Le général est sorti que je suis encore là, immobile, glacé par un froid singulier; je cherche à échapper à l'émotion qui m'étreint, malgré moi; je jette une brassée de papiers dans la cheminée et je les allume; la flamme monte... J'écoute; j'écoute. Rien... Je saisis une grande poignée de papiers et, avant de les lancer dans le feu, j'y jette un coup d'oeil: des écrits, des dessins pornographiques. Je les livre à la flamme; et d'autres; et d'autres. Je saisis un album; mais il me tombe des mains...
Une détonation vient d'éclater; très sourde, faiblement répétée par les échos du corridor.
Je me dirige vers l'atelier dont a parlé le général; j'ouvre la porte; une petite odeur de poudre me monte à la gorge. Le général est étendu sur un sofa, un bras pendant dont la main a laissé échapper le revolver. Il y a un petit trou à la tempe droite, très noir et très profond, d'où coule un mince filet de sang. Je m'assure que le duc de Schaudegen est bien mort; puis, je contemple le cadavre quelques instants. Duc, général, riche, puissant... avoir vécu comme ça et mourir comme ça! Une farce qui se termine en tragédie! Et ne serait-ce pas, plutôt—tout considéré—une tragédie qui se termine en farce? Je n'en sais rien. C'est la France qui doit savoir ça...
Je quitte l'atelier et je reviens dans le petit salon. Un monceau de cendres dans l'âtre. L'obscurité commence à envahir la pièce; je n'ai guère le courage de brûler là les livres et les albums qui sont encore sur la table; je les détruirai aussi bien ailleurs. J'en fais un paquet que je place sous mon bras; je sors de la maison; je sors du jardin dont je ferme soigneusement la porte. Trois minutes après, je hèle un fiacre; et une demi-heure plus tard j'entre dans le cabinet de mon père, au ministère.
—Eh! bien, me demande-t-il, c'est fait?
—Oui.
—Ça s'est bien passé?
Je fais un geste vague. Mon père se lève.
—Je vais prévenir le ministre, et la veuve. A propos, qu'est-ce que tu as apporté là? Qu'est-ce que c'est que ce colis?
Je donne des explications.
—Comment! s'écrie mon père en coupant la ficelle qui lie le paquet et en ouvrant deux ou trois albums; comment! tu as brûlé des papiers pareils! Mais c'est de la folie!... Enfin, heureusement que tu as conservé ça. C'est d'un curieux!... Je vais en montrer quelques échantillons au ministre; ça l'amusera. Et puis, ça vaut un billet de mille comme un sou, rue Colbert.
Je suis de retour à Angenis depuis quelques mois; quelques mois qui m'ont paru bien longs. Sans les femmes, à Angenis, on ne saurait que devenir; et les femmes sont difficiles à découvrir à moins qu'on ne puisse employer, comme moi, beaucoup de temps, de ressources et un bon rabatteur. J'avoue simplement ce que je fais sans chercher à le justifier; mettre une chose en pratique n'est point la canoniser. Mon rabatteur s'appelle Lamesson. C'est un sous-officier réengagé qui, sans être précisément procureur général, rend plutôt des services que des arrêts. Il n'a jamais connu les arrêts qu'au féminin. Il a fait autrefois le gros dos, au soleil parisien, sous le nom de Coco des Ternes. Au régiment, ses aptitudes spéciales furent appréciées; elles lui valurent rapidement l'adjonction d'une paire de sardines (complétées aujourd'hui d'un ver solitaire); elles furent largement utilisées par le cadre supérieur. Je ne suis pas le premier à emboîter le pas à Lamesson ainsi que l'hyène, dit-on, suit le chacal.
Lamesson, malheureusement, va quitter le régiment. Ses quinze années de service touchent à leur fin et il est sur le point d'être libéré. Lamesson désire obtenir le plus rapidement possible un de ces emplois civils auxquels il a droit; il désire choisir l'emploi. Il pense qu'une recommandation du général Maubart lui serait fort utile; il vient me prier d'écrire, à ce sujet, à mon père. Lamesson ne veut pas être garde forestier (c'est trop retiré); ni facteur (c'est trop fatigant); ni gardien de poudrière (c'est trop dangereux); ni gardien de musée (c'est trop monotone); ni fonctionnaire colonial (le voyage par eau lui fait peur). Il voudrait être porteur de contraintes ou employé de l'Assistance publique (il y a de bons pourboires). J'écris la lettre; Lamesson, qui part pour Paris, l'emporte.
Je l'avoue, moi qui ne regrette ni grand'chose ni grand monde, je regrette de plus en plus le départ de Lamesson. Depuis qu'il a quitté Angenis, j'ai plusieurs fois tenté d'opérer moi-même, mais toujours sans succès; j'ai même essuyé quelques-unes de ces rebuffades qui ne sont pas seulement désagréables, mais qui peuvent devenir compromettantes. Alors?... Alors il faut attendre, je suppose, que les femmes se présentent toutes seules et qu'on les trouve près de soi, à son réveil, ainsi qu'au temps heureux du Paradis terrestre.
Et en fait, c'est justement à mon réveil, ou très peu après, un beau dimanche matin de fin d'automne, qu'une dame vient tirer ma sonnette. Une dame de noir vêtue, d'allure un peu mystérieuse, et voilée comme une héroïne de roman.
La voilette, d'ailleurs, est relevée tout de suite; et je ne puis me défendre d'une émotion violente en reconnaissant Adèle Curmont. Adèle! Il y a des mois et des mois que je n'ai pensé à elle! Oui—et lorsque la sonnette a tinté, à l'instant, j'ai su que c'était elle qui était là, à la porte; je sais maintenant que je l'ai su.—Et devant cette femme, immobile et muette, je ne peux comprendre quelle peur me saisit; pas un remords; non, plus que ça: la frayeur physique causée par une rapide vision intérieure de représailles possibles. Je me trouble, je balbutie, je prononce des mots sans suite. Je m'attendais si peu, si peu...
—Naturellement, dit Adèle en souriant; je suis une revenante, ou presque; mais comme je n'apparais pas la nuit, vous voudrez bien m'excuser de ne point avertir de ma visite. Vous ne m'offrez pas un siège?
Je m'excuse, j'approche une chaise du feu. Adèle s'assied, très calme, très maîtresse d'elle-même. Je me demande avec inquiétude ce que cache cette apparente tranquillité; une haine féroce, sans doute; d'autant plus implacable qu'elle refuse de s'exhaler dans la colère. Ah! je préférerais des plaintes, des récriminations, des insultes et des menaces. Je pense avec terreur qu'un scandale brise, quelquefois, l'avenir d'un officier, et qu'une main de femme peut arracher une épaulette... J'ai secoué l'émotion qui s'était emparée de moi tout d'abord, mais je me sens encore affreusement gêné, perplexe, anxieux. Je reste debout et j'examine Adèle tandis qu'elle joue avec son parapluie, silencieusement. Il reste peu de la jeune fille d'autrefois, dans cette femme; les traits n'ont point changé, certes, mais l'expression est tout autre. Le front haut, comme pincé aux tempes, s'affirme plus volontaire qu'auparavant; les cheveux sont d'une nuance plus provoquante, on dirait perfide et cruelle; la vérité de leur blond a pris les tons impitoyables du mensonge; la bouche est plus nerveuse, les lèvres plus minces avec des contractions artificielles, le menton plus accusé. Une jolie femme, sûrement; mais... Elle parle.
—Vous ne vous êtes pas beaucoup occupé de moi, n'est-ce pas? Non? Point du tout? C'est peu flatteur; mais cela va me permettre de vous exposer ma vie depuis... depuis que nous nous sommes vus pour la dernière fois. C'était à la fin d'août 1883, vous rappelez-vous? et nous voici à la fin d'octobre 1885; un peu plus de deux ans. La première année, j'ai beaucoup pleuré; la seconde année, j'ai essayé de rire; ç'a été encore plus triste. Mais il faut procéder par ordre. Au début... Oh! quand je me rappelle! Ces lettres, ces lettres suppliantes que je vous écrivais tous les jours, deux fois par jour, et qui toutes sont restées sans réponse, toutes!... J'allais à la poste restante six fois par semaine. «Rien pour vous, mademoiselle.» Les employés me riaient au nez. Vous...
—Elle s'arrête un instant et me toise, l'oeil brillant, la lèvre frémissante.
—Vous portiez l'épaulette, pendant ce temps-là.
Je ne réponds pas. Je regarde au loin—très loin; tout un passé, si court, et si vide d'honneur, tout plein de vilenies, déjà... Adèle reprend:
—Et puis, un jour, je me suis résolue à ne plus écrire. Savez-vous quel jour? Le jour où je me suis aperçue que j'étais enceinte. Une idée de folle. Je me disais: «Il doit savoir que je vais être mère; il le sait; il va revenir; il fera de moi sa femme; un officier est un homme d'honneur.» Je vous dis que j'étais folle... Et du temps a passé, des semaines longues faites de jours sans fin. Un soir de décembre—je me souviens; il faisait si froid, la neige—je me suis trouvée mal. On a envoyé chercher le docteur qui a révélé à mon père la vérité que j'avais cachée jusque-là. Papa a été atterré; il ne pouvait croire. Cela, de moi!... Il parlait de se venger, de tribunal: il voulait le nom du séducteur. Que sais-je?... En réalité, s'il avait été laissé à lui-même, il m'aurait pardonné, il m'aurait aidé à cacher ma faute. Ma faute. Vous entendez? Ma...
Adèle s'arrête un moment, ricane; elle continue:
—Mais Albert est venu; il a été mis au courant des choses. Il a déclaré que je n'étais plus sa soeur, il a dit que j'étais une fille perdue, et que je devais quitter la maison paternelle, que j'avais souillée. Il a parlé de devoir sacré, de vertu outragée, de la chasteté des femmes qui fait la force des nations. Il a cité Renan. Il s'est cité lui-même. Il a rappelé mon père aux principes, aux grands principes. Il l'a adjuré d'agir avec une fermeté républicaine. Alors, papa a cédé. Pour lui épargner l'ennui d'une décision, qu'il allait prendre cependant, je me suis déclarée prête à partir... Écoutez; je vous haïssais bien, jusque-là; mais, à ce moment, ma haine de vous s'est subitement diminuée de toute la haine que j'ai vouée à Albert. Ah! celui-là!... Je me vengerai, je vous le jure, quoi qu'il arrive et quoi que cela doive me coûter!...
La voix d'Adèle trahit une telle sincérité d'exécration, un tel pouvoir de volonté, que j'ai peine à maîtriser mon étonnement. Et je me souviens, je ne sais pourquoi, du jour où elle m'a dit, lorsque nous étions encore enfants, que la musique ne l'émouvait pas.
—Donc, dit Adèle, papa m'a sacrifiée aux grands principes évoqués par Albert. Je suis partie. Où j'ai été, ce que j'ai fait, cela vous intéresserait très peu. Quand je vous dirai que pendant six mois j'ai vécu honnêtement, vous ne pourrez vous étonner que d'une chose, c'est que j'aie vécu. Dans les derniers jours de mai 1884, j'ai mis au monde une petite fille... Ne passez donc pas votre main sur votre front, mon cher; ça ne se fait plus, même au Gymnase... Une petite fille très gentille, qui a vécu cinq semaines. Étant donné ce que vaut la vie, c'est suffisant. Vous dites?... Pas un seul mot, je vous prie. C'était mon enfant à moi. Pas à vous. Elle ne se serait pas appelée Maubart, je vous en donne ma parole!
J'essaye de parler; mais Adèle m'impose silence, d'un geste.
—Laissez-moi finir. Depuis, je me suis déterminée à vivre, à vivre bien, c'est-à-dire sans aucun souci de l'honnêteté. Cependant, je n'ai pu parvenir à vivre que médiocrement. Une expérience de quinze mois m'a démontré que, pour réussir dans ce genre d'existence, ainsi que dans les autres, il faut un capital. Voilà pourquoi je suis venue vous voir. Je ne vous demande point de m'exprimer vos regrets et de réparer vos fautes; je vous demande de l'argent. Je vous réclame mon salaire, puisque vous m'avez traitée en fille. J'étais vierge. Une virginité a un prix. Payez-le.
Le récit d'Adèle, qu'elle n'aurait certainement pu faire plus court, a duré assez longtemps pour me permettre de reprendre complète possession de moi-même et d'envisager froidement la situation. Adèle veut de l'argent. Bien. Elle en aura. Cet argent qu'elle recevra me garantira contre de nouvelles tentatives de sa part. Mais, puisqu'elle a fait de la question une simple question d'affaires, qu'elle n'attende de moi que le langage et la façon d'agir d'un homme qui traite une affaire. Elle aurait aisément pu faire prendre aux choses une tournure différente, faire dévier l'aventure sur un terrain qui m'eût été moins favorable; elle n'a pas su; ou elle n'a pas voulu. Tant mieux pour moi. Adèle se méprend à mon silence, qui sans doute l'énerve. Elle se lève et vient vers moi, la tête haute, menaçante.
—Vous avez entendu? Vous m'avez eue. Il faut me payer.
—Soit, dis-je froidement. Je vais vous payer. Combien voulez-vous?
Ses lèvres tremblent. Ses mains tremblent. Des larmes, soudain, emplissent ses yeux. Elle regagne sa chaise, se renverse sur le dossier, et sanglote. Je la regarde, sans un mot. Au bout d'un instant, je répète:
—Combien voulez-vous?
Elle essuye ses yeux, me jette un regard si désespéré; et d'une voix très basse, de la même voix qu'elle avait quand elle était petite et qu'elle faisait la moue:
—Jean, je t'assure que je n'ai rien; sinon... Je crois... Peux-tu me prêter dix mille francs?
—Je vous donnerai dix mille francs demain à midi, dis-je d'un ton d'autant plus sec que j'ai grand'peine à dissimuler mon trouble. Demain à midi. Je vous le promets.
Adèle se lève.
—Merci, dit-elle péniblement. Je savais bien... Je pensais...
Elle mordille son mouchoir, et reprend d'une autre voix où tremble quelque chose comme un espoir:
—J'aurais mieux fait de vous écrire. Cela nous aurait épargné... Pour ma punition, j'aurai toute une grande journée de dimanche à passer seule dans une ville que je ne connais pas. Ça n'a pas l'air de la gaîté même, Angenis.
Je fais semblant de ne point comprendre. Adèle me quitte.
D'une fenêtre, derrière un rideau, je la regarde traverser la rue, disparaître. Et la conviction germe en moi, grandit vite, que je me suis conduit comme un sot. D'abord, c'est clair, Adèle était prête à accepter n'importe quoi; à la fin, elle s'est trahie; elle s'offrait; je n'avais qu'un mot à dire... Pourquoi ne l'ai-je pas dit? Qu'avais-je à risquer? Après ce qu'elle a fait ces temps derniers, ce qu'elle a avoué, elle ne peut songer à un mariage avec moi. Ma maîtresse, pourquoi pas?... Et je pèse longuement, en mon esprit, les avantages et les désavantages d'une liaison avec Adèle; il y a du pour, mais il y a du contre; tout compte fait, ça se balance. J'aurais pu jouer la chose à pile ou face, pendant qu'Adèle parlait, sans avoir l'air de rien. Je crois qu'elle ressent encore quelque chose pour moi; de mon côté, je ne sais pas; mais ça aurait pu venir. En tous cas, ça aurait duré ce que ça aurait duré; et après... Par exemple, ça m'aurait peut-être coûté plus de dix mille francs. Une somme, dix mille francs... Si j'avais proposé six mille? Cinq mille? Ça aurait pu prendre si j'avais laissé percer un peu d'attendrissement, un petit bout de sentimentalité. Quelle sottise, de me raidir ainsi, de vouloir jouer l'homme de bronze—et tout ça, par dépit de ce que la femme n'ose point faire le premier pas, montrer le fond de son coeur, malgré l'envie qu'elle en a.—L'image d'Adèle pleurant là, tout à l'heure, se précise. J'ai un moment d'émotion profonde. Je me juge sévèrement, impitoyablement. Et je vois clairement ce que j'ai à faire, la seule chose que j'aie à faire. Cette chose-là—prendre Adèle pour femme—se synthétise, s'exprime en un mot: le Devoir. Mon devoir... Devoir. Pouah! Le mot, tout d'un coup, m'apparaît ridicule, dégoûtant, éculé, stupide; le déguisement vulgaire de sales n'importe quoi. Devoir... Pourquoi ai-je pensé à ce mot-là? A ce mot qui est une claie sur laquelle les grands sentiments naturels sont traînés, ligotés de chapelets, à la voirie de l'honnêteté?... Le mot a défiguré, fait disparaître, la chose qu'il représentait. C'est fini. Passée, l'émotion; mort, le grand désir qui m'avait saisi. Adèle ne sera pas ma femme, jamais... C'est égal, j'ai eu tort de ne point lui proposer de passer la journée avec moi, lorsqu'elle parlait de la tristesse d'Angenis, avant de sortir. C'est cela, cela surtout, qu'elle ne me pardonnera pas. Et alors... Je songe à des représailles. Elle laissait deviner une telle haine, lorsqu'elle parlait de son frère...
Jusqu'au soir, je me reproche mes maladresses...
Le lendemain, à midi, Adèle revient. Nous échangeons à peine quelques paroles. Je lui remets un chèque que j'ai été chercher à la banque. (Un chèque, ça laisse des traces; elle ne pourra nier avoir reçu une indemnité.) Adèle, avant de partir, me tend la main.
—Sans rancune, me dit-elle.
Sans rancune... Est-ce sûr?
Je ne sais pas pourquoi, je ne veux pas savoir pourquoi, le séjour d'Angenis me devient insupportable. La vie de garnison, avec son fastidieux tran-tran, ses intérêts mesquins, ses intrigues petites, me pèse de plus en plus. C'est un cimetière, cette ville de province. Oh! être quelque part où l'on vive, où l'on se sente vivre, où l'on ne soit pas seul avec ses pensées... J'écris à mon père pour le prier de trouver un général disposé à me prendre comme officier d'ordonnance. Il me répond qu'il a déjà cherché, sans succès, et qu'il n'a pas grand espoir pour le moment. Pourtant, le 10 janvier 1886, c'est-à-dire trois jours après la nomination du général Boulanger au ministère de la Guerre, mon père m'écrit qu'il a réussi à me faire demander par son ami intime, le général de Porchemart.
Son ami intime est équivoque; on ne sait pas si le général de Porchemart est l'ami intime du général Boulanger ou celui de mon père. En fait, il est l'ami intime de l'un et de l'autre; ou, du moins, prétend l'être. Une observation rapide, mais attentive, m'a convaincu qu'il les hait tous deux. Je suis absolument certain, d'autre part, que mon père déteste cordialement le général de Porchemart; et j'ai quelque raison de croire que ses sentiments sont partagés par le ministre de la Guerre. Trio de chers camarades, de vieux camarades. On s'aime, dans l'armée. Ah! qu'on s'aime! Ce n'est pas de l'amour, c'est de la rage. Et l'on peut facilement comprendre l'intensité des sentiments qui lient les uns aux autres les grands chefs militaires, lorsqu'on se rappelle que c'est à des sentiments, les plus hauts et les plus purs, et non à de vils intérêts, que le soldat sacrifie son existence. La profession des armes est un sacerdoce.
C'est là une grande vérité que le général de Porchemart n'oublie point. Petit-fils d'un chef vendéen qui rôtissait les pieds des Bleus et pillait les diligences pour l'amour de Dieu et du Roi, il s'est sincèrement rallié à la République, gouvernement que le pays a librement choisi; il n'a pas jugé nécessaire, toutefois, d'abandonner ses croyances religieuses. Il a l'air d'un prêtre; d'un prêtre, si j'ose m'exprimer ainsi, toujours à cheval sur le Devoir, avec la Patrie en croupe et le Soupçon pour tenir la bride de l'animal; d'un prêtre impitoyable aux défaillances des simples mortels. Cette implacabilité s'est manifestée dernièrement, assure-t-on, par une dénonciation documentée contre le général de Lahaye-Marmenteau. Ce dernier, convaincu de s'être livré indirectement à des trafics répréhensibles, a dû se démettre des fonctions qu'il remplissait au ministère, et commande au loin une division d'infanterie. On n'a fait aucun bruit autour de cette affaire; on parle tout bas de scandales nombreux et graves que sa divulgation eût fait éclater. Le général de Porchemart, sans doute, sait à quoi s'en tenir là-dessus; mais sa face impénétrable ne laisse point deviner les secrets qu'il possède et qu'il utilisera peut-être, le moment venu, avec l'autorité que lui donnent sa réputation de droiture et la juste célébrité que lui valut une authentique action d'éclat, en 1870.
La vie du général de Porchemart est des plus simples et des plus régulières. Sa femme est une dame déjà âgée qui fréquente fort les églises, s'occupe de bonnes oeuvres et fait de la charpie pour la prochaine. Il n'a pas d'enfants; et jusqu'à ces derniers temps, chose inouïe, on ne lui avait jamais connu de maîtresse. Il en a une à présent; mais cette liaison, qui, assure-t-on, ne date que de deux mois environ, est demeurée très mystérieuse. La dame est invisible; cloîtrée, séquestrée comme une beauté de harem. Personne n'a vu son visage; tout le monde ignore son nom. Le bruit court, je ne sais pourquoi, que c'est une femme supérieure, extraordinaire; on affirme que le général de Porchemart a l'intention de se lancer avant peu dans la politique et l'on assure que l'amie qu'il dérobe à la vue de ses contemporains l'aide à préparer des plans machiavéliques. C'est, dit-on, son Egérie. J'ai parlé de la chose à mon père, pour voir; et il a éclaté de rire aux premiers mots.
—Une Egérie! C'est à se tordre. Porchemart-Pompilius! Vraiment, ne pouvez-vous voir les choses telles qu'elles sont? Pourquoi vouloir toujours trouver cinq pieds sous un mouton? Porchemart a une maîtresse qu'il ne montre pas. Bon. Qu'est-ce que c'est que cette maîtresse-là? C'est une Egérie. Fous que vous êtes! S'il ne la montre point, c'est qu'il ne peut pas la montrer. Donc, ce n'est point une Egérie. C'est une mineure.
Ma foi, probablement. Après tout, ça m'est égal. L'essentiel, c'est que mon tableau de service ne soit pas trop chargé; et il ne l'est pas. L'officier d'ordonnance est un heureux mortel. Il sort presque toujours de l'École. (Au fait, bien peu d'officiers sortent du rang; récemment, sur 230 lieutenants d'infanterie proposés pour le grade de capitaine, 8 seulement n'avaient point passé par Saint-Cyr; et il est à présumer qu'ils n'iront pas loin). L'officier d'ordonnance—généralement fils, neveu, cousin ou gendre de haut fonctionnaire militaire ou même civil, refusé aux examens d'état-major ou qui n'a pas osé les affronter—trouve une situation paisible auprès d'un général pourvu d'un emploi catalogué; il s'embusque dans des bureaux, parade aux revues, prépare des fêtes, règle des danses. Il est le héros des mamans à l'amabilité mûre et des demoiselles à écus auxquelles il faut des oiseaux tricolores pour picorer leurs coeurs en massepains. Et pas de danger, au moment critique du cotillon, que ces demoiselles marquent l'officier d'ordonnance du petit pompon... Vous savez.
Le général de Porchemart est charmant pour moi. Peut-être un peu trop. Je crois parfois découvrir dans ses manières quelque condescendance ironique. Cela m'ennuie. Le général, ainsi que tous les hommes qui ne se laissent pas deviner, exaspère. On est toujours tenté de se dire qu'ils n'ont réellement rien d'extraordinaire; qu'ils ne valent pas mieux que les autres; et cela, on ne peut pas se le dire.
Je vois grimacer autour de moi l'ambition grotesque, odieuse ou naïve d'un grand nombre de jeunes officiers pourvus d'emplois analogues au mien; l'ambition militaire, telle que je l'ai trouvée au régiment, mais avec des espoirs moins chimériques et des succès plus fréquents. Et je me demande pourquoi le général de Porchemart, ayant subitement besoin d'un officier d'ordonnance, ne l'a pas choisi parmi ces jeunes gens dont beaucoup le poursuivaient de leurs sollicitations, je le sais, et est venu me chercher. Afin de faire plaisir à mon père? C'est douteux... Je finis par trouver. Le général de Porchemart veut m'avoir auprès de lui, parce qu'il espère savoir par moi, grâce aux indiscrétions de mon père, ce qui se passe autour du général Boulanger; et mon père, de son côté, compte que je le tiendrai au courant des faits et gestes du général de Porchemart, que le ministre a intérêt à surveiller. C'est certain; absolument évident. Le général de Porchemart, personne n'en doute, est l'homme des opportunistes; et chacun sait que le général Boulanger est l'homme des radicaux.
Il est donc probable qu'on réclamera de moi avant peu, de droite et de gauche, des renseignements confidentiels. Je ne sais pas encore si j'en donnerai; pourtant, à tout hasard, je veux me mettre au courant de la situation politique. Pour commencer, je voudrais bien connaître un radical qui m'exposât ses vues. On pourrait croire que mon père, en qualité d'ami du ministre, est un fervent radical; et beaucoup de gens n'en doutent point. Mais je ne suis pas sûr du fait. Lui non plus. Je prends donc le parti de m'adresser à un radical bon teint, indubitable, et cependant sans mesquins préjugés de coterie.
C'est du cousin Raubvogel qu'il s'agit. Depuis cette mémorable élection par laquelle, grâce à lui, les populations du Nord offrirent une chaise curule à son beau-père M. Delanoix, le cousin Raubvogel s'est séparé de ses anciens amis les opportunistes et a adopté des opinions de plus en plus radicales. Il est aujourd'hui l'intime ami du chef de son nouveau parti et de ses séides, le docteur Kaulbach et autres. La rumeur publique assure que Raubvogel n'a point, financièrement, gagné au change. Il en fait lui-même l'aveu; ajoutant avec modestie qu'un bon Français doit savoir sacrifier sans hésitation ses intérêts à ses principes. Il laisse entendre, néanmoins, qu'il attend avec patience de nouveaux sourires de la Fortune, car il a pleine confiance dans la destinée de l'homme rare que le parti radical vient de hisser au ministère de la Guerre..
Tout d'abord, je crois qu'il va m'être facile de tirer du cousin des informations précieuses; de l'amener à me dire de quel côté, le cas échéant, il sera préférable de me ranger. Raubvogel m'écoute attentivement, ouvrant de grands yeux, hochant la tête tantôt à gauche, tantôt à droite. Quand j'ai fini, il m'invite à passer dans son cabinet.
—Mon cher cousin, me dit-il après avoir soigneusement fermé la porte, ce que vous me demandez est tellement grave et mon désir de vous répondre à coeur ouvert est si grand, que je pense qu'il est nécessaire de nous mettre à l'abri d'oreilles indiscrètes. Ici, où nous sommes en sûreté, je puis vous dire ce que je ne dirais certainement pas à tout le monde. La France se reprend, mon cher cousin. Elle se reprend! Oui, quoi qu'on en dise, la France se reprend.
A ce moment, on frappe à la porte; et Raubvogel, avec un geste d'ennui, va ouvrir. C'est Mme Raubvogel. C'est Estelle qui s'exclame, se précipite vers moi et, presque, me saute au cou. Quelle joie! Quel plaisir! Qu'elle est heureuse de me revoir! Comme je dois être content d'avoir quitté cette vie de garnison! Il n'y a que Paris au monde. Puisque je suis là, elle ne me quitte pas; il faut que je reste à déjeuner, d'abord; et après, je vais l'accompagner au bois... Raubvogel me jette un regard désolé et pousse un soupir de résignation. Allez donc parler sérieusement, avec les femmes!...
Je comprends, bien que ce soit peu flatteur pour mon amour-propre, qu'il n'y a guère à compter sur les indiscrétions du cousin. Si encore Estelle entendait la politique! Mais elle n'y comprend rien; absolument rien; elle me l'a dit elle-même. Pourtant, si Raubvogel ne parle point, pourquoi un autre ne parlerait-il point? Gédéon Schurke, par exemple? J'essaye. Et, deux jours après, cet excellent Schurke m'ouvre son coeur, entre la poire et le fromage.
—Je vais vous expliquer la situation, M. Jean. Nous sommes en 1886. Durant les quinze années qui se sont écoulées depuis sa défaite, la France a trouvé moyen de faire deux choses; en laissant égorger la Commune, elle a détruit toutes ses chances de relèvement réel; et elle a permis l'établissement d'une république opportuniste qui n'a vécu que de mensonges de toutes sortes. Cette république a appelé à la curée tous les coquins qui crevaient de faim sous l'Empire. Ils ont été, avec leurs amis et leurs petits, s'asseoir à la table du Riche, et se sont gavés. Et ils ont laissé Lazare à la porte, avec son drapeau tricolore autour du ventre pour tenir chauds ses boyaux vides. Comme Lazare aurait pu dérouler son drapeau, pendant une canicule, et compromettre ainsi la sûreté de ses nouveaux maîtres, ceux-ci ont inventé les expéditions coloniales. On a cessé de parler de la trouée des Vosges, mais on a commencé à faire trouer la peau du populo. Les seuls résultats des expéditions coloniales ayant été, pour le pays, des pertes énormes d'hommes et d'argent, sans parler de honteux revers, la patience publique s'est lassée. Les radicaux, qui guettaient depuis longtemps l'occasion, ont jugé que le moment était venu pour eux de s'emparer de l'assiette au beurre. Ils se sont décidés à agir...
—Oui; et par procuration.
—Comme vous dites. Et cela vous donne leur mesure. Le parti radical est un fantôme de parti. Son programme date de 1869; une loque. Son incapacité est désolante. Pour se frayer la voie, c'est un militaire professionnel qu'il va choisir. Il n'y a qu'à ouvrir l'Histoire pour voir que le soldat trahit toujours. Excusez-moi; c'est la vérité. Un soldat, c'est un homme qu'on soudoye. Qui paye? Le Riche! Avec quoi? Avec l'argent du Pauvre. Donc... Vous me direz que, pour transformer sa misérable république nominale en république réelle, il fallait au peuple français une grande énergie; et qu'il n'en a pas l'ombre. Vous me direz que, pour arracher les esprits à leur torpeur, il fallait les violents soubresauts d'un pitre, les appels de trompe d'un charlatan. Vous me direz que, telle la grenouille que seul attire hors de sa vase un morceau de drap écarlate, la nation française pouvait être déterminée à l'action par le prestigieux éclat d'une calotte rouge. Je vous répondrai que vous avez tort; lorsque des gens sont trop lâches pour se sauver eux-mêmes, il ne faut point leur présenter de sauveur; c'est simplement donner un nouveau prétexte à leur veulerie. Et puis, vraiment, est-ce là le rôle du parti radical? Vous allez voir comment leur grand homme va les récompenser, les radicaux...
—Et que pensez-vous qui arrivera?
—Rien. Du bruit, des sottises, du vent. Les opportunistes ne feront rien, les radicaux ne feront rien, Boulanger ne fera rien. La France, surtout, ne fera rien. Donc, conclut Schurke, ne vous inquiétez point de l'agitation qui se produit, qui va se produire. Elle est, et sera de plus en plus, superficielle, dérisoire. Ne craignez pas non plus qu'on vous demande des renseignements. On n'en a pas besoin. Tous les acteurs de la tragi-comédie qui commence s'espionnent entre eux, se vendent réciproquement, portent habit de deux paroisses et mangent à tous les râteliers. Il est inutile de se gêner. Et c'est au grand soleil qu'une cocotte, avant peu, va transporter le mannequin à barbe blonde du cerisier de Clemenceau dans le néflier de M. de Mun.
On ne me demande, en effet, de me livrer à aucun reportage spécial; je m'étais donc trompé dans mes conjectures. Et la seconde partie de la prophétie de Gédéon Schurke se réalise rapidement. Le général Boulanger devient, de jour en jour davantage, l'espoir de la réaction et du cléricalisme. Mon père hésite à le suivre dans son évolution; il s'y décide cependant en se ménageant, suivant son expression, des portes de sortie. Le général de Porchemart, de son côté, hésite à se ranger parmi les adversaires déclarés du général Boulanger; il s'y décide cependant en se ménageant, sans en rien dire, des portes de sortie.
La popularité du ministre de la Guerre s'accroît sans cesse; cultivée, à l'aide de procédés intensifs, par des gens qui se dissimulent de leur mieux, eux et les intérêts variés qu'ils représentent. La foule des admirateurs, des fidèles, augmente; foule que pousse une certaine honte de sa longue et abjecte inertie et à laquelle les indécents beuglements des Ligues et autres troupeaux d'ahuris donnent l'illusion de l'action. Boulanger accepte cette popularité comme un tribut naturel, dû. Il couche dessus; étendu de tout son long, bottes vernies et barbe teinte, sur cette chose flasque et cotonneuse qui constitue l'âme française. Un peuple de barnums s'évertue, camelots de la haute et de la basse pègre, mâles, femelles et l'autre sexe. La presse maquille ses brêmes; l'aristocratie maquille sa vieille gueule, se camoufle en tricoteuse; les banques donnent des écus; les tonsurés, des conseils. On maquignonne l'opinion publique, pitoyable Rossinante; on lui fourre du coton tricolore dans les oreilles et un piment rouge autre part; et le Don Quichotte de la manchette, sa lyre de fer-blanc au poing, se prépare à l'enfourcher pour de grandes expéditions à la statue de Strasbourg. Les assassins et les massacreurs prêchent la nécessité de l'union; les voleurs prêchent l'honnêteté; les sacristains, la tolérance; les gardes-chiourmes, la liberté; les cocottes chantent la vertu; et les maquereaux, la famille. Le Devoir est à la mode.
—Trop de beaux sentiments, murmure tristement Gédéon Schurke. Voyez-vous, monsieur Jean, le Boulangisme mourra, non pas de son improbité—l'improbité est l'âme des partis forts—mais de ses prétentions à la vertu. Il ne parle que d'honneur, de pureté, de droiture. C'est une grande faute. Il ne faut abuser de rien, même des pires choses.
Le ministère de la Guerre est une sentine. Boulanger vit au milieu d'une population d'escarpes, de rasias, de grues, d'aigrefins, d'espions, d'imbéciles et de filous décidés à faire la France, à la tête ou à la dure. Tout ça grouille, gesticule, braille, minaude, bave, jacasse, espère, désespère, s'enthousiasme, se multiplie. Et pour base de cet échafaudage d'envies, de haines, de convoitises, de rancunes et d'appétits qu'érigea le Hasard, de ses doigts puants, il y a un Mot. Le Mot éternellement mystérieux, cabalistique, le Mot qu'on n'explique jamais, qu'il est criminel de chercher à définir.—Il y a le mot: Patrie.
—La Patrie! La Patrie!
Chose curieuse, c'est aussi la Patrie que les adversaires du Boulangisme prétendent servir. Ils combattent la dictature menaçante au nom de la Patrie. «Nous avons le monopole de la Patrie!» s'écrie la bande opportuniste qui, menacée dans ses privilèges et dans son existence même, s'apprête à faire face à l'attaque. Les opportunistes ont été renforcés par beaucoup de radicaux, furieux d'avoir été plaqués par l'homme dont ils voulaient jouer, et par les socialistes dont c'est la caractéristique de redouter tout ce qui peut porter atteinte à l'ordre de choses actuel. Et ces honnêtes gens, si honnêtes, font appel aussi aux plus purs sentiments du peuple, lui parlent de la Patrie et même de la République.
La République? Les Boulangistes ne veulent pas autre chose. Ils veulent une République honnête, voilà tout. Raubvogel me l'affirmait hier. Vive la République! Tel est le cri de M. de Mun, de M. de Mackau et de la duchesse. Et le nonce du pape, derrière leur dos, fredonne la Marseillaise. On est républicain, dans la boulange.
—Oui, dit encore Raubvogel; et la preuve qu'on est républicain, c'est qu'on a Paris.
Paris... J'essaye, évoquant le passé libertaire de la grande ville, de la juger en homme imbu fortement, mais sans lyrisme, des idées qu'elle incarna. Je vois que Paris a donné à l'humanité, en ce XIXe siècle, deux torches sans lesquelles la route de la Révolution serait encore obscure: 1848 et 1871. Février et juin 1848 ont prouvé, il me semble, qu'aucune transformation sociale n'est possible sans des changements politiques complets; et 1871 a démontré, je pense, que des changements politiques ne peuvent s'effectuer sans la complicité de cette partie de la population qui, portant les armes, est jusqu'à présent le meilleur et même le seul soutien de l'État autoritaire. Et je me demande comment Paris a pu devenir ce qu'il est aujourd'hui; comment les Parisiens, après avoir entendu tomber de l'abominable gueule d'un pitre des couplets patriotards qui sont le dérisoire écho de la lâcheté publique, peuvent acclamer le brave général Boulanger, qui fit preuve de sa bravoure en les fusillant...
—Le peuple de Paris, ricane le général de Porchemart, a été peint de main de maître, et une fois pour toutes, par Rabelais; ce peuple qui est «tant sot, tant badault, et tant inepte de nature». Il ne faut pas le prendre au sérieux, même dans ses moments de férocité. Les Sans-Culottes, par exemple, n'ont jamais eu d'autre idéal qu'une nouvelle mode; leurs plus abominables excès témoignaient simplement d'un goût maladif pour le pantalon.
Les Parisiens... Aujourd'hui, 14 juillet, c'est par centaines de mille qu'ils se sont rendus à Longchamps afin d'assister à la Revue—la misérable revue annuelle instituée pour satisfaire la curiosité badaude d'un demi-million d'idiots.
Ça foisonne, ça grouille, ça sue, ça pue; ça noircit les rues et les avenues; les fourrés du bois en sont pleins: singes, guenons, chapeaux de paille, gluants, saucissons et litres à seize. On reconnaît au passage les petits oignons du veau; y a du bleu, du blanc, du rouge, vive le drapeau français!...
Ah! Vive tout ce qu'on veut, pourvu qu'on gueule, qu'on fasse la guerre à coups de gosiers. Voilà la revue, le défilé, les saluts, les acclamations. Vive Boulanger! Vive Boulanger!... Cri d'espoir et de foi, pour sûr. Vive Boulanger! Vive l'Armée! Vive la revanche!
La guerre, alors? Certainement. Pas aujourd'hui; mais demain, sans faute. Le peuple français n'attendra pas plus longtemps. Il lui faut la guerre, au peuple français. Il la lui faut parce qu'il sait que maintenant la France s'est relevée et que son armée est prête. Il la lui faut afin de reprendre l'Alsace-Lorraine, sûrement, mais avant tout pour se délivrer de l'effroyable taxation dont on le chargea au lendemain du désastre; pour en finir avec les écrasants impôts dont le produit devait servir à organiser une armée de revanche, l'armée qui est prête aujourd'hui. Elle est prête, l'armée! Elle est prête, car pas un sou n'a été gaspillé, car pas une minute n'a été perdue. Vive l'armée!...
Nous remontons l'avenue du Bois de Boulogne au milieu d'une poussière aveuglante et d'acclamations qui assourdissent. J'ai simplement entendu les cris de la foule, jusqu'ici; et l'idée me vient d'examiner ses visages, de scruter ses pensées intimes, de les déchiffrer sur ses faces. Ses faces? Elle n'en a qu'une. Une figure terne, indifférente, lasse, aux yeux vitreux, avec une énorme bouche noire; une figure animale, résignée, sans trace de résolution, de volonté, de caractère; la figure d'une foule infirme dont l'emballement tient de la danse de Saint-Guy plutôt que de l'enthousiasme; d'une foule qui n'est qu'une foule et veut rester une foule—ne veut pas devenir un peuple.—Tout d'un coup, je me souviens de la conversation que j'ai eue avec le lieutenant Deméré, à Nantes. «Laissez passer quinze ans encore, laissez venir la fin du siècle...»
—Vive Boulanger! Vive Boulanger! Vive l'armée!...
Des scintillements d'acier, sur la gauche. Un régiment de cuirassiers contourne l'Arc de Triomphe. Je lève la tête. La masse du monument est devant nous, énorme, avec son arche vide...
C'est par là qu'ont passé les Hommes disparus.
XIII
En descendant, après la revue du 14 juillet, cette avenue des Champs-Elysées où bivouaquèrent si souvent les vainqueurs, j'ai demandé au général de Porchemart s'il croyait qu'une guerre prochaine fût probable.
—Une guerre! s'est-il écrié avec un étonnement tellement complet qu'un moment je l'ai cru simulé. Une guerre? Mais ça ne dépend pas de nous. Ça dépend des Allemands.
Ça ne dépend pas des Français, assurément. Ils aspirent toujours à la revanche, bien entendu; mais ils ont le coeur trop tendre pour désirer un conflit. Vouloir la guerre—la guerre qui mettrait fin à une situation équivoque et terrible—cela s'appelle vouloir lancer le pays dans des aventures. Toute la question est donc ici: sous quel maître les Français continueront-ils à jouir des bienfaits de la paix? Sous la patte crochue du Pouvoir civil, ou sous le sabre de bois du Pouvoir militaire? Le général de Porchemart paraît croire de plus en plus au succès définitif du ministre; je m'en aperçois aux éloges pas trop grincheux qu'il fait de son administration. Mon père semble aussi persuadé du triomphe prochain de Boulanger; je le devine à la jalousie qu'il laisse éclater fréquemment.
—Les Français sont singuliers! Qu'a-t-il jamais fait, ce Boulanger, qui explique sa popularité? Où était-il, pendant la guerre? A quoi sert d'avoir risqué sa peau comme je l'ai fait, moi, à Nourhas? L'ingratitude est notre vice national.
La mauvaise humeur de mon père provient sans doute du fait que les admirateurs du ministre commencent à lui témoigner leur sympathie d'une façon tangible. Les Espagnols ont un proverbe qui affirme que l'honneur et l'argent ne vont pas dans le même sac. Boulanger prouve tous les jours la fausseté de ce proverbe; il accumule les honneurs et l'argent. Peut-être, après tout, que les Espagnols ne parlent pas de l'honneur militaire, qui est un honneur spécial.
Si l'honneur militaire est un honneur spécial, on peut dire, je pense, que le militaire actuel est un militaire spécial. L'esprit du soldat n'est plus ce qu'il a été. Il m'arrive parfois de comparer mentalement les militaires du commencement du siècle aux militaires que nous sommes; et de comparer, aussi, le militaire du second Empire au militaire de la troisième République. J'évoque mes souvenirs du colonel Gabarrot, j'établis un parallèle entre le commandant Maubart, des voltigeurs, et le général Maubart, des bureaux de la guerre. Et il me semble que le soldat à idées étroites souvent, mais profondes, que poussait au combat une ambition énorme et puérile éperonnée d'enthousiasmes, a fait place à un autre soldat qui n'aimait guère l'aventure que pour les aventures, qui se battait plutôt pour les récompenses décernées par la gloire que pour les intimes satisfactions qu'elle procure. Et je vois disparaître ce soldat, à son tour, devant l'être qui porte aujourd'hui l'épaulette—être obligé d'éliminer de son horizon les idées d'enthousiasme, d'aventure et de gloire, être exerçant une profession classifiée, stable, à salaires gradués, routinière, presque sans aléas—être que j'appellerai le Militaire qui ne se bat pas. Je crois voir, encore, que moins le soldat se bat, plus il s'éloigne du peuple, de la Nation; et qu'il ne reste en contact avec ses concitoyens que comme le garde-chiourme reste en contact avec les forçats.
Le Militaire qui ne se bat pas a pour mission particulière la conservation de la paix. Il est là pour maintenir les peuples dans l'apathie. Au lieu de grouper les hommes pour l'action, il les parque pour l'inaction. Les mains fortes qui servaient les démences élues—ah! je me souviens des mains des dragons du colonel Gabarrot, dont les sabres coupaient les mains des Russes!—les mains fortes qui servaient les démences élues et qui n'ont point su forger l'arme de liberté ont été enchaînées par le Calcul et la Ruse, sous l'oeil froid du Militaire qui ne se bat pas. Oui, je le vois, le soldat pacifique est le complément nécessaire du voleur légal; le militaire qui conserve la paix au lieu de la mettre en péril est indispensable au coquin qui fabrique les lois au lieu de les transgresser.
—Français! s'écrient les Anti-Boulangistes, ne vous laissez pas entraîner dans des aventures. Prenez garde à la guerre! Rappelez-vous que la paix est le premier des biens. Avec nous, pas de guerre! Pas de Sedan!
Et maintenant, s'il vous plaît, que dit l'homme empanaché, à la belle barbe teinte en blond? Il dit:
—Français! je vous épargnerai la guerre. Pas d'aventures! Quand on vous dit que j'ai des goûts belliqueux, on vous trompe. Tout ce que je rêve pour vous, c'est une République honnête. Honnête. Par conséquent, pacifique. Vive la paix! Avec moi, rien à craindre. Pas de guerre!
Là-dessus, la France fait semblant de réfléchir et se tâte le pouls. Si l'on essayait de l'empanaché? Pourquoi pas, puisqu'on est libre; et que la liberté, c'est la possibilité de changer de maître? Après tout, l'empanaché, c'est simplement un civil avec un panache. Pas plus de danger avec l'un qu'avec l'autre; et c'est moins triste à regarder, moins banal et moins marmiteux. Allons-y!
Mais tout le monde n'y va pas. Les prébendés, les nantis, se rebiffent; leurs amis et connaissances en font autant; il y a aussi des gens à principes. Du côté militaire même, une grande opposition au boulangisme se produit. Mon père n'a pas encore tourné casaque, mais le général de Porchemart a repris courage. Il s'est remué énormément, a excité des jalousies et des défiances. Vous connaissez le résultat de la contre-attaque. Boulanger est obligé de quitter le ministère. La date exacte? Je ne sais plus. Je n'ai pas l'intention de feuilleter de vieux almanachs. Ce doit être au mois d'octobre 1886. Deux souvenirs m'aident à donner cette date approximative. Le premier a trait à un événement qui précède la chute de Boulanger. Je veux parler de l'énorme manifestation à la statue de Strasbourg et à la statue de Jeanne d'Arc, mascarade tricolore où se firent remarquer, au premier rang, le cousin Raubvogel et sa femme vêtue en Alsacienne.
Le second souvenir se rapporte à un fait qui se produisit peu de temps après le départ du ministre populaire, et juste au moment où la classe 1886 allait rejoindre les drapeaux. Nous sortions du Bois, à cheval, mon père et moi, lorsqu'une bande de conscrits déboucha, en hurlant, d'une certaine rue. L'immense drapeau qui les précédait effraya le cheval de mon père; il eut toutes les peines du monde à maîtriser sa monture qui se cabrait et cherchait à se dérober. A la fin, furieux, il s'écria:
—Bande de cochons! Leur sacrée ordure de drapeau! Ah! les salauds! Qu'ils tombent jamais sous ma coupe, et tu verras si leurs jours de salle de police font des petits!
La France est triste, depuis que Boulanger ne préside plus à ses destinées guerrières. On dirait qu'elle a perdu son joujou. Mais elle a ses étrennes, et même un peu avant l'époque; le 11 décembre 1886, Boulanger reprend le portefeuille de la guerre. Et moi aussi j'ai mes étrennes; le 1er janvier 1887, je suis nommé lieutenant. J'ai donc deux galons sur ma manche. Ça me fait une belle manche.
Cette dernière phrase pourrait vous faire croire que je ne prends pas ma profession fort au sérieux, et vous auriez à moitié tort. Je suis, si vous voulez, comme un homme convaincu en matière de doctrine, mais auquel manque la ferveur spirituelle. Il me faudrait des raisons bien puissantes pour quitter l'armée; mais si une occasion tentante se présentait, je laisserais là l'épaulette. A vrai dire, j'ai cherché cette occasion, pour différents motifs; mon argent qui file rapidement, l'insipidité de mon existence, d'autres raisons. Vous comprenez qu'il s'agit de tentatives matrimoniales. J'ai fait insérer dans les journaux une des 50.000 annonces militaires que vous pouvez y lire chaque année. «Officier (Saint-Cyr), vingt-cinq ans, bien sous tous rapp., gr. espér., sans sots préjug., épous. jeune fille ou veuve (divorcées non accpt.) Fort. aisée. Tr. sérieux. Ecr. M.E.C. 89.» Les résultats n'ont pas été encourageants; je n'en dirai pas davantage. Des intermédiaires obligeants, entre autres un général en retraite et deux veuves de colonels, se sont occupés de m'aider à convoler en justes noces. Ils m'ont présenté successivement plusieurs jeunes personnes, élevées aux Oiseaux, qui avaient de beaux cheveux et aimaient beaucoup leurs mères; mais, comme dit l'autre, j'ai reculé. Tout cela ne prouve point que je ne ferai pas un jour un beau mariage; mais, pour le moment, je me contente de jouer au petit ménage, avec celle-ci ou avec celle-là; on en pince pour la culotte, à Paris; ça dure ce que ça dure; et après la rupture, on jase, on prétend que les caresses de Mars coûtent cher à Vénus. Mais tout cela n'entame pas le prestige de l'épaulette.
En dépit de l'opinion courante, j'ose affirmer que la fréquentation des femmes, des femmes élégantes, est indispensable à l'officier d'avenir. Cette fréquentation seule peut le mettre à l'abri de bien des tentations et de bien des périls.
—Je cesse de croire au succès final de Boulanger, m'a dit l'autre jour mon père; il se laisse entortiller par toutes les grues. Les femmes le perdront. Rappelle-toi ce que je te dis, mon garçon: les femmes le perdront. Et sais-tu pourquoi? Parce que cet homme, toute sa vie, a ignoré les femmes. Jusqu'à ces temps derniers, il n'avait jamais connu que les pantalons de madapolam de son épouse. Dès qu'il a vu une chemise de soie, il a été fichu. Un militaire doit connaître les dessous luxueux; c'est de première importance. Moi, avec mon tempérament, si j'ai pu faire mon chemin, c'est parce que, dès le début, je n'ai rien ignoré de ces choses-là. Ta mère, pour ne citer qu'un cas, ta mère avait un trousseau magnifique.
Mon père sera peut-être bon prophète; et il est possible, en effet, que les femmes causent la ruine du général Boulanger. Mais, pour le moment, sa popularité ne fait qu'augmenter. La lutte politique engagée, timide, malhonnête, peureuse et bruyante, est certainement ridicule. Malgré tout, c'est un jeu. Ça intéresse, ça prend, ça captive comme un jeu. Le cousin Raubvogel, avec lequel je suis dans les meilleurs termes, est un des plus fervents disciples du Sauveur; il prêche la bonne parole boulangiste avec une conviction qui émeut. Avant-hier, il a offert en l'honneur du général un grand dîner auquel nous avons assisté, mon père et moi. Une foule énorme, subitement rassemblée par le plus grand des hasards, a envahi la rue pour acclamer le général à sa sortie de la maison. La manifestation, bien qu'inopinée, a été grandiose et a fortement ému le gouvernement. Et hier, le cher cousin, pensant que le prêtre doit vivre de l'autel, a lancé sa nouvelle affaire des Tapiocas militaires, dont le succès est prodigieux. Raubvogel, donc, nage dans l'opulence.
Mais pas dans la joie. Il y a une ombre au tableau de sa félicité. Delanoix, ce beau-père que Raubvogel a contribué, plus que tout autre, à asseoir sur une chaise curule, Delanoix fait preuve de la plus noire ingratitude. Il est républicain, républicain austère et convaincu, et jette l'anathème au Boulangisme, deux fois par semaine, du haut de la tribune du Sénat. «Renierons-nous, s'écrie-t-il, nos pères, ces géants? La France va-t-elle se prostituer à un nouveau César?» Voilà des choses qui désolent Raubvogel, et lui font verser des larmes, dans le silence du cabinet. Du moins, il me l'a dit; je l'ai cru, et je l'ai répété au général de Porchemart, qui s'en est tenu les côtes pendant dix minutes. Le général est peut-être au courant de choses que j'ignore. Ce que je n'ignore pas, par exemple, c'est que Delanoix a dénoncé violemment, dans son dernier discours, la continuelle présence, au ministère de la guerre, de personnages louches et d'individus équivoques.
Il est certain que, là-dessus, Delanoix n'exagère point. Les types les plus étranges, mâles et femelles, pullulent au ministère. On en trouve dans tous les bureaux, sous toutes les tables, derrière tous les fauteuils; ça sent le juif, le jésuite et la putain; c'est une pétaudière. Mais ce sont là des détails que le public ne sait pas, ne veut pas savoir. Tout ce qu'il voit, c'est le port de la barbe autorisé dans l'armée, les réfectoires, les guérites tricolores...
Et, chose curieuse, ce sont précisément ces mesquines réformes qui indisposent contre Boulanger beaucoup des grands chefs militaires. L'armée, bien entendu, n'est nationale que de nom; c'est un vieux squelette dans un linceul neuf. Et le haut commandement redoute que le squelette, rappelé à la vie, apparaisse hors de son suaire, avec une chair jeune sur sa vieille ossature; et la moindre évocation, pensent-ils, pourrait produire le miracle. C'est pourquoi il ne faut pas toucher à la tradition, à la routine; les innovations sont superficielles aujourd'hui; mais demain il est possible qu'elles deviennent sérieuses; peut-être voudra-t-on affaiblir la discipline! Et les grands chefs sentant en péril leurs privilèges, même les plus inutiles et les plus nominaux, flairant une ère nouvelle pour l'armée, se groupent afin de résister. On ne se figure pas avec quelle rage, un homme, une caste, se cramponne à ses immunités, à ses prérogatives. Les employés du fisc ne sont point encore consolés qu'on ait enlevé aux commis des gabelles le droit de pendre les faux-sauniers.
Les grands chefs, donc, déclarent en sourdine que la Défense nationale est compromise. Et les Boulangistes, avec le peuple presque tout entier derrière eux, hurlent que la France ne craint personne, et que son armée est prête.
Et un fait vient soudain souffleter, de sa brutale et silencieuse éloquence, tous ces vantards et tous ces menteurs.
Vous n'avez pas oublié cette piteuse histoire. Vous vous rappelez comment ces deux grandes nations qui depuis seize ans s'observaient par-dessus leur frontière—l'une fière de ses triomphes passés et confiante dans sa force, l'autre équivoquant sur son désastre et en proie à des convulsions rageuses—furent presque jetées dans l'arène, un beau matin, par le plus trivial des incidents, par une querelle de mouchards, par des démêlés d'argousins... L'affaire Schnoebelé...
En France, d'abord, ce fut de la stupeur. La guerre! La guerre? était-ce possible?... Puis, ce fut la détermination prise, visiblement prise et à la presque unanimité, d'éviter la lutte coûte que coûte. L'affreuse peur sous laquelle avaient vécu pendant seize années les classes possédantes, qui flairent la révolution dans la guerre, apparut. On murmurait, en claquant des dents, que le conflit était impossible, serait insensé. Pendant des jours, on vécut ainsi qu'en un cauchemar. Au ministère, on ne rencontrait que visages effarés, que figures consternées. Mon père—combien d'autres avec lui?—avouait tout bas que rien n'était prêt; les milliards avaient été gaspillés, jetés aux mains avides de tripoteurs; c'était 1870 qui allait recommencer... La presse, par ordre, recommandait aux citoyens de rester calmes. Calmes! Ils étaient glacés par l'effroi, pétrifiés. Et pourtant, une fièvre intense s'était emparée d'eux, les consumait intérieurement, en silence; fièvre qu'alimentait sans doute, plus encore que le pressentiment des périls du lendemain, le mortifiant souvenir des bravades de la veille. La transformation soudaine apportée dans un être par l'épouvante est énorme; le sang des bêtes poursuivies, des cerfs traqués, des taureaux pourchassés dans le cirque, est empoisonné, littéralement empoisonné par la peur.
Et tout d'un coup, ce fut la délivrance. L'affaire, osait-on dire, était arrangée. Les patriotes des Ligues se remirent à narguer, moites encore de leurs transes.
Le danger étant passé, on explique à grand renfort de détails (bien français et surtout bien parisiens) quelles mesures on avait prises afin de le conjurer. Les militaires qui ont failli aller se battre exposent avec candeur comment ils se seraient battus. Le public écoute, bouche bée, saoul d'admiration. On assure que le général Boulanger avait envoyé à la frontière de l'Est quarante bataillons d'infanterie. Quarante bataillons ne suffisent point. On affirme qu'il en avait envoyé quatre-vingts. Puis, une centaine.
—C'est vraiment incroyable! me dit mon père. La crédulité de ces gogos est insondable. Quatre-vingts bataillons! La vérité, c'est que nous avons pu à grand'peine en expédier douze ou quinze. La compagnie de l'Est n'aurait pu en transporter davantage. Tout le monde devrait savoir qu'elle est hors d'état de rendre aucun service. En temps de guerre, à mon avis, elle serait obligée de bloquer ses locomotives sur la ligne de Lyon dès le début des opérations.
La panique causée par la menace d'un conflit a servi les parlementaires. Bien des gens qui leur étaient hostiles inclinent à penser qu'ils présentent, contre les entreprises du hasard, une protection supérieure à celle que peut offrir le héros populaire. Les législateurs commencent donc à attaquer vigoureusement l'homme providentiel; et, dans les derniers jours de mai, l'homme providentiel abandonne son portefeuille.
Certaines irrégularités dans l'emploi des fonds à lui confiés avaient été reprochées au ministre. Les preuves de ces irrégularités ayant été fournies secrètement aux parlementaires par le général de Porchemart, ledit général de Porchemart s'attendait à se voir offrir, en récompense, la place laissée vacante par Boulanger. Il a été cruellement déçu. C'est le général Ferron qui s'installe rue Saint-Dominique.
Le général de Porchemart, bien entendu, ne m'avait pas mis au courant de ses projets et de ses espoirs; mais je n'avais pas eu de mal à les deviner. Comme il se croyait sûr du succès, il ne prenait plus guère la peine de dissimuler. J'éprouvais même quelque chagrin à penser que cet homme, que je ne pouvais m'empêcher de juger supérieur, n'avait assigné d'autre but à son ambition qu'un rond-de-cuir ministériel. Mais l'autre matin, pendant une promenade, il m'a dit certaines choses qui m'ont fait penser que j'avais été trop prompt à tirer des conclusions. Je n'ai pas très bien compris, il est vrai, et je n'ai point osé questionner; mais j'ai senti que le plan, quel qu'il soit, que cet homme avait tracé et que les circonstances lui interdisent de mettre à exécution, était terrible et grand.
—Au ministère de la guerre, m'a dit le général, il ne faut qu'une mazette. Un homme, là, ferait trop peur. Les Français, représentants et représentés, n'ont qu'une crainte: la guerre. C'est une crainte irraisonnée, physique, et voilà pourquoi elle est insurmontable. Vous l'avez vu dernièrement, lors de l'incident Schnoebelé. Que la guerre éclate réellement, vous verrez autre chose encore. A moins, bien entendu, que ce ne soit la France qui déclare la guerre, à moins qu'elle ne soit poussée au combat par un homme qui méprise les vaincus et qui rêve pour son pays autre chose que l'enlisement dans un marécage d'imbécillité. L'apathie actuelle, je vous le dis, n'a d'autre cause que la peur. L'oubli de la défaite est peut-être dans les esprits, mais le souvenir est là, grimaçant, dans le coeur... ou dans le foie. Écoutez, je vais vous dire une histoire; vous la comprendrez. Un fermier belge m'a raconté ceci: Le lendemain de la bataille de Sedan, il trouva dans l'un de ses prés, à une dizaine de lieues de la frontière, un cheval qui avait appartenu à l'armée française. L'animal était exténué, semblait affolé. Comment il était venu là, avec sa selle tournée sous le ventre, à travers un pays coupé en tous sens de ruisseaux, de canaux et de fossés, ne pouvait guère s'expliquer. Le fermier garda le cheval, jeune et forte bête qui, bien traitée, ne tarda pas à s'attacher à son nouveau maître. C'était un animal patient, docile et sagace, qui semblait fait pour les tâches pacifiques qui étaient devenues les siennes et qui ne paraissait pas avoir gardé le moindre souvenir des événements terrifiants auxquels il avait assisté. Un jour, six années plus tard à peu près, il avait été attelé à une voiture qui devait conduire le fermier et ses enfants à une ducasse des environs. Comme la voiture allait pénétrer dans le village, des jeunes gens firent partir deux ou trois bombes et des pétards. Le cheval, soudain, s'arrêta; une sueur froide couvrit son corps et il se mit à trembler d'une façon terrible. Rien ne put le décider à avancer. Le fermier dut le reconduire à l'écurie. Une fièvre violente s'empara du pauvre animal; en dépit de tous les soins, il mourut dans la nuit...
J'ai la curiosité de demander à mon père ce qu'aurait fait le général de Porchemart, à son avis, si le portefeuille de la guerre lui avait été confié.
—Rien de mieux que les autres, répond-il. Il aurait satisfait quelques-uns et mécontenté le plus grand nombre; il aurait été, ainsi que ses prédécesseurs, l'humble serviteur de ses bureaux... Du reste, Porchemart n'a que ce qu'il mérite. Voilà ce que c'est que d'être égoïste et de vouloir être trop malin. Les documents qu'il a fournis contre Boulanger étaient trop précis, témoignaient d'un esprit trop clairvoyant, trop fouineur; les gens du Palais-Bourbon n'aiment pas à avoir à leur service un individu trop perspicace; cet individu, justement parce qu'il les a servis, pourrait les desservir. Crois-tu, par exemple, que Camille Dreikralle tienne à voir Porchemart au ministère? Si Porchemart avait été un peu moins retors et plus pratique, il m'aurait confié les papiers que j'aurais communiqués à Reinach, tout en représentant Porchemart comme le seul successeur possible de Boulanger. J'aurais monté un beau bateau aux parlementaires. Porchemart aurait été ministre. Et, comme don de joyeux avènement, il m'aurait fait cadeau de ma troisième étoile, qui met si longtemps à descendre de la nue que je commence à croire, ma parole d'honneur, que je n'ai jamais été à Nourhas!...
Je dois dire que la popularité du général Boulanger n'a point été affaiblie par son départ du ministère. L'enthousiasme qu'il excite est énorme; soit que la nation espère beaucoup de lui, soit qu'elle sache pertinemment qu'il n'y a rien à en attendre; soit qu'elle le considère comme l'un de ces hommes d'action dont l'heure doit nécessairement sonner, soit qu'elle le regarde comme un de ces impuissants dont la jactance seule est terrible et qui sont de vivantes garanties d'inaction.
L'impopularité du général Ferron, par contre, va croissant. Et aujourd'hui, 14 juillet, au lieu des délirantes acclamations qui avaient, l'année dernière, accueilli son prédécesseur, ce sont des imprécations et des hurlements qui retentissent sur le passage du ministre de la guerre. A Longchamps, tout le long de la route, à l'aller et au retour, l'injure pleut sur les membres du cabinet, parmi lesquels figure un ridicule mulâtre. Le spectateur de l'an passé est là, chauvinisme et saucisson compris, applaudissant le défilé prestigieux; sa soeur qui aime les pompiers acclame ces fiers troupiers; sa belle-mère bat des mains quand défilent les Saints-Cyriens; il est gai, content, triomphant, le coeur à l'aise. Mais, sitôt la revue terminée, il roule les yeux et tord sa gueule pour l'invective.
—A bas Ferron! Vive Boulanger! A bas les traîtres!...
Il écume, il grince, il siffle. On lui a enlevé son fétiche. Il ne sera heureux que lorsqu'on le lui rendra. Celui-là ou un autre. N'importe quel pantin dont il pourra faire une idole, qu'il pourra encenser; n'importe quel raté, n'importe quel vaincu, n'importe quel fuyard...