ils parlaient de la guerre avec une grande compétence et Monsieur Brossard se plut en leur compagnie.

Bientôt les nouvelles furent meilleures. Les Allemands, arrêtés, repoussés, battus, se retiraient en désordre. L’on douta, puis l’on cessa de douter. Les plus pessimistes, les plus aigres, les plus jaunes s’épanouissaient :

— Je vous le disais bien ! s’écriaient-ils à tout instant.

Et ils riaient sans raison.

Monsieur Brossard eut le plaisir d’annoncer la victoire à Mme Lamorille, au moment qu’elle se mettait à table. Elle ne fut pas surprise et demanda :

— Alors, la guerre va finir ?

Monsieur Brossard prit un air indulgent.

— Comme vous y allez !

Et grave, il ajouta :

— Il y en a bien encore pour six mois !

Mme Lamorille fut consternée.

Mais le soir, elle reçut une lettre de son mari qui lui parlait de Marcel ; le pauvre garçon instruisait des recrues dans un village de Bretagne.

Mme Lamorille se reprit à vivre, et, par un phénomène de retard explicable, ce fut à ce moment seulement qu’elle entendit en elle la nouvelle de la victoire que Monsieur Brossard lui avait annoncée six heures auparavant. Elle en éprouva une joie soudaine, irrésistible, entraînante, et qui tout à la fois lui rendit sa liberté d’esprit et sa beauté un instant ternie.

Monsieur Brossard ne s’étonna pas de ce changement, mais il crut, bêtement, que les sourires de Cécile s’adressaient à lui, alors que positivement elle ne le voyait pas, et qu’il était devant elle comme s’il n’existait pas.

Cependant, peu à peu, Mme Lamorille reprit le contrôle de ses pensées, elle redescendit sur terre, elle découvrit Monsieur Brossard et s’aperçut qu’il la courtisait. Elle en fut amusée, se montra coquette.

Il en conçut de l’espoir et devint aventureux.

Un soir, après dîner, il lui parla de sa solitude, du chagrin qu’il portait en lui, des délicatesses de son cœur. Il cherchait à la désarmer par une feinte mélancolie. Il fut lyrique ; ses yeux s’humectèrent, sa voix se brisa et Mme Lamorille sentit qu’il allait s’attendrir. Elle attendit qu’il fît une pause après une plainte et dit d’un air de grande bonté :

— Heureusement, vous allez vivre à Lourdes en compagnie de vos chers souvenirs ; ce sera pour vous une bien douce consolation.

Il la regarda ; elle souriait, il fut désorienté.

— Donnez-moi une cigarette, dit-elle.

Encore qu’il lui parût peu convenable qu’une jeune femme fumât, il s’empressa, et, pour cacher son dépit, changea d’attitude. Il s’efforça d’être gai, prit des allures de petit maître, affecta de donner à ses idées un tour puéril que Cécile pût comprendre, et, pour un peu, il lui eût parlé comme on parle aux tout-petits enfants, aux carlins, aux marmottes, à toutes les bêtes incommodes et charmantes qui encombrent les appartements.

Mme Lamorille fut insensible à ces grâces mignardes, il en éprouva de l’humeur, se leva, sortit, et ne rentra ce soir-là que fort tard.

Le lendemain, au déjeuner, Mme Lamorille lui annonça l’arrivée de son mari. Elle ajouta, taquine :

— Ce cher Ernest paraît tout fier d’être resté à Paris.

Ce fut pour Monsieur Brossard le dernier outrage ! Il ne se consolait pas d’avoir fui inutilement. Toutes ses rancunes, en une seconde, se précipitèrent en lui, et, d’une voix sèche, il répliqua :

— Je serai désolé, Madame, de manquer ce héros, mais, comme je crois vous l’avoir dit, je pars pour Lourdes aujourd’hui.

Puis, craignant sans doute de n’être pas assez complètement vengé, il ajouta :

— Et votre neveu ? Le beau cuirassier ? Il ne semble pas qu’il se batte bien souvent ?

La fin du repas fut silencieuse. Monsieur Brossard se sentait pris par sa propre sottise ; il en voulait à Cécile, amèrement. Pourtant, il ne pouvait reculer ; il donna des ordres avec ostentation, prit congé de la jeune femme, et, à cinq heures, seul dans l’omnibus cahotant, il descendit vers la gare.