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L'épouvante

Chapter 9: CHAPITRE V
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About This Book

The story follows Onésime Coche, a tired reporter whose routine evening stroll becomes a pivotal encounter that draws him into a criminal entanglement. Chapters trace his shift from newsroom life to involvement in a dangerous plot, describing clandestine meetings, a mysterious package, and a sequence of nights and mornings marked by surveillance, physical discomfort, and mounting unease. The narrative privileges atmosphere and procedural detail while charting escalating anxiety, moral uncertainty, and the growing terror that unfolds from events set in motion during that single, fateful night.

— Vous m'en voyez tout à fait ravi, Monsieur Avyot. Je me proposais justement de vous prévenir que je désirais reprendre ma liberté: vous me la rendez sans que je la demande; vous y ajoutez une indemnité d'un trimestre. Je n'en pouvais espérer autant… Je ne me sens pas très bien, en effet… Je suis fatigué, nerveux… J'ai besoin de repos, de solitude… Plus tard, quand je serai remis… je reviendrai vous voir… Pour le moment je vais partir… Où? Je ne sais pas encore… Mais l'air de Paris ne me vaut rien…

— Voilà une décision bien soudaine, fit le secrétaire de la rédaction. Hier vous vous portiez à merveille… Aujourd'hui vous vous sentez trop souffrant pour continuer à travailler… Ce que je vous ai dit tout à l'heure n'est pas irrévocable… il ne faut pas prendre la mouche, et, pour plastronner, répondre que vous aviez l'intention de nous quitter… Oublions ce que je vous ai dit et ce que vous m'avez répondu, et montez vite à votre bureau rédiger votre papier… Je vous connais assez pour être sûr que vous avez quelque chose à raconter… que vous êtes renseigné aussi bien, sinon mieux, que n'importe qui… Allons, mon petit, voilà qui est entendu.

Mais Coche hocha la tête:

— Non, non. Je pars… Il faut que je parte… Il le faut…

— Est-ce que, par hasard, vous nous lâcheriez pour entrer dans un autre journal, au moment où nous sommes embarqués dans une affaire aussi sensationnelle? Si vous vouliez une augmentation, il fallait le dire.

— Monsieur Avyot, je ne veux pas d'augmentation; je n'entre pas dans un autre journal… Je désire simplement reprendre, momentanément ou pour toujours — sur ce point les seuls événements peuvent me fixer — ma liberté…

Et d'une voix qui tremblait un peu il ajouta:

— Je vous donne ma parole d'honneur que je ne tenterai rien qui puisse porter atteinte aux intérêts du journal, et qu'il ne faut voir dans ma résolution aucune des manoeuvres que vous paraissez soupçonner. Quittons-nous bons amis, voulez-vous?… Un mot encore. Comme j'ai besoin d'un grand repos, d'un isolement absolu; comme je veux vivre à l'écart de tous les bruits de Paris, des questions des indifférents ou de la sollicitude des amis, mais comme il me déplairait, d'autre part, que mon départ ressemblât à une fuite, gardez par devers vous les lettres qui pourraient arriver ici à mon nom. Ne les laissez pas dans ma case: on s'étonnerait que je n'aie point donné d'instructions pour qu'elles me suivent… À mon retour, vous me remettrez tout cela…

— Votre décision est irrévocable?

— Irrévocable.

— Je ne vous demande pas, bien entendu, où vous allez, mais vous pouvez toujours me dire quand vous partez?

— Ce soir même.

— Et quand pensez-vous revenir?…

Coche esquissa un geste vague:

— Je ne sais pas…

Puis, ayant serré la main au secrétaire de rédaction, il sortit.

Dans la rue, perdu parmi les passants, se faufilant entre les fiacres, marchant vite, il poussa un soupir de soulagement.

Quelques minutes lui avaient suffi pour établir tout son plan de bataille. En entrant au journal, il était agité, préoccupé. Depuis la veille, les événements s'étaient succédé avec une rapidité telle qu'il n'avait pas eu le temps de songer d'une façon définitive à l'attitude qu'il lui convenait de prendre. Son but était, sinon d'égarer la police, du moins de la faire hésiter, de l'attirer vers lui, sans effort apparent, et de l'occuper à ce point qu'elle finît par regarder de son côté, par voir en lui le coupable possible, et, en fin de compte, par l'arrêter.

Or, pour arriver à ce résultat, il avait besoin d'être libre, de n'être retenu par rien, de pouvoir au gré de son caprice, modifier sa vie, ses habitudes, enfin de n'être attaché à personne. Collaborateur au Monde, il ne pouvait pas publier ce qu'il savait, sous sa signature. Et, l'eût-il publié, ses phrases n'auraient eu d'autre valeur qu'une opinion de journaliste. Enfin, était-il logique qu'un homme se fit l'historien d'un meurtre dont il devait être accusé?

De plus, une pareille épreuve ne pouvait avoir une durée indéfinie. Lancée sur une fausse piste, la police pouvait fort bien s'entêter, ne rien trouver, et finalement classer l'affaire. Alors, à moins d'en arriver à la dénonciation anonyme et précise, lui, Coche, ne serait pas inquiété, et cela, il ne le voulait à aucun prix.

Il hésita sur le point de savoir s'il rentrerait chez lui, et décida de ne plus reparaître dans sa maison. Il avait en poche un millier de francs, l'indemnité qu'il avait touchée au Monde. C'était plus qu'il ne lui en fallait pour vivre pendant quelques semaines. Son existence serait, du reste, peu coûteuse: Une chambre dans un quartier éloigné, des repas dans de petits restaurants; quant aux sorties, elles se réduiraient forcément au minimum. De ce côté-là, il se trouvait parfaitement tranquille. Son départ précipité prendrait, le jour où les soupçons se dirigeraient sur lui, l'aspect d'une fuite, et les déductions que l'on ne manquerait pas de tirer de cette coïncidence entre sa fuite et la découverte du crime, donneraient une étrange force aux présomptions qu'on aurait contre lui.

Vers dix heures, il songea que le moment était venu de faire choix d'un gîte pour la nuit. Il pensa un instant à Montmartre. Quoi de plus simple que de passer inaperçu dans ce quartier vivant, grouillant, parmi les fêtards, les artistes et les individus louches qui s'y promènent nuit et jour? Mais, de la place Blanche à la place Clichy, de la place Saint-Georges à la rue Caulaincourt, il risquait à chaque pas de rencontrer un camarade.

La Villette et Belleville lui offraient l'abri de leur population remuante, mais la police y faisait des incursions trop fréquentes, et, sans être poltron, il préférait un quartier où l'on jouât moins du couteau. Il se souvint du temps, où, jeune journaliste, il avait voulu vivre la vie du quartier latin, au milieu des étudiants qu'il imaginait pareils aux héros de Murger. Il avait eu, dans le haut de la rue Gay-Lussac, une pauvre chambre meublée d'un lit de fer, d'une table qui servait à la fois de toilette et de table à écrire, et de sa grosse malle de bois.

Il ne lui déplaisait pas de se retrouver pour quelques jours dans ce coin de la capitale où, débutant, marchant à la conquête de Paris, il avait vécu des jours d'illusion et d'enthousiasme.

Sans compter qu'au quartier, ou dans les environs, il serait à la fois assez près du Centre pour connaître tous les bruits, et assez loin, pour que l'idée ne vint à personne de l'y chercher.

Le boulevard Saint-Michel rempli de lumière et de gaieté l'amusa. Il entra dans un café près du Luxembourg, et mangea un sandwich, pour tromper sa faim. Ensuite, il parcourut les journaux du soir.

Le Temps, le grave Temps lui-même, consacrait près de deux cents lignes en sa dernière heure de quatrième page, au crime du boulevard Lannes. À bien réfléchir, ce meurtre n'avait rien que de banal. Chaque jour, à Paris, on en découvrait de semblables, et, sauf l'été, où les journaux à court de nouvelles se rattrapent sur ce qu'ils peuvent, on leur consacrait quelques lignes, en mauvaise place, avec un titre très modeste et tout était dit.

Or, par un phénomène bizarre, ce crime du boulevard Lannes prenait, dès le premier jour, l'allure d'une affaire sensationnelle. On eût dit qu'un instinct extraordinaire avait averti les gens qu'il cachait quelque chose de neuf, d'imprévu. Et, par une coïncidence plus surprenante encore, les événements s'étaient présentés d'une façon telle que Coche n'aurait pas osé les souhaiter aussi favorables à ses projets, et qu'il allait pouvoir, invisible et présent, les suivre, les critiquer, et presque les modifier à sa guise…

Il lut avec la plus grande attention les articles reproduisant son interview du Commissaire, et sourit, retrouvant ses propres phrases, des réflexions qu'il avait faites et des questions qu'il avait posées.

«Demain, se dit-il, j'entrerai en campagne.»

Sa consommation achevée, il sortit, remonta la rue Saint-Jacques, et arrêta une chambre dans un hôtel. De sa fenêtre, il voyait la rue et la grande cour du Val-de-Grâce avec son admirable chapelle et son grand escalier.

Il demeura quelques instants le front appuyé à la vitre, repris par mille souvenirs d'autrefois, regrettant presque son audace, et la tranquillité monotone qu'il goûtait depuis des mois. Il se souvint d'avoir fait des réflexions analogues un jour, au moment de commencer une conférence qu'il n'avait pas préparée. En s'asseyant devant la table au tapis vert, il s'était dit, comme aujourd'hui:

«Quelle idée tu as eue de te lancer là-dedans! Quel besoin de te créer ces petites angoisses! À cette heure, tu pourrais être paisiblement chez toi, au lieu d'affronter le public, la critique…»

Mais bientôt, il rejeta loin de lui cette pensée amollissante.

Il laissa tomber le rideau, quitta la fenêtre, et s'assit près du feu dont la flamme faisait danser le long des murs des lumières et des ombres.

Les jambes allongées, gagné par la tiédeur du foyer, et la douceur de toutes choses, libre, inconnu dans ce quartier de Paris où il avait jadis vécu, il pensa, non plus en rêveur, mais avec calme, avec méthode. Il refit pour lui seul l'histoire des vingt-quatre heures qui venaient de s'écouler, relut les notes qu'il avait prises à la hâte, déchira les papiers qu'il avait dans ses poches, et les jeta au feu. Après quoi, il se dévêtit, se mit au lit, et, bien au chaud, déjà gagné par le sommeil, songea:

«Lequel dormira mieux cette nuit, du coupable qui n'a rien à craindre provisoirement de la police, ou de l'innocent qui souhaite tout en redouter?…»

CHAPITRE V

QUELQUES POINTS DE DETAIL

Lorsque Coche s'éveilla, il faisait grand jour, ce grand jour d'hiver qui semble traîner avec lui encore un peu de crépuscule. Il s'habilla rapidement, pressé de lire les journaux. Comme il passait devant le bureau de l'hôtel, le gérant l'appela:

— C'est pour la petite formalité du registre de police…

Le seul mot de «police» le fit tressaillir. Pourtant, il répondit du ton le plus naturel:

— Le registre de police… quoi donc?

— Nous sommes obligés de tenir exactement un livre où nous notons le nom, la profession, la date d'entrée des voyageurs. Bien souvent la précaution est inutile, surtout dans une maison calme comme la nôtre. Mais, est-ce qu'on sait jamais? Avec tous ces attentats, tous ces crimes… Voyez le crime du boulevard Lannes.

Du coup Coche se sentit devenir pâle. Il regarda l'homme fixement, les lèvres entr'ouvertes pour interroger — l'imprudent! — presque pour protester. Mais l'homme se pencha, fouilla dans un casier, et relevant la tête, après avoir déposé le registre grand ouvert sur son bureau, montra une figure souriante qui rassura tout aussitôt le journaliste. Il indiqua du doigt une ligne où était déjà inscrite une date.

— C'est ici, Monsieur, vous n'avez qu'à remplir… Votre nom, votre profession, l'endroit d'où vous venez.

Et pendant que Coche écrivait, il ajouta, poursuivant les détails qu'il avait donnés tout d'abord:

— Chez nous, rive gauche, ce n'est pas tant rapport aux malfaiteurs que la préfecture se montre stricte, que rapport aux crimes politiques, aux réfugiés russes, aux nihilistes… Nous en sommes infestés, ce n'est pas agréable de loger des gens qui se promènent avec des bombes et risquent de faire sauter toute la maison…

— Évidemment, fit Coche, en lui rendant son porte-plume.

Et il songea:

«Si avec ce bavard imbécile je ne suis pas pisté avant quarante- huit heures, c'est que j'aurai le diable contre moi.»

Il sortit, le gérant l'arrêta encore:

— Pour rentrer le soir, vous n'avez qu'à sonner trois fois. Votre clé sera accrochée sous votre bougeoir.

— Merci, répondit Coche.

Sans savoir pourquoi, il resta quelques secondes sur le pas de la porte, regardant à droite et à gauche, dans la rue, avec cette hésitation curieuse des gens qui n'attendent rien, et ne bougent pas cependant, pour se donner une contenance.

L'homme s'étant remis à sa table, parcourut son registre et lut:

«Farcy, rentier, venant de Versailles.»

Il leva les yeux, examina la silhouette de son voyageur, et murmura:

«Toi, tu es rentier comme moi, mon bon homme. Je m'y connais en figures…»

Mais comme Coche rendu plus nerveux par tous les événements de la veille, se détournait, gêné par ce regard qu'il sentait peser sur lui, il lui adressa son plus engageant sourire, et poursuivant sa réflexion, ajouta:

«Ça m'est, du reste, totalement indifférent, pourvu qu'il paye régulièrement.»

Réflexion qui en fit naître une autre dans son esprit. Ce voyageur était arrivé sans bagages. Rien ne garantissait donc son retour. Coche avait fait un pas, il le rappela:

— Monsieur Farcy!… Monsieur Farcy…

M. Farcy ne venant pas, il courut jusqu'à la porte et appela de nouveau.

— Monsieur Farcy! Monsieur!

Coche avait fort bien entendu le premier appel, mais n'y avait pas prêté la moindre attention. Ce nom de Farcy qu'il avait inscrit au hasard, quelques minutes avant, lui était à ce point étranger, que ce fut seulement, en l'entendant crier avec insistance, qu'il se souvint que c'était son nom. Une réelle gêne l'avait d'ailleurs envahi depuis qu'il avait quitté sa chambre, depuis que — sans aucune intention, évidemment — l'hôtelier avait parlé du crime du boulevard Lannes. Il se retourna donc, d'assez méchante humeur.

— Qu'est-ce que c'est encore?

— Monsieur, il est d'usage, j'avais oublié de vous le dire, de payer la location d'avance, pour la première semaine, tout au moins.

— C'est trop juste, répondit Coche, en revenant sur ses pas.

Il paya donc, décidé à ne pas coucher là le soir. On ne manquerait pas, dans la suite, de voir là un indice sinon de sa culpabilité, du moins de son désir de n'être pas reconnu.

En même temps, et par une contradiction bizarre, il éprouva, plus intense encore que la veille, une sensation de malaise. À peine s'il avait endossé depuis quelques heures la défroque de son nouveau personnage, et déjà il en était oppressé. Il sentait remuer autour de lui une foule de choses imprécises; il devinait la mise en marche hésitante d'abord, puis plus brutale, de cette machine énorme, maladroite parfois, redoutable toujours, qui a nom «La Justice». Il était un peu comme un oiseau qui verrait tomber sur lui, lentement, de très haut, un filet gigantesque, dont les mailles se resserreraient à tout instant, et qui pourrait comprendre que c'est le piège inévitable destiné à tomber finalement sur lui.

Il réfléchit qu'en dehors de la scène terrible de la nuit, il n'avait rien fait, et que le temps passait; qu'il était nécessaire d'agir, et qu'il ne devait pas, s'étant engagé délibérément dans cette voie, attendre tout du hasard. Il n'ignorait point les erreurs des enquêtes de police, mais n'allait pas jusqu'à les croire si certaines qu'il n'eût qu'à les attendre patiemment. Son départ du Monde pouvait servir de base à un vague soupçon: il importait de préciser sa culpabilité apparente.

Il lut, tout en marchant, plusieurs journaux. Tous étaient remplis de détails futiles ou faux sur le crime. Déjà, quelques-uns annonçaient que la police tenait une piste sérieuse. Cela le fit sourire. Au Monde, un nommé Béjut, la veille encore chargé de la Chambre des Députés, avait pris sa succession. Sans doute, s'autorisant de l'information sensationnelle parue dans le journal, il avait revu le Commissaire de police, car il précisait avec une autorité où l'on devinait le «renseignement puisé à la bonne source».

Quand il eut fini sa lecture, Coche replia les journaux, et les mit dans la poche de son pardessus.

«Ainsi, pensa-t-il, il a suffi de deux ou trois meubles déplacés, de ma mise en scène maladroite, pour tout fausser! Ainsi la police qui est payée pour avoir du flair, se laisse prendre au premier appeau placé sur son passage! Ainsi, à côté de tout ce qui aurait dû avoir un poids réel dans la balance, à côté de la disparition de l'argenterie, à côté de la position même du cadavre qui indiquait avec une effrayante netteté que le crime a été commis au moins par deux hommes, on n'a vu que mon pauvre bouton de manchette, et là-dessus, on a bâti tout un roman! Et il ne se trouve pas dans la presse un seul homme capable de démêler ce qu'il y a d'arbitraire, d'absurde, dans les déductions de la police! J'ai vraiment la partie belle!…»

Ensuite, il se demanda:

«Que font les vrais coupables en ce moment? Ils ont probablement trouvé un receleur pour écouler les objets volés, puis ils ont quitté leur gîte habituel, roulent d'auberges en cabarets louches.»

Cette première réflexion lui en suggéra une nouvelle:

«Le vin rend bavards les plus prudents. Les escarpes, les assassins ont un orgueil du crime qui les pousse à parler sans mesure de leurs méfaits. Pour peu que je tarde, qui sait si les miens n'auront pas commis la bêtise inévitable, avant que j'aie attiré l'attention de mon côté? Il n'y a pas une minute à perdre.»

Il déjeuna rapidement, et se retrouva dans la rue vers une heure. Jusqu'à quatre heures, rien à faire. Tous les journaux, sauf ceux du soir, somnolent dans l'après-midi. Avyot n'arrivait au Monde que vers cinq heures. D'ici là il fallait tuer le temps.

Jamais les heures de la journée ne lui avaient paru aussi longues. Il entra dans un café, commanda une consommation qu'il ne but pas, sortit de nouveau, rôda à l'aventure, attendant la nuit. Enfin, des lumières s'allumèrent à la devanture des magasins. Le crépuscule arriva, puis la petite obscurité, la grande nuit…

Il était dans le quartier de l'École Militaire. Là, du moins, il était sûr de ne rencontrer personne. Depuis qu'il s'y promenait, il éprouvait la sensation d'être dans une autre ville. Il entendit sonner cinq heures. À partir de maintenant, tous ses actes devaient être réglés, coordonnés en vue du but à atteindre, c'est- à-dire, de sa propre arrestation. Se dénoncer lui-même, il n'y songea pas un instant. Il voulait montrer la routine de la police, son manque de clairvoyance. Il importait donc que son arrestation vînt d'elle. Ainsi, il indiquerait clairement avec quelle légèreté on se lance sur une piste, avec quelle ténacité irréfléchie on la suit, et surtout avec quel entêtement on y reste attaché, contre toute évidence. Le triomphe serait de donner du crime la version exacte, et de voir comment ses indications seraient négligées.

Il pénétra donc dans un bureau de poste et demanda une communication téléphonique avec le Monde. Ainsi qu'il l'avait fait dans le petit café de la place du Trocadéro il changea sa voix et pria qu'on le mît en rapport avec le secrétaire de la rédaction pour communication urgente. Il ne laissa pas à Avyot le temps de l'interroger, et lui dit:

— Monsieur, je suis votre correspondant de la nuit dernière.
C'est moi qui vous ai annoncé le crime du boulevard Lannes.
J'étais, vous en avez eu la preuve, bien informé, et je viens vous
apporter quelques nouveaux détails.

— Je vous remercie, mais je désirerais savoir à qui…

— À qui vous parlez? Voilà qui est parfaitement inutile. Mes renseignements sont bons, je vous les donne pour rien, que pouvez- vous souhaiter de plus? Vous ne saurez rien de moi, jusqu'à nouvel ordre. Maintenant, si cela ne vous va pas, je peux m'adresser ailleurs…

— N'en faites rien, protesta Avyot. Je vous écoute.

— Sachez alors, que la police fait fausse route, que rien n'est vrai de tout ce qui a été publié depuis deux jours. Il ne faut pas assigner au crime de motifs obscurs: c'est un meurtre banal, dont le mobile, le seul mobile, fut le vol. Quant aux déductions du Commissaire de police, pure oeuvre d'imagination. Menez votre enquête vous-même, si vous voulez découvrir la vérité. Dites surtout à votre rédacteur de ne pas se laisser aller à raconter tout ce qu'on lui dit.

— Encore une fois, Monsieur…

— Ne m'interrompez pas: peut-être ai-je de graves raisons pour vous dévoiler des choses que je suis seul à connaître… Conseillez à la Justice d'abandonner la piste qu'elle suit. Affirmez, et maintenez malgré toutes les apparences, toutes les rectifications possibles, que les coupables…

— Vous dites?

Les coupables ; vous avez bien entendu. Demandez dans votre article si l'on est sûr de n'avoir relevé dans le jardin aucune trace de pas. Je vous en ai dit assez aujourd'hui. Pour le reste, je demeurerai en relations avec vous. Suivant que les événements prendront telle ou telle tournure, je vous donnerai de nouveaux détails… Un mot encore: Ne parlez à personne de votre correspondant mystérieux, et sur ce, Monsieur, j'ai bien l'honneur…

Coche raccrocha le récepteur, et se dirigea vers la porte.

Lorsque le Commissaire de police lut, le lendemain, l'article du Monde, il commença par sourire. Mais en arrivant aux dernières lignes, il fronça les sourcils et jeta le journal avec colère.

Malgré se promesse, le reporter avait parlé des traces de pas. On n'y faisait encore qu'une faible allusion, mais il sentait bien que c'était là un ballon d'essai, et qu'on préciserait le lendemain. Pour que Coche ne parlât point de ce détail, il l'avait traité presque en ami; il lui avait permis de voir ce qu'aucun autre journaliste n'avait vu, et voilà sa récompense! Ce n'était point assez que le Monde eût donné la nouvelle du crime avant que lui, en eût été informé, il fallait encore qu'il fournit des armes à ceux qui sont toujours prêts à dénigrer la police!

Certes, on n'attacherait que peu d'importance à cet article rempli d'invraisemblances; certes il était sûr de tenir la bonne piste, et le succès final lui donnerait raison. Mais, n'était-il pas étrange en vérité, que le journal en faveur duquel il avait fait quelque chose d'irrégulier, fût le premier à discuter son enquête, à la discréditer?

— Décidément, se dit-il, ces gens-là sont tous atteints de la manie des grandeurs. Parce que le hasard leur a permis de donner une information sensationnelle, ils se croient tout permis. Ils mènent une instruction parallèle à la mienne. Au fond, n'était cette histoire des traces qui peut m'obliger à des explications, cet article ne peut que faciliter ma tâche. Que le coupable s'imagine qu'on cherche d'un côté opposé à celui où il se trouve, il commettra des imprudences, il se cachera moins, et se livrera tout seul… C'est égal, la leçon me profitera.

Il entra dans le bureau du secrétaire, et le journal à la main, lui dit:

— Vous avez lu?

— Oui, Monsieur le Commissaire.

— Votre avis?

— Il faudrait peut-être voir ce Coche, quitte à ne lui dire que ce que vous voudrez perdre. Avec un ou deux petits renseignements «à côté» que nous ne donnerons pas aux autres, il sera content…

— Mais que pensez-vous de son hypothèse qui est diamétralement opposée à la mienne?

— Je pense qu'elle vaut ce que vaut une hypothèse de journaliste. Les renseignements qui nous arrivent depuis quarante-huit heures n'ont rien apporté, il est vrai, à l'appui de la nôtre… mais ils ne donnent rien à l'appui de la sienne.

Le Commissaire demeura un moment silencieux, puis murmura:

— Ça ne fait pas l'ombre d'un doute. C'est moi qui ai raison! Donnez un coup de téléphone au Monde, et priez qu'on m'envoie ce monsieur Coche aussitôt qu'il viendra. Je vais retourner boulevard Lannes, j'y fixerai quelques points de détail de façon à ce que le juge d'instruction trouve l'affaire toute prête.

La maison était restée exactement dans l'état où le Commissaire l'avait laissée l'avant-veille, à ceci près que le corps de la victime, après qu'on eût repéré exactement sa position, avait été transporté à la Morgue.

La chambre avait maintenant un aspect sinistre. Rien ne donne à une pièce un air plus lugubre, plus désolé, qu'un lit défait, aux draps froissés et refroidis. À l'odeur fade du sang, avait succédé une odeur de suie et de fumée caractéristique des demeures abandonnées. Dans la cheminée, les cendres tassées avaient pris une teinte plus sombre; dans la cuvette, l'eau rosée avait changé de couleur, laissant voir, par transparence, de minuscules grumeaux rouges, et, sur les bords une raie grise, d'un gris indécis, empâtée par du savon et du sang. Lorsque le magistrat avait pénétré la première fois dans le petit hôtel, un peu de vie semblait flotter encore entre les murs.

On dirait parfois que l'être humain laisse derrière lui un reflet de sa personnalité, de son existence, comme si les murs, à force d'être les témoins muets de notre vie, en conservaient la trace quelque temps. L'histoire des hommes continue après eux dans la demeure qu'ils ont habitée. La chambre où des êtres ont aimé, souffert, est un témoin mystérieux, et pourtant indiscret, pour ceux qui savent regarder, réfléchir. Certains appartements — pauvres ou luxueux, tristes ou gais — sont hostiles au visiteur qui vient pour les louer. Et, qu'y aurait-il d'invraisemblable, en vérité, à ce que les objets eussent une vie profonde, insoupçonnée? N'est-ce pas le passage rapide des hôtes d'une nuit ou d'un jour, qui donne aux chambres d'hôtel cet aspect banal, impersonnel? Les meubles, cependant, y sont parfois semblables à ceux qui ornent le foyer regretté. Le lit de palissandre, l'armoire à glace, la toilette-commode, avec sa garniture à fleurs, les rideaux à ramages, la descente de lit ornée d'un lion couché dans la verdure, la cheminée avec sa pendule dorée et ses candélabres de marbre, la petite étagère avec ses bibelots en imitation de Saxe, et la couronne de fleurs d'oranger sous un globe, tout cela ne forme-t-il pas le mobilier que l'on retrouve dans les vieilles maisons de province? D'où vient alors que, dans les vieilles maisons les choses sont accueillantes et gaies, sinon de ce qu'elles ont pris, au contact des êtres une vie mystérieuse qui, peu à peu, s'affaiblit, se fane, s'attriste et disparaît quand disparaissent ceux qui la leur prêtèrent un moment?… Alors, le parfum qui dormait en elles s'évanouit, leur charme vieillot se flétrit et meurt… Les objets sont pareils aux gens: ils oublient.

Ainsi, en quelques heures, la chambre du crime vide, sinistre, morte, avait oublié son hôte!

— Il fait froid ici, murmura le Commissaire…

Puis il se mit à marcher lentement, examinant les murs, les meubles, et tous les coins où l'ombre semblait se complaire. Il s'arrêta un instant près de la toilette, joua du bout du doigt avec une règle posée sur la table, inspecta la pendule renversée, arrêtée à douze heures trente-cinq.

Rien n'est effrayant, énigmatique, autant qu'une horloge. Cette machine sortie des mains des hommes et qui marque le temps, règle notre vie, et court toujours du même pas égal vers l'avenir impénétrable, semble être auprès de nous un espion placé comme le destin.

Quelle heure marquait celle-ci? Heure du jour ou de la nuit? Midi, avec sa lumière immense et joyeuse? Minuit silencieux et noir? S'était-elle arrêtée ainsi, simplement par hasard, ou bien à la minute même qui avait précédé le crime? Impassible témoin, avait- elle battu la dernière seconde de l'homme assassiné?…

— Il faudra faire venir un horloger expert, dit le Commissaire. Il nous renseignera peut-être sur la raison pour laquelle cette pendule est arrêtée. Il sera intéressant de savoir si c'est la chute qui a détraqué le mouvement.

— Pardon, Monsieur, fit un Inspecteur en ramassant quelques fragments du papier déchiré. Voilà qui me parait drôle!… Nous ne l'avions pas vu la première fois…

Le Commissaire prit les trois petits carrés blancs et lut:

Monsieur 22, E. V. ési ue de

Il haussa les épaules:

— Ce n'est rien du tout… Ça n'a aucun intérêt… Qu'est-ce que vous voulez tirer de quelques syllabes incomplètes?… Laissez donc…

— Possible que ce ne soit pas grand'chose, mais, qui sait?… si on trouvait ce qui manque!… en y regardant bien, ça me fait l'effet d'un bout d'enveloppe. En les rangeant dans l'ordre, on trouverait quelque chose comme un semblant d'adresse:

«Monsieur — 22 — ue de — E. V.»

«Il reste: «ési», qui fait peut-être partie du nom de la rue, peut-être du nom du destinataire. Nous pouvons toujours être sûrs que le particulier demeure au numéro 22 d'une rue de… ça facilite déjà les recherches…

— Belle avance, dit en riant le Commissaire.

L'inspecteur, entêté, tournait et retournait les papiers, flairant leur odeur, les regardant par transparence. Tout à coup, il s'écria:

— Ah! mais… Ah! mais… Voici qui est mieux… Lisez donc!!! Nous n'avons examiné jusqu'ici que le recto… Voyez la pliure… le papier est double… il a un verso… le dos de l'enveloppe… et… qu'est-ce que je trouve sur l'un:

Inconnu au 22

«sur l'autre:

Voir au 16

et, tout à côté, la moitié du timbre de la poste… Avec écrit: Rue Bay… ce qui veut sûrement dire Rue Bayen, ça, ce n'est pas difficile; dans le demi-rond du timbre, quelque chose de noir qui devait être la date, et, au-dessous, très net: 08. Nous sommes en janvier, donc cette adresse n'avait pas été écrite depuis longtemps. Je ne sors pas de là: Vous ferez comme vous voudrez, mais je crois qu'il serait utile de trouver le Monsieur inconnu de la rue de… je ne sais pas quoi, qui demeurait sans doute au 16 d'une autre rue, de la même, peut-être…

— Cherchez toujours… moi, je donnerais tout ce que vous découvrirez là pour quelques renseignements sur la vie, les fréquentations de la victime… Vous ne trouvez plus rien?… Nous pouvons partir…

Et le Commissaire sortit avec ses inspecteurs.

Il y avait toujours des curieux sur le boulevard, des agents faisant les cent pas devant la grille. Un photographe avait braqué son appareil sur la maison et la photographiait sur toutes ses faces. Au moment où le Commissaire allait monter en voiture, il lui dit vivement:

— Une seconde, Monsieur le Commissaire… Là, merci…

— Ça vous fait bien plaisir d'avoir mon portrait; vous croyez que ça amusera vos lecteurs?… C'est pour quel journal?…

— Pour le Monde, qui le premier…

— Eh bien, fit le Commissaire rageur, vous pourrez dire chez vous… Au fait, ne dites donc rien du tout…

CHAPITRE VI

L'INCONNU DU 22

La journée s'écoula monotone pour la police comme pour Coche. Cette affaire, à qui la curiosité publique donnait d'heure en heure de plus grandes proportions, n'avançait pas. En dehors du nom de la victime, on ne savait rien. Les commerçants du quartier interrogés, se souvenaient vaguement d'un petit vieux, tranquille, peu bavard, et à qui on ne connaissait ni amis, ni parente. Il vivait là depuis plusieurs années, sortant peu, parlant moins encore, et ne recevait de lettres qu'à de très rares intervalles. Le facteur ne se rappelait pas avoir sonné chez lui depuis des mois.

— Même, ajouta-t-il, je n'ai pas osé lui porter de calendrier au premier janvier. On ne peut vraiment pas demander d'étrennes à quelqu'un qu'on ne sert jamais.

Quant à Onésime Coche, il s'énervait dans l'attente. Il aurait voulu à la fois brusquer les événements, et retarder leur cours. Il commençait à se rendre compte des complications formidables qu'il avait apportées dans son existence, et voyait sous des aspects moins brillants les résultats utiles qu'il tirerait de l'aventure. Le certain, pour l'instant, c'est qu'il vivait en errant, n'osant s'arrêter nulle part, incapable de se renseigner, tenaillé du désir impérieux de revoir les lieux du crime… comme un véritable criminel.

«Et, ajoutait-il, ce ne serait pas déjà si bête. On a sûrement établi une souricière autour du boulevard Lannes, et, parmi la foule qui défile devant la maison, il y a autant d'agents en bourgeois que de badauds; on me connaît; le Monde, avec l'allure mystérieuse de ses articles, gêne la police, et on ne manquerait pas de me filer… Tout irait grand train après cela.»

Mais la seule pensée du contact définitif avec la Sûreté l'effrayait.

La solitude totale dans laquelle il vivait depuis deux jours lui avait enlevé cette énergie, cet «allant» qui en faisait — quand l'affaire l'intéressait — un reporter incomparable. Il avait besoin pour agir, de l'influence du milieu, de la griserie des paroles, de la discussion, de la lutte, de l'activité trépidante de tous les instants. Privé de cet excitant, il se sentait sans force, hésitant. Noyé dans la foule, frôlant à chaque pas des inconnus, s'asseyant solitaire, aux tables de cafés ou de restaurants, n'entendant qu'à de rares intervalles, quand il faisait son menu ou commandait une consommation, le son de sa propre voix, il avait, libre encore dans Paris et coudoyant des milliers d'êtres, l'impression poignante d'être au secret, dans la plus sûre et la plus silencieuse des prisons.

Vers cinq heures, il téléphona au Monde. On lui répondit d'abord que le Monde n'était pas libre. Il attendit un moment, et appela de nouveau. La ligne était très encombrée. Des bribes de phrases lui arrivaient confuses, traversées par la voix nasillarde des demoiselles, s'envoyant des numéros d'appel. Et, tout à coup, parmi tout ce bruit, toute cette friture, il entendit quelqu'un qui disait: «Le journal le Monde?».

Il se pencha vivement sur la plaque et protesta:

— Pardon, Monsieur, pardon, j'ai demandé avant vous…

— Désolé, mais c'est moi qu'on a servi. Allô, le Monde?…

— C'est un peu violent! Allô, Mademoiselle!

On riait à l'autre bout du fil.

Il trépigna de rage.

— Allô, Mademoiselle, nous sommes deux sur la ligne…

— J'entends bien. Mais ce n'est pas de ma faute. Retirez-vous…

— Non, non!… Voilà un quart d'heure que j'attends, j'en ai assez. Passez-moi la surveil…

Il n'acheva pas sa phrase, et décrochant sans bruit l'autre récepteur, se mit à écouter. La conversation lui arrivait subitement distincte. Il entendait les questions et les réponses. Jamais la ligne ne lui avait semblé aussi tranquille, et jamais, surtout, conversation ne l'avait plus intéressé que celle-là. La voix qui lui avait parlé un instant disait:

— C'est fâcheux, à quelle heure vient-il d'habitude?

Et une autre voix, qu'il reconnut pour celle du secrétaire de la rédaction, répondit:

— Vers quatre heures et demie, cinq heures… Mais il ne faut pas compter.

— Comme c'est ennuyeux, reprit la voix. Savez-vous où on pourrait le trouver?

— Où diable ai-je entendu cette voix-là? disait Coche.

— Non, pas du tout, répondit Avyot.

— Enfin, il viendra bien dans la soirée? Soyez assez aimable pour le prier de passer chez moi… une communication urgente…

— Tout à fait impossible. Je suis désolé… Mais il est absent, et je n'ai pas du tout…

«Hé, hé… songea Coche, en appuyant plus fortement les récepteurs sur ses oreilles…»

— Mais quand revient-il?… fit la voix.

— Je ne sais pas… Son absence peut se prolonger; il peut revenir bientôt…

— Il n'a pas quitté Paris?

— Je ne puis vous renseigner sur ce point… Je suis désolé, tout à fait désolé…

«Ah çà! songea Coche de plus en plus attentif, mais c'est de moi qu'on parle, et cette voix… cette voix…»

— Ne coupez pas, Mademoiselle, nous causons, cria Avyot.

Et Coche, terriblement intéressé par ce dialogue, cria machinalement aussi: «Nous causons».

Mais aussitôt il se mordit les lèvres. Un simple hasard, très fréquent, mais qu'il bénissait en cet instant, l'avait mis en tiers dans une conversation qui pouvait se rapporter à lui. C'était folie de l'interrompre par une exclamation maladroite. La téléphoniste, par bonheur, avait quitté la ligne, et n'entendit pas son appel; le dialogue continua:

— En tous cas, disait la voix, vous pouvez me donner son adresse?

— Parfaitement…

— Ai-je des chances de le trouver chez lui?

«Nom d'un chien, murmura Coche! je ne me trompais pas. C'est le
Commissaire!»

Un petit frisson le secoua. Ses doigts se crispèrent sur les récepteurs, et il se sentit pâlir. Pourquoi le Commissaire insistait-il tellement pour le voir, pour savoir son adresse, sinon afin de… Il n'osa formuler, même mentalement, la fin de sa phrase, mais le mot qu'il redoutait se dressa devant lui, avec une force, une netteté prodigieuses: «M'arrêter! Je vais être arrêté».

Le recul n'était plus possible. Il en avait trop fait pour hésiter, même un instant. Les trois journées écoulées avaient fui avec une rapidité si vertigineuse, qu'il n'avait pas senti passer le temps, il lui sembla qu'il allait être pris au piège dans une seconde. Il eut l'espoir que le secrétaire de rédaction ne répondrait pas; il aurait voulu crier:

— Taisez-vous, ne dites pas mon adresse!

Mais, c'était là se compromettre gravement, car, en somme, s'il voulait bien être arrêté, interrogé, accusé, il tenait à garder le pouvoir de faire s'écrouler d'un seul mot toutes les charges relevées contre lui. Or, comment pourrait-il expliquer ce cri d'angoisse?…

La voix poursuivit:

— Je ne sais pas si vous le trouverez chez lui, mais voici son adresse…

Un dixième de seconde, la pensée qu'il ne s'agissait pas de lui, traversa l'esprit de Coche. Déjà Avyot continuait:

— 16, rue de Douai.

— Merci bien, pardon de vous avoir dérangé.

— Il n'y a pas de quoi, au revoir, Monsieur le Commissaire.

— Au revoir, Monsieur.

Coche entendit claquer les crochets, résonner la sonnette avertissant que la communication était finie… Un petit bruit de friture… puis, plus rien.

Pourtant il restait là, l'oreille tendue, attendant, espérant, redoutant, il ne savait quoi, cloué sur place par une émotion intense. Il ne reprit la notion exacte des choses qu'au bout de deux ou trois minutes. Alors, percevant ce bourdonnement confus, pareil à celui qui résonne avec un bruit de flot, dans les larges coquilles marines, il comprit que la conversation était finie, et qu'il n'avait plus rien à faire là. La main sur le bouton de la porte, il hésita.

«S'il y avait quelqu'un derrière, si une main venait s'abattre sur lui?»

Le souvenir de son innocence n'effleurait même plus sa pensée. Une seule chose y demeurait: son arrestation probable, certaine!…

À bien y réfléchir, il pouvait, au risque de passer pour un fantoche, avouer la vérité. Tout au plus, risquait-il quelques jours de prison avec sursis, ou simplement une admonestation un peu sévère et humiliante… Mais, cela même, il ne le pouvait plus. Il était hypnotisé, fasciné, par cette idée fixe: je vais être arrêté.

Et cette pensée, qui l'effrayait cependant, l'attirait, l'amenait à elle avec une puissance obscure et formidable, effrayante, comme le gouffre sur qui se penche le voyageur, tentatrice comme l'appel voluptueux des sirènes qui, la nuit, dans les détroits sonores, entraînaient les marins vers l'abîme.

Il sortit enfin. Personne ne fit attention à lui. Seul, l'employé, derrière son guichet, lui dit:

— Il y a deux communications.

— Ah! bien, fit Coche.

Et il donna un second ticket sans faire observer qu'il n'avait pas causé un seul instant. Au moment de gagner la rue, il eut une courte hésitation:

«Tout de même, si je téléphonais au Monde

Mais il pensa qu'à présent toute démarche était devenue inutile et gagna la rue, cherchant les raisons qui avaient pu mettre aussi vite la police sur ses traces, un peu vexé, au fond, de n'avoir pas eu besoin de plus d'adresse et de ruse pour l'amener à regarder de son côté.

En quittant l'appareil, le Commissaire traversa une petite salle où se réunissaient les inspecteurs. L'un d'eux, assis devant une table, paraissait plongé dans un travail très important.

— Dites-moi donc, fit le Commissaire, est-ce très urgent ce que vous faites là?

L'homme sourit:

— Très urgent… non, mais plus tôt ce sera fini, mieux ça vaudra… Je cherche dans l'Annuaire les rues de, rapport au papier trouvé ce matin… ça ne coûte rien d'essayer…

— Eh bien, laissez donc ça un instant, prenez une voiture, et voyez si M. Onésime Coche est chez-lui, 16, rue de Douai.

— Rue de?… fit vivement l'inspecteur.

— Rue de Douai, 16… Vous savez où c'est?…

— Oui, oui… Ce n'est pas ça qui m'étonne… c'est ce numéro 16, et puis rue de…

Le Commissaire tressaillit à son tour: ce numéro auquel il n'avait prêté aucune attention tout d'abord, sembla prendre une signification. N'était-ce pas celui qu'il avait lu le matin même sur le bout d'enveloppe ramassé boulevard Lannes?… Il regarda l'inspecteur, l'inspecteur le regarda et tous deux demeurèrent ainsi quelques secondes, n'osant formuler le doute qui, brusquement, les avait traversés…

— Allons, dit le Commissaire en haussant les épaules, qu'est-ce que nous cherchons!… C'est par ce procédé-là qu'on se met dedans. Une idée passe, on saute dessus, on ne la lâche plus, on s'entête… et rien du tout. Si vous vous mettez à regarder de côté tous les gens qui habitent à un numéro 16…

— Je ne dis pas, mais ça me fait drôle… Je pars de suite…

Parce que, dès le matin, il n'avait attaché aucune importance à ce chiffre, et que, maintenant, il n'avait pas relevé la coïncidence assez bizarre en somme, le Commissaire ne voulut pas paraître faire cas du soupçon de son agent. Mais, resté seul, il regretta de n'avoir pas fait, lui, la découverte du papier, et de n'avoir pas vu le rapprochement possible. Il n'y attachait encore aucune valeur: quelle vraisemblance que Coche fût mêlé à cette affaire? Fallait-il, pour une simple concordance de chiffres, échafauder tout un roman? Il rentra dans son cabinet en se disant:

«Non… c'est absurde…»

Mais, si absurde qu'il jugeât la chose, il ne put la chasser de son esprit. Elle restait en lui, et sa pensée y revenait sans cesse. Il prit un dossier, le parcourut. En arrivant au bas de la première page, bien qu'il fût certain d'en avoir lu toutes les lignes, il s'aperçut que les mots n'avaient fait que traverser ses yeux: de leur signification, nul souvenir… À leur place le chiffre 16 dansait devant lui, insensiblement, les traits d'Onésime Coche s'y joignaient, d'abord assez vagues puis tout à fait précis.

Peu à peu, une foule de petits détails se glissaient dans sa mémoire.

D'abord l'information étrange du Monde, information dont il n'avait pu trouver la source; puis les phrases énigmatiques de Coche, son attitude ironique jusqu'à l'insolence, ses réponses mystérieuses, la découverte de la trace des pas, son émotion dans la chambre du crime… Il y avait là jusqu'à un certain point des indices… Mais, si le journaliste avait joué un rôle quelconque dans le crime, comment admettre tant d'audace?… Et, pourtant!…

Arrivé à ce point de son raisonnement, il se sentait arrêté, un obstacle barrait sa route, et il n'osait s'avouer à lui-même qu'il s'irritait autant de n'avoir pas le premier pensé à tout cela, que de l'impossibilité où il se trouvait d'assigner un mobile aux actes de Coche. Au reste, dans quelques minutes, il allait être fixé; sans lui laisser soupçonner le doute qui avait effleuré son esprit, il lui ferait comprendre ce qu'il y avait de gênant dans son attitude. Qu'il en sût long sur le crime, il en était sûr à présent. Le difficile ne serait pas de lui faire dire ce qu'il savait, mais bien comment il le savait. Coche ne lui avait-il pas déclaré:

«La Presse possède des moyens d'investigation multiples…»

Quels avaient été ces moyens?… Voilà ce qu'il importait de connaître, et, pour y arriver, il ne reculerait pas devant l'intimidation. Il ne se souciait plus guère, à présent, de l'allusion à l'empreinte de pas faite dans le Monde. La partie était engagée à fond, et Coche seul pouvait apporter la victoire. Aussi bien l'affaire allait passer aux mains d'un juge d'instruction, et il aurait voulu la lui remettre toute simple, dégagée du mystère qui l'entourait depuis la première heure.

La sonnerie du téléphone retentit:

— Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.

— Javel, l'inspecteur que vous avez envoyé rue de Douai.

— Bon, et bien?

— M. Coche n'a pas reparu chez lui depuis trois jours.

Une stupéfaction violente se peignit sur le visage du Commissaire. Ainsi, depuis trois jours, pas plus au journal qu'à son domicile on n'avait vu le reporter? Si invraisemblable que parût la chose, il fallait se résoudre pourtant à accorder à cette disparition des raisons graves.

Or, étant donnés les événements, leur succession rapide et mystérieuse, une raison grave ne pouvait être qu'une raison se rapportant au crime du boulevard Lannes. Dès lors deux hypothèses se présentaient: ou bien Onésime Coche avait fait semblant de disparaître afin de poursuivre seul et pour son compte une enquête parallèle à celle de la police; ou bien il avait été mêlé d'une façon quelconque au drame, et alors deux solutions se présentaient de nouveau: la première, assez favorable: il avait mis quelques centaines de kilomètres et la frontière entre lui et la police; la deuxième solution (se rapprochant peut-être de la vérité): des gens ayant intérêt au silence, et craignant qu'un mot imprudent de sa part ne les perdit, l'avaient simplement supprimé…

Toujours, d'après la même méthode hâtive et fantaisiste, le
Commissaire s'arrêta à cette dernière version.

Il se pencha sur la plaque et dit à l'Inspecteur:

— Pas d'autres renseignements?

L'inspecteur ne répondant pas tout de suite; il insista:

— Allo! Vous m'entendez?

— Oui, Monsieur le Commissaire. C'est tout.

— Alors, c'est bien, je verrai moi-même demain matin.

Et il raccrocha les récepteurs.

«Demain matin, mon bonhomme, songea l'inspecteur, tu arriveras probablement après la bataille, car demain, si Coche n'est pas entre mes pattes, il ne s'en faudra pas de beaucoup.»

Il n'avait pas tout dit, en effet, au Commissaire, se réservant de travailler son idée à lui. Trop jeune dans le métier pour qu'on écoutât ses avis, il entendait suivre son inspiration personnelle. Depuis la découverte du morceau d'enveloppe, il avait eu la sensation que la partie devait se jouer autour de ce bout de papier, et cette sensation, vague d'abord, s'était tout à coup précisée lorsqu'il avait entendu le numéro de l'adresse de Coche. Il regretta presque d'avoir laissé deviner son émotion devant le Commissaire, mais se consola de ce manque de sang-froid, sachant son chef trop orgueilleux, pour adopter la manière de voir d'un simple inspecteur. Bien mieux, ce qu'il avait considéré un instant comme une maladresse, lui apparut comme une suprême habileté. Le seul fait qu'il avait établi un rapport entre les deux 16, l'assurait que le Commissaire n'y attacherait pas la moindre importance, tout au contraire. Dès lors, il pouvait travailler en paix, sans contrôle, sans discussion.

Javel, on l'a vu, se trompait. Mais, le résultat ne différait pas beaucoup cependant, grâce aux déductions précipitées du Commissaire. Tandis que son chef interprétait les événements, lui se bornait à les constater. Aussi bien, la découverte du matin, et le renseignement recueilli au domicile de Coche, n'étaient-ils rien auprès de celui qu'il conservait précieusement, l'ayant obtenu avec une rare facilité.

En descendant la rue de Douai, ses yeux s'était portés machinalement sur le numéro d'une maison, il lut 22. Le hasard, décidément, voulait que ce chiffre revint devant lui et il considérait le hasard comme un trop grand maître pour ne pas suivre ses indications. Il réfléchit très vite que, s'il se trompait, nul n'en saurait jamais rien, que la démarche n'était ni longue ni compromettante, et entra.

La loge de la concierge se trouvait sous la voûte. Il entr'ouvrit la porte:

— M. Onésime Coche, s'il vous plaît?

— Connais pas.

Il prit un air désappointé, et insista timidement:

— C'est un journaliste. Vous ne pourriez pas me dire?…

Le concierge, qui se chauffait les mains, hocha la tête sans se retourner. Mais sa femme sortit d'une pièce voisine et s'enquit de ce qu'on voulait. Javel la devinant complaisante, ou tout au moins curieuse, répéta:

— C'est un journaliste, M. Onésime Coche. On m'a dit qu'il habitait ici. On a dû se tromper d'adresse, et je voudrais savoir si vous ne pourriez pas…

Le mari haussa les épaules, la femme s'avança:

— Quoi! Tu ne te souviens pas?

Et s'adressant à l'inspecteur, elle ajouta: — Nous n'avons pas de locataire de ce nom, mais nous avons eu un journaliste qui a quitté il y a six mois; depuis, deux ou trois fois, le facteur s'est trompé et a déposé des lettres au nom que vous dites…

Et se tournant vers son mari:

— Tu te rappelles. Il n'y a pas un mois, il en a porté une…
Voyez donc si ce ne serait pas des fois au 16 ou au 18.

Javel s'excusa du dérangement, remercia et, dans la rue, donna libre cours à sa joie en disant presque haut:

— Veine! Veine! Je le tiens!

Un monsieur qu'il bouscula au passage se retourna et grommela:

— Il est fou, celui-là!

L'inspecteur était si content qu'il ne l'entendit même pas. Il entra rapidement au 16 et demanda:

— M. Coche?

— Il n'est pas chez lui.

— Savez-vous quand il rentrera?

— Non. Il a dû partir en voyage.

— Diable, murmura Javel, voilà qui est bien ennuyeux… Alors vous ne pourriez pas me dire quand il sera de retour?…

— Non… Laissez un mot. On le lui remettra avec ses lettres qui l'attendent depuis trois jours.

— Trois jours! songea Javel, est-ce que je tiendrais le bon bout, par hasard?

Et il ajouta, comme se parlant à lui-même:

— Lui laisser une lettre?… Peuh!…

Puis, réfléchissant qu'il y avait peut-être des renseignements à glaner et que, tout en écrivant, il pourrait faire parler la concierge, moins défiante vis-à-vis d'un monsieur assis dans sa loge qu'envers un visiteur debout sur le pas de sa porte, il répondit:

— Oui, si ça ne vous dérangeait pas, j'écrirais bien un mot.

— Du tout. Asseyez-vous… vous avez de quoi écrire?…

— Non, fit-il.

Quand on lui eut apporté plume, encre et papier, il s'assit devant la table, et commença à écrire une vague lettre de sollicitation, se disant journaliste, sans situation, acculé à la misère, et priant son confrère de lui venir en aide.

Arrivé au bas de la page, il s'arrêta, prit sa feuille de papier par le coin et l'agita en l'air, pour la sécher.

— Un peu de buvard? demanda la concierge…

— Oh! mais, Madame, je vous dérange…

— Ça ne fait rien… Une enveloppe?

— Oui, s'il vous plaît…

Tout en séchant avec soin son écriture, il demanda:

— M. Coche ne vous avait pas prévenu de son départ?

— Non. Sa femme de ménage est venue avant-hier, comme d'habitude; elle ne savait rien et m'a demandé la même chose que vous. Elle revient tous les matins pour donner un coup au ménage, mais elle n'a pas de nouvelles… C'est surprenant, parce que, d'ordinaire, toutes les fois qu'il s'absente, il ne manque pas de dire:

— Madame Isabelle, je pars pour tant de jours. Je rentrerai lundi, ou mardi…, enfin, tout ce qu'il faut pour répondre en cas qu'on vienne le demander…

Javel, la plume en l'air, écoutait. Pour lui, ce départ prenait de plus en plus l'aspect d'une fuite, et, en rapprochant l'extraordinaire coïncidence du 22 et du 16, il ne pouvait s'empêcher de relier cette disparition à l'affaire du boulevard Lannes.

La concierge parla encore, disant l'existence régulière de Coche, les heures auxquelles il sortait et rentrait. Mais tout cela — pour l'instant, du moins — était sans importance. À un moment, pourtant, le policier dressa l'oreille:

— La dernière fois qu'il a couché ici, disait-elle, il est rentré vers les deux heures du matin, comme d'habitude. On ne reconnaît pas bien les voix, la nuit, mais je sais sa façon de fermer la porte: tout doucement, sans bruit. Il y en a d'autres qui la tapent, à réveiller toute la maison. Sur le coup de cinq heures, quelqu'un est venu le demander. Cette personne n'est pas restée longtemps chez lui, car, cinq minutes après, elle a demandé le cordon, et au bout d'un instant, M. Coche est sorti à son tour. Je pense qu'il a été appelé dans sa famille, près d'un malade. Son père et sa mère habitent la province.

— C'est possible, songea l'inspecteur, mais ce n'est que possible. Il y a vraiment trop de coïncidences dans tout ça…

Il se remit à écrire, signa d'un nom quelconque et cacheta l'enveloppe. La concierge avait dit tout ce qu'elle savait, il n'y avait plus rien d'utile à en attendre. Peut-être la femme de ménage serait-elle renseignée.

Il se leva:

— Vous seriez bien aimable de lui remettre ceci avec son courrier. Comme c'est assez urgent, je repasserai demain matin, vers neuf heures, si par hasard il était de retour…

— C'est ça, Monsieur. Vous trouverez toujours sa femme de ménage.

Il remercia et sortit. Pour lui, il n'y avait plus aucun doute. Le destinataire de la lettre déchirée trouvée boulevard Lannes et Onésime Coche, ne faisaient qu'un. Maintenant fallait-il voir dans le départ précipité du journaliste, la nuit même du crime, plus qu'une simple coïncidence? C'était une autre affaire, et qui demandait à être examinée sans nerfs et de très près. Dans cette pensée, il téléphona au Commissaire le résultat de sa démarche, en se bornant à répondre à la question précise qui lui avait été posée: On l'avait envoyé 16, rue de Douai, pour s'informer si Coche était chez lui: Coche n'y était pas. Il n'avait rien à ajouter pour l'instant. Le reste lui appartenait en propre. À lui de s'en servir.

Javel avait pour habitude, lorsqu'il recherchait un individu, de se demander, non pas ce que lui, pourrait trouver de plus intelligent, mais bien ce que son adversaire pourrait trouver de plus bête, ou de plus maladroit. Or, la pire faute pour Coche coupable, était de revenir à son domicile. De là à admettre la probabilité de cette faute, il n'y avait qu'un pas. Lorsqu'un homme a le choix entre deux solutions, il est rare, surtout s'il redoute la police, qu'il choisisse la bonne. La prudence la plus élémentaire conseillait au journaliste de ne pas reparaître rue de Douai: c'était donc rue de Douai qu'il convenait de l'attendre. Ayant ainsi raisonné, Javel se posta à quelques pas de la porte, et attendit.