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L'espionne

Chapter 10: VIII
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About This Book

At the close of the eighteenth century, the narrative locates a busy port city as a crossroads of émigrés, diplomats, couriers, and competing intelligence networks. It follows a woman operating as a spy amid salons, hotels, and cafés where exiles exchange news and schemes, and it traces the interplay of official diplomacy and clandestine activity. Vivid urban description alternates with scenes of surveillance, secret correspondence, and shifting loyalties, exploring themes of exile, political intrigue, and the social rituals that conceal or reveal allegiance while mapping a tightly observed milieu of rumor, risk, and calculated deceit.

VIII

Bien que les avertissements du comte de Thauvenay touchant Mme de Bonneuil et les relations amicales qui existaient entre elle et une comédienne telle que la Chevalier, connue par ses mœurs faciles et sa vénalité, eussent dû disposer le duc de Maligny à la considérer elle-même comme une personne libre de préjugés, faisant aisément litière des convenances mondaines, il savait trop bien à quelle abdication de toute dignité, à quels expédients les souffrances et les misères de l’émigration avaient réduit des femmes de haute naissance, pour s’étonner outre mesure de ce dont s’offensait l’honnête Thauvenay.

En se mettant à table à côté de la comtesse, flatté d’être distingué par elle, entraîné à courir la chance d’une bonne fortune apportée sous sa main par le hasard, il était loin de soupçonner sa belle compatriote d’avoir menti en se parant d’un titre et d’un nom qui ne lui appartenaient pas. Mais, les quelques instants qu’il venait de passer à son côté dans un abandon de confiance, dont elle s’était plue à lui donner l’exemple, suffisants pour dissiper les illusions qu’il pouvait garder encore sur sa valeur morale, avaient en outre éveillé ses doutes quant à la vérité de ses dires et au but d’une bienveillance dont elle lui avait si vite prodigué toutes les preuves que peuvent contenir les paroles.

En jouant cette comédie, elle s’était laissé voir plus peut-être qu’elle ne le voulait. A divers traits, à des expressions triviales, à des mots révélateurs d’une étrange souplesse de conscience, il avait flairé l’aventurière, et quoique non fixé sur ce point, il s’était mis en garde contre ses entreprises tout en se donnant l’air d’être prêt à y succomber. Mais ce jeu avait aussi ses dangers. Elle était si séduisante, la traîtresse, si captivante était sa grâce, si dominatrice la caresse de ses yeux que, quoique résolu à ne pas se laisser griser, Maligny prenait plaisir à s’abandonner aux premières atteintes de l’ivresse, ou plutôt de cette griserie de surface dont son expérience des femmes l’assurait de rester maître.

Dupe à son tour, après avoir fait tant de dupes, elle s’y trompait. Quand il n’était qu’accidentellement emballé, elle le crut asservi, dominé ; elle pensa le tenir pieds et poings liés. Sans rien promettre, elle laissait tout espérer. S’il la pressait, elle se dérobait ; s’il faisait mine de se décourager, de renoncer, elle le ramenait en ayant l’air de s’offrir, et quand sa bouche avait dit non, ses yeux disaient oui. Il devait en être ainsi jusqu’au bout de cette suggestive et brûlante passe d’armes, poursuivie à travers les incidents d’un bruyant souper, sous les regards des deux cents convives, dans des accords d’orchestre qui pimentaient ces heures fiévreuses en les embellissant de tout le plaisir qu’y pouvaient prendre tant de malheureux pour qui elles étaient des heures de grâce, des heures de trêve.

Maligny eût-il conservé sa liberté d’esprit, son sang-froid, si moins assurée de le tenir, la sirène eût redoublé d’efforts pour le mettre hors d’état de se reprendre à son gré ? On en peut douter et lui-même n’aurait pu s’en flatter. Mais un incident, le plus simple des incidents, vint à l’improviste détourner sa pensée de ce qui l’avait absorbée.

C’était à la fin du repas. Ayant relevé la tête, ses yeux tombèrent sur Mlle de Morsang, assise à une autre table, en face de lui, à côté de Mme de Prégilbert. Celle-ci parlait ; Marguerite écoutait, et, tout en écoutant, elle ne perdait pas de vue sa tante et Maligny. L’attention qu’elle leur donnait attira celle du duc. Il regarda mieux et sur ce visage pâle et grave, il crut saisir comme un écho du conseil que lui avait donné le comte de Thauvenay. Il se sentit gêné sous des reproches qu’il devinait, et de même qu’il s’était demandé quelle opinion il fallait concevoir de la tante, il se demanda quelle opinion il fallait concevoir de la nièce.

Dans leur étrange existence, dont il commençait à découvrir les dessous, quel était le rôle de celle-ci ? Victime ou complice ? Victime, elle était bien à plaindre ; complice, elle était bien redoutable, plus redoutable que celle-là, avec ses airs d’innocence, de candeur, de pureté. Mais en lui une protestation s’élevait. Non, ce n’était point là une complice. Une figure juvénile ne peut être menteuse à ce degré. Et alors, c’était bien un avertissement et des reproches qu’on y lisait. La volonté d’en avoir le cœur net s’emparait de lui ; il voulait savoir et il saurait.

Il se rappelait qu’à deux ou trois reprises depuis son arrivée à Hambourg, et tout à l’heure, à son entrée chez la princesse, Mlle de Morsang avait fait effort pour l’approcher. Cet effort, ses yeux, tandis qu’elle causait avec la marquise de Prégilbert, le trahissaient encore. Il se devait d’y répondre. Il y était d’autant plus incité qu’à l’attitude de la vieille dame, qu’il connaissait d’ancienne date et dont il avait maintes fois entendu vanter les mérites et les vertus, il comprenait que les propos de sa petite voisine l’intéressaient, qu’elle les écoutait avec sympathie et compassion. En eût-il été de la sorte si la nièce eût été l’image de la tante et ainsi qu’elle une aventurière ? Dès ce moment, la résolution de Maligny fut prise, et comme on quittait la table il l’exécuta.

La princesse avait fait presser le réveillon, en vue d’une surprise qu’elle réservait à ses invités. Chanteuse à l’Opéra de Paris, actrice de comédie au théâtre Michel, la Chevalier qui, l’année précédente, avait, trois mois durant, donné des représentations à Hambourg, y était réputée pour son double talent. Sa réputation, depuis qu’elle jouait en Russie, n’avait fait que grandir. On savait que le tsar l’admirait, qu’elle était l’étoile de la cour moscovite, qu’à tout instant, elle était appelée à jouer ou à chanter sur le théâtre du palais impérial de l’Ermitage. C’est ce même plaisir qu’avait voulu se donner la princesse d’Holstein en y associant ses invités. Dans le plus vaste de ses salons, on avait, pendant le souper, élevé une estrade, rangé devant l’estrade des banquettes et des chaises, et maintenant, la foule, avertie du rare spectacle qui l’attendait, s’y ruait.

Jalouse d’applaudir son amie, Mme de Bonneuil y avait couru pour être au premier rang, en criant à Maligny de la suivre. Mais il avait feint de ne pas l’entendre. Délivré de sa présence sans qu’elle pût croire qu’il s’en félicitait, il obéissait à la volonté mystérieuse qui le conduisait vers Marguerite. Il venait de la voir fendre les groupes pour venir vers lui, tandis que Mme de Prégilbert restait en arrière pour n’être pas empêchée de s’en aller quand sonnerait l’heure de son départ.

Ils se rencontrèrent au moment où la Chevalier apparaissait sur l’estrade et où l’orchestre, couvrant de ses accords les applaudissements qu’avait provoqués son apparition, préludait à l’air de Gluck qu’elle allait chanter. Alors, en chacun d’eux se produisit un phénomène analogue. En s’abordant, il leur semblait à l’un et à l’autre qu’ils reprenaient au point où ils l’avaient laissé un entretien interrompu.

— Ne voulez-vous pas vous donner la joie d’entendre la grande artiste, mademoiselle ? demanda Maligny.

— J’ai mieux à faire, monsieur, répondit-elle sans hésiter.

Et sans hésiter, lui aussi, il répliqua en posant une question nouvelle :

— Vous vouliez me parler ?

— Oui, je voulais vous parler. Mais comment le savez-vous ?

— Je l’ai deviné à l’insistance de vos regards.

— C’est presque un miracle que nous nous soyons ainsi compris, observa Marguerite. J’y vois la preuve que Dieu m’approuve.

— C’est donc bien sérieux, bien grave ? fit-il en riant, intrigué par ce qu’il y avait de mystérieux dans ces paroles.

— Vous allez en juger, monsieur. Mais où nous mettre pour être sûrs qu’on ne nous entendra pas ?

Il désigna un salon voisin de celui où ils se trouvaient ; il était désert.

— Voyez : là, nous serons seuls.

Elle y entra ; il la suivit, se débattant encore contre les doutes que réveillait en lui tant d’assurance et se demandant si cette délicieuse fille, marchant sur les brisées de sa tante, lui tendait un piège, elle aussi.

A peine ils furent assis qu’elle reprit, comme pressée de le détromper :

— Hier soir, lorsque vous êtes arrivé à Hambourg, vous étiez décidé à repartir ce matin, dès l’aube. Des affaires importantes exigeant votre présence ailleurs, vous ne vouliez pas perdre un instant. Je vous ai même entendu commander des chevaux.

— C’est vrai, fit-il, de plus en plus étonné et défiant ; vous me rappelez même que j’ai oublié de les décommander.

— Puis, vous avez changé d’avis pour des raisons que j’ignore et que je n’ai pas besoin de connaître.

— C’est encore vrai ; un obstacle est survenu qui m’obligeait à rester vingt-quatre heures de plus à Hambourg. Il est maintenant aplani. Mais je ne pouvais supposer qu’il le serait si vite, et quand j’ai appris qu’il l’était, j’ai eu d’autres motifs pour ne pas revenir sur les résolutions qu’il m’avait contraint à prendre, des motifs très légitimes, affirma-t-il, comme s’il craignait que Mlle de Morsang doutât de leur légitimité.

— Gardez-les, vos motifs, fit-elle avec hauteur ; je vous répète que je ne tiens pas à les connaître. Puis, d’un ton radouci, elle continua : — L’obstacle est aplani, me dites-vous ; vos chevaux seront à vos ordres, à l’heure que vous aviez primitivement fixée, puisque vous ne les avez pas décommandés. Remerciez-en le ciel et profitez-en pour partir sans plus de retard.

— Mais ! c’est impossible, s’écria Maligny que troublait encore un peu le souvenir des encourageantes agaceries de Mme de Bonneuil. J’ai promis…

— En ne partant pas dès ce matin, vous vous exposez à de grands dangers, déclara Marguerite.

— De grands dangers ! Lesquels ?

— Ne m’en demandez pas davantage ; mais, croyez-moi, partez, partez au plus vite, répéta-t-elle d’une voix qui devenait suppliante.

La première idée que suggéra à Maligny ce pressant conseil ne fut pas à son honneur ; il inclinait à croire qu’ayant surpris son jeu avec la tante, la nièce en avait conçu quelque jalousie et y cédait en s’efforçant de couper court à une intrigue qui lui portait ombrage. Sa réponse se ressentit de ce soupçon.

— Partir, c’est vite dit, fit-il, non sans impertinence. Mais encore faut-il pouvoir. Et puis, fuir devant des dangers inconnus, des dangers qui n’existent sans doute que dans votre imagination…

— Plût à Dieu que mon imagination seule les eût créés ! Malheureusement, ils existent. Je ne peux les préciser ; mais la preuve en est faite pour moi. C’était mon devoir de vous les signaler. Si vous refusez d’y croire, ce sera tant pis pour vous. Quant à moi, je n’aurai rien à me reprocher.

L’accent de vérité que prit en ce moment la voix de Marguerite le désarma. Il n’osait plus suspecter sa bonne foi ; tout au plus, pouvait-il supposer que les craintes qu’elle exprimait étaient sans fondement ou tout au moins bien exagérées.

— Pourquoi me parler par énigmes ? fit-il. Je ne comprends pas, et, avant de vous obéir, je voudrais comprendre. N’en ai-je pas le droit ?

— Ce que vous devriez comprendre, monsieur, c’est qu’il n’est pas en mon pouvoir d’être plus explicite. Votre incrédulité, si vous y persévérez, entraînera votre perte. Comme il se taisait, elle insista : — Etes-vous sûr que personne n’a intérêt à vous empêcher d’arriver là où vous devez vous rendre et d’y remplir la mission dont vous êtes chargé ? Ce qu’elle est cette mission, je l’ignore. Ce que je sais, c’est qu’il y a dans Hambourg des gens qui ont reçu l’ordre de vous arrêter en route et que si, par une fuite précipitée, vous ne vous dérobez pas à leur surveillance, ils ne reculeront devant aucun moyen pour vous retenir.

Ce fut un trait de lumière.

— Votre tante connaît-elle leur projet ? s’écria-t-il. Est-elle leur complice ?

Marguerite baissa la tête, comme accablée.

— Quelle cruauté de me le demander, dit-elle, quand vous savez bien que je ne puis vous répondre !

Il était fixé. Le voile jeté sur ses yeux par une habile ensorceleuse se déchirait, la lui laissait voir appliquée à lui faire perdre un temps précieux pour servir de ténébreux desseins et, du même coup, lui découvrait la preuve éclatante de la naturelle droiture de Mlle de Morsang. Il eut honte de ses injustes soupçons. S’il n’eût craint d’être épié, il se fût agenouillé en la suppliant de les lui pardonner. Sous l’empire de l’émotion dont il était subitement saisi, il lui prit la main, la porta à ses lèvres. D’un accent où se confondaient l’admiration et la gratitude, il dit :

— Rassurez-vous, mademoiselle, je vous obéis ; je vais partir.

Tirant sa montre du gousset de son gilet, il ajouta :

— Il est cinq heures ; à sept heures, j’aurai quitté Hambourg.

— Oh ! que je suis heureuse ! soupira Marguerite rayonnante.

— Mais ne me direz-vous pas pourquoi vous m’avez montré ce piège, à quel mobile ?…

— L’ayant découvert, pouvais-je vous y laisser tomber ? Ne pas vous avertir, n’était-ce pas me faire complice du complot tramé contre vous ?

— Par qui ? par qui ? s’écria-t-il, tout vibrant de colère.

— Ne cherchez pas, ne vous attardez pas à chercher. A quoi bon ?

— Je voudrais me venger, faire expier à ces misérables…

— En vous vengeant, vous attireriez l’attention sur vous et vous êtes intéressé à ce qu’on perde vos traces. Ne songez qu’à fuir, et surtout que personne ne puisse se douter de votre départ, personne, entendez-vous ?

Elle parlait avec tant de conviction et d’autorité, qu’il se soumit comme à un ordre qui lui eût été donné par le roi lui-même.

— Je ferai ce que vous voulez, mademoiselle. Je disparaîtrai sans qu’on le sache et je serai loin quand on s’apercevra que j’ai disparu. Mais je ne vous quitterai pas sans vous exprimer ma gratitude, sans vous dire combien je suis touché de votre dévouement. Vous ne me connaissiez pas, et vous êtes venue généreusement à mon aide en me révélant une clairvoyance, une force d’âme bien rares à votre âge, une noblesse de sentiments surtout que j’admire et qui, dans les tristes temps où nous sommes, devrait être proposée en exemple à tant de malheureux que les épreuves de l’exil ont démoralisés. Le service immense que vous m’avez rendu et que je ne puis, hélas ! reconnaître aujourd’hui comme je le voudrais, je ne l’oublierai jamais ; il a créé entre nous un lien que la mort seule pourrait briser. C’est un hasard qui nous a réunis ; mais si maintenant la vie nous sépare, il est impossible qu’elle ne nous réunisse pas de nouveau, qu’elle ne me donne pas l’occasion de vous prouver la sincérité de ma reconnaissance. On dit des gentilshommes de France qu’ils sont étourdis, légers, facilement oublieux. N’en croyez rien. En quelque circonstance que ce soit, si je puis vous être de quelque secours, vous me trouverez et vous verrez que je sais me souvenir.

Marguerite avait écouté en une sorte de recueillement ce discours chaleureux. Il livrait son cœur à des sensations ignorées. Cette musique, toujours douce à de jeunes oreilles et plus encore quand elles l’entendent pour la première fois, lui semblait à cette heure bien autrement harmonieuse que celle dont les échos lui arrivaient de la salle où, dans la sonorité des voûtes, montait la voix de la Chevalier, mêlée à des accords d’orchestre.

— La Chevalier chante pour deux cents personnes, pensait Marguerite, tandis que ce qu’il me dit, il le dit pour moi, pour moi seule.

Et ravie de constater, en entendant Maligny, que la sincérité de son langage en égalait l’ardeur, elle s’abandonnait à ces rêves que suggèrent si facilement à l’imagination des jeunes filles les promesses de qui a su leur plaire et les captiver. Il avait cessé de parler et elle écoutait encore, sans comprendre que c’est elle-même qui se répétait tout ce qu’il venait de dire, désormais ineffaçablement gravé en elle.

Mais les circonstances étaient trop pressantes pour qu’elle s’attardât longtemps aux perspectives lointaines qu’il avait évoquées. Les rêves d’avenir s’évanouissaient, la remettaient aux prises avec les exigences impérieuses du présent.

— J’accepte avec joie, monsieur, les témoignages de votre reconnaissance, lui dit-elle, et sans plus attendre, j’y fais immédiatement appel. En retour du service que je vous rends, je voudrais vous en demander un.

— Demandez-le, mademoiselle. Ce sera tout bonheur pour moi de vous le rendre.

Marguerite encouragée s’expliqua.

— Une noble dame, une femme de votre monde qui n’est pas une inconnue pour vous, la marquise de Prégilbert, a, comme vous, obtenu sa radiation de la liste des émigrés ; comme vous, elle rentre en France et, comme vous, elle part tout à l’heure. Elle est seule, elle est pauvre. L’exiguïté de ses ressources l’a condamnée à voyager avec un roulier, à passer de longs jours sur les routes, cahotée, exposée à toutes les intempéries de l’hiver. Et elle est vieille et bien affaiblie par les privations de l’exil…

Maligny avait compris dès les premiers mots.

— Inutile de continuer, fit-il. Je vous remercie, mademoiselle, de me mettre à même d’accomplir une bonne action. Je ne souffrirai pas que Mme de Prégilbert affronte les fatigues qu’elle s’était résignée à subir, alors que je peux les lui épargner. Si elle daigne m’accepter pour compagnon de route, c’est dans ma voiture que je la conduirai à Paris.

— Vous consentez ! Vous ne redoutez pas la monotonie d’un tel voyage ! Une vieille femme ! Ce sera moins gai qu’avec la Chevalier.

Cette réflexion malicieuse, dont un joli rire souligna la malice, l’humiliait bien un peu, mais ne l’offensa pas ; il feignit même de ne pas l’avoir entendue et confirma son consentement en reprenant :

— Si Mme de Prégilbert est encore là, je vais lui offrir…

Il se levait, cherchant des yeux la marquise pour aller à elle. Mais Marguerite le retint, et, redevenue pâle, anxieuse, tremblante, elle murmura :

— C’est que ce n’est pas tout.

— Que puis-je encore ? fit-il, prouvant par son empressement à répondre qu’il promettait d’avance.

— Je voudrais que vous me prissiez avec vous, avoua Marguerite, car moi aussi j’ai hâte de revoir la France, des parents qui ne savent ce que je suis devenue. Je ne vous gênerai pas ; il me faut si peu de place : un bout de banquette me suffira.

Stupéfait par cette prière inattendue, Maligny balbutia :

— Mais Mme de Bonneuil ? Vous dépendez d’elle.

— Laissons ma tante ; il ne s’agit pas d’elle, mais de moi. Elle ignore mes intentions. Si elle les connaissait, elle s’opposerait à mon départ. Et comme pour prévenir le refus que l’étonnement de Maligny lui faisait craindre, Marguerite, joignant les mains, l’adjura : — Je vous en supplie, ne me refusez pas. Arrachez une infortunée à l’affreuse vie qui lui est faite. Tirez-la des ténèbres où elle se débat ; ramenez-la vers la lumière. Vous en serez récompensé, monsieur, par la satisfaction de l’avoir rendue au bonheur, à la joie de vivre. Je vous ai sauvé, sauvez-moi !

Debout devant lui, le suppliant, les mains tendues, elle lui offrait un visage baigné de larmes dont elles rendaient la grâce virginale plus éloquente, plus irrésistible. Aussi ne fut-il pas longtemps à se décider. Il saisit le bras de Marguerite :

— Venez, mademoiselle, dit-il. Désormais vous aurez un protecteur et aussi une protectrice, ajouta-t-il en désignant la marquise de Prégilbert qu’il venait d’apercevoir assise à l’écart, dans une attitude d’attente.

La vieille dame tomba des nues en apprenant ce qu’à son insu sa petite voisine de table avait fait pour elle et le succès de cette démarche, dont les offres courtoises du duc de Maligny, aussitôt acceptées que formulées, lui confirmèrent l’heureuse réalité. Mais son saisissement fut plus grand encore lorsqu’elle entendit le duc ajouter :

— Nous ne sommes pas seuls à partir ; Mlle de Morsang part avec nous.

— Eh bien, tant mieux ! s’écria-t-elle quand elle se fut remise de son émoi. Elle est exquise, cette enfant, et je lui avais promis de la faire rentrer en grâce auprès de la famille de son père. Si je n’y réussis pas, elle ne sera pas abandonnée pour cela, car je n’oublierai jamais ce que je lui dois. Par exemple, si je sais comment je vais m’en tirer avec mon brave roulier, fit-elle en se rappelant l’engagement qu’elle avait pris envers lui.

— Ne vous en inquiétez pas, marquise, dit Maligny ; nous lui payerons le prix de votre route, comme si vous aviez voyagé dans sa charrette. Nous lui demanderons seulement de ne pas raconter que vous voyagez avec moi, avec nous. Il importe qu’on l’ignore, à cause d’elle, acheva-t-il en regardant Marguerite.

Ce n’était pas tout, en effet, d’avoir pris ces importantes résolutions ; il fallait les cacher. La nécessité d’en faire mystère obligeait à la ruse. Pour arrêter les moyens de quitter Hambourg sans que Mme de Bonneuil en fût avertie, un accord était indispensable. Ils furent l’objet d’un examen immédiat. Tandis que la Chevalier, après avoir enchanté ses auditeurs en leur prodiguant les richesses de sa voix, se révélait à eux sous une forme nouvelle en leur débitant les plus émouvantes tirades de son répertoire tragique, Mme de Prégilbert, le duc de Maligny et Mlle de Morsang préparaient leur départ en discutant les mesures de précaution qu’il y avait lieu de prendre pour que le secret n’en transpirât pas.

Maligny, au cours de sa vie aventureuse, s’était trouvé aux prises avec des difficultés auprès desquelles celles du moment étaient jeu d’enfant ; Mme de Prégilbert portait dans l’âme la belle intrépidité des femmes françaises, et Marguerite puisait dans sa jeunesse, dans la volonté de changer d’existence, assez d’audace pour ne pas reculer devant l’exécution du plan qu’elle avait imaginé. L’accord fut donc facile, et dix minutes suffirent à le cimenter.

On partirait de chez Mme de Prégilbert. Elle habitait à l’extrémité du faubourg de Saint-Paul, dans une rue qui donnait sur la campagne. C’est là qu’à sept heures la chaise de poste de Maligny, qu’il se chargeait de faire sortir de l’hôtel de Saint-Pétersbourg sans donner l’éveil, irait prendre les voyageuses. Le passeport de la marquise, dont elle s’était munie depuis plusieurs jours en vue de son départ, l’autorisait à se faire accompagner d’une personne à son service dont le signalement n’était pas donné. Mlle de Morsang prendrait provisoirement ce rôle. Quant à Maligny, il était en règle, son passeport délivré à Mitau pour l’Allemagne ayant été visé à la frontière russo-allemande à destination de Paris. Au mois de décembre, les nuits sont longues, le jour est lent à paraître. En se hâtant, on serait hors la ville avant qu’il se fût levé. Une fois là, aucun danger n’était à craindre, alors surtout que ce départ précipité n’aurait pas eu de témoin.

Lorsqu’un dernier mot eut scellé l’entente, Maligny, abandonnant ses amies, se mit à la recherche du comte de Thauvenay qu’il voulait avertir. Il le découvrit à l’entrée de la salle du concert, debout et seul, écoutant de loin la Chevalier. Sa physionomie trahissait les deux sentiments contraires entre lesquels il était tiraillé. D’une part, c’était du mépris pour cette histrionne dont il connaissait l’avilissement, les désordres, l’existence vouée au libertinage et à l’intrigue ; de l’autre, l’admiration que lui inspiraient son talent de chanteuse, sa voix de fée, l’art consommé avec lequel elle communiquait à ses auditeurs, soit qu’elle chantât, soit qu’elle déclamât, l’émotion profonde dont elle semblait animée. Arraché à sa contemplation en entendant prononcer son nom, Thauvenay suivit Maligny. Après s’être assuré qu’on ne regardait pas de leur côté, celui-ci dit :

— Je vous cherchais pour prendre congé de vous, comte, pour vous dire adieu.

— Vous partez, mon cher duc ! Je croyais que vous aviez ajourné votre départ ?

— J’ai réfléchi à ce que vous m’avez confié tout à l’heure au sujet de ces deux femmes, et toute réflexion faite, je préfère quitter Hambourg sans les revoir.

— Vous vous défiez d’elles, n’est-ce pas ?

— Sans aller jusque-là, je trouve prudent de me conformer aux instructions que j’ai reçues à mon départ de Mitau : elles m’enjoignent de me rendre à Bade tout d’une traite. En me versant les fonds qui m’étaient nécessaires, vous m’avez enlevé le seul prétexte qui m’eût permis d’y contrevenir.

— Ma foi, je vous approuve. J’y perds l’occasion de vous présenter des partisans dévoués de notre maître ; mais je le regrette moins si c’est pour le bien de son service. Je vous accompagne jusqu’à votre hôtel ; je veux vous mettre en voiture.

— Gardez-vous-en bien ! Si l’on vous voyait sortir avec moi, on supposerait très probablement que je pars, et tout le monde doit l’ignorer, tout le monde ! répéta Maligny avec force.

— J’obéis, cher duc, j’obéis, concéda Thauvenay.

— Alors, séparons-nous, mon vieil ami. Au revoir, en France, je l’espère.

— Puisse le ciel nous y réunir bientôt !

Ils se tournèrent le dos. Thauvenay reprit son attitude contemplative et Maligny s’éloigna, gagnant la sortie à pas lents comme un homme que rien ne presse ou qui ne quitte qu’à regret un spectacle attachant. Marguerite et la marquise l’avaient devancé du côté de la porte. Il les vit qui causaient avec l’une des dames d’honneur de la princesse, reconnaissable au chiffre en brillants suspendu à son cou. Il comprit que cette obligeante personne s’efforçait de les retenir, les engageait à ne pas quitter encore la fête, mais qu’elles résistaient, alléguaient leur fatigue, le besoin de dormir après cette nuit féerique.

S’étant rapproché, il entendit Marguerite demander comme un service à la dame d’honneur de prévenir la comtesse de Bonneuil qu’elle était allée se coucher.

— Que ma tante ne s’inquiète pas de moi, disait-elle ; Mme la marquise de Prégilbert veut bien prendre la peine de me ramener.

— Elle pense à tout, cette petite, se dit Maligny. C’est plaisir de comploter avec des gens qui n’oublient rien.

Il eût été bien plus satisfait encore s’il eût pu suivre Mlle de Morsang, la voir descendre d’un fiacre devant l’hôtel de Saint-Pétersbourg, dont la porte était restée ouverte à cause des allées et venues de cette nuit de Noël, prendre un flambeau dans la loge sans tirer le veilleur de son sommeil, gagner sa chambre sans bruit, écrire en hâte une lettre qu’elle mit en évidence, jeter dans un sac de voyage les objets nécessaires pour sa route, ses modestes bijoux de jeune fille, le peu d’argent qu’elle possédait, et après s’être en hâte vêtue chaudement, descendre avec autant de prudente dextérité qu’elle en avait mis à monter, et reprendre place dans le fiacre où la marquise l’attendait. C’est pour le coup qu’il eût reconnu qu’elle possédait un sang-froid égal à sa présence d’esprit. Mais c’est ultérieurement et par d’autres preuves qu’il devait s’en convaincre, car lorsque lui-même, quelques instants plus tard, arriva à l’hôtel, où tout dormait encore, maîtres et gens ne s’étant couchés qu’au matin, ces dames n’y étaient plus.

En y entrant, à la lueur des lanternes non encore éteintes, il fut rejoint par un postillon qui conduisait trois chevaux tout harnachés. Il l’interpella en allemand :

— C’est pour le duc de Maligny que tu viens ?

— Oui, monsieur. L’ordre était pour sept heures ; je suis en avance.

— Il faut toujours être en avance. Tu auras un louis pour ton exactitude et tu en auras deux si nous sommes partis dans dix minutes sans réveiller personne ; en plus, je paye triples guides. Voici ma berline, continua-t-il en la désignant parmi d’autres rangées dans une remise. Tu vois que les gros bagages n’ont pas été déchargés.

Électrisé par ces promesses, le postillon se hâtait d’atteler, tandis que Maligny entrait dans son appartement au rez-de-chaussée. Il y trouva son domestique qui sommeillait en l’attendant.

— Alerte, Labrie ! lui dit-il ; ma houppelande, mes bottes fourrées ; boucle ma valise ; nous partons.

Type achevé de ces vieux serviteurs d’autrefois, qui se faisaient honneur, quand leurs cheveux blanchissaient, de n’avoir eu qu’un maître, Labrie était accoutumé à obéir toujours sans s’étonner jamais. En un clin d’œil, il eut aidé M. le duc à changer de costume et exécuté ses ordres. Alors seulement, il fit remarquer que M. le duc n’avait pas acquitté sa dépense d’hôtel.

— Tiens, c’est vrai ! dit Maligny. Comment faire ? J’aurais voulu ne pas troubler le sommeil de ces braves gens et qu’on ne connût mon départ que lorsque nous serons partis.

— Si monsieur le duc veut me laisser faire, conseilla Labrie. Nous avons réveillonné ensemble cette nuit, le veilleur et moi, et à mes frais. C’est donc un ami. En lui graissant la patte et en lui laissant de quoi payer la note…

— Bien, bien, interrompit Maligny, arrange cela avec lui et sois généreux.

Un peu avant sept heures, tout était réglé. La voiture passait sous la voûte de l’hôtel endormi, les chevaux allant au pas, et, une fois dans la rue, prenait d’un train rapide la direction du faubourg de Saint-Paul où Maligny allait chercher ses compagnes de voyage.