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L'esclave du pacha, suivi de Histoire de ma grand'tante

Chapter 9: I
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About This Book

A framed narrative opens when a botanist-traveler recounts events in a pashalik of Asia Minor, centering on Baïla, a seventeen-year-old odalisque who wanders luxuriant gardens with her attendant Mariam, haunted by longing and the sight of an unfamiliar footprint. The tale follows her emotional life within the pasha's household, depicting captivity, desire, and the ritualized textures of Ottoman domestic space through vivid scenes and cultural detail. An appended brief tale about the narrator's great-aunt, who died at sixteen, complements the principal novella with another intimate portrait of youthful fate.

I

Ma grand’tante Adèle avait passé sa vie dans les lieux mêmes où je me trouvais, à Béthizy, dans cette belle vallée suspendue aux flancs de la forêt de Compiègne, paysage ravissant, digne de la Suisse, auquel rien ne manque, ni les sites pittoresques, ni les souvenirs historiques, ni les ruines, ni les eaux, ni les ombrages. Cette tour de Saint-Adrien, de forme ovale, qui couronne le sommet de la colline, c’est ce qui reste du manoir royal de Philippe le Bel ; escaladez-en les hauteurs, à vos pieds est le château de la Douye, peut-être un débris, une grange aujourd’hui ; mais alors le père de ma grand’tante l’habitait avec elle, et le vieux bâtiment, réduit aux proportions d’une maison ordinaire, ainsi que ces anciens nobles ruinés qui s’obstinent à garder un titre qu’ils ne peuvent plus soutenir, restait château en dépit de l’apparence et s’appuyait encore, comme un vieux frère d’armes, sur les restes de l’ancien palais du roi Jean ; car le Valois conserve de tous côtés les traces de cette race de rois qui lui avaient emprunté son nom.

Là, servant de route principale au pays et remontant vers la forêt pour gagner les plaines du Soissonnais, voici la chaussée de Brunehaut, grande voie romaine, réparée par cette terrible reine, dont peut-être dans l’ancien Valois seulement le nom n’éveille pas un sentiment d’horreur ; bien au contraire, car la chaussée de Brunehaut a été métamorphosée en Chaussée des Pruneaux.

Plus loin, c’est le Champ dolent, le champ des plaintes et des gémissements. C’est là qu’un lieutenant de Philippe-Auguste tailla en pièces une armée anglaise, ce qui valut au village de Géroménil, qui en est proche, sa dénomination plus récente de Saint-Sauveur. Aujourd’hui, de vastes chènevières croissent sur toutes ces tombes, ignorées de celui même qui les bouleverse du soc de sa charrue. A droite, du côté de Saint-Wast, sont d’autres tombes aussi, les merveilleuses pierres druidiques de Rhuys, hantées nuitamment par les loups-garous.

Détournant vos yeux de ces grandes batailles si vite oubliées, de ces palais royaux si promptement renversés, reportez-les sur ce bel horizon de verdure que dessine autour de vous la forêt, sur ces maisons blanches à volets verts, sur ces terrasses, sur ces chaumières formant ceinture autour de la colline de Saint-Adrien : c’est Béthizy. Suivez du regard ces lignes d’argent qui coupent les prairies ; ce sont les ruisseaux de Boneuil, des Buttes et de Néry, tous trois allant rejoindre la jolie rivière d’Autonne, qui elle-même, après avoir empli les grands étangs de Pontdron et du Berval, va se jeter dans l’Oise, au-dessus de Verberie.

Ces lieux, depuis mon enfance, sont restés purs, charmants, animés, dans un coin réservé de ma mémoire, et quand je m’y transporte en idée, le souvenir et l’imagination aidant, je les revois non-seulement tels que je les ai connus, mais aussi tels que les récits de ma grand’mère me les ont fait connaître, tels qu’ils étaient au milieu du siècle dernier, du temps de ma grand’tante.

Élevée au couvent des dames de Crépy, grâce à l’instruction des bonnes religieuses, ma grand’tante y avait puisé de saintes et fermes croyances ; mais dans les entretiens de ses jeunes compagnes, elle avait acquis, en plus, une crédulité à peine imaginable. Il n’était question parmi celles-ci que de revenants et de sorciers, de divinations par les cartes ou par les dés. Les bonnes sœurs avaient appris à ma grand’tante à aimer Dieu ; les jeunes filles, à craindre le diable.

Si elle avait vécu de nos jours, Spurzheim eût certainement trouvé en elle l’organe de la merveillosité. Je me rappelle en effet que sur son portrait elle avait, à l’angle de l’œil, un certain renflement signalé par le célèbre phrénologue, et qui donnait à son sourire même un air étonné.

Quand Adèle, c’était son nom, après la mort de sa mère, revint à Béthizy, pour tenir le ménage du survivant, il était curieux de voir cette jeune maîtresse de maison se signer, se troubler, s’interrompre dans un ordre à donner, à la vue du sel renversé, de deux couteaux en croix et autres signes néfastes ; se sauver ou défaillir, quand, la nuit venue, certains bruits se faisaient entendre du dehors. Ne se sentant plus protégée par les murs de son couvent, l’esprit plus impressionnable depuis sa douleur récente, elle ne rêvait que fantômes dans la maison, gobelins et farfadets dans les bois, loups-garous et sorciers dans les champs.

Pour son malheur, ces idées étaient en partie celles des gens avec qui elle avait à vivre.

A Béthizy, on croyait surtout à la bête de la Chambrerie. C’était une espèce de monstre, la transformation hideuse d’un ancien prieur du pays. Chambrerie ou prieuré avaient alors même signification. Ce prieur, épris d’un amour sacrilége pour une jeune religieuse, sa pénitente, avait trouvé moyen de l’attirer chez lui, à force de ruses et de faux prétextes. Bientôt éclairée sur ses projets, la jeune fille s’était sauvée à travers l’église et avait cherché un refuge au pied du maître-autel ; mais jusque-là le monstre l’avait poursuivie. Elle était perdue quand, levant ses yeux éplorés vers l’autel, elle vit Jésus-Christ descendre de sa croix, saisir de ses deux mains ce bois qui avait été l’instrument de son supplice et en décharger un coup si violent sur la tête du prieur que celui-ci tomba mort.

On ne pouvait le mettre en terre sainte ; il fut déposé sous la principale des pierres de Rhuys ; mais par la puissance de Satan, qui régnait de ce côté, il reparut bientôt sous la forme d’un animal immonde. Il se montrait de préférence dans les ruines de la tour de Saint-Adrien, dont il habitait les voûtes souterraines. Il n’en sortait que lorsque quelqu’un du pays devait mourir bientôt. Alors il faisait entendre de sinistres hurlements en signe d’avis, et des cloches invisibles tintaient d’elles-mêmes dans les airs.

Trois jours de suite, la bête de la Chambrerie avait hurlé et les cloches avaient tinté pour la mère d’Adèle ; du moins on le disait ainsi, et la jeune fille crédule n’était que trop disposée à ajouter foi à toutes ces choses surnaturelles. Qui eût pu combattre en elle ces fâcheuses impressions ? Elle avait un frère, son aîné de dix ans ; mais ce frère, marié déjà, occupait un emploi dans une province éloignée ; son père, lieutenant des chasses de la capitainerie de Compiègne, presque toujours hors de chez lui, aussi occupé de ses propres plaisirs que de ceux du roi, la raillait bien quelquefois sur ses folles terreurs et sur l’adhésion donnée par elle à toutes les superstitions populaires ; mais le plus souvent il en riait, sans songer à la détourner, par le raisonnement, de ces dangereuses tendances.

Avec le temps, cependant, ma grand’tante avait senti ses prédispositions au merveilleux s’adoucir, se modifier en partie. Les conseils du curé, le soin qu’il prit de lui imputer à péché ses terreurs superstitieuses, puis enfin l’âge de raison qui venait, car elle touchait à sa quinzième année, tout concourut à la remettre à peu près dans un sens droit ; mais il lui resta toujours quelque chose de ses anciennes appréhensions. Ce quelque chose, c’était une poltronnerie naïve, une timidité d’enfant qui, jointes à la vivacité naturelle de son âge, à l’espèce de réserve et de dignité que lui commandait sa position exceptionnelle de reine du logis, donnaient à son caractère, à ses allures, de certaines bizarreries, de certains contrastes qui n’étaient pas sans charmes.

M. le lieutenant des chasses Dampierre, outre les revenus, exemptions et priviléges de sa charge, possédait quelques arpents de terre dans le pays, et deux moulins sur la rivière d’Autonne. L’individu auquel ces moulins étaient affermés, le nommé Brulard, avait une fille dont Adèle, faute de mieux, faisait sa meilleure amie. Voulait-elle se reposer de ses travaux du ménage ; son père, pour raison d’administration ou autre, entreprenait-il un voyage à Versailles ou à Compiègne, c’est vers Martine, vers le hameau de Glaignes qu’Adèle courait aussitôt pour trouver une compagnie. Heureuse alors de n’avoir plus à commander à personne, elle redevenait une jeune fille vive et rieuse, aimant les jeux, les exercices de son âge, escaladant les échaliers, s’ébaudissant comme il est toujours permis de le faire à quinze ans, mais avec son amie seulement, car à l’aspect du premier visage étranger qui survenait, rentrée aussitôt sous sa carapace de demoiselle, elle baissait les yeux et restait roide comme un piquet, muette comme un poisson, jusqu’au moment où l’heure des ébats sonnait pour elle, c’est-à-dire jusqu’à ce que le visage étranger eût disparu.

Martine Brulard avait quelques années de plus qu’Adèle, des yeux noirs qui ressortaient vifs et brillants sur son teint légèrement mordoré par le soleil ; le nez retroussé, les narines ouvertes, les cheveux crépus, la bouche souriante et les dents blanches et nettes. Avec ses formes franchement accusées et son allure joviale, c’était ce qu’on appelle un beau brin de fille. Toutefois, malgré cette apparence de jovialité, Martine avait les passions ardentes, et, par contre, était susceptible de plus de dissimulation et de jalousie qu’on ne s’y fût attendu de la part d’une personne aussi bien portante.

Un jour, profitant d’une vacance, ma grand’tante était auprès de son amie. Celle-ci, qui aimait à jouer à la petite maman, se plaisait à l’attifer, à lui boucler les cheveux. Assises sur un tronc d’arbre jeté à terre au milieu d’une grande cour de ferme, n’ayant d’autres témoins qu’un vieux chanvrier, endormi sur un tas de javelles, et une bonne vache noire qui, d’un air mélancolique et stupide, les regardait de l’autre côté de l’échalier, les deux jolies filles s’occupaient à tresser en guirlande les bluets qu’elles venaient de cueillir dans les champs. La guirlande faite, Martine en couronna la tête de ma grand’tante, et elle la trouva tellement à son gré ainsi qu’elle en battit des mains et l’embrassa pour la remercier d’être si jolie.

— Savez-vous, mam’zelle Adèle, que les filles du pays feront bien, à l’avance, de s’approvisionner d’amoureux, car, d’ici à deux ans, ils pourraient bien tous courir après vous ?

— Oh ! qui songe à cela ? Je ne suis pas encore en âge d’être mariée ; et d’ailleurs, c’est un soin qui ne regarde que mon père, répond ma grand’tante, du ton d’une fille bien élevée et qui se souvient encore du couvent.

— Mais votre père a d’autres occupations en tête, reprend Martine ; il est plus de son métier de chasser pour le roi que de chasser pour vous. Je le soupçonne plus adroit vis-à-vis des sangliers que des galants ; donc vous ferez bien de ne pas trop compter sur lui, sinon gare à sainte Catherine !

— Eh bien ! le beau malheur ! réplique l’autre en souriant. Sainte Catherine est une bonne sainte et me ferait alors une bienheureuse patronne de plus. On n’en saurait trop avoir. Puis, ajoute-t-elle avec une certaine gaucherie d’innocence, des galants, il faudrait, pour en trouver, chasser bien loin, au moins jusqu’à Senlis ou Compiègne, car dans ce pays-ci il n’y a que… que des sangliers !

— Oh ! dit Martine, il y a peut-être aussi des amoureux ; en cherchant bien… Quelquefois, au moment où on s’y attend le moins, il vous en part un à deux pas. Le tout, c’est de ne pas le manquer.

— Avez-vous cherché, vous, Martine ?

Martine rit aux éclats et ne répond point ; et pourtant, la conversation une fois sur ce sujet, elle se sent tentée, par vanité, de prendre Adèle pour confidente…

C’est que Martine a cherché, elle, et elle a trouvé.