II
Quinze jours plus tard, à la tombée de la nuit, sous une pluie de neige, la diligence qui faisait, à cette époque, le service quotidien de Rouen au Havre, s’arrêta à l’entrée de Motteville-en-Caux, un gros bourg à mi-chemin entre ces deux villes, devant les bâtiments de la poste aux chevaux, où il était d’usage qu’elle relayât. Tandis que le postillon, qui avait dégringolé de son siège avec l’empressement d’un homme dont la tâche va prendre fin, commençait à dételer, le conducteur, descendu derrière lui, ouvrit la portière du « coupé », et, interpellant une voyageuse qui s’y trouvait seule, il lui dit :
— Vous êtes arrivée, Mademoiselle.
— Nous sommes à Motteville ? demanda-t-elle en écartant les couvertures dont elle était enveloppée. Déjà !
— Voilà un déjà dont l’honneur revient aux chevaux, fit en riant le conducteur. Le fait est qu’ils ont rudement marché, malgré ce chien de temps. Nous arrivons en avance d’une demi-heure.
Tout en parlant, il aidait la voyageuse à mettre pied à terre. Puis, la laissant sur la route, toute blanche et ouatée de neige, il alla délivrer les voyageurs qui occupaient « l’intérieur » et la « rotonde ». Ils descendirent à leur tour, ahuris et grelottants. Le conducteur ajouta très haut, de façon à être entendu de tous :
— On s’arrête ici, le temps de souper.
A côté de la poste aux chevaux, il y avait une auberge. L’obscurité de la nuit ne permettait pas de voir de prime abord son enseigne : un lion en zinc doré qui se balançait, au-dessus de l’entrée, accroché à une potence en fer fixée dans la muraille. Mais, par les vitres des fenêtres closes, resplendissantes de vives lueurs, on apercevait une cuisine dans laquelle plusieurs personnes allaient et venaient autour d’une cheminée vaste et haute, où des flammes dansaient sur des bûches énormes, à demi consumées, dessinant les contours bardés de lard d’une demi-douzaine de perdreaux embrochés qu’on voyait tourner avec une sage lenteur devant les braises incandescentes qui les rôtissaient, et, à côté de cette cuisine, une autre salle, éclairée par des quinquets suspendus au plafond et dont un couvert, déjà dressé en vue des arrivants, occupait le centre.
En attendant ses malles, la voyageuse allait suivre dans l’auberge ses compagnons de voyage quand, d’un chemin de traverse faisant face au relais, déboucha à l’improviste une lourde berline dont les lanternes argentaient la route autour d’elle, et attelée de deux vigoureux chevaux que conduisait un domestique en livrée. Au bruit de cet équipage, la voyageuse s’était retournée. Debout, au seuil de l’auberge, à laquelle on accédait par trois degrés, elle le regarda venir, curieusement, un peu anxieuse, comme si cette apparition eût répondu à quelque inquiétude dont elle avait négligé de faire part au conducteur. Et la berline s’étant arrêtée à quelques pas d’elle, elle pensa :
— C’est moi qu’on vient chercher.
Comme pour lui donner raison, un homme de haute taille, enveloppé d’un manteau s’élança de la voiture sur la route et, avisant le conducteur qui retirait une malle de dessous la bâche de la diligence, il lui cria :
— Dites-moi, mon brave, Mademoiselle Antoinette Lescot, de Paris, se trouve-t-elle parmi vos voyageurs ?
— Elle est derrière vous, Monsieur.
Sur cette réponse tombée du ciel, le nouveau venu fit volte-face, et, dans le cadre de la porte, lui apparut Mademoiselle d’Harmilly, baptisée, pour la circonstance, du nom du vieux prêtre, son protecteur et son conseiller, qui n’avait pas craint de recourir, en vue de ses projets, à un mensonge d’ailleurs bien innocent, et d’annoncer comme sa nièce à Madame Randal, l’institutrice qu’il lui envoyait.
— Me voilà, Monsieur, fit celle-ci.
Elle allait descendre les degrés de l’auberge pour venir au-devant de lui. Mais, d’un geste, il l’en empêcha.
— Restez, restez là où vous êtes, Mademoiselle. Inutile de mettre vos pieds dans la neige et de vous exposer davantage à ce froid de loup. Bon pour moi, qui ai pataugé dans les boues glacées de la Russie. Ça me connaît, la neige et le froid, mais vous !… Il l’avait rejointe, et, ôtant son chapeau, il la salua : — Je suis le commandant Randal, Jacques Randal, le papa de la fillette dont vous avez bien voulu entreprendre l’éducation. Enchanté de vous souhaiter la bienvenue dans notre Normandie. Peut-être la trouvez-vous peu avenante sous sa parure d’hiver. Mais, patience, elle vous réserve des surprises. Elle est belle au printemps, très belle, vous verrez, avec sa mer aux rives boisées…
La voix qui parlait ainsi était chaude, d’un timbre clair, pénétrant, et prévint Antoinette en faveur du commandant. Elle se raidit contre cette impression, qu’elle regrettait. Ce Randal, héritier légal du château d’Harmilly, n’était-il pas pour elle un ennemi ? Que venait-elle faire auprès de lui, auprès de sa mère, si ce n’était ruser et tenter de leur arracher le domaine qu’ils ne voulaient pas rendre ? Comme elle eût préféré n’avoir pas à se défendre contre la sympathie que, rien qu’en entendant Jacques Randal, elle venait de ressentir !
— Espérons qu’il n’a de séduisant que la voix, et que son plumage ne ressemble guère à son ramage, se dit-elle, impuissante à le dévisager, enveloppé qu’il était pour la nuit. Puis, comme il fallait lui répondre, elle le remercia :
— Je suis confuse, Monsieur, que vous vous soyez donné la peine de venir à ma rencontre.
— Je tenais à être le premier à vous saluer, fit-il. Et puis, la route est longue d’ici à Veulettes, trois bonnes heures, et, par ce temps, par la nuit, je n’ai pas voulu vous laisser voyager seule. Mais, entrons dans l’auberge. Vous vous y chaufferez un moment avant que nous ne partions. Au fait, continua-t-il gaiement, je dispose de vous sans m’informer si vous ne désirez pas souper ici. Le souper nous attend au château. Mais pourrez-vous, jusque-là, rester sans manger ? Décidez, Mademoiselle.
Il n’y avait plus à nier, l’accueil était meilleur qu’elle ne le supposait et qu’elle ne l’avait souhaité. L’instinctive défiance qui l’animait depuis son départ de Paris était de plus en plus ébranlée.
— Je n’ai besoin de rien, Monsieur, répondit-elle. Je souperai en arrivant à Veulettes.
— Entendu, répliqua-t-il. Seulement vous me permettrez de vous offrir dès à présent un peu de vin chaud pour vous dégourdir.
Elle voulait refuser. Mais il ne lui en laissa pas le temps. Il la précédait dans la cuisine, allait parler à la maîtresse de l’auberge et ne revint qu’après avoir donné ses ordres. C’est alors seulement, et comme il revenait de son côté, qu’Antoinette vit sa figure, une figure aimable, fine, vivante, exprimant tout à la fois la bonté et l’énergie : la bonté dans des yeux clairs, rieurs et doux ; l’énergie dans la structure des traits, qui eussent semblé durs sans ce regard tantôt timide comme celui d’un enfant, tantôt empli de volonté souveraine et fière comme celui d’un jeune dieu. On ne pouvait plus l’oublier, ce regard lorsqu’il s’était reposé sur vous, et pas davantage ces cheveux blonds qui coiffaient la tête de leurs boucles courtes et frisées ; ni cette moustache rousse, épaisse, couvrant la bouche et balafrant, de ses extrémités tombantes, les joues légèrement rosées. Il était bien de race gauloise, ce brillant soldat, dont un uniforme d’officier de chasseurs en petite tenue dessinait les formes sveltes quoique vigoureuses. Décidément le plumage ressemblait au ramage, et Antoinette dut le confesser lorsque, assise à une table où on leur servit le vin chaud qu’il avait commandé, elle l’eut en face d’elle et put librement le voir et l’entendre.
Elle ne s’était pas attendue à le trouver tel, et une émotion singulière s’empara d’elle lorsqu’en le comparant, par le caprice de sa pensée, à de jeunes gentilshommes royalistes qu’elle avait connus à Londres, elle dut conclure de la comparaison que, parmi eux, il n’en était guère qui égalassent par la grâce du visage, la distinction des manières et l’agrément de l’esprit, ce guerrier de Bonaparte, ce sabreur, ce soudard qui avait parcouru les champs de bataille de l’Europe sans y rien laisser de sa sensibilité. Et ce qu’elle éprouvait ainsi à l’improviste, en le voyant si différent de l’idéal qu’avant de le connaître elle s’en était fait, fut si troublant qu’elle eut presque le regret d’avoir cédé aux conseils de l’abbé Lescot et tenté l’aventure qui la jetait à l’improviste dans un coin perdu de Normandie avec, pour compagnon de tous les instants, cet homme, tout charme et tout séduction, dont elle sentait au même moment les yeux fixés sur elle avec la ténacité d’une admiration impérieuse et subtile.
— Sapristi, Mademoiselle, dit-il tout à coup, M. l’abbé Lescot, votre oncle, a négligé de prévenir maman que sa nièce était une très jolie personne.
Le propos, tel qu’il fut prononcé, n’avait rien de malséant, et il ne vint pas à la pensée d’Antoinette de s’en offenser. Mais elle s’attendait si peu à cette remarque flatteuse qu’elle en resta saisie et ne put que murmurer :
— Oh ! Monsieur, Monsieur…
— De grâce, Mademoiselle, supplia Jacques Randal, ne prenez pas mes paroles en mauvaise part. Constater une vérité qui crève les yeux n’est point vous faire injure. J’ai voulu vous dire que peut-être, en vous voyant, maman vous trouvera trop belle pour l’humble emploi que vous venez remplir chez nous et trop belle aussi pour vivre sous le même toit que son fils. Que voulez-vous ! la pauvre chérie, malgré mes trente-quatre ans révolus, me traite encore, quand je suis près d’elle, comme au temps où j’étais petit. Elle se figurera qu’à demeurer en votre compagnie je vais prendre feu. Et il est certain… Allait-il continuer ? Antoinette, dont une poussée de sang empourprait les joues, se le demandait avec inquiétude lorsque Jacques, changeant de ton s’écria : — Je crois, Dieu me pardonne, que je deviens fou. Veuillez m’excuser, Mademoiselle, je vous trouve délicieuse. Mais c’est la première et la dernière fois que je vous l’aurai dit. Maintenant, poursuivit-il, si vous le voulez bien, nous partirons.
Il se levait pour sortir. Antoinette, rassurée, l’imita et le suivit. A la porte de l’auberge stationnait sa voiture. Sur l’ordre du commandant, elle vint se ranger au ras du petit escalier, et, en faisant une enjambée, Antoinette put monter sans que ses pieds, réchauffés dans la cuisine de l’auberge se fussent refroidis au contact de la neige, qui, continuant à tomber à gros flocons, couvrait la route d’une couche épaisse qu’on voyait en quelque sorte se durcir dès qu’elle avait touché le sol. Le commandant s’élança à côté de la jeune fille, après avoir veillé à ce que ses malles fussent solidement attachées à l’arrière de la voiture et s’assit en se faisant très mince, afin de ne pas la gêner. Il ferma ensuite la portière et on partit. Alors, prenant une couverture, il l’étendit avec sollicitude sur les genoux d’Antoinette en lui disant :
— Laissez-moi vous envelopper, Mademoiselle ; je suis responsable de vous ce soir, et je serais désolé si, par ma faute, vous preniez du mal… Il s’appliquait à ce qu’elle fût couverte et s’assura que les stores étaient levés, puis il reprit : — Espérons maintenant que nous arriverons à bon port et sans encombre. Et puis, vous savez, si vous avez envie de dormir, ne vous gênez pas, et n’allez pas vous croire obligée de veiller à cause de moi.
— Mais je n’ai pas sommeil, Monsieur, objecta Antoinette, en souriant.
Elle s’amusait de cette espèce d’attention et de bonne grâce, et malgré tout, elle en était touchée, pensant que cet homme, qu’on disait si vaillant et si redoutable les armes à la main, devait être, dans l’intimité, très facile à vivre, et, se rappelant à cette heure, sans trop savoir pourquoi l’épisode d’Hercule aux pieds d’Omphale :
— Alors, si vous n’avez pas sommeil, nous pouvons causer, dit Jacques Randal. Je regrette bien que l’obscurité vous empêche de distinguer les sites devant lesquels nous allons passer. Ils sont très beaux.
La voiture, au sortir de Motteville, s’était engagée dans un chemin creux, entre des murs de ferme, ces murs en terre, gazonnés et plantés, à leur crête, de chênes et de hêtres, qui donnent aux paysages normands une physionomie si particulière. Elle roulait sans bruit sur le tapis de neige qui blanchissait, de tous côtés, les vastes espaces, les arbres, les chaumes, les fossés, les talus. Puis elle déboucha dans une plaine immense et nue, où la route circulait à travers les prairies ensevelies, elles aussi, sous le linceul blanc qui, jusqu’aux limites du lointain horizon, se détachait sur le fond obscur du paysage.
Au delà de cette plaine, on suivit, sur une assez longue distance, des hêtraies qui s’étageaient au long des pentes, à droite et à gauche du chemin. Avec leurs troncs droits, dépouillés jusqu’au faîte et qui s’alignaient en des colonnades sans fin, ces hêtraies ressemblaient à des nefs de temple que la nuit eût rendus redoutables et qu’on eût dit destinés à la célébration de mystères sacrés.
Impressionnée par ce paysage, qu’elle devinait plus encore qu’elle ne le voyait ; intimidée par la présence de ce Jacques Randal, tout à l’heure inconnu d’elle et qui si rapidement venait de prendre place dans sa vie, Antoinette se taisait, et, à la faveur du silence, elle réfléchissait à l’étrangeté de son aventure. Seule avec un ennemi, dans cette voiture, par cette nuit d’hiver, au cœur d’un pays sauvage et désert ! Qu’eût-il fait, s’il eût appris soudain qui elle était ?
— Si je lui criais mon nom, se disait-elle, s’il apprenait que je suis Mademoiselle d’Harmilly et pourquoi je suis venue à Veulettes !…
Elle frissonna, saisie de terreur, en pensant qu’un homme comme lui, qui avait tué tant de gens dans les combats, n’hésiterait peut-être pas à l’assassiner pour se débarrasser d’elle et de ses réclamations. Mais, presque aussitôt, elle se rassura. Le commandant lui parlait, et cette bonté d’âme qui l’avait émue tout à l’heure se trahissait de nouveau dans la simple question qu’il lui posait :
— Ne vous ennuyez-vous pas trop, Mademoiselle ? Ce voyage n’est pas bien gai.
— Je ne m’ennuie jamais, Monsieur, répondit Antoinette. J’ai dans l’esprit assez de préoccupations, dans la mémoire assez de souvenirs pour y puiser de quoi alimenter mes pensées.
— C’est comme moi, reprit Jacques Randal, mon cerveau est rarement inoccupé, et quand je suis seul ou silencieux, je n’ai qu’à y regarder pour partir en de longues courses vers le passé que je revis, ou vers l’avenir, que je cherche à deviner.
— Il est moins sûr de chercher à deviner l’avenir que de revivre dans le passé, objecta Antoinette. Le passé ne peut nous tromper, tandis que l’avenir…
— Oui, mais souvent il est triste, le passé, observa gravement Jacques Randal, et on ne peut guère l’évoquer sans que, du même coup, s’éveillent les regrets, regrets pour les êtres aimés qu’on a perdus, regrets pour les occasions d’être heureux dont on n’a pas su profiter, regrets pour les fautes qu’on a commises ou qu’ont commises nos parents et dont nous portons la responsabilité, même quand nous avons tout fait pour les conjurer.
La phrase s’acheva dans un soupir, avec une expression de mélancolie dont Antoinette n’aurait pas cru le commandant capable. A quelles fautes, siennes ou d’autrui, avait-il fait allusion ? Peut-être à celle dont elle-même était la victime, à ce crime consommé par le vieux Randal le jour où, à la faveur des lois révolutionnaires et au mépris de droits éclatants, il s’était substitué au marquis d’Harmilly dans la possession du domaine de Veulettes. Son fils regrettait-il le fait accompli ? Est-ce là ce qu’il avait voulu dire ? Antoinette aurait beaucoup donné pour savoir. Mais, comment l’interroger ? Par quel procédé lui en arracher plus long ?
— Vous parliez d’êtres aimés et disparus, demanda-t-elle pour ne pas laisser l’entretien s’égarer sur un autre sujet. Avez-vous donc connu déjà les deuils cruels, les morts qui nous déchirent l’âme ?
— Ne savez-vous point, par l’abbé Lescot, que je suis veuf d’une femme que j’adorais, la mère de ma fille, et que mon père nous fut ravi l’an dernier ?
— Veuillez m’excuser, Monsieur, j’avais oublié.
— Mais, vous, Mademoiselle, avez-vous eu aussi la douleur de voir mourir ceux que vous chérissiez ?
— Je suis orpheline, répondit-elle simplement.
— Alors, je vous plains, car vous avez dû beaucoup souffrir.
— J’ai beaucoup souffert, poursuivit-elle en se laissant entraîner. Mais du moins, je n’ai pas à déplorer ces fautes qui, commises par nous ou par nos parents, nous laissent des regrets, disiez-vous, et qui nous rendent parfois pénibles les retours vers le passé. Mon passé, celui de ma famille, je peux y regarder sans crainte, affirma-t-elle fièrement. Nous avons été souvent victimes ; nous n’avons jamais victimé personne.
Ces mots à peine prononcés, ses yeux qui, peu à peu, s’étaient faits à l’obscurité, surprirent un mouvement de tête de Jacques Randal. Il la regardait comme pour l’interroger et la pousser à s’expliquer. Elle préféra se taire. S’expliquer ! Déjà, alors qu’elle connaissait encore si peu le terrain sur lequel elle s’aventurait ! Non, la prudence commandait d’attendre. Elle ne répondit donc pas à la question muette qui lui était adressée. Il y eut encore un court silence. Puis le commandant reprit :
— Etes-vous, comme votre oncle l’abbé Lescot, née dans le pays, Mademoiselle ?
— Je suis née à l’étranger. Mon père avait émigré. Mais, je suis bonne Française, ajouta Antoinette.
— Alors, vous avez dû gémir sur les désastres de la patrie, sur les défaites des armées impériales en Russie, sur tant de cruelles infortunes et de malheurs qui ont accablé l’Empereur ?
A ce moment, Antoinette ne se contint plus, et une réplique qui pouvait la trahir s’échappa de ses lèvres :
— Son ambition les a provoqués, s’écria-t-elle.
— Ah ! Mademoiselle est royaliste ? fit ironiquement Randal.
— J’ai été élevée dans l’amour des Bourbons.
— Peut-être serait-il plus généreux de ne pas le proclamer devant un homme qui ne sépare pas la cause de Napoléon de celle de la France et qui les a défendues l’une et l’autre au prix de son sang et de souffrances atroces dont il n’est pas encore remis.
Les paroles du commandant s’enveloppaient de tant de douceur triste qu’Antoinette se sentit toute retournée. D’un élan dont elle n’était pas maîtresse, elle tendit le bras ; sa main toucha celle de son compagnon, et elle murmura :
— Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous blesser.
— Vous ne me blessez pas, Mademoiselle, reprit Randal, qui tressaillit au contact de la petite main tremblante tombée sur la sienne. Mais, si vous m’en croyez, nous ne parlerons jamais politique. Nous parlerons de ce qui nous unit et non de ce qui nous divise. Et puis, gardez-vous de tenir devant maman le langage que vous m’avez tenu. Elle ne resterait pas aussi calme que moi en vous entendant.
— Je veillerai sur ma vivacité, dit Antoinette, et j’éviterai tout ce qui pourrait irriter Madame Randal.
— Je vous en serai reconnaissant, continua le commandant. Maman est une excellente femme, généreuse, pieuse, charitable. Mais, elle a ses idées. Ne les contrecarrez pas si vous voulez faire bon ménage avec elle. Il faut passer quelque chose aux vieilles gens. Je serais désolé si vous ne parveniez pas à vous entendre.
— Rassurez-vous, Monsieur, nous nous entendrons. J’ai, moi aussi, mes idées. Mais je les garderai désormais et Madame votre mère n’aura qu’à se louer de ma discrétion, de ma réserve. Il est d’ailleurs, bien entendu, que si je n’avais pas le bonheur de lui plaire, je partirais.
Ce fut de la part de Jacques Randal un nouveau et subit tressaillement que, cette fois, il ne chercha pas à dissimuler. Il saisit le bras d’Antoinette.
— Vous partiriez ! s’écria-t-il avec impétuosité ; vous auriez la cruauté de partir !
— Pourrais-je faire autrement si je ne plaisais pas !
— Mais, vous plairez, laissez-moi croire que vous plairez. Faites tous vos efforts dans ce but. Il le faut et vous me rendrez si heureux, maintenant que vous êtes venue, en ne vous éloignant plus.
Antoinette n’en revenait pas. En moins d’une heure, l’âme de cet homme s’était révélée à elle ; elle en avait fait le tour et tout ce qu’elle y découvrait de sincérité, de loyauté, d’ardeur, le lui rendait sympathique et séduisant. Elle l’avait conquis et n’en doutait plus. Aussi, fut-ce avec une entière franchise qu’elle dit :
— Moi, je ne désire plus m’éloigner, Monsieur.
— Ma vie n’est pas très joyeuse ici, continua-t-il. Outre que nous y sommes dans le deuil, à la suite de la mort de mon père, je m’impatiente d’être condamné à l’oisiveté par les soins qu’exige encore ma santé, de ne pouvoir partager les périls de mes compagnons d’armes et défendre ma patrie menacée. Et puis, à mon âge, il est cruel de vivre dans un complet isolement de cœur… La tendresse de ma mère ne m’en dédommage pas toujours ; elle est despotique, la chère femme… Quant à ma fille, c’est une enfant affectueuse et charmante, mais c’est une enfant. Ce qui me manque, c’est une sœur, une femme, ou, si vous voulez, une amie à qui me confier et dont je pourrais solliciter les avis quand j’ai besoin d’être guidé, conseillé, soutenu… Lorsque je vous ai vue tout à l’heure, j’ai pensé que vous pourriez bien être cette amie-là… Et c’est pour cela que je ne veux pas que vous partiez… Promettez de ne pas partir ? Voulez-vous me promettre ?
Il s’était fait humble et câlin, et Antoinette, en dépit de ses premières défiances, sentait s’accroître son émoi et son trouble, à cette rencontre inopinée d’un ami, un ami qui lui serait précieux à elle aussi, car sa vie et son cœur n’étaient pas moins vides que le cœur et la vie de Jacques Randal.
— Je promets, déclara-t-elle. Je resterai tant que vous voudrez me garder.
— Toujours, alors, fit-il.
— Je ne sais si je plairai à sa mère, pensait-elle… Quant à lui, il est bien certain que je lui plais, que je lui plais beaucoup, trop peut-être… Pauvre garçon, il a reçu le coup de foudre.
Elle s’absorba dans ses réflexions, toute transformée, sentant se dissiper ses haines, heureuse de se savoir sous la protection de ce vaillant et convaincue qu’il lui suffirait de s’adresser à son désintéressement, à son équité pour obtenir justice quand elle jugerait bon de faire valoir ses droits. Mais elle n’en éprouvait plus l’impérieux désir. Elle s’abandonnait, sans le vouloir, sans le savoir, à la séduction qui opérait sur elle ; elle envisageait sans révolte la possibilité d’aimer Jacques Randal et d’être aimée de lui.