I
Vers le milieu du mois de juillet de l’année 1841, au pachalik de Sivas, dans de vastes jardins situés près de la rivière Rouge, une jeune fille, vêtue à la turque, le front courbé, se promenait lentement, suivie d’une vieille négresse. De temps en temps, elle tournait brusquement la tête, et quand son regard, à travers les massifs d’érables et de sycomores, avait pu entrevoir l’angle d’un grand bâtiment à grillages dorés, à balcons de bois de cèdre découpés finement, alors, son teint, d’ordinaire d’un blanc mat et diaphane, se colorait tout à coup, son petit pied se crispait contre le sol, sa poitrine se soulevait, et c’est à grand’peine qu’elle retenait le soupir qui voulait s’en échapper.
Toujours silencieuse, préoccupée, elle s’arrêta et, du doigt, désigna un platane à la négresse. Celle-ci entra aussitôt dans un élégant kiosque, placé à quelques pas, et en revint chargée d’une peau de tigre qu’elle étendit au pied de l’arbre.
Après diverses allées et venues de la négresse, de l’arbre au kiosque et du kiosque à l’arbre, la jeune fille, assise, les jambes croisées, sur la peau de tigre, adossée au platane, dont la séparait cependant un épais coussin de velours noir, soutenait nonchalamment de sa main gauche une pipe narghilé, à tuyau de cerisier de Perse, et de sa droite, dans un léger portant de filigrane d’or en forme de coquetier, une petite tasse de porcelaine de Chine que la vieille esclave remplissait coup sur coup d’un moka brûlant.
Baïla avait dix-sept ans ; ses cheveux noirs et lustrés s’allongeaient sur ses tempes comme deux ailes de corbeau ; ses sourcils minces et formant l’arc parfait, quoique de même couleur que ses cheveux, étaient cependant, ainsi que ses longs cils et le bord de ses paupières, recouverts d’une préparation d’antimoine appelée sourmah ; une petite raie noire verticale lui descendait même du front pour séparer ses arcades sourcilières. D’autres couleurs avaient encore été employées pour donner plus d’éclat à sa beauté. L’incarnat de ses lèvres avait disparu sous une légère couche d’indigo et, par un effet contraire, sous ses yeux où le fin réseau de ses veines projetait naturellement une légère teinte bleue, la pourpre du henné resplendissait. Le henné, sorte de carmin végétal, fort en usage en Orient, rougissait aussi les ongles de ses mains, de ses pieds et jusqu’à ses talons, qui ressortaient nus et vifs de ses petites galoches béantes, brodées d’or et de perles.
Ainsi tatouée à la mode asiatique, Baïla n’en était pas moins belle. Son costume se composait simplement d’un cafetan de velours, de pantalons de mousseline rayée d’argent et d’une ceinture de cachemire ; mais tous les colifichets du luxe oriental complétaient sa toilette. La double rangée de sequins qui brimbalait sur sa tête, les larges bracelets d’or qui paraient ses bras, qui descendaient sur ses chevilles ; les chaînes, les pierreries qui couvraient ses mains, son corsage, qui vacillaient à l’extrémité de ses longues tresses flottantes et brillaient jusque sur sa pipe même, rehaussaient d’un charme étrange ses jeunes attraits.
Afin de mieux comprendre quel genre d’étonnement admiratif sa vue devait produire en ce moment, aux détails rapides donnés sur sa personne et ses atours, il en faudrait ajouter d’autres sur cette vieille esclave noire qui, par son âge comme par sa couleur, par sa taille courte et ramassée, par son regard terne et glauque, opposait un contraste si frappant avec la fraîche blancheur de Baïla, avec sa taille fine et souple et son regard, encore vif et pénétrant, malgré la pensée soucieuse qui alors le voilait à demi.
Pour faire ressortir, pour éclairer ce tableau, il faudrait suspendre sur la tête de ces deux femmes, si dissemblables, un peu de ce beau ciel bleu de l’Asie, et décrire, comme encadrement, quelques accidents de terrain, quelques singularités de cette végétation toute locale qui les environnait.
A quelques pas en avant du platane contre lequel s’appuyait Baïla, un petit bassin circulaire de marbre cipolin, dont le jet d’eau s’épanouissait en gerbe, faisait régner une douce fraîcheur autour d’elle ; un peu plus loin, sous son regard, deux palmiers se dressant, l’un à droite, l’autre à gauche, et confondant leurs têtes, présentaient deux colonnes surmontées d’une arcade de verdure. C’était comme l’entrée, le portique de ce réduit sacré. Mais devant cette entrée, selon toute apparence, l’ombre même d’un homme ne devait pas se montrer. Baïla appartenait à un maître jaloux ; sa beauté, entretenue avec tant d’art et de coquetterie, devait croître, s’épanouir et s’effeuiller sous les regards d’un seul.
Du pied des palmiers, partait une double haie de hêtres pourpres, de poiriers-saules argentés, de nopals aux formes bizarres, aux fleurs safranées, de symphorines, de lyciets et d’airelles, aux fruits d’albâtre, de corail et de jayet. Les périplocas, avec leurs étoiles de velours violacées, les morelles avec leurs grappes écarlates, jetaient leurs lianes au milieu des mimosas, d’où ressortaient les pompons d’or des cassies, les aiguilles d’ivoire des leucanthes, les longues étamines rouges des julibrizins. Mêlant leurs branches aux branches inférieures du platane sous lequel elle était assise, des figuiers de l’Inde faisaient descendre, comme en guirlande, sur la tête de Baïla, leurs larges feuilles creusées en coupes, et si étrangement bordées de fleurs et de fruits d’une couleur orangée mêlée de cramoisi.
Au dernier plan, derrière le platane, sur un terrain rougeâtre et sablonneux, croissaient en nombre des ficoïdes glaciales, offrant à l’œil abusé comme des plantes saisies par le givre durant un hiver de nos climats septentrionaux, et des soudes couvraient le sol de plaques cristallisées.
Le tableau devait s’animer encore.
Bientôt le grand soleil d’Orient, penché vers l’horizon, jetant obliquement ses dernières flammes sous le fronton verdoyant des palmiers, fit scintiller la terre comme si elle eût été couverte de diamants ; ses rayons, brisés au milieu des gerbes du bassin, à travers tous ces massifs de fleurs et de feuillages si divers, rejaillirent en arcs-en-ciel, en reflets d’or, de pourpre et de nacre ; ils glissèrent de l’écorce du platane à la coupe diaprée des figuiers indiens ; ils illuminèrent toute la personne de Baïla, depuis son front couronné de sequins jusqu’à ses babouches pailletées ; ils se mêlèrent même à la fumée de son narghilé, à la vapeur du moka, qui montait comme un parfum du fond d’une cassolette de porcelaine, et, sur la soyeuse peau de tigre qui lui servait de siége, semblèrent rouler de petites vagues étincelantes.
Quand le vent du soir, en se levant, agita doucement les fleurs et la verdure, mélangea toutes ces couleurs chatoyantes, toutes ces zones d’ombre et de lumière, oh ! n’était-il pas à regretter alors qu’un regard humain ne pût contempler la belle odalisque, au milieu de ces magiques lueurs, resplendissante du triple éclat de ses pierreries, de sa jeunesse et de sa beauté ?
Eh bien, ce tableau prestigieux, un homme en devait jouir, et cet homme ce n’était pas le maître !
Mariam, la vieille négresse, venait de s’endormir au pied d’un arbre, tenant encore à la main le petit mortier dans lequel au fur et à mesure des exigences de sa maîtresse, elle broyait le café ; Baïla, à moitié assoupie, tendait machinalement vers elle sa porcelaine de Chine, quand un étranger parut inopinément entre les deux palmiers.
A sa vue, l’odalisque crut d’abord rêver, puis, ensuite, retenue par un sentiment de terreur, peut-être de curiosité, elle resta en place, immobile, sans articuler un mot. Seulement, la tasse qu’elle soulevait lui échappa des mains.
L’étranger, c’était un jeune Français, après avoir fait un mouvement comme pour s’enfuir, s’enhardit, s’approcha d’elle et, la pourpre au visage, la lèvre balbutiante, soit l’effet d’une trop vive émotion, soit excès de prudence à cause de la négresse, il s’enquit simplement auprès de Baïla du chemin qui pouvait le conduire à la ville.
Il s’exprimait fort bien en langue turque. Cependant celle-ci ne put croire avoir bien compris. Quoi ! l’étranger, trompant la surveillance des gardiens, aurait franchi la double enceinte des jardins qui l’enfermaient ! il aurait bravé la mort, et tout cela pour lui demander son chemin !
Revenue au sentiment de sa situation, elle se leva d’un air irrité, tira de sa ceinture un petit poignard garni de diamants, un bijou plutôt qu’une arme offensive ou défensive, et lui fit impérieusement signe de s’éloigner.
Le jeune homme recula devant elle avec un maintien contrit, embarrassé, mais sans cesser d’attacher, d’une manière toute particulière, ses yeux sur la belle esclave. Il semblait ne pouvoir les détacher du tableau qui venait de frapper ses regards ; enfin, encore indécis et balbutiant de confuses paroles, il franchissait le portique des palmiers, quand la négresse s’éveilla tout à coup.
A la vue d’une silhouette d’homme qui s’allongeait dans l’enceinte, elle bondit sur elle-même en poussant un cri d’effroi.
— Qu’avez-vous donc, Mariam ? lui dit Baïla en se plaçant devant la négresse, sans doute par un sentiment de miséricorde envers l’imprudent.
— Mais cette ombre… ne la voyez-vous pas ? C’est celle d’un homme !
— D’un bostangi : quel autre oserait se montrer ici ?
— Mais les bostangis eux-mêmes s’en garderaient ! le maître ne leur a-t-il pas interdit l’entrée de ces jardins lorsque nous y sommes… lorsque vous y êtes ? Un homme est venu, vous dis-je ; j’ai vu l’ombre !
— Eh ! de quelle ombre parlez-vous ? Tenez, regardez.
Et Baïla s’effaça de devant la négresse.
— J’ai vu ! répéta la négresse.
— L’ombre d’un arbre ; oui, c’est possible.
— Les arbres ne courent pas, et celle-là semblait courir.
— Vous avez rêvé, ma bonne Mariam.
Et Baïla lui soutint si bien que personne n’était venu, qu’elle n’avait rien vu, sinon en songe, que Mariam, par soumission, feignit de le croire, et toutes deux se disposèrent à regagner leur logis.
Elles étaient à mi-route, lorsque, au détour d’une allée, la négresse poussa un nouveau cri, et, désignant du doigt un individu qui se sauvait à toutes jambes :
— Ai-je rêvé cette fois ? dit-elle.
Et elle allait appeler à l’aide, au secours, quand l’odalisque, lui mettant la main sur la bouche, lui ordonna de se taire. Mariam était dévouée corps et âme à sa maîtresse, elle obéit.
Rentrée dans son appartement, Baïla réfléchit à son aventure. Les aventures sont rares dans la vie du harem. Celle-là l’intriguait grandement et l’eût même inquiétée si elle n’avait eu d’autres soucis en tête.
Les soucis à leur tour vinrent occuper sa pensée.
En y songeant, elle se dépita, elle s’emporta, elle froissa les riches étoffes qui se trouvaient sous sa main. Elle pleura même, bien plus de colère que de douleur.
Depuis la veille, Baïla doutait de sa beauté ; elle était jalouse ; depuis la veille, Baïla maudissait l’existence à laquelle elle était condamnée, et regrettait les jours de sa première jeunesse.
Pour éloigner de son esprit l’idée incessante qui la tourmentait, elle essaya de remonter dans son passé. Elle y trouva, non des consolations, mais une distraction, du moins.
Le passé d’une jeune fille de dix-sept ans n’est le plus souvent que le paradis de la mémoire, un Éden radieux peuplé des doux souvenirs de la famille, et parfois d’un premier amour. Il n’en était pas ainsi de Baïla. Sa famille lui était restée indifférente, et son premier amour lui avait été imposé.
Née en Mingrélie, d’un père ivrogne et d’une mère avare, ceux-ci, la trouvant jolie de visage et bien proportionnée de corps, l’avaient, presque dès le berceau, destinée aux plaisirs du sultan.
Malgré les défenses de la Russie, aujourd’hui protectrice de cette partie du Caucase, c’est toujours là que vise l’ambition des familles mingréliennes.
L’éducation de la jeune fille avait été en rapport avec l’état qu’on lui réservait. Elle avait appris à danser, à chanter, à s’accompagner du psaltérion ; quant au reste, il n’en avait jamais été question.
Quoique ses parents professassent extérieurement un des cultes chrétiens, on s’était bien gardé de chercher à développer en elle le moindre instinct religieux. A quoi bon ? la morale du Christ ne pouvait lui donner que de fausses idées et devenait tout à fait inutile dans la carrière brillante qu’on prétendait ouvrir devant elle.
Mais si la belle enfant n’éveille autour d’elle que des sentiments de spéculation, si elle n’est aux yeux de ses proches qu’une marchandise précieuse, elle profite du moins, par avance, du bénéfice qu’elle doit rapporter.
Tandis que ses frères s’occupent sans relâche de la culture des vignes, de la récolte des vins et du miel, que sa sœur, belle aussi, mais un peu boiteuse, est condamnée à seconder sa mère dans les soins du ménage, la seule Baïla vit dans une douce indolence. Peut-on laisser en contact avec de sales fourneaux ses mains blanches et délicates, risquer de voir se briser contre de massives poteries ses ongles si bien taillés, ou permettre aux cailloux de la route de déformer ses jolis pieds ? Non, c’eût été risquer de la détériorer et de lui ôter de sa valeur.
Aussi, dans la masure paternelle, où tout le monde se meut et travaille, seule, étendue à l’ombre, n’ayant d’autre occupation que le chant et la danse, elle passe sa vie à voir couler devant elle les flots de l’Inéour, ou à regarder, avec une admiration naïve, croître et se développer sa beauté, la richesse de toute sa famille.
Pour les autres, la table commune se couvre de mets grossiers ; à elle, à elle seule sont réservés les plus délicats produits de la pêche ou de la chasse. Pour elle, ses frères se chargent de recueillir avec soin les bulbes friandes de ces orchidées qui, réduites en farine, composent ce merveilleux salep, à la fois cosmétique intérieur et substance alimentaire, dont les femmes de l’Orient se servent pour aider au développement de leur embonpoint et donner à leur peau une coloration d’un blanc rosé.
Si l’on avait à se mettre en route, Baïla, en chemise de soie, voyageait à dos de mulet, tandis que le reste de la famille, vêtue de grosse toile ou de serge, l’escortait à pied, veillant sur elle avec une constante sollicitude.
Certes, un étranger les rencontrant sur son chemin et témoin de tous ces soins et démonstrations, devait croire que c’était là une fille adorée, protégée contre le destin par les plus tendres affections !
Cependant, si son père s’approchait d’elle, c’était le plus souvent pour lui pincer le nez, qu’elle avait alors un peu trop évasé, et sa mère, comme caresse habituelle, se contentait de lui tirailler les paupières du côté des tempes, afin de donner à ses yeux la forme amande.
Quelquefois le mari, pris soudainement d’enthousiasme, après avoir vu Baïla faire montre de ses grâces en dansant le soir aux étoiles, disait à voix basse à sa femme :
— Par saint Dimétri ! je crois que l’enfant nous rapportera un jour de quoi meubler à tout jamais notre cellier de rack et de tafia !
Et un sourire de béatitude éclairait passagèrement sa face bourgeonnée.
— Si nous avions le malheur de la perdre avant le temps, répondait sa digne compagne, c’est dix mille bonnes piastres que le bon Dieu nous volerait !
Et elle essuyait une larme d’attendrissement.
Baïla venait d’avoir treize ans, quand une barque qui suivait le courant de l’Inéour s’arrêta à quelque distance de la chaumière du Mingrélien. Un homme, coiffé d’un turban, en descendit. C’était un pourvoyeur de harems, alors en tournée de ce côté.
— Vendez-vous du miel ? dit-il au maître de la chaumière, qu’il trouva sur le seuil de sa porte.
— J’en recueille du blanc et du rouge.
— En pourrais-je goûter ?
L’honnête Mingrélien lui en apporta un échantillon de chaque couleur.
— J’en voudrais voir d’une autre sorte, dit l’homme au turban, avec un coup d’œil significatif.
— Entrez alors, répondit le père de Baïla.
Et tandis que l’étranger franchissait le seuil de sa maison, courant au logement occupé par sa femme :
— Alerte ! lui dit-il, voici les noces de ta fille qui se préparent ; le marchand s’est présenté ; il est en bas ; habille-la et descends avec elle.
A la vue de Baïla, le marchand ne put retenir une exclamation admirative ; puis, presque aussitôt, par manœuvre commerciale, il hocha la tête, en feignant de l’examiner avec plus d’attention.
Pendant cette inspection, la rougeur couvrait le front de la jeune fille ; le père et la mère, cherchant à lire la pensée secrète du marchand dans ses yeux et sur son visage, gardaient un silence émotionné, priant tout bas leur saint patron pour la réussite de l’affaire.
L’homme au turban, changeant d’allure, et comme s’il n’était venu en effet que pour s’approvisionner de miel, s’empara de l’un des deux échantillons déposés sur une table, et, après l’avoir effleuré du doigt, il le dégusta.
— Ce miel est blanc et d’assez bel aspect, j’en conviens ; mais il manque de saveur. Combien la grande mesure ?
— Douze mille ! se hâta de crier la mère.
— Douze mille paras ?
— Douze mille piastres !
Le marchand haussa les épaules.
— Vous le garderez pour votre usage, bonne femme.
Puis il se leva et se dirigea vers la porte.
La femme fit signe au mari de ne point le retenir.
En effet, comme elle l’avait prévu, il s’arrêta avant de toucher au seuil, et se retournant vers le maître de la maison :
— Frère en Dieu, lui dit-il, je me suis reposé chez vous ; en échange de votre hospitalité, je vous dois un bon avis. Vous avez des enfants ?
— J’ai deux filles.
— Eh bien ! veillez sur elles, car les Lesghis sont dernièrement descendus de leurs montagnes et en ont enlevé un grand nombre dans le Guriel et la Géorgie.
— Qu’ils viennent ! répondit le Mingrélien ; j’ai trois fils et quatre fusils.
Le marchand fit encore un mouvement de fausse sortie ; puis, après avoir jeté un regard rapide sur Baïla, il leva sa main droite, en tenant ses cinq doigts écartés.
Baïla, rouge de honte, lui lança un regard de mépris et prit une attitude de reine insultée.
En faveur du regard et de l’attitude, auxquels il trouva sans doute quelque saveur, le marchand leva en plus un doigt de sa main gauche.
Le Mingrélien montra ses dix doigts, ce qui lui valut un coup d’œil courroucé de sa ménagère, qui murmura :
— C’est trop tôt !
— Le miel est cher dans votre canton, dit l’homme au turban ; je prévois qu’il me faudra, contre mon gré, en acheter aux Lesghis. Adieu, et qu’Allah vous assiste !
— On peut ne rien vendre d’un côté et ne rien acheter de l’autre, sans pour cela se tourner le dos si vite, reprit le père. Reposez-vous encore ; la rame a dû vous fatiguer les mains.
— C’est pour cela, sans doute, qu’il a tant de peine à les ouvrir, grommela la ménagère.
— Puisque vous le permettez, dit le marchand, j’attendrai ici que le soleil ait perdu un peu de sa force.
— Ne puis-je vous offrir autre chose que de l’ombre ? Je sais que les fils du prophète évitent de boire et de manger sous le toit d’un chrétien ; mais, à défaut de nourriture, vous y pouvez prendre un plaisir permis. Puisque ma fille se trouve là encore, elle va chanter pour vous distraire.
Baïla chanta en s’accompagnant du psaltérion.
L’homme au turban, assis sur ses talons, les bras croisés sur ses genoux, la tête appuyée sur ses bras, l’écouta avec une profonde et immobile attention, et quand elle eut fini, pour témoigner de sa satisfaction, il se contenta de lever silencieusement un doigt de plus.
Baïla, au son des castagnettes d’ivoire et des grelots d’argent, exécuta alors une danse expressive, voluptueusement mimée, à la manière des bayadères de l’Inde et des almés de l’Orient, mais avec plus de retenue cependant.
Forcé de regarder cette fois, l’homme au turban ne fut plus maître de déguiser l’impression ressentie par lui devant tant de grâce, de souplesse et d’agilité, et, dans un élan irréfléchi d’enthousiasme, il leva deux doigts d’un seul coup.
On était près de s’entendre.
Du reste, dans ce marché mystérieux, ce langage figuré, ces enchères muettes n’avaient d’autres motifs que de mettre les parties contractantes à même de pouvoir, devant les autorités russes, jurer, en cas de besoin, par le Christ ou par Mahomet, qu’il n’avait été question entre elles que d’une vente de miel, de fourrures ou de peaux de castor.
Après qu’on eut encore bataillé quelque temps de part et d’autre, la mère reçut enfin les dix mille piastres dans son tablier, et disparut aussitôt pour aller enfouir son trésor dans quelque cachette, sans s’inquiéter autrement de savoir si elle reverrait sa fille.
Elle partie, le marchand avisa du coin de l’œil la sœur aînée de Baïla, qui avait assisté au débat, tout en pétrissant la pâte dans une huche.
— Et celle-ci, dit-il, ne l’emmènerai-je pas aussi ?
La sœur aînée, flattée dans son amour-propre, fit la révérence.
— Elle boite, dit le père.
— Oh ! oh ! fit l’autre ; n’importe, voyons.
On parlementa de nouveau, et le Mingrélien, profitant de l’absence de sa femme, finit par céder sa seconde fille, moyennant six fusils anglais, une forte provision de poudre et de plomb, de la viande boucanée, et deux tonnes de rack. Tandis qu’il était en train, il eût volontiers vendu sa femme, encore d’assez belle conservation ; mais l’usage, d’accord cette fois avec le nouveau code russe, ne le permettait pas.
Les deux hommes venaient de se toucher dans la main, comme conclusion de ce nouveau marché, quand la mère rentra. Elle poussa d’abord des cris affreux en songeant que tous les soins du ménage allaient désormais retomber sur elle. Le marchand parvint à la calmer avec un collier de pierres fausses et quelques bijoux de cuivre doré.
Le lendemain, les deux sœurs mingréliennes arrivaient dans un petit port de la mer Noire, où elles ne devaient pas tarder à s’embarquer pour Trébizonde.
Un mois après, l’homme au turban, atteint tout à coup du désir de prendre femme pour lui, après en avoir tant fourni aux autres, épousait la sœur aînée, qui l’avait séduit par sa manière de pétrir la pâte.
Tels furent les souvenirs de famille qui s’éveillèrent d’abord dans l’esprit de la jeune odalisque, retirée, seule, boudeuse et jalouse, dans son appartement.
Elle évoqua ensuite les images de cette autre part de sa vie où l’amour devait prendre un rôle. Elle se revit à Trébizonde, dans la maison de son acquéreur, devenu son beau-frère. Là, entourée, ainsi que ses compagnes de captivité, d’égards et de bons soins, sous une surveillance minutieuse, sans être sévère, elle avait passé une année durant laquelle elle avait appris la langue turque et l’art de la toilette, tout en se perfectionnant dans le chant et la danse.
L’année écoulée, le beau-frère de Baïla s’était embarqué avec elle et plusieurs de ses compagnes, pour Constantinople.
Un beau matin, il avait fait vêtir de blanc sa gracieuse cargaison ; les cheveux avaient été lissés et parfumés et, après avoir longé les murs du Vieux-Sérail, traversé quelques rues étroites et tortueuses, marchand et marchandise s’installaient dans une chambre du bazar des esclaves.
Les idées, en Europe, sont généralement fort erronées relativement à la vente des femmes en Orient. Nos connaissances à ce sujet s’appuient essentiellement sur ce que nous en avons vu dans nos théâtres et dans quelques tableaux de genre. Mais les auteurs dramatiques et les peintres, jaloux avant tout d’arriver au pittoresque, se soucient souvent fort peu de l’exactitude.
Ceux-ci, pour ne pas diviser leur tableau en compartiments, à la manière des architectes, nous ont montré une grande salle commune où des hommes et des femmes, tous jeunes, tous beaux, demi-nus, divisés par groupes, passent sous l’inspection des premiers venus. Les promeneurs circulent à travers les galeries ; de gros Turcs, bien écrasés par leur turban, bien emmitouflés dans leur robe de cachemire, dans leur cafetan de soie, dans leurs fourrures, fument tranquillement assis dans leur coin, comme au café : il m’est arrivé même de voir dans une de ces esquisses un peu fantasques un lévrier fluet, au museau pointu, ou un bel épagneul, à la queue ondoyante, figurer là, en accessoire, comme au palais des rois, dans les grandes compositions de Rubens ou de Van-Dyck ; mais en Turquie les chiens n’ont leurs entrées nulle part.
Ceux-là, les auteurs dramatiques, poëtes ou chorégraphes, ont établi hardiment leur marché sur la place publique, devant tout un peuple de choristes, avec des chameaux de carton, pour ajouter à la couleur locale. Il est vrai que, grâce aux convenances de la scène, le costume des belles esclaves à vendre a été renforcé. A l’Opéra les acheteurs de femmes sont forcés de se contenter d’un examen très-superficiel.
Un bazar de ce genre est en réalité beaucoup moins abordable que ces messieurs auraient pu nous le faire croire. Divisé en chambres particulières, les femmes de toute couleur et de tout âge, surtout celles dont la jeunesse et la beauté rehaussent le prix, y sont parquées presque solitairement, sous la garde de leurs vendeurs. Pour pénétrer dans le sanctuaire, il faut d’abord être musulman et offrir des garanties, soit par sa position, soit par sa fortune ; car il n’est pas permis au premier curieux qui se présente de venir voir et marchander.
Baïla et ses compagnes venaient donc, dans une des salles du grand bazar de Constantinople, de prendre place sur une estrade. Chacune d’elles, désireuse d’aller régner sur le cœur de quelque puissant dignitaire de l’empire, essayait de la pose la plus favorable pour faire ressortir ses attraits, se disposait à s’armer de toutes ses grâces naturelles ou acquises, quand un petit vieillard, au turban maigre et délabré, en cafetan sans broderies, sans fourrures, passé de mode comme son maître, s’introduisit presque furtivement dans la chambre.
C’était un Arménien renégat qui avait fait sa fortune en administrant les biens d’un ancien vizir dont il était le trésorier ou khasnadar.
Tant qu’il avait été au service de celui-ci, notre homme s’était bien gardé de laisser entrevoir ses richesses, et la maîtresse femme, épousée par lui avant son apostasie, n’avait jamais souffert qu’il lui donnât une rivale.
Par un double coup du sort, sa femme était morte, en même temps que son vizir, disgracié, partait pour l’exil.
Redevenu libre des deux côtés, l’Arménien ne craignait plus de mettre au jour son or et sa convoitise amoureuse, qu’il avait si bien tenus cachés, l’un et l’autre, pendant trente ans.
Quoiqu’il fût un peu tard, il avait résolu de recommencer sa jeunesse, de vivre pour le plaisir et de s’organiser un harem. Aussi, en ce moment, se frottant les mains, la figure allumée, ses deux petits yeux gris flamboyant comme des escarboucles, il rôdait autour de l’estrade comme un renard à jeun autour d’un poulailler.
A sa vue, les belles jeunes filles avaient frémi. En rêvant d’amour, chacune d’elles sans doute avait vu dans son heureux possesseur un beau jeune homme, au front large, au port majestueux, à la barbe noire et luisante ; et le ci-devant khasnadar du vizir semblait n’avoir même jamais dû posséder aucun de ces heureux dons de nature.
Peu soucieuses d’un tel chaland, au lieu de leur doux sourire, de leurs gracieuses poses méditées, elles prenaient à qui mieux mieux un air refrogné et maussade, quand le petit vieillard s’arrêta devant Baïla, qui aussitôt devint tremblante et se sentit prise d’une violente envie de pleurer.
Néanmoins, elle fut forcée de se lever, de marcher, et malgré toute la mauvaise grâce qu’elle y put mettre, le khasnadar la trouva charmante. Il s’approcha d’elle, il regarda ses pieds, ses mains, il inspecta ses dents, puis ensuite, prenant le marchand à part :
— Ton prix ? lui dit-il.
— Vingt mille piastres !
Le khasnadar fit un bond en arrière ; ses lèvres se crispèrent comme celles d’un babouin qui vient de mordre dans un citron aigre. Il recommença à tourner autour de l’estrade ; il examina, l’un après l’autre, tous ces beaux fruits de la Géorgie et de la Circassie, étalés à ses regards ; puis, de nouveau, il s’arrêta devant Baïla.
Celle-ci, feignant de croire qu’il voulait encore lui visiter la bouche, tira la langue et lui fit la grimace.
Cette démonstration n’attiédit en rien les feux du client. Il se rapprocha du marchand, et quand ils eurent chuchoté quelque temps, assis, les jambes croisées, celui-ci se leva en disant :
— Par l’ange Gabriel ! j’avais bien promis cependant à ma femme, dont c’est la propre sœur, de ne la céder qu’à vingt mille, pour l’honneur de la famille.
Baïla, à qui l’on remit son voile sur la figure, comprit que le marché était conclu, et, cessant de se contenir, éclata en sanglots.
Aussitôt, la porte de la salle est poussée brusquement. Un homme, à la haute stature, au regard impérieux, entre et va droit vers la désolée ; il relève le voile, ce voile qui peut cacher ses pleurs, mais non amortir ses cris.
— Combien cette esclave ? demande-t-il.
— Elle est à moi, dit le khasnadar.
— Combien ? répète l’autre.
— Mais je suis l’acquéreur, et non le marchand, reprend le petit vieillard en se dressant sur la pointe de ses pieds, pour essayer de se grandir à la taille de son interlocuteur.
Celui-ci le toisa du haut en bas d’un air de mépris.
— Je viens d’en faire l’acquisition au prix de dix-neuf mille piastres.
— Vingt mille ! objecta le vendeur.
— J’en offre vingt-cinq, dit le dernier venu en rejetant aussitôt le voile sur la figure de Baïla.
Le marchand s’inclina ; le khasnadar, pâle de colère, se contint cependant, car il avait déjà reconnu dans son concurrent Ali-ben-Ali, surnommé Djezzar, pacha de Sivas.
C’est ainsi que la jeune fille, après avoir été, en premier lieu, vendue par son père, le fut une seconde fois par son beau-frère.
Djezzar-Pacha, qu’un léger démêlé avec le divan avait momentanément appelé dans la capitale de l’empire, emmena sa belle esclave dans sa résidence ordinaire, et tout d’abord elle occupa la première place dans son cœur.
La joie qu’elle ressentit de se voir élevée au-dessus de toutes ses rivales ne tint pas seulement à une pensée d’orgueil : elle croyait aimer Djezzar.
Quoiqu’il ne fût plus de la première jeunesse, et que la sévérité de son aspect inspirât parfois à Baïla un sentiment plutôt de terreur que d’amour, dès le premier regard qu’elle avait jeté sur lui au bazar de Constantinople, la comparaison qu’elle avait eue à faire entre lui et le vieux khasnadar avait été si bien à son avantage qu’elle l’avait trouvé jeune et beau. Depuis, il s’est montré si généreux, si fortement épris, il s’est plié à ses caprices, à ses fantaisies, avec une si tendre indulgence, que, fermant l’oreille aux bruits qui courent autour d’elle, elle le croit bon et patient.
Cependant, si elle est la première dans l’amour du pacha, elle n’est pas la seule ; Djezzar ne se pique pas d’une inaltérable fidélité. Aujourd’hui même, une fille d’Amassia est entrée dans son harem, et les femmes d’Amassia passent pour être les plus belles de toute la Turquie. Qui sait si le sceptre de la beauté ne va pas bientôt changer de mains ! Une autre ne peut-elle inspirer à Djezzar un amour plus violent encore que celui que lui a fait éprouver Baïla ?
Telles étaient les idées qui préoccupaient si tristement la jeune odalisque, lorsque tantôt, se promenant dans les jardins, elle jetait à la dérobée des regards jaloux vers ces bâtiments, à grillages dorés, qui renfermaient sa nouvelle rivale.
Maintenant, son cœur s’est raffermi, son esprit s’éclaire de plus douces lueurs. Le tableau de sa vie entière, qui vient de repasser devant elle, ne lui démontre-t-il pas que sa beauté doit être incomparable, puisque, après avoir apporté l’aisance dans la maison de son père, elle avait été pour son beau-frère l’objet d’une spéculation qui avait dépassé son espérance même ? Au bazar des femmes, deux acheteurs s’étaient seuls présentés, et tous deux, malgré le choix qui leur était offert, s’étaient disputé sa possession.
Mais ce qui, plus que tout le reste, lui paraît devoir prouver sa puissance, c’est l’audace de ce jeune Franc qui, pour la voir, franchit, au risque de sa vie, l’enceinte redoutée du palais de Djezzar ; qui, en la voyant, se trouble d’admiration au point d’en perdre la raison ; qui, après l’avoir vue, veut la revoir encore, et, de nouveau, se place audacieusement sur son passage.
Ah ! comment n’a-t-il pas craint que la mort ne fût le prix de sa témérité ? Il ne l’a pas craint parce qu’il l’aime, et que c’est ainsi qu’aiment les Français. N’a-t-on pas vu le plus célèbre d’entre eux, Napoléon, leur sultan, à la tête d’une armée, conquérir l’Égypte pour y chercher une belle femme dont un rêve envoyé par Dieu lui avait révélé le pays et la beauté[1] ? C’est par un rêve peut-être aussi que le jeune Français a eu la révélation des charmes de Baïla ! Peut-être l’avait-il déjà aperçue lors de son séjour à Trébizonde, ou de son passage à Constantinople ! N’importe ! c’est à lui qu’elle doit de se sentir forte et rassurée aujourd’hui.
[1] Cette croyance est encore fort répandue parmi le peuple, en Arabie, en Égypte et en Turquie.
Que Djezzar prodigue ses passagères amours d’une nuit à la fille d’Amassia ! demain il reviendra à la Mingrélienne.
Et Baïla s’endormit en songeant au jeune Français.
Éprouvait-elle déjà pour lui un de ces amours inexplicables qui parfois naissent spontanément dans le cœur des recluses ? Nullement : avec son costume étriqué, son menton imberbe, elle l’avait trouvé fort peu séduisant, et ce n’est point par son éloquence qu’il avait pu la charmer ; mais elle croyait lui devoir de la reconnaissance. D’ailleurs, peut-être voulait-elle essayer de se venger de Djezzar, même durant son sommeil.