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L'espionne

Chapter 11: IX
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About This Book

At the close of the eighteenth century, the narrative locates a busy port city as a crossroads of émigrés, diplomats, couriers, and competing intelligence networks. It follows a woman operating as a spy amid salons, hotels, and cafés where exiles exchange news and schemes, and it traces the interplay of official diplomacy and clandestine activity. Vivid urban description alternates with scenes of surveillance, secret correspondence, and shifting loyalties, exploring themes of exile, political intrigue, and the social rituals that conceal or reveal allegiance while mapping a tightly observed milieu of rumor, risk, and calculated deceit.

IX

Bien qu’au dehors les lueurs naissantes du jour commençassent à blanchir le ciel embrumé, chez la princesse d’Holstein, où les volets des fenêtres hermétiquement clos les empêchaient de pénétrer, la fête ne semblait pas près de finir. La Chevalier ne chantait plus, ne déclamait plus. Mais, les invités de la princesse répandus dans les salons ne songeaient pas à se retirer, retenus encore en cette maison hospitalière par la douceur de s’y trouver réunis et comme par le désir d’épuiser, avant d’en sortir, les jouissances dont les y avait abreuvés la noble femme à qui les moins fortunés d’entre eux devaient de revivre pour quelques heures les jours heureux d’un passé qu’ils regrettaient toujours et toujours de plus en plus.

En se prolongeant, leur réunion avait créé des familiarités. Dans les groupes qui s’étaient formés çà et là, il y avait moins de solennité, moins de gêne qu’au début de la fête. On se connaissait mieux, on était plus confiant ; des sympathies s’étaient révélées, des attirances s’exerçaient dont ici les manifestations de pure amitié faisaient seules tous les frais, tandis que là, elles revêtaient la physionomie de l’éternelle poursuite de l’homme après la femme, mettaient aux lèvres des paroles brûlantes et dans les yeux les mensonges de l’amour qui naît, se déclare ou se dérobe.

En quittant la place où elle s’était mise pour applaudir la Chevalier, la comtesse de Bonneuil, prévenue de la sortie de sa nièce et ravie de n’avoir pas à s’occuper d’elle, avait été d’abord déçue de ne pas revoir Maligny ; déçue, mais non inquiète. Elle était trop convaincue de son pouvoir sur lui pour supposer qu’il tenterait de s’y soustraire. En eût-elle eu le soupçon que le souvenir de leur savoureux entretien aurait suffi pour la rassurer. N’avaient-ils pas décidé de le reprendre dans la journée ? N’est-ce pas sur une prière de lui, sur la réponse encourageante qu’elle avait faite qu’ils s’étaient séparés ? Comment l’idée fût-elle venue à Mme de Bonneuil que, presque assuré de vaincre une résistance de plus en plus affaiblie, Maligny avait renoncé à poursuivre un si brillant combat, à réaliser les espérances qu’il en avait emportées — tels des drapeaux enlevés à l’ennemi et précurseurs de sa défaite ?

— Non, il n’a pas voulu déserter, se disait la comtesse ; il croit me tenir ; mais c’est moi qui le tiens et solidement ; et je vais le revoir tout à l’heure, plus docile, plus épris, tout à ma merci.

Animée de cette conviction, elle alla s’asseoir auprès de la Chevalier, qu’avaient accaparée, à sa descente de son estrade, quelques gentilshommes entreprenants. Groupés autour d’elle, ils se disputaient ses sourires. Elle les leur prodiguait avec insouciance, comme un trésor qu’on sait inépuisable. La présence de Mme de Bonneuil modifia leur attitude et leur langage. Avec une femme de théâtre, ils s’étaient abandonnés à toutes les fantaisies de l’esprit, à toutes les libertés de parole. Une femme de leur monde ou crue telle, devait leur commander plus de réserve, et la conversation, quand la comtesse y eut pris part, changea de ton, devint plus grave, cessa bientôt de les intéresser. Peu à peu, le vide se fit autour des deux Françaises.

— On peut enfin causer librement, dit alors Mme de Bonneuil. Savez-vous, ma belle amie, que si j’ai eu cette nuit la joie de vous applaudir, je vous ai à peine vue ?

— C’est vrai, chère comtesse, et je m’en plains comme vous. Mais je ne m’appartenais pas.

— Oui, votre triomphe a été écrasant, et l’enthousiasme de vos admirateurs m’a fermé l’accès de votre char !

— S’ils pouvaient savoir à quel point leurs hommages m’ont lassée ! fit la Chevalier en étouffant un bâillement. Je tombe de fatigue, ma chère.

— C’est compréhensible ! Une telle nuit succédant à une journée de voyage !…

— Aussi vais-je profiter de ce qu’on ne nous observe pas pour m’éclipser et gagner mon lit. Mais nous nous reverrons cet après-midi, ce soir, car vous êtes à Hambourg jusqu’à demain, n’est-ce pas ?

— Peut-être pour plus longtemps.

— Vraiment ? Et moi qui vous croyais si pressée d’aller retrouver Rostopchine !

— N’empêche que mon départ sera probablement retardé.

Les belles dents de la Chevalier brillèrent dans un rire bon enfant et railleur à la fois…

— Le duc de Maligny, n’est-ce pas ? demanda-t-elle. Allons, avouez comtesse ; vous savez bien que je n’ai jamais trahi une amie. D’ailleurs, il est charmant.

— Oh ! charmant. Si vous y tenez, je vous le laisse.

La Chevalier se levait.

— Je vous ai fait ma profession de foi, reprit-elle. Quand on a un amant comme Koutaïkof, on ne le trompe pas, à moins que…

Elle acheva à l’oreille de son amie une confidence dont celle-ci répéta sur un ton d’admiration le dernier mot.

— L’empereur ! Alors, c’était vrai ce qu’on a raconté ?

— Oui, ma chère, confessa la Chevalier en se rengorgeant.

A ce moment, des exclamations indignées interrompirent l’entretien.

— Mais c’est abominable, c’est une trahison !

— On prévient, au moins !

— Fi ! l’horreur !

Et les bouches qui proféraient ces cris ne riaient plus. Elles témoignaient de la subite colère que venait d’y substituer au rire la sottise d’un domestique qui, sans avertir, avait ouvert une croisée et livré passage à une poussée du jour. La lumière, en entrant, éclairait brutalement les visages blêmis sous le fard, les rides des uns, les traits altérés des autres, les chevelures dépoudrées, la friperie des toilettes ; il accusait l’outrage des ans, l’artifice des attraits de convention et des fausses jeunesses ; il dissipait les illusions des admirateurs qui avaient cru voir des perfections naturelles là où elles n’étaient que miracle d’art et parure d’emprunt.

Ce fut alors un sauve-qui-peut général qu’en l’absence de la princesse rentrée dans ses appartements, ses dames d’honneur essayaient en vain de contenir. Les femmes, les moins jeunes surtout, se précipitaient vers les antichambres, réclamaient leur manteau, leur capeline, leurs socques, s’emmitouflaient en hâte, prenaient d’assaut les fiacres et les chaises à porteurs stationnant dans la rue ou se résignaient à partir à pied.

Avec la confiance superbe d’une beauté qui ne craint pas le grand jour, Mme de Bonneuil avait attendu pour sortir que la cohue se fût dissipée. A la porte, elle trouva une chaise, envoyée de l’hôtel, en exécution de ses ordres. Elle y monta sans regarder aux porteurs et fut stupéfaite, au moment où ils arrivaient au terme de leur course, de reconnaître en l’un d’eux, sous la perruque postiche et les vêtements qui le métamorphosaient, son complice Rivarennes.

Elle le reconnut en le voyant lui ouvrir la portière et lui tendre la main pour l’aider à descendre.

— Vous ! fit-elle avec humeur. Mais pourquoi ce déguisement ? Ne vous avais-je pas promis ?…

— Ah ! ma belle, interrompit-il, n’est pas patient qui veut. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, tant j’avais hâte de connaître le résultat de notre entreprise. Tout à l’heure, n’y tenant plus, j’ai quitté mon lit ; je suis venu rôder aux abords du palais et, dans la hâte que j’éprouvais d’être informé, j’ai eu l’idée de prendre la place d’un de vos porteurs.

Mme de Bonneuil haussait les épaules, et dédaigneuse :

— Quelle folie ! gronda-t-elle. Allez dormir, Rivarennes. Moi, je vais en faire autant, et c’est probablement ce que fait déjà mon amoureux. Oui, mon amoureux, c’est à dessein que je le dis, et cela doit vous rassurer. Il l’est assez pour ne partir que lorsque je le renverrai. Et sur ce, bonsoir, ou plutôt bonjour.

Elle passa fièrement, tandis qu’il saluait très bas.

Une demi-heure plus tard, elle dormait. Mais avant de se glisser dans ses draps, elle avait donné l’ordre à sa femme de chambre de ne pas entrer chez elle et de n’y pas laisser entrer Mlle Marguerite avant midi.

— Personne avant midi, avait-elle répété, sous aucun prétexte.

Quant à monsieur le duc, s’il se présentait pour faire sa cour, on lui répondrait que madame la comtesse aurait l’honneur de le recevoir à deux heures.

Jusqu’à midi, elle reposa avec la tranquillité d’une conscience pure ; et sans doute, elle eut des rêves enchanteurs, car lorsque sa camériste vint la tirer de son sommeil, ses traits respiraient une confiance joyeuse.

— Et ma nièce ? interrogea-t-elle. Prévenez-la qu’elle peut venir m’embrasser.

— C’est que madame… c’est que…

— Eh bien, quoi ? Qu’y a-t-il ? Daignerez-vous vous expliquer, pécore ?

— Mademoiselle n’est pas rentrée.

— Comment, elle n’est pas rentrée ! Devenez-vous folle ?

— C’est comme je le dis à madame la comtesse. Le lit de mademoiselle n’a pas été défait, et sur sa table, j’ai trouvé cette lettre.

Bouleversée et brûlant d’impatience, Mme de Bonneuil arracha la lettre des mains qui la lui présentaient, l’ouvrit, déjà tremblante de fureur et, en ayant dévoré d’un regard le contenu, la brandit en criant :

— Ah ! la coquine, la coquine ! Qui l’eût crue capable d’un tour pareil ?

Et les yeux aveuglés par des pleurs de rage, elle relut le papier révélateur.

« Je prie ma tante de ne pas s’inquiéter de moi. Je rentre en France sous la protection d’amis sûrs et dévoués. Je vais y demander asile à la famille de mon père. Je serai toujours reconnaissante à ma tante de ses bontés. Mais je ne pouvais me résigner à la vie qu’elle mène et qui me devenait d’autant plus odieuse qu’en grandissant j’en sentais mieux la honte. Une telle vie n’était pas celle qui convient à la fille du comte de Morsang. Je dois encore supplier ma tante de ne pas chercher à me reprendre. Si, contre mon espoir, la protection de ma famille paternelle me manquait, je saurais me rendre introuvable. — Marguerite de Morsang. »

D’abord incrédule, la comtesse, après s’être pénétrée de ce billet jusqu’à le savoir par cœur, ne pouvait plus douter de l’événement qu’il lui révélait. Elle le garda un moment entre ses doigts, accablée et pensive. Puis, se parlant à elle-même, elle reprit à mi-voix :

— Cette petite sotte n’a pu machiner toute seule cette fuite. Elle fait allusion à des amis sûrs et dévoués. Qui sont-ils ? Elle ne connaissait personne à Hambourg, et à moins qu’à mon insu, elle n’ait rencontré quelqu’un…

Un nom subitement évoqué en son esprit suspendit ses réflexions. Angoissée par un doute, elle se tourna vers la femme de chambre.

— Courez vous informer de monsieur le duc de Maligny, ordonna-t-elle. S’il est chez lui, priez-le de venir me parler sur-le-champ. Allez, allez vite !

En moins de cinq minutes, la messagère fut de retour. A sa mine déconfite, sa maîtresse pressentit ce qu’elle allait apprendre.

— Eh bien, monsieur le duc ? L’avez-vous vu ?

— J’ai le regret d’annoncer à madame la comtesse que monsieur le duc a quitté Hambourg ce matin.

— C’est bien cela ! s’écria Mme de Bonneuil. Elle s’est fait enlever. Oh ! l’hypocrite, la menteuse, la sainte-nitouche ! Et lui, lui, le misérable ! Comme ils m’ont jouée !

Elle s’était jetée hors de son lit, froissant la lettre dans ses mains crispées, enfilant une robe de chambre, renversant des chaises, faisant voler en éclats un flambeau, une tasse, un miroir, tout ce qui se trouvait à sa portée. Les cheveux sur les épaules, elle arpentait la pièce, jurait, criait, pleurait, s’abandonnait sans contrainte à ses instincts de plébéienne ; sous la jolie femme qu’elle se flattait d’être, renaissait la fille des rues, une mégère capable de toutes les violences. La camériste avait battu en retraite, jugeant prudent d’aller attendre de l’autre côté de la porte qu’on la rappelât.

L’excès même de ces manifestations furibondes devait en hâter le terme. Mme de Bonneuil finit par s’apaiser. Mais son irritation, quoique maîtrisée, n’en restait pas moins vive et, loin de diminuer, s’augmentait au spectacle des conséquences désastreuses qu’allait entraîner la fuite de Marguerite et de Maligny : l’échec désormais certain des plans de la police consulaire, le mécontentement de Rivarennes, la perte d’un gain assuré. C’était bel et bien une irréparable catastrophe.

Et ce qui la rendait plus cruelle à l’orgueil de la comtesse, c’était moins encore l’ingratitude de Marguerite, la trahison de Maligny, la comédie qu’il avait jouée, la honte de s’être laissé si sottement tromper par ses adulations, que la certitude d’avoir été sacrifiée, elle, l’invincible dompteuse de cœurs, la charmeuse, l’ensorceleuse qui ne comptait plus ses victoires, à une petite mijaurée, une enfant encore, que personne n’eût pu soupçonner, tant elle semblait insignifiante, de vouloir se faire sa rivale. Que Maligny lui eût préféré sa nièce, n’eût pas craint de lui infliger cette humiliation, voilà surtout ce qui offensait Mme de Bonneuil, ce à quoi elle ne pouvait se résigner, ce qu’elle ne lui pardonnerait jamais.

Il fallait cependant prendre un parti, avertir Rivarennes, le mettre à même de conjurer les suites de l’événement. Les conjurer ! Comment ? En était-il encore temps ? Partis depuis plusieurs heures, les fugitifs avaient trop d’avance pour qu’on pût se flatter d’arriver à Bade avant eux. Maligny ne saurait plus être empêché d’accomplir sa mission, et les conspirateurs, avertis par lui, de se disperser. Alors, à quoi bon s’exposer à la colère de Rivarennes, à ses railleries ? Mieux valait partir sans plus tarder, sans le revoir, après lui avoir écrit pour le prévenir de ce qui s’était passé. C’est à cette décision que la comtesse s’arrêta.

La nécessité de donner ses ordres en vue de son départ, d’écrire à Rivarennes et à la Chevalier la détourna durant quelques instants des causes qui motivaient sa résolution. Mais lorsqu’un peu plus tard, elle se trouva seule en voiture, sur la route de Russie, l’énergie qui l’avait soutenue durant ses préparatifs se dissipa, ne lui laissant d’autres armes contre son accablement que sa fureur ranimée et l’espoir de se venger.

Cependant ce n’est pas sur Marguerite qu’elle rêvait d’assouvir sa vengeance. Marguerite, après tout, n’avait rien fait qui ne fût de bonne guerre ; elle n’était coupable que d’avoir ajouté foi aux promesses d’un roué et de s’être abandonnée à ses séductions. Le plus grand coupable, c’était lui ; c’est lui que la comtesse entendait poursuivre de ses ressentiments, lui qu’elle voulait châtier. Oh ! se venger, se venger ! Sa pensée, maintenant attachée à ce but, lui suggérait successivement divers moyens d’atteindre l’ingrat.

Elle rêva tour à tour de le dénoncer à la police de Paris comme un royaliste mêlé à des complots contre le Premier Consul, de le déshonorer en l’accusant d’avoir abusé de l’innocence d’une jeune fille encore mineure ; d’aller, en traversant Mitau, exposer ses griefs au prétendant dont elle lui aliénerait ainsi l’estime et la faveur. Mais elle pressentait qu’attaqué par elle, il se défendrait, révélerait au besoin les dessous de sa vie que Marguerite lui aurait livrés, et elle reculait devant l’emploi de ces armes qui seraient peut-être plus meurtrières pour elle que pour lui.

Cependant, en traversant la capitale de la Courlande, et sans se laisser rebuter par l’échec d’une tentative antérieure, elle se hasarda à demander audience au prince que les agents de la République désignaient sous le nom de roi de Mitau. Elle voulait, avait-elle écrit, réclamer de sa bonté un acte de justice. Elle s’offrait en même temps à donner au prince proscrit des renseignements précis sur l’état des esprits dans son royaume. Mais l’audience lui fut refusée. Elle en fut prévenue par un billet sec et laconique, signé d’un des secrétaires du roi. Sa Majesté s’était fait une loi de ne recevoir que les personnes connues de lui ou présentées par l’une d’elles. Si Mme la comtesse de Bonneuil avait des révélations à faire, elle pouvait les consigner dans un mémoire qui serait lu avec intérêt et être assurée de l’entière discrétion de Sa Majesté.

Quoiqu’elle eût dû s’attendre à ce refus, elle y vit un outrage dont elle fut aussi irritée que mortifiée. Dès ce moment, dans les projets de vengeance qu’elle nourrissait contre Maligny, elle confondit le serviteur et le maître. Elle voulait se venger des deux à la fois. Quand l’idée lui en vint, elle allait se remettre en route. Au moment où sa chaise de poste franchissait les barrières de Mitau, elle mit sa tête à la portière et, menaçant de son poing fermé le perfide qui avait su se dérober à ses intrigues, elle murmura comme s’il eût pu l’entendre :

— Nous nous retrouverons, monsieur le duc ; vous apprendrez à vos dépens ce que vaut la haine d’une femme ; et si je ne parviens pas à vous atteindre directement, je vous frapperai dans la personne de votre roi. Je le ferai chasser de son asile, il errera sur les chemins comme un vagabond ; je le réduirai à la mendicité, et la Chevalier m’y aidera.

Si ce serment avait pu parvenir aux oreilles des fugitifs, peut-être se fussent-ils effrayés de la violence qui l’accentuait. Mais ils étaient trop loin pour en recueillir même un écho. Entre eux et leur désormais intraitable ennemie, la distance s’allongeait d’heure en heure, sans que les incidents et les fatigues du voyage eussent troublé le plaisir qu’ils goûtaient à s’en aller ensemble, cœur à cœur, dans une union confiante, vers la patrie qui se rouvrait pour eux.

On cheminait du matin au soir. Les journées, dont les haltes aux relais défrayaient seules l’apparente monotonie, s’écoulaient trop vite à leur gré. Le soir venu, on s’arrêtait dans quelque auberge pour y coucher, et trop longues leur semblaient les nuits qui les obligeaient à se séparer. C’était toujours avec une joie nouvelle qu’au matin, ils se retrouvaient, Maligny incessamment attentif à ce que ses compagnes ne manquassent de rien ; celles-ci touchées de ses soins, la vieille marquise le traitant comme elle eût traité son fils, prodiguant de même à Marguerite sa maternelle tendresse, et Marguerite se dépensant en multiples témoignages de reconnaissance envers ses libérateurs.

Ils n’ignoraient plus rien d’elle. Peu à peu, elle leur avait raconté sa vie, ses malheurs, ses humiliations chez sa tante de Bonneuil, les révoltes de son honnêteté native, provoquées par tant d’intrigues, de lâchetés, de défaillances morales dont elle avait été témoin. Elle leur confiait aussi ses espérances d’avenir, ses résolutions futures, subordonnées encore à l’accueil qu’elle recevrait de sa famille de France.

Ses aveux, ses confidences, les preuves qu’elle donnait de sa raison, de sa droiture de cœur excitaient leur sollicitude pour la pauvre petite abandonnée, la leur faisaient prendre en affection. Ses infortunes passées, sa joie présente, son esprit, sa candeur, sa grâce juvénile, tout ce qui faisait d’elle une créature d’élite contribuait à la leur rendre plus chère.

Elle ne leur disait pas tout cependant. Ces âmes de jeunes filles savent se faire impénétrables. Quand elles y ont enfoui un secret, nulle force au monde ne saurait l’en arracher contre leur volonté. Marguerite avait le sien. Mais Maligny, quelque grande que devînt son admiration pour elle ne le devinait pas, ne le soupçonnait pas. Ce n’est que plus tard qu’il devait apprendre à lire dans ces yeux charmants que si souvent, en cours de route, il surprenait fixés sur lui et qui s’abaissaient aussitôt qu’il y regardait, comme s’ils eussent voulu se dérober à sa curiosité respectueuse et quasi fraternelle.

Après un arrêt de quelques heures à Francfort, les voyageurs, dans la soirée du 4 janvier, arrivaient à Bade. Après avoir installé ses compagnes à l’hôtel, Maligny disparut. Elles ne le revirent que le lendemain. Il était rayonnant.

— J’ai heureusement accompli ce que commandaient le service et l’intérêt de mon maître, leur dit-il. S’adressant à Marguerite, il ajouta :

— C’est à vous, petite amie, que j’ai dû de pouvoir l’accomplir et de conjurer d’irréparables malheurs. S’ils fussent survenus, c’eût été par ma faute et je serais aujourd’hui à jamais déshonoré. Vous m’avez sauvé l’honneur, je ne l’oublierai pas.

— Et moi aussi, je me souviendrai toujours, répondit Marguerite.

Ils entrèrent en France le lendemain.