XXI
C'est chez moi qu'Estelle m'a donné rendez-vous. Comme je vais quitter le bureau, vers quatre heures, sous un prétexte, le capitaine de Bellevigne entre et vient m'annoncer tout bas qu'il a une importante communication à me faire. Nous sortons ensemble; et sitôt dehors, il m'apprend...
Il m'apprend une chose inouïe, extraordinaire, monstrueuse, absolument incroyable. Les époux Raubvogel viennent d'être mis en état d'arrestation. Ils sont sous les verrous, accusés d'espionnage. Le capitaine de Rouy et son compagnon (ces deux officiers qui étaient partis récemment, sur un yacht, pour examiner le littoral germanique) ont été arrêtés à Danzig; et l'on prétend qu'ils ont été capturés sur des indications fournies par Raubvogel. De simples présomptions! Non; presque une certitude. C'est Gédéon Schurke qui a dénoncé les Raubvogel et il ne reste plus qu'à contrôler ses déclarations, qui sont des plus vraisemblables. Jusqu'à présent, on garde le secret sur l'affaire.
Quel scandale! D'abord, je suis saisi d'étonnement, comme pétrifié. Certes, je n'ai jamais cru à la sincérité des démonstrations patriotiques du cousin; je pensais qu'il s'y livrait parce qu'elles lui étaient utiles, commercialement; mais qu'elles fussent destinées à couvrir une trahison systématique... Quelle chose stupéfiante!... Et cette chose stupéfiante, tout d'un coup, m'apparaît comme la plus simple du monde. Raubvogel, espion? Naturellement; il n'a jamais cessé d'être au service de l'Allemagne; c'est un espion-né, c'est l'espion... Et je me souviens des informations sur le voyage de de Rouy que j'ai moi-même données à Estelle. Et je m'avoue que je suis la cause inconsciente, mais pas innocente, de la mésaventure dont mes camarades ont été victimes. J'ai été joué par une femme. Et dire que je n'ai jamais pu jouer avec cette femme-là! Schurke aurait bien pu attendre jusqu'à demain...
Des cris, des pleurs, des lamentations, des objurgations, des supplications; et tout ça en pure perte. C'est M. Delanoix qui accourt, effaré, atterré, affolé, qui crie, qui gémit, qui se multiplie, qui cherche à étouffer la terrible affaire. Étouffer l'affaire, le gouvernement ne demanderait pas mieux; malheureusement, il ne peut pas. Le capitaine de Rouy a un frère que Schurke a mis aussi au courant des choses; ce frère est journaliste, et menace de commencer une violente campagne contre le gouvernement, s'il fait preuve de clémence envers les Raubvogel. Le silence est donc impossible. La presse s'empare des faits, hurle au scandale, clabaude, grince. Mon père, de Nortes, m'écrit: «Ces Raubvogel sont d'horribles crapules; je l'avais toujours pensé. Désavoue-les, comme je le fais moi-même. Ils ne sont pas nos parents. Combien je regrette d'avoir été assez faible pour le laisser croire! Voilà ce que c'est que la bonté...» M. Delanoix quitte Paris, désespéré; je le conduis à la gare du Nord. Le pauvre homme fait pitié; il est plus mort que vif.
Plus mort que vif? Je te crois! Le télégraphe, ce soir, nous apporte la nouvelle de son décès; il est mort ce matin, subitement. On parle d'un suicide... Des blagues! Pas plus de suicide que sur ma main. M. Delanoix est mort de honte; il est mort de honte, comme un honnête homme. Voilà tout.
Donc, voilà le beau-père mort et le gendre en prison. Voyez-vous quel thème aux méditations d'un moraliste offrent les destinées de ces deux hommes? Ils avaient, l'un et l'autre, un rôle à jouer dans la Comédie Inhumaine; le premier a pris cette comédie au sérieux, et en a oublié sa vraie nature; le second s'est toujours souvenu que cette comédie était une comédie, et s'est toujours souvenu aussi que ses instincts devaient dominer son jeu. Raubvogel, quels qu'aient été les masques—invariablement souriants, d'ailleurs—dont il ait agrémenté sa figure, est toujours resté un irrégulier, un fantaisiste; et, bien qu'il paye aujourd'hui la pénalité due aux artistes, il a tellement acquis l'élasticité, la flexibilité du virtuose, qu'il ne souffre pas le moins du monde de ce qui lui arrive. Il n'en mourra pas. Il en tirera sans doute de nombreux bénéfices. Je suis sûr qu'il s'en tient les côtes, dans sa prison. Quant à Delanoix, le masque d'austérité immuable qu'il s'est posé sur la face a pénétré sa chair, est devenu sa chair même. Delanoix s'est transformé, réellement, en ce quelque chose de raide, de routinier, de rigide et de fragile, qu'il aurait dû seulement représenter: un honnête homme. Et la main du Destin, au lieu de le courber, de lui faire faire une pirouette, ou de le faire rire, l'a brisé. Le voilà mort. Et bien avancé, n'est-ce pas? Lisez les journaux, et voyez la réputation qu'ils lui font. On le traite d'hypocrite, de tartufe, de canaille; on assure qu'il était de mèche avec son gendre, et que c'est pour cela qu'il s'est tué. On sort de sales histoires sur son compte, et même on en invente. (Pourquoi? oh! pourquoi?) Si Delanoix, au lieu de prendre la Comédie Inhumaine au tragique, avait simplement haussé les épaules, il vivrait encore; on le respecterait; et il boirait tranquillement son apéritif avec Ranc, en père peinard.
Avant de mourir, Delanoix a donné une irréfutable preuve de sa vertu intransigeante. Il a déshérité sa fille dans toute la mesure du possible et m'a institué son légataire. J'ai accepté la succession, bien entendu; et j'ai chargé du soin de mes intérêts Me Lerequin, l'avoué dont m'avait parlé Gédéon Schurke.
Un samedi, tout à la fin du mois de juin, les époux Raubvogel comparaissent devant le tribunal. Le mari est condamné à plusieurs années de prison; la femme est acquittée. Qu'on châtie Raubvogel, soit; mais les intérêts de la France seraient bien mieux servis si, au lieu de le condamner pour espionnage, on le punissait pour avoir appartenu à ces absurdes sociétés patriotiques, à ces honteuses ligues qui se sont fait un monopole de la Revanche et l'ont tuée sous l'excès du ridicule. Quant à Mme Raubvogel, je dois dire... Mais pourquoi m'occuper d'une femme que je ne reverrai jamais?
Le lendemain, dimanche, une paresse sans cause, mais invincible, me retient au lit. J'ai renvoyé mon ordonnance et lui ai dit de ne pas revenir avant midi; là-dessus, je me suis rendormi du sommeil du juste.
Il est environ neuf heures lorsqu'un coup de sonnette me réveille en sursaut. Qui peut venir?... Ah! que je suis sot! C'est Bellevigne qui m'a promis de m'apporter des billets pour un concert d'orgue, au Trocadéro. Je saute à terre, je traverse en courant (et en bannière) le petit salon qui précède ma chambre à coucher, je tourne la clef de la porte de l'appartement, je crie: «Entrez!» et je reviens en toute hâte me mettre au lit. J'entends la porte s'ouvrir et se refermer, des pas pressés dans le salon, et tout d'un coup...
Estelle! C'est Estelle! Elle est là, là, à la porte de ma chambre. Là, enveloppée d'un grand cache-poussière, coiffée d'une toque sans voilette... Non, pas à la porte de ma chambre, mais plus près, beaucoup plus près, près de moi. Non pas enveloppée d'un manteau et coiffée d'une toque; la toque s'est envolée sur une table, le cache-poussière est tombé sur un fauteuil et il disparaît sous un jupon, sous deux jupons. Non pas près de moi, mais très près, très près; très près, avec sa magnifique toison fauve éparse sur les oreillers, avec des baisers et des frissons, et des sanglots—et des sanglots...
Elle m'aime, elle m'aime, elle m'aime! Ah! qu'elle m'aime! Elle m'aime surtout à cause de mes mérites moraux, de ma générosité, de mes grandes qualités de coeur. Elle me dit tout ça à travers ses larmes. Elle est bien, bien malheureuse; elle est seule au monde; elle n'a que moi; elle n'a confiance qu'en moi; elle n'a de ressource qu'en moi... Ça, c'est vrai. Tout dépend de moi; si je m'obstine à conserver l'héritage... Mais ma force de résistance est mise à une bien rude épreuve. Il y a un proverbe qui dit que tout est loyal en amour et en guerre. Je ne sais pas trop si c'est ici une question d'amour ou de guerre, mais il est certain que l'attaque d'Estelle a été aussi perfide que hardie, et qu'il y a peu de chances pour que l'avantage me reste. C'est d'autant plus triste que les illusions que j'ai pu avoir un instant s'envolent à tire-d'aile, et que je sens de plus en plus vivement qu'on n'en veut qu'à ma bourse. Allons, il n'y a qu'à me résigner...
Je me résigne. Je laisse Estelle gagner son procès. Elle a été déshéritée par son père, mais je lui promets de la remettre en jouissance. Un bon procédé en vaut un autre.
Je tiens ma parole (ou peu s'en faut). Je vais, accompagné d'Estelle, faire plusieurs visites à Me Lerequin. Il y a beaucoup d'avoués à Paris, mais Me Lerequin est le seul bon. C'est un homme respectueux des lois, qui s'engage à jongler avec les dernières volontés de Delanoix sans heurter aucune prescription légale. En secret, il me conseille de conserver un petit souvenir de l'héritage: une centaine de mille francs; je me rends à son avis. Estelle fait la grimace, mais tant pis... Mme Raubvogel passe encore une semaine à Paris, liquidant son établissement, solidifiant les liens qui nous attachent l'un à l'autre. Puis, elle part pour le Nord.
Deux jours après, je suis invité à me présenter devant le général de Lahaye-Marmenteau. Je trouve le général seul, dans son cabinet, jouant nerveusement avec un crayon; il a une drôle de figure, pas drôle.
—Il faut avouer, me dit-il d'une voix sévère, que vous avez été bien inconsidéré. Après la misérable affaire dans laquelle ont été compromis deux membres de votre famille, vous commettez la légèreté de vous afficher en la compagnie de la femme du traître. J'ai ici des rapports qui ne me permettent point de douter du fait. On ne pousse pas l'imprudence à ce point-là! Une pareille imprudence, en vérité, devient de l'impudence. Vous avez l'air de narguer l'autorité...
J'essaye de protester, de m'expliquer; mais le général m'impose silence. Personnellement, dit-il, il ne doute pas de moi; il a seulement voulu me mettre face à face avec les résultats possibles de mon étourderie. La preuve qu'il ne m'en veut point, c'est qu'il va me donner un bon conseil. Pourquoi ne profité-je pas de la situation particulière que me font ma présence à l'État-Major et ma qualité de fils de général pour m'établir socialement dans une position qui me mettrait à l'abri de tous et de moi-même? Cette position, un mariage pourrait me l'assurer; un bon et honorable mariage; et si...
Froidement, je remercie le général; je lui déclare que je suis décidé à ne point me marier. Il me lance un regard chargé de haine, baisse la tête et reprend, d'une voix qui siffle entre ses dents:
—Vous êtes libre. Souvenez-vous seulement que la situation privilégiée à laquelle je faisais allusion tout à l'heure ne sera pas toujours la vôtre; votre poste à l'État-Major peut vous être enlevé d'un moment à l'autre; votre père, qui n'est plus jeune, peut vous manquer aussi. Et alors... Et alors, murmure le général au bout d'un instant, des langues se délieront peut-être et diront des choses que, jusqu'à présent, on n'a pas dites: des choses qui ternissent à jamais une mémoire. Notre époque aussi poursuit l'iniquité des pères sur les enfants...
Très surpris, plus que surpris, j'invite le général à s'expliquer. Il refuse. J'insiste. Il me donne l'ordre de me retirer.
J'éprouve, en quittant le cabinet du général, des sensations étranges: gêne violente, colère, inquiétude; un mystérieux et menaçant inconnu m'enserre, plane sur moi. Que faire? Ecrire à mon père? Et lui rapporter... Non; ne pas lui écrire, aller lui parler. Je rentre chez moi au plus vite. Mon ordonnance, qui m'attend, me remet un télégramme daté de Nortes; mon père, qui est au plus mal, me demande en toute hâte. Je quitte Paris par le premier train.
Je n'ai jamais essayé de vous faire prendre mon père comme le type de l'amour paternel, ni de me présenter à vous comme un modèle de piété filiale. Cependant, il est certain que nous avons toujours éprouvé l'un pour l'autre, mon père et moi, une affection moyenne. Nous ne sommes ni d'aveugles enthousiastes, ni d'orgueilleux imbéciles; nous allons, par conséquent, rarement aux extrêmes; et les sentiments que nous éprouvons ne nous étreignent point, ne nous consument point, n'existent que relativement. Nous ne les empalons pas, ainsi que de ridicules rabat-joies, sur la seringue verticale des grands principes; nous n'avons pas de temps à perdre à de pareilles sottises. Mon père n'aurait pas donné sa vie pour son fils, comme Loizerolles; mais il ne l'aurait pas condamné à mort, comme Brutus. En somme, je crois que notre affection commune n'a jamais eu d'autre base que l'habitude, n'est que l'intérêt tempéré et pour ainsi dire artistique que porte la créature au créateur, et sans doute le créateur à la créature. Cet intérêt, surtout par le temps qui court, peut être considéré comme de l'affection. Et une semblable affection est-elle durable? Hélas! non.
Je ne sais pas pourquoi je m'écrie: Hélas! Cette interjection n'a rien à faire ici. J'aurais dû simplement dire: Non.
Non, non, une semblable affection n'est point durable. Elle ne persiste qu'autant que les êtres qu'elle influence existent, communiquent, sont conscients de leur présence, de leur force réciproques. Car, ne procédant que de l'habitude, elle ne trouve son essence que dans la dérisoire réalité de la vie actuelle, dans ses institutions et ses complications; elle n'a nul effet créateur et fécond sur la vie intérieure, mentale et morale, et ne peut donc s'affirmer dans le souvenir. La mort la brise, d'un seul coup, et en détruit la mémoire même avant que soient équarries les planches dont on va faire le cercueil.
De cela je viens de me rendre compte, à l'instant même. Lorsque je me suis trouvé, subitement, en présence du cadavre de mon père—car il était mort deux heures avant mon arrivée à Nortes—j'ai senti monter en moi un grand flux d'aversion, j'ai été secoué d'un remous d'amertume. Bile, fiel, rancune, exécration. J'avais besoin de lui; peut-être avait-il besoin de moi; nous aurions pu nous aider encore, puisque nous étions associés, puisque la vie nous avait imposé l'association! Et il m'a abandonné, il a manqué au contrat; il est là, inerte, grotesque... il n'est plus là. Alors, quoi?... Sa mort me semble une désertion. C'est une désertion.
C'est plus encore. C'est la fin, non pas seulement d'un homme, mais de toutes les choses auxquelles je m'efforçais de croire à travers cet homme. C'est l'évanouissement définitif de convictions spectrales qu'évoquait en moi son geste. C'est l'écroulement du prestige militaire, du prestige français, de l'Armée, de l'Épaulette, de tout. C'est comme si tout, tout, était mort avec ce mort. Comme si ce cadavre était le cadavre de la Société entière...
—Ah! qu'il est pâle! Ha! Ha! Ah! qu'il est pâle! ricane une voix derrière moi.
Je me retourne. C'est Lycopode qui vient d'entrer dans la chambre où je me croyais seul.
—Ah! oui, alors, on peut le dire, qu'il est pâle! continue-t-elle, en se dandinant; je ne l'ai jamais vu blanc comme ça depuis le jour où Jean-Baptiste lui a dit ses quatre vérités, à Versailles. Vous rappelez-vous, Monsieur Jean?...
Lycopode est ivre. Je me souviens d'avoir entendu dire que la vieille femme s'était mise à boire. C'est avec difficulté que je la décide à quitter la chambre...
Dans l'après-midi, de nombreuses visites de condoléances. Fonctionnaires civils et militaires, amis et connaissances, beaucoup de dames. Des fleurs arrivent, des croix, des couronnes. Tout cela, peu à peu, appelle hors de l'ombre, où je les avais vues s'effondrer ce matin, toutes les choses qui n'étaient point mortes. Elles montent, elles montent, triomphantes de plus en plus, s'affirment autour du cadavre. Et dans cette chambre mortuaire, maintenant parée, fleurie et comme vivante, surgit le prestige de la France, en fierté!
La journée a été horriblement longue et fatigante. Pourtant, je n'ai pris que quelques heures de repos; et, bien avant minuit, j'ai été relever les deux officiers d'ordonnance qui veillaient le corps de mon père.
Je suis donc seul dans la chambre mortuaire, et m'ennuie ferme. Mon père avait bien des défauts, c'est certain; mais je puis assurer, non sans un certain orgueil filial, que c'est la première fois que je m'embête avec lui. Si encore j'avais apporté quelque chose à lire... Les scellés ont été posés sur tous les meubles; à l'exception pourtant d'un secrétaire, à gauche de la cheminée; ce secrétaire, m'a-t-on dit, ne contient que des papiers personnels et de l'argent; la clef m'en a été remise à mon arrivée. Si j'en faisais l'inventaire?
Les tiroirs sont dans le plus grand désordre. Je trouve d'abord deux cassettes; l'une qui contient de l'argent, l'autre qui contient des lettres dont la suscription semble récente. J'ouvre l'une de ces lettres; puis, toutes les autres; elles m'intéressent beaucoup (vous verrez pourquoi, mais un peu plus tard). A part cela, je ne découvre rien de bien curieux. De vieilles lettres d'amour ou d'affaires; des factures; des fleurs séchées, des mèches de cheveux; des compliments que j'ai tracés péniblement, aux jours lointains de mon enfance, pour la fête paternelle; des billets à ordre et des photographies; des lettres de ma mère et de mes grands-parents; et un cahier, au papier jauni, sur la couverture duquel s'allongent des mots allemands, couleur de rouille. Je prends ce cahier, dont le titre seul (Der Beresina-Uebergang. Eine Berichtigung) éveille en moi des souvenirs nombreux. C'est un manuscrit qui fut composé, voilà bien des années déjà, par mon grand-père, Ludwig von Falke. Et je revois le vieillard très distinctement, avec ses yeux bleus si profonds et sa grande cicatrice; je le revois essayant d'expliquer des choses que personne ne voulait entendre; souriant, avec de l'ironie au coin des lèvres, lorsqu'on lui parlait du passage de la Bérésina, auquel il avait assisté, comme un terrible désastre qui avait mis en relief une fois de plus, pourtant, l'admirable héroïsme des troupes françaises... Je m'installe dans un fauteuil et je commence la lecture du manuscrit, tracé d'une écriture haute et ferme dont les lettres germaniques accentuent encore le caractère de logique et d'artistique vérité.
Bien que j'aie conservé le manuscrit et qu'il soit là, sur ma table, tandis que j'écris ces pages, je ne puis ni le reproduire ici ni même en citer les passages les plus importants. A quoi bon? Mes compatriotes qui, en fait d'histoire, n'admettent guère que des légendes putréfiées, ne modifieraient point leur système en raison de ce que je pourrais dire. Leur siège est fait. (Tous leurs sièges sont faits. Le reste aussi.) Ils continueraient à se figurer que la Grande Armée de 1812, après des misères sans nom causées surtout par le froid, fut en fait annihilée par les Russes à la Bérésina en dépit du magnifique dévouement des troupes françaises. Comment pourraient-ils admettre que le passage de la Bérésina, au lieu d'être la lamentable catastrophe que représentent les historiens, est le plus haut exploit de Napoléon durant la retraite de 1812? Et comment pourraient-ils croire que l'Empereur ne dut le succès de son opération qu'à la bravoure des troupes allemandes, et surtout à l'héroïsme de la brigade badoise? Des Allemands sauvant d'une destruction fatale et complète la Grande Armée et Napoléon lui-même, ce serait, pour les Français, ridiculement paradoxal et inadmissible. Voilà pourquoi je ne veux pas reproduire ici le travail de mon grand-père. Comme la lecture du manuscrit, cependant, a produit sur moi une impression profonde, et a eu, par contre-coup, une grande influence sur mon existence, je me vois forcé d'en donner un résumé aussi bref que possible.
«Les troupes du Grand-Duché de Bade qui prirent part à la campagne de 1812 se composaient de 7.666 hommes de toutes armes. (Il faut remarquer que le 1er bataillon du 2e régiment d'infanterie badoise faisait partie de la Garde Impériale.) Une brigade d'infanterie, forte de 5.000 hommes, avec son artillerie (deux batteries, une à pied et une à cheval), et commandée par le général Markgraf Wilhelm von Baden, formait part du 9e Corps, placé sous les ordres du maréchal Victor.
«Mon grand-père était lieutenant dans le Leib-Infanterie-Regiment Grossherzog n° 1, dont le colonel était von Franken. La brigade badoise faisait partie de la division du général Dändels (26e division); le 9e Corps comprenait deux autres divisions d'infanterie: celle de Partonneaux, composée de jeunes soldats recrutés en Hollande et dans les Villes Hanséatiques, et celle de Gérard, formée de Polonais et de Saxons; de plus, une division de cavalerie commandée par le général Fournier, et ne comprenant que des troupes allemandes, particulièrement les Chevau-légers Hessois; la 2e brigade (31e de l'armée), sous les ordres du colonel badois von Laroche, étant formée par le «Sächsisches Dragonerregiment» (colonel prince Jean de Saxe), et le «Badisches Husarenregiment von Geusau» (colonel von Cancrin).
«Le 2e et le 9e Corps, dont le commandement, depuis le départ d'Oudinot et de Gouvion Saint-Cyr, avait été confié au maréchal Victor, restèrent cantonnés à Ssjenno jusque vers le 18 novembre, date à laquelle Napoléon commença sa retraite de Smolensk. Leurs forces combinées s'élevaient (y compris la brigade badoise) à 25.000 hommes; ils tenaient Wittgenstein en échec à l'ouest et un peu au nord de Orscha, où la Grande Armée devait passer le Dnieper. Le maréchal Oudinot, presque guéri de sa blessure, étant revenu prendre le commandement de son Corps et ayant reçu peu après l'ordre de marcher sur Borissow, Victor concentra ses troupes à Tschereja; couvrant le flanc droit de l'armée contre Wittgenstein et ses 25.000 Russes.
«Victor était arrivé à Tschereja le 20 novembre, après s'être avancé contre Wittgenstein jusqu'à Tschaschinki; un combat dont le résultat fut indécis s'était engagé en cet endroit; la cavalerie badoise commandée par le colonel von Laroche s'y était particulièrement distinguée, mais avait perdu von Cancrin, colonel du régiment des hussards de Bade. Le maréchal Victor avait avec lui environ 12.000 hommes. Il avait reçu un ordre de Napoléon l'avisant qu'Oudinot, avec ses 13.000 soldats, serait le 23 sur la Bérésina pour couvrir le passage de l'armée, qui aurait lieu au plus tard le 24; quant à lui, Victor, il devait occuper fortement la route Lepel-Baran-Borissow et empêcher Wittgenstein d'attaquer Oudinot.
«Victor, cependant, au lieu de s'établir sur la route Lepel-Borissow, laissa cette route ouverte à l'ennemi et marcha, à une assez grande distance de la rivière, par Cholopenitschi et Ratutitschi. Le maréchal, en ne se conformant pas à ses instructions, rendit pire la situation de l'armée française. Sa retraite était couverte par la cavalerie allemande de von Laroche, qui se comporta admirablement. Le 22, on apprit que Borissow avait été capturé le 21 par l'avant-garde de l'amiral Tschitschagof, sous les ordres du général Lambert; le 23 au soir, on apprit que Napoléon venait d'arriver à Bohr, et que Tschitschagof avait été battu par Oudinot dans la plaine de Loschniza (sur la rive gauche de la Bérésina, un peu au nord de Borissow); il avait perdu un millier de prisonniers, tous ses bagages, et le pont de Borissow aurait été repris s'il n'avait été brûlé par les Russes. Le 24, à Baturi, l'arrière-garde de Victor, commandée par le général Delaitre, se trouva dans une situation désespérée. Le Markgraf Wilhelm von Baden envoya à son secours le régiment Grossherzog nº 1; mais l'ennemi attaqua avec une telle violence que le Markgraf se vit obligé de faire prendre position à sa brigade tout entière à l'entrée d'une forêt. Compagnie après compagnie fut déployée en tirailleurs; et il fut ainsi possible, au prix de grands sacrifices, d'abord de délivrer l'arrière-garde, puis de repousser définitivement les forces très supérieures de l'ennemi. Cette action valut au Markgraf (qui n'était âgé que de vingt ans) les plus grands éloges du maréchal.
«Le 25, à midi, le neuvième Corps atteignit la grande route de Moscou à Loschniza. La brigade badoise fit halte juste comme l'armée de Pologne passait sur cette route. D'abord, venaient environ vingt aigles portées par des sous-officiers; puis, une quinzaine de généraux, la plupart à pied, enveloppés de manteaux de dames et de fourrures souillées; 500 hommes en armes, tout au plus, suivaient. C'étaient les misérables restes d'un Corps d'armée qui avait passé le Niemen, quelques mois plus tôt, fort de 40.000 hommes. Le temps était très beau, et le plus brillant soleil éclairait de ses rayons le lamentable spectacle. La brigade badoise bivouaqua à Loschniza; le Markgraf avait encore sous ses ordres 2.240 hommes.
«Napoléon avait fait, dans la journée du 25, une forte démonstration devant Ucholodÿ (au-dessous de Borissow); il avait envoyé là une division de cuirassiers, un bataillon d'infanterie, du canon, et plusieurs milliers de traînards (d'amateurs), qui devaient donner à Tschitschagof l'impression d'une formidable force destinée à couvrir le passage. L'amiral russe fut pris au piège, fit replier tous ses détachements au nord d'Ucholodÿ et concentra ses troupes sur ce point. A huit heures du soir, les sapeurs et les pontonniers commencèrent à construire deux ponts; l'un, pour l'infanterie, un peu au nord du village de Studienka, l'autre, pour l'artillerie, presque en face du village. Un peu plus tard, l'Empereur, accompagné du roi de Naples, visita les bivouacs.
«Napoléon avait envoyé au maréchal Victor, le soir du 25, une dépêche furieuse dans laquelle il lui reprochait d'avoir laissé ouverte la route Lepel-Borissow, et de ne pas avoir attaqué Wittgenstein avec toutes ses forces, à Baturi; il lui donnait l'ordre de se rendre le lendemain avant l'aube à Borissow, avec deux divisions, et de revenir de là à Studienka. La division Partonneaux et la division Dändels (dont faisait partie la brigade badoise) se mirent donc en route le 26, à trois heures du matin. Pendant la marche, par une coïncidence extraordinaire, la brigade badoise rencontra un convoi qui était parti de Karlsruhe en juillet, et qui lui apportait à l'instant le plus critique, après avoir traversé presque toute l'Europe au milieu de difficultés sans nombre, les provisions et les chaussures dont elle avait le plus pressant besoin. C'est avec la plus grande difficulté, entouré et pressé par des hordes de traînards appartenant à tous les Corps, que le Markgraf put ramener sa brigade de Borissow, où la division Partonneaux avait été laissée avec ordre de ne se replier qu'au dernier moment. Une énergie énorme permit seule d'atteindre les ponts de Studienka, vers le soir; la brigade badoise, avec la division Dändels, traversa la rivière sur le pont de l'artillerie et eut à prendre position près du pont, tout aussitôt; là, elle se trouva côte à côte avec le brave 1er bataillon du 2e régiment d'infanterie de Bade, qui avait servi pendant toute la campagne dans la Garde Impériale. Les ponts avaient été prêts à trois heures de l'après-midi; le Corps d'Oudinot avait passé tout aussitôt, s'était déployé, avait repoussé l'avant-garde de Tschitschagof, et bivouaquait dans le bois au nord de Staschow. Le reste de l'armée française se rapprochait en toute hâte de Studienka, et une vaste multitude d'amateurs grouillait sur les terrains bas, au sud du village.
«Ce sont sans doute les feux innombrables allumés par ces amateurs, et qui lui firent croire à la présence de forces considérables, qui empêchèrent Wittgenstein, alors près de Barau, de marcher sur Studienka, et qui le poussèrent à se diriger sur Borissow, par Kostriza. Quoi qu'il en soit, le passage de l'armée put s'effectuer sans encombre le 27. L'Empereur passa à une heure après midi. A quatre heures, le pont de l'artillerie se rompit, et des milliers d'amateurs essayèrent de se frayer un passage; à deux autres reprises aussi. Malheureusement, ils n'essayèrent pas de traverser la rivière pendant la nuit, lorsque l'armée, à l'exception du Corps de Victor, qui formait l'arrière-garde, eut passé; les ponts restèrent alors libres pendant plusieurs heures, et l'État-Major français, s'il avait fait son devoir, aurait alors envoyé sur la rive droite ces pauvres gens, les blessés et les bagages. Mais l'État-Major français ne fit pas son devoir; ainsi que le dit Napoléon lui-même, il n'était bon à rien.
«Le 28, à l'aube, la brigade badoise reçut l'ordre de repasser la rivière afin de renforcer Victor. Ce maréchal était à Studienka avec une faible partie de son Corps (en fait, avec la division Gérard et la cavalerie), la division Dändels ayant passé sur la rive droite dans la nuit du 26, avec presque toute l'artillerie du neuvième Corps; et la division Partonneaux, qui avait été laissée à Borissow le 26 au matin, ne s'étant pas encore repliée. La brigade badoise éprouva une difficulté inouïe à repasser la rivière. Un nombre énorme de voitures et de caissons encombrait les ponts, sur lesquels s'écrasait une cohue désordonnée de maraudeurs et de traînards; malades et blessés étaient précipités sans pitié dans les flots qui charriaient d'énormes glaçons; d'autres malheureux essayaient de passer la rivière à gué et périssaient bientôt; c'était, de tous côtés, une scène de misère et d'horreur. Le froid, qui jusque-là n'avait pas été bien vif, devenait de plus en plus intense; une tempête de neige commençait à rager. Le Markgraf réussit enfin à faire passer son infanterie sur la rive gauche; mais il fut impossible de transporter les canons; ils furent laissés sur la rive droite, en position en avant des ponts et en équerre, de façon à couvrir les approches de Studienka.
«Comme le maréchal Victor commençait à prendre ses dispositions, les Russes attaquèrent vigoureusement sur la rive droite. Tschitschagof, avec 30.000 hommes, s'avança contre Oudinot, qui n'avait que 8.000 hommes, mais qui réussit à le repousser avant l'arrivée de Napoléon et de la Vieille Garde. Oudinot ayant été grièvement blessé, Ney prit le commandement. Les Russes attaquèrent une seconde fois, furieusement; les Français commençaient à plier, lorsque Ney fit charger la division de cuirassiers de Dumerc. (Cette charge, à peine connue, n'est égalée dans les annales de la guerre que par le fameux «Todesritt» de la brigade von Bredow, à Vionville.) Les Russes furent repoussés dans le plus grand désordre jusqu'à Staschow et mis dans l'impossibilité de renouveler leur attaque. L'Armée put commencer sa retraite sur Sembin.
«Mais, sur la rive gauche, Victor attendait anxieusement l'arrivée de la division Partonneaux, forte de 4.000 hommes, qui devait avoir évacué Borissow et marché sur Studienka. Ce fut seulement un bataillon du 56e avec quatre canons, qui parut, et qui déclara n'avoir nulle connaissance du sort de sa division dont il formait l'arrière-garde. Quelques fuyards, pourtant, qui avaient échappé au désastre, apprirent bientôt au maréchal ce qui s'était passé. Partonneaux, négligeant les plus élémentaires précautions, s'était trompé de route, s'était heurté quelques heures plus tôt à l'avant-garde de Wittgenstein, avait été lui-même fait prisonnier; et le général Camus, qui lui avait succédé, avait capitulé.
«Le maréchal, ne doutant pas qu'il allait être attaqué par toutes les forces de Wittgenstein—et comprenant que le sort de la Grande Armée tout entière était maintenant entre ses mains—prit les dispositions suivantes. Il appuya à la rivière son aile droite, commandée par le Markgraf Wilhelm von Baden et composée de six bataillons badois et du bataillon du 56e (jeunes soldats originaires de Hambourg et de Lübeck) avec 4 canons; il plaça au centre treize bataillons allemands et polonais commandés par Gérard; et à l'aile gauche, la brigade saxonne avec l'artillerie de Gérard, 14 pièces en tout. En échelon à l'extrême gauche, fut placée la cavalerie de Fournier, hussards de Bade, dragons de Saxe, chevau-légers de Hesse. On voit que toutes ces troupes, à l'exception de quelques bataillons polonais, étaient allemandes. La position couronnait des hauteurs dont la dernière déclivité, au nord-ouest, supportait les masures ruinées du hameau de Studienka. En avant de la position s'étendait une plaine large de 500 mètres environ où courait un petit ruisseau, trop étroit pour arrêter l'avance de l'ennemi; au delà, on n'apercevait que des bois. Des tirailleurs furent disséminés sur le penchant des collines, mais le gros des troupes resta posté derrière les crêtes.
«Bientôt, les Russes apparurent, sortant des bois. Wittgenstein déploya ses forces en arrière du ruisseau, et avança sa gauche vers le long de la Bérésina afin de tourner la droite française et de couper la retraite de Victor. Le choc de l'attaque tomba sur le bataillon badois placé à l'extrême droite et qui, après une longue et héroïque résistance, ayant brûlé ses dernières cartouches, commença à plier. Immédiatement, le Markgraf s'élança à la tête d'un second bataillon, chargea les Russes en flanc et les rejeta à la pointe de la baïonnette au delà du ruisseau. A l'aile droite, les Français—c'est-à-dire, bien entendu, les Allemands—étaient donc vainqueurs. A l'aile gauche, au contraire, l'immense supériorité numérique des Russes leur avait permis de tourner les Français, dont la situation était des plus critiques. Victor renforça sa gauche en toute hâte, mais en vain; les Russes gagnaient du terrain de minute en minute, grâce à leur nombre, en dépit de l'admirable résistance des Saxons. Tout semblait perdu, lorsque Victor donna à la cavalerie l'ordre de charger. Les hussards de Bade et les chevau-légers de Hesse formèrent la première ligne; les dragons de Saxe, sous le prince Jean, la seconde. Le général Fournier ayant été grièvement blessé, le colonel badois von Laroche prit le commandement. La charge balaya la première ligne russe, rompit le carré formé par le 34e Chasseurs, et força l'ennemi à la fuite. Les cavaliers allemands furent chargés à leur tour par un corps de cuirassiers russes; le colonel von Laroche fut blessé d'un coup de sabre qui lui fendit la figure de la bouche à l'oreille, fut fait prisonnier; une terrible mêlée s'ensuivit, au cours de laquelle le colonel von Laroche fut délivré; et les Russes furent obligés de tourner bride. Les pertes de la cavalerie française—c'est-à-dire allemande—avaient été énormes; mais l'ennemi cessa de rien tenter contre l'aile gauche, se contentant de la canonner à longue distance.
«Vers la fin de l'après-midi, au moment où la tempête de neige redoublait, Wittgenstein attaqua une seconde fois l'aile droite avec fureur. Le Markgraf fit preuve de la plus grande habileté et du plus grand courage; bien qu'ils perdissent 1100 hommes et vingt-huit officiers, et malgré le nombre écrasant de leurs adversaires, les Badois obligèrent les Russes à se retirer en désordre. Quand la nuit tomba, les troupes badoises avaient non seulement conservé leurs positions mais avaient même gagné du terrain; et Wittgenstein était obligé de renoncer à toute nouvelle attaque. Le Markgraf n'avait plus avec lui que 900 hommes. Et c'étaient ces 900 hommes qui, le lendemain 29, à une heure du matin traversaient les derniers la Bérésina, sauvant blessés et canons; et se déployaient face aux ponts tandis qu'on les détruisait, formant l'extrême arrière-garde de la Grande Armée...»
La lecture du manuscrit, je l'ai dit, a produit sur moi une impression profonde. Cette impression, je ne veux pas l'analyser. Pourtant, elle pourrait se diviser en deux parties.
D'abord, absurdité honteuse des haines internationales. La composition des armées napoléoniennes, l'existence de l'Empire français avec des chefs-lieux qui s'appelaient Amsterdam, Rome et Hambourg, ne prouvent-elles point, par l'absurde, la possibilité de la fraternité des peuples? Si les nations peuvent vivre en bonne harmonie sous le sabre d'un despote, ne pourraient-elles vivre fraternellement dans l'indépendance de fédérations libres? Et quand je pense que l'homme qui a tracé ce manuscrit, mon grand-père, était un Allemand et qu'il a su donner toute une existence de bonheur à cette Française qui était ma grand'mère, je me demande si les frontières n'ont pas surtout pour mission de barrer la route à l'amour qui pourrait fondre les races, développer l'homme en force et en intelligence.
Ensuite, le Mensonge tricolore. De l'héroïsme dont firent preuve les troupes allemandes à la Bérésina et ailleurs, en 1812, Napoléon n'a pas dit un mot dans ses bulletins célèbres; pas plus qu'il ne voulut parler de la bravoure déployée par les Saxons à Wagram; pas plus qu'il ne voulut jamais faire leur part de gloire à aucun de ses alliés; cela, disait-il, «aurait été contraire à la politique et à l'honneur national». Il aurait été contraire à l'honneur national, selon Napoléon et selon bien d'autres qui l'avaient précédé ou qui le suivirent, de dire la vérité. Donc, on mentit; donc, on ment; donc, on mentira. La nation française est invincible, elle est la reine de la civilisation, elle est la première nation du monde. Et, quels sont les fruits de l'imposture et de la hâblerie, on l'a vu en 1870, on le voit aujourd'hui, on le verra peut-être demain—et pour la dernière fois.—Ce prestige de la France que j'ai vu surgir ici, il y a quelques heures, c'est un mensonge. C'est de l'irréel, c'est du truqué; c'est du décor, c'est du plagiat. C'est le semblant de vie et de grandeur qu'il y a dans cette chambre, que crée l'animation factice de choses mortes, de tentures, de fleurs coupées, de drapeaux—de choses mortes qui font un cadre éphémère à un corps qui se corrompt, qui pue...
Je me lève et je vais et viens. Le vide, le vide énorme de l'existence qui fut celle de mon père, qui est la mienne, qui est celle de mon pays, m'apparaît tout d'un coup. Oh! je veux vivre, vivre complètement, et libre. Je quitterai l'armée; ma détermination est bien prise... Mais le sommeil me saisit; je regagne mon fauteuil et j'essaye en vain de relire quelques pages du manuscrit. Le jour va se lever, le frisson du matin me secoue. La pluie commence à tomber, frappe les vitres. Le bruit des cordes d'un luth touché aux endeuillées mesures du vieux temps, d'une gaîté lente, voilée de crêpe. Puis, de longs silences; des chansons jamais chantées. Puis, des bruits clairs, des cliquetis, des sifflements d'aciers froissés, des crépitements secs; des demi-rêves de bataille; des rêves de révolte. Puis, le sommeil.
Les funérailles. Les obsèques d'un général commandant un corps d'armée. De temps en temps, on peut voir ça.
XXII
Vous n'avez sans doute pas oublié ces lettres que j'avais trouvées dans le secrétaire (à gauche de la cheminée). Je vous avais promis de vous dire pourquoi elles m'avaient intéressé. Je vais tenir ma promesse, bien que vous ne le méritiez guère. Vous n'avez même pas protesté contre la manière, vraiment par trop rapide, dont j'ai enterré mon père. Vous n'avez même pas dit qu'il est réellement honteux de conduire les morts au triple galop à leur dernière demeure. Et j'ai profité de votre silence pour ne point vous faire part de mille incidents qui vous auraient affectés; pour ne point vous apprendre par exemple, que le général de Lahaye-Marmenteau, représentant l'Etat-Major, avait assisté aux funérailles et s'était montré fort aimable envers moi; ce qui m'avait amené à considérer comme de simples paroles en l'air les vagues menaces qu'il avait proférées à Paris. Ce fait, joint à cette autre circonstance que mon père, en dépit de tout, m'a laissé une somme assez ronde, m'a mis en cet état de belle humeur qui, maintenant, ne doit plus vous surprendre.
Quant aux lettres que j'ai justement à la main, ce matin, en me dirigeant vers Sainte-Luce (l'un des jolis faubourgs de Nortes), ce sont tout bonnement les missives envoyées à mon père par Mme Plantain et que je vais reporter à cette dame. Vous décrirai-je l'agréable villa qu'habite Mme Plantain? Vous dépeindrai-je Mme Plantain elle-même? Ne vous contenterez-vous pas de savoir qu'elle s'appelle Isabelle? Vous penserez, naturellement, que je vous donne là un renseignement qui ne m'a pas coûté cher et que j'ai simplement trouvé au bas de chacune des épîtres que je viens de remettre, en mains propres, à Mme Plantain. Eh! bien, vous vous trompez; je n'ai point lu les lettres... Ah! sapristi, je viens de vous dire qu'elles m'avaient beaucoup intéressé... Enfin, je les ai lues sans les lire; je les ai parcourues; je lis très vite...
Mme Plantain, aussi, lit très vite; elle vient de me le déclarer; (vous voyez que notre conversation est assez longue, assez amicale, et qu'il n'y aurait rien d'étonnant à ce que Mme Plantain elle-même m'eût appris son petit nom). Mme Plantain—Isabelle! Isabelle!—Isabelle avoue qu'elle raffole de Dumas père. Je confesse que je suis sanguinaire, mais que les abattoirs du roman d'aventures me dégoûtent. Alors, elle dit que ce n'est pas Dumas père qu'elle aime; mais Dumas fils. Hélas! Hélas! Elle dit qu'elle adore la psychologie et qu'elle lit Bourget; (ça, c'est pas vrai. On ne peut pas). Elle voit tout à travers des pièces et des romans. Quel vide! Mais quel joli vide! Des yeux qui ont la profondeur des rêves. (On dirait des puits. J'aime mieux m'arrêter ici; je descends trop, pour commencer.)
Mme Plantain m'explique pourquoi elle a quitté son mari. Plantain n'était plus jeune, tant s'en faut; c'était un savant, toujours enfermé dans son laboratoire, et qui ne supposait pas qu'une jeune femme pût désirer trouver dans la vie autre chose que des cornues. Je vois ça. Vous aussi. Mme Plantain est une femme incomprise. (Voilà un type neuf.) Un type fréquent chez les nations en décadence, lorsque l'intelligence, comme dit Gibbon, a renoncé «avec un sourire ou avec un soupir». Une bêtise touchante et noire, que ne percent pas les rayons blafards d'une instruction hâtive; point de sens moral, car, pour les cerveaux spongieux, dès que le crime cesse d'être le péché, il n'existe plus; et une sensibilité extrême, douloureuse un peu, qui n'est pas la bonté, mais le rappel intérieur et pénible, l'évocation amèrement égoïste de souffrances rêvées. Mme Plantain croit à l'idéal, sourit à des futurs couronnés de promesses; des romances lui pourrissent dans le coeur. Ce genre de femme n'est pas mon fait; je suis encore trop jeune, ou plus assez. Mais pour un vieux, ce serait le rêve. Mon père s'y connaissait, tout de même.
Mme Plantain déplore la mort de mon père; elle avait grande confiance en lui; la preuve, c'est qu'elle est venue habiter Nortes. Mais comment retourner à Paris, où le bruit fait autour du nom de son mari a rendu sa position, à elle, si difficile? D'autre part, rester à Nortes... Est-ce que je ne pense pas que sa situation est un peu fausse? Peut-être. Et ne pourrais-je pas donner quelques conseils à l'amie de mon père? Mais si. Et d'autant plus désintéressés que je suis décidé, malgré le charme de la jeune femme, à ne point naviguer dans les eaux paternelles. «Non, non, me dis-je chaque jour, je ne serai jamais autre chose que l'ami d'Isabelle; ce sera plus original; ça sentira moins le roman.» Mais la nuit vient; et, ma foi...
Je ne me dissimule pas qu'une liaison entre Isabelle et moi nous placerait tous deux dans une situation particulière, peu compatible avec les préceptes de la morale courante. Mais un officier n'a rien à faire avec la morale courante. Son guide n'est pas la morale courante, mais l'honneur militaire. Et des manifestations passionnelles peuvent-elles porter atteinte à l'honneur militaire? En conscience, je ne le crois pas. D'ailleurs, toute discussion sur ce point serait oiseuse; ce n'est pas là qu'est la question; et je puis vous en exposer le noeud en quelques mots. Mon père a respecté Isabelle. S'il était possible d'avoir des preuves de la chose, j'en aurais. Il l'a respectée, peut-être, parce qu'il ne pouvait faire autrement; mais enfin, il l'a respectée. De sorte que je suis parfaitement libre de ne point l'imiter. J'en fais ici le serment: si tel n'était point le cas, je m'abstiendrais. Cela ferait saigner mon coeur, c'est certain; mais je le laisserais saigner. Je ne suis pas de ceux qui traitent les choses à la légère et ricaneraient, à ma place: «Où le père a passé, passera bien l'enfant.» Non. Je sais être sérieux quand il faut l'être. Et c'est précisément parce qu'elle apprécie ma bonne foi et la gravité de mon caractère qu'Isabelle se décide à me donner son coeur.
Nous voilà heureux. A Nortes? Pendant quelques jours. A Paris? Pendant quelques jours. Puis, Isabelle part pour Trouville où elle reste jusque vers le milieu de septembre et où je vais la retrouver le plus souvent possible. Nous faisons des projets d'avenir; dès qu'elle aura obtenu son divorce (l'instance a été introduite, il y a déjà longtemps, sur l'avis de mon père), nous nous marierons. Isabelle aura alors la libre disposition de sa fortune, dont elle ne touche à présent que les intérêts, et qui est considérable; je m'attache de plus en plus à Isabelle. Sa compréhension de la Société, de l'Armée, etc., est au niveau de celle de la foule; mais pourquoi pas? Et pourquoi l'ordre social actuel n'existerait-il point, puisque ses victimes sont assez sottes et assez lâches pour l'accepter? Et pourquoi n'en tirerions-nous pas tout le profit possible, nous, les privilégiés? Isabelle croit à mon avenir, me voit déjà colonel, général...
Quoi? Ma détermination de quitter l'armée?... Vous voulez rire. Il y a beau jour que j'ai changé d'avis. Savez-vous à quoi je me suis décidé, à présent? A imiter les méthodes de mon père; ni plus, ni moins. Elles lui ont réussi; pourquoi ne me réussiraient-elles point, à moi? Je plaisante, je ris, je blague, je fais du bruit, de la poussière et de l'esbrouffe; je joue au bon garçon et au bon diable; je mélange une inconscience voulue à une franchise maquignonnée; je commence à entrer dans la peau du bonhomme. Ça prend, ça prend. Ça prend même sur moi; je vois les choses sous un nouvel aspect, très riant. Les amitiés, les sympathies, les appréciations flatteuses pleuvent. Et lorsque le czar vient à Paris, en octobre, lorsque l'État-Major français doit préparer, de concert avec un représentant de Sa Majesté, la grande revue que ladite Majesté passera à Châlons, savez-vous qui est désigné pour donner à l'illustre Moscovite tous les renseignements qu'il peut désirer? C'est moi. Je suis spécialement attaché à la personne du célèbre tacticien russe, le général Knoutkoff.
L'aigrefin que la République a choisi pour président ayant été contempler à Saint-Pétersbourg les clefs d'un grand nombre de villes françaises et les drapeaux de la Grande Armée, le czar lui rend sa politesse. Le czar vient en France, vient à Paris. Quel bonheur! «Qu'est-ce que c'est que le bonheur? écrit Nietzsche. C'est sentir que notre pouvoir augmente, qu'une résistance est surmontée.» Les Français sont heureux parce qu'ils sentent que leurs facultés serviles se développent, qu'ils ont maîtrisé la répugnance que causent les définitifs avilissements. Le peuple français possède aujourd'hui cette alliance russe qu'il a achetée au prix de tant de palinodies et de tant d'abjections; «alliance naturelle» des «Fils de Bélial» et des «Diables rouges» avec les Saints Cosaques et les Chevaliers du Knout; alliance naturelle—mais oui!—du lâche tortionnaire Prudhomme avec l'infâme geôlier de la Sibérie. Les peuples? Le pauvre peuple russe croupit dans son esclavage, dans sa vermine morale et physique, se débat contre l'ignorance, contre la fièvre, contre la faim. Le misérable peuple français croupit sur sa honteuse défaite dont le souvenir lui donne le cauchemar, se débat fébrilement contre les vérités qui veulent lui ouvrir les paupières, et qu'il refuse de voir. Le peuple russe «qui ne connaît, dit Adam Mickiewicz, qu'un seul héroïsme: celui de la servitude», est lié, par l'Autocrate blanc et le Tartufe tricolore, au peuple français qui ne connaît plus qu'un seul héroïsme: celui du mensonge.—Vive la Russie! crie le peuple français, qui se dit libre, et qui est esclave, et qui n'est plus même un peuple—et qui le sait.
—Vive la Russie! crie Prudhomme en brandissant son parapluie ou en agitant son sabre (retour d'Allemagne). La Russie, parbleu! continue-t-il tout bas, ne peut rendre aucun service à la France dans une guerre de revanche. Elle ne pourrait jouer un rôle important dans une lutte avant un mois, deux mois peut-être, à dater du jour de la mobilisation. L'Allemagne, avec deux ou trois corps d'armée empêcherait (s'il en était besoin) toute action rapide de l'armée russe. D'ailleurs, la Russie est incapable de tout. Il lui a fallu un an pour étouffer l'insurrection polonaise, malgré les atrocités commises par Mourawieff le Bourreau. Au Caucase, elle n'est arrivée qu'à des résultats partiels, après des années et des années de guerre. Depuis 1877, depuis Plevna où la clef de la position, la redoute de Grivitza, ne put être emportée que par les Roumains, son armée n'a fait aucun progrès; au contraire. Elle serait battue, sur mer, par l'Italie; et sur terre, par le Japon. Mais cette guerre de revanche qu'elle ne peut nous aider à entreprendre, elle peut—justement—l'empêcher. En concluant une alliance avec nous, elle contresigne le traité de Francfort—cet excellent traité grâce auquel nous prospérons, nous, les riches; grâce auquel nous pouvons nous soûler du sang des misérables. La possibilité de la guerre de revanche—que c'est notre seule mission de préparer—est donc écartée. Quel bonheur! Et si, par impossible, cette guerre éclate quand même, et si (comme c'est probable) nous sommes encore vaincus, nous pourrons contenir le peuple; lui dire que s'il bouge, les Russes ne viendront pas nous aider, et lui faire prendre patience—ce qui est le grand point—jusqu'aux capitulations libératrices. Et après, si, comme en 1871, il se rend compte de la comédie jouée par nous et tente de se soulever—mon Dieu! nous recommencerons 1871, nous aussi!...
Voilà les idées qui me chevauchent par la tête, bien malgré moi, mais que je me garde d'exprimer. Je n'énonce que les idées qu'exprimait mon père, ou qu'il exprimerait. J'ai promis de l'imiter en tout et je tiendrai parole. Cependant, je ne suis pas maître de mes pensées; du reste, je ne sais point si les mêmes pensées, malgré leur peu d'orthodoxie, ne se présenteraient pas à l'esprit de mon père. S'efforcer de penser ce qu'on dit et de ne pas dire ce qu'on pense, tout est là, quand on veut faire son chemin.
Du chemin, j'en ai déjà fait beaucoup, aux côtés du général Knoutkoff. Nous avons parcouru Paris en tous sens, avec des haltes aux bons endroits. Actuellement, nous sommes en route pour Châlons; le général va jeter un coup d'oeil—le coup d'oeil du maître—sur les derniers préparatifs de la revue qui doit avoir lieu après-demain. Les troupes commencent à encombrer les localités qui avoisinent la plaine fameuse. C'est avec peine que j'ai pu découvrir un logement convenable pour Isabelle au Grand Mourmelon; Isabelle mourrait de chagrin si elle n'assistait pas à la revue; il y aura place pour elle dans la tribune officielle, grâce à l'aimable entremise du général Knoutkoff.
Le brave général est expansif et n'hésite pas à me laisser voir, comme on dit, le fond de son sac. Il prononce des phrases comme celles-ci:
—Le soldat n'est que de la matière brute... Les armées démocratiques! Quelle imbécile utopie!... Ce qui vous manque, c'est un gouvernement fort avec un prince, un empereur à sa tête; nous vous tenons en réserve l'homme providentiel... La suppression de la Pologne a été une excellente chose; elle a réduit énormément les causes de guerre entre les grands États... Une guerre, dans l'état présent des esprits, serait une catastrophe; elle amènerait certainement une révolution sociale. Mais nous tiendrons la main à ce qu'il n'y ait pas de guerre; les expéditions coloniales suffiront à faire pousser la graine d'épinards... Maintenant que l'alliance franco-russe est conclue, mon auguste maître va s'occuper de la suppression progressive des grandes armées nationales; un désarmement partiel s'impose; il faut revenir au principe des armées réduites, seuls instruments efficaces et sûrs au service des Pouvoirs forts...
Des envies me prennent parfois de souffleter ce garde-chiourme convaincu de son importance, orgueilleux de sa tunique à plis, couleur vert-bouteille, fier de son pantalon bleu à bandes rouges bouffant au-dessus des bottes. Mais je me contiens; j'approuve; j'admire; j'applaudis.
La revue. L'immense plaine s'embrase d'une flamme d'acier. L'immense plaine où l'épée d'Aëtius faucha les hordes d'Attila. L'immense plaine où l'épée de la France...
Elle pend au côté du Barbare, l'épée de la France; elle se cache, rouge de rouille, peut-être de honte, dans le fourreau de l'Autocrate; elle appartient à l'Autocrate, qui a consenti à l'accepter, à la fin; à la ramasser sur un tas d'or; et qui l'accrochera, ce soir, à côté de son knout. Il y avait des noms gravés sur la lame: Zurich, Austerlitz, Friedland, Eylau, Borodino, Krasnoë, La Bérésina, Sébastopol; ils n'y sont plus; c'est l'aigrefin à tuyau-de-poêle et à guêtres blanches, accroupi là-bas dans un char-à-bancs, qui les a effacés, avec sa lime.
Et l'Autocrate part au galop, soudain. Suivi d'une armée de généraux galonnés, chamarrés, brodés, étincelants d'étoiles, de croix, de médailles, de crachats, de cordons, de rubans, d'aiguillettes. «Ils brillent tous, mais non de leur propre lumière: ils empruntent leurs rayons aux regards du Maître.» Le Maître passe sur le front des régiments—un pauvre être, chafouin, étique, jaunâtre, à l'oeil inquiet et sournois.—Le Maître passe sur le front des régiments dont les drapeaux frémissent, désespérés, en de grands efforts pour s'envoler des hampes, lances de Cosaques, auxquelles les clouèrent les Vaincus.
Au bruit de musiques éructant des hymnes russes et vomissant des marseillaises, au bruit des acclamations de foules délirantes, le défilé commence. Les troupes de la République Française, ivres d'orgueil, défilent devant l'Autocrate. Infanterie, cavalerie, artillerie, l'Armée de la Revanche, l'Armée qui est prête, l'Armée qui est prête à donner sa vie—pour le Czar... Spectacle sublime, grandiose, enivrant, qui devrait m'emplir d'enthousiasme, moi aussi, et de fierté... Mais... mais... Grillenhaftes Herz, warum tirilirst du nicht?...
Le dégoût que m'a causé l'avilissement national a été tellement violent que je n'ai pu m'empêcher d'exprimer à plusieurs reprises mon opinion. Et le capitaine de Bellevigne vient de me prévenir que mes propos ont été rapportés en haut lieu, et que je puis m'attendre à une disgrâce.
En effet, je reçois brusquement avis que je suis affecté au régiment d'infanterie qui tient garnison à Sandkerque. Je dois aller immédiatement occuper mon poste. Je quitte donc Paris sans tarder. Isabelle viendra me rejoindre dès que j'aurai préparé son installation. Sandkerque, le vieux port sur la mer du Nord; ville très propre; assez gaie; assez triste. Municipalité réactionnaire; donc, casernes vieilles et en mauvais état, maigres subventions au Cercle d'officiers, etc.; si la municipalité était socialiste, il n'en serait pas de même, chacun le sait. Personne comme les socialistes pour soigner l'armée. Stratégiquement, on aurait dû placer de la cavalerie à Sandkerque; mais l'eau y est très mauvaise, et ferait crever les chevaux; on n'y a donc mis que des fantassins. Je ne m'amuse pas énormément à Sandkerque; mes camarades qui sont mariés—mon Dieu! c'est toujours la même chose: monotonie des papotages, détresse plus ou moins dorée; ceux qui sont restés garçons—de vieux étudiants, qui n'étudient pas. Ils font leur devoir, tellement quellement; des parties de manille; leurs pâques.
D'ailleurs, peu de temps pour s'amuser. Les conscrits sont arrivés récemment, et font leurs classes; un certain nombre de Parisiens parmi eux. (A propos, Paris a présenté au dernier tirage au sort 18.000 jeunes gens, sur lesquels 11.000 seulement ont été reconnus propres au service militaire. Si la population décroît en quantité, on peut dire qu'elle ne laisse pas de décroître en qualité.) De plus, un certain nombre de réservistes ajournés, dont plusieurs Parisiens aussi, ont été versés dans ma compagnie; bruyants, fanfarons, sans morale et sans façons. L'un d'eux, un ouvrier d'art, un ciseleur je crois, nommé Fermaille, m'amuse pas mal; je ne le lui laisse pas voir, naturellement. Mon lieutenant, l'autre jour, m'a dit que ce Fermaille a amené avec lui une petite femme rigolote, connue à Montmartre sous le nom de la Môme-Chichi, et qui danse au Moulin-Rouge. Une de ces professions équivoques qui sont l'indispensable corollaire des professions honorables; la beauté de la vertu nous condamnant, hélas! à la laideur du vice... Mon lieutenant m'a fait le portrait de la petite femme et m'a dit que, s'il était à ma place, il la chaufferait. (Lui, il ne peut pas; il est collé.) Mais je ne veux pas chauffer la petite femme; je ne veux même pas aller au café Franco-Russe, où on peut la voir, tous les soirs, avec son amant.
Avant-hier, pourtant, sur la Grand'Place, je me suis trouvé tout à coup en sa présence. Je l'ai reconnue tout de suite à la description qu'on m'en avait faite. Et j'ai été très pris, immédiatement empoigné. Le coup de foudre. Une poupée de Montmartre; très noire; du faux Orient; des yeux riants, bruyants; des dents d'un bel orient. Un profond petit animal. Des idées confuses se pressent, se bousculent: me venger de ma relégation ici; happer de la chair parisienne, souvenir qui passe; affirmer ma volonté, mon pouvoir. J'aborde la petite femme, lui parle. Elle répond—ce qu'elle répond;—sourit et sourit; un oeil dit non, un oeil dit oui. L'effet produit est inouï. (Toujours le même.) Presque immédiatement après l'avoir quittée, je rencontre Fermaille; il doit m'avoir vu, affecte de ne pas me saluer; je lui fais répéter le salut. Le soir, je vais au café Franco-Russe; la Môme-Chichi y est, très sérieuse cette fois; Fermaille aussi, qui me regarde de travers. Nous allons voir ça.
Hier, sous un prétexte, j'ai retiré à Fermaille la permission de coucher en ville.
Lui a-t-on dit que je me suis promené longtemps hier soir avec sa maîtresse? Peut-être. En tout cas, à la revue d'armes aujourd'hui, il répond insolemment à une observation que je lui fais. Comme je lui porte une punition, il me lance à la tête un ceinturon qui ne m'atteint pas. Il est immédiatement arrêté; en prévention de Conseil de guerre.
Là-dessus, penserez-vous, la Môme-Chichi me ferme sa porte. Pas du tout; elle me l'entr'ouvre. La Môme-Chichi est une bonne Française. Elle comprend très bien que les officiers doivent toujours faire leur devoir, si pénible qu'il soit; que, sans discipline, il n'est point d'armée possible; et qu'il faut une armée, car le café-concert doit croire à quelque chose. Donc, la Môme-Chichi a le coeur bien gros, mais elle me fait les yeux doux.
Je n'ai pas l'intention de qualifier l'acte que j'ai commis, pas plus que je ne veux décrire la situation d'esprit dans laquelle je me trouve. Après tout, si vous ne voulez pas qu'un homme abuse de son autorité—ne lui donnez pas d'autorité.—Le hasard est un grand maître. Pourquoi cette femme, cette Môme-Chichi, s'est-elle trouvée sur mon chemin? Et juste au moment où il était dangereux pour moi de rencontrer des cheveux bruns, des yeux noirs? Les dernières femmes que j'ai connues, Estelle et ses devancières, étaient blondes, très blondes. Ce sont là des détails qu'il ne faut point négliger de relater dans un livre sérieux. Ils feront comprendre ici mon enthousiasme pour les brunes. Ils expliqueront pourquoi j'ai été aussi violemment attiré par Isabelle, très brune, et par la Môme-Chichi, très noire. Et puis, pourquoi Isabelle n'est-elle pas ici? Ce n'est pas tout à fait ma faute. Et puis... et puis...
J'installe la Môme-Chichi à Nalo-les-Bains, la plage de Sandkerque, à sept ou huit cents mètres des fortifications. Elle habite à quelques pas de la maison où j'ai mon appartement. Ça durera ce que ça durera. J'ai écrit à Isabelle de ne pas venir encore; je lui dis que je n'ai pas pu louer la villa que je désire prendre pour elle; je lui dis qu'il fait horriblement froid. Ce n'est pas vrai; le temps est beau pour la saison.
Cependant, la Justice militaire (qui relève de la Direction de la Cavalerie) ne reste pas inactive. Le Conseil de guerre, au chef-lieu, juge Fermaille. Le malheureux avoue, bégaye presque. Je dépose froidement, implacablement; quelque chose encore me crispe, me force à affirmer ma volonté, mon pouvoir. Les témoins, des soldats, déposent aussi; plus implacables même que moi; heureux, visiblement, d'exhiber leur servilité. Le réquisitoire réclame une condamnation exemplaire; Fermaille est une mauvaise tête qui tenait sur ses chefs des propos horribles, si l'on en croit une rumeur publique qui en ébruitait en ville la nouvelle. L'acte qu'il a commis, en jetant à la tête de son capitaine le ceinturon qui confirme les bruits répandus sur son compte, est abominable; l'officier, qui n'a pas été atteint, étourdi par la douleur et le danger, a été frappé dans son prestige. Quel doit être le châtiment d'un pareil crime? La mort! L'avocat d'office, un sous-lieutenant, présente la défense de l'accusé; il fait appel à la clémence du Conseil. Le jugement est rendu. Des circonstances atténuantes ayant été accordées, ce ne sera pas la mort. Vingt ans de travaux publics—seulement.
La vie du nommé Fermaille est donc brisée. Et pourquoi pas? Puisque les citoyens acceptent le système militaire actuel, qu'ils l'acceptent avec toutes ses conséquences. Ce n'est pas fini. Je vais faire du service. J'en fais. Je me reprends—ou plutôt, pour la première fois, je me prends de goût pour ma profession. En peu de temps, j'acquiers dans le régiment une réputation épouvantable. Il y a des pleurs—mais pas de grincements de dents.—Pleurez donc,—jean-foutres!
J'écrirai avec une plume. J'écrirai avec un sabre. J'écrirai avec un couteau de boucher. La chair qui ne veut point être libre, «qui se méprise», doit être traitée comme de la viande—comme de la charogne.
Mon ordonnance est un garçon dégourdi. Tout est relatif, bien entendu; il se figure, ainsi que beaucoup de Français, que Napoléon III a succédé à Napoléon Ier, qu'en 1870 c'est contre les Russes que la France a fait la guerre, et que l'Alliance récemment conclue est un pacte d'oubli de nos désastres. Mais, malgré tout, c'est un matois. La preuve, c'est que ce soir vers neuf heures, juste comme je reviens avec la Môme-Chichi de la ville, où nous avons dîné, je le trouve qui guette mon passage auprès du pont-levis; il se précipite vers moi dès qu'il m'aperçoit et m'annonce qu'une dame est venue, il y a une heure environ, me demander. Il n'a pu faire autrement que de la laisser s'installer chez moi, où elle m'attend; mais il a cru bien faire en venant au-devant de moi, pour m'avertir. Pour sûr, qu'il a bien fait! Je lui glisse une pièce; je renvoie la Môme-Chichi dans ses foyers par la voie la plus rapide, avec ordre d'attendre patiemment mes instructions; et je rentre chez moi au plus vite.
Un vent froid souffle en tempête, ridant les eaux du fossé-canal qui ceinture la ville, soulevant de temps en temps le sable des dunes; sifflant à travers les branches dénudées des arbres plantés sur les glacis; la nuit est noire, noire; je suis à peine sorti de la ville, que je ne puis voir, en me retournant, l'énorme masse des fortifications que semblent avoir dévorée les nuages. Je pense, tout en marchant. Pourquoi Isabelle est-elle venue? Pourquoi?... Car c'est Isabelle qui m'attend, sûrement... Et que vais-je lui dire?... Je ne puis me décider à rien; je me fie complètement au hasard. C'est le mieux... J'arrive chez moi.
Isabelle est assise au coin de la cheminée, et se lève à mon arrivée. Un seul coup d'oeil a suffi à me convaincre qu'elle est au courant de ma conduite; je m'attends à une scène. Mais, après avoir repoussé la main que je lui offre, elle commence à me donner simplement les raisons de son voyage. Elle parle froidement, sans un geste, d'une voix calme, comme fatiguée, que secoue un peu d'amertume. Elle me dit qu'une lettre anonyme, qu'elle jette sur la table, lui a appris, il y a quelques jours, ce que je faisais à Sandkerque; cette femme que j'ai enlevée à ce pauvre diable que j'ai fait condamner, et avec laquelle je vis. J'essaye de protester. Mais Isabelle m'apprend qu'elle est à Sandkerque depuis deux jours déjà et qu'elle est sûre de ce qu'elle avance. Elle ne peut, malheureusement, conserver aucune illusion. Elle me demande seulement pourquoi j'ai agi envers elle d'une pareille façon. N'a-t-elle pas été pour moi une bonne amie, franche et sincère? Peut-être m'est-il impossible, pour une raison ou pour une autre, de lui retourner l'affection qu'elle me porte, peut-être la trouvé-je, par exemple, trop peu intelligente. Mais alors, j'aurais dû lui dire sans détours ce que je pensais. Elle aurait pu continuer à m'estimer. Au lieu qu'à présent... Elle ne peut comprendre pourquoi je me suis joué d'elle, pourquoi je l'ai bassement trompée, pourquoi je lui ai imposé une humiliation aussi imméritée.
Je ne réponds pas. Les paroles si justes, si exemptes d'exagération et si dignes, d'Isabelle, me réduisent au silence. Je me sens violemment saisi par le contraste entre l'esprit sincère, libre et haut représenté par cette femme que j'ai méprisée, trompée, et la vilenie, l'hypocrisie mesquine et féroce qui caractérisa mes actions. Quelles infamies j'ai commises, et non seulement envers elle! Et lui demander de me pardonner!... Oui... je vais...
Mais Isabelle, après un silence de quelques instants, déclare qu'elle a simplement voulu, en venant, me prouver qu'elle n'a aucun tort envers moi et qu'elle n'est pas ma dupe. Elle a été sa propre dupe, et trop longtemps; elle a agi follement, misérablement, elle aussi. Elle ne savait pas. Aujourd'hui, elle comprend. Le mal qu'elle a fait, peut-être pourra-t-elle le réparer. Elle a écrit hier à son mari, qui est en Belgique, pour lui demander de lui pardonner et de venir la chercher. S'il veut la reprendre, elle sera à lui, honnêtement et complètement; et elle conservera toujours l'amer regret de ses égarements, qui lui semblent déjà si loin d'elle, si loin qu'ils n'existent plus que comme de mauvais et sales rêves, des rêves de mensonge.
Encore, je ne réponds pas. Je suis étourdi par le choc de pensées contradictoires, confuses, dont je ne puis saisir que des fragments. Oui... non... oui... Ce sera le mieux pour elle. Et quant à moi... quant à moi... J'essaye de parler; je bégaye des mots sans suite. Alors, Isabelle s'avance vers moi, les poings crispés, et s'écrie:
—Des rêves de mensonge! Il n'y a que du mensonge, en toi et en tes pareils! Tu es un lâche! Tu es un traître! Vous êtes tous des lâches et des traîtres! Mon mari le disait, que rien n'existe pour vous, que vous n'avez ni coeur ni honneur, et que vous sacrifieriez tout, patrie comprise, à vos plaisirs et à vos besoins d'argent. Je ne voulais pas le croire; et je l'ai détesté pour avoir dit ça. Mais maintenant, je vois bien qu'il avait raison. Je vois bien qu'on l'a torturé, persécuté, emprisonné, parce qu'il a dit la vérité. S'il veut encore de moi, de moi qui me suis salie à tes épaulettes, j'irai vivre à l'étranger, avec lui; et je n'aurai plus de patrie, comme lui!...
Elle saisit son manteau, s'en enveloppe, s'élance hors de la chambre, sort de l'appartement, descend l'escalier. Et je reste là, cloué sur place par ses paroles, échos de tant de pensées qui, de plus en plus fort, grondent en moi.
Pourtant, je ne peux pas laisser Isabelle seule, dans la nuit noire; elle ne connaît pas les chemins, et l'état de surexcitation dans lequel elle se trouve... Je sors en toute hâte. Dans la rue, personne. Je cours jusqu'à la place du Kursaal. Personne encore. Je m'informe auprès de l'homme de l'octroi, à l'entrée de l'avenue qui mène à Sandkerque; depuis une bonne demi-heure, il n'a vu passer âme qui vive; il a vu seulement, il y a quelques minutes, une dame traverser la place dans la direction de la digue. Je me précipite de ce côté; la digue, balayée par des rafales, me semble déserte; cependant, l'obscurité est tellement grande!... Je remonte la digue en courant, jusqu'au glacis; je descends sur le chemin militaire qui borde, extérieurement, les larges fossés des fortifications; je le suis jusqu'au pont-levis, appelant d'instant en instant. Tout est désert et silencieux. Que faire. Si je savais au moins à quel hôtel Isabelle est descendue... Je reviens à Nalo et je demande à l'homme de l'octroi s'il ne s'est pas trompé, tout à l'heure, en me donnant un renseignement. Si, il s'est trompé; il se souvient maintenant que, deux minutes avant d'avoir répondu à ma question, il avait vu passer une dame qui marchait très rapidement, se dirigeant vers la ville. Une dame enveloppée d'un grand manteau? Oui, précisément. Quel imbécile!..... Je rentre chez moi.
Le lendemain matin, vers dix heures, comme je reviens de l'exercice, je trouve le commissaire de police qui m'attend. Il m'apprend que ce matin on a retiré du fossé-canal, au bout de la digue, le cadavre d'une femme...
Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas l'émotion qu'ont produite en moi les paroles de cet homme; émotion tellement poignante, tellement vraie, que je ne veux même pas essayer de la faire revivre, ici, avec des mots. J'avais senti hier, pendant qu'Isabelle me parlait, j'avais senti qu'elle allait mourir. J'ai senti que cette femme, qui m'insultait justement, était déjà une morte... je sentais que je l'avais tuée.....
—Vous m'excuserez, mon capitaine, dit le magistrat au moment de se retirer, de vous avoir dérangé. Mais on avait vu cette dame avec vous, et il était de mon devoir... Il est absolument certain que la mort est due à un accident. L'hypothèse d'un suicide doit être écartée. Madame Plantain avait donné rendez-vous ici à son mari qui est arrivé à huit heures, juste comme on venait de rapporter le cadavre à l'hôtel. La douleur du pauvre homme est navrante; il m'a fait pitié à moi-même... bien que je n'aie pu oublier un moment, mon capitaine, les ignobles calomnies qu'il a déversées sur notre brave armée...