IV
Resté seul avec Baïla, Djezzar laissa d’abord rugir toutes ses passions jalouses ; mais avec lui, la favorite n’avait à redouter qu’une explication commençant par un coup de poignard.
Dès qu’elle le vit débuter simplement par des menaces et des emportements, elle cessa de craindre pour sa vie.
Prenant une attitude de surprise, une physionomie révoltée, tout en tâchant pourtant de se maintenir aussi jolie que possible, elle essaya de tirer parti de tous ses avantages, et de faire valoir avec le Turc cette toilette pleine d’abandon, coquettement disposée pour le chrétien.
Djezzar, qui, ce jour même, était revenu de Tocate à Sivas, avait été instruit dans cette dernière ville des projets du Français pour pénétrer dans l’intérieur du harem ; mais il manquait de preuves sur la complicité de sa belle esclave. Baïla s’en aperçut. Ces preuves, celui qui aurait pu les donner, il expirait sans doute en ce moment. N’avait-elle pas d’ailleurs à se prévaloir de ses imprécations contre le giaour et de son mouvement de terreur et de fuite, dont le pacha lui-même avait été témoin ?
Aussi celui-ci sembla-t-il bientôt se laisser convaincre, et, les rôles intervertis, ce fut le maître qui, humble et suppliant, implorait tout bas son pardon.
A l’innocence de la Mingrélienne il préparait cependant de terribles épreuves !
Déjà, s’irritant d’avoir été soupçonnée, Baïla élevait de plus en plus la voix.
— Écoute ! dit le pacha, lui imposant silence du geste et semblant lui-même prêter l’oreille à un certain mouvement qui se manifestait du dehors.
Elle écouta et n’entendit rien, qu’un bruit sourd, confus, monotone et régulier, comme celui des vanneurs ou des batteurs en grange.
— Qu’est-ce donc ? demanda-t-elle.
— Rien… rien encore, répondit-il.
Tous deux demeurèrent ainsi quelque temps attentifs ; le même bruit se répéta, mais sans s’accroître.
Djezzar se dépita, et cédant à son impatience, il frappa dans ses mains.
— Mes ordres ne sont-ils donc pas exécutés ? demanda-t-il à l’esclave maugrebin qui se présenta.
— Ils le sont, fils d’Ali ; mais en vain, contre ce chrétien, nous avons employé les cordelettes armées de plomb et les lanières de cuir d’hippopotame ; en vain nous avons humecté, saupoudré ses plaies béantes de piment et de jus de limon ; il n’a pas poussé un cri, pas un soupir.
— Que fait-il donc ? hurla le pacha.
— Il prie, répondit l’esclave.
— N’a-t-il rien révélé ?
— Rien, fils d’Ali.
— Si mes châtiments n’ont pu lui délier la langue, ma clémence en viendra à bout peut-être, dit Djezzar avec un sourire sinistre. Qu’on me l’amène, et qu’Haïder vienne avec lui. Par Allah ! je saurai le faire parler, moi !
Quand le maugrebin se fut éloigné, Djezzar redevint près de Baïla l’homme du harem, l’efféminé, le voluptueux Djezzar ; il lui fit reprendre place au sofa, et lui-même, étendu à ses pieds, fumant le narguilé, préoccupé, en apparence seulement, de voir la fumée de sa pipe persane s’échapper d’un côté en flocons nuageux, remonter de l’autre en s’épurant dans un flacon de cristal plein d’eau parfumée, il attendit, dans une posture indolente, l’arrivée de son captif.
Ce captif on le nommait Ferdinand Lasserre. Né à Paris, dans une bonne famille de la vieille bourgeoisie, d’un caractère enclin à la rêverie, à l’exaltation, il n’avait pu, orphelin dès le berceau, donner à sa sensibilité un cours naturel. Malgré son éducation tout universitaire, la pensée religieuse avait germé et s’était développée en lui. A défaut de ces tendres affections qu’il ignorait, les saintes et ardentes croyances avaient comblé les vides de son âme.
Il occupait un petit emploi au ministère des affaires étrangères, lorsque, un jour, à la suite d’un sermon de l’abbé Lacordaire, la résolution lui était venue de se faire prêtre.
Le seul parent qui lui restât, son oncle, récemment nommé au consulat d’une des villes importantes de l’Asie Mineure, ne trouva rien alors de plus à propos que de l’emmener avec lui, en qualité d’élève consul. Il espérait le distraire de ses pieuses abstractions, le faire renoncer à ses projets, et même le conquérir au doute, à la vue de toutes ces sectes de chrétiens schismatiques qui peuplent l’Orient.
L’oncle était philosophe.
Mais dans le cœur du néophyte la foi se ranima plus vive, au contraire, en approchant de ces lieux saints où les vérités évangéliques avaient étendu leurs premiers rameaux et porté leurs fruits les plus savoureux. Pour lui, les sommets du Taurus s’illuminaient des clartés du Thabor et du Sinaï. Plus que jamais affermi dans sa vocation première, sous son costume de diplomate, il vêtit le cilice et se promit, puisque l’occasion s’offrait à lui, d’accomplir, en dépit de son parent et dans le secret de sa pensée chrétienne, un noviciat signalé par des travaux apostoliques.
Après s’être perfectionné par la pratique dans la langue turque et l’arabe vulgaire, Ferdinand Lasserre se mit à visiter à Sivas et dans les environs les sectateurs des différentes églises dissidentes : arméniens, grecs, maronites, nestoriens, eutychéens et même les catholiques latins, séparés de Rome seulement par le mariage de leurs prêtres. Il allait vers eux pour opérer des conversions ; il en revenait plus effrayé encore de leur misère que de leur ignorance, et, véritable apôtre, il y retournait moins pour les prêcher que pour les secourir.
Monté sur un léger batelet qu’il avait appris à manœuvrer à la manière orientale, avec la rame au gouvernail, il suivait un jour le cours de la rivière Rouge, et rêvant le désert, un ermitage dans quelque thébaïde, il se créait dans l’avenir un bonheur ascétique trempé d’eau claire, lorsque la rame se rompit entre ses mains. Sa barque, en échouant, le jeta sur un petit pan de terrain, en delta, placé comme une île entre le Kizil-Ermak et un fossé régulièrement creusé.
Ferdinand n’était pas nageur habile ; mais, malgré la gravité ordinaire de ses pensées, il était bon sauteur ; il mesura tour à tour de l’œil la rivière et le fossé, et, la question décidée en faveur de ce dernier, il le franchit d’un bond. Le fossé derrière lui, il aperçut un petit mur que lui avait masqué un épais buisson de nopals et d’abricotiers sauvages. Rebondir de l’autre côté pour regagner son delta, c’était risquer de se rompre le cou, car cette fois l’espace lui manquait pour prendre un élan, et, dût-il réussir, il se retrouvait encore devant la rivière infranchissable.
Dans cette position, fort embarrassé de son rôle, et ne se doutant guère qu’il avoisinait de si près les jardins d’été du pacha, il aperçut une porte basse, cintrée, pratiquée dans le petit mur ; il la poussa machinalement, et, à sa grande joie, elle s’ouvrit devant lui.
Il existe autour de Sivas, et surtout sur les bords de la rivière, des enclos où des cultivateurs, chrétiens pour la plupart, font venir, à grand renfort d’eau, les légumes qui servent aux approvisionnements des marchés de la ville, et ces poncires énormes, ces pastèques savoureuses, ces dattes et ces pistaches, dignes de rivaliser avec celles d’Alep et de Damas. Ferdinand crut être arrivé devant une de ces exploitations appartenant à des chrétiens. La négligence apportée dans la fermeture des portes l’affermit dans son idée ; il entra.
Alors, pour la première fois, il se trouva face à face avec Baïla, nonchalamment assise sous le platane.
Plus surpris que charmé à la vue de la gracieuse odalisque bariolée de rouge et de noir, effrayé de la rencontre, il ne sut que balbutier quelques paroles en rapport avec le désir véhément qu’il avait d’échapper sain et sauf à cette périlleuse bonne fortune qu’il n’était pas venu chercher. Égaré ensuite dans les dédales du jardin, il se retrouva devant Baïla et sa négresse ; enfin, regagnant non sans peine la petite porte encore ouverte, il s’épouvantait de nouveau de ce double obstacle du fossé et de la rivière qui s’opposait à sa fuite, quand au milieu des vapeurs du soir il vit un homme s’avancer mystérieusement vers le delta, en traversant le Kizil-Ermak à un endroit guéable, que Ferdinand ne soupçonnait pas.
Cet homme, bostangi chez le pacha, volait les fruits de son maître pour aller les vendre à la ville. C’est lui qui avait laissé tout contre la petite porte cintrée, laquelle ne servait d’ordinaire qu’à l’entretien des fossés. Après avoir, ce jour-là, à son insu, indiqué à Ferdinand le moyen de sortir d’embarras, c’est lui encore, c’est ce voleur de fruits qui, plus tard, enfermé par Baïla entre la crainte d’une dénonciation et l’espoir d’une récompense, devait introduire le Français dans les jardins et jusque dans le pavillon de la favorite.
Parvenu au delta, le bostangi tira de dessous un amas de ronces pendantes une longue planche dont il se servit pour franchir le fossé ; il la déposa ensuite derrière le massif de nopals et d’abricotiers sauvages, où justement Ferdinand se tenait caché.
Dans ce concours de circonstances inespérées qui venaient coopérer à sa délivrance, celui-ci vit un miracle du ciel. Cette planche devenait une arche de salut pour lui ; il s’en servit à son tour, et grâce au gué de la rivière, que le bostangi venait de lui révéler, après s’être égaré quelque temps dans des sentiers inconnus, après avoir lutté de nouveau contre le Kizil-Ermak, qui, comme un serpent à la poursuite de sa proie, se retrouvait partout sur sa route et semblait vouloir l’envelopper de ses détours et de ses replis, il échappa enfin à tous les dangers de sa malencontreuse promenade.
Rentré à Sivas, dans la maison du consulat, il eut à se féliciter doublement d’y être arrivé sain et sauf, quand il apprit que ces jardins où il s’était si follement aventuré n’étaient rien moins que ceux de Djezzar-Pacha.
Mais cette femme qu’il y avait vue, qui pouvait-elle être ?
Quand il songeait à sa rencontre avec l’odalisque, il croyait maintenant avoir rêvé, ou qu’une vision l’avait abusé.
Elle réapparaissait à son esprit sous une forme multiple. Il la revoyait semblable à une bacchante, sa coupe à la main, indolemment accroupie sur sa peau de tigre ; puis, comme une péri, comme une ondine, se montrant à lui à travers les reflets dorés du soleil et les arcs-en-ciel du petit bassin de marbre ; puis enfin, dans sa troisième transformation, debout, sévère, irritée, lui ordonnant la fuite, et le menaçant du poignard.
Toutefois, son imagination chaste et calme ne prêtait nul charme à cette triplicité de formes. Il se demandait, au contraire, si cette vision ne lui avait pas présenté un emblème de tous les vices réunis ? L’ivresse, la luxure, la paresse, la colère ! Il trouvait moyen de compléter les sept péchés capitaux.
Dans ces jardins maudits, habités par le persécuteur des chrétiens, n’était-ce pas le démon lui-même qui s’était fait voir à lui ?
Ainsi, tandis que Baïla faisait de lui un être à part, un être merveilleux, dont elle honorait la trace, une idole à laquelle elle rendait un culte d’amour, lui, il s’entretenait pieusement dans la sainte horreur de son souvenir.
Ce démon cependant, cet effroyable assemblage des sept péchés capitaux, il allait tout tenter pour l’approcher encore.
Ferdinand Lasserre, depuis qu’il séjournait près de son oncle, dans cette province de l’Anti-Taurus, s’était peu préoccupé de ce qui se passait dans l’intérieur du harem de Djezzar. Ses pensées étaient ailleurs ; mais après sa visite involontaire dans les jardins, il prêta plus curieusement l’oreille aux discours qui se tenaient sur le pacha. Il apprit que celui-ci, entièrement abandonné à ses penchants voluptueux, subissait l’empire d’une favorite mingrélienne. Bientôt, sans qu’il pût se douter de la part qu’il avait eue lui-même à l’accroissement de cette domination de la belle esclave, il entendit répéter partout autour de lui que, si elle en avait la ferme volonté, Baïla ferait un juif de son maître Ali-ben-Ali.
— Pourquoi pas un chrétien ? se dit-il.
Dès ce jour, toutes ses pensées se sont concentrées en une seule : Elle est chrétienne, et elle peut tout sur Djezzar !
Oh ! combien sa divine mission s’agrandit à ses propres yeux ! Quel triomphe pour lui, pour la religion, pour tous les malheureux chrétiens de Sivas, si cette pensée se réalise ! Sans doute, l’exécution d’un projet pareil est hors de toute probabilité ; mais la foi raisonne-t-elle ? Ne parvînt-il qu’à arrêter les persécutions qui pèsent sur ses frères de toutes les sectes, et qui en poussent quelques-uns à l’abjuration, n’est-ce pas un assez grand résultat ? A ce résultat comment arriver ?
Le premier pas qu’il fait dans sa nouvelle voie est déjà un triomphe.
Il a confié son dessein, ses radieuses espérances, à un vieux prêtre, son confesseur, et son confesseur se trouve être en même temps celui de Mariam ; car Mariam, catholique zélée, n’a jamais cessé de pratiquer, mystérieusement toutefois, les préceptes de sa religion.
Arriver à la négresse abyssine par le saint homme, à la favorite par la négresse, au pacha par la favorite, telle est la marche à suivre que se trace d’avance notre jeune enthousiaste.
Régénérer et faire refleurir le christianisme dans cette portion du monde asiatique, telle est la mission sublime dont il se croit chargé par Dieu lui-même.
Le vieux confesseur refusa d’abord de s’associer à ces dangereuses tentatives. Vaincu enfin par ses instances, il le mit en relation avec l’Abyssine, mais c’est à quoi se réduisit son rôle. Usé par la persécution, devenu craintif et prudent, le vieillard tenait à la vie, qui lui échappait. Il avait coutume de dire que l’Église conquérante ne doit compter que sur ses fraîches recrues, plus ardentes que les autres, et que le martyre ne convient bien qu’à la jeunesse.
C’est par Mariam alors que Ferdinand apprit que cette favorite, venue de la Mingrélie, et sur laquelle il avait fondé toutes ses espérances chrétiennes, n’était autre que la démoniaque odalisque rencontrée par lui dans les jardins de Kizil-Ermak.
A quelque temps de là, la nouvelle ayant circulé que Baïla, à la suite de Djezzar, avait traversé la ville dans son palanquin et devait la traverser encore pour retourner vers le palais d’été, il s’était placé sur son passage. Mariam, quoique ébranlée par ses ardentes et pieuses sollicitations, n’avait point encore parlé de lui à sa maîtresse ; mais il crut voir la preuve du contraire dans le mouvement de la jeune femme vers lui, et ce fut dans cette conviction qu’il tira de sa poitrine et fit briller à ses yeux ce bijou, qui n’était autre qu’une petite croix dorée qu’avait portée sa mère, et qui ne le quittait jamais.
On sait comment tourna l’exécution de cette sainte et audacieuse entreprise, dont Ferdinand Lasserre, à cette heure, vient de subir les premières et terribles conséquences, et prévoit le dénoûment.
Quand, après son supplice préparatoire, les mains solidement liées derrière le dos, il fut ramené devant le pacha, celui-ci était encore étendu sur ses coussins ; sa tête, et le bras qui soutenait le narguilé, reposaient sur les genoux de la Mingrélienne, et son lion, Haïder, allongé sur ses pattes, le museau contre terre, les yeux à demi fermés, était couché près de lui.
Sur un geste du maître, les esclaves se retirèrent. La scène qui allait suivre ne voulait pas de témoins.
Le pacha, la Mingrélienne, le chrétien et le lion demeurèrent seuls.