XIX
En quelques jours le peuple est arrivé à considérer le massacre de Courmies comme un événement normal, tout au plus comme un inévitable accident. Le ministre, responsable de la tuerie, est généralement regardé comme un homme à poigne, c'est-à-dire en bon français (d'après 1870), comme un homme supérieur. Les énervés, les fuyards, les vaincus en un mot, aiment la poigne. Donc, le ministre est populaire en qualité d'homme à poigne. On prétend, en clignant de l'oeil et en pinçant la narine, que c'est un cynique de premier ordre. Le fait est qu'il a roulé son tonneau (inodore). Ses ennemis l'accusent d'avoir commis plusieurs crimes, assassinats et empoisonnements. Le pauvre homme en est bien incapable. C'est, ainsi que tous les colosses français d'aujourd'hui, une espèce de mauvais roquet auquel un coup de pied d'homme—s'il restait un homme en France—renfoncerait pour toujours ses fausses dents au fond des boyaux. Non, ce prudhomme à tinette n'est pas un gaillard, et sa femme est la première à s'en rendre compte. Pourtant, il a réussi à débarrasser Paris de ce ridicule pantin, le général Boulanger. Voilà un jouet perdu pour la foule, et elle se demande à quoi passer son temps.
On lui donne le procès Plantain. L'honorable M. de Trisonaye, en effet, obligé enfin de faire arrêter son ami Triboulé, a fait aussi poursuivre le malheureux Plantain. Et, grâce à la complicité d'une magistrature infâme, le grand ingénieur qui a rendu tant de services à son pays vient d'être condamné comme traître. La foule admire fort la décision des juges, mais réclame d'autres amusements. En voici un. La flotte française va faire, à Kronstadt, une visite à la flotte russe. Et la Russie, non contente de promettre un bon accueil à nos vaisseaux, déclare aussi qu'elle recevra notre argent avec un grand plaisir; elle émet en France son premier emprunt. Les Français exultent, se voient déjà accouplés aux Cosaques. «Enfin! s'écrient-ils, nous ne sommes plus seuls!» On dirait qu'ils ont quelque chose à porter—quelque chose qui pèse très lourd.—De la gloire, peut-être...
Dans l'automne de 1891, j'ai demandé à être envoyé au Tonkin. Je vous fais grâce des raisons qui m'ont poussé à m'éloigner du charmant pays de France. Mon père, informé de ma décision, m'a répondu par lettre qu'il me laissait libre d'agir à ma guise. Il m'a fait entendre que ma gaucherie lui a causé la plus pénible impression; pourquoi n'ai-je pas été malade, le jour où l'on nous a donné l'ordre d'aller à Courmies? Qu'allais-je faire dans cette galère?
Mon métier. Mon métier de garde-chiourme. J'ai aidé à maintenir dans le devoir, par la terreur, des esclaves blancs. Selon toute prévision, maintenant que j'ai reçu l'ordre de partir pour l'Indo-Chine, je vais aller aider à maintenir dans le devoir, par la terreur, des esclaves jaunes.
Les prévisions se sont réalisées. Cependant, je ne donnerai pas le moindre détail sur mon existence pendant les vingt-huit mois que j'ai passés au Tonkin. C'est là un sujet qui ne pourrait que médiocrement intéresser le public français. L'indifférence de la France pour ses possessions d'outre-mer est sans bornes; on dirait qu'elle ne conquiert des colonies que pour n'en rien faire, que pour les abandonner complètement au bon plaisir de la tourbe à galons et en habit noir, dont l'infamie peut se donner libre carrière. Les pauvres de France, qui payent les impôts, ignorent que ce sont leurs fils qui vont mourir, exclusivement, dans ces colonies, de la mitraille, et surtout de la fièvre et de la dysenterie. Ils ignorent que chaque classe fournit environ 75.000 dispensés bourgeois qui ne font qu'une année de service et qui, par conséquent, ne vont jamais aux colonies. Ils ignorent que l'effectif des troupes que nous entretenons hors de France, pour le bénéfice d'une poignée de gredins, s'élève à 140.000 hommes, soit aux trois-dixièmes de l'armée métropolitaine; ils ignorent que les colonies dévorent chaque année plus de 190 millions du budget de la guerre. Ils ignorent tout, parce que l'ignorance est commode à leur veulerie. Pendant le temps que j'ai passé au Tonkin, deux choses surtout ont absorbé l'attention de la France; d'abord, la formation de plus en plus évidente d'une alliance avec la Russie; la visite de l'amiral Avellan en France, précédée et suivie d'emprunts nouveaux, ayant été l'un des plus heureux symptômes de ce rapprochement, célébré comme il convient par la presse française dont deux représentants distingués, le forban Ganivais et le vide-cuvettes Arthur Meyer, encadraient l'amiral lorsqu'il fit son entrée à l'Opéra. Puis, la scandaleuse comédie du Panama, farcie de calomnies infâmes et de vérités plus infâmes encore, a commencé à présenter ses tableaux aux yeux émerveillés d'un public de gogos gagas. Et il paraît que personne n'a eu l'idée de faire la moindre allusion à un traité qui fut signé à Francfort, le 10 mai 1871. Le peuple français a une longue patience. C'est la longue patience, a dit Buffon, qui constitue le génie. Tout est possible.
Donc, je suis revenu à Paris, au commencement de mai 1894, en congé de convalescence. Vous ai-je dit que j'avais été blessé au Tonkin, vers la fin de 1893? Pas très sérieusement; mais cependant j'ai été inscrit au tableau, et je compte recevoir mon troisième galon au mois de juillet.
Quelques jours après mon retour, je reçois la visite, dans le petit appartement que j'occupe rue de Varenne, d'un monsieur vénérable, à barbe patriarcale et à gestes onctueux, que je ne reconnais qu'au bout d'un instant. C'est M. Curmont. Comment a-t-il découvert mon adresse? C'est sans doute mon père qui la lui a donnée? M. Curmont sourit affirmativement.
M. Curmont m'apprend qu'il est membre de la Société de Paix et d'Arbitrage. Je le croyais trésorier-payeur; mais il paraît qu'il a pris sa retraite, il y a quelque temps. Est-ce en sa qualité de membre de la susdite Société, que M. Curmont vient me surprendre? Oui, c'est en cette qualité. La Société, dans son désir de voir la fraternité régner sur la terre, cherche à recueillir de la bouche de témoins irrécusables des preuves de l'infamie de la Guerre et des horreurs qu'elle entraîne. Il est bien entendu que la plus grande discrétion est de règle. Les communications de toute nature sont strictement confidentielles. Beaucoup d'officiers, comprenant qu'ils servaient la cause de l'humanité, ont déjà livré à la connaissance de la Société des faits intéressants. Voudrais-je les imiter?
Je n'y tiens pas énormément. La guerre est horrible, sale, et haïssable; c'est certain. Mais je pense que ce sont ses excès mêmes qui la feront disparaître. Je ne crois nullement à l'influence des Sociétés pacifiques. Les gens qui en font partie me donnent l'idée d'officiers de santé pour volcans. Je serais assez disposé à les taxer d'hypocrisie; si la guerre était supprimée d'après leurs formules, l'instinct combatif disparaîtrait et l'exploitation des pauvres deviendrait plus facile encore qu'elle ne l'est. Une ligne d'omnibus tout entière résume mon opinion: Passy-Bourse. Quant à l'arbitrage, il a simplement pour but, à mon avis, de renforcer le principe abject de Justice indirecte, de requinquer le trône pourri de l'Equité actuelle, de faire une idole de la Chose jugée. D'ailleurs, l'arbitrage existe; c'est la mission même de la Diplomatie; si la diplomatie est tombée partout, particulièrement en France, aux mains de vermineuses nullités, ce n'est pas ma faute. Non, je n'ai aucune sympathie pour les bonzes qui prêchent la paix éternelle du haut de leur compétence à barbe. La paix monotone qu'ils rêvent dans la platitude résignée qu'ils aiment, ne sera jamais possible; la lutte est nécessaire à l'espèce humaine; le conflit existera toujours d'une façon latente, sinon patente, entre deux êtres. Que dis-je? S'il ne restait qu'un seul homme sur la terre, un homme qui aurait réussi à détruire tous ses semblables, cet homme serait en état de guerre; car il faut être au moins deux pour signer un traité de paix. La guerre donne une très mauvaise direction à l'instinct combatif, je l'admets; mais cet instinct combatif est excellent, indispensable à l'humanité; c'est le palladium de ses libertés; il ne s'agit donc pas de le supprimer, mais de l'employer à d'efficaces besognes. Et c'est la guerre, qui l'a faussé et assombri, qui le fera briller comme une généreuse étoile à la pointe de l'épée de la Révolution. Supprimer la guerre à présent? A présent qu'elle devient la guerre civile! qu'elle est devenue la guerre sociale! A présent qu'elle est à la veille de se transformer, au bord d'un grand lac rouge, en la lutte intelligente et fraternelle! En voilà une blague! En voila une farce!...
Quant aux atrocités qu'entraîne la guerre, je les déplore en théorie. Mais je les explique. Elles ne sont pas autre chose que les honnêtes ignominies que crée, développe et nourrit l'abominable paix actuelle, et qui se font jour subitement, sous leur aspect réel. Une preuve? Les excès commis dans une lutte armée sont toujours en raison inverse des dangers courus par le soldat. Celui-ci, donc, calcule bassement, commercialement, pacifiquement, honnêtement! Nous sommes devenus si affreusement civilisés, tellement confits en moralité infâme, qu'il nous faut la guerre pour nous faire voir quelles horribles réalités se dissimulent sous les douces hypocrisies de nos systèmes de civilisation et de morale. Il faudrait aussi savoir si la vile férocité de l'homme moderne n'est pas due, pour une grande part, aux inoculations qu'on lui prodigue, à la hideuse vaccination, à l'habitude qu'il a prise de considérer comme normaux les avortements réguliers ou intermittents de sa compagne. La sauvagerie actuelle, j'en suis convaincu, n'est point la sauvagerie ancestrale; c'est la sauvagerie civilisée. D'ailleurs, elle ne m'émeut que médiocrement; je ne me range pas avec les sentimentaux; ces gens-là me dégoûtent; on dirait qu'ils n'ont jamais vu un accouchement. Je crois que c'est la guerre qui affranchira le monde, et je crois qu'elle ne pourra se manifester dans sa force purifiante et libératrice qu'en se dépouillant de toute hypocrisie—qu'en apparaissant, nue et rouge, hors du manteau des conventions.
J'expose, aussi poliment que possible, mes opinions à M. Curmont; mais il insiste; il veut savoir si des bruits qui ont couru au sujet d'exécutions sommaires, de massacres, de pillages et de viols, peuvent être considérés comme dignes de foi. Oui, certainement. Et, demande M. Curmont, est-il vrai que la torture sévisse au Tonkin? Très vrai. Et que des impôts et des amendes soient prélevés dont aucun compte n'est tenu? Très vrai. Que certains officiers fassent égorger la population de villes entières, égorgements qu'ils travestissent en glorieuses batailles, afin d'escroquer honneurs et avancements? Très vrai. Et que d'autres officiers commettent des faux et usurpent des fonctions judiciaires afin de dépouiller de riches indigènes? Très vrai. Et que le général commandant le corps d'occupation ait commis des actes qui, au jugement des tribunaux, tombent sous le mépris public? Encore vrai.
—Voilà les odieuses conséquences de la guerre! s'écrie M. Curmont.
—Ou plutôt, dis-je, les conséquences de l'existence actuelle. Si les bandits qui commettent ces infamies n'étaient pas sûrs de recevoir, comme salaires de leurs crimes, des récompenses de toutes sortes, ils ne les commettraient point. Leurs actes déshonorent non seulement eux-mêmes, mais l'armée à laquelle ils appartiennent, mais leur nation, mais leur époque. Croyez-moi, tout se tient dans l'ignoble système d'aujourd'hui; et c'est seulement sous les boulets que croulera ce système.
M. Curmont se retire, un sourire énigmatique sur les lèvres. Je ne l'ai sûrement pas convaincu, mais je ne désirais pas le convaincre; je ne désire convaincre personne. Du reste, j'espère ne jamais le revoir. Il m'embête, cet homme de paix.
Cet homme de paix est une infernale canaille. Vous ne devineriez jamais ce qui vient de m'arriver. J'ai reçu ce matin un numéro du journal la Nation Française, dont le directeur est Camille Dreikralle. En tête se trouve un article, que quelqu'un a marqué d'une croix rouge, et qui est intitulé: Les théories anarchistes dans l'Armée.—Un officier félon. Cet article reproduit la conversation que j'ai eue hier avec M. Curmont. On ne me nomme pas; mais je suis indirectement désigné de la façon la plus claire. L'auteur de l'article anonyme a placé dans ma bouche beaucoup de phrases subversives que je n'ai point prononcées. Ces enjolivements ne sont certainement pas involontaires. On me fait dire, par exemple, que la présence d'une très forte partie de nos troupes aux colonies compromet la défense du territoire national; que l'infériorité militaire de la France est déjà trop marquée; que les cadres supérieurs de notre armée sont encombrés de nullités avérées, incapables d'organiser autre chose qu'une nouvelle débâcle; que la France, avant d'aller civiliser les nègres et les jaunes, ferait bien de se civiliser elle-même et de se débarrasser de ses honteuses superstitions romaines; et qu'elle ferait bien, aussi, au lieu d'aller rétablir l'esclavage au delà des mers, de fonder chez elle cette liberté et cette fraternité dont les Français parlent toujours et qu'ils ne connaissent point. Ce sont là des choses que je puis penser, que je pense probablement; mais, enfin, je ne les ai pas dites.
Je ne me dissimule pas, néanmoins, que cet article peut me causer un préjudice énorme. Curmont n'était évidemment qu'un instrument; mais l'instrument de qui? Je ne pense pas que Dreikralle ait aucun intérêt à me nuire. Alors?... Mon père sera peut-être plus habile que moi à déchiffrer l'énigme.
Je cours au ministère, où je le trouve dans son bureau, le numéro de la Nation Française déplié devant lui.
—Eh! bien, s'écrie-t-il, tu ne vas pas mal. Tu ne m'avais pas dit que tu allais te lancer dans la politique et poser ta candidature de socialiste irréductible. Mes compliments. A qui donc as-tu fait tes confidences?
J'expose les choses à mon père; et je termine en lui demandant s'il ne soupçonne pas...
—Je ne soupçonne pas! s'écrie-t-il. Je sais. Tu es en train d'expier, mon garçon, une grande faute que tu as commise. Vois-tu, il n'y a pas de crime sans châtiment; c'est une loi de la providence. La vengeance est bossue, comme a dit le poète, mais elle vient. Elle est venue pour toi. Sais-tu qui a poussé Camille Dreikralle à publier cet article qui, si je n'étais pas là, briserait ton avenir et t'obligerait même peut-être à donner demain ta démission? C'est sa femme. Et sais-tu comment s'appelait Mme Dreikralle avant son mariage? Elle s'appelait Mlle Adèle Curmont. Ha!... Tu peux faire tes yeux de merlan frit, mon vieux lapin; c'est comme ça. Ah! il arrive de drôles de choses dans la vie du monde!... Moi, il y a déjà longtemps que je sais à quoi m'en tenir. Quand j'ai vu qu'on ne voulait pas me laisser te prendre comme officier d'ordonnance lors de l'expédition du Garamaka, je me suis douté de quelque chose; je me suis informé et j'ai appris que l'opposition venait de Camille Dreikralle. Ne comprenant pas bien, j'ai cherché à savoir davantage; j'ai appris ce que je viens de te dire—et aussi ce que tu ne m'avais jamais dit.—Entre nous, tu n'es qu'un cochon... Comment! tu abuses de cette jeune fille, tu la plantes là et tu ne lui donnes plus signe de vie! Tu n'as même pas l'idée de lui envoyer des fleurs! Mais à quoi penses-tu? Il y a des choses qui se comprennent d'elles-mêmes: on doit toujours envoyer des fleurs à la femme, après. Elle interprète l'envoi à sa façon, c'est-à-dire d'une façon qui ne lui est jamais désagréable, et elle ne vous en veut pas. Réellement, mon ami tu n'as pas la moindre notion de savoir-vivre. Que tu n'aies pas revu Adèle Curmont, que tu ne lui aies pas écrit, c'était parfait. Mais il fallait lui envoyer des fleurs. Ce n'était pas compromettant, ça n'engageait à rien, mais ça constituait un tendre souvenir et ça coupait la rancune. Des fleurs! Des fleurs!...
Ah! si mon père savait tout!... Au bout d'un instant, il continue:
—Le mariage de Dreikralle ne paraît pas lui avoir porté bonheur; il a cessé d'être rapporteur du budget de la guerre; tout le monde le croyait inamovible. Et je sais qu'il a recours, actuellement, à de tristes expédients. Cet article qu'il vient de publier à l'instigation de sa femme pourrait être un sale coup pour toi, pour nous; mais en somme, c'est très maladroit. Toi aussi, tu es très maladroit; mais tes maladresses sont quelquefois intelligentes. Oh! tu ne le fais pas exprès. Rappelle-toi ta mission à Bruxelles, par exemple; si tu avais envoyé le rapport qu'on te demandait, ayant contre toi l'hostilité de Dreikralle, tu aurais été frais; il se serait servi de ton rapport pour attaquer Trisonaye, dont il convoitait la place; il aurait vendu la mèche, et tu aurais été le dindon de la farce. Quant aux révélations que tu as faites à Curmont, malgré leur noire stupidité, elles vont nous être utiles. D'abord, il faut que tu nies, que tu nies mordicus avoir jamais dit un mot à ce vieux scélérat; on l'a chassé de sa place de trésorier-payeur en raison de nombreuses malversations; la parole d'un vieux coquin de son espèce ne vaudra donc rien en présence du serment d'honnêtes gens comme nous. Donc, c'est bien entendu: tu n'as pas vu Curmont depuis plusieurs années et tu n'as parlé à personne. Maintenant, j'ai déjà ébauché une petite combinaison. Je ne tiens pas à rester au ministère; Lahaye-Marmenteau a été mis à la tête de l'État-Major général; nous ne sommes pas en bons termes; et j'aime autant aller prendre l'air de la province. Je vais t'expliquer la chose tout à l'heure, en présence de Raubvogel; je l'avais envoyé chercher en même temps que toi, il y a une demi-heure; tu a dû le croiser avec l'estafette.
—Mais pourquoi la présence de Raubvogel est-elle nécessaire?
—Ha! Ha! s'écrie mon père, c'est que le cousin a une jolie petite vengeance à tirer des Dreikralle. Ecoute-moi et tu verras que, bien que tu aies été au Tonkin, tu n'en connais pas aussi long sur cette colonie que moi qui suis toujours resté à Paris. Une Société s'était formée, il y a deux ans environ, pour exploiter le monopole de l'opium en Indo-Chine. Elle avait à sa tête: M. Raubvogel, directeur pour l'Europe; M. de Saint-Joséphin, directeur pour l'Indo-Chine; et MM. Camille Dreikralle et Ganivais comme agents généraux accrédités auprès du gouvernement pour les rapports ordinaires de la Compagnie avec les administrations publiques. Ne ris pas. C'est très sérieux. Je ne te dirai pas par quels moyens cette Société obtint la ferme de l'opium; tu comprends qu'il s'agit d'une pression, motivée, sur le gouverneur-général. Pendant dix-huit mois, la Compagnie, qui avait fort mal exploité son monopole, refusa de tenir ses engagements et de verser un centime dans les coffres de la colonie. Non contente de se soustraire à ses obligations, elle menaça même de demander des dommages-intérêts. Une clause du contrat donnait au gouverneur-général le soin de prévenir la contrebande. Et la Compagnie assurait que le gouvernement ne réprimait pas la contrebande; la Compagnie en était d'autant plus sûre, entre nous, que c'est elle-même qui organisait et facilitait la contrebande. Le gouverneur-général essaya de montrer les dents; aussitôt, une campagne terrible commença contre lui dans la presse parisienne; la Nation Française, organe de Dreikralle, et la Lutèce, journal de Ganivais, attaquèrent avec la dernière violence l'administration du Tonkin. Le gouverneur-général, effrayé, se décida à signer la convention de rachat du monopole, comme le lui proposait M. de Saint-Joséphin. La Compagnie reçut une indemnité de quatre millions, somme qui représentait au moins trois fois le capital qu'elle avait engagé. M. de Saint-Joséphin, tout chargé d'or, se mit donc en route pour Paris, où l'attendait le cousin Raubvogel, tout prêt à procéder à une juste répartition. Malheureusement, Camille Dreikralle et Ganivais avaient pris les devants et avaient été attendre M. de Saint-Joséphin à Marseille. Je ne sais pas quels arguments ils employèrent, mais il le persuadèrent de leur faire remise de la plus grande partie de la somme qu'il rapportait. Ces messieurs s'étant ainsi adjugé la part du lion, il resta relativement peu de chose pour le cousin et les autres intéressés. J'avais mis quelques fonds dans l'affaire, mes derniers souvenirs du Garamaka; et ils m'ont à peine rapporté 120 p. 100. C'est dérisoire. Tu comprends que Raubvogel n'a jamais pardonné à Dreikralle et à Ganivais. La Presse concourt à la création et au développement de nos colonies, mais enfin elle ne doit pas les accaparer...
Un planton, qui vient annoncer M. Raubvogel, interrompt mon père; et avant que j'aie pu placer un mot, le cousin fait son entrée.
—Hé! s'écrie mon père, en brandissant le journal, vous avez vu? Un nouveau tour de votre ami Dreikralle!...
—Mon ami! ricane Raubvogel; et ses yeux brillent, et son nez se recourbe un peu plus, et sa bouche dévore une grimace; mon ami! Ah! si je le tenais!...
—Je crois, dit mon père, que je puis vous donner un bon moyen de vous venger...
—De nous venger, vous voulez dire? corrige Raubvogel.
—Naturellement, grogne mon père. Eh! bien, je sais de source certaine que le Dreikralle et le Ganivais sont en train, depuis quelques jours, de faire chanter Hablez, le fabricant d'équipements militaires, etc. Vous savez?
—Oui. Et il chante? Ce n'est pas nouveau. Gastibelza, l'homme à la carabine, chantait ainsi. Et pourquoi chante-t-il?
—Voilà, dit mon père, légèrement embarrassé. C'est une histoire de gamelles, de bidons, d'ustensiles de campement; est-ce qu'on sait?
—Je vois, fait Raubvogel; c'est une affaire de casseroles. Et qui est-ce qui tient la queue de la poêle?
—J'espère que ce sera moi, dit mon père; car si je n'y réussis pas, je me vois déjà lancé à la rue avec un joli chaudron au derrière. Vous comprenez? Non? Alors, faites semblant. Non? Eh bien! voici la chose en deux mots. Jusqu'à ces temps derniers, Hablez avait un assez gros stock de fournitures qui lui avait été refusé par mon prédécesseur à la tête de la Commission de contrôle. Depuis que je suis devenu président de cette Commission, il a présenté de nouveau ces fournitures; et, ma foi, elles ont été acceptées; je ne vous dirai pas comment ça s'est fait...
—Inutile, dit Raubvogel. Grands dieux! nous ne sommes pas des enfants; et nous n'avons pas besoin de tant d'explications.
—Heu! Le fait est, dit mon père, que pour quelques plats et quelques marmites qui n'ont pas toute la solidité désirable...
—La belle affaire! s'écrie Raubvogel. Toute cette quincaillerie ne servirait qu'en cas de guerre; et comme l'armée n'existe que pour conserver la paix...
—Justement. Il n'y a pas là-dedans de quoi fouetter un chat. Mais ces deux gredins de Dreikralle et Ganivais ont eu connaissance de la chose, je ne sais comment; et supposant que Hablez avait cent mille francs dans la gosier, ils lui ont écrit avant-hier pour le menacer...
—Hablez a les lettres? demande anxieusement Raubvogel.
—Non, répond mon père; je les ai. Il est venu me voir hier pour me demander conseil et j'ai retenu les papiers, sous un prétexte. Les voici.
Et il tend à Raubvogel deux lettres que celui-ci parcourt rapidement.
—Vous voyez, dit mon père, que des poursuites sont inévitables si une plainte est formulée. Cette plainte, mon cher cousin, il faut déterminer Hablez à la déposer. S'il hésite, dites-lui que je dépose immédiatement une plainte moi-même. L'article abominable publié ce matin par Dreikralle me prouve que ce coquin veut commencer une campagne contre moi. Eh! bien, mon système de défense, c'est l'attaque. Donc, j'attaquerai si Hablez n'agit pas. Démontrez à Hablez qu'il a tout intérêt à agir.
—Soyez tranquille, dit Raubvogel. Pourtant, le fait demeure que des fournitures refusées ont été présentées de nouveau par Hablez et acceptées par vous.
—Voilà une chose, dit mon père, dont je me fiche comme de colin-tampon; Dreikralle et Ganivais, bien que directeurs de journaux, députés et chevaliers de la Légion d'honneur, seront poursuivis pour chantage et foutus dedans comme des tambours. Quant à Hablez, il est possible qu'on l'inquiète; il se tirera de là comme il pourra. Dites-lui qu'il n'a rien à craindre. C'est tout ce que nous pouvons faire pour lui.
—Je lui démontrerai aussi, dit Raubvogel en clignant de l'oeil, que nous lui tirons une fameuse épine du pied. Je vous ferai part de ce qu'il répondra. Mais pour vous, ne craignez-vous rien?
—Rien; et j'espère beaucoup. Je vais immédiatement aller trouver le ministre et le mettre au courant des choses. Je lui montrerai l'article de la Nation Française, pour commencer. Je lui exposerai ensuite l'affaire Hablez. Je n'ai rien à me reprocher à ce sujet-là; j'ai pu être imprudent, ou tout au moins un peu négligent, mais ça arrive à tout le monde. Après tout, je ne peux pas vérifier par le menu les qualités de cinquante mille bidons; je ne suis pas dedans. J'établirai les faits suivants: d'abord, on a calomnié mon fils, on a mis dans sa bouche des propos qu'il n'a jamais tenus, afin de commencer une campagne contre moi; ensuite on s'attaque à moi, c'est-à-dire à toute l'armée française, afin de peser sur Hablez et de faire chanter à tue-tête cet honorable industriel. Il ne doit pas être dit qu'on peut insulter impunément les défenseurs de la patrie. Je demanderai donc des compensations pour mon fils et pour moi; pour mon fils, les galons de capitaine qu'il devrait avoir depuis longtemps; pour moi-même, un Corps d'armée.
—Un Corps d'armée! s'exclame Raubvogel qui semble s'affaisser dans un fauteuil.
—Ni plus ni moins, dit mon père. J'ai des états de service, mon vieux lapin, comme pas un des cocos qui sont ici. J'ai été à Nourhas, vous savez, bien qu'on fasse semblant de l'oublier. Et j'ai commandé en chef devant l'ennemi, au Garamaka. J'ai droit à un Corps d'armée, et je l'aurai. Comment! On fout Lahaye-Marmenteau à la tête de l'Etat-Major, et on me refuserait un Corps d'armée. Qu'on s'en avise! Vous savez, le ministre, avec son flair d'artilleur? Hein? Hein? Son flair! Faudrait pas qu'il me le mette dans le nez, son flair! Sa femme est Anglaise, d'abord; et le mari d'une Anglaise dirigeant la Défense nationale, ça peut sembler drôle. De plus, c'est un réactionnaire, et je n'ai qu'à dire la moitié de ce que je sais pour l'asseoir sur le pavé du boulevard Saint-Germain, sans paillasson. Pas de Corps d'armée? Je pose ma candidature au ministère. Toute la presse républicaine me soutiendra. On m'a déjà fait des propositions, vous savez. Il n'y en a pas à revendre, des généraux républicains. Moi, j'ai des convictions; mes vieilles convictions démocratiques. C'est ça qui me soutient. Voyons, mon garçon, dit-il en s'adressant à moi, tu vas accompagner le cousin; nous nous reverrons ce soir. Je suis sûr que j'aurai réussi, pour toi et pour moi. Et vous, Raubvogel, que Dieu vous bénisse! ça vous apprendra...
Il y a des faits qui sont trop connus pour que je les rappelle ici. Tout le monde se souvient des condamnations qui frappèrent et déshonorèrent à jamais Dreikralle et Ganivais; des poursuites intentées à Hablez, et qui firent à cet industriel une magnifique réclame. On ignore sans doute que j'ai été nommé capitaine, et attaché à l'État-Major général; mais on n'a peut-être pas oublié que mon père a été appelé au commandement du—zième Corps d'armée, à Nortes.
Mme Dreikralle a quitté la France après la condamnation de son mari. J'avais pu l'apercevoir un instant, au cours du procès. Elle ne m'avait point paru très découragée. Après tout, elle avait prévu son sort—et l'avenir lui réserve peut-être des revanches.
xx
Mon père assure qu'il est heureux de quitter Paris. Le ministère, dit-il, commence à puer le cléricalisme à plein nez; à vrai dire, c'est une jésuitière. Mon père ne peut pas se résoudre, selon son expression, à donner dans la calotte. Il a essayé, mais il n'a pas pu. Il a simplement réussi à devenir anti-sémite; et encore, voici pour quelle raison: il y a tant de faux Juifs parmi les Chrétiens qu'on n'a pas besoin des vrais Juifs.
Mon père est tellement vif, alerte, jovial et frétillant qu'on ne lui donnerait guère plus de cinquante-cinq ans; le fait est qu'il a été récemment atteint par la limite d'âge, et qu'il n'a été maintenu au cadre d'activité qu'en raison du commandement qu'il a exercé. Tel est le cas de plusieurs autres généraux, le général de Lahaye-Marmenteau par exemple. Mais bien que l'âge n'ait eu aucune influence sur la gaîté de mon père, il est certain que sa bonne humeur a pu être affectée, de temps en temps, par des événements fâcheux. C'est justement ce qui vient d'arriver. La baronne de Haulka, à laquelle l'attachaient les liens d'une amitié déjà longue, a décidé de rompre toutes relations avec lui. Pourquoi? A en croire mon père, parce qu'il a demandé un Corps d'armée sans prendre l'avis de la baronne; et parce que la baronne est convaincue que de grands changements politiques sont imminents et qu'il aurait été facile au général Maubart, s'il était resté au ministère, de saisir le portefeuille de la guerre. La raison est admissible. La baronne, que je n'ai vue que deux ou trois fois, et d'assez loin, est certainement une intrigante fieffée; elle cherche à atteindre un but que j'ignore, mais dans la poursuite duquel mon père lui a été utile, complice inconscient dont la valeur augmente en raison de l'élévation du poste qu'il occupe. Et il est certain que mon père, à présent, tient son bâton de maréchal.
C'est peut-être la conscience de ces choses qui assombrit, pendant quelques jours, le caractère de mon père; peut-être aussi le regret d'avoir à abandonner, en quittant Paris, les indemnités variées (légales et extra-légales) qui augmentent sa solde, et dont il trouvera difficilement l'équivalent à Nortes. Quoi qu'il en soit, il a fait, en termes pathétiques, ses adieux aux officiers placés sous ses ordres: «Appelé à d'autres fonctions, a-t-il dit, soldat dans l'âme et par tradition de famille, j'obéis et me rends à mon nouveau poste... Heureux au moins que le sacrifice que j'accomplis en me séparant de vous puisse vous être un dernier enseignement, car il est subordonné à l'idée inspiratrice de nos actes, à l'idée de patrie qui nous domine de très haut.»
Mais aujourd'hui, comme il se rend à la gare de l'Ouest, en route pour le siège de son commandement, il a recouvré sa gaîté et son insouciance ordinaires. Dans la voiture, il perpètre des calembours inavouables, se livre à des plaisanteries d'une telle indécence qu'elles font rougir l'officier d'ordonnance qu'il emmène avec lui. Il sifflote: «Grenadier, que tu m'affliges, En m'apprenant ton départ...» Sur le quai d'embarquement une foule d'amis et connaissances, d'admirateurs, de journalistes, se presse pour faire ses adieux à mon père. Beaucoup de dames dans cette foule; des dames qui luttent avec les reporters pour avoir quelques instants d'entretien avec le héros de Nourhas, qui sourient de toutes leurs dents, et qui ont apporté des fleurs.
—Je ne sais pas ce que les femmes ont à me courir après comme ça, me dit mon père en s'installant dans son coupé; elles grillent toutes de se vautrer sur ma vieille peau; on dirait qu'elles me prennent pour un wagon-lit.
Le train part au milieu de démonstrations enthousiastes. «Il reviendra, dit la foule en se dispersant; il reviendra...» (Quand le clairon sonnera, taratata). Le lendemain un rédacteur d'un journal bien-pensant déclare que «malgré de bas calculs, préparés avec un acharnement maladif», il a pu interviewer le héros de Nourhas. «Tandis que le général Maubart parle, écrit-il, j'écoute la musique de sa voix métallique, je regarde ses yeux dans lesquels perce la tendresse, et je vois briller sur son front la petite étoile mystérieuse qui illumine les élus de Dieu... «Au revoir!» me dit-il d'une voix qui descend jusqu'à mon coeur. Que tous ceux qui me lisent se partagent le salut suprême du glorieux soldat aux bons Français, et qu'ils devinent l'émotion profonde que j'ai ressentie et les larmes délicieuses que j'ai pleurées!»
Comme je demandais un jour au capitaine de Bellevigne, peu de temps après mon entrée au ministère, quelle était l'utilité d'une section de mobilisation dans les bureaux de l'État-Major, il me répondit qu'il n'en savait rien.
—Je pense, dis-je, qu'elle est destinée beaucoup plus à rassurer les Français qu'à inquiéter les peuples étrangers.
—Ce n'est pas très sûr, répondit Bellevigne; les Français ne demandent qu'à être rassurés; et du moment qu'on leur dit qu'ils peuvent avoir confiance en ceux qui veillent sur leurs destinées, ils dorment sur les deux oreilles. Mais les nations voisines doivent être amenées à supposer que l'armée française possède un plan de mobilisation qu'on complète et qu'on perfectionne sans relâche. Il est vrai que nos ennemis éventuels, très au courant de notre situation générale, savent qu'il nous est impossible, normalement, d'élaborer un plan tant soit peu praticable; pourtant, nous devons faire tous nos efforts pour les tenir sur le qui-vive. En somme, la section de mobilisation existe surtout pour assister les gens, amis ou ennemis, disposés à croire au miracle en matière d'organisation militaire. Pour qu'une mobilisation rapide fût possible...
—Il faudrait bien des choses! m'écriai-je.
—Il faudrait avant tout, reprit Bellevigne, un gouvernement intelligent et fort, c'est-à-dire sûr de la légitimité de son existence et dont le pouvoir se fortifierait sans cesse de la sève toujours jeune qui monte du vieux tronc des traditions; il faudrait un peuple décidé à comprendre l'efficace grandeur des symboles ouvrés par les âges, un peuple qui sentirait que la foi donne une autre vigueur que le scepticisme, et qui rouvrirait enfin à Dieu, qu'il en a chassé, son âme et son coeur.
—Il faudrait, dis-je à mon tour, que toutes les misérables idoles d'aujourd'hui—répugnants simulacres de ce qui fut et de ce qui sera—fussent renversées et réduites en poudre. Il faudrait qu'il y eût un peuple. Non pas le peuple d'à présent, amas de haillons humains croupissant sur la loque d'abstraction qui s'appelle une patrie; mais un peuple libre, respirant largement sur une terre libre, sur le sol enfin arraché aux griffes des voleurs—sur le Sol qui est la Patrie.
—Vous savez, reprit Bellevigne en souriant, que je ne puis considérer vos idées que comme chimériques. Cependant, je comprends que le spectacle des ignominies actuelles puisse les faire germer dans un cerveau que lasse et révolte le perpétuel mensonge. N'est-ce pas mensonge, et mensonge seulement, tout ce qu'on enseigne à la nation au sujet de sa puissance militaire? Et comment cette nation, si elle n'était point aveuglée par une incrédulité compliquée de fatigants mirages, comment cette nation pourrait-elle ajouter foi à d'aussi grossières impostures? Croyez-moi, mon cher ami: pour la foule, quand la croyance disparaît, c'est la superstition qui vient; toutes les superstitions.
Je me suis rappelé les paroles prononcées à Malenvers par l'abbé Lamargelle. Le prêtre, qui est un athée, avait dit: religion; l'officier, qui est un croyant, a dit: superstition; moi, qui voudrais être un Français, j'ai pensé: lâcheté. Le capitaine de Bellevigne a continué:
—Comment le public peut-il croire à la possibilité d'une mobilisation rapide dans un pays qui a rejeté le recrutement régional et qui distribue ses réservistes avec l'unique souci de les éloigner de leurs foyers? N'est-il pas évident que la seule préoccupation des gouvernants est de diminuer les chances d'un soulèvement que provoqueraient leur malhonnêteté et leur insuffisance? N'est-il pas clair que cette préoccupation met en péril la défense nationale? N'est-il pas certain que notre réseau ferré est hors d'état de rendre, à un moment critique, les services qu'on en doit attendre? Et qui ignore que, s'il en est ainsi, c'est parce que les gens qui se sont succédés au pouvoir depuis 1870 ont toujours sacrifié les intérêts supérieurs du pays à des considérations de l'ordre le plus vil? Le système de mobilisation qu'on entoure de tant de mystères n'est qu'une absence complète de système; les plans ébauchés par le général de Paramel et par d'autres sont réduits à néant par d'insurmontables obstacles, soigneusement entretenus par la Crapule qui légifère. S'il en était autrement, que serait-il besoin de tant de secrets? Est-ce que le système allemand n'est pas parfaitement connu! Il est excellent; donc, on n'a nulle raison de le cacher. Mais à nous, le mystère est indispensable.
—Cette malheureuse situation, dis-je, est connue de nos voisins; ils sont aussi au courant des mesures presque dérisoires qu'on a prises pour y remédier. Pourtant, ils ne savent rien d'une façon absolue. Des fuites, comme nous disons, des indiscrétions commises nous ne savons par qui, les renseignent de temps en temps sur des points de détail. Mais j'ai souvent pensé à l'hypothèse suivante: un traître d'intelligence supérieure vendant à l'étranger la preuve de notre infériorité, lui livrant la démonstration circonstanciée de notre irrémédiable impuissance à mobiliser rapidement nos troupes; la trahison découverte; et cet homme arrêté. Devant la réalisation de cette hypothèse, que feraient le Gouvernement et l'État-Major?
—Le mieux serait de supprimer l'homme sans bruit, sans dire pourquoi.
—Mais, répliquai-je, de nos jours on ne supprime les gens que par jugement, et il faut dire pourquoi.
—On ne pourrait pas dire pourquoi, reprit Bellevigne; on dirait tout, excepté la vérité. La vérité que les étrangers connaîtraient tout entière, il faudrait que la France continuât à l'ignorer. On condamnerait l'homme, non pas pour le forfait qu'il aurait commis, mais pour des crimes imaginaires; et pour cela, on entasserait fraudes sur mensonges, faux sur parjures.
—Oui; et tout cela en pure perte, probablement. Car l'étranger aurait intérêt à faire briller quelques rayons de la vérité aux yeux du peuple français, à obliger l'État-Major à ouvrir ses coffres-forts et à exhiber quelques-uns de ses mystérieux dossiers. Il aurait intérêt à voir si le peuple français, mis en présence d'indiscutables faits, se révolterait contre l'imposture organisée et exigerait la transformation totale de son armée; ou bien s'il continuerait à accepter la situation qu'on lui a créée. Ce qui signifierait, évidemment, qu'il a fait abnégation de son existence propre et qu'il est prêt au démembrement.
On comprendra pourquoi je rapporte ici cette conversation. On comprendra aussi pour quelles raisons je me dispense de décrire par le menu mon séjour aux bureaux de l'État-Major général.
Je ne sais pas si vous y avez pris garde, mais jusqu'ici ma vie n'a pas été égayée une seule fois du sourire de l'amitié. Je ne m'en plains pas; j'en fais simplement la remarque. Mais à présent, c'est une affection peut-être pas très profonde, mais réelle, qui me lie au capitaine de Bellevigne. Le comte de Bellevigne appartient à une famille qui fut toujours opposée aux idées libérales, mais qui n'émigra point à la fin du siècle dernier et n'a jamais porté les armes contre la France; l'indélébile tache morale qui stigmatise la plus grande partie de l'aristocratie française ne souille donc pas son caractère. Il est un peu plus jeune que moi; d'esprit point étroit, mais concentré; intelligent, mais dominé par de vieilles idées; et sincère jusqu'à la naïveté. Son idéal franchement réactionnaire m'intéresse; comment de telles convictions peuvent-elles, en notre temps, régenter l'esprit d'un homme? Nous méprisons tous deux l'abjection présente; il la pèse au poids d'un passé qu'il poétise, et je la toise à la mesure d'un avenir qu'auréole mon imagination. Au fond, le grand point est de mépriser cette abjection. L'être qui accepte la laideur de la vie actuelle, qui en jouit, qui ne sent pas pour elle haine et dégoût, cet être-là cesse d'être un homme.
Les idées que j'exprime intéressent aussi le capitaine de Bellevigne. Il admet l'essence, mais rejette le mode. Moi, j'admets le mode, et de plus en plus.
J'ai vu. J'ai lu. J'ai trouvé, formulées, beaucoup de pensées qui ne s'étaient présentées à mon esprit que tronçonnées ou en désordre. J'ai compris la Comédie Inhumaine jouée sur notre Terre par ces deux monstres, l'Église et l'État, par tous ceux qui en vivent et par tous ceux qui en meurent.
Comédie inhumaine—infâme, imbécile, indigne d'hommes. Comédie Inhumaine partout. Et quelle comédie plus grotesque et plus sinistre en même temps que cette comédie de la Revanche qui se joue en France, sans interruption, depuis 1870? Le Pouvoir Civil agite aux yeux d'une tourbe abrutie le bulletin de vote, qui représente la volonté civique; le Pouvoir Militaire brandit le drapeau, qui représente la Patrie. La tourbe applaudit, admire, bâille, bave, crache au bassinet parlementaire, casque militairement. Et l'homme au bulletin de vote et l'homme au drapeau se partagent les écus, se les partagent en frères (de la côte). Les liens les plus étroits les attachent l'un à l'autre. Les filous des assemblées parlantes ne peuvent continuer leurs trafics que grâce à l'existence perpétuée de l'armée prétorienne; et l'armée prétorienne ne peut continuer à exister au bénéfice de l'aristocratie à galons, que grâce à la complicité des vomissures de l'urne. Si le Pouvoir Civil a réussi à conserver l'armée telle qu'elle est, quelles transformations n'aurait-il pu facilement lui faire subir, s'il l'avait voulu? Mais il sait qu'il a tout à perdre, et son existence même, à la constitution d'une armée vraiment nationale; et il tient à vivre, au milieu de toutes les ordures et de toutes les hontes, afin de pouvoir saigner les pauvres et vider leurs bas de laine. Les scandales du Panama ont éclaté, continuent. On perquisitionne, on arrête des gens, on les relâche, on les emprisonne, on rend des ordonnances de non-lieu—mais on ne rend pas l'argent.—Petit-Gris, vertueux républicain, a volé 1.600.000 francs; M. de Trisonaye, qui représenta si longtemps l'intégrité au ministère de la guerre, n'a volé qu'une centaine de mille francs (télégraphiquement). Tout ce qui est au pouvoir a volé. Il n'y a que des voleurs au pouvoir; des voleurs qui ont dépouillé leur patrie non seulement de son argent, mais de son intelligence et de son énergie. Devant de telles infamies, le peuple ne se soulève pas. Vingt-quatre ans d'avilissement en ont fait une chose inerte, une éponge à bottes, un crachoir. Il ne comprend plus que, pour qu'il puisse vivre, pour que la France vive, il faut que la canaille dirigeante soit jetée à l'égout. Il ne comprend plus rien, même pas qu'il est devenu la risée du monde entier. Il s'indigne lorsque les bombes de Ravachol ou d'Émile Henry blessent ou tuent quelques-uns de ses exploiteurs, quelques-uns de leurs valets; il s'indigne lorsque le couteau de Caserio crève le plastron de Carnot. Il a de la pitié pour tout le monde, mais pas pour lui-même.
Alors, pourquoi aurait-on pitié de lui?..... En avant, fils de pauvres! Sac au dos! Allez crever sur le champ de bataille! Et vous! les vieux, payez, payez et payez encore, pour que vos fils puissent crever! En guerre!
Pas du côté des Vosges, la guerre. Non. Pas encore pour cette fois-ci. Nous sommes prêts, bien entendu, mais nous préférons attendre (comme le lapin). Chacun, n'est-ce pas? est libre de choisir son heure. Et on nous a pris tant de pendules que nous pouvons bien y mettre le temps, à choisir notre heure..... Mais il y a une grande île, tout là-bas, où les Jésuites ne peuvent pas s'installer à leur aise et ont besoin de la République française pour les aider..... La Marianne donc, se campe sur l'oreille le bas de laine vidé qui lui sert de bonnet phrygien, relève sur ses fesses noires de coups sa cotte raide de fange, retrousse ses manches rouges de sang français—et pousse au cul du Jésuite.—La civilisation malgache doit disparaître devant la barbarie française. En avant, fils de Pauvres! Allez crever de la fièvre et de la dysenterie! Et vous, les vieux, payez, payez et payez encore pour que vos fils puissent crever!.... C'est nous qui avons préparé l'expédition, et c'est quelque chose de chouette. On n'a jamais rien vu de pareil. (Pour sûr!) Tout le monde a déjà fait son petit bénéfice, en attendant les gros; tout le monde, y compris le personnage à guêtres blanches, gendre de voleur et voleur lui-même, qui est Président de la République.
J'ai essayé de faire partie de l'expédition; je n'ai pas pu. Toutes les bonnes places sont réservées aux officiers qui furent élèves d'établissements congréganistes; et ils sont légion. Le cléricalisme s'empare de la France de plus en plus, et rapidement, grâce à la complicité des politiciens républicains; ces misérables n'ont jamais été que les plus répugnants des Tartufes; ils ont toujours envoyé leurs femmes s'agenouiller devant les prêtres qu'ils prétendaient combattre, ils ont toujours mis leurs filles au couvent et leurs fils dans les jésuitières. Mille fois, le concours de l'Église leur a été précieux; et surtout pour l'édification, aujourd'hui presque complète, de cette immense Blague: l'alliance franco-russe.
Je demeure donc aux bureaux de l'État-Major, où je m'ennuie suffisamment. Je m'ennuie, mais on ne m'ennuie pas; au contraire. Le général de Lahaye-Marmenteau, dont j'avais redouté l'hostilité, n'a jamais fait preuve envers moi que de la plus grande bienveillance. Mes camarades, à part le capitaine de Bellevigne, ne m'intéressent guère. Ils sont tous réactionnaires et cléricaux jusqu'aux moelles, convaincus d'ailleurs qu'ils doivent l'être, dans l'intérêt de leur pays—de leur pays qu'ils ignorent incroyablement.—Le principe d'autorité, dont le culte les imprègne, pervertit leur pauvre entendement. Leur état d'esprit est celui de ces émigrés que Napoléon flétrissait dans sa proclamation du golfe Juan; celui de ces comtes de Bernis et de Vogüé qui égorgeaient, en 1815, les soldats en garnison à Nîmes, celui de ces aristocrates qui, en 1871, applaudissaient au meurtre de la Commune par les hideux Capitulards; un état d'esprit misérable, qu'on ne supprimera jamais qu'en supprimant ceux qui l'incarnent.
Et les types défilent, identiques moralement, laids physiquement, grelottant d'hypocrisie et de servilité; de l'or, sur tout ça, récompensant des années de service dérisoire, des besognes souvent inavouables. Des gens vont, viennent, militaires ou civils, escrocs ou mouchards, on ne sait pas quoi, on ne sait pas pourquoi; boutonnant leurs redingotes sur des plans de forteresses, emportant des dossiers confidentiels dans la coiffe de leurs chapeaux. Devant les cartons vides ou bourrés de paperasses suspectes (mais dans lesquels nous avons réussi à enfermer l'énergie et l'initiative de la nation) évoluent des êtres étranges; le général Schnick, pâle, fantomatique; le général Schnack, énorme, rouge, impérieux, tonitruant; le général Schnock, figure poupine, voix fêlée, geste désarticulé; tous personnages destinés à exercer de grands commandements, en temps de guerre. Que font là ces grosses légumes? On l'ignore. Un officier supérieur, l'autre jour, a passé son après-midi à polir soigneusement une lanterne sourde (j'ai pensé que c'était pour traverser la Forêt Noire, à l'occasion); ce personnage, m'a-t-on dit, n'était autre que le fameux colonel... Mais j'ignorais alors le nom du colonel, et je suis le seul à l'avoir oublié depuis. Ai-je oublié le nom de cet honnête guerrier, aux allures de rastaquouère, qui s'appelle le commandant Karpathanzy? Il n'y paraît pas.
J'ai déjà dit que le général de Lahaye-Marmenteau était fort aimable pour moi. Rien ne m'empêche de le répéter. Le général est un de ces hommes froidement et tenacement insinuants dont on peut deviner l'esprit continuellement agité sous un calme apparent, très réservés et très fureteurs, à volonté toujours tendue, qui vous inquiètent et vous fatiguent. La première impression qu'ils vous font ressentir est extrêmement déplaisante; mais leur habileté à jouer leur rôle la modifie rapidement, et peut même changer l'antipathie qu'ils inspiraient d'abord en une sorte de sympathie, non exempte de toute défiance pourtant. J'insiste sur ce dernier point afin d'expliquer pourquoi ce fut seulement vers le milieu de 1895 que je me décidai à répondre aux marques d'intérêt, que me prodiguait le général, par autre chose que par l'expression de la plus froide politesse.
C'est durant l'automne de la même année que le général, au Cercle Militaire, me présente à son ami M. Pilastre. La chose est faite comme par hasard. Mais est-elle faite par hasard? N'a-t-on pas l'intention de recommencer les tentatives ébauchées à Malenvers? J'ai très peu le temps de me poser, même, la question. M. Pilastre m'enlace de sa sympathie, m'enveloppe, me capture; le moyen de résister aux avances de M. Pilastre, homme rond en affaires et carrément sans façons?... Vous connaissez tous, au moins de nom, ce gros industriel qui est si fier de sa rosette d'officier de la Légion d'honneur et de son grade de commandant dans la territoriale. Sa fortune est considérable; son intelligence, beaucoup moindre. J'ai essayé deux ou trois fois de plaisanter la pesanteur d'esprit de l'industriel devant le général; mais ce dernier a pris un front sévère et a changé le sujet de la conversation. Il est impossible que son opinion diffère de la mienne; il est bien plus probable qu'il a de bonnes raisons pour ne point l'exprimer. Après tout, peu importe. Pilastre est, actuellement, un lourdaud; mais il n'a pas encore atteint la cinquantaine, et tout espoir n'est pas perdu. Pilastre est très militaire, très cocardier; cela peut prouver qu'il est d'esprit libre, car le sentiment de la liberté, c'est le sentiment du pouvoir au repos; et ce sentiment ne peut être inspiré à un être ou à une nation que par les armées permanentes modernes, qui sont un pouvoir et qui sont au repos. Le chauvinisme de Pilastre, d'ailleurs, n'a rien d'attristant.
—Shakespeare, Goethe, Ibsen, Carlyle, dit-il, corrompent le goût français, embrument l'inspiration gauloise. Cependant, il ne faudrait pas aller trop loin. Ainsi, il y a quelque chose dans la musique de l'Allemagne, bien que j'aie cru de mon devoir de protester contre la première représentation de Lohengrin. Et il n'existe peut-être pas aujourd'hui, à Paris, dix écrivains égaux à Shakespeare.
Je suis souvent invité par M. Pilastre, qui habite un grand appartement du boulevard Malesherbes. J'accepte presque toujours ces invitations; et la raison pour laquelle je les accepte est justement celle qui m'avait poussé à me promettre à moi-même de les décliner le plus souvent possible. Mlle Pilastre, dès l'instant où je l'ai revue, a exercé sur moi une grande attraction. L'impression pénible qu'elle m'avait produite autrefois ne s'est pas renouvelée; les sentiments qu'elle excite en moi à Paris sont tout différents de ceux que m'inspirèrent à Malenvers, à une époque où nous étions plus jeunes tous deux, sa difformité et sa faiblesse. Je cherche à m'expliquer ces choses.
Je hais la sentimentalité et je suis peu accessible à l'émotion. Je ne sais pas ressentir la pitié. La vue de l'infirme, du faible, du pauvre, produit en moi l'ennui et la colère. La difformité, qui a créé tant de philanthropes, ne pourrait jamais faire de moi qu'un révolté. C'est la rage qu'excite en moi la laideur des monstruosités actuelles qui me pousse à désirer ardemment des transformations sociales; et non pas une soif de sympathie provoquée par la beauté plus ou moins chimérique d'un idéal quelconque. Les peintres qui ont peint des Tentations ont généralement entouré leurs saints, au grand étonnement des imbéciles, d'êtres horribles à contempler, de créatures anormales; sachant bien que si la beauté peut attirer l'homme fort hors d'une certaine position morale, la laideur pourra beaucoup plus sûrement le pousser à en sortir....
La difformité de Mlle Pilastre donc, ne me rebute point; me stimule. Cette difformité, d'ailleurs, n'est pas toujours apparente. Il y a des heures où elle disparaît, non pas derrière les brumes d'une pitié dont je suis incapable, mais devant la lumière d'une intelligence supérieure, glorieusement révélée. Mlle Pilastre est fort instruite, et sa conversation très intéressante; ses idées, ses façons de voir et de penser, sont d'un esprit d'élite qui sait s'affirmer; elle doit avoir un joli mépris pour le chauvinisme de son père. C'est en vain qu'on chercherait à trouver, dans les opinions et les manières, la moindre ressemblance entre le père et la fille. La grâce des attitudes, la joliesse du geste, la musique de la voix donnent à Mlle Pilastre un charme particulier, la rendent subitement très prenante; sa difformité cesse très vite de choquer; il ne reste bientôt devant vous qu'un être frêle, comme arrêté momentanément dans son développement, et dont la laideur n'est pour ainsi dire qu'à fleur de peau. C'est une laideur d'ensemble; mais les détails sont jolis. Les yeux surtout sont magnifiques, rayonnants de pensée, avec une grande force d'amour scintillant quelquefois dans leur profondeur noire.
Et c'est cette lueur-là, dans ses yeux-là, que j'appréhende et que je hais. L'amour. Mais pas l'amour libre, maître de soi-même et volontairement offert. L'amour catalogué, classé, matriculé; l'amour dont la jeune fille est la dépositaire soupçonnée, qu'elle a en consigne, mais qui ne lui appartient point réellement et dont elle ne peut disposer. Ah! cette lueur-là dans ces yeux-là! L'amie, que je suis joyeux de connaître, que je serais heureux d'avoir toujours, disparaît et fait place à l'épouse garantie sur facture et à vendre à prix fixe. Je n'aurai pas l'amie, que je voudrais; et l'on m'offre l'épouse, dont je ne veux pas. Cette pensée m'exaspère. La femme—la femme qui est à vendre, qui sera vendue, et que je refuse d'acheter ou de recevoir—se transfigure soudain. Son charme s'évanouit; sa voix captivante cesse de chanter. Ses imperfections physiques s'affirment, s'imposent, exagérées; sa laideur croît, touche à l'horreur, devient insupportable. Et les êtres à qui elle appartient, qui disposent d'elle, ceux qui veulent trafiquer de son âme et de sa chair, s'approchent de moi et cherchent à me faire parler. Le général de Lahaye-Marmenteau m'apprend que je ne déplais pas à sa filleule; Pilastre m'assure qu'il devient jaloux de moi; Mlle de Lahaye-Marmenteau me laisse entendre que si je ne suis pas absolument hostile au mariage.... J'hésite à comprendre. Je refuse de comprendre. Je me promets de ne pas comprendre.
Et pourquoi pas? Pourquoi reculer devant un marché, hésiter devant un échange? Toute notre vie est faite de ça. Si la femme a des défauts physiques, n'ai-je pas des vices? J'apporte mon nom et ma situation sociale; mais elle apporte son argent et la certitude, pour moi, de protections efficaces. Si elle est à vendre; moi aussi. L'officier, qui se fait payer pour entrer en campagne, se fait aussi payer pour entrer en ménage; toujours relativement à son grade et à ses risques; la nation crache, et la femme casque. Quoi de plus normal? Et peut-être que nous nous aimerions, tout de même....
Tout de même... Peut-être... Eh! bien, non, je ne ligoterai pas ma vie à ce Tout de même! Je ne clouerai pas à ce Peut-être l'existence d'une femme—surtout de cette femme-là!—Puisqu'il faut vivre au milieu de choses et d'êtres qui nous emplissent l'âme de répugnance et d'aversion, en face de la répulsion sans cesse grandissante qu'on s'inspire à soi-même, je vivrai seul. Je n'ose pas le dire—je ne sais pas pourquoi je n'ose pas le dire—mais je me jure de vivre seul. Les liens qui m'attachent à cette Société que je méprise sont déjà trop nombreux; je n'ai pas le courage de les briser, mais je ne les augmenterai pas. Le sabre que je traîne inutilement depuis tant d'années déjà, je ne le mettrai pas dans la balance à peser les dots; j'aurais sans doute mieux fait de m'en débarrasser; mais qui sait s'il ne me servira pas un de ces jours—l'un de ces jours où l'on se réjouit d'être resté libre?—Quelque chose me dit que de grandes convulsions sont proches, et qu'avant longtemps, au-delà et en-deçà des frontières—on entendra pas mal—résonner le Brutal.
On peut s'amuser tout de même, en attendant; et la bénédiction nuptiale n'est pas indispensable à l'existence. (Je pense à Mme Raubvogel, en écrivant ça). J'en pince pour Estelle. Autant l'avouer; vous le devineriez tout de suite. Ça été long à venir, mais c'est venu. Estelle a quarante-deux ans sonnés, si je sais compter; mais elle est plus belle que jamais; d'une beauté plantureuse, montante, qui vous attire et vous retient. Ah! qu'il y a de belles femmes dans ma famille! C'est peut-être ma qualité de parent qui empêchait Estelle, au début, d'attacher aucune importance à mes déclarations. Mais peu à peu je suis arrivé à la convaincre de la réalité de mes sentiments et aussi de leur ardeur. Je crois qu'Estelle, si elle avait le temps, me prouverait qu'elle n'est point insensible. Mais elle n'a pas le temps. Les Russes l'accaparent; ils lui prennent tous ses instants. On ne se figure pas comme ces Slaves sont exigeants. «Grattez le Russe, a-t-on dit, et vous trouverez le Tartare.» Mme Raubvogel, qui a mis le dicton à l'épreuve, assure qu'il n'exagère point. Cependant, le devoir avant tout.
Le Devoir est une chose avec laquelle on ne plaisante point, chez les époux Raubvogel. Le devoir patriotique surtout. Raubvogel est de longue date affilié à toutes les sociétés revanchardes; il figure dans toutes les démonstrations patriotiques à côté de sa femme qui, aux yeux de tous les Parisiens, représente l'Alsace; il n'a cessé de proposer les motions les plus violentes contre l'Allemagne. Un jour, il déclare qu'on devrait trouver moyen de communiquer le phylloxera aux vignes de l'Ennemie, des maladies à son blé et à ses pommes de terre; un autre jour, il lance l'anathème contre les gens qui se désaltèrent avec de la bière de Munich ou qui ronflent comme des toupies d'Allemagne; ces gens-là, dit-il, ne sont pas des patriotes. Il demande qu'on élève, sur la place de la Concorde, une statue à Metz; il réclame une décoration spéciale pour tous les combattants de 1870-71. Des multitudes approuvent ces propositions; la presse les appuie; on admire généralement le beau zèle français de M. Raubvogel.
Toute peine mérite salaire. Et qui est-ce qui est récompensé de son dévouement à la patrie dès que l'alliance franco-russe est conclue? C'est le cousin Raubvogel. (D'autres aussi, mais n'en parlons pas.) Les Moscovites affluent chez le cousin; non pas précisément de hauts personnages, mais de gros personnages tout de même, des financiers, des brasseurs d'affaires, d'honnêtes gens qui suivent l'exemple donné par leur gouvernement et qui viennent échanger leur papier contre de l'or français. Raubvogel aide ces bienfaiteurs de la France à écouler leur excellent papier, et Mme Raubvogel les met à même d'apprécier, sous toutes ses faces, le charme de l'existence fin-de-siècle. Je dois dire que, à force de se frotter à des notabilités de l'armée, de la finance et de la politique, Estelle a acquis des connaissances plus que superficielles sur des sujets qui restent, d'ordinaire, fermés aux femmes. Ainsi, elle savait que nous ne possédions à l'État-Major que des renseignements fort incomplets sur les côtes de la mer du Nord et de la Baltique; un général russe l'avait mise au courant du fait, et son patriotisme s'alarmait. J'ai rassuré Estelle; je lui ai appris, confidentiellement, que deux officiers, le capitaine de Rouy et un autre, venaient justement de partir sur un yacht, en touristes, pour inspecter les côtes en question.
Pour mon compte, je ne crois guère aux résultats de l'espionnage; pas plus, d'ailleurs, que je ne crois à l'efficacité d'une alliance avec la Russie. Nous n'y voyons pas plus clair depuis que les Russes mangent la chandelle par les deux bouts; le caractère français s'est seulement transformé d'une façon curieuse: il s'est englué de solennité. Mais la presse à la solde du pouvoir chante l'alliance russe (tout en crevant d'envie de débiner la Russie, par lassitude de la louange). Des journalistes écrivent ceci: «Le Czar jette sa cavalerie sur l'Est allemand. Des chevaux comme nous n'en n'avons jamais vus en France, qui s'agenouillent, se couchent et se relèvent au plus léger sifflement de leur maître; les voilà en Allemagne, et ils coupent les fils télégraphiques, et ils font sauter les ponts et ils minent les voies ferrées»... «Les fantassins russes ont des grappins de fer pour monter sur les branches des arbres et les maisons»... «La France avait vécu longtemps repliée sur elle-même, mais depuis que les fêtes de Cronstadt ont éclaté comme une fanfare, l'incendiaire poignée de mains franco-russe nous a rendu notre vigueur.» Une bonne moitié des rédacteurs de journaux français, il faut le dire, ne s'abandonne pas à un enthousiasme aussi désordonné. Les Belges sont trop expansifs, c'est vrai; mais les Suisses modèrent leurs transports.
M. Delanoix, que je vois assez souvent chez son gendre, bien qu'il soit grand partisan de l'alliance, me semble plutôt Suisse dans l'expression de ses sentiments. Il dit que la Russie est l'alliée naturelle de la France, mais qu'il faut constater ce fait indéniable avec modération; que la France sera toujours la France pourvu qu'elle reste modérée; que l'armée est une institution grandiose et démocratique, et qu'il ne faut la critiquer qu'avec modération. M. Delanoix est devenu tellement père conscrit, il l'est devenu si complètement et avec tant de bonne foi, que je commence à l'aimer.
Mais j'aime mieux sa fille, ô gué, j'aime mieux sa fille!
J'ai chanté tellement haut qu'on m'a entendu. Et voici les reproches éloquents, muets, ironiques et chagrins qui commencent à pleuvoir. M. Pilastre me gratifie de longs discours qui tendent à prouver que le moindre écart dans la conduite d'un officier porte atteinte au prestige de l'armée territoriale, à laquelle il appartient. Mlle Pilastre, qui vient de revenir de Nice, au commencement de cette année 1896, m'accueille avec une froideur que la température ne suffit pas à justifier; Mlle de Lahaye-Marmenteau approuve sardoniquement mon goût pour les fruits mûrs, et le général de Lahaye-Marmenteau me transperce de regards sévères. On dirait vraiment que je suis la propriété de tous ces gens-là, et que je commets un crime en faisant mine de leur échapper. D'abord, pourquoi diable me témoignent-ils tant d'intérêt? Ou plutôt, quel intérêt peuvent-ils avoir à me passer la corde au cou?
Le capitaine de Bellevigne, auquel je demande des renseignements à ce sujet, n'en a point à me donner. Il se souvient seulement qu'un officier employé à la direction de l'infanterie lui a posé, il y a deux ans environ, les questions que je lui pose à présent. Lui, Bellevigne, ne comprend pas plus aujourd'hui qu'alors. Étrange...
Heureusement, mon père m'écrit de Nortes qu'il va faire un petit voyage à Paris; il pourra sans doute me donner des explications. Il vient me voir un matin, en coup de vent, me remet une somme assez ronde et me donne rendez-vous pour le surlendemain; il est très préoccupé, très affairé. Le surlendemain, je reçois une lettre qui m'apprend que mon père a été obligé de repartir tout de suite pour Nortes. Embêtant.....
Après tout, ça ne fait rien; les renseignements que je n'ai pu avoir ni de Bellevigne, ni de mon père, le cousin Raubvogel me les donnera sans aucun doute. Je vais aller... Ah! mais, non! Pas de bêtises! Raubvogel mettrait sa femme au courant de mes petites affaires, et Estelle doit rester persuadée qu'elle seule me préoccupe. Alors?... J'ai trouvé. Schurke.
Je m'en souviens parfaitement; c'est le 1er mai 1896, à la suite d'un dîner auquel je l'ai prié, que Gédéon Schurke me fait les révélations suivantes: Mlle Pilastre, qui est née à Nice peu de temps avant la guerre de 1870, n'est pas la fille de M. Pilastre. Elle est la fille du général de Lahaye-Marmenteau et d'une danseuse alors célèbre, la Saltazzi. Le général assista à la naissance de sa fille. Il s'était rendu à Nice sur l'avis des médecins auxquels il était parvenu à faire croire que sa santé était des plus délabrées. Pourtant, il ne put reconnaître son enfant; il était marié; sa femme, qui fut assez longtemps la maîtresse du général Maubart, ne mourut qu'en 1871, accidentellement. Depuis, malgré ses promesses, il négligea de remplir cette formalité. La Saltazzi mourut à Venise en 1886. Le général de Lahaye-Marmenteau s'était remarié six mois auparavant, avec une jeune femme fort riche. Néanmoins il n'abandonna pas sa fille, qu'il lui était de nouveau devenu impossible de reconnaître comme sienne, et qu'il ne pouvait avouer. Il chargea sa soeur, qui était déjà la marraine de l'enfant, de veiller sur la jeune fille qui avait alors seize ans. La Saltazzi, qui possédait une assez grosse fortune, avait laissé par testament tous ses biens à sa fille; hormis une somme de deux cent mille francs qui, disait-elle, «devra être remise au général de Lahaye-Marmenteau le jour où ma fille sera reconnue par son père, et mariée; ou, en cas de décès de ma fille avant que ces deux conditions ne soient remplies, devra être distribuée aux pauvres de Venise». Cette clause n'intéressa d'abord que médiocrement le général, qui a toujours eu de grands besoins, mais qui avait la libre disposition de la fortune de sa femme. Cependant, vers 1890, Mme de Lahaye-Marmenteau s'émut des brèches faites à son patrimoine; bien conseillée par Me Lerequin, avoué, elle confia à cet habile officier ministériel la direction de ses affaires. Le général se mit alors à songer aux deux cent mille francs. Le testament de la Saltazzi exigeait d'abord la reconnaissance de l'enfant par son père; mais il ne disait pas quel était le père; le père pouvait, par conséquent, être n'importe qui; le général se mit donc à chercher ce n'importe qui, déterminé, pourtant, à ne pas se contenter du premier venu. Des agents secrets du ministère furent mis en campagne; et après avoir usé largement des fonds publics, découvrirent chez l'ambitieux M. Pilastre la bosse de la paternité fictive. La croix de la Légion d'honneur, puis la rosette, et les galons de commandant d'un bataillon de la territoriale, furent promis à M. Pilastre, s'il consentait à reconnaître pour sa fille l'enfant de la Saltazzi. Il consentit. Et le général tint ses promesses. La première des conditions imposées par la danseuse est donc remplie; il reste à exécuter la seconde. Comme on ne veut pas, une fois de plus, se contenter du premier venu, la chose est assez malaisée. Cependant, il faudra se hâter, car le général de Lahaye-Marmenteau est fort pressé d'argent.
—Voilà, dit Gédéon Schurke en terminant. Monsieur votre père aurait pu vous mettre au courant des faits, l'autre jour, tout aussi bien que moi. Mais il était très pressé; il avait Mme Plantain à enlever.....
—Mme Plantain! m'écrié-je, la femme de l'inventeur?
—Elle-même, répond Schurke. Son mari a quitté la France depuis qu'il est sorti de prison, mais elle habitait toujours à Paris; le général Maubart lui faisait la cour depuis déjà longtemps; il a réussi à l'emmener à Nortes; peut-être, après tout, en tout bien tout honneur.
—C'est vraiment curieux, dis-je. Mais que vous savez de choses, Schurke! Que vous en savez!.....
—J'en sais trop, ricane Schurke, beaucoup trop. J'en sais tellement que j'en suis las, fourbu, exténué. Et voulez-vous que je vous dise? C'est toujours la même chose. Il n'y a que des dupes partout; même ceux qui tendent les pièges sont des dupes. C'est ridicule, lamentable, et tuant. Pour moi, j'en ai par-dessus la tête. Un de ces jours..... Vous êtes-vous demandé quelquefois ce que c'est qu'un traître? Et avez-vous pensé qu'un homme puisse trahir sans aucune raison, sans aucun intérêt, machinalement, pour ainsi dire, et sous la pression réactive d'un invincible dégoût? Pensez-y.
J'y songerai, si j'ai le temps. Mais j'ai justement dans ma poche un billet d'Estelle qui m'accorde un rendez-vous pour après-demain, et je ne veux penser à rien d'autre.