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L'épaulette: Souvenirs d'un officier cover

L'épaulette: Souvenirs d'un officier

Chapter 6: III
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About This Book

The narrator recalls childhood encounters with an elderly veteran whose blunt habits, vivid battlefield anecdotes, and strict belief in military honor pervade family life and conversation. Episodes shift between domestic detail—meals, medals, mourning visits—and public scenes such as parades and political debates, where the veteran denounces pacifist or humanitarian ideas. These memories trace the narrator's gradual initiation into ceremonial expectations and martial pride while exposing generational tensions and anxieties about national strength, producing a reflective portrait of military memory, loyalty, and the uneasy coexistence of nostalgia with changing social attitudes toward war.



II


Les premiers jours que je passe à Versailles ne sont pas gais; les visites se succèdent, visites de condoléance au cours desquelles je suis forcé de faire mon apparition, vêtu de noir, et avec des remerciements plein la bouche pour les personnes compatissantes qui viennent de s'apitoyer sur mon infortune. Des messieurs et des dames, aux faces indifférentes, viennent assurer mon grand-père et ma grand'mère de la part qu'ils prennent à leur douleur; me déclarent qu'ils me plaignent beaucoup; que mon sort est bien cruel; que rien ne remplace une mère, etc. Je sens très bien que leur sympathie est toute superficielle; elle m'énerve; et j'aspire au moment où tous les amis et connaissances de mes grands-parents auront défilé dans la maison, emportant chaque jour avec leurs figures de circonstance un peu de la douleur vraie que j'ai ressentie, et que m'arrache chacune de leurs consolations banales, de leurs phrases de convention.

Ce jour vient. Mais c'est la fin de l'hiver qui ne vient pas. Il est terriblement froid, et l'on ne me permet que rarement de sortir de la maison, de courir dans le jardin. Ce jardin est grand, avec beaucoup d'arbres, qui détachent leurs squelettes sur la blancheur de la neige; et je me rappelle comme il y faisait bon, sous ces arbres, pendant les chaleurs de l'été dernier. C'est à cette époque que mon grand-père avait acheté cette grande villa, une des plus jolies de l'avenue de Villeneuve-l'Étang; il espérait que ma mère et moi nous viendrions y vivre; mais mon père se déclara contraint à habiter Paris et ma mère ne put se résoudre à le laisser seul. Auparavant, mes grands-parents habitaient une maison plus petite, rue de Clagny, à côté de la propriété qui appartient au maréchal Bazaine. Cette maison est maintenant à louer.

Ma grand'mère regrette beaucoup sa petite maison. C'est une vieille femme de soixante-quinze ans environ, qui semble regretter beaucoup de choses, qui semble toujours regretter quelque chose. Elle n'est pas toute petite, ainsi que beaucoup de dames âgées, mais les années l'ont un peu courbée; et elle est mince, les mains sèches et la face pâle, pâlie encore par d'épais bandeaux de cheveux blancs. Elle a de grands yeux noirs qui ne sont pas vieux du tout, très profonds et pensifs; des yeux qui ont vu beaucoup de choses, de grandes et de petites choses, joyeuses et tristes, plutôt tristes, et qui maintenant semblent regarder comme à travers un voile de fatigue, dans les gestes des gens et l'affirmation des faits, une sorte de réflexion d'actes et d'êtres abolis depuis longtemps, et vivants tout de même. Je crois que toutes les choses qu'elle a vues ont laissé une petite marque dans ses yeux et que c'est pour cela qu'ils parlent tant. Ce sont surtout ses yeux qui parlent; car elle est généralement silencieuse, et j'ai cru pendant longtemps qu'elle ne m'aimait pas beaucoup.

Mais, maintenant, je sais qu'elle m'aime. Depuis quelques jours elle m'a parlé sérieusement, comme à un homme. Elle m'a parlé de ma mère, m'a raconté ma mère quand elle était petite, quand elle était jeune fille. Oh! c'est si gentil de penser de ma mère comme une petite fille! Ma grand'mère m'a dit que je devais ne jamais perdre la mémoire de ma mère, me la rappeler surtout quand je serais grand, lorsque j'aurais l'âge de me marier; et ne pas oublier qu'il ne faut point épouser une femme si l'on n'est pas absolument sûr de la rendre heureuse.

C'est bon. Je me souviendrai. Mais pour le moment, l'image de ma mère, telle que je l'ai connue, et telle que je la voyais, il y a quelques semaines à peine, s'efface malgré moi de mon esprit; c'est comme une enfant que je la vois, pas beaucoup plus grande que moi, en robe courte et avec ses cheveux dénoués; et j'ai rêvé plus d'une fois de grandes parties que nous faisions ensemble; elle m'est apparue, dans mon sommeil, comme une amie qui partageait mes jeux, comme une soeur; il y a beaucoup de choses que je sens confusément, que je ne m'explique pas à moi-même, et que je dirais à une soeur; et que peut-être, alors, je comprendrais.

Il y a tout plein de choses que je voudrais savoir et que je n'ose pas demander aux grandes personnes parce que, sans doute, elles se moqueraient de moi. Ces choses-là sont peut-être expliquées dans les livres. C'est dommage que je n'aie pas le droit de lire les livres. Je me suis bien hasardé, l'autre jour, à entr'ouvrir deux ou trois des gros volumes qui s'alignent sur les rayons des bibliothèques, dans le cabinet de mon grand-père; mais mon grand-père m'a surpris pendant l'opération. Il m'a assuré qu'il n'y avait rien là qui put m'intéresser; je ne suis pas encore assez grand. (C'est toujours la même chose). D'ailleurs, il a peu de livres français; presque tous ses livres sont allemands. Mon grand-père lui-même est Allemand. Un grand vieillard, très droit, très sec, avec des yeux d'un bleu très pâle, pleins de bonté, comme d'une bonté un peu fatiguée, mais qui n'a pas dû être sans énergie, autrefois; la fatigue, l'amertume aussi, ont mis leurs marques aux coins des paupières et aux commissures des lèvres; le front est large et haut, le nez droit et mince, et une longue cicatrice, qui a laissé sa marque profonde sur la joue droite, raye la face pâle et calme, soigneusement rasée. La blessure qui n'apparaît plus que comme un sillon, tantôt blanc, tantôt bleuâtre, fut produite par le furieux coup de sabre d'un Russe, en 1812.


Mon grand'père, Ludwig von Falke, naquit à Karlsruhe, en 1790. En 1808, il entra comme sous-lieutenant au régiment des Grenadiers-gardes-du-corps de Bade. En 1812, ce régiment fit partie d'une brigade de troupes badoises, commandée par le général Markgraf Wilhelm von Baden, et qui contribua à la formation du neuvième corps de la Grande Armée, placée sous les ordres du maréchal Victor. Au cours de la campagne, mon grand'père se prit d'une grande amitié pour un officier de dragons français, à peu près du même âge que lui, et qui se nommait Henri Delanoix. Les deux jeunes gens se rendirent de mutuels services pendant la désastreuse retraite. Après avoir échappé à bien des périls, ils furent blessés l'un et l'autre, le 12 décembre, à Kowno; Henri Delanoix à l'épaule gauche, et mon grand-père à la tête. Ce fut grâce aux efforts surhumains de mon grand-père que l'officier français put franchir la frontière; mais il restait peu d'espoir de sauver sa vie lorsque, avec l'arrière-garde de la Grande Armée, il arriva à Königsberg. Son père, fournisseur des troupes, se trouvait dans cette ville; il avait avec lui ses deux autres enfants, une fille, Marthe, âgée de dix-sept ans, et un fils, Ernest, qui n'en avait que douze. M. Delanoix tenta l'impossible pour arracher à la mort son fils aîné. Mais tout fut inutile et le pauvre garçon expira dans les premiers jours de 1813. Je ne dirai pas combien mon grand'père fut affligé de la mort de son camarade, ni comment il conçut un attachement de plus en plus vif pour Mlle Marthe Delanoix, dont les bons soins contribuèrent puissamment à sa rapide guérison; ni comment, dégoûté de la guerre par les horribles scènes dont il avait été témoin, il prit le parti de quitter l'armée et épousa peu de temps après la soeur de son ami défunt. Mes grands-parents, après avoir longtemps vécu à Karlsruhe, vinrent habiter la France; ils eurent deux enfants: un fils, Karl, né en 1825, qui est officier dans l'armée prussienne et que j'ai vu rarement; et une fille, Cécile-Augusta, née en 1830, qui épousa mon père, et qui mourut récemment.


Mon père, le voici justement qui arrive. Je le vois descendre d'une voiture qui s'arrête devant la grille, tandis que Jean-Baptiste, qui était assis à côté du cocher, en lapin, suit à distance respectueuse avec un gros paquet sous le bras. Je sais ce que contient le paquet: des cadeaux. C'est demain Noël; et en nous réveillant, c'est au coin de la cheminée que nous allons voir ce que nous allons voir. En attendant, je suis rudement content de voir mon père; ça manquait d'uniformes dans la maison. Rien comme les uniformes pour égayer l'existence. Mon père, certes, n'est pas joyeux outre mesure; il est en deuil, et il n'oublie pas qu'il a un crêpe à sa manche; mais il est amusant tout de même et parvient de temps en temps à faire sourire mes grands-parents.

—Sacrédié! grand'maman, qu'est-ce que vous lui donnez donc à manger, à ce galopin-là? Il a encore grandi de deux pouces depuis la semaine dernière! Il faut le mettre à la demi-portion, vous savez; autrement, on le flanquerait dans les grenadiers, et je ne l'aurais pas sous mes ordres!... Arrive ici, toi, garnement, que je te regarde. Demi-tour!... par principes, nom d'un petit bonhomme! Demi-tour! A la bonne heure! Ça ne te va pas, le noir, mon garçon... Allons, qu'est-ce que je dis!... Enfin! Des couleurs il ne faut pas disputer. Dites donc, grand-papa, j'ai rencontré le petit Noël, en route. Veux-tu te sauver, toi? Est-ce que ça te regarde, ce que disent les grandes personnes? Va donc demander des nouvelles du petit Noël à Jean-Baptiste.

J'y vais. Ah! quel bon garçon, ce Jean-Baptiste! Et comme nous nous amusons bien ensemble! Nous avons fait un grand bonhomme de neige dans le jardin, et mon père dit qu'il ressemble tout à fait à un Autrichien qu'il a tué; seulement, l'Autrichien avait une longue moustache.

—Attendez-un peu, mon commandant, dit Jean-Baptiste, on va lui en mettre une aussi, de moustache, au bonhomme. On va en faire un homme à poil.

Mon père reste plusieurs jours à la maison; ou plutôt, il va et vient entre Paris et Versailles; et Jean-Baptiste l'accompagne généralement. Mais voilà que les fêtes de Noël et du Jour de l'an sont passées, et les voilà partis; voilà le dégel venu; voilà le bonhomme de neige qui est pris d'une faiblesse et s'affaisse ignominieusement sur sa base; voilà l'année 1870 commencée, an de grâce, comme d'habitude; et me voilà avec un gros rhume de cerveau. Donc les sorties me sont interdites et je reste en tête à tête avec les jouets dont on vient de me faire présent, et les livres qui les accompagnent. Livres verts comme des lézards, jaunes comme des omelettes, rouges comme des homards et bleus comme le chapeau à Lycopode, brillants et chargés d'or comme les uniformes de mon père sortant des mains de Jean-Baptiste. Ils sont pleins d'images et débordent de beaux sentiments; des Robinsons Suisses, très Suisses, des aventures de Robert-Robert et des Histoires d'Enfants Célèbres. Mais les deux plus intéressants, à mon humble avis, m'ont été apportés hier par l'aumônier du régiment de mon père, qui est venu me faire une visite. L'un des livres dont il m'a fait présent est une histoire de Henri IV qui fait voir clairement combien il fut heureux pour la France que ce grand roi abjurât les erreurs de sa jeunesse; l'autre est intitulé: Michel le Réfractaire et raconte les aventures d'un honnête jeune homme qui, appelé au service en 1814, se cacha dans un souterrain pendant que les étrangers envahissaient la France et n'en sortit qu'après l'abdication de l'Empereur, pour acclamer Sa Majesté Louis XVIII enfin remise en possession du trône de ses aïeux. Le livre, édité par Mame, qui exalte en termes dithyrambiques la sagesse et la piété du jeune réfractaire, produit sur moi une impression bizarre. Je ne sais vraiment que penser de la conduite du réfractaire, et je me décide à aller demander, à ce sujet, l'opinion de mon grand'père.

Il est précisément en train de jouer aux échecs avec un vieil officier anglais qui est notre voisin, M. Freeman, lorsque j'entre dans le salon. J'expose l'objet de ma visite. M. Freeman ne me laisse pas achever, m'arrache des mains le livre que j'ai apporté, et en parcourt quelques feuilles à la hâte. Alors, il jette violemment le livre sur la table et s'écrie:

—Vraiment! C'est une indignité! Voilà un livre qui prêche ouvertement la trahison, la désertion, le mépris de la France et la haine de la liberté, qui calomnie lâchement l'empereur Napoléon! Et c'est un prêtre, un aumônier de régiment, qui apporte ce livre au fils d'un officier! Il mérite d'être fusillé. Voilà mon avis!... Falke, dit-il à mon grand-père, gardez ce livre et ne laissez pas cet enfant le lire davantage. Je parlerai de la chose à son père. Quant à moi, veuillez m'excuser pour aujourd'hui. Je suis tellement indigné que j'ai besoin de prendre l'air.

Il sort, rouge comme la veste d'un horse-guard, mâchant des jurons anglais; et je reste seul avec mon grand-père, un peu contrarié de voir sa partie d'échecs interrompue.

—M. Freeman est le meilleur des hommes, dit-il au bout d'un instant, mais il est un peu vif. Il est plus Français que la France et plus bonapartiste que Napoléon. La France et Napoléon sont ses deux idoles. Ces Anglais sont vraiment bien curieux. Du reste, il avait complètement raison. Ce livre est un très mauvais livre, et il ne faut pas que tu le lises.

C'est aussi l'avis de M. Curmont, un autre voisin qui vient d'entrer et qui propose à mon grand-père de remplacer sa partie d'échecs par une partie de piquet. M. Curmont, que je vois pour la première fois, me semble peu sympathique; sa démarche est hésitante, sinueuse; ses épaules ont l'air inquiètes et ses derrières mal assurés; il semble redouter une attaque de flanc, et exécute, avant de prendre place sur la chaise que vient de quitter M. Freeman, un mouvement tournant des plus compliqués. Ses grosses lèvres remuent d'une façon singulière quand il parle; mais c'est pour la frime, car je vois très bien que c'est avec son nez qu'il s'exprime; il prononce les voyelles avec la narine gauche et les consonnes avec la narine droite.

Ses yeux humides, des yeux qui semblent avoir fait naufrage, paraissent curieux de ce qui se passe derrière les oreilles en colimaçon; et le front, qu'envahissent des cheveux vainement refoulés en arrière, retombe sur ces yeux-là comme la visière d'un casque. Je ne parle pas du menton; on n'en voit point; une longue barbe, une de ces horribles barbes que j'ai su depuis être des barbes à principes, semble avoir pour mission de dissimuler la hideur de la mâchoire.

Si je n'ai pas, jusqu'ici, vu M. Curmont, j'ai entendu parler de lui plusieurs fois. C'est un républicain, un républicain austère, qui n'a pas d'autre désir que celui de se sacrifier au bien-être de son pays. Il a un fils, pourtant, qui, bien que républicain comme son père, a des ambitions; mais ses ambitions sont légitimes, car c'est un jeune homme du plus grand avenir. Il a fait son droit, ce qui est beau, et vit à Paris avec d'autres personnages qui ont aussi fait leur droit et qui feront bien autre chose avant peu. Il y en a un, dans la bande, qui s'appelle Léon et dont M. Curmont fait le plus grand éloge. Il est fier, d'ailleurs, de recevoir ces messieurs chez lui, de temps à autre; ils lui sont amenés par son fils. Ce fils, ayant d'aussi belles relations, dépense beaucoup d'argent. M. Curmont n'est pas bien riche, et ne pourrait pas fournir cet argent. Heureusement, Mme Curmont est une musicienne hors ligne; en donnant des leçons du matin au soir et en jouant dans les concerts, autant que possible, du soir jusqu'au matin, elle parvient à subvenir aux besoins de son fils. Je voudrais bien voir, pour mon compte, ce jeune homme à grand avenir; je voudrais bien voir, aussi, ses amis; d'autant plus que mon père, dernièrement, en a parlé devant moi en termes peu flatteurs.

—Des vauriens, a-t-il dit. Des piliers d'estaminets, des avocats sans cause, des poches à bave. Si l'Empereur faisait fusiller ces gaillards-là, ce serait un grand bien pour lui et pour la France. C'est grâce à cette sale clique que nous n'avons pas d'armée de seconde ligne. Malgré tout, on pourrait encore se tirer d'affaires, si ces gredins n'étaient pas là pour empoisonner le public.

M. Freeman, à qui s'adressait mon père, a trouvé que les moyens préconisés par lui étaient plutôt excessifs. Il pense que toutes les opinions doivent être libres, au moins jusqu'à un certain point. Mais ce qu'il n'admet pas, c'est qu'on vilipende la France et la mémoire du Grand Empereur. Et il a parlé à mon père du livre que m'avait apporté l'aumônier. Mon père a haussé les épaules.

—Oui, oui, vous avez raison. Mais qu'est-ce que vous voulez? Nous sommes entre deux feux. La calotte d'un côté, le spectre rouge de l'autre. Les pékins sont las de gagner de l'argent; l'empire les a gavés; et maintenant, ils ont une indigestion. Qu'est-ce que vous voulez faire à ça? Quant à la propagande des oiseaux noirs, quant aux bouquins qu'ils distribuent, ça ne produit pas plus d'effet qu'un cautère sur une jambe de bois. L'influence du livre, c'est de la blague. Il n'y a qu'une chose qui ait une influence: c'est ça.

Et, du plat de la main, il a frappé son épée.

—Vous n'avez peut-être pas tort, a dit M. Freeman; cependant l'esprit public devrait être mis à l'abri...

—Il n'y a pas d'esprit public en France, a répondu mon père. La Dette publique nous suffit.

M. Curmont, lui, croit à l'existence de l'esprit public. Il croit à l'Opinion, à l'Histoire, aux Principes et au jugement de la postérité! Il a des convictions profondes. ... Il a surtout une petite fille qui s'appelle Adèle et qui est la plus charmante petite fille que j'aie jamais vue. A vrai dire, elle n'est pas toute petite; elle est même plus grande que moi. Elle a douze ans, et je n'en ai que huit. Mais elle est si mignonne, si délicate et si fraîche! Avec ses grands yeux bruns, les longues boucles mordorées de ses cheveux soyeux, et sa petite bouche rose à la moue pensive, elle donne l'idée d'une de ces poupées, qu'on expose dans les magasins luxueux, à l'époque des étrennes. Elle est presque aussi rose qu'une poupée; pas triste, mais pas bruyante; très raisonnable et très instruite aussi. Elle joue du piano presque aussi bien que sa mère. Je l'ai entendue jouer et j'ai été honteux de ne rien savoir, ni musique, ni autre chose; j'ai regretté qu'on ne m'eût rien fait apprendre. La musique aussi m'a ému profondément, a remué en moi beaucoup de choses qui doivent être très embrouillées. Je songeais que ma mère, si elle vivait encore, aimerait Adèle plus qu'elle ne m'aimait; je me suis demandé, aussi, si ma mère m'aimait réellement, et si j'avais jamais eu pour elle une affection profonde; ou bien, plutôt, si je n'avais jamais pu parvenir à aimer ou à me faire aimer. J'ai pensé qu'Adèle, qui est si savante, pourrait m'expliquer beaucoup de choses que je ne comprends pas; et je me suis décidé à lui exposer, ainsi que j'avais rêvé si longtemps de le faire à une soeur, tout ce que je ressens.

Elle m'écoute avec attention, un doigt sur les lèvres et la tête un peu penchée. Quand j'ai fini, elle me regarde longtemps, silencieuse, avec des yeux pleins de surprise.

—Je ne sais pas, dit-elle à la fin. Oh! je t'assure que je ne sais pas. Je n'ai jamais pensé à tout ce que tu me dis. J'aime mon père, j'aime ma mère, j'aime mon frère, j'aime tout le monde. Je crois bien que tout le monde m'aime aussi. Personne ne me le dit jamais, mais c'est parce qu'on n'a pas le temps. Papa lit son journal et parle politique toute la journée; maman travaille continuellement, et Albert ne vient de Paris que de temps en temps, et ne reste que quelques heures, juste le temps de prendre l'argent qu'on a mis de côté pour lui. Tu vois qu'ils sont tous très occupés. Mais je suis sûre qu'ils m'aiment beaucoup. Pourquoi ne m'aimeraient-ils pas? Toi, tu m'aimes bien... Je ne comprends pas beaucoup ce que tu m'as dit. Je ne sais pas...

Ce sera toute l'histoire sentimentale de ma vie, cela. Aux questions que je ne poserai plus jamais, mais qu'elles comprendront, les femmes que je rencontrerai répondront toutes, par le silence: Je ne sais pas.

—Pour la musique, continue Adèle, je ne comprends pas qu'elle t'émeuve autant. Moi, ça ne me fait rien. Mais si tu savais comme c'est fatigant, surtout au commencement! Toujours les doigts sur les touches... Je n'ai jamais eu le temps de m'amuser beaucoup. Mais nous jouerons à toutes sortes de choses ensemble, n'est-ce pas? lorsqu'il fera beau temps, lorsque le printemps sera venu.


Le printemps est venu. Les feuilles commencent à crever l'enveloppe des bourgeons, et si les fleurs ne se montrent pas encore en pleine terre, il y en a déjà de jolies dans la serre, au bout du jardin. Mon père en a fait faire plusieurs fois des bouquets, qu'il a envoyés à la maréchale Bazaine.

J'ai vu souvent la maréchale passer en voiture; c'est une bien belle femme. M. Curmont raconte d'horribles histoires sur son compte, affirme que le maréchal a fait au Mexique massacrer toute la famille de sa femme. Mais je ne crois pas un mot de tout cela. Comment un maréchal de France pourrait-il être coupable de tels actes?

Pourtant, dernièrement j'ai assisté à une scène curieuse. Comme je passais dans la rue de Clagny, j'ai vu un rassemblement devant la propriété du maréchal. La grille était ouverte et, dans le jardin, devant la maison, se tenait un monsieur bien vêtu, au teint basané et à la moustache noire, qui criait à tue-tête:

—Voleur! Canaille! Traître! Assassin!

Et il tendait son poing crispé vers quelqu'un qui devait se trouver dans la maison, derrière les volets d'une fenêtre. Le garde de Clagny, qu'on avait été chercher, est accouru, son sabre au côté. Il a mis la main sur l'épaule du monsieur, qui s'est décidé à le suivre après une dernière bordée d'injures et s'est dirigé, accompagné par le garde, vers la station du chemin de fer. On disait dans la foule que c'était un parent de la maréchale qui était venu lui emprunter de l'argent, et qui, ne pouvant avoir cet argent, se vengeait par des grossièretés.

M. Curmont dit que ces grossièretés sont des vérités absolues. Mais mon père assure que ce sont d'odieuses calomnies. Il me défend, d'ailleurs, de répéter à qui que ce soit ce que j'ai vu et entendu. Mon père vient très souvent à Versailles, à présent. Fréquemment des officiers de ses amis l'accompagnent. Mes grands-parents tiennent, pour ainsi dire, table ouverte. Mon grand-père est présenté à ces messieurs comme un Vieux de la Vieille, ce qui lui attire tous les respects.

—Voila un homme, messieurs, dit mon père, qui fut l'un des compagnons du Grand Empereur. Il était à la Bérésina, messieurs!

—La Bérésina! disent en choeur les officiers. Terrible affaire! Le froid! La glace! Effroyable désastre! Le plus épouvantable épisode de la grande retraite...

Mon grand-père, chaque fois, ébauche un geste de contradiction et essaye de dire quelque chose. Mais, comme il parle très lentement, on lui coupe toujours la parole aux premiers mots; et il n'insiste pas. Du reste, il paraît s'affaiblir depuis quelque temps; il se casse, ses mains tremblent beaucoup, et il semble prendre pour toutes choses une indifférence de plus en plus grande.

Je soupçonne mon père d'avoir profité de cet état pour engager le vieux, comme il l'appelle, à louer, pour un prix très bas, sa maison de la rue de Clagny au général de Rahoul. Ma grand'mère a paru très peu satisfaite de la transaction; mais mon père compte beaucoup sur le général de Rahoul, qui est devenu son ami intime et son commensal ordinaire. Je n'aime pas le général de Rahoul, et ma grand'mère le hait.

—Vous voudrez bien m'excuser, a-t-elle dit à mon père qui s'est mis à sourire d'un sourire forcé, lorsque vous jugerez à propos d'inviter ce monsieur.

Ma grand'mère n'est pas au courant des affaires militaires, et des conditions dans lesquelles s'opère l'avancement. Mais mon père sait à quoi s'en tenir; il n'a pas pour rien quatre galons sur la manche. Il n'ignore pas que le général de Rahoul, en sa qualité d'ami intime du maréchal Bazaine, peut lui être fort utile; et il le traite en conséquence.

Le général est donc venu s'installer dans la maison de la rue de Clagny. Jusqu'ici, je l'avais cru veuf ou célibataire. Mais il est marié. Il a épousé, lorsqu'il était lieutenant, et pour son argent, une femme dont on dit qu'elle n'est pas méchante mais d'une désespérante vulgarité. Cette femme est séquestrée par son mari; quoiqu'elle se porte fort bien et qu'elle pèse au moins cent kilos, elle doit se prétendre continuellement malade, ne voir et ne recevoir personne. En somme, elle a disparu du monde. Son mari, qui la zèbre de coups de cravache, l'appelle son Panari. Je tiens ces détails et bien d'autres de Jean-Baptiste. Mme de Rahoul ne doit jamais se montrer en public et prend l'air à la dérobée, une fois la nuit tombée, comme un pensionnaire de lazaret. Quelquefois, quand il fait noir, je m'échappe et je cours jusqu'à la rue de Clagny. A travers les grilles du jardin j'aperçois quelque chose de sombre qui va et vient dans les allées, comme une grosse boule noire qui roule silencieusement. C'est le Panari qui se promène.

Jean-Baptiste a toujours une bonne histoire à me raconter. Mais ce matin il m'a apporté une bien mauvaise nouvelle. Mon grand-père a été pris d'une faiblesse hier soir, vers onze heures, et le médecin, qui est déjà venu trois fois, a dit qu'il ne fallait plus conserver aucun espoir. On m'habille à la hâte et l'on me conduit dans la chambre de mon aïeul, où se trouvent déjà ma grand'mère et mon père. Le vieillard est étendu dans son lit, immobile, les yeux clos.

—Il a perdu toute connaissance, murmure mon père.

Je m'agenouille devant le lit, ému d'une émotion toute physique que je ne puis analyser, car il me semble que j'ai la tête vide. Et tout d'un coup, comme on me fait sortir de la chambre, le souvenir du colonel Gabarrot s'empare de moi; il me hante, ne me quitte point, ni vers le soir, lorsqu'on annonce la mort de mon grand-père, ni le lendemain, pendant qu'on procède aux préparatifs des funérailles; ni même le surlendemain matin, tandis que les employés des pompes funèbres viennent tendre de noir la porte de la maison.


Mon grand-père est mort le 7 mai, et c'est aujourd'hui, le 9, à midi, qu'on l'enterre. Hier, le 8 mai, a eu lieu le Plébiscite; mais ce matin, naturellement, on n'en connaît pas encore le résultat. Mon père est venu un moment dans ma chambre pour jeter un coup d'oeil sur les journaux; mais il est interrompu dans sa lecture par l'arrivée des membres de la famille qu'il se hâte d'aller recevoir. Ils sont venus de loin, pour la plupart.

D'abord, M. Xavier Delanoix, un neveu de mes grands-parents, le fils d'Ernest Delanoix, frère cadet de ma grand'mère. C'est un homme de quarante ans, légèrement bedonnant, d'une taille au-dessus de la moyenne, avec des favoris qui inspirent confiance, et des petits yeux vrillonnants. Il est entrepositaire dans le nord de la France, non loin de la frontière belge, et présente l'aspect d'un homme qui fait de bonnes affaires. J'ai eu l'occasion de le voir déjà deux ou trois fois, à Paris. Mais il a amené avec lui sa fille, une jeune personne de dix-huit ans que je ne connais pas encore. C'est une jolie blonde, avec de grands yeux bleus et des dents pareilles à des perles; dans ses vêtements de deuil, je ne sais pourquoi, elle me donne l'idée de Marie Stuart quittant la France. J'entends qu'elle s'appelle Estelle.

Puis, c'est mon oncle Karl qui arrive, le major Karl von Falke, de l'artillerie prussienne. Je crois que mon grand-père, lorsqu'il avait quarante-cinq ans, c'est-à-dire l'âge actuel de mon oncle, devait présenter la même apparence. Un homme droit, sec, dont les yeux ont un regard direct et franc, et dont la voix claire donne aux phrases françaises une précision particulière. J'ai peu vu mon oncle jusqu'ici, mais je me sens une grande affection pour lui. Je regrette seulement qu'il ait revêtu des habits civils; j'aurais bien voulu le voir dans son uniforme. J'ai tellement envie de voir des officiers prussiens! Ça viendra peut-être, si je suis sage.

Un peu avant onze heures, arrive un monsieur que personne ne semble connaître. Il se présente comme un parent, et décline à mon père ses noms et prénoms: Séraphus-Gottlieb Raubvogel, de Mulhouse.

Il donne des explications: il est le fils d'une soeur cadette de mon grand-père, qui naquit vers 1800 et qui se maria, se trouvant en de mauvais termes avec sa famille, avec M. Gustave Raubvogel, honorablement connu. Il est, lui, Séraphus-Gottlieb Raubvogel, l'unique fruit de ce mariage. Et, bien que sa mère eût cessé, durant toute sa vie, d'entretenir aucun rapport avec sa famille, il a pris sur lui de renouer des relations avec ses parents. Il s'est enquis de leur adresse, sachant seulement qu'ils habitaient Versailles; et comme réponse, a reçu de l'agence à laquelle il s'était adressé un télégramme lui annonçant le déplorable décès de son oncle.

—Je regrette bien vivement, dit-il, qu'un événement aussi malheureux soit la cause de notre première rencontre. C'est une si grande joie pour moi, de lier enfin des noeuds de parenté réelle avec une famille dont le sort m'a tenu injustement éloigné, et à la tête de laquelle je suis heureux de voir maintenant un des plus distingués officiers de notre glorieuse armée!

M. Raubvogel s'incline légèrement en prononçant ces derniers mots, et mon père, visiblement flatté, lui tend la main.

Pourtant, quelques instants après, comme je me trouve dans la chambre de ma grand'mère, avant le départ du convoi, mon père entre rapidement, s'approche d'elle et lui demande à voix basse:

—Avez-vous connaissance d'un certain Séraphus-Gottlieb Raubvogel, de Mulhouse?

—Non, dit ma grand'mère, pas du tout.

—Il est en bas, dit mon père; il est venu pour l'enterrement. Il se dit votre neveu, le fils d'une soeur de votre mari.

—Ah! oui, dit ma grand'mère, je me rappelle. Mon mari avait une soeur qui quitta brusquement la famille, à Karlsruhe, peu de temps après notre mariage. Elle partit avec un acteur qui, je crois, l'épousa.

—Vous n'avez jamais eu d'autres renseignements sur elle?

—Jamais. Ludwig n'a jamais pu retrouver ses traces.

—Et vous ne savez pas si cet acteur qui l'épousa se nommait Raubvogel?

—Non. C'est-à-dire... peut-être... Je ne me souviens pas.

Mon père redescend au rez-de-chaussée et je le suis. Je considère attentivement Raubvogel qui, dans un coin du salon, cause avec Delanoix. C'est un homme de vingt-cinq ans environ, de taille moyenne, aux épaules larges, aux yeux vifs et souriants, au nez recourbé en bec d'oiseau, à la bouche ironique et à la chevelure châtain clair. Cette couleur est aussi celle de la barbe. J'admire cette barbe. Elle n'est pas longue; elle n'est pas épaisse; elle n'est même pas belle, si l'on veut. Mais elle est quelque peu diabolique, avec sa petite pointe effilée qui se recourbe en crochet, et elle donne à toute la physionomie un caractère si original! Quelle peut bien être la profession de M. Raubvogel?

C'est précisément la question qu'adresse mon père, à demi-voix, au général de Rahoul qui vient d'arriver.

—Écoutez, répond le général, voici ce que je vais faire: je vais charger le service secret du ministère de la guerre de prendre des renseignements sur le personnage. Vous les aurez par retour du courrier et vous saurez à quoi vous en tenir. Je dois dire que sa figure ne me déplaît pas.

A moi non plus. Il est certainement le premier civil qui ait eu mon admiration pleine et entière. Jusqu'ici, je n'ai jamais eu pour les pékins une large place dans mon coeur. Mais je dois dire que Raubvogel, s'il ne porte pas l'uniforme, est digne de le porter. J'établis un parallèle entre lui et les nombreux officiers présents dans le salon; il ne perd pas à la comparaison. Et pourtant il y a là trois généraux, le colonel du régiment de mon père et un officier d'ordonnance du maréchal Bazaine...

—Messieurs de la famille...

Mon père me prend par la main; je dois marcher derrière le cercueil, entre mon oncle Karl et lui. Avant de sortir du salon, je jette un dernier coup d'oeil d'admiration sur la barbe de Raubvogel.



III


Les funérailles terminées, nous sommes revenus à la maison, mon oncle Karl, mon père et moi. Ma grand'mère, souffrante et en proie à la plus grande douleur, ne quitte pas sa chambre. Les rapports de mon oncle et de mon père ne sont pas des plus cordiaux, et leur conversation est plutôt froide, toute de surface. Ce n'est guère amusant. Après dîner, heureusement, M. Delanoix vient nous faire une visite.

M. Delanoix est un homme tout d'une pièce, rond en affaires, qui ne mâche pas ce qu'il a à dire et n'y va point par quatre chemins. Du moins, il l'affirme.

—Moi, je suis franc comme l'or. Je pense qu'il n'y a rien de tel que de parler pour s'entendre.

Cependant, c'est à l'aide de nombreuses tournures circonlocutoires qu'il expose à mon père l'objet de sa visite. Des sentiments de vénération profonde l'ont poussé à venir à Versailles pour assister aux funérailles de son oncle; il aurait même pris le premier train et serait arrivé un peu plus tôt, c'est-à-dire le 8, si ses devoirs de citoyen ne l'avaient retenu chez lui ce jour-là: il lui fallait, en effet, voter, et ajouter son humble voix à toutes celles des vrais Français qui ont affirmé leur loyauté à la dynastie impériale.

—Car, pour moi, le résultat du Plébiscite d'hier, bien que nous ne le connaissions pas encore d'une façon certaine, ne peut pas faire l'objet d'un doute.

Mon père incline la tête en souriant, et Delanoix continue:

—Je dois dire pourtant que des considérations d'un ordre plus matériel m'ont engagé à entreprendre mon voyage. Les affections de famille sont les plus sûres et lorsqu'on a l'honneur et le bonheur de compter parmi ses parents des personnes qui occupent dans la hiérarchie sociale une place proéminente, et auxquelles leurs glorieux états de service assurent l'oreille des pouvoirs établis, je crois qu'il est permis, sans présomption, de compter sur leurs conseils, et même, à l'occasion, sur leur appui.

Mon père s'incline encore, un peu plus grave. Delanoix alors, sans transition, déclare que la fourniture du fourrage à l'armée, dans la région du Nord, est à renouveler avant peu; il a l'intention de soumissionner. Il est bien certain que c'est une entreprise importante. Pourtant, ce sont moins les bénéfices qu'elle pourrait lui rapporter qu'il ambitionne, que le titre de fournisseur de l'armée. Sa fille, en effet, Estelle, va bientôt être en âge de se marier, et...

Mon père interrompt, brusquement.

—Je vois; ce sont des recommandations qu'il vous faut. Eh! bien, c'est une affaire à débattre...

Mon oncle se lève, priant mon père de l'excuser. Il désire aller passer quelques instants avec sa mère. Je demande à l'accompagner.

Ma grand'mère est assise dans son fauteuil, la tête baissée, les yeux fixés sur les braises ardentes. Elle se redresse à notre entrée et essaye de sourire; et, ses yeux, tout d'un coup, se remplissent de larmes. Mon oncle vient s'asseoir à côté d'elle, prend une de ses mains dans les siennes; et, pendant quelques instants, pas un mot n'est prononcé. C'est mon oncle qui rompt le silence.

—Maman, avez-vous pensé à ce que vous allez faire maintenant? Avez-vous l'intention de rester à Versailles? Ou bien...

Ma grand'mère regarde mon oncle, qui continue d'une voix plus rapide:

—Oui, j'avais pensé que vous n'aimeriez pas demeurer ici. Pour beaucoup de raisons. Je crois inutile de les détailler. J'avais pensé aussi que peut-être vous voudriez bien m'accompagner quand je retournerai en Allemagne.

Ma grand'mère m'attire à elle et pose sa main sur ma tête.

—J'y avais pensé, dit-elle, mais je ne puis abandonner cet enfant-là. Je suis sa mère, à présent.

—C'est précisément pourquoi j'avais songé à vous faire l'offre que je vous fais, reprend mon oncle au bout d'un instant. Jean est très jeune, et vous êtes âgée. Les circonstances peuvent devenir difficiles pour vous. Il peut se produire des événements, des événements graves, qui mettraient vos forces à une trop rude épreuve. L'horizon est noir...

Et mon oncle se met à parler bas, en allemand. Je ne comprends que quelques mots, de temps en temps: Krieg, guerre, par exemple.

—Je crois que tu as raison, Karl, répond ma grand'mère; les choses dont tu parles me semblent, à moi aussi, inévitables. Mais c'est justement pourquoi je ne puis accepter ton offre, dont je te remercie de tout mon coeur. Cet enfant est Français. Et pour moi, bien que mon mariage avec ton pauvre père m'ait faite légalement Allemande, je ne puis pas oublier que je suis née Française. N'insiste pas, mon cher enfant.

Le lendemain matin j'ai une grande joie. De la fenêtre de ma chambre, je vois poindre, au coin de la grille, la barbe de M. Raubvogel. Je descends quatre à quatre, et je rencontre sur le perron l'heureux propriétaire de cette barbe.

—Bonjour, mon cousin! s'écrie-t-il,—oui, il m'appelle son cousin, comme ça!—Bonjour, mon cousin! Comment vous portez-vous, ce matin? Vous avez l'air plus éveillé qu'une potée de souris. Voilà comme j'aime les enfants! Ah! quel fier luron vous ferez avant peu!

Très flatté et très ému, je bégaye une phrase quelconque.

—Je me porte très bien, monsieur, et j'espère...

—Monsieur! s'écrie Raubvogel, monsieur! Ah! pas de Monsieur entre nous, s'il vous plaît. Nous sommes cousins. Appelez-moi votre cousin.

—Oui, mon cousin.

—C'est curieux, vraiment, dit Raubvogel à mon père qui vient de lui serrer le bout des doigts; c'est curieux, mon commandant,—il appelle mon père: mon commandant! Ah! j'avais bien deviné que le cousin Raubvogel n'était qu'un demi-pékin!—C'est curieux comme votre cher fils ressemble à ma mère quand elle était jeune: en plus mâle, bien entendu. Il y a déjà en lui quelque chose qui annonce le guerrier sans peur et sans reproche, qui montre qu'il sera le vrai fils de son père. Mais j'ai une miniature de ma mère, peinte lorsqu'elle avait une dizaine d'années...

M. Delanoix et sa fille Estelle succèdent au cousin Raubvogel. Puis, arrive le général de Rahoul, accompagné de l'officier d'ordonnance du maréchal. Il est midi, et, quelques instants après, mon oncle Karl ayant présenté les excuses de ma grand'mère, trop souffrante pour quitter sa chambre, on passe dans la salle à manger. Ce n'est pas un repas de circonstance, mais un simple déjeuner de famille entre parents et amis, réunis par un pieux devoir, et que les nécessités de l'existence vont bientôt de nouveau éloigner les uns des autres. Pourtant, mon père a tenu à bien faire les choses. Il a adjoint à la cuisinière de ma grand'mère, jugée insuffisante pour la circonstance, un chef tenu en haute estime à Versailles. Ce chef a confectionné des plats dont les noms rappellent les endroits où s'illustrèrent les Français et les hommes dont s'honore la France: Crécy, Soubise, etc. Le service est fait par Jean-Baptiste et par l'ordonnance en second de mon père, soldat-valet irréprochable. Malgré l'abondance, la diversité et la qualité des vins (car mon grand-père avait une excellente cave), le ton des convives est plutôt calme jusqu'au dessert. Mais alors, l'officier d'ordonnance ayant assuré que le maréchal, à la communication du résultat complet du Plébiscite, avait donné libre cours à la joie la plus intense, tout le monde se met à parler à la fois. C'est un débordement d'enthousiasme. Le général de Rahoul déclare que ce sera une leçon pour ces bougres de républicains, et que cela leur fera voir d'où le vent souffle. Mon père affirme que, malgré le deuil qui l'a frappé, il n'a pas manqué d'aller porter son bulletin l'un des premiers. Delanoix assure qu'il a décidé par son exemple plusieurs de ses compatriotes, qui hésitaient, à voter oui.

—Messieurs, dit alors Raubvogel, en caressant sa barbe, je regrette vivement qu'il ne m'ait point été donné d'imiter votre patriotisme. Mais, nouvellement installé à Mulhouse et n'y jouissant pas encore des droits électoraux, je n'ai pu déposer dans l'urne le suffrage que mes traditions de famille me faisaient un devoir d'y apporter. Cependant, messieurs,—et ici Raubvogel pose la main sur son estomac—cependant, je puis vous l'affirmer sur l'honneur: j'ai voté de coeur!

Des applaudissements saluent les derniers mots de Raubvogel. Mon père se lève et s'écrie, son verre à la main:

—Messieurs, je vous propose de boire à la santé de S.M. Napoléon III et à la prospérité de son règne.

Les acclamations se croisent; les verres s'entrechoquent; c'est comme si la phrase prononcée par mon père avait insufflé une nouvelle vie aux convives, leur avait permis de donner carrière à une exubérance que, jusqu'à présent, ils avaient difficilement contenue. Le général de Rahoul, particulièrement, semble plein d'un entrain tout militaire. Ses yeux d'ardoise luisent dans sa face de brique. On dit qu'il est un dur-à-cuire; mais il a l'air cuit. Il est à la gauche d'Estelle, sur le flanc droit de laquelle on m'a posté. Et, soit parce qu'il n'aime pas le voisinage des femmes, soit qu'il manque d'air et ait besoin de place (car il est excessivement rouge), il la pousse continuellement du genou; de sorte qu'Estelle, en demoiselle réservée, appuie ses réserves de mon côté et que son aile gauche est sur le point de déborder dans mon assiette, où Jean-Baptiste accumule les petits fours.

Ma position devient de moment en moment plus dangereuse, mais personne ne semble s'en apercevoir. La conversation roule maintenant sur les ressources militaires de la France. On les déclare énormes, inépuisables. L'officier d'ordonnance sollicite à ce sujet l'opinion de mon oncle Karl, qui approuve, brièvement, les opinions émises. Là-dessus, on admet que l'armée prussienne est très forte aussi. L'événement a prouvé que l'alliance française, recherchée par la Prusse avant Sadowa, ne lui était pas nécessaire pour vaincre l'Autriche.

—Il est vrai, dit mon père, que l'Autriche avait été terriblement affaiblie par Napoléon, et que la neutralité de la France a été d'un grand secours à la politique de Bismarck. Mais de l'Autriche à l'Empire français, il y a un pas. L'affaire du Luxembourg, il y a deux ans, a d'ailleurs prouvé que la Prusse ne recherchait pas une lutte avec la France. Le fusil à aiguille est une arme sérieuse, mais le chassepot lui est évidemment supérieur...

—Moi, s'écrie le général de Rahoul, en opérant en avant un mouvement qui entraîne la jambe d'Estelle, j'étais partisan de l'adoption du fusil Plumerel.

—Le fusil Plumerel avait de bons côtés, assure Delanoix en regardant avec inquiétude du côté de sa fille.

—Ah! mon cousin, dit Raubvogel en cherchant évidemment à concentrer sur lui l'attention de Delanoix auprès duquel il est assis, vous paraissez avoir de profondes connaissances en balistique. Tire-t-on toujours à l'arc, dans votre pays?

—Plus que jamais! répond Delanoix, se tournant complètement vers Raubvogel qui semble très désireux d'être mis au courant des coutumes du Nord de la France.

Le cousin Delanoix donne au cousin Raubvogel toutes les explications qu'il réclame. Pendant quoi Estelle s'enquiert auprès de moi de mes facultés d'absorption, les petits fours étant en cause. Pendant quoi, aussi, le général de Rahoul, ayant retrouvé son aplomb, déclare que tout ce qu'on raconte au sujet de la supériorité de l'artillerie allemande est une simple farce.

—Si la France le voulait, dit-il, elle aurait aussi des pièces à fermeture de culasse. Le général Treuil de Beaulieu en a inventé une dernièrement. Mais le maréchal Le Boeuf, président du comité d'artillerie dont je fais partie, a donné l'ordre de ne pas accepter cette bouche à feu. Nous sommes du même avis: tout ça, c'est de la ferraille.

—Il est bien certain, dit à son tour l'officier d'ordonnance, que la Prusse, malgré sa puissance que je suis le premier à admettre, n'aurait aucune chance de succès dans une lutte contre la France. Je voudrais vous dire, continue-t-il en riant sardoniquement, combien le maréchal Bazaine s'est amusé à la lecture d'un mémoire rédigé en mai 1867 par le général Frossart et qui lui fut communiqué l'autre jour. Ce précepteur du prince impérial prévoit dans son mémoire la défense de la frontière de l'Est, jusqu'à ce que l'armée ait reculé à Langres. On n'a pas idée de choses pareilles!...


Je me suis échappé de la salle à manger au milieu de l'inattention générale, afin de descendre à la cuisine pour voir le chef. Il est si beau, tout en blanc, tablier blanc, bonnet blanc, avec des grands couteaux dans sa ceinture. Et Jean-Baptiste, qui vient de siffler deux ou trois verres de champagne, est tellement amusant!

—Avez-vous vu le général de Rahoul, monsieur Jean? En voilà un chaud de la pince! S'il n'a pas mis le feu à votre cousine, c'est pas de sa faute. Le général de Rahoul, c'est un homme à poil!

—Jean!

C'est mon oncle qui m'appelle. Il a pris congé des convives avant le café, afin de faire une grande promenade à pied, et il me demande de l'accompagner. Nous voilà partis; mon oncle, l'air triste et soucieux; et moi, persuadé qu'il a quelque chose de très important à me dire. Mais je me trompe; mon oncle ne me parle que de choses fort ordinaires. Il me demande ce que je sais, ce qu'on m'a appris. Je n'ai pas de mal à lui répondre; il me dit que je dois chercher à m'instruire; que je ferais bien, par exemple, de demander à ma grand'mère de m'apprendre l'allemand.

—Cela te servira beaucoup, plus tard; et puis cela occupera ta grand'mère, lui fera prendre de l'intérêt à l'existence. Il faut bien aimer ta grand'mère, et l'écouter toujours. Elle t'aime de toutes ses forces; et si tu savais, mon petit Jean, comme elle a été bonne pour nous, pour ta mère et pour moi, quand nous étions enfants...

—Oncle, raconte-moi quand tu étais enfant, quand maman était petite.

Mon oncle me prend par la main et se met à raconter. J'écoute,—oui j'écoute avec tant de joie, et je voudrais tant que mon oncle pût me parler toujours...

Nous marchons, nous marchons. Nous sommes sortis de la ville par la grille de l'Orangerie, nous avons longé la pièce d'eau des Suisses et nous montons une route qui serpente au milieu du bois que le printemps a paré de jeunes feuilles. A un dernier détour de la route apparaît l'immensité d'un plateau presque nu, avec des bâtiments à toits rouges, à gauche. C'est le plateau de Satory.

—Revenons par ici, dit mon oncle, après avoir jeté un regard devant lui. Et il indique un chemin qui descend, à gauche, après avoir contourné un massif d'arbres.

Au pied d'un de ces arbres, un colporteur est assis sur l'herbe, sa balle à côté de lui; il mange un morceau de pain et lève les yeux sur nous comme nous passons. Son regard croise celui de mon oncle, qui tressaille et s'arrête une seconde. Cependant il se remet en marche; et il a fait deux ou trois pas lorsque son nom, prononcé d'une voix sourde, le force à se retourner tout d'un coup. Le colporteur s'est levé et s'approche.

—Falke!

—Holzung! C'est vous?

Le colporteur est tout près de mon oncle, à quelques pas de moi, et je ne puis entendre ce qu'il lui dit. Il parle pendant quelques minutes; pas en français, je crois; puis mon oncle vient me rejoindre. Sa figure a une expression singulière; et je sens que sa main, qui prend la mienne, tremble très fort.

—Connais-tu cet homme, mon oncle?

—Non, non... c'est-à-dire... non, dit mon oncle, en rougissant un peu. Il croyait me reconnaître... il s'est trompé. Malgré tout, ne parle pas de cela à la maison.

Je n'en parlerai pas, certainement. Mais je n'oublierai pas non plus le nom de l'homme: Holzung.

Des officiers passent sur la route, à cheval, chamarrés d'or.

—Toi aussi, tu seras officier, me dit mon oncle. C'est une profession qui a sa noblesse, quoi qu'on en dise; mais à condition qu'on recherche moins les avantages qu'elle peut rapporter que la satisfaction de servir bien sa patrie. Et la patrie exige de nous non seulement des actions dangereuses et éclatantes, mais aussi des actes plus périlleux encore et sans gloire—sans gloire...


Mon oncle a encore passé la journée d'hier à Versailles. Nous avons été ensemble au cimetière où nous nous sommes longtemps agenouillés sur la tombe de mon grand-père. Et ce matin, il est parti.

C'est dommage. S'il était resté deux heures de plus, il aurait appris ce que c'est que Raubvogel. Il n'avait pas l'air d'en faire beaucoup de cas, mais il aurait vu que le cousin n'est pas le premier venu, et que c'est, comme dit Jean-Baptiste, un homme à poil.

Le général de Rahoul vient justement d'arriver avec le rapport qu'il avait demandé au service secret du ministère de la guerre de lui fournir sur Raubvogel. Il a tenu à lire, lui-même, de sa grosse voix, le rapport à mon père; et, comme je n'étais pas loin, j'ai tout entendu.

«Le nommé Raubvogel (Séraphus-Gottlieb) se donne comme originaire de Strasbourg; mais malgré toutes nos recherches, il nous a été impossible de vérifier le fait. Un informateur allemand à notre service le croit originaire de Mayence; mais cette supposition ne repose sur aucune base sérieuse. La présence du personnage a été signalée, à plusieurs reprises, sur le territoire français; il est à présumer pourtant qu'il a principalement habité l'Allemagne. On ne lui connaît, de façon précise, aucun parent. Au point de vue de la fortune, il est à croire qu'il vit d'expédients. Il a des hauts et des bas très sensibles. Bien qu'il ne soit âgé que de vingt-cinq ans environ, son existence doit avoir été mouvementée. Rien ne donne à penser qu'il s'occupe de politique ou d'espionnage. Aucun fait précis à relever contre sa moralité. Il a fait son apparition, il y a deux mois environ, à Mulhouse; voici dans quelles conditions: Un habitant notable de la ville, M. Isidore Raubvogel, propriétaire de l'hôtel des Trois Cigognes, avait été frappé d'une attaque d'apoplexie. Il était veuf et sans enfants; et, comme il restait peu d'espoir de le sauver, ses amis et le personnel de l'établissement ne savaient qui prévenir de son état. M. Isidore Raubvogel, très réservé au sujet de ses affaires de famille, n'avait jamais parlé d'aucun parent; et comme il avait perdu connaissance, on n'en pouvait tirer le moindre renseignement. Quelques parents de sa femme, habitant Mulhouse, essayèrent de pénétrer auprès du mourant. Mais le personnel de l'hôtel, les sachant en très mauvais termes avec lui, refusa de leur permettre l'accès de l'appartement. C'est alors qu'arriva un soir le nommé Raubvogel (Séraphus-Gottlieb) qui fait l'objet de ce rapport, et dont personne n'avait jamais entendu parler à Mulhouse. Il se donna comme le neveu du moribond; parvint, soit par force, soit par corruption, à gagner l'accès de sa chambre, dans laquelle il resta seul avec lui, et dont il n'ouvrit la porte que lorsque M. Isodore Raubvogel fut près de rendre le dernier soupir. M. Isidore Raubvogel étant mort, le prétendu neveu fit procéder aux funérailles. Pendant plusieurs jours on ne put trouver aucun testament. Cependant, après bien des recherches, on finit par découvrir un morceau de papier, signé de M. Isidore Raubvogel, sur lequel il déclarait, au crayon, léguer tous ses biens, meubles et immeubles, à son neveu Séraphus-Gottlieb. Bien qu'un domestique, du nom de Gédéon Schurke, ait déclaré avoir vu M. Isidore Raubvogel, quelques jours avant sa mort, écrire quelque chose au crayon sur cette feuille de papier, beaucoup de gens se refusent à croire à l'authenticité du testament. Les parents de Mme Raubvogel, susmentionnés, en poursuivent l'annulation. Cependant, Séraphus-Gottlieb Raubvogel s'est installé en maître à l'hôtel des Trois Cigognes. Il est juste de dire que son habileté commerciale et ses manières affables ont augmenté la clientèle de l'établissement, et lui attirent la sympathie d'une grande partie de la population. Invité à présenter au magistrat compétent des preuves de sa filiation, Séraphus-Gottlieb Raubvogel a donné de compendieuses explications verbales, mais n'a pu fournir aucune pièce confirmant ses dires. Il se prétend allié aux familles Delanoix, von Falke et Maubart, si honorablement connues. Il est parti récemment pour Paris, afin d'engager les membres de sa famille à témoigner de la véracité de ses assertions. Durant son absence l'hôtel des Trois Cigognes est géré par Gédéon Schurke, qui, pour des motifs d'intérêt sans doute, est dévoué, corps et âme, au nommé Raubvogel (Séraphus-Gottlieb).»

Quand le général de Rahoul a fini sa lecture, mon père reste silencieux. Il ne sait que penser, évidemment. Pour mon compte, je suis porté à croire que le rapport n'est guère sérieux. J'ai toujours cru que Raubvogel, s'il n'était pas tout à fait officier, touchait à l'armée par quelque point. Quant à admettre que Raubvogel soit un simple hôtelier, ça, jamais! Le malheur des temps, ou quelque raison d'ordre supérieur, peut-être son respect pour la mémoire de l'oncle qu'il vient de perdre, l'ont poussé à exercer cette profession pendant quelque temps; mais voilà tout. Mon père, cependant, remercie le général, et se déclare bien embarrassé.

—Si ma belle-mère n'était pas aussi souffrante, je la mettrais en face du paroissien, et elle ne tarderait pas à savoir si, oui ou non, il appartient à la famille. Elle me disait hier que l'individu avec lequel se maria la soeur de son mari, après avoir quitté le toit paternel, s'appelait bien Raubvogel. Mais ce n'est pas une preuve. Le Raubvogel qui nous est apparu l'autre jour est-il le fils de l'autre Raubvogel? D'ailleurs, la mémoire des vieilles gens est sujette à caution. En vérité, je suis contrarié. Mais je crois que ce que j'ai de mieux à faire, est de l'envoyer promener. Vous retiendrai-je à déjeuner, mon général?

—Mille fois merci, mais je ne pourrais accepter. Mon Panari est malade; j'espère que c'est pour le bon motif, cette fois. Vous comprenez qu'il faut respecter les convenances. Quant à votre Raubvogel, je ne sais quel conseil vous donner. Attendons un peu; nous en recauserons.

—Oui, c'est le mieux. En attendant, je vais demander l'avis de Delanoix. C'est un homme de jugement sûr; et comme il doit venir déjeuner... justement le voici.

Et mon père désigne du doigt, par la fenêtre, Delanoix qui descend de voiture avec Estelle. Le général de Rahoul se rejette un peu en arrière et semble réfléchir un instant.

—Après tout, dit-il, mon Panari m'attendra bien pour passer l'arme à gauche. Faites-moi donc mettre un couvert.

Pendant le déjeuner, le cas de Raubvogel est exposé à Delanoix qui opine pour le bannissement perpétuel. Estelle, consultée, rend le même verdict que son père; et le général de Rahoul, qui la couve des yeux, se range sans difficulté à son opinion. Mon père déclare donc qu'il signifiera à Raubvogel, qui doit venir le voir demain, qu'il ne veut avoir rien de commun avec lui. Là-dessus, on passe à d'autres sujets de conversation. Le général de Rahoul raconte des histoires gaillardes, qui permettent à Estelle de montrer ses jolies dents. Et le temps passe si bien que Delanoix s'aperçoit tout d'un coup qu'il est deux heures moins un quart. Et mon père qui a promis de le présenter au maréchal à deux heures! Et le maréchal qui va attendre!

—Nous avons le temps, dit mon père. Je boucle mon ceinturon, pendant que vous mettez votre chapeau, et nous partons.

—Je ne vous accompagne pas, dit le général de Rahoul. Il ne faut point avoir l'air de forcer la main au maréchal. Je vous attends ici en sirotant un petit verre de chartreuse.

Mon père et M. Delanoix partis, le général m'engage à aller m'amuser au jardin. C'est excellent pour mon âge. J'y vais. Mais, au bout d'une demi-heure environ, je m'y ennuie; et je reviens dans la salle à manger. Elle est vide. Où sont passés Estelle et le général de Rahoul?

Dans le salon, dont la porte est fermée, j'entends comme un piétinement, un bruit de voix. Des bouts de phrases parviennent à mes oreilles.

—Non, non, laissez-moi...

—Voyons, voyons, ma petite, ma chérie...

Puis, il y a un grand bruit comme celui que ferait un corps qu'on renverse, et je perçois des cris de femme, à demi étouffés. Je ne sais que croire... Mais j'entends la grille s'ouvrir. Ce sont mon père et Delanoix qui reviennent. Je me précipite au-devant d'eux pour leur dire qu'il se passa quelque chose d'étrange dans le salon. Ils se hâtent; et, dans le vestibule, ils se trouvent nez à nez avec le général de Rahoul, rouge comme une pivoine, qui va sortir de la maison.

—Que s'est-il passé? interroge Delanoix qui pénètre dans la salle à manger et se dirige vers le salon, tandis que mon père, qui sait sans doute à quoi s'en tenir, dit au général:

—Vraiment, mon général, vraiment, je n'aurais jamais cru...

—Allons, allons, commandant, ne faites pas l'enfant; vous savez bien qu'on n'est pas de zinc. Et puis, voulez-vous que je vous dise? continue-t-il plus bas. J'ai été volé; elle avait vu le loup.

Le général sort; et Delanoix, un moment après, arrive.

—Réellement, dit-il, pendant que les sanglots d'Estelle, toujours dans le salon, ponctuent les paroles de son père, réellement c'est scandaleux, horrible, monstrueux...

—Allez! dit mon père froidement, en croisant les bras; allez! continuez! Donnez-vous en à coeur-joie! Seulement, souvenez-vous que si vous mettez le général contre vous, votre fourniture est dans le lac.

Delanoix laisse tomber ses bras et se mord les lèvres. Mon père, au bout d'un instant, ajoute à voix basse:

—Allez consoler votre fille et tranquillisez-la. Je trouverai moyen de tout arranger au mieux de nos intérêts communs. Je vous le promets. J'ai une idée.


Je n'ai pas l'intention de vous apprendre quelle est l'idée de mon père. Je vous informerai seulement de ce fait: qu'il vient d'avoir une longue entrevue avec le cousin Raubvogel. Je l'appelle encore cousin, parce que, en dépit des déterminations prises au déjeuner d'hier, il a été résolu d'admettre définitivement Séraphus-Gottlieb Raubvogel comme membre de la famille. Je n'ai pas été témoin, bien entendu, de l'entretien de mon père et de Raubvogel; et je n'essayerai point de vous faire croire que j'étais derrière la porte et que j'ai écouté, par le trou de la serrure, tout ce qu'ils se sont dit. Mais, par la connaissance des résultats qu'elle a donnés, je puis aisément reconstituer le sens de leur conversation. Les expressions que je place dans leur bouche ne sont sans doute pas celles dont ils firent usage, et les choses ne se sont peut-être point passées exactement comme je les représente. Mais qu'est-ce que ça fait? Voici, donc, le dialogue:

Mon père.—Enfin, M. Raubvogel, vous venez me parler de vos affaires. Permettez-moi une question; vous êtes à Versailles depuis huit jours, pourquoi ne l'avez-vous pas fait plus tôt?

Raubvogel.—Mon commandant, je voulais vous laisser le temps de prendre des informations sur mon compte.

Mon père.—Vraiment! Et ces informations, croyez-vous que je les possède actuellement, et complètes?

Raubvogel.—Si vous ne les possédiez pas, le service des renseignements du ministère ne vaudrait pas grand chose.

Mon père.—Hum!... Vous prétendez donc être le fils d'un M. Gustave Raubvogel qui épousa la soeur de feu M. Ludwig von Falke, et qui était, lui-même, le frère du sieur Isidore Raubvogel, de son vivant propriétaire de l'hôtel des Trois Cigognes à Mulhouse?

Raubvogel.—C'est ma prétention.

Mon père.—Comme vous ne pouvez établir cette assertion sur aucune base sérieuse, vous avez pensé que l'appui de parents bien cotés, qui contresigneraient vos allégations, vous serait fort utile, et pourrait vous permettre, sinon d'établir définitivement vos droits, au moins de gagner beaucoup de temps, et de décourager les oppositions qui se sont produites à votre entrée en possession de l'héritage de celui que vous appelez votre oncle.

Raubvogel.—Oh! Après sa mort ça ne peut pas le gêner... ça ne peut pas le gêner, le pauvre cher oncle, qu'on vienne révoquer en doute les liens de parenté qui nous unissaient.

Mon père.—Eh! bien, je ne veux pas vous laisser plus longtemps dans l'indécision; je vais vous dire quelle résolution nous avons prise après mûres délibérations. Comme homme, vous êtes certes loin de nous déplaire. Nous savons que, légalement, on n'a rien à vous reprocher. Au point de vue de la morale stricte, je... nous... de la conscience... je dois dire...

Raubvogel.—Rien de plus vrai. Mon opinion, à ce sujet, concorde avec la vôtre.

Mon père.—En tous cas, nous ne doutons point que vous ne compreniez que la famille est une chose sacrée. C'est une union... c'est-à-dire c'est une alliance... ou plutôt une institution providentielle. Nous avons donc décidé de vous reconnaître comme membre de notre famille, et de vous considérer, à tous les points de vue, comme notre parent. Il est bien entendu que vous ne devez pas oublier que la famille, ainsi que je vous le disais, est une union des coeurs et une institution divine...

Raubvogel.—La famille est quelque chose de très bête ou de très intelligent, de très nuisible ou de très utile. C'est intelligent et utile lorsque c'est une association d'individus, mâles et femelles, qui sont toujours prêts à s'aider les uns les autres, pour arriver à triompher des difficultés de l'existence. La voix du sang, c'est la voix de l'intérêt. Jouez cartes sur table, mon commandant. Qu'est-ce que vous attendez de moi?

Mon père.—Mon garçon, vous avez un fier toupet.

Raubvogel.—J'ai du toupet, oui. C'est pour ça que vous me prenez aux cheveux, comme l'occasion. Voyons, de quoi s'agit-il?

Mon père.—Parole d'honneur! j'aime votre façon de comprendre les choses. Eh! bien, mon ami, il faut vous marier.

Raubvogel.—La pénitence est douce. Laissez-moi passer la revue de ces dames. Le diable m'emporte! Il n'y en a qu'une, Mlle Estelle. Hi! hi! ah! ah! Le général de Rahoul la serrait d'un peu près, l'autre jour. Est-ce que?...

Mon père.—Un accident est vite arrivé...

Raubvogel.—Et vite réparé quand les ouvriers ont du coeur à l'ouvrage. Moi, j'aime la besogne faite.

Mon père.—Estelle est charmante. Une jeune fille accomplie; un moment d'oubli ne prouve rien contre la pureté de ses sentiments. Elle fera une femme de premier ordre.

Raubvogel.—Elle sera ma femme; ça vaudra mieux. En attendant, elle est la fille de son père. Qu'est-ce que ça représente?

Mon père.—Delanoix a une certaine fortune. C'est un homme actif et intelligent.

Raubvogel.—Naturellement. S'il ne l'était pas, il ne serait point venu vous trouver pour vous demander de lui faire obtenir une fourniture de fourrage.

Mon père.—Comment savez-vous ça?

Raubvogel.—Comme ça. Je pense aussi que, en bon parent, vous ne serez pas fâché de lui voir obtenir cette fourniture; de le voir, donc, demeurer en bons termes avec le général de Rahoul; et de le voir, par conséquent, réparer par le mariage de sa fille le dommage causé par l'incontinence du général. Combien pensez-vous que Delanoix donnera à sa fille?

Mon père.—Laissez-moi compter, Delanoix possède bien 200.000 francs, en mettant les choses au plus bas. Sa fourniture, dont il est sûr maintenant, peut lui rapporter en moyenne 80.000 francs par an. Il est vrai que, pour la première année, il a 30.000 francs de commission à donner à de Rahoul, et 20.000 francs à moi... Allons! allons! Qu'est-ce que je dis?...

Raubvogel.—Vous dites 50.000 francs. Tenez; je ne suis pas dur. Obtenez-moi 30.000 de commission, pour moi tout seul, en guise de dot, et je fais cadeau de mon célibat à sa fille.

Mon père.—J'obtiendrai ça. Même, à votre place...

Raubvogel.—Non, ça me suffit; je ne suis pas un glouton. Avec ça et ma maison de Mulhouse, il y a moyen de moyenner. A propos de Mulhouse, mon opinion est que le mariage doit avoir lieu dans cette ville. Voici comment on pourrait s'arranger. Le général de Rahoul est désigné pour faire à l'improviste, en Alsace, vers le 10 juin, une tournée d'inspection, qui doit être tenue secrète.

Mon père.—Tonnerre! Comment savez-vous ça?

Raubvogel.—Comme ça. Vous devez accompagner le général de Rahoul. Eh! bien, vous passerez par Mulhouse; vous y resterez même le plus longtemps possible; car je ne pense pas qu'il y ait grand'chose qui puisse vous intéresser dans les forteresses et dans les garnisons alsaciennes. Je viendrai vous chercher à Versailles, où je trouverai également mon futur beau-père et ma fiancée; nous irons directement à Mulhouse où se célébrera le mariage; le général de Rahoul et son officier d'ordonnance voudront bien, j'espère, servir de témoins à Estelle; et si vous voulez me faire l'honneur d'être l'un des miens, mon commandant, je prendrai comme second témoin un des plus honorables habitants de la ville, M. Lügner. Si vous ne voyez pas d'objection à ce plan, et si Delanoix me per-met, comme vous me le faites espérer, de me laisser faire le bonheur de sa fille, je partirai pour l'Alsace dans deux ou trois jours, afin de préparer les choses et de faire publier les bans.

Mon père.—Votre projet me semble excellent, mon cher cousin. Vous n'avez rien à ajouter?

Raubvogel.—Deux mots seulement. Vive l'Empereur!

Le cousin Raubvogel reste encore trois jours à Versailles. Le premier jour, il a une longue conversation avec Delanoix. Le second jour, il a une petite conversation avec Estelle. Le troisième jour, il vient nous dire au revoir et à bientôt.


Estelle et son père sont partis aussi. J'en suis bien fâché. Nous étions devenus bons camarades, Estelle et moi. Quand son mariage avec Raubvogel a été annoncé, je n'ai pu me défendre d'un petit mouvement de jalousie. J'ai fait part de mes sentiments à Jean-Baptiste qui m'a remonté le moral. Il m'a fait comprendre que les choses n'auraient pas pu se passer autrement.

—Monsieur Jean, j'avais prévu ça dès le commencement. On peut dire ce qu'on veut, mais votre cousin Raubvogel, c'est un homme à poil!

Jean-Baptiste, heureusement, ne quitte guère la maison à présent. Mon père s'est, pour ainsi dire, installé à Versailles. J'ai entendu dire, à ce sujet, des choses que je n'ai pas très bien comprises. Il paraît que le général de Lahaye-Marmenteau s'est rétabli, contre toute espérance, et qu'il est revenu de Nice en parfaite santé. De sorte que les relations de mon père avec Mme de Lahaye-Marmenteau sont devenues malaisées. Quelles relations? Je ne sais pas.

Ce que je sais, c'est que la langue allemande est fameusement difficile. J'ai suivi le conseil de mon oncle Karl et j'ai demandé à ma grand'mère, toujours souffrante, de m'initier aux beautés de la grammaire germanique. Il y a des moments où je le regrette. Mais le devoir avant tout. Je sais que, lorsqu'on a donné sa parole, il faut la tenir.

C'est une chose que Delanoix et Estelle n'ignorent point; et quinze jours environ après leur départ de Versailles, ils reviennent avec des bagages à n'en plus finir; des caisses et des malles qui contiennent le trousseau d'Estelle, et une belle robe blanche, ornée de fleurs d'oranger, que j'ai pu entrevoir du coin de l'oeil et qui a excité mon admiration. Ah! si le cousin Raubvogel pouvait voir ça, il ne tarderait pas à accourir!...

Mais le voici! Il arrive, il arrive! Il arrive avec sa belle barbe! La joie règne à la maison. Delanoix, Estelle, Raubvogel, le général de Rahoul, les officiers qui font partie de la mission secrète... Un grand dîner. Deux grands dîners. Et puis, les voilà partis pour l'Alsace. Bon voyage!