IV
L’exclamation de madame de Pompadour était pour le capitaine une occasion qui se présentait de se rapprocher d’elle. Il le tentait, lorsqu’il se sentit arrêté dans son élan.
Adèle venait de le rejoindre.
En compagnie de la naïve jeune fille, le moyen de retourner vers la favorite ? Il n’y songeait plus et se disposait à s’éloigner, ajournant encore ses espérances au lendemain, quand le cercle des courtisans, faisant un mouvement de recul, tourbillonna de son côté. Il entendit prononcer son nom, et vit aussitôt madame de Pompadour, qui venait de faire subitement volte-face, lui adresser un geste en l’interpellant :
— Eh bien ! M. de Pardaillan, lui disait-elle, qu’êtes-vous devenu ? N’avons-nous pas à causer encore ?
On s’écarta d’eux aussitôt, on leur fit place, tout en s’étonnant de voir la royale tutrice, la gouvernante maîtresse, porter l’esprit des affaires jusque dans des réunions de fête.
Adèle, le capitaine et la marquise formèrent un centre autour duquel le reste gravita respectueusement à distance.
Celle-ci reprit alors :
— Je me rappelle parfaitement ce dont il s’agit, monsieur : ne vous ai-je pas même à ce sujet accordé une audience ? C’est pour les cadres d’un nouveau régiment de cavalerie que le roi vous a chargé de former, n’est-il pas vrai ?
Et tandis qu’elle parlait, et tandis que le pauvre capitaine, fort embarrassé de sa position entre ces deux femmes si dissemblables, tentait de faire mieux comprendre le vrai motif de ses incessantes sollicitations, la marquise, sans lui prêter plus d’attention qu’auparavant, tenait ses yeux fixement arrachés sur la jeune fille, palpitante sous son regard ; et, à plusieurs reprises, elle murmurait avec un accent plein d’émotion :
— Mon Dieu ! mon Dieu !
Le capitaine, étonné du vif intérêt qu’elle semblait prendre à ses explications, commençait à s’embrouiller dans ses phrases, lorsque l’interrompant :
— C’est bien, c’est bien, monsieur, lui dit-elle ; faites-moi une note sur tout cela.
Et désignant Adèle :
— Cette enfant me l’apportera demain à mon lever.
Adèle et le capitaine firent un soubresaut.
— Je le désire ; je veux la voir encore, reprit la marquise. Vous l’accompagnerez si bon vous semble, M. de Pardaillan. Adieu, ma mignonne.
Un seul mot prononcé à l’une des portes de la grande galerie de Versailles venait d’imprimer une nouvelle secousse à la foule.
On avait annoncé Le roi !
La marquise se hâta d’aller au-devant de Louis XV.
— Eh bien, était-ce beau ? demanda le lieutenant des chasses, quand sa fille et son ami rentrèrent au logis.
— Superbe ! répondit le capitaine en se jetant sur un siége, d’un air de mauvaise humeur.
Et il raconta ce qui s’était passé relativement à la marquise.
— Tu vois, ajouta-t-il d’un ton ironique, qu’il ne tient plus qu’à nous d’obtenir, dès demain, la nomination de notre jeune homme.
— C’est fait alors, dit Dampierre.
— C’est plus loin de se faire que jamais, répliqua l’autre. N’as-tu donc pas entendu que la marquise veut revoir ta fille ? que c’est ta fille qui, cette fois, doit présenter le placet ?
— Mais je ne refuse pas ! interrompit Adèle, quoique certainement on soit bien mal à son aise au milieu de tout ce beau monde-là.
— Votre bon vouloir ne suffit pas, mon enfant, dit Pardaillan ; votre père refuse pour vous.
— Moi, pas du tout ! exclama à son tour Dampierre, que le vin de Roussillon dominait encore et rendait plus accommodant. Ça sera drôle, ma fille ira voir madame de Pompadour, tandis que j’irai faire ma visite au roi !… Pourvu que le roi n’ait pas entendu parler de la figure que j’avais sur ce cheval de bois… il serait capable de me rire au nez… Bah !
Le capitaine le regarda fixement, et se tournant vers la jeune fille :
— Savez-vous, Adèle, ce que c’est que madame de Pompadour ?
— Dame !… c’est une marquise.
— C’est… c’est une vilaine femme !
— Tu n’es plus connaisseur, mon vieux, dit Dampierre. Jolie femme ! jolie femme ! au contraire.
Et il se mit à rire aux éclats.
Le capitaine haussa les épaules, et s’adressant de nouveau à la jeune fille :
— Il faut que vous compreniez bien, mon enfant, l’importance de cette visite qu’on attend de vous. La marquise… n’est pas une femme comme une autre ; la marquise n’est une grande dame que par contrebande, que… comment vous dirai-je ?… C’est la maîtresse du roi, enfin !
— Ah ! fit Adèle d’un air indécis.
Puis, après un moment de silence :
— Je ne comprends pas bien, dit-elle. Est-ce que le roi a encore des maîtresses, à son âge ?
— Mais à quarante-sept ans on n’est pas…
— Elle croit qu’il s’agit d’une maîtresse de clavecin ! cria Dampierre en riant plus fort : vous avez bien fait de revenir ; vous m’amusez ; je m’ennuyais tout seul.
— Non, mon enfant, reprit Pardaillan avec gravité ; ce n’est pas une maîtresse de clavecin, c’est… c’est… l’amoureuse du roi ! et le roi est marié, et elle aussi ! Comprenez-vous maintenant ?
La pauvre villageoise baissa les yeux et sa rougeur répondit pour elle.
Cependant relevant bientôt le front d’un air mutiné :
— Si c’est une méchante femme, comme vous le dites, pourquoi courez-vous donc toujours après elle ?
— Bien répondu !
Et Dampierre se roula sur son fauteuil.
— Permettez, mon enfant, dit le capitaine. Distinguons : moi, je ne suis pas une jeune fille.
— Je le sais bien.
— Parbleu !… Vous m’amusez de plus en plus !… Oh ! que vous avez donc bien fait de revenir !
— Je vais à elle, comme tout le monde, pour les affaires de l’État, puisque c’est elle qui gouverne ! J’y vais, non pour moi, mais pour un autre, et, puisque vous avez entendu ma confidence à votre père, je puis le répéter ; j’y vais pour lui faire réparer une injustice, dont elle est la cause première.
Adèle sembla réfléchir, puis, d’un ton de résolution :
— Eh bien ! c’est pour cela aussi que j’irai ! Refuserez-vous de m’associer à votre bonne action ?
— Elle a raison, dit le père en s’attendrissant tout à coup. Bien, pauvrette ! C’est très-touchant, ce qu’elle dit là. Viens m’embrasser. Il ne s’agit pas ici de faire la bégueule, mais d’être utile à ce brave garçon qui lui a fait son portrait, et pour rien !… Ce sera le payement de sa peinture. Au bout du compte, la marquise ne la mangera pas !… Oh ! si c’était le roi… Un instant, sire ; de ce côté, nous ne voulons pas diriger vos chasses, et encore moins fournir le gibier. D’ailleurs, ne seras-tu pas là, Pardaillan ?
— Sans doute ! mon père a raison ; que puis-je craindre ? Notre voyage à Versailles aura du moins été utile à… quelqu’un.
— A la bonne heure ! dit le capitaine. Moi, j’avais cru devoir vous avertir ; mais si tous deux vous êtes d’accord, je ne demande pas mieux. Vive le roi ! mon maréchal des logis sera officier ! A demain donc, mon enfant.
Le lendemain, vêtue de blanc comme une première communiante, Adèle fut conduite vers la partie du château où se trouvaient les appartements de la favorite.
A chaque salon qu’elle traversait, elle était forcée de s’arrêter, tant elle se sentait défaillante. Durant une longue nuit sans sommeil, elle avait réfléchi aux paroles de M. de Pardaillan. Un instinct d’amour lui en avait fait comprendre la portée. Que pouvait-elle avoir à démêler avec une femme pareille ? Cette femme, pourquoi, la veille, l’avait-elle regardée avec tant d’attention ? Pourquoi avait-elle voulu la revoir encore ? Elle ne trouvait de réponse à aucune de ces questions ; et le mystère qui environnait cette visite la lui rendait encore plus redoutable.
Son amour pour Charles Doisy fut plus fort que le reste. Il fallait qu’il fût officier. Pour lui, comme pour elle, s’armant de courage, elle parvint à vaincre sa timidité native, et à maîtriser les révoltes de sa pudeur.
Quand le capitaine et sa jeune amie furent introduits auprès de la toute-puissante marquise, celle-ci était à sa toilette.
Une de ses femmes, après avoir lavé ses cheveux dans de l’eau parfumée, les couvrait de poudre à la maréchale ; une autre étalait sur les meubles des robes de soie, de dentelle ou de brocart, pour qu’elle eût à choisir ; une troisième essayait la coiffure du jour sur une tête à poupée, pour qu’elle pût juger de l’effet, et l’ornementait de fleurs ou de plumes, selon que le coup d’œil de sa maîtresse approuvait ou rejetait.
A gauche de la toilette se tenait assis un beau jeune ecclésiastique, en manteau court, en bas violets, portant un rabat en point de Venise, et des joyaux à chacun de ses doigts. C’était un évêque, récemment nommé. Il tenait à la main une petite pelote de velours, toute couverte d’épingles d’or, et la présentait alternativement, soit à la dame, soit à la suivante.
Vers la droite, on voyait, debout, un homme à la haute prestance, décoré de plusieurs ordres et portant en sautoir, par-dessus sa veste richement brodée, le large cordon du Saint-Esprit. C’était le ministre de la guerre qui venait consulter et prendre des ordres.
La marquise, tout en se mirant, tout en s’épinglant, tout en jetant des regards négatifs ou approbatifs vers la tête à poupée ou vers les robes accumulées devant elle, échangeait avec l’évêque et le ministre des paroles tour à tour graves ou enjouées, quand les noms de mademoiselle Dampierre et du capitaine de Pardaillan lui furent articulés bas à l’oreille ; elle tressaillit, se leva, et d’un geste, fit signe à l’évêque et au ministre de s’éloigner.
Ceux-ci, après un salut profond, se retirèrent dans un petit salon attenant au cabinet de la marquise, et là ils attendirent qu’il lui plût de les rappeler.
A peine avaient-ils disparu que madame de Pompadour, se retournant brusquement, s’élança vers Adèle, la prit dans ses bras, la baisa au front, et la contemplant dans une sorte d’extase douloureuse : Ma fille ! s’écria-t-elle.
A cette exclamation, dont elle ne peut comprendre le sens, la pauvre enfant, déjà jetée hors d’elle-même par toutes ses émotions précédentes, subitement atteinte d’une de ces faiblesses nerveuses auxquelles elle est sujette, s’évanouit entre les bras qui sont ouverts pour elle.
Les femmes s’empressent ; le capitaine, désespéré et qui la croit déjà morte, aide à la déposer sur un sofa, pousse des soupirs haletants, frappe du pied, laisse même échapper quelques jurons, se souvenant à peine du lieu où il est, et ne cesse de lui prodiguer ses soins que lorsqu’il s’agit de couper les lacets de son corsage.
Il se retire alors discrètement, sans cesser toutefois de maugréer entre ses dents, dans un coin de l’appartement, bouleversé par ce qu’il vient de voir et d’entendre, et ne sachant plus ni ce qu’il doit penser ni pourquoi il est venu.
Presque inanimée, la jeune fille était étendue sur le sofa ; ses yeux restaient fermés ; ses cheveux, déroulés, retombaient en désordre sur sa poitrine, pâle comme son front.
— Oh ! laissez-la un instant ainsi, supplia la marquise ; c’est ainsi que pour la dernière fois j’ai vu mon Alexandrine, à qui elle ressemble tant !
Et elle éclata en sanglots.
Par son ordre, on va chercher une couronne de roses blanches, précieusement déposée dans un coffre de deuil, dans un coffre qui renferme les seules choses qui lui restent de sa fille : de blonds cheveux, des fleurs fanées, un mouchoir trempé de ses larmes et teint de son sang.
Madame de Pompadour n’était plus la belle et omnipotente favorite ; alors, c’était une pauvre femme à qui il n’était permis d’être mère qu’en cachette ; une femme qui, à force d’adresse, de beauté et d’ambition, avait fait son esclave d’un roi ; mais à cet esclave, elle devait des sourires et de la belle humeur. Devant lui, comme devant les autres, il lui fallait cacher ses larmes, étouffer ses douleurs, contenir ses élans de maternité. Ne devait-elle pas rester belle pour plaire au maître ? Ne devait-elle pas plaire au maître pour gouverner l’État ? Pourquoi aurait-elle pleuré sa fille ? Ce n’était point celle de Louis XV ; c’était celle de M. d’Étioles… Qu’importait au roi !
Quand on eut déposé entre ses mains la couronne de roses, elle la plaça sur la tête d’Adèle, comme, quelques semaines auparavant, elle l’avait placée sur la tête de son Alexandrine.
Ç’avait été une volonté de la mourante.
Elle se reprit alors à contempler de nouveau cette étrangère, qui lui rappelait de si doux et de si poignants souvenirs. Ses larmes coulèrent avec plus d’abondance, et, par cet élan sympathique qui rapproche toutes les conditions devant une pensée de mort, ses femmes s’agenouillèrent et pleurèrent avec elle.
Adèle revenait à la vie ; ses sens commençaient à sortir de leur anéantissement passager, et un seul bruit, celui des sanglots, venait frapper son oreille. Les idées pleines de confusion encore, elle ouvrit les yeux. Des femmes inconnues étaient là, à genoux, se lamentant. Elle essaya de se lever et retomba aussitôt en poussant un cri.
Elle venait de voir dans une glace une jeune fille, le teint livide, avec une couronne et des vêtements blancs comme un linceul. Cette jeune fille avait ses traits ; était-ce donc son spectre qui venait de lui apparaître ?
Et elle entendait autour d’elle des voix gémir et répéter : Pauvre enfant ! — Pauvre enfant ! — Mourir si jeune ! — Si belle ! — Pourquoi l’avez-vous rappelée à vous, mon Dieu !
Adèle referma les yeux, et de ses paupières deux larmes jaillirent.
Elle se pleurait elle-même.
Revenue tout à fait de son évanouissement, rendue au sentiment de sa position réelle, elle ne put cependant se défendre d’une terreur secrète, en songeant à son fantôme qu’elle avait vu.
C’était une des idées superstitieuses le plus généralement accréditées alors, que celle-là qui établissait que quelques jours avant de mourir de mort violente ou inattendue, votre propre image vous apparaissait, pâle, désolée, comme un messager fatal envoyé de l’autre monde.
La marquise prodigua de nouveau ses caresses à Adèle ; elle l’interrogea avec bonté sur sa famille, sur son pays, sur ses espérances de fortune. Adèle ne put articuler un mot. Ce fut le capitaine qui se chargea de répondre pour elle.
Au moment de la quitter, madame de Pompadour lui glissa au doigt une bague d’un grand prix. La jeune fille s’en aperçut à peine, et le remercîment n’arriva que jusqu’au bord de ses lèvres.
Perdant la mémoire du puissant motif qui lui avait fait risquer son aventureuse démarche, elle saluait pour prendre congé, quand M. de Pardaillan, entravant sa sortie, se hâta de lui dire :
— Et le placet ?
A ce mot, Adèle recouvre tout à la fois la mémoire et la parole :
— Oui !… ah ! de grâce, madame, s’écrie-t-elle, soyez bonne pour lui ! Il l’a si bien mérité !… D’ailleurs, il vous a sauvé la vie, peut-être, car c’est lui, lui seul, madame, qui a retenu le cheval !…
— De qui et de quoi s’agit-il donc ? demanda la marquise en souriant de cette animation subite, dont elle n’eut pas de peine à démêler la cause première.
Le capitaine expliqua tout et présenta la note.
Après l’avoir parcourue :
— Notre intéressant libérateur n’aura pas perdu pour attendre, dit la marquise de l’air le plus gracieux.
Elle sonna et fit mander le ministre de la guerre, qui se trouvait justement sous sa main.
— M. de Paulmy, lui dit-elle, vous devez avoir quelque lieutenance de cavalerie à votre disposition ?
— Et à la vôtre, madame, répondit le galant ministre en s’inclinant.
— Eh bien ! donc, faites droit à ce placet, et sur-le-champ. Nous vous en saurons gré, notre cousin.
Dampierre et sa fille retournèrent bientôt à Béthizy, enchantés de la façon dont avait tourné la visite à madame de Pompadour.
Depuis deux jours, ils étaient de retour de leur voyage à Versailles, lorsque Martine Brulard, qui depuis longtemps n’avait pas mis les pieds au château de la Douye, y arriva.
Martine avait des chagrins ; ses yeux rouges et son air effaré le disaient assez.
Dès qu’elle se trouva seule avec Adèle, elle éclata.
Son père venait d’apprendre par un des hussards de Berchiny que Charles Doisy, après s’être signalé au combat de Hamelen, y avait reçu une blessure grave… mortelle sans doute.
A ce coup de foudre inattendu, à cette nouvelle qui menaçait de renverser toutes ses espérances de bonheur, Adèle poussa un cri et se jeta dans les bras de Martine en fondant en larmes.
Martine, qui était venue chercher des consolations et peut-être faire montre de sa douleur, se trouva vivement blessée en voyant mademoiselle Dampierre plus affectée qu’elle-même, et elle la quitta, persuadée que plus que jamais elle avait en elle une rivale et non plus une amie.
Adèle, de jour en jour, devenait plus triste et plus abattue ; elle passait des heures entières devant son portrait, peint par Charles Doisy.
Un matin, le lieutenant des chasses reçut une lettre cachetée de noir. Il déjeunait en tête-à-tête avec sa fille lorsque cette lettre lui fut remise par Mariotte.
Dès qu’Adèle vit le cachet de deuil, sa pensée se reporta naturellement vers Charles Doisy, mortellement blessé au combat de Hamelen, au dire de Martine ; faisant un effort pour vaincre la violence de ses émotions, elle se disposait à interroger son père ; mais en voyant l’agitation subite, la stupéfaction douloureuse qui venait de s’emparer de celui-ci au milieu de sa lecture, son cœur se comprima et les paroles expirèrent glacées sur ses lèvres…
— Qu’est-ce donc ? de quoi s’agit-il ? murmura-t-elle enfin ; mais d’une voix si faible, tellement éteinte, que M. Dampierre devina l’interrogation plutôt au regard qu’à la voix.
— Rien… ce n’est rien, dit-il en se levant de table brusquement et en laissant là son repas à peine commencé.
Chez un homme tel que lui, parfait appréciateur des plaisirs sensuels, et dont les petits événements malencontreux de la vie n’avaient jamais eu le pouvoir de troubler le robuste appétit, cette fuite de table, ce mouvement d’abnégation eût suffi seul pour annoncer un grand malheur.
— C’est un ordre… oui, reprit-il d’un ton grave et solennel, qui n’était guère dans ses habitudes, un ordre !… auquel je dois obéir, et sur-le-champ.
Il appela son valet, lui ordonna de seller son cheval, et lui adressa diverses recommandations qui devaient suffisamment faire pressentir qu’il ne rentrerait pas de quelques jours.
Adèle resta muette, le regarda avec des yeux effarés ; mais elle ne lui fit point une seule objection.
Tandis qu’il était monté à sa chambre, pour quelques préparatifs indispensables, Adèle résolut de l’y rejoindre. Arrivée devant la porte, elle n’osa entrer ; elle ne le put pas. De même que ses lèvres étaient restées muettes, ses jambes demeuraient immobiles. Qu’allait-elle dire à son père ? L’interroger sur le sort de Charles ?
Elle eut peur de la réponse qu’il pouvait lui faire. Elle eut peur du coup qu’elle pouvait recevoir !
Et comme elle se tenait là, indécise, perplexe, mais ne pouvant cependant supporter ce doute qui la torturait, elle entendit son père marcher à grands pas en poussant de longs soupirs, et le mot, mort ! mort ! articulé avec un profond accent de douleur, vint frapper son oreille.
— Qui donc est mort ? s’écria-t-elle en se précipitant dans la chambre et en recouvrant tout à la fois le mouvement et la parole : M. Charles ?…
La main de M. Dampierre descendit rapidement sur la bouche d’Adèle.
— Que ce nom ne soit plus prononcé entre nous, pauvrette, lui dit-il. Oublions-le ; si, comme moi, tu te ressentais quelque amitié pour lui, efface-la de ta mémoire ; qu’il n’en soit plus question ! Entends-tu ? Jamais ! jamais !
Il prit sa fille entre ses bras, lui baisa les yeux, la recommanda aux soins de Mariotte, monta à cheval et partit.
Maintenant, par une de ces bizarreries si fréquentes au milieu de nos douleurs, car nos douleurs comme nos joies sont capricieuses et fantasques, Adèle cherche à rentrer dans son doute. Un cachet noir apposé sur une lettre a suffi pour lui faire croire à la mort de Charles, et quand le cri échappé à son père, cette phrase sur Doisy, qui ne peut avoir pour elle qu’un sens positif, quand tout enfin a semblé concourir à justifier ses pressentiments, à la confirmer dans sa croyance, cette croyance, elle la repousse.
A son âge, on voit l’espérance pénétrer jusque dans la tombe des morts.
— Lorsque j’ai rapporté à mon père le propos de Martine relativement à la blessure de Charles, se dit-elle, à peine s’il a paru y prêter attention. Pourquoi se serait-il ainsi troublé aujourd’hui devant un résultat qu’il devait prévoir ? Puis, en quoi cela pouvait-il l’obliger à s’éloigner d’ici, et pour plusieurs jours ? Cependant il m’a dit de l’oublier… « Mort ! mort ! » s’est-il écrié. Qui donc est mort, si ce n’est lui ? Oh ! la lettre, cette lettre seule pourrait me dire toute la vérité !
Cette lettre, elle la cherche, pensant que, dans sa précipitation, son père a peut-être négligé de la garder et de l’emporter avec lui ; mais elle ne la trouve pas.
Elle songe alors à Mariotte ; peut-être aussi son père, au moment du départ, quand il est descendu seul de sa chambre, n’a-t-il pas craint de s’expliquer devant sa vieille servante. Alors elle interroge la Picarde, laissant éclater devant elle ses craintes et même sa douleur.
— Écoutez, not’ demoiselle, lui dit Mariotte, faut pas ainsi s’entretenir en grand’crémeur sans raison ni bon sens. Si ce garçon est guari de sa navrure, n’y a plus de danger ; alors, tenez-vous coie ; s’il est défunt, n’y a plus de remède ; à quoi bon larmoyer ? Ne devons-nous mie chacun itou en faire autant ? Vous duit-il tout savoir au certain, pour vous désoler tout de suite et vous consoler plus vite ? A la bonne heure ! on peut amoyenner la chose. Cil qui peut vous en dire long n’est pas loin ; c’est père Hubert, le rouisseur : il est appert en art magique, le vieux madré ! vez-le.
Adèle refuse d’arriver à la certitude avec l’aide du sorcier.
Puisant momentanément des forces dans l’excès même de son désespoir, elle se rend d’elle-même, à pied, à la ferme des Brulard ; elle court risque d’y rencontrer le Vieux Rouisseur, sans doute, mais ce n’est pas lui qu’elle y va chercher ; c’est Martine, et ce fut Martine seule qu’elle y trouva.