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L'épaulette: Souvenirs d'un officier cover

L'épaulette: Souvenirs d'un officier

Chapter 13: X
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About This Book

The narrator recalls childhood encounters with an elderly veteran whose blunt habits, vivid battlefield anecdotes, and strict belief in military honor pervade family life and conversation. Episodes shift between domestic detail—meals, medals, mourning visits—and public scenes such as parades and political debates, where the veteran denounces pacifist or humanitarian ideas. These memories trace the narrator's gradual initiation into ceremonial expectations and martial pride while exposing generational tensions and anxieties about national strength, producing a reflective portrait of military memory, loyalty, and the uneasy coexistence of nostalgia with changing social attitudes toward war.



X


Les informations données par le général Laffary d'Hondaine n'étaient pas tout à fait exactes; il est bien vrai que je suis reçu à Saint-Cyr, mais avec le numéro 432 seulement. Le général avait cité d'une façon précise les chiffres qui composent le nombre; mais il leur avait fait faire face en arrière, les avait amenés, pour ainsi dire, à battre en retraite; simple affaire d'habitude. Mon succès n'est pas brillant. Pourtant, cela ne prouve rien. Ce ne sont pas les premiers partis qui arrivent le plus vite. Consultez l'Annuaire.

Pour moi, j'avoue que j'ai eu la faiblesse d'aller consulter une tireuse de cartes. Cette dame, dont la réputation est grande et qui a la clientèle de l'aristocratie, m'a prédit le plus brillant avenir. Nous n'avons plus qu'à attendre, pour voir si la prophétie se réalisera.

Je n'ai pas parlé des énormes difficultés du concours; ni du monôme des candidats, généralement revêtus de la toge et coiffés de la toque de l'avocat, qui serpenta joyeusement le long du boulevard Saint-Michel; ni du nombre de ces candidats. Nous étions 2.200. L'École ne devait recevoir que 450 élèves. Quel élan vers la carrière militaire! Comme on voit bien que l'espoir de la revanche est resté populaire chez nous! Qui donc a dit que la race française n'était plus une race guerrière?

Nous sommes pleins d'enthousiasme, mes camarades et moi, lorsque nous pénétrons, au mois de novembre, dans la grande demeure. Nous avons hâte d'endosser l'uniforme et, melons que nous sommes, de répéter ces vers héroïques et traditionnels:

«A nous, cette mêlée ardente.—A nous, cette plaine sanglante,—A nous la gloire et le trépas,—A nous ces nuages de poudre,—A nous les éclairs de la foudre,—Et la volupté des combats.»


Mon enthousiasme a passé rapidement. De l'enthousiasme!..... Je n'arrive même pas à comprendre pourquoi on nous oblige à demeurer deux ans à Saint-Cyr. Est-ce pour nous enseigner l'Art de la guerre? Mais qu'est-ce donc que cet Art de la guerre qu'on dit aujourd'hui si savant et si complexe? N'est-ce pas simplement l'Art de la Destruction? Et est-il donc nécessaire à un homme, afin de devenir un bon destructeur, de consacrer deux ans de sa vie à l'étude théorique de la dévastation? Je ne m'explique pas qu'on ne nous envoie point, plutôt, passer ces vingt-quatre mois parmi des tribus sauvages que nous pourrions massacrer à l'aise, ou parmi des populations laborieuses et d'esprit révolutionnaire que nous pourrions mettre à la raison. Ce serait là un excellent moyen, le seul, de nous permettre de nous faire la main.

S'il faut détruire, s'il faut maintenir, comme agents de l'existence sociale, la ruine et la mort, pourquoi ne pas simplifier l'art de la tuerie, au lieu de le compliquer? Et c'est seulement à la complication que pousse le développement continuel de la soi-disant Science militaire. La guerre, par suite de l'intrusion de la Science dans le carnage,—intrusion dont les Intérêts ont vite appris à tirer parti—devient une farce, dont les peuples ont à payer les frais bien plus en espèces qu'en nature, et qui menace de se jouer éternellement.

Au fond, l'enseignement qu'on nous donne est surtout moral; je devrais dire immoral. On ne se lasse point de nous faire entendre que nous sommes des êtres supérieurs, faits pour dominer et commander; on nous démontre d'une façon fort claire que, sans nous, la société se dissoudrait dans le chaos; que cette société en désarroi ne se maintient que grâce à l'existence de l'armée, qui a seule survécu au milieu de la désorganisation générale; et que l'armée, c'est nous. La Patrie, c'est l'Armée; et l'Armée, c'est l'Officier. Par conséquent, on nous apprend à figurer la Patrie... Rossel écrivait: «Le Prince doit savoir la guerre, disait Machiavel; aujourd'hui, le Prince, c'est le Peuple.» Mais on a fusillé Rossel parce qu'il ne fallait pas que le peuple sût la guerre. C'est l'officier qui doit la savoir; et il n'a pas beaucoup de mal à l'apprendre. Il n'a qu'à se persuader qu'il incarne, qu'il représente la Patrie.

Soit. Mais alors, je me demande pourquoi on ne nous distribue pas le seul livre qui nous serait de quelque utilité pour régler notre attitude: le Manuel du Parfait Vainqueur (traité de la Victoire morale). Une chose que je ne me demande plus, par exemple, c'est la cause de nos désastres de 1870. Elle m'apparaît. Je commence à percevoir en même temps que, pour que la guerre reprenne une signification et tende à disparaître, il faut que le Peuple fasse la guerre par lui-même et pour lui-même. Et je me rends compte de tout l'odieux et de tout le ridicule de cette comédie du Relèvement qui se déroule, depuis tant d'années déjà, sous la voûte d'acier formée par des épées trempées dans l'eau bénite.

Toute l'instruction technique qu'on nous donne, en dépit des apparences, se réduit à rien. Des tas de notions, généralement inutiles et inapplicables en elles-mêmes, se bousculant sur la base chancelante d'extravagantes hypothèses, et qui doivent être rendues plus inapplicables encore, en pratique, par suite de l'existence de ce fait certain: que la Politique est devenue la fatalité qui, de plus en plus, appuie sa patte crochue sur l'épaulette des chefs militaires. La guerre n'est plus un acte héroïque, ni même une oeuvre nécessaire; c'est une opération mercantile. C'est le Boutiquier, du fond de son échoppe, de son bureau, de sa banque, de cette succursale de la Bourse qu'on appelle le Parlement, qui la décrète, la déchaîne, la conduit, l'arrête. Et c'est pourquoi la plus grande puissance banquière de notre époque, l'Église, cherche aujourd'hui à prendre ouvertement la direction de l'Armée.

Le cléricalisme règne en maître à Saint-Cyr.

L'aumônier est le personnage important; et le catholicisme des professeurs éclipse leur érudition. Toutes les faveurs sont réservées aux écoliers des collèges de Jésuites, qui sont en grand nombre. On dirait que les bons pères ont fait ce rêve de la reconstitution d'une caste guerrière, qui s'élèverait peu à peu au-dessus des autres classes de la nation, et les dominerait, pour la plus grande gloire de Rome. Quant aux élèves des établissements laïques, ils sont fort méprisés par la clique religieuse; et, s'ils n'affectent pas quelque dévotion, traités en parias. Je dois avouer que je ne m'attendais pas à une pareille situation.

Au cours d'un des nombreux voyages que fait mon père de Berlin à Paris, et pendant lesquels il oublie rarement de me rendre visite, je l'ai mis au courant des faits. Il a paru fort étonné. Il se doutait bien de quelque chose comme ça, m'a-t-il déclaré, mais il n'aurait jamais pensé...

—De mon temps, a-t-il dit, les différences d'origine d'écoles préparatoires n'avaient pas encore apporté leur note discordantes à Saint-Cyr. Deux seulement des jeunes gens de ma promotion sortaient d'institutions religieuses. Leur séjour à l'École ne fut pas enviable. Ils furent mis en quarantaine et eurent à subir des brimades cruelles. L'un se fit tuer en Crimée, presque volontairement, et l'autre donna sa démission peu de temps après sa sortie de l'École. Nous n'aimions pas les cagots, et les convictions religieuses nous semblaient des idées d'un autre âge, très peu respectables. A vrai dire, je me suis toujours douté de ce qui arrive; et je prévois que l'esprit clérical se développera sans interruption. J'avais même pensé à te faire élever dans un établissement religieux; mais j'y ai renoncé. C'est vraiment trop malpropre. Toute jeune fille élevée par les bonnes soeurs est une tribade; tout jeune homme qui sort d'une jésuitière est un bardache. Voilà mon opinion; et ça me dégoûte. La France est moins délicate que moi; elle aime ça. La France, terre de liberté et de pensée libre, foyer du progrès, cuve de fermentation révolutionnaire!... La France est une cuve de fermentation, avec le derrière du prêtre en guise de couvercle; et ça pèse lourd, un derrière de curé! Enfin, qu'est-ce que tu veux? Il faut, sinon hurler avec les loups, au moins ouvrir la gueule en même temps qu'eux. Sans approuver ouvertement, il ne faut point désapprouver. Déclarons-nous partagés entre le culte de la liberté de conscience et celui du drapeau. La liberté de conscience, a-t-il conclu en ricanant, en voilà une fameuse affaire pour nous tirer d'embarras, à notre époque de consciences en caoutchouc!


Vous voyez que mon père a des idées à lui sur bien des choses. Je ne vous exposerai pas toutes ses opinions sur Saint-Cyr. Je vous répéterai seulement ce qu'il m'a dit dernièrement, peu de jours après qu'il fut revenu à Paris après avoir été relevé de son poste à l'ambassade française en Allemagne; c'est-à-dire dans les derniers jours de novembre 1881.

—Saint-Cyr n'est ni une école théorique, ni une école pratique. On a de la peine à faire, en cinq ans, de bons soldats au régiment. On prétend pouvoir créer, en deux ans, d'excellents officiers dans des dortoirs—auxquels, il est vrai, on a adjoint une chapelle, qu'on agrandit tous les jours.—Ce qu'on cherche à faire de l'élève de Saint-Cyr, de plus en plus, ce n'est pas un militaire; c'est un apôtre. C'est un missionnaire inconscient de la routine; un automate voué à l'apostolat, par la parole et par l'acte, de toutes les âneries qui constituent la saine doctrine sociale. Voilà l'évidence même. Si l'on désirait seulement avoir de bons officiers, pourquoi ne les prendrait-on pas parmi les jeunes soldats du contingent ayant un certain degré de culture intellectuelle? Ces jeunes gens pourraient compléter leur instruction dans des établissements spéciaux; ou, ce qui vaudrait mieux, par eux-mêmes. Pour être un bon officier subalterne, il est plus nécessaire de connaître la grammaire et des langues vivantes que d'avoir ingurgité péniblement les quintessences mal distillées de la grande et de la petite tactique. Mon avis est que notre système militaire ne peut pas être réformé efficacement. On devra, s'il doit durer, le démolir et le reconstruire complètement. Pour cela, il faut attendre une autre guerre; peut-être une autre débâcle. C'est sous le feu que ces grands changements s'accompliront. En attendant, Saint-Cyr, comme institution, est une chose morte. C'est un vieux tambour crevé, sur lequel le Jésuite bat le rappel des vanités rapaces de la bourgeoisie et des ambitions creuses d'une impotente noblesse.

Mon père me parle de l'Allemagne, qui est un beau pays, mais qui a besoin de beaucoup d'argent pour se développer complètement; les Allemands ont eu tort de nous prendre cinq milliards; il leur en aurait fallu vingt-cinq. Il me parle de Berlin, qui est une ville sans caractère; les monuments ne l'ont pas intéressé et la Siegessäule elle-même l'a laissé froid. Il me parle des fonctions qu'il a remplies: une vraie moquerie. Rien à voir; on invite les attachés français à des manoeuvres sans intérêt du côté de Breslau ou de Koenigsberg. Le prédécesseur de mon père, cependant, ayant pris l'habitude d'envoyer au ministère six ou sept kilogrammes de rapports chaque mois, mon père, pour ne pas demeurer en reste, n'en n'expédiait jamais moins de dix kilogrammes mensuellement. Le gouvernement n'avait donc pas lieu de se plaindre. Du reste, rien à apprendre. Ou du moins...

... Ici, mon père s'arrête un instant; mais, après quelque hésitation, il se décide à me confier qu'il a fait, à Berlin, la connaissance d'une dame de l'aristocratie qui lui a souvent donné des renseignements curieux. Au fond, les informations qu'elle fournissait étaient peut-être plus sensationnelles qu'exactes; mais la femme était charmante. Mon père me fait de cette dame—qui s'appelle la baronne de Haulka—une description enthousiaste; comme elle est libre, étant veuve, il l'a fortement engagée à venir se fixer en France.

Mon père est en veine de confidences. Il me fait part, sous le sceau du secret, d'un bon tour qu'il a joué, avant de quitter l'ambassade, à son ennemi le général de Lahaye-Marmenteau. Le général faisait espionner mon père par un agent secret nommé Lügner. Ce Lügner était en relations avec le cousin Raubvogel; ce dernier informa mon père. Mon père fit fournir au sieur Lügner, par l'intermédiaire d'un ami de la baronne de Haulka, des renseignements vraisemblables, mais complètement faux. Ces renseignements portaient sur de prétendus déplacements de troupes allemandes; ils furent aussitôt transmis à Lahaye-Marmenteau. Celui-ci, sans se livrer à aucune vérification des avis qui lui étaient donnés, fit prendre des dispositions qui apportèrent une indescriptible confusion dans l'organisation de nos troupes et de nos approvisionnements le long de la frontière de l'Est.

—Sans perdre un moment, dit mon père, je communiquai avec le ministre de la guerre. Je fis voir que les renseignements reçus par Lahaye-Marmenteau étaient mensongers, et qu'il s'était laissé prendre dans le piège le plus grossier. Je déplorai amèrement que les bureaux n'eussent pas une plus grande confiance dans ma vigilance, et qu'ils se missent entre les mains de personnages équivoques. J'allai même jusqu'à envoyer un rapport spécial des faits à Gambetta qui vient, comme tu le sais, d'être nommé premier ministre, il y a quinze jours. Veux-tu connaître les résultats de ma diplomatie? Je viens d'être rappelé en France afin d'être nommé général de brigade; de plus, j'aurai pour mes étrennes la cravate de commandeur, en récompense de mes services à Berlin. Quant à Lahaye-Marmenteau, il a été censuré comme il convient. Il s'attendait à être placé à la tête de l'Etat-Major général; il peut attendre. Sa sottise, m'a dit Gambetta dans un long entretien que j'ai eu avec lui avant-hier, a coûté plus de six millions au Trésor. Je t'avais bien dit que j'aurais ma revanche!...

Et mon père se frotte les mains.

Donc, mon père est l'ami de Gambetta. Il est son grand ami. Il est son grand admirateur. Il dit que c'est l'homme providentiel, l'homme qu'il fallait. Il dit que le Grand Ministère va accomplir les oeuvres les plus étonnantes. Il chante la gloire de Gambetta partout, à droite, à gauche, et même chez le cousin Raubvogel. Mais le cousin Raubvogel, qui est devenu très riche, ne cherche plus à dissimuler sa pensée. Il a répondu à mon père:

—Laisse-moi donc tranquille. Votre grand homme est en baudruche. Je ne lui donne pas trois mois pour se dégonfler à tout jamais, et de piteuse façon.

Mais mon père ne se déconcerte pas; il continue à se dire gambettiste, patriote et démocrate. L'autre dimanche, chez M. Curmont, qui nous avait invités à déjeuner, il s'est mis, après le café, à défendre avec chaleur les idées de Gambetta sur la colonisation. Il a exalté le projet d'un grand empire colonial, présenté par Gambetta en 1880 après que les Allemands eurent pris pied en Afrique, et qui assigne à la France tout le continent africain au nord du golfe de Guinée.

—Pour qu'une entreprise pareille puisse réussir, dit-il, entreprise libérale et démocratique au premier chef, il faut que toute opposition disparaisse. Il faut que les interpellations soient interdites à la Chambre....

—C'est bien peu démocratique, interrompt M. Curmont, surpris.

—Je veux dire, continue mon père, fort ennuyé, je veux dire ces réunions, ces choses, ces.... ces.... Enfin, il faut qu'on cloue le bec à la Presse. Voilà!

—Mais, demande M. Curmont, de plus en plus étonné, où démêlez-vous la démocratie, là-dedans?

—Je ne la démêle pas! crie mon père, exaspéré. Je l'emmêle—à pied et à cheval!


La Démocratie, cependant, s'affirme. La Démocratie consciente d'elle-même, qui n'a point oublié que des heures mauvaises sonnèrent pour la patrie, et qui se prépare à la revanche prochaine. Les discours, les sociétés de tir, de gymnastique, les orphéons, les bataillons scolaires, témoignent de l'imminence de cette revanche; la Presse aussi. Elle a été unanime, cette Presse, dans les éloges qu'elle a décernés à mon père, le 1er janvier, à l'occasion de son élévation au grade de commandeur dans l'ordre de la Légion d'Honneur. Elle a rappelé ses hauts faits, a reproduit le récit historique du combat de Nourhas. Et elle a encore applaudi, quelques jours après, lorsqu'il a été désigné, comme brigadier, pour le commandement de la 312e brigade d'infanterie. Mon père est parti pour son nouveau poste au milieu d'un concert de louanges, patriotiquement accordées à «un général réellement républicain, comme nous en avons trop peu.»

On est républicain, et sérieusement. On fête le 14 Juillet, anniversaire de la prise de la Bastille. (La Bastille. Il n'y en a qu'une). Et «le cléricalisme étant l'ennemi», la libre pensée a distribué son étiquette aux personnages du monde officiel.

A ce propos, il faut que je vous fasse part—d'une lettre de faire part, encadrée de noir.—Tous les enterrements auxquels je vous ai invités jusqu'ici vous ont fait passer par l'église. Je pense qu'il est grand temps de vous demander de m'accompagner à un enfouissement civil (style 16 Mai). Voilà qui est fait. Vous êtes priés d'assister aux obsèques, purement civiles, de Mme Curmont, décédée en sa quarante-cinquième année, en son domicile, etc., etc. Si vous vous étonnez des sentiments anti-religieux de cette dame, je vous dirai qu'elle était très pieuse, même dévote, et qu'elle avait instamment demandé un prêtre à ses derniers moments.

Mais voici ce qui s'est passé. On a su que le gouvernement avait résolu de créer sous-préfet M. Albert Curmont; là-dessus certains journaux ont assuré qu'Albert n'était pas assez anti-clérical, et qu'il n'était point prudent de confier un pareil poste à un homme dont l'athéisme n'était pas sûr. Les funérailles religieuses de Mme Curmont, à un pareil moment, eussent compromis et sans doute ruiné l'avenir de son fils. Donc, afin de mettre un terme aux criailleries de la Presse et afin de lui prouver péremptoirement qu'elle avait tort, l'entrée de la maison a été interdite au prêtre que la mourante avait fait appeler. Adèle a bien essayé de s'interposer, cette pauvre petite Adèle qui est si jolie, aujourd'hui, dans ses vêtements de deuil. Mais les nécessités de la politique l'ont emporté.

Vous comprenez donc, et cela pourra vous servir à l'occasion, ce que c'est que la politique. Si le corps de sa mère avait été porté à l'église, Albert n'aurait pu être nommé fonctionnaire de la République française. Mais sa mère ayant été enterrée civilement, il obtient la situation qu'il ambitionne. Car, en effet, il l'obtient. On finit toujours par obtenir ce qu'on mérite.

C'est pourquoi, vers la fin du mois d'août 1883—juste comme mon père est rappelé à Paris pour prendre la direction d'un service au ministère—je vois mon nom figurer, avec le numéro 222, dans le classement de fin de seconde année à Saint-Cyr. Je la tiens donc, mon épaulette!


Si vous croyez que je vous ai fait jusqu'ici un récit exact et complet de mon existence, vous vous trompez. Ces mémoires sont des mémoires. J'omets certains événements, je néglige de parler de certains personnages; je décris le moins possible, surtout parce qu'il n'y a guère que de l'horreur à décrire. Des acteurs qui passent rapidement, haillons d'êtres sous les oripeaux qu'il leur faut, me suffisent donc. Je n'ai pas un mot pour les planches sur lesquelles ils évoluent, aujourd'hui estrade de théâtre, demain plate-forme d'échafaud.

Vilaine peinture, de bric et de broc, et pas de cadre. Et voici encore un bonhomme, un sale bonhomme, pas le plus sale, sale tout de même, qui s'échappe de la palette crottée, au bout du pinceau du souvenir, et qui se profile sur la toile, avec son nez crochu.

Un Juif. Lévy. Je ne vous l'ai pas présenté jusqu'ici parce que, bien qu'il ait été le facteur de beaucoup des joies et des ennuis qui rompirent la monotonie de ma seconde année à Saint-Cyr, il n'est intéressant ni par lui-même ni par les transactions dont il vit. C'est l'usurier qui, régulièrement, tient le jeune officier sur les fonts baptismaux de l'église militaire. C'est le parrain qui répond de l'avenir de son filleul à épaulettes devant des tailleurs, des bijoutières, des marchands d'objets divers, à conditions que le filleul s'engage sur l'honneur à payer quelques petits billets. Combien de carrières militaires brise cet honnête homme, je n'ai pas à le dire ici. Je vous apprendrai seulement qu'ayant reçu du personnage, durant les six derniers mois, une somme de 1.500 francs environ, je me trouve aujourd'hui lui devoir 4.000 francs, moins des centimes. Pourquoi je me suis endetté à pareil point, c'est mon affaire; mon père ne me laissait pas manquer d'argent, et le cousin Raubvogel se montrait souvent généreux à mon égard; mais il y avait du côté du Panthéon une certaine Noisette.... on ne la cueillait pas pour des prunes...

Les billets arrivent à échéance demain matin; et j'en suis fort ennuyé. Je n'ose rien dire à mon père; je pourrais, il est vrai, lui tout avouer, et même en exiger de l'argent; car enfin, il ne m'a pas encore rendu ses comptes de tutelle; mais une fausse honte m'empêche de parler. Je prends donc le parti, ce matin, d'aller demander à l'usurier de reporter à trois mois la date d'échéance des effets. Mon uniforme d'officier est là, tout battant neuf; mais je ne l'endosse pas, de peur d'éveiller l'attention de mon père qui m'a offert l'hospitalité dans son appartement, et qui ne doit pas se douter des motifs de ma sortie. Je quitte la maison sans avoir été remarqué, encore une fois vêtu en Saint-Cyrien, et je me dirige vers la rue de Rennes.

Il me faut d'abord attendre un bon quart d'heure dans l'antichambre de l'entresol luxueux qu'habite l'usurier; le domestique me déclare que Monsieur est très occupé. Enfin, je suis introduit. J'expose à M. Lévy—un homme trapu, grassouillet, chauve, à la face jaune ponctuée d'une barbiche noire, aux yeux humides et ronds,—l'objet de ma visite. M. Lévy secoue la tête d'un air désenchanté. Il n'aurait jamais cru que je viendrais, moi, jeune homme de si bonne famille et fils d'un général, lui demander une chose pareille. Il en est vraiment stupéfait. Renouveler mes billets! Mais, ai-je seulement réfléchi à tous les sacrifices qu'il s'est imposés pour m'avancer les sommes qu'il m'a prêtées? Ne puis-je comprendre combien il a hâte de rentrer dans ses fonds? La vie est si dure, les affaires si difficiles! Non, non, tout renouvellement est impossible.

J'insiste, plaidant ma cause avec éloquence. Le prêteur insiste aussi, avec une éloquence non moins grande. Pourtant, après vingt minutes de discussion, il finit par s'humaniser. Il me déclare qu'il consent à reporter l'échéance à trois mois, à condition que je signe de nouveaux billets qui porteront la somme due, intérêts compris, au chiffre de 5.000 francs. Je me récrie; mais le préteur est inflexible. Il me signifie que c'est à prendre ou à laisser. Tout en parlant, il avance sur le bureau, derrière lequel il est assis, d'oblongs papiers timbrés. Quant à moi, je me décide à m'asseoir de l'autre côté du bureau et à prendre une plume. Mais, tout à coup, elle me tombe de la main, et je me lève. Un grand bruit vient de s'élever dans l'antichambre, et les éclats d'une voix, d'une voix que je connais bien, parviennent jusqu'à nous.

—Tonnerre de Dieu! Laissez-moi entrer, mon garçon ou je vous passe sur le ventre!

La porte du cabinet, violemment tirée, s'ouvre; et mon père apparaît. Mon père, vêtu d'habits civils, un jonc à pomme d'or à la main.

Il s'avance, prend une chaise, s'assied à côté du bureau et dit froidement:

—Que je ne vous dérange pas, messieurs! Continuez vos manigances. Où en étiez-vous?

—Je suppose, dit M. Lévy, très déconcerté tout d'abord mais qui a maintenant repris son aplomb, que c'est à M. le général Maubart que j'ai l'honneur de m'adresser?

—A lui-même, répond mon père. J'ai pensé que les affaires que vous étiez en train de traiter avec mon fils m'intéressaient, au moins indirectement; et vous ne trouverez pas mauvais, j'espère, que...

Brusquement, il s'interrompt, tourne le dos à l'usurier et s'adresse à moi.

—Qu'est-ce que tu dois à cet individu? Combien as-tu reçu de lui?

—Quinze cents francs, il y a trois mois.

—Ah!... Et ça, c'est du papier pour le renouvellement. Combien te préparais-tu à déclarer devoir, aujourd'hui?

—Cinq mille francs, dis-je, après avoir hésité un instant.

Mon père éclate de rire, et se retourne vers l'usurier.

—Vous ne vous mouchez pas avec un manche de pelle, vous! Cinq mille francs pour quinze cents, en trois mois!

—Mon général, dit Lévy résolument, je ne discute pas les chiffres que vient de citer monsieur votre fils. Je vous informe simplement que j'ai là des billets revêtus de sa signature, dont le montant s'élève à 4.000 francs, et qui arrivent à échéance demain. Ils seront donc présentés dans vingt-quatre heures à l'adresse qu'ils portent, la vôtre.

—Présentés est une chose; payés, une autre.

—Monsieur votre fils, reprend Lévy, ne s'est pas borné à signer ces effets; il a, de plus, mis sa signature au bas d'un papier par lequel il s'engage sur l'honneur à ne jamais s'opposer au payement de ce qu'il me doit.

—Sur l'honneur! s'écrie mon père. Ah! bah! Il s'est engagé à ça sur l'honneur! Eh! bien, je vous déclare sur l'honneur, moi, que je m'oppose à ce que mon fils vous paye un sou de ce qu'il ne vous doit pas. Vous aurez quinze cents francs, plus les intérêts à six pour cent, et pas un fifrelin de plus. En outre, je vous déclare sur l'honneur, monsieur Lévy, je vous déclare que vous êtes une franche canaille. Vous inondez de vos prospectus les Écoles spéciales; vous préparez consciemment la ruine de nombreux officiers. Vous brisez leur avenir; après quoi, vous leur prenez l'honneur ou la vie. Dans la brigade que je commandais dernièrement, deux jeunes gens ont été obligés de donner leur démission; les plaintes que vous adressiez à leur colonel les ont contraints à quitter l'armée; l'un vient de se brûler la cervelle. Vous savez ça? Vous êtes non seulement un voleur, vous êtes un assassin. Faites présenter demain vos billets, et nous verrons.

—C'est tout vu, ricane l'usurier, blême de rage sous sa peau jaune; les effets seront payés, ou je poursuivrai à boulets rouges, conformément aux lois. De plus, dès que monsieur votre fils sera affecté à un régiment, je préviendrai le colonel de l'existence d'un engagement sur l'honneur qui porte le nom de Jean Maubart.

Mon père ne répond pas. La tête baissée, il semble considérer attentivement le tapis dont il suit les dessins, du bout de sa canne. Le juif l'examine attentivement; et, enhardi par cette immobilité et ce silence, il pose ses deux courtes mains à plat sur le bureau, se penche un peu en avant et s'écrie:

—Ah! vous croyez m'intimider! Vous vous figurez que je vais me laisser effrayer par vos menaces. Vous vous trompez. Vous pensez, parce que vous portez une épaulette que vous pouvez venir impunément insulter d'honnêtes commerçants? Mais je vous ferai payer vos insultes, tout général que vous êtes. Les lois sont pour nous; les tribunaux sont pour vous. Quand on a signé, il faut payer! Et si vous ne payez pas, je vous montrerai de quel bois je me chauffe...

—Du bois de ma canne! s'écrie mon père.

Il s'est précipité sur l'usurier qui s'est aplati sur son bureau, et lui a asséné, entre les épaules, un formidable coup de jonc.

—Aïe! Aïe! Holà! A moi! glapit l'usurier, qui se met à geindre lamentablement.

—Avez-vous fini de hurler, animal? demande mon père, qui saisit l'homme par le bras, le relève, le cale dans son fauteuil. Attendez donc qu'on vous écorche, pour vous plaindre. Ah! vous croyez que vous insulterez impunément des officiers de l'armée française, un général, et que tout vous est permis, gredin!...

—Je vais déposer une plainte, gémit Lévy.

—Oui! dit mon père; mais pas pour rien. Je vais vous jeter par la fenêtre, d'abord, et je dirai pourquoi au procès; et l'on verra s'il y a des juges pour me condamner. Vous êtes un filou et un perturbateur; et nous, les militaires, nous sommes là pour rétablir l'ordre. Allez! Oust!

Il empoigne le juif par le collet, le soulève, l'entraîne vers la fenêtre. Il est hors de lui, assurément, va faire un malheur si je n'interviens pas.

—Grâce! gémit l'usurier. Ne me tuez pas!...

—Demandez pardon, alors! répond mon père. Et vite!

—Pardon, pardon; lâchez-moi, balbutie Lévy, blême de terreur, tandis que mon père continue à le secouer avec rage.

—A une condition, dit mon père, en repoussant sa victime vers le bureau. A la condition que vous allez faire ce que je vais vous dire. Vous vouliez avoir un billet de 5.000 francs, payable à trois mois? Vous l'aurez. Mon fils va vous le signer. Et comme vous lui avez avancé 1.500 francs, vous allez lui verser, séance tenante, 3.000 francs. Vous aurez 500 francs pour l'intérêt, soit 10 p. 100 l'an, soit 20 p. 100 pour six mois. C'est coquet. Acceptez ou je vous fous par la fenêtre, comme j'ai dit. Allons! Est-ce oui? Non?

Il fait un pas en avant. Un rictus épouvantable tord la face du juif qui, pourtant, ne prononce pas une parole. Il semble se décider tout d'un coup, et ouvre un tiroir. Pour y prendre une arme, peut-être?... Non, un papier, timbré pour 5.000 francs et au-dessous, qu'il place sur le bureau, en face de moi. Sur un signe de mon père, debout, les bras croisés, à côté de l'usurier, je remplis et signe le billet que je tends à Lévy. Il l'examine attentivement sans un mot, le place dans un second tiroir qu'il vient d'ouvrir, et dont il sort un portefeuille. De ce portefeuille, lentement, il extrait trois billets de mille francs qu'il étale, du pouce, sur la table. Mon père les saisit, les fourre dans sa poche; reprend sa canne, remet son chapeau sur sa tête, et me fait signe de le suivre. Le juif nous regarde sortir, appuyé au dossier de son fauteuil, les yeux brillants, muet.

En descendant l'escalier, mon père siffle un air de valse.

Nous marchons côte à côte, silencieusement, jusqu'au boulevard Saint-Germain; lui, impassible en apparence, moi, encore très remué.

—Si nous prenions un apéritif? me demande-t-il, comme nous passons devant la terrasse d'un café.

Nous nous asseyons. Il parle de choses indifférentes, très indifférentes. Il dit que le temps est beau pour la saison. Je prends le parti de l'interroger.

—Peux-tu me dire, père, comment il se fait...?

—Que je t'aie rencontré tout à l'heure? Voyons, me crois-tu assez godiche pour ne pas avoir deviné que tu avais des dettes? Tu ne m'avais jamais parlé de rien; c'était assez pour exciter ma méfiance; je n'ignore pas non plus que c'est au moment de la nomination que les créanciers des Saint-Cyriens exigent le payement de ce qui leur est dû. Quand j'ai su que tu sortais ce matin, je me suis donc douté de quelque chose; je t'ai fait suivre par mon ordonnance, qui est revenu me donner l'adresse de la maison où tu étais entré. J'ai su à quoi m'en tenir. Tu connais le reste... A propos, continue-t-il, en tirant de sa poche les billets de banque de l'usurier, il faut que nous partagions; voilà mille francs. Ça te suffira pendant quelque temps. J'en garde 2.000 pour moi. Je dois te dire que ça tombe à pic; je n'avais plus le sou. Par la même occasion, il faut que je t'apprenne pourquoi, jusqu'à présent, je ne t'ai pas encore rendu mes comptes de tutelle. J'ai mangé ton argent. Tout: billets, or, argent, et même le cuivre. Je ne sais pas où ça passe. Ça ne fait rien; je te rembourserai, à un sou près. Il te revenait 400.000 francs, environ. Est-ce que tu serais content de toucher ces jours-ci 100.000 francs là-dessus?

—Ma foi, dis-je, un peu rasséréné par cette offre inespérée qui corrige l'amertume de l'aveu qu'on vient de me faire, ma foi, certainement; mais si tu as...

—J'ai tout mangé, oui, mais j'ai gardé une poire pour la soif. Une bonne poire; M. Freeman. Tu l'as bien négligé, ce pauvre vieux qui t'aimait tant; tu l'as bien abandonné; vous êtes comme ça, vous, les jeunes gens. Et si je ne m'étais pas trouvé là, moi, pour lui écrire, pour aller le voir, pour t'excuser auprès de lui et mettre ta négligence sur le compte de tes études, il t'aurait sans doute oublié dans son testament...

—Est-ce que M. Freeman est mort? demandé-je d'une voix basse, étranglée par un gros regret.

—Oui, il y a quelques jours. Et son notaire vient de m'annoncer qu'il t'a laissé 100.000 francs. Tu comprends bien qu'au fond, ces 100.000 francs, c'est à moi que tu les dois. Si je n'avais pas été là, pour te rappeler sans cesse à la mémoire du vieux bonhomme, tu aurais pu te fouiller. Donc, mon garçon, c'est 100.000 francs que je compte à mon actif et que je déduis de ce que je te dois. Par conséquent, je me reconnais ton débiteur pour 300.000 francs, plus quelque petite chose que je viens de t'emprunter.

Je ne réponds pas. Ce que j'ai vu, ce que j'entends depuis ce matin, me bouleverse, me stupéfie. Je ne puis revenir de mon étonnement, étonnement mélangé de répulsion. Tout cet argent gaspillé, empoigné, happé, perdu; cette façon de disposer de choses qui ne vous appartiennent pas; l'usure, l'inconscience, la cupidité, le cynisme; l'ignominie de tous ces dessous de l'existence qui m'apparaissent tout à coup dans leur nudité... Et le mensonge peut-être. Car est-il vrai que mon père ait engagé le pauvre vieux Freeman à me laisser une part de sa fortune? Est-il vrai, même, qu'il lui ait rendu visite une seule fois?...

Mon père me frappe sur l'épaule.

—Eh! bien, à quoi penses-tu? Tu n'as guère une mine d'héritier. A ton âge, si l'on m'avait apporté une nouvelle comme celle que je viens de t'annoncer, j'aurais fait une autre figure. A propos, tu ne m'as pas dit ce que tu as fait avec les quinze cents francs du Lévy. Des femmes? Maintenant que tu as l'épaulette, j'espère bien..... En tous cas, tu sais, pas de collage. A ton deuxième galon, il te faut un mariage, et un fameux. J'en ai fait deux bons; par conséquent.....

—Père, dis-je rapidement, afin de placer la conversation sur un autre terrain, comment t'es-tu laissé entraîner à menacer cet homme d'une pareille façon, tout à l'heure? S'il avait refusé, pourtant? Il y a tant de gens qui préfèrent la perte de leur vie à celle de leur argent!

—Leur argent, oui, répond mon père en ricanant; mais pas celui des autres. Ce Lévy n'est qu'un homme de paille. L'argent qu'il prête ne lui appartient pas. Et tu connais son bailleur de fonds?

—Je devine, dis-je. C'est Raubvogel!

—Non, murmure mon père. C'est le général de Lahaye-Marmenteau.



XI


Je dois avouer que je ne suis ému d'aucune fierté lorsque, vers le soir, j'endosse pour la première fois mon uniforme. Je ne suis nullement boursouflé des dilatations de l'amour-propre; je ne sens pas monter en moi, à la vue des dorures qui chatoient sur le drap neuf de mes habits, les grisantes fumées de l'orgueil.

Il m'est impossible de me défaire d'idées sérieuses et désagréables. Je vois clairement que mon entrée dans la vie—ce que j'ai désiré et considéré jusqu'ici comme mon entrée dans la vie—n'est que mon admission dans une caste. La vie? Je n'ai qu'à imaginer une action au moins moralement indépendante des liens de l'association, pour me rendre compte de son impossibilité. Si la patrie est l'armée, et si l'armée est la caste des officiers, cette caste est une immense machine à fabriquer le patriotisme artificiel; et chacune des individualités qui la composent devient un rouage. Je ne serai donc, ainsi que tout ce qui porte l'épaulette, qu'un ressort, qu'un automate. Et s'il m'est jamais permis d'affirmer ma personnalité, ce ne sera que dans les poursuites extra-militaires, dans la chasse aux plaisirs et aux honneurs, à l'argent—et encore, conformément aux usage de l'armée.

Un automate. Mais pourrais-je être autre chose? Si je n'étais pas officier, que pourrais-je faire dans l'existence? Pas grand'chose, probablement; peut-être rien. Et si la classe des officiers français n'était point la seule expression régulière, sociale, des forces viriles du pays—si l'officier français n'était point le représentant exclusif de la France armée—quel droit aurais-je, plus qu'un autre, à une autorité quelconque sur mes concitoyens? Mes titres à l'épaulette: quelques années passées au collège et quelques mois dans une école spéciale. Et encore, moi, je suis fils de soldat; je sais, au sujet des affaires militaires, un peu plus qu'un grand nombre de mes camarades, fils de bourgeois, dont toutes les connaissances pratiques se bornent à la distinction des uniformes. Si je n'avais pas été destiné à devenir un officier, j'aurais pu être soldat depuis trois ans; j'aurais pu acquérir, par mon intelligence générale ou mes qualités spéciales, le droit rationnel de commander à mes compatriotes. Officier sorti de l'école, je vais être leur chef en vertu d'un monopole de caste. C'est en vertu de ce monopole que je vais servir mon pays comme fonctionnaire privilégié; comme fonctionnaire supérieur qui ne peut être cassé aux gages, car il y a une loi de 1831 qui nous confère, à nous officiers, la propriété de nos grades. C'est en vertu de ce monopole que je vais commander aux Baïonnettes Intelligentes. Ça ne me rend pas fier; non.

Mais voici des gens qui sont fiers pour moi: d'abord, Lycopode, cette excellente Lycopode, qui s'est constituée l'ombre discrète de mon père, qui le suit partout comme un chien fidèle, faisant pour ainsi dire partie du mobilier et sans autre profit, je le crains, que l'honneur de servir un tel maître; elle gratte doucement à la porte de ma chambre, l'entre-bâille; et, comme j'ai justement achevé ma toilette, elle se répand en exclamations. Ah! que je suis beau, que je suis beau, que je suis beau!..... Je me sens flatté, malgré tout, de l'admiration naïve, et verbeuse de cette pauvre créature, à laquelle une longue habitude inocula l'enthousiaste respect des ajustements militaires.

Puis, lorsque je pénètre dans le salon, c'est un monsieur que je trouve en conversation avec mon père, et qui se récrie sur ma bonne mine et ma martiale apparence. Ce monsieur, à la forte carrure, à l'épaisse moustache tombante, me rappelle Vercingétorix; et je vous laisse à penser si les compliments d'un Gaulois indubitable, guerrier illustre sans aucun doute, chatouillent délicieusement mon amour-propre. Mais le Gaulois auquel me présente mon père est un Gaulois pacifique; s'il n'y en eut pas autrefois, il en existe aujourd'hui; la moustache n'est là que pour la frime, souvenir presque ironique de temps qui ne sont plus. Ce monsieur s'appelle M. Glabisot; il est directeur au ministère des Finances. Il n'a jamais manié d'autre métal que celui qui affirme, sur sa tranche, que Dieu protège la France.

M. Glabisot, comme son physique évocateur d'époques héroïques lui en fait un devoir, et peut-être une nécessité, est patriote au plus haut point; et, non content d'occuper dans la hiérarchie officielle un poste élevé, il est artiste à ses heures; artiste-peintre. Il expose chaque année, au Salon, des natures mortes sans prétention, mais qui révèlent des aptitudes sérieuses. M. Glabisot pourtant, se déclare simple amateur; il ne lui viendrait pas à l'idée de vouloir rivaliser avec sa femme, Mme Antoinette Glabisot, l'illustre peintre de batailles qui commence à faire oublier Horace Vernet, et au pinceau de laquelle nous avons dû, l'été dernier, ce magnifique tableau Le Maréchal de Mac-Mahon blessé à Sedan, qui a fait courir tout Paris.

Je n'ai pas vu le tableau, mais je décris avec la plus grande exactitude l'émotion qu'il m'a causée. Mon père m'apprend que Mme Glabisot a l'intention de consacrer son grand talent, pour le Salon prochain, à une peinture qui représentera la défense de Nourhas. Elle a bien voulu lui demander de lui accorder quelques séances; et il ne sait quel parti prendre; sa modestie est mise vraiment à une bien rude épreuve.

—Général! s'écrie M. Glabisot, vous devez à vous-même, vous devez à la Patrie, de ne point refuser. Le devoir de l'Art, devoir sacré, est d'immortaliser des actes comme celui dont vous fûtes le héros. Et vous ne pouvez vous dérober au devoir, devoir sacré aussi, de léguer vos traits à la postérité. C'est dans la contemplation de vos mâles exploits, retracés par un pinceau fidèle, que les générations futures apprendront que, si nous fûmes vaincus, ce ne fut pas sans gloire; et qu'elles puiseront l'énergie nécessaire à la prochaine revanche!

—Votre éloquence est entraînante, répond mon père; et si vous parlez de la revanche, vous finirez par me convaincre.

—Je l'espère bien! s'écrie M. Glabisot, enchanté. Toute la grandeur de la France, voyez-vous, est là...

Et il touche le sabre qui me pend au côté, un beau sabre qui me fut apporté, hier, de la part de Mme Raubvogel. C'est justement chez le cousin Raubvogel que nous allons dîner ce soir, M. Glabisot, mon père et moi. Le coupé de M. Glabisot nous attend. Nous partons.


Je ne vois pas la nécessité de décrire minutieusement le dîner offert par le cousin Raubvogel en l'honneur de ma promotion; ni de rappeler les différents toasts portés à mon avenir et à la grandeur de la France; ni de répéter les propos tenus à table, lieux communs, médisances, étonnements, admirations et critiques de commande—tout le verbiage de gens décidés à jacasser pour ne rien dire.—Vous annoncer que le cousin Raubvogel a fait fortune, et qu'il vit aujourd'hui sur un grand pied, ne serait pas vous apprendre grand'chose; c'est un fait connu de tout le monde. M. Raubvogel est fort riche, mène de grosses affaires; il est au mieux avec les sommités du monde politique et financier; il commandite un journal, le Lutèce, qui défend les bons principes démocratiques, et ne les défend pas mal; enfin, comme on dit, c'est un gros bonnet. Comment il a fait fortune, on ne sait pas bien; mais a-t-on besoin de savoir? Il s'est livré à des opérations financières, ce qui est une façon de contribuer à la prospérité du pays; il s'est intéressé, en bon patriote, aux entreprises coloniales, Tunisie, Tonkin, etc.; il s'est occupé aussi de découvertes qui concernent la fabrication des munitions de guerre et s'est constitué l'ange gardien, la Providence, de l'inventeur Plantain. Voilà des titres à la gratitude publique. Dire que je ne soupçonne point, à l'existence du cousin, des dessous plus ou moins avouables, serait exagérer; j'en soupçonne, hélas! partout. Cependant, pour être juste, je dois déclarer que les gens que M. Raubvogel reçoit à sa table m'apparaissent comme une garantie vivante de son honorabilité. Par exemple (à part M. Glabisot, mon père et moi, que vous avez déjà l'honneur de connaître), je vais vous présenter les convives de ce soir:

Mme Glabisot, l'artiste célèbre, élancée, brune, altière; l'air d'une Diane chasseresse dans l'exercice de ses fonctions; la bouche sans cesse entr'ouverte pour des questions rarement posées; des yeux tabac, froids, mobiles, très en éveil. Affectant, pas trop bien, un ton dégagé, le sans-façon artistique, un sans-façon à façons; et l'on devine un éternel calcul, accumulant ses termes, sous le chignon trop peu compliqué.—M. Ganivais, le directeur du Lutèce, le journal que commandite Raubvogel; le décorum de la barbe sur le décorum du plastron, décoré, décoratif.—M. Pronc, le rédacteur en chef du même journal, siégeant au Sénat, ancien communard, communicatif, commun.—M. Dufour-Hagalon, président à la Cour, rougeaud, vieillot, maigriot, finaud, aux trois quarts fini, blanc des favoris, l'air d'un vieil ami des jeux et des ris.—Mme Dufour-Hagalon, femme du précédent, personne mûre, tellement mûre qu'elle en semble près d'éclater; d'une énormité débordante, avec un visage fripé, à bajoues, sans doute acajou, mais truqué, maquillé à vous faire brailler; bouche goulue aux dents fausses, incarcérant mal une langue triangulaire; cheveux faux d'un noir de jais; noir de jais des yeux frétillards; une façade peinte et des derrières.—M. Issacar, jeune israélite silencieux, au nez énigmatique, fouinard, renifleur d'intérêts, intéressant.—M. Triboulé, brasseur d'affaires, à ce que je crois comprendre: peau noire, oeil noir au regard noir, poil noir en barbiche et en moustache à crocs; l'aspect d'un capitaine de déshabillement.—Mme Triboulé, femme du précédent; rousse superbe, grassouillette et flexible, avec une gorge sûre d'elle-même, des dents magnifiques, du sang rapide sous la peau blanche; la gloire simple d'une affirmation charnue, pas atténuée, même, par la grâce plus consciente et plus maniérée d'Estelle.—Enfin, M. Camille Dreikralle, député, rapporteur du budget de la guerre; l'interprétation judaïque d'un traité des maladies de peau; chauve, paupières cramoisies, lèvres moisies; clous, boutons, furoncles; tout un bourgeonnement à fleur de cuir; des yeux de léporide, un nez qui tente un retour sur lui-même, une voix nasillarde et des doigts en saucisses. Ce parlementaire me paraît être ce soir le convive important.

Pourtant, il est possible que je me trompe. J'en suis réduit aux conjectures, et je ne possède pas le moindre document pour étayer mes suppositions. Les voies du monde me sont étrangères; et, à part mon père dont je suspecte un peu l'impartialité, je ne connais personne qui puisse me servir de guide dans le labyrinthe de la civilisation. Je serais heureux cependant, pour commencer, d'être éclairé sur le caractère et les moeurs, sur la valeur fiduciaire et réelle des personnages ici présents. Et dans le salon où nous passâmes après le dîner, assis un peu à l'écart, je compatis à mon propre isolement spirituel tandis que la voix bourdonnante d'un domestique, de temps en temps, annonce les noms de gens qui me sont pour la plupart inconnus, mais qui néanmoins viennent me féliciter en vieux amis. Un nom que je viens d'entendre, et qui tout à coup réveille en moi des souvenirs, excite ma curiosité.

—Monsieur Schurke.

Schurke! Gédéon Schurke! Est-ce possible? Est-ce lui? Est-ce le même? Est-ce l'unique, le seul Gédéon Schurke?... Oui, c'est bien lui, il n'y a pas à en douter; tel, ou peu s'en faut, qu'il m'apparut autrefois à Versailles, lorsqu'il offrit à mes juvéniles méditations ses opinions cyniques sur la société moderne. L'homme n'a point changé; c'est à peine s'il a vieilli; il vient à moi après un semblant d'hésitation, le sourire sur les lèvres; sourire sardonique, bien entendu, mais engageant tout de même—et qui m'engagerait, en fait, à poser à Gédéon Schurke des questions aussi nombreuses sinon aussi naïves que celles que je lui posai jadis, si Schurke n'allait de lui-même au-devant de mes demandes.—Comment? Pour le savoir, vous n'avez qu'à prêter l'oreille à notre conversation, tandis qu'un pianiste fameux commence à évoquer l'âme de Mozart en frappant de ses doigts agiles d'authentiques dépouilles d'éléphants. C'est Schurke qui parle d'abord, naturellement.

—Voilà déjà bien des années que je n'ai eu l'avantage de vous voir, monsieur Jean; et j'ai plaisir à constater que vous n'avez point perdu votre temps; permettez-moi de vous féliciter des résultats qu'ont obtenus vos efforts et votre application. Quant à moi, j'ai fait bien du chemin; peut-être en arrière, si nous allons au fond des choses; mais socialement, c'est-à-dire superficiellement, j'ai monté. J'étais une manière de valet; je suis à présent secrétaire particulier de M. Raubvogel; son bras droit, comme il dit: ce qui ne laisse pas d'être honorable, étant donné ce que doit faire la main gauche. Enfin, me voilà dans les huiles. Passez-moi cet argot militaire.

—De bon coeur. Auriez-vous des fréquentations dans les casernes?

—Pas directement. Mes tendances n'ont rien de belliqueux.

—Je sais. Vous m'avez exposé autrefois vos sentiments à ce sujet; et s'ils n'ont point changé...

—Ils sont inaltérables; de même que ma conception de la société et des gens vertueux qui la composent.

—Je me souviens de cette conception. Je m'en suis souvenu souvent, et j'ai le regret de dire que je l'ai généralement trouvée correcte.

—Votre mémoire est excellente, dit Schurke en souriant; vous n'avez sans doute pas oublié que ce ne fut pas gratuitement que je vous fis mes confidences... Voyons, rappelez-vous, je vous mis à contribution d'une pièce de cinq francs.

—En effet. Ce n'était pas cher. Mais à ce moment j'étais bien jeune...

—Et aujourd'hui, je commence à me faire vieux; aussi, j'augmente mes prix; pourtant ils restent abordables. Par exemple, si je vous proposais de vous faire profiter de mon expérience, de vous montrer sans voiles, au fur et à mesure de vos besoins, le monde dans lequel vous faites présentement vos débuts, ne consentiriez-vous pas à diminuer de 500 francs, à mon bénéfice, les 100.000 francs dont vous allez hériter ces jours-ci?

—Je serai enchanté de vous être utile. Pouvez-vous, pour commencer, me donner quelques indications sur les personnages ici présents?

—Facilement. Ils constituent, en raccourci, la France dirigeante; quant à la France dirigée, elle ne se constitue pas, même en raccourci; on ne la conçoit qu'en émincés, en rognures, en purée. Voici Mme Glabisot, pour commencer; la femme artiste et patriote; ni femme, ni artiste, ni patriote; une femelle au tatouage tricolore; l'âme française palpite devant les navets de cette gaupe. M. Glabisot, directeur des Défalcations au ministère des finances, et membre du Conseil des Transactions; vous savez ce que c'est que ce Conseil? Les tarifs prohibitifs français constituant une prime indirecte à la fraude, les fraudeurs sont très nombreux; quand ils sont pincés, ils sont condamnés à l'amende, à la prison, au payement de sommes toujours considérables à l'administration des Douanes; les fraudeurs ne peuvent pas payer, ou désirent ne pas payer; c'est alors que le Conseil des Transactions entre en scène; il transige avec les fraudeurs, je n'ai besoin de vous dire ni au détriment de qui, ni au bénéfice de qui. Voici, pour vous donner un exemple, comment les choses se passent. L'honorable M. Delanoix, qui est votre parent, et en même temps l'un de nos grands contrebandiers nationaux, j'oserai dire patentés, a connaissance d'une fraude qui se pratique quelque part et d'une certaine façon; il en informe M. Raubvogel, qui est en même temps son gendre, votre cousin et mon patron. M. Raubvogel s'arrange de façon à faire poursuivre les fraudeurs, qui sont condamnés, grâce à des influences mystérieuses, à des remboursements ruineux, amendes, etc. Les fraudeurs, je suppose, doivent verser 500.000 francs au Trésor et payer une amende de 3.000 francs; ils demandent à transiger; le Conseil des Transactions, présidé par M. Glabisot, patriote, et composé d'autres patriotes, décide de se contenter de l'amende et de renoncer à exiger le remboursement des 500,000 fr. Faut-il vous dire que les fraudeurs, dans leur joie de se voir quittes à si bon compte, oublient une somme rondelette sur la table du Conseil? M. Glabisot a sa part, mon patron a sa part, M. Delanoix a sa part, tous ces messieurs ont leur part. Les contribuables...

—Que disent-ils?

—Ils ne savent rien; donc, ils ne disent rien. Il est vrai qu'ils pourraient savoir. Mais ils préfèrent crier: Vive la France! Ils préfèrent lire le journal Lutèce, commandité par le gouvernement et M. Raubvogel, dirigé par M. Ganivais, voleur, fils de voleur, qui ignore l'orthographe, et rédigé par M. Pronc, dégoûtant raté qui met aux enchères son honnêteté douteuse et considère la République comme sa propriété particulière; ils préfèrent lire le Petit Journal, jouer aux cartes, se faire cocus et se soûler. M. Dufour-Hagalon est magistrat; est-il nécessaire de vous apprendre ce que c'est, à part de rares exceptions, qu'un magistrat français?

—Non! Non!

—Je suis heureux de voir que vous n'avez pas encore perdu toute foi en la Justice, puisque vous ne voulez pas entendre parler des gens qu'on paie pour la rendre. Ce Dufour-Hagalon, vous le voyez, n'est plus qu'une ruine, un débris; simple particulier, il serait inoffensif, un gaga bénévole; juge, il est simplement terrible. Ses vices honteux, qu'exaspère l'âge, l'ont placé sous la domination absolue de sa femme, qui pourvoit elle-même aux passions de son mari et lui procure les enfants qu'il aime comme les aimait Tibère. Ce vieillard infâme est donc devenu un instrument docile aux mains d'une femme avide d'argent qui lui fait faire la quête, au su de tout le monde, dans les plateaux de la balance de Thémis. Pourquoi Mme Dufour-Hagalon a-t-elle besoin d'argent? Pour s'offrir des admirateurs. La réalisation de ses désirs ne pourrait pas s'opérer gratuitement; regardez-la: c'est un monstre de graisse. Même pour de l'argent, tout le monde n'est pas disposé à l'adoration du phénomène. Telle qu'elle est à présent, la dame n'est guère alléchante; mais, lorsqu'elle laisse tomber ses derniers voiles, c'est à terrifier les plus intrépides; elle a, paraît-il, un harnais, poitrail, sous-ventrière, plate-longe et avaloire; et c'est insuffisant. Mon patron, qui a grand besoin d'un jugement rendu dans un certain sens par le Président à la Cour, vient de découvrir un admirateur pour l'épouse d'icelui...

—Pas vous, j'espère?

—Non. Il m'est arrivé autrefois...

—Et vous avez fait votre Joseph?

—Permettez-moi de rééditer un mot fameux: j'ai fait mon Jonas. Mais c'est assez pour une existence. C'est ce jeune Israélite que vous apercevez là-bas, M. Issacar, qui va goûter du fruit défendu. Ma patronne, qui sans doute l'a mis à l'épreuve pour s'amuser, et qui en répond comme d'elle-même, l'a invité ce soir afin de le présenter à la présidente. Voyez comme le mastodonte le couve des yeux. Ce garçon-là, qui d'ailleurs n'a pas l'air bête, fait preuve d'un courage rare à son âge. Je ne crois pas me tromper en lui attribuant une grande ambition et en prédisant qu'il ira loin.

—Pourriez-vous en dire autant de ce monsieur noirâtre...?

—M. Triboulé? Non. Il n'ira pas jusqu'à Cayenne. Clairvaux lui suffira; et encore, il n'y restera pas fort longtemps. C'est un des parasites de la défense nationale; entremetteur, intermédiaire, agent; traduisez: espion, escroc, traître; une de ces mouches charbonneuses qui volent autour de ce char de Bellone qui n'est que le corbillard de la gloire. Cet être-là entre partout, surprend tout, vend tout. Sa femme, cette jolie femme qui cause justement avec Monsieur votre père, lui ouvre toutes les portes du ministère de la guerre. Qu'en dire de plus? Qu'elle trafique de dispenses, d'exemptions, de congés militaires? En régime démocratique, ce sont là péchés véniels... Puisque nous parlons de la démocratie, je dois vous dire deux mots de l'un de ses plus éminents serviteurs, M. Camille Dreikralle. Ce député n'est pas beau, comme vous pouvez le constater, mais il est assez habile pour s'être réservé depuis plusieurs années le rapport du budget de la guerre. Ce que cela lui vaut, je vous le laisse à deviner; croyez, en tout cas, que c'est préférable à une ferme en Normandie.

—J'imagine en effet...

—N'imaginez rien. Attendez un peu, et vous verrez. Les terribles leçons de 1870 n'ont porté aucun fruit. On dit que l'expérience instruit les imbéciles; mais les Français ne sont pas des imbéciles, car l'expérience ne les instruit pas. Tenez! Voilà deux ou trois vieux généraux là-bas, papillonnant autour de Mme Raubvogel; vous savez de quels désastres ils furent les artisans; vous voyez de quel respect et de quelle adulation ils sont l'objet; et pas seulement ici; partout. Parler de leurs défaites, de leur incapacité, de leurs trahisons, serait vouloir se faire lapider. «Ce sont des choses, disait l'autre jour un journal, sur lesquelles il est de bon goût de faire le silence.» De bon goût!... Et tout ce monde-là, je n'ai pas besoin de vous le dire, va manifester devant la statue de Strasbourg, le 28 septembre, le 14 juillet, à d'autres dates encore. Ma patronne, en grand costume d'Alsacienne, mène la danse, escortée à gauche de son mari, volontaire de 1870 comme vous savez, et flanquée à droite de M. Glabisot, patriote qui passa l'année terrible en Belgique. La France est assez riche pour payer sa gloire; elle l'est même assez pour payer sa honte, voire sa sottise. Une riche nature, la France! Voilà encore des types français, au bout du salon; bien français, et même bien parisiens; un romancier, cochon triste; un vaudevilliste, truie lugubre. Plus loin, le peintre Coquard, qui cuisine à l'huile la gloire des vaincus, concurrent souvent heureux de la femme Glabisot. Et puis, le Dr Kaulbach; de celui-là, on ne sait positivement rien, sinon qu'il a le diabète. Ça, c'est certain. On dit que c'est Clemenceau qui le lui a donné. Ce n'est pas sûr. C'est plutôt sucré. J'aperçois même un socialiste, à côté du piano; n'ayez pas peur; c'est un socialiste qui a donné pour base à son socialisme la suprématie nécessaire de l'Armée et du Capital.

—Et patriote aussi, probablement?

—A tout casser. Ce sont des patriotes à tous crins, les possédants, les arrivés, les nantis. Ils ont camouflé le salon de leur lupanar en salle d'attente; prétendent attendre un train pour l'Allemagne, le train de la revanche, qui ne partira jamais, qu'ils savent ne point exister; et ils ont un petit instrument qui fait grand bruit, qui souffle et qui crache, et qui siffle de temps en temps; et le bon peuple, auquel l'entrée de la confortable salle d'attente est interdite, croit à l'existence d'un énorme engin, frémissant et sous pression; et il paie joyeusement, le bon peuple, pour l'alimentation et l'entretien de la machine qu'il suppose—ou plutôt, car il faut dire tout,—qu'il fait semblant de supposer.

—Et l'Armée existe pour défendre tout ça?

—Oui. Et surtout—écoutez-moi bien—pour être défendue par tout ça.


Je ne peux pas dire que j'étais positivement gai en regagnant la maison. Malgré des essais de flirtation assez bien accueillis par Mme Triboulé, malgré les amabilités que m'avaient prodiguées les hôtes de Raubvogel, la conversation que j'avais eue avec Gédéon Schurke ne cessait de répercuter en mon esprit ses phrases désabusées. L'entrée que je venais de faire dans l'existence me semblait une assez piètre entrée; j'avais eu le temps de m'apercevoir qu'un sous-lieutenant n'est qu'un sous-lieutenant. Et la vie elle-même ne m'offrait aucune des illusions qu'elle doit présenter d'ordinaire aux jeunes gens de mon âge qui se sentent, pour la première fois, une épée au côté.

Elle m'apparaissait, cette vie, comme une sorte de jeu de hasard ou plutôt d'artifices. Chacun peut jouer qui s'arrange à s'approcher des tables; la tricherie est permise, sinon encouragée; l'argent roule sous le râteau des croupiers cyniques; et de temps en temps une main rude, noire, calleuse,—la main d'un personnage malpropre qu'on ne voit jamais, heureusement,—vient jeter sur le tapis de l'or tout humide de sueur; de l'or qui remplace incessamment celui qu'ont raflé les doigts des joueurs auxquels la chance a souri. C'est seulement le jour où je pourrai m'approcher des tables, avoir ma part, que j'entrerai réellement dans la vie; et ce ne sera pas sans coudoiements, sans bousculades et sans promiscuités. Ou bien, alors, végéter...

Ce matin encore, dans le train qui m'emmène à Versailles où j'ai rendez-vous avec le notaire, je suis perplexe et morose. Je ne me sens pas, naturellement, ambitieux; et j'hésite à me convaincre de la nécessité de le devenir. Et d'abord, quelle ambition? L'ambition du bonheur en gros. La petite ambition des hommes qui courent après les honneurs, les postes et les grades est seulement le résultat de leur vain désir d'être heureux. La vie est telle que peu de gens peuvent être heureux en eux-mêmes et par eux-mêmes. Généralement, on se crée un bonheur illusoire qui n'est que le froid reflet de la foi qu'ont les autres en votre félicité, de l'admiration qu'ils professent, plus on moins sincèrement, pour le personnage social que vous figurez. Pouvoir, richesse,—mais quel pouvoir! et quelle richesse!—c'est-à-dire bonheur—mais quel bonheur!—voilà le but, le fruit de l'ambition. Peuh!... Et puis, ce doit être si fatigant, l'ambition, surtout lorsqu'elle est voulue, non instinctive! Ça doit vous user et vous ronger si impitoyablement! Et la fortune ne vient-elle pas en dormant? Pourquoi donc ne pas dormir, laissant au Destin le soin d'arranger les choses? Du reste, ce n'est pas tout de faire le plongeon: faut savoir nager. Saurais-je nager?...

Mais mes préoccupations disparaissent comme par enchantement devant l'accueil que me fait le notaire. J'ai rarement vu un homme plus aimable que ce tabellion. D'abord, avec force compliments, il m'apprend que le legs que m'a fait le regretté M. Freeman s'élève, toutes réalisations opérées, à plus de cent mille francs; puis, il me propose de me faire immédiatement, sur cette somme, une avance de vingt mille francs; ce que j'accepte avec plaisir; ensuite, il me retient à déjeuner. Madame la tabellionne, qui frise la quarantaine, mais a tout l'attrait des fruits mûrs, se montre charmante pour moi; le déjeuner est exquis; les vins, de première marque. Aussi, lorsque je prends congé du notaire, vingt billets de mille francs dans mon portefeuille, et légèrement allumé, l'existence se présente à moi sous les plus riantes couleurs. Je me sens vivre. Du haut de mon importance, je réponds aux saluts des soldats, je toise dédaigneusement les pékins, je regarde les femmes dans le blanc des yeux. Je me sens décidément pétri d'une autre argile que le commun des mortels. Aujourd'hui, tout le monde est soldat; mais tout le monde ne porte pas l'épaulette; l'obligation du service militaire a rehaussé le prestige des officiers. Nous ne sommes plus simplement une classe à part; nous sommes une classe supérieure. Un sentiment domine tous ceux qui m'agitent: Je porte l'épaulette; tout le monde doit m'en savoir gré; tout le monde doit m'en récompenser.

Je m'achemine, cependant, vers la demeure de M. Curmont, décidé à faire admirer au bonhomme, dans tout son lustre, le représentant par excellence de l'armée française que je me sens devenir de plus en plus à chaque pas. J'approche de la maison. J'entends le son du piano; Adèle est là. Tiens! Adèle... je l'avais presque oubliée.

C'est elle justement qui vient m'ouvrir et qui pousse un cri de joie en m'apercevant. Elle est seule à la maison. Son père est à Paris et regrettera bien de s'être absenté lorsqu'il sera informé de ma visite. Comme elle est heureuse de me voir en uniforme! etc., etc... Je suis resté trois quarts d'heure chez M. Curmont.

Pendant le premier quart d'heure, Adèle me complimente sur ma bonne mine et mon allure martiale. Je lui dis mon plaisir de la revoir et je hasarde quelques mots discrets sur sa beauté, qui est réelle, et sur son charme plus réel encore. Nous nous rappelons réciproquement des souvenirs d'enfance; et nous nous trouvons, tout d'un coup, assez embarrassés de continuer. Adèle, pour rompre le silence, s'extasie sur le magnifique avenir qui m'attend. Et son avenir à elle? Elle secoue la tête. Pas brillant, son avenir. Moins que brillant. Elle est fatiguée, lasse de la musique, du monotone tran-tran des leçons et des concerts, dégoûtée de la vie qu'elle mène; pas d'horizon, pas de futur, rien. Elle se sent seule, très seule, trop seule.

Pendant le second quart d'heure, je compatis sincèrement aux douleurs et aux soucis d'Adèle; j'affirme ma sympathie, j'offre... je ne sais pas ce que j'offre... Je suis prêt à tout offrir, pourvu qu'on m'offre tout. N'avons-nous pas été, pour ainsi dire, frère et soeur? Oui, oui! Oh! pourquoi ne le serions-nous pas encore, et encore davantage?... Je me rapproche d'Adèle, tout en parlant. Je lui saisis la main. Elle se laisse prendre un baiser. J'essaie d'en dérober un autre. Elle résiste; se lève. Je l'enlace; elle se débat mollement, recule d'abord dans la direction du piano; puis, plus loin, vers un coin où se trouve un canapé.

Pendant le troisième quart d'heure, Adèle me conjure de la respecter. Et c'est en vain.


Dans le train qui m'a ramené à Paris, j'ai sommeillé et j'ai rêvé, chose bizarre, d'Adèle se promenant au bras du rapporteur du budget de la guerre, Camille Dreikralle. Depuis j'ai encore rêvé d'elle plusieurs fois; elle fait, du reste, tous ses efforts pour ne point se laisser oublier. Elle m'écrit lettre sur lettre, me sommant de faire mon devoir, de me conduire en galant homme, etc. Je ne réponds pas à ces lettres. Épouser Adèle est impossible. Son père ne lui accorderait sans doute pas la dot réglementaire; et je ne pourrais lui reconnaître cette dot qu'en me prêtant à des manoeuvres que réprouve mon honneur de soldat. Quant à vivre avec elle en dehors du mariage, je ne veux même pas y penser. L'autorité militaire frappe l'officier qui s'obstine dans une liaison irrégulière, incompatible avec le décorum qu'exige l'épaulette; elle le met en non-activité. Pas de ça.

Pourtant, les objurgations d'Adèle, ses reproches de plus en plus violents, m'énervent. L'agacement, la crispation continuelle de tout mon être, me rendent féroce. Je rêve de guerre, de massacres, de boucheries. Évoqués par une rage impuissante contre les autres et surtout contre moi-même, toutes sortes de besoins cruels montent en moi, ou remontent en moi. «Donnez à l'humanité dix ans de carnage, a écrit un philosophe, et vous verrez reparaître le cannibalisme.» Je compte sur ces dix années-là. Et j'espère que, dans les bons hôtels du futur, les anthropophages seront admis à table d'hôtes. Heureusement, ainsi que le dit Herbert Spencer, la licence sexuelle exclut la férocité. Vous allez voir comme c'est vrai.


Et puis, à quoi bon? A quoi bon étaler la banalité d'aventures douteuses qui valent à peine qu'on en chasse le blafard souvenir d'un haussement d'épaules? Ces femmes... Leur vénalité bruyante ou leur sot enthousiasme me rappelaient de plus en plus vivement l'autre femme, l'amie dont ma brutalité vaniteuse avait fait une victime; leurs caresses éveillaient ou ravivaient en mon coeur la honte de moi-même, m'emplissaient d'un grand désir d'expiation. Car je comparais, et je comparais sans cesse malgré moi, le semblant d'amour que j'avais aux réalités passionnelles qui auraient pu être miennes. C'est pour moi, pour moi surtout, pour moi seul, que j'aurais voulu réparer; que j'aurais réparé, si j'avais pu...

Pouvoir! Comment? Adèle n'écrit plus. Voilà un mois qu'elle n'écrit plus. Que faire? Comment entrer en communication avec elle? Des moyens, je n'en trouve point; peut-être pas exprès. Une fois, deux fois, je vais à Versailles; je rôde autour de sa maison, espérant la voir; espoir vain. Je rentre à Paris, persuadé qu'elle va m'écrire. Pas de lettre; son silence, qui m'a d'abord attristé, m'irrite à présent. Je le ressens comme une insulte. C'est presque un commencement de vengeance, on dirait, ce silence; c'est comme si elle s'était résolue à lutter contre moi. A lutter!... Ah! Ah!...

L'exaspération m'empoigne. Une réparation? Pour rire! Des phrases cyniques, des images grossières me montent à la tête, se bousculent. Eh! bien, j'en aurais une couche, comme on dit, d'être plus chevaleresque que tout le monde. D'abord, pourquoi? Ma propre opinion? Elle m'absout. Mon devoir vis-à-vis de moi-même est de ne pas briser mon avenir, de ne point placer d'obstacles dans ma vie, Adèle serait un boulet. Je suis un officier; pas un galérien. L'opinion des autres? Sans valeur. Les autres se conduisent comme moi; encore plus mal; et avec la connivence, l'approbation ou la tolérance générales. Ils ont même, pour les aider dans leurs trafics, des gens comme Schurke, le «bras droit» de Raubvogel, qui les traitent de coquins dans leurs propres maisons, au coin de leur cheminée. Quelle sécurité ont-ils donc, excepté la certitude de l'apathie ou de la lâcheté publiques—apathie voulue, lâcheté soldée?—Et j'irais me gêner pour ces êtres-là? Des nèfles... Ah! Dieu de Dieu, que je m'ennuie!...

Mon père, heureusement, m'aide à secouer ma mélancolie. Il a toujours le mot pour rire; la pièce pour rire, pas toujours. Il me fait de petits emprunts et de grandes confidences. Il m'assure que, l'argent, il n'y a que ça; c'est une découverte qu'il a faite récemment: ah! s'il s'était seulement douté de la chose plus tôt! Et il me parle, avec une amertume sarcastique, de certains de ses collègues qui ont toujours accordé au vil métal, dans leurs préoccupations, la place qu'il mérite. Ainsi, Lahaye-Marmenteau; en voilà un qui a toujours eu le flair, pour l'argent! Tout lui est bon, pour s'en procurer. Et malin! Il prête à intérêts, il fait l'usurier! Oui; mais c'est afin de prêter sans intérêts, et à fonds perdus. A qui? A tous ceux qui peuvent l'aider—ou qui peuvent le gêner.—Il a son but; il veut être mis à la tête de l'État-Major Général. Ah! l'argent est tellement nécessaire, pour arriver!... Mon père, surtout lorsque ses fonds sont en baisse, a horreur de l'isolement; il ne me quitte pas; on nous voit partout ensemble. Nous avons l'air d'avoir résolu de réhabiliter la Famille.


Par exemple, nous voilà assis tous deux sur un large divan, dans le vaste atelier de Mme Glabisot. Aux murs, ce ne sont que trophées d'armes, casques, drapeaux, cuirasses, équipements de toute espèce et de toute époque; dans les coins, des mannequins revêtus d'uniformes variés, un cheval empaillé; on s'étonne de ne point voir des flaques de sang sur les tapis. La dame évolue devant nous, culottée de velours noir, car c'est vêtue d'un costume masculin qu'elle élabore ses chefs-d'oeuvre.

—Voyons, général, demande Mme Glabisot en étendant sa main armée d'une brosse vers l'écran blanc d'une immense toile, comment concevez-vous la disposition des groupes?

—Ma foi, madame, répond mon père en se levant, voici, à mon humble avis, la meilleure façon d'opérer: Nous avons dix mètres de longueur sur six de haut; nous accorderons six mètres à l'attaque et quatre mètres à la défense. Les six premiers seront occupés par les troupes allemandes, à raison de trois mètres et demi pour les vivants et deux mètres et demi pour les cadavres. Les quatre autres mètres seront consacrés à la reproduction de la ferme de la Chevrette et de ses défenseurs; ne me mettez pas au premier plan, je vous en prie; au fond de la toile, on apercevra les maisons de Nourhas...

—Parfait! s'écrie Mme Glabisot. Voilà bien l'exposé clair et précis d'un soldat. Et quelle compréhension des nécessités artistiques!... Mais, général, il faut que je vous le demande, car l'histoire est muette à ce sujet; combien de temps pûtes-vous vous maintenir dans cette ferme contre les hordes teutonnes?

Mon père rougit légèrement, hésite un peu.

—A peu près... A peu près... Une heure. Une bonne heure... Vous comprenez, c'est déjà si loin!...

—Oh! ces héros! glapit la femme-peintre. Quel courage, et quelle modestie! Des âmes d'enfants dans des...

Elle s'arrête à temps.


Mon père, lui, n'a pas dû s'arrêter; car je m'aperçois bientôt, à la prospérité soudaine de sa situation financière, qu'il est dans les meilleurs termes avec la femme-peintre. Je dois dire que moi aussi je suis devenu l'un des familiers de Mme Glabisot. Son mari m'a pris en grande amitié et a entrepris de parachever mon éducation patriotique. Bien que je méprise ce Gaulois et que je juge à leur juste valeur ses tirades revanchardes, il est parvenu, je ne sais comment, à me faire partager ses sentiments tricolores et à m'imprégner de son chauvinisme. La maladie n'a pas duré longtemps, mais elle a duré quelque temps. J'ai été parader avec les Glabisot, les Raubvogel et les gueulards des Ligues imbéciles à la statue de Strasbourg. La méditation m'a guéri; la méditation forcée. Mme Glabisot, en effet, m'a demandé de vouloir bien poser pour un jeune officier qui figure dans son tableau de la Défense de Nourhas; j'ai été forcé de m'exécuter. L'immobilité des poses m'a conduit à réfléchir. J'ai compris, définitivement, combien sont ridicules et couardes ces manifestations patriotardes qui masquent mal la décision irrévocable de la France d'accepter, coûte que coûte, les faits accomplis.