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L'espionne

Chapter 12: X
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About This Book

At the close of the eighteenth century, the narrative locates a busy port city as a crossroads of émigrés, diplomats, couriers, and competing intelligence networks. It follows a woman operating as a spy amid salons, hotels, and cafés where exiles exchange news and schemes, and it traces the interplay of official diplomacy and clandestine activity. Vivid urban description alternates with scenes of surveillance, secret correspondence, and shifting loyalties, exploring themes of exile, political intrigue, and the social rituals that conceal or reveal allegiance while mapping a tightly observed milieu of rumor, risk, and calculated deceit.

X

Au printemps de 1802, Mlle de Morsang, recueillie par sa famille paternelle, habitait Paris dans la maison de la vicomtesse de Morsang, veuve de l’unique frère du feu comte. Touchée par ses malheurs, cette tante, une tout autre femme que la tante de Bonneuil, avait eu à cœur de réparer une grande injustice commise par son mari, en faisant oublier à sa nièce un passé douloureux.

Restée en possession de ses biens et n’ayant pas d’enfants, elle avait ouvert sa maison à l’orpheline qui, sous la protection de la marquise de Prégilbert et du duc de Maligny, était venue un jour frapper à sa porte en faisant appel à sa pitié comme à ce que lui commandait le devoir familial. Séduite par sa grâce, son intelligence, son heureux caractère et la droiture de son cœur, elle s’était promptement attachée à elle et se proposait de l’adopter.

Marguerite avait maintenant dix-huit ans.

L’attrait de sa jeunesse se doublait des dons exceptionnels qu’elle tenait de la nature. Dans la société mondaine en train de se reformer à la faveur de l’ordre de choses nouveau créé par le gouvernement consulaire et où sa tante de Morsang commençait à la produire, elle brillait de tout l’éclat du nom universellement honoré et d’une beauté à laquelle ses qualités morales donnaient un plus grand prix.

Ce qui faisait tache dans sa vie, ces années vécues à côté de Mme de Bonneuil, ce passé qu’elle ne pouvait se rappeler sans être humiliée s’était perdu dans la confusion des événements. On l’ignorait, ou tout au moins n’en parlait-on jamais. Elle-même n’y songeait que comme à un mauvais rêve. Si, parfois encore, sa mémoire en attestait la réalité, c’était un motif pour elle de remercier le ciel qui l’avait miraculeusement tirée de ces ténèbres maintenant dissipées et rendue à une atmosphère de sincère tendresse et de rigide honnêteté.

Son existence était douce et s’annonçait heureuse. En rentrant en France, elle avait eu la bonne fortune de retrouver les biens de son père, jadis séquestrés comme biens d’émigrés, encore disponibles. Deux fois mis en vente sans trouver d’acquéreur, le château de Morsang était resté propriété de l’État. Par l’entremise de Talleyrand, cousin du duc de Maligny, auprès de qui celui-ci s’était plu à appuyer ses démarches, elle venait d’en obtenir la restitution.

En lui faisant retour, alors qu’elle était assurée de posséder dans l’avenir la fortune de Mme de Morsang, la possession de ce vaste domaine achevait de la ranger dans cette catégorie de riches héritières où les émigrés, en rentrant en France appauvris ou même ruinés, ne possédant plus que leur nom, cherchaient une compagne qui redorerait leur blason. On le savait, on le répétait et, comme en outre ceux qui la connaissaient la déclaraient aussi accomplie moralement que richement dotée, les demandes en mariage se multipliaient autour d’elle. Mais, jusqu’à ce jour, elle les avait écartées.

Ce n’était pas que les prétendants à sa main fussent indignes d’elle ou incapables de lui plaire ; c’était par système et parti pris. Elle objectait sa jeunesse, un besoin impérieux de jouir le plus longtemps possible de sa liberté, sa volonté de n’épouser que l’homme de son choix et de se donner un long délai pour le choisir.

Pour justifier son attitude et ses refus, elle trouvait en Mme de Morsang une complice toujours prête à la seconder. Cette tante si différente de l’autre et dont chaque jour Marguerite appréciait davantage les mérites et goûtait mieux l’affection ingénieuse, n’était pas pressée de se séparer de sa nièce, joie et charme de son foyer traversé par la mort, où si longtemps elle avait désespéré de voir refleurir le bonheur. Elle appréhendait même le moment où l’oiseau délicieux dont le ramage l’enchantait prendrait son vol, et bien que Marguerite ne cessât de lui répéter que, même mariée, l’affection qu’elle lui avait vouée ne perdrait rien de son ardeur, Mme de Morsang s’attachait à éloigner ce moment.

La nièce et la tante étaient donc d’accord pour écarter les prétendants. Mais tandis que celle-ci s’inspirait d’une préoccupation égoïste que lui dissimulait à elle-même la certitude que jamais Marguerite ne pourrait être plus heureuse qu’elle n’était auprès d’elle, sa nièce obéissait à une préoccupation d’une autre nature. Elle ne se mariait pas parce qu’elle aimait le duc de Maligny et n’eût voulu épouser que lui.

N’osant espérer qu’il la devinerait et que, la devinât-il, il serait assez sensible à ce sentiment pour oublier en quelles conditions et dans quel milieu il l’avait connue, à quel sort douloureux il l’avait arrachée, elle gardait pour elle seule le secret de cet amour, fait d’admiration, d’enthousiasme, de reconnaissance envers l’homme qu’elle appelait son libérateur, qu’elle avait distingué en le voyant pour la première fois et dont les incidents de leur voyage de Hambourg à Paris, avaient ineffaçablement gravé l’image dans son cœur.

Dès leur arrivée en France, elle avait reçu de lui d’inoubliables témoignages d’intérêt et d’amitié. C’est à lui qu’elle devait d’avoir trouvé une mère dans Mme de Morsang ; d’accord avec la marquise de Prégilbert, il avait chaleureusement plaidé sa cause auprès de la famille hautaine et dédaigneuse si longtemps insensible à son malheur, et avait obtenu qu’elle lui rouvrît les bras. Avec le même zèle et le même succès, il avait plaidé cette cause auprès du gouvernement consulaire, et c’est encore à lui qu’elle devait la restitution de ses biens, alors qu’il ne parvenait pas à se faire rendre les siens, déjà vendus quand il avait été rayé de la liste des émigrés.

Ainsi, la fin des malheurs de Marguerite était l’œuvre du duc de Maligny, et indépendamment des qualités qui le rendaient digne d’être aimé d’une femme comme elle, c’en eût été assez pour qu’elle s’attachât à lui avec toute la violence d’une âme passionnée, largement ouverte à la reconnaissance. Mais elle l’aimait encore pour une autre cause. Elle l’aimait parce que la Révolution, qui lui avait tout ravi, ses parents, sa fortune, les chances d’avenir qu’en d’autres temps lui eût assurées sa haute origine le laissait pauvre, à l’égal de ces centaines de nobles qui ne recueillaient, à leur retour dans la patrie, que les débris de leur ancienne opulence.

Sans doute, il continuait à porter haut la tête, à faire belle mine à l’avenir, si sombre qu’il fût. Quand il venait chez Mme de Morsang pour voir Marguerite, ce qui lui arrivait fréquemment, c’était toujours avec la même joyeuse humeur sans que rien décelât les pénibles préoccupations que son destin devait lui suggérer. Mais Marguerite les devinait ; elle était sûre que pour se cacher sous un sourire, pour se dissimuler sous un langage où ne perçait qu’une incessante sollicitude dont elle se sentait l’objet, elles n’étaient pas moins vives, moins angoissantes et que si, pour ne la point attrister, Maligny les avait en entrant laissées à la porte, elles l’y attendaient pour le ressaisir lorsque, sa visite faite, il franchirait le seuil.

Alors, si elle ne se fût contenue, elle lui eût dit :

— Ne vous inquiétez pas de l’avenir, puisque je suis riche et que je vous aime !

Mais ces paroles ne montaient pas à sa bouche ; elles restaient dans son cœur où les clouait la crainte du refus que dicteraient à ce gentilhomme élevé dans des traditions d’honneur les tristes souvenirs de Mme de Bonneuil, la longue cohabitation de sa nièce avec elle, les scandaleuses aventures auxquelles cette enfant avait été mêlée. Que le plus souvent elle ne les eût pas soupçonnées ou que, les découvrant, elle s’en fût indignée au point de s’enfuir pour n’en plus être témoin, c’était certes à son honneur, une preuve de son honnêteté, un argument décisif pour sa défense personnelle, mais insuffisant pour imposer silence aux clameurs que pousserait le monde en apprenant que le duc de Maligny, n’ignorant rien de ce passé, épousait la nièce d’une aventurière toujours vivante et trop jeune encore pour qu’on pût espérer qu’elle était disposée à se repentir, à se faire oublier.

Les appréhensions qui dominaient Marguerite et lui commandaient le silence de ses sentiments s’exerçaient de même sur Maligny. Charmé dès le premier jour par tout ce qu’offrait d’attrayant la jeune fille qui l’avait sauvé d’un péril certain, il ne croyait pas que les services dont, à tout instant, elle lui rendait grâces l’eussent libéré envers elle. Un besoin de gratitude non encore épuisé demeurait toujours en lui, le poussait sans cesse de son côté et lui rendait agréables au plus haut degré les instants qu’il lui consacrait.

S’étant fait une habitude de la voir, la fréquence de leurs relations, en contribuant à lui révéler des mérites d’abord à peine entrevus, avait fini par le convaincre qu’en l’épousant il assurerait son propre bonheur. La fortune à laquelle il était tenu de prétendre s’il se mariait, il la trouvait là, et telle qu’il la pouvait souhaiter. Avec la fortune, Mlle de Morsang lui apporterait sa rare beauté, une âme vaillante, un cœur fidèle. Qu’eût-il pu souhaiter de plus, alors qu’il se sentait aimé et que lui-même, attiré par cette tendresse malhabile à ne pas se trahir, en subissait les effets et commençait à la partager ?

Maligny s’était gardé d’ouvrir son cœur à Marguerite. Il redoutait de l’affliger en ne couronnant pas ses aveux d’une demande en mariage. Mais envers la marquise de Prégilbert, maintenant fixée à Paris, à laquelle il allait souvent porter ses hommages, il n’observait pas la même réserve. Il lui parlait comme à une amie de Mlle de Morsang et comme à la sienne. Il lui faisait ses confidences, la consultait, discutait avec elle le pour et le contre, les raisons qui l’empêchaient d’obéir à son cœur, raisons graves, tirées de l’indignité de la comtesse de Bonneuil.

Elle ne faisait plus doute pour lui, cette indignité, depuis qu’à ce qu’en avait révélé Marguerite étaient venus s’ajouter des renseignements plus précis, propres à éclairer le passé de cette femme, son humble naissance à Bourges, dans le taudis où vivaient ses parents, sa réputation dès avant la Terreur, ses liaisons avec des hommes notoirement tarés, sa conduite scandaleuse à Madrid et partout où elle avait vécu, sous un nom qui n’était pas le sien, ses rapports avec la police et toute son existence enfin, qui n’était plus un mystère maintenant, après avoir trompé tant de gens et fait tant de dupes.

Sans doute, depuis deux ans, on n’en entendait plus parler ; on ne savait ce qu’elle était devenue ; la parenté de Mlle de Morsang avec elle, généralement ignorée, tomberait promptement dans l’oubli, si ce n’était déjà fait. Mais pouvait-on compter que cette intrigante avait dit son dernier mot, qu’elle ne reparaîtrait pas et que quelque chose de sa honte ne rejaillirait pas sur sa famille, sur sa nièce ?

— Quel dommage que la tante soit une traînée, disait tristement Mme de Prégilbert, quand la nièce est un ange !

— Oui, quel dommage ! reprenait Maligny. Voir le bonheur et ne pouvoir y atteindre parce qu’il a plu à une drôlesse d’éclabousser de la boue qui la souille cette belle innocence !

— Je plains de tout mon cœur cette pauvre Marguerite. Mais vos scrupules sont de trop bon aloi pour être désapprouvés.

— Si encore elle était allée ad patres, cette tante maudite ! Elle ne serait plus à craindre ni pour Mlle de Morsang ni pour personne. Mais elle ne paraît pas près de mourir. Et alors, comment songer à un mariage qui peut exposer à de tels dangers ?

Il n’était guère de jour où Mme de Prégilbert n’entendît l’expression de ces regrets et où elle ne fût contrainte de confesser à Maligny qu’elle pensait comme lui.

Les semaines et les mois s’écoulaient ainsi sans apporter à cette situation un dénouement. Elle semblait sans issue, et ce qui la rendait plus douloureuse c’est que les circonstances se combinaient de plus en plus pour obliger Maligny à conjurer la misère qui le talonnait. Nul espoir de rentrer en possession de ses biens, ses dernières ressources en train de s’épuiser, impossibilité de solliciter des secours de son roi brutalement chassé de Russie au commencement de l’année précédente et réduit à vivre d’expédients à Varsovie, où la pitié dédaigneuse du roi de Prusse ne tolérait qu’impatiemment sa présence : telles étaient les difficultés qui pressaient le jeune gentilhomme de prendre un parti définitif, c’est-à-dire de consentir à faire un mariage riche.

Les occasions ne manquaient pas. Toutes les grandes héritières de Paris lui avaient été offertes tour à tour, les mains pleines, et disposées à payer généreusement la joie de devenir duchesse. Mais un mariage qui ne serait qu’une affaire, où son cœur n’aurait aucune part équivaudrait à un supplice, lui serait d’autant plus intolérable qu’il aimait et se savait aimé. Et cependant, comment s’y soustraire, alors que, d’une part, il ne pouvait épouser Marguerite et que, d’autre part, son attachement à son roi lui défendait de se rendre aux conseils de Talleyrand qui lui offrait avec insistance de lui ouvrir, en de brillantes conditions, la carrière de la diplomatie ou celle des armes ?

Il en était là, n’ayant encore rien décidé, ne sachant que résoudre, lorsqu’un jour où il se promenait mélancoliquement dans le jardin des Tuileries, il se trouva, à l’improviste, au détour d’une allée, en présence d’un grand seigneur moscovite, le comte de Markof, ambassadeur de Russie, arrivé récemment à Paris en remplacement du comte de Kalitschef, dont le Premier Consul, fatigué de ses allures malveillantes, avait demandé le rappel.

Markof et Maligny s’étaient connus à Mitau. Également heureux de se retrouver, ils s’arrêtèrent. Les premières congratulations échangées, ils se mirent à marcher côte à côte, en parlant des derniers événements accomplis en Russie, de la paix conclue entre le gouvernement consulaire et le gouvernement impérial, de l’expulsion de Louis XVIII, suivie de si près par le meurtre de Paul Ier.

A propos de la mesure, rigoureuse autant qu’inattendue, prise par le tsar contre le roi proscrit, auquel en d’autres temps il s’était fait honneur d’offrir un asile, Maligny exprima son étonnement. Cette mesure, rien ne la faisait prévoir et rien non plus ne la justifiait.

— Ce fut déplorable, en effet, avoua Markof. Mais que voulez-vous, quand les femmes s’en mêlent…

— Les femmes ! interrompit Maligny. C’est donc une femme ?

— Qui fut cause de tout ? Oui, mon cher. Une femme, une certaine comtesse de Bonneuil, dont votre maître avait encouru la haine.

Stupéfait par cette révélation, Maligny ne put taire sa surprise.

— La comtesse de Bonneuil ! La connaissez-vous, monsieur l’ambassadeur ?

— Je l’ai rencontrée chez Rostopchine et chez Panin. Ils en tenaient pour elle, l’un et l’autre, se la disputaient, et je vous prie de croire qu’elle ne se fit pas faute d’exploiter leur rivalité.

— Je le savais, mais cela ne prouve pas qu’elle ait participé à l’expulsion du roi.

— Rien de plus vrai pourtant. Pour quelle cause voulut-elle se venger de Sa Majesté ? Je l’ignore. Ce qui est positif, c’est qu’elle s’est vengée du roi en le faisant chasser, en plein mois de janvier, mon cher, par un froid de vingt degrés, sous la neige et, avec lui, cette pauvre duchesse d’Angoulême.

— Mais comment ? demanda Maligny, de plus en plus surpris. A quels moyens a-t-elle recouru ?

— Figurez-vous, poursuivit le diplomate russe, qu’à l’époque où elle habitait Madrid — car elle y a résidé, et là comme ailleurs a laissé la réputation d’une… comment dirai-je ?… d’une pas grand’chose — elle trouva moyen de dérober à l’un de ses amants, le duc d’Havré, représentant en Espagne de votre roi…

— D’Havré a été son amant ?

— Vous ne le saviez pas ! Je regretterais de vous l’avoir dit si ce n’était le secret de la comédie. Donc, elle lui déroba une lettre qu’il avait reçue de Mitau et où la cour russe, l’empereur, les grands-ducs, les ministres étaient méchamment caricaturés. Se proposait-elle déjà de s’en servir ? Ne s’en empara-t-elle que pour se donner à tout hasard une arme contre votre maître ? C’est difficile à préciser. Ce qui est vrai, c’est qu’ayant à se venger de lui, ce fut là l’instrument de sa vengeance. Elle montra la lettre à Rostopchine. Celui-ci, pour faire sa cour à l’empereur, la mit sous ses yeux. L’empereur était très excité déjà contre Louis XVIII ; il le soupçonnait de s’entendre avec les Anglais pour contrecarrer ses vues politiques et il venait de lui renvoyer son ambassadeur.

— Le comte de Camaran, oui, je me souviens, fit Maligny.

— C’était d’ailleurs le moment, continua Markof, où Paul Ier, comme s’il eût prévu qu’on voulait sa mort, voyait des ennemis partout ; il tournait à la folie. En apprenant quelle opinion on avait de lui à Mitau, il se livra à tous les transports de sa colère et votre roi fut chassé. J’avais donc raison de vous dire que la Bonneuil a été l’artisan de son malheur. On m’a raconté qu’une comédienne, la Chevalier, et une Mme de Gourbillon, jadis lectrice de la reine de France, y avaient aussi contribué. Mais je n’en ai pas la preuve.

— Et la Bonneuil, comme vous dites, qu’est-elle devenue ? demanda Maligny, écrasé par son étonnement.

— Elle ne fera plus de mal à personne, répondit l’ambassadeur.

Maligny se sentit pâlir, et tout tremblant d’émotion s’écria :

— Elle est morte ? Vous êtes sûr ?

— Tout ce qu’il y a de plus sûr ; morte aux eaux de Pyrmont, dans la principauté de Waldeck, en Allemagne, où, sous prétexte de faire une cure, elle intriguait encore auprès de votre reine qui s’y trouvait. C’était d’ailleurs une rude femme, cette soi-disant Bonneuil, en réalité Adèle Riflon. Croiriez-vous qu’elle était parvenue à capter les bonnes grâces du prince régnant de Waldeck ? Enfin elle a rendu son âme au diable. J’en ai reçu la nouvelle de notre agent dans la principauté.

Markof aurait pu continuer sans crainte d’être interrompu ; Maligny ne l’entendait plus, tout à l’immense joie que lui apportait la nouvelle qu’il venait d’apprendre. Morte, cette maudite femme qu’il considérait avec raison comme l’unique obstacle qui le séparait du bonheur ; délivrée, la chère Marguerite si tendrement aimée, et qu’il s’était vu contraint de fuir, puisqu’il était empêché de lui donner son nom ; devant lui, la route libre désormais et tout un heureux avenir ouvert ! Il ne pouvait plus se contenir et lorsqu’il prit congé de l’ambassadeur, celui-ci, tant il le sentait agité, dut se demander si le duc de Maligny était devenu fou.

Il était fou, oui, mais de bonheur.

Ce jour-là, lorsqu’il se présenta chez Mme de Morsang, c’est elle qu’il demanda d’abord. Il voulait causer avec elle avant de voir Marguerite. Leur entretien dura longtemps. Lorsqu’il prit fin, Mme de Morsang fit appeler sa nièce.

— Monsieur de Maligny veut vous parler, mon enfant, dit-elle.

— Mademoiselle, supplia Maligny si mes trente ans et ma pauvreté ne vous font pas peur, voulez-vous être ma femme ? C’est depuis longtemps mon plus cher désir. Vous saurez plus tard pour quel motif je n’ai pu vous supplier plus tôt de l’exaucer.

Marguerite chancelait, éperdue, et de ses mains tremblantes voilait son visage.

— Que répondez-vous, ma chérie ? lui demanda sa tante.

Ses mains découvrirent ses traits, révélateurs des émotions de son âme.

— Mais… ce motif dont vous parlez ? bégaya-t-elle.

— Il n’existe plus, déclara Maligny.

Elle comprit et murmura :

— Malheureuse femme ! Que Dieu lui pardonne comme je lui ai pardonné ! Nous prierons pour elle, n’est-ce pas, mon ami ?

Elle regardait son fiancé, et dans ce regard, où éclatait son amour, il lut qu’elle se promettait tout entière et se donnait pour la vie.