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L'esclave du pacha, suivi de Histoire de ma grand'tante

Chapter 4: II
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About This Book

A framed narrative opens when a botanist-traveler recounts events in a pashalik of Asia Minor, centering on Baïla, a seventeen-year-old odalisque who wanders luxuriant gardens with her attendant Mariam, haunted by longing and the sight of an unfamiliar footprint. The tale follows her emotional life within the pasha's household, depicting captivity, desire, and the ritualized textures of Ottoman domestic space through vivid scenes and cultural detail. An appended brief tale about the narrator's great-aunt, who died at sixteen, complements the principal novella with another intimate portrait of youthful fate.

II

Le lendemain, de grand matin, toujours suivie de Mariam, Baïla parcourait de nouveau les jardins, sous prétexte de faire disparaître les traces de l’inconnu, s’il en avait laissé. Le vent et la nuit les avaient fait disparaître sur ces sentiers recouverts de sable fin.

Néanmoins, en se rapprochant de la rivière Rouge, elle retrouva la marque d’une botte fraîchement imprimée sur la terre d’une plate-bande. Le pied était petit, étroit et la forme en était gracieuse.

Baïla hésita à en effacer l’empreinte.

Pourquoi ?

Décidément l’étranger lui parlait au cœur ?

Non ! caprice de femme, et, parmi les femmes, les odalisques sont peut-être plus énigmatiques encore que les autres.

Après avoir entrepris cette nouvelle excursion à cette fin d’effacer toute trace du passage du Franc, elle se sentait possédée de la tentation de respecter la seule qui fût restée de lui.

Cette empreinte, que n’avaient pu laisser les bostangis, avec leurs larges sandales à semelles de bois, et que le pied du pacha eût débordée à grande marge, qui, par conséquent, devait révéler la tentative de la veille, elle voulait la conserver… Qui sait ! peut-être son imagination, surexcitée par ses idées de reconnaissance, à la vue de cette forme élégante, imprimée sur le sol, donnait-elle un démenti à ses yeux, en revêtant l’étranger d’un charme que, dans son premier mouvement de frayeur, elle n’avait pas su reconnaître d’abord ; peut-être, aveuglée par le dépit, Baïla désirait-elle que Djezzar vît cette marque dénonciatrice, pour que sa jalousie s’en alarmât, et qu’il souffrît aussi, lui, dans son orgueil et dans son amour !

La vieille négresse lui fit observer que, dans le cas où l’inconnu serait assez téméraire pour revenir encore, le pacha, ses soupçons une fois éveillés, le ferait saisir infailliblement, ce qui ne pourrait que les compromettre toutes deux.

La Mingrélienne céda alors. Mais, par un nouveau caprice de son esprit, elle ne voulut pas souffrir que Mariam remuât la terre à cette place. Elle se contenta d’apposer à plusieurs reprises son pied délicat et menu sur l’empreinte de celui de l’étranger ; et cette double trace resta longtemps ainsi, protégée qu’elle était contre les regards par le feuillage surabondant et penché d’un azalea pontique.

Cette sorte d’arbuste croît en grand nombre sur les versants du Caucase, et Baïla, enfant, l’avait vu fleurir dans son pays natal. Elle se prit d’affection pour ce petit espace qui lui parlait de sa patrie et de son second et mystérieux amant. Sa patrie, elle l’avait quittée sans nul regret ; ce jeune Français, ce giaour, il n’avait d’abord été pour elle qu’une surprise, une apparition, un rêve, et maintenant son cœur blessé demande un aliment à ce double souvenir.

Pendant tout un mois, ses promenades se dirigent de ce côté ; c’est là qu’elle vient rêver de son pays et de l’étranger ; de l’étranger surtout !

L’aime-t-elle enfin cette fois ? Qui pourrait le dire ? Qui oserait donner le nom d’amour à ces lueurs trompeuses nées dans le cerveau d’une jeune fille de la fermentation des idées, comme les feux follets de celle de la terre ; à ces fantômes d’un instant dont se peuplent les solitudes livrées à la vie contemplative ?

En Europe, les religieuses, quoique vivant sous un régime bien différent, reportent toutes les tendresses passionnées de leur âme vers Dieu ; chacune d’elles cependant trouve encore moyen d’en ménager une portion pour quelque sainte image de son choix, pour quelque relique cachée, qui n’appartient qu’à elle ; elle lui adresse ses prières secrètes, elle la parfume d’un encens qu’elle détourne du grand autel : c’est son culte à part.

En Orient, d’autres cloîtrées, les odalisques, n’ont de culte que l’amour, et dans les élans de cet amour, elles ne doivent aussi se prosterner que devant un seul ; mais là, comme ailleurs, l’idole se cache dans l’ombre du temple ; on a ses fétiches, on a ses rêves, ses amours frauduleuses, ses amours de tête, comme on dit. C’est peut-être un besoin de la nature humaine de donner ainsi un contrepoids à ses penchants les plus décidés pour maintenir l’âme en équilibre ; de protester tout bas contre ce qu’on adore tout haut, d’opposer une ombre à la réalité.

Il est vrai qu’en fait d’amants, quelquefois l’ombre prend un corps et la réalité se vaporise.

Quoi qu’il en soit, Djezzar était revenu à Baïla, et celle-ci, plus sûre désormais de sa puissance, lui avait fait expier par ses bizarreries, par ses exigences, sa dernière infidélité. On s’émerveillait, dans le harem, de voir le pacha de Sivas, devant qui tout tremblait, plier devant cette jolie esclave si frêle, si blanche, si délicate, qu’il eût pu briser d’un geste ou d’un souffle.

Le bruit en retentit même dans la ville et l’on s’y disait tout bas que si Baïla le voulait, Djezzar se ferait juif.

C’était cependant un terrible homme qu’Ali-ben-Ali, surnommé Djezzar, c’est-à-dire le Boucher. D’abord icoglan au sérail de Constantinople, quoique élevé par Mahmoud, il n’avait participé en rien aux améliorations civilisatrices que celui-ci avait tenté de faire pénétrer dans son empire. Le décret de Gulhané l’avait de même trouvé récalcitrant devant toute réforme. Assuré dans le divan d’une protection qu’il savait reconnaître, il conservait en lui le type pur des anciens pachas, dont ses prédécesseurs et homonymes, Ali de Janina et Djezzar d’Acre, avaient été les parangons.

Il semblait surtout redoubler de barbarie depuis qu’un vent philanthropique, venu d’Europe, essayait de souffler la tolérance sur son pays.

S’adjugeant à lui seul le double métier de juge et de bourreau, grâce à sa justice expéditive, les arrêts émanés de son tribunal étaient aussitôt exécutés que rendus ; quelquefois même, le supplice précédait le jugement.

On citait de lui mille traits qui tendaient à prouver clairement qu’en Turquie, Djezzar était resté de l’ancien régime.

Un aga avait prévariqué. Le pacha, ne pouvant alors s’occuper par lui-même du châtiment du coupable, en ami de la prompte et bonne justice, avait ordonné à un jeune effendi, son secrétaire, de se transporter immédiatement au domicile du prévaricateur, et de lui arracher un œil. Le jeune homme hésitant et s’excusant sur son inexpérience : Approche, lui avait dit Djezzar ; et quand le pauvre effendi s’était approché, le pacha, avec une dextérité merveilleuse, lui plongeant brusquement le doigt dans un des coins de la paupière, lui avait fait saillir le globe de l’œil hors de l’orbite, puis, par un rapide mouvement de torsion, et au moyen de l’ongle, l’opération s’était trouvée faite.

— Esclave, tu sais comment t’y prendre, maintenant obéis ! lui avait-il dit ensuite.

Et la pauvre victime, à peine pansée et toute saignante, avait été contrainte, sous peine de la vie, d’aller faire subir à l’aga le supplice qu’elle venait de subir elle-même.

Nul n’excellait comme lui à faire sauter une tête d’un revers de yatagan. Il est vrai que nul autant que lui n’en avait la pratique.

On parlait à Sivas d’un trait d’adresse dans ce genre qui lui avait fait le plus grand honneur.

Deux paysans arabes, fellahs, accusés d’un meurtre, lui ayant été amenés, et chacun d’eux rejetant le crime sur l’autre, Djezzar s’était trouvé un moment en perplexité. Il était possible qu’un des deux fût innocent. Manquant de lumières à cet égard, et n’étant guère d’humeur à attendre pour s’en procurer, il imagina un moyen ingénieux et prompt de s’en remettre au jugement de Dieu.

Sur son ordre, les deux accusés sont attachés dos à dos, par le corps et par les épaules ; il tire son sabre : la tête qui va tomber doit être celle du coupable.

Voyant la mort si prête, les deux misérables luttent entre eux à qui évitera de se trouver sous la main de l’exécuteur ; ils tournent, ils pivotent, chacun essayant de placer son compagnon du côté où le coup doit porter. Djezzar prit quelque temps plaisir à la manœuvre ; puis enfin, après avoir prononcé trois fois le nom d’Allah, il fit décrire un large cercle à sa lame damassée, et les deux têtes volèrent du même coup.

Malgré sa gravité habituelle, le pacha ne put s’empêcher de rire de ce résultat inattendu ; il en rit à gorge déployée, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé de sa vie, et à ses bruyants éclats de rire se mêlèrent les soupirs rauques et haletants d’un lion enfermé dans une pièce voisine, et qu’alléchait l’odeur du sang.

Ce lion, c’était le favori du maître. Depuis longtemps, l’usage parmi les pachas de Sivas, comme parmi d’autres pachas de l’Asie, voulait qu’ils se montrassent accompagnés d’un lion dans toutes les occasions solennelles. Galib, prédécesseur de Djezzar et grand partisan de la réforme, en avait eu un monstrueux, qu’il nourrissait spécialement de janissaires ; le bruit courait que le fanatique Djezzar aiguillonnait de temps en temps l’appétit du sien par de la chair chrétienne.

Eh bien ! cet homme farouche, qui professait le métier de bourreau, qui ne riait qu’aux têtes coupées, qui, selon les dires publics, jetait de la chair humaine à son lion Haïder, il connaissait l’amour ; non sans doute l’amour galant, musqué, l’amour de boudoir ; mais doué d’un tempérament énergique et voluptueux, il passait au milieu de son harem tout le temps que lui laissaient les affaires, et, en Orient, quelle que soit la complication des événements, l’administration, surtout sous un maître pareil, est réduite à une telle simplicité que les loisirs ne manquent jamais.

Djezzar pouvait dire avec Orosmane :

Je vais donner une heure aux soins de mon empire,
Et le reste du jour sera tout à Zaïre.

Zaïre, c’est-à-dire Baïla, l’attendait à la sortie de son conseil. Surtout dans son palais d’été de Kizil-Ermak, la rivière Rouge, il passait la plus grande partie de la journée étendu sur des coussins aux pieds de sa belle esclave, fumant les roses de Taif et d’Andrinople, mêlées au tabac de Malatia ou de Latakié, y glissant parfois une feuille de haschich, un grain d’opium ou même d’arsenic, pour s’exalter l’imagination.

Parfois, Baïla fumait dans le houka, et comme ils étaient là tous deux, plongés dans cet assoupissement plein de rêves, causé par les sucs du chanvre de l’Inde et du pavot d’Aboutig, l’un s’ouvrant par avance le séjour des houris célestes, l’autre revoyant peut-être son audacieux étranger, il arrivait qu’Haïder, le lion du maître, rentrant ses ongles, venait familièrement s’allonger auprès d’eux.

Baïla s’appuyait alors nonchalamment du coude sur le terrible animal à l’ondoyante crinière, tandis que le pacha laissait tomber nonchalamment sa tête sur les genoux de l’odalisque. Et c’était encore un tableau à contempler que celui de cette gracieuse jeune femme, vêtue de gaze, reposant doucement entre ces deux bêtes féroces.

Elle ne redoutait ni l’une ni l’autre. Le lion, comme l’homme, était dompté. Tous deux aujourd’hui obéissaient à sa voix, à son regard.

Dans les premiers temps, malgré la passion violente de Djezzar, Baïla avait pu douter de la durée de sa puissance, surtout en songeant à la favorite qui l’avait précédée.

Cette favorite, après un règne de trois ans, ayant osé insister en sollicitant la grâce d’un bostangi, condamné à la mutilation de la main, pour avoir pêché frauduleusement, la nuit, dans les viviers du pacha, celui-ci, dans un mouvement de vivacité, avait coupé le nez de sa belle Aysché, et, peu soucieux ensuite de la garder dans cet état, il avait complété le châtiment du bostangi infidèle et de l’esclave récalcitrante en les mariant l’un à l’autre. Un champ, situé aux bords de la ville, leur avait été donné comme dot.

Aujourd’hui, Aysché vendait elle-même ses légumes au marché, sur la place du Méïdan, où elle était connue sous le nom de Bournou-sez (Sans-Nez).

Cet exemple de l’instabilité du pouvoir des favorites avait cessé d’inquiéter Baïla depuis que le chrétien lui avait révélé à elle-même le secret de ses forces. D’ailleurs, lors de l’événement, Aysché n’était plus jeune, et tout donnait lieu de penser que sa beauté décroissante avait plus que tout autre motif excité la colère du maître.

Baïla avait dix-sept ans, une tête géorgienne sur un corps circassien, une voix de sirène, des pieds de nymphe ; qu’avait-elle à craindre ? Sa volonté était devenue celle du pacha. Tout entier à son amour cimenté par l’habitude, celui-ci semblait ne songer à ses autres odalisques que lorsque la Mingrélienne, par caprice ou par méchante humeur, se mettait en révolte ouverte contre ses désirs. Alors, devant la rebelle, Djezzar ordonnait à un esclave de porter à la beauté qu’il désignait une pièce d’étoffe qui, dans la coutume orientale, annonce la visite prochaine du maître, et que, dans notre façon de traduire les mœurs turques, nous avons amoindrie par cette locution, devenue française, de jeter le mouchoir.

Naguère encore, à l’idée de cette infidélité qui allait lui être faite, Baïla se dépitait, boudait dans un coin d’un air revêche ; sa jolie bouche, relevée aux extrémités de l’arc, murmurait des plaintes et des menaces inintelligibles ; ses beaux yeux noirs, aux longs cils vibrants, se fermaient à moitié, et, la tête basse, les prunelles rejetées à l’angle de la paupière, elle prolongeait en dessous sur l’esclave, sur le maître, et même sur la brillante pièce d’étoffe, un regard plein de colère et de jalousie. Là se bornait son audace.

Aujourd’hui, quand Djezzar, pour se venger d’elle, se met en velléité d’inconstance, Baïla se jette sur l’étoffe et sur l’esclave, déchire l’une, griffe l’autre, et si l’omnipotent pacha poursuit sa vengeance jusqu’au bout, il arrive souvent, le lendemain, que pour prix de leur double soumission, l’esclave, sous le premier prétexte venu, reçoit la bastonnade, et la favorite d’un jour, chassée honteusement, trop heureuse de ne pas laisser, comme Aysché, son nez au seuil du palais, est envoyée au bazar pour devenir la propriété du plus offrant et dernier enchérisseur.

Tel avait été dernièrement le sort de la belle fille d’Amassia.

Fière de l’empire exercé par elle sur son maître, Baïla s’enivrait du triomphe de sa vanité. Au milieu de ces fumées, le souvenir de l’étranger, du giaour, sans s’effacer entièrement, ne lui arrivait plus qu’à de longs intervalles.

Depuis toute une semaine, elle était restée enfermée, sans descendre dans les jardins, lorsqu’un jour que Djezzar était allé lever quelques impôts, tout en chassant au faucon, reprenant ses anciennes promenades, elle se trouva, sans trop y songer, devant l’azaléa pontique.

— Qu’était devenu ce jeune Franc ? Habitait-il encore le pachalik de Sivas ? Nourrissait-il le projet d’une seconde tentative, ainsi qu’avait semblé le prévoir Mariam ? Sans doute il était parti ; il avait rejoint son pays, ce singulier pays de France, où, dit-on, les femmes ont le pas sur les hommes ; elle ne le verrait plus ; tant mieux ! Il était capable de trop oser pour elle comme pour lui.

Comme elle était dans ces réflexions, un rugissement d’Haïder se fit entendre du dehors ; il annonçait le retour du pacha. Celui-ci l’avait fait traîner à sa suite pour se donner le plaisir, chemin faisant, de le lancer sur quelque chacal. Elle se disposait à rentrer dans ses appartements pour s’y trouver à l’arrivée de Djezzar, lorsqu’un coup de feu retentit, et une sourde rumeur s’éleva du côté de la rivière Rouge.

Baïla tressaillit, sans pouvoir se rendre compte du motif de son émotion.

— Avez-vous fait bonne chasse ? dit-elle à Djezzar quand ils se retrouvèrent seuls.

— Pas mauvaise, répondit celui-ci ; mon faucon a pris trois faisans, et moi j’ai tué un chien.

Baïla n’osa l’interroger sur le sens douteux que ce mot pouvait avoir dans la bouche d’un musulman aussi orthodoxe que l’était Ali-Ben-Ali.

Le soir, quand Mariam vint rejoindre sa maîtresse, après avoir hésité dans la confidence qu’elle avait à lui faire, après dix exclamations préparatoires, elle la mit au courant de l’événement du jour.

Comme le pacha revenait vers le palais, et que son escorte de chasse longeait le Kizil-Ermak, vers l’endroit même où il sert de seconde enceinte à la résidence du maître, Haïder, qu’un esclave tenait en laisse, s’était arrêté obstinément devant un buisson, rugissant sourdement, ce qui avait attiré l’attention de Djezzar.

Le buisson battu par les gens de la suite, un homme s’en était échappé, fuyant avec rapidité vers la rivière qu’il avait tenté de traverser à la nage ; mais avant qu’il eût pu atteindre l’autre rive, le pacha, saisissant un fusil des mains d’un de ses cavaliers delhi-bachs, avait visé le fuyard avec une telle sûreté d’œil et de main, que, frappé à la tête, le malheureux avait disparu aussitôt, entraîné par le courant. Cet homme était un chrétien, mais un chrétien d’Asie, comme en témoignait suffisamment son bonnet kastan de mousseline bleue, lisérée clair. D’ailleurs, au dire du pacha, le cri d’Haïder eût pu suffire à dénoncer à quel culte il appartenait.

— Quoi qu’il en soit de son pays et de sa religion, dit Mariam en terminant son récit, il est mort, mort sans qu’on ait pu deviner quel motif l’avait conduit à se cacher de ce côté, aux abords mêmes du palais.

— Aux abords des jardins, interrompit alors Baïla, qui avait écouté le récit de sa vieille négresse sans l’interrompre un seul instant, et même sans paraître grandement s’en émouvoir. C’est par les jardins, reprit-elle, qu’il voulait pénétrer, comme il avait fait déjà.

Mariam la regarda avec surprise.

— Oui, poursuivit la Mingrélienne, cet homme qu’ils ont tué, c’est lui, c’est ce jeune Franc qui sans doute s’était travesti pour ne pas trop attirer l’attention sur lui, par son costume d’Européen.

Mariam garda le silence.

— N’est-ce pas là aussi ta pensée ?

Après quelques paroles à peine articulées :

— Qui peut le savoir ? dit la négresse.

— Toi, reprit Baïla ; je parierais que tu en sais plus que tu ne m’en as raconté.

— J’avoue, ajouta Mariam après une derrière hésitation, qu’un des delhi-bachs, témoin de l’affaire, a répété devant moi que le fugitif lui avait semblé avoir le visage d’une grande blancheur pour un Asiatique.

— Tu vois bien, Mariam, dit nonchalamment Baïla, tout en caressant l’éventail de plumes qu’elle tenait à la main.

— S’il en est ainsi, reprit la négresse, je plains le sort du pauvre jeune chrétien ; mais du moins nous voilà hors de danger et je pourrai dormir maintenant ; car depuis sa double apparition dans le jardin, je n’ai fermé l’œil qu’à moitié. Je craignais toujours une imprudence de sa part… ou de la vôtre !

— Peureuse !

Et Mariam aida Baïla à disposer sa toilette de nuit.

Au petit jour, la Mingrélienne quitta sa couche solitaire ; car Djezzar s’était reposé, seul aussi, de son côté, des fatigues de la chasse ; elle alla réveiller sa négresse et toutes deux descendirent au jardin. Baïla donnait pour prétexte à sa promenade le besoin de respirer l’air frais du matin.

Elle se dirigea d’abord vers le kiosque, puis vers le plateau sur lequel elle s’était assise naguère ; elle jeta un coup d’œil autour d’elle, sur les massifs de fleurs et d’arbustes, sur le petit bassin de marbre cipolin, et son regard s’arrêta quelque temps attentif sur les deux palmiers, comme si, entre leurs colonnes, sous leur verte ogive, quelqu’un devait se montrer encore.

Puis alors, elle marcha vers l’endroit où l’azaléa couvrait de son ombre et de ses fleurs la dernière trace de l’étranger ; elle brisa une de ses branches, l’effeuilla, la rompit en deux, mit les fragments en croix, au moyen d’un cordon emprunté à la pelisse qui la couvrait ; puis cette croix, elle l’implanta sur l’empreinte déjà aux trois quarts effacée.

Tout cela fut fait par elle sans affectation de sentiment, d’un air calme et presque dégagé.

A la vue de cette croix, Mariam, née chrétienne, en Abyssinie, où le culte catholique est généralement suivi, se signa, après avoir toutefois jeté un regard d’inspection autour d’elle. Baïla se contenta de pousser un soupir, soupir de l’enfant qui voit finir un jeu dont il s’est doucement préoccupé durant quelques instants ; ensuite, elle regagna le pavillon isolé où étaient situés ses appartements, le front incliné et pensif ; mais songeant peut-être à tout autre chose qu’à l’étranger.

Cependant, à partir de ce moment, maussade et fantasque avec Djezzar, elle n’eut plus ni de ces caresses si douces, ni de ces chants mélodieux, ni de ces danses enivrantes qu’accompagnait le bruit cliquetant des castagnettes, et qui semblaient faire s’ouvrir pour lui les portes du septième ciel. Elle finit par l’irriter si bien par ses redoublements de caprices, de bizarreries et de refus, qu’il la quitta une fois haletant de fureur, et resta trois jours entiers sans vouloir entendre parler d’elle.

Vers le milieu du troisième jour, on vint lui dire que, dans l’appartement de la favorite, on entendait s’élever un bruit terrible, des cris de femme mêlés à des rugissements de lion.

Djezzar y envoya, mais ne voulut pas y aller lui-même.

Quand on accourut au secours de la Mingrélienne, on la trouva enfermée seule avec Haïder. Le riche tapis du Khorassan, qui garnissait le plancher de sa chambre, était déchiré en lambeaux, par places, et tout parsemé de débris de baguettes de cerisier.

Ces lambeaux et ces débris indiquaient les endroits où la lutte s’était renouvelée entre l’odalisque et le lion.

Après l’avoir attiré dans son pavillon, Baïla lui avait fermé toute retraite, et, sans souci de ce qui pouvait résulter pour elle, armée d’un léger faisceau de narguilés, elle en était venue à le frapper à coups redoublés, renouvelant résolûment chaque baguette qui se brisait sur le corps de son dangereux adversaire.

Celui-ci, habitué à obéir à cette voix qui le gourmandait, à se courber sous ce bras qui le frappait, sans songer à se défendre, bondissait d’un bout à l’autre de la chambre, emportant à chaque bond, sous ses ongles crispés, un lambeau du tapis ; mais enfin, à bout de patience et de longanimité, irrité par la douleur, rugissant, pantelant, couché à moitié sur sa croupe et sur son dos, levant une de ses pattes monstrueuses, il détendait sa griffe tranchante et devenait menaçant à son tour, quand tout à coup entrèrent les bostangis et les estafiers du pacha, munis d’épieux.

La porte ouverte, le lion s’enfuit honteusement, non devant les nouveaux venus, mais devant la Mingrélienne, qui le pourchassait encore de son dernier rameau de cerisier.

Le soir de ce même jour où Baïla avait excité contre elle les colères royales de son lion, ce terrible animal, brisé, dégradé par la domesticité, vint, comme le chien le mieux appris, confus et repentant, ramper aux pieds de sa maîtresse en implorant son pardon.

Dès le jour suivant, il en fut de même de Djezzar. La favorite le vit se rapprocher d’elle, humble et les mains pleines de présents.

La lutte de Baïla contre Haïder, dont on lui avait rendu compte, l’avait rempli d’une singulière admiration pour celle-ci.

Baïla reçut ses deux vaincus avec une dignité froide qui pouvait passer pour un reste de rigueur.

C’est que sa double victoire la trouve indifférente. Elle a épuisé toutes les émotions qu’il lui était donné de connaître ; elle a si bien éloigné ses rivales, que le triomphe ne chatouille même plus sa vanité ; les esclaves qui l’entourent lui sont si bien soumis, qu’elle n’a plus de joie au commandement. Le pacha est dompté, dompté jusqu’à la faiblesse, jusqu’à la lâcheté ; chacun, même le lion, subit la puissance de la favorite, et d’un accord tellement unanime, que dans ce harem, où tout se prosterne devant elle, où tout court au-devant de sa volonté, de son caprice, il n’est plus qu’un seul ennemi qu’elle ne puisse vaincre ; c’est l’ennui ! Celui-là menaçait de grandir d’heure en heure, et de se fortifier de la faiblesse des autres.

Le pacha se rendait le jour même à la ville ; Baïla consentit à l’accompagner, et après avoir séjourné peu de temps à Sivas, à peine de retour au palais de Kizil-Ermak, elle se montra toute différente de ce qu’elle était à son départ ; la gaieté, la vivacité lui étaient revenues ; le rire aux lèvres, la joie aux yeux, elle avait retrouvé ses chants les plus doux, comme ses danses les plus gracieuses. Elle fut charmante pour Djezzar, et même pour Haïder. On eût dit qu’elle s’était spontanément métamorphosée en route.

La belle humeur de la favorite se communiquant au pacha, et, par lui, gagnant de proche en proche, tout fut en fête au palais ce soir-là.

De cette joie générale, Baïla seule avait le secret.