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L'espionne

Chapter 16: III
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About This Book

At the close of the eighteenth century, the narrative locates a busy port city as a crossroads of émigrés, diplomats, couriers, and competing intelligence networks. It follows a woman operating as a spy amid salons, hotels, and cafés where exiles exchange news and schemes, and it traces the interplay of official diplomacy and clandestine activity. Vivid urban description alternates with scenes of surveillance, secret correspondence, and shifting loyalties, exploring themes of exile, political intrigue, and the social rituals that conceal or reveal allegiance while mapping a tightly observed milieu of rumor, risk, and calculated deceit.

III

Maintenant, ils étaient redevenus silencieux, emportés l’un et l’autre, par des chemins divers, loin, très loin, au gré de leur imagination surexcitée, se dirigeant, sans trop s’en douter encore, vers le même but. Les chevaux, ferrés à glace, filaient rondement malgré le mauvais état des routes et la voiture roulait presque sans bruit ni secousses sur l’étroit ruban blanc qui dessinait dans la nuit, à travers l’espace, ses sinuosités.

Bientôt, les chevaux modérèrent leur allure pour gravir une côte qui montait vers un plateau. Alors, le silence devint plus profond et comme Antoinette avait fermé les yeux, il lui sembla qu’elle entrait dans un rêve où Jacques Randal ne lui semblait plus un étranger, mais un ami, un ami fidèle et sûr, plus qu’un ami, le compagnon choisi par elle et sur le cœur duquel elle aurait le droit de s’appuyer leur vie durant. Et ce qui ajoutait à cette illusion qui la berçait délicieusement et lui ouvrait un paradis, c’était de se sentir seule avec Jacques, dans cette berline si bien close, étroite et assez grande cependant pour contenir une large part de bonheur, seule avec lui dans cette solitude, jusqu’au bout du monde.

— Voilà la mer ! s’écria le commandant. Brusquement tirée de sa rêverie, Antoinette se redressa. Parvenue au bout de la côte, la voiture, sur l’ordre de Jacques, s’était arrêtée. Il baissa la vitre à sa gauche, en disant : — Regardez, Mademoiselle.

Antoinette regarda. Devant elle, se déroulait un plateau, coupé de fermes et de hêtraies, qui se prolongeait jusqu’à un grand vide, montant droit vers le ciel et dont l’Océan, sur une largeur immense, remplissait le fond. La neige ne tombait plus et entre les nuages sombres aux fantastiques déchirures, qui s’étaient entr’ouverts, la lune regardait sur les flots qu’elle rayait de bandes lumineuses, des larmes d’argent.

— Comme c’est beau ! soupira Antoinette.

— Ce serait encore plus beau si le soleil était de la partie. Mais, vous le verrez le soleil et quand il parera ce décor, vous aurez plus de raisons d’admirer. Dans une heure, nous serons rendus, ajouta Jacques. Mais, dès à présent et par le spectacle que vous voyez d’ici, vous pouvez vous figurer celui que vous découvrirez des fenêtres de votre chambre du château d’Harmilly. Si vous aimez la belle nature, vous serez servie à souhait.

— Mon oncle m’avait bien dit que le château était dans une situation unique au monde.

— C’est une aire féodale perchée sur la falaise, dominant la terre et les eaux, un vrai nid d’aigle avec des créneaux et des tours. Il fut construit jadis par les sires d’Harmilly qui étaient de hauts et puissants seigneurs, ainsi que le constate leur histoire.

— Vous la connaissez donc cette histoire ? fit Antoinette empressée à saisir l’occasion de reprendre l’entretien au point où il était resté tout à l’heure.

— Elle est racontée tout au long dans les archives de la maison d’Harmilly, qui existent encore au château où mon père les trouva quand il devint possesseur du domaine. Je les ai souvent consultées depuis et je les sais par cœur. Il y a là des documents officiels, des livres de famille, des lettres intimes, toute la vie d’une race illustre prise sur le vif.

Le commandant jetait un ordre au cocher et l’équipage se remit en route. Antoinette continua d’un ton d’indifférence comme si elle ne parlait que pour parler.

— Cette famille d’Harmilly est-elle éteinte, ou compte-t-elle encore des membres vivants ?

— Je l’ignore, dit Jacques avec cet accent de mélancolie, qui avait déjà si vivement ému Antoinette. Quand la Révolution éclata, le marquis et sa femme étaient vivants. Ils émigrèrent et depuis, on n’a plus entendu parler d’eux dans le pays. Je le regrette.

— Vous le regrettez ! s’écria la jeune fille stupéfaite, sans comprendre. Avez-vous donc intérêt à les voir revenir, s’ils sont vivants ? Ne vaudrait-il pas mieux pour vous qu’ils fussent morts ou qu’ils ne revinssent jamais ?

Elle était frémissante en posant cette question si propre à engager un débat dangereux. Ce débat, cinq minutes avant, elle était résolue à le fuir, à l’éviter, bien qu’elle n’eût fait le voyage que pour le provoquer. Maintenant, elle y revenait, entraînée par une volonté supérieure, plus forte que sa volonté. Mais au lieu de lui répondre directement, le commandant reprit :

— Je vois qu’on vous a raconté comment le domaine d’Harmilly est entré dans ma famille.

— Je sais par l’abbé Lescot que ce domaine enlevé à ses légitimes propriétaires et mis en vente au profit de la nation a été racheté par votre père, pour une somme minime, paraît-il, payée en assignats, autant dire pour rien.

— C’est vrai, avoua Jacques Randal, redevenu pensif. Voyons, Mademoiselle, demanda-t-il après un court silence, comme un homme qui se livre et joue un va-tout, accordez-moi le droit de vous consulter pour résoudre des scrupules dont je suis, depuis longtemps, torturé. Je vous ai dit tout à l’heure qu’en vous voyant, j’ai espéré que vous deviendriez mon amie. C’est donc comme à une amie que je m’adresse à vous et que je vous prie de me répondre. Considérez-vous comme honnête, comme loyale, l’opération que fit mon père en achetant ces biens dont les légitimes propriétaires avaient été spoliés ?

— Est-ce une réponse sincère que vous voulez, Monsieur ?

— Je veux votre opinion, la vraie, celle qui s’inspire de votre conscience, affirma Jacques.

— Le brave cœur ! pensa Antoinette. Et tout haut : — Je considère que l’acheteur, quel qu’il soit, s’est fait sciemment ou non, le complice d’un vol. Les biens nationaux étaient des biens volés. Ceux qui en devinrent acquéreurs furent des complices et leurs héritiers sont tenus de restituer aux héritiers des propriétaires dépouillés. C’est du moins ce que je pense, continua-t-elle, comme pour atténuer la rigueur de l’arrêt qu’elle venait de rendre, oui, ce que je pense, d’où il ne s’ensuit pas nécessairement que j’ai raison.

— Ah ! n’essayez pas de vous reprendre, s’écria Jacques. Vous avez raison, Mademoiselle, et ce que vous dites, voilà longtemps que je me le dis. Si j’étais libre, je me serais déjà mis à la recherche des membres survivants de la famille d’Harmilly et je leur aurais rendu leurs biens. Malheureusement ma mère est seule maîtresse d’en disposer et malgré tous mes efforts, je n’ai pu la convertir à ma manière de voir. Ce n’est pas qu’elle redoute de diminuer mon patrimoine. Nous sommes assez riches pour faire l’abandon de ces terres et du château. Mais la chère femme refuse d’admettre que son mari a pu se tromper, et, moins encore, commettre une mauvaise action. Elle écarte systématiquement, sans y regarder, tout ce qui pourrait être interprété comme un désaveu de la conduite de mon père. J’ai eu encore avec elle à ce sujet de pénibles discussions… La situation telle qu’elle existe ne cessera donc qu’à sa mort.

— Que feriez-vous si vous étiez le maître ? questionna Antoinette.

— Ce que je ferais ! Le domaine ne serait pour moi qu’un dépôt, un dépôt sacré ; et si quelqu’un du nom d’Harmilly venait le réclamer, je lui dirais : Entrez ; vous êtes chez vous. En agissant ainsi, déclara Jacques, j’accomplirais mon devoir.

Il n’avait pas encore achevé, qu’Antoinette n’écoutant que l’enthousiasme qu’excitait en elle ce trait de désintéressement, et follement heureuse d’avoir si bien jugé Jacques Randal avant même qu’il eût parlé, se précipita sur lui, s’empara de ses mains, les étreignit avec force en lui jetant à pleine face, d’une voix que brisaient les larmes, l’hommage de son admiration.

— Ah ! c’est bien, c’est beau ce que vous avez décidé là.

Puis, un peu confuse de s’être ainsi livrée, elle voulut retirer ses mains de celles de Jacques. Mais il les retenait et, cédant, lui aussi, aux sentiments qui, depuis deux heures, s’accumulaient dans son cœur, il les porta à ses lèvres en balbutiant des mots qu’elle entendait à peine et qu’il couronna de cette simple phrase :

— Puisque vous m’approuvez, je suis content.

Ces effusions cessèrent. Où n’eussent-elles pas conduit ces deux âmes naguère inconnues l’une à l’autre, si bien faites pour s’entendre et si rapidement rapprochées dans un même battement ? Un peu de calme rentra en elles. Antoinette s’étant instinctivement éloignée de Jacques et rejetée dans la voiture, il demeura respectueux et attendri, la regardant non avec ses yeux qui ne pouvaient la voir dans la nuit, mais, avec son esprit qui la lui montrait telle qu’elle était, vraiment séduite, touchée aussi par la foudre dont il s’était senti frappé dans l’auberge de Motteville en admirant sa beauté rayonnante.

Quant à elle, elle réfléchissait à ce qu’elle venait d’entendre. Déjà liée à son compagnon par l’estime et la sympathie, premiers symptômes de l’amour quand la jeunesse et la grâce ont contribué à les inspirer, elle se débattait contre un remords qui s’était éveillé en elle. Elle se demandait si le témoignage de confiance qu’elle avait reçu ne lui commandait pas une confiance égale. Avait-elle le droit maintenant de continuer à tromper Jacques Randal, de lui laisser croire encore qu’elle était la nièce de l’abbé Lescot et de lui taire son nom ? N’était-elle pas tenue de lui confesser la vérité ?

Ces questions qui se dressèrent dans sa conscience avec une vivacité qui la désarma, sa loyauté les résolut presque instantanément. Sans même réfléchir aux conséquences des paroles qui lui brûlaient les lèvres, elle s’écria :

— Je me suis rendue coupable envers vous, Monsieur, d’une supercherie qui était excusable lorsque, sur le conseil de l’abbé Lescot, je m’y suis prêtée, mais qui serait coupable si j’y persévérais, alors que vous m’avez si loyalement ouvert votre cœur. Je ne suis pas Mademoiselle Lescot. On me nomme Antoinette d’Harmilly. Je suis la fille et l’héritière du marquis et de la marquise d’Harmilly, morts tous deux en émigration. Et sans laisser à Jacques Randal le temps d’exprimer sa stupéfaction, elle complétait d’une haleine l’aveu qu’elle venait de lui faire, en lui racontant comment et pourquoi elle avait décidé de se rendre à Veulettes. — Je venais en ennemie, lui dit-elle en finissant son rapide récit. Mais, par votre accueil, par votre loyauté, vous m’avez contrainte à répudier ce rôle. C’est en ami que vous m’avez parlé, en honnête homme, j’ai senti votre cœur marcher à la rencontre du mien et j’ai dû reconnaître que vous ne méritiez ni le mépris ni la haine auxquels j’avais obéi en quittant Paris pour me fixer auprès de vous et que persister à recourir à la ruse serait indigne de vous, de moi. Je vous croyais intéressé, cupide, résolu à garder le bien d’autrui. Mais en me révélant vos intentions, vous m’avez fait rougir de l’opinion que, avant d’être à même de vous juger, j’avais conçue de vous. Votre conduite dictait la mienne. A votre franchise je devais répondre par une franchise pareille. C’est fait. Ne me jugez pas trop sévèrement, et si j’ai besoin d’être défendue, veuillez vous rappeler que je suis orpheline, seule au monde, réduite à travailler pour vivre, et qu’il y a quelques minutes encore, je pouvais me croire iniquement dépouillée de mon patrimoine. Elle cessa de parler autant parce que l’émotion altérait sa voix que parce qu’elle n’avait plus rien à dire. Les yeux levés sur Jacques Randal, elle attendait sa réponse. Mais au lieu de répondre, il éclatait en sanglots. — Vous pleurez ! bégaya-t-elle éperdue en sentant des larmes brûlantes couler de ce mâle visage sur ses doigts enfiévrés.

— Oui, je pleure, soupira Jacques ; je pleure de joie, parce que vous avez délivré ma conscience du fardeau qui pesait sur elle… Vous êtes vraiment l’amie que j’appelais et votre confiance me donne de l’orgueil et du bonheur.

— Elle est le prix de la vôtre, dit Antoinette.

Ils restèrent un moment pensifs et ce nouveau silence acheva de les rapprocher, de les enchaîner l’un à l’autre, complétant ainsi l’intime union de leurs deux raisons et de leurs deux cœurs.

— Mon devoir est tout tracé, reprit bientôt Jacques Randal. En arrivant au château, je dirai à maman qui vous êtes et j’exigerai d’elle que justice vous soit faite. Demain, Mademoiselle, vous serez réintégrée dans tous vos biens et dans tous vos droits. Quant à nous, nous quitterons le pays, nous irons planter ailleurs notre tente. Nous n’avons gardé que trop longtemps ce qui est à vous.

Antoinette l’écoutait radieuse en constatant avec quelle spontanéité il courait au-devant du sacrifice, sans regret, sans arrière-pensée, fièrement, et combien par cette abnégation volontaire, il s’élevait au-dessus des hommes qu’elle avait connus avant de le connaître.

Mais soudain, l’interrompant :

— Vous ne direz rien à votre mère ni ce soir, ni demain, ni jamais, à moins que je ne vous y autorise. Et surtout, vous ne quitterez ce pays ni maintenant, ni plus tard. Il y a un instant, quand je vous ai dit que si je ne plaisais pas à votre mère, je m’éloignerais, vous avez protesté. Vous m’avez fait promettre et je vous ai promis de rester. J’exige de vous le même engagement. Et plus bas, elle ajouta : — Je ne veux pas vous perdre.

Ces dernières paroles n’arrivèrent pas jusqu’à lui et il ne comprenait pas encore.

— Vous m’ordonnez de rester. Ah ! je ne vous résisterai pas. Il me sera aussi doux de vous obéir, qu’il me serait cruel de me séparer de vous ! Mais, maintenant que je sais qui vous êtes, comment pourrai-je tolérer que vous viviez au château dans un état subalterne et quand vous avez droit au premier rang ?…

— La situation est délicate. Mais n’est-il aucun moyen d’en sortir ?

— Je cherche et je ne vois pas.

— Cependant, en cherchant encore…

La voix d’Antoinette s’enveloppait d’une douceur ineffable par laquelle Jacques fut pénétré de toutes parts et qui soudain l’éclaira :

— Ah ! mon Dieu, que voulez-vous dire ? balbutia-t-il.

— Écoutez-moi, poursuivit-elle, vous qui venez d’entrer dans ma vie, à l’improviste et qu’il me semble avoir connu de tout temps, écoutez-moi et que mes paroles ne vous surprennent pas. Elles partent d’un cœur aussi sincère que le vôtre… Vous vous êtes en quelques heures révélé à moi si noble et si grand que je me sens attirée vers vous comme par un aimant invincible. Je crois bien que si vous vouliez m’aimer un peu, moi, je vous aimerais de toute mon âme, et qu’à nous aimer ainsi nous pourrions être heureux. Voulez-vous de la femme que Dieu vous envoie, commandant Randal, une mère pour votre fille, une compagne dévouée pour vous ?… Elle vous apporterait en dot le domaine d’Harmilly.

Elle s’attendait à une explosion de gratitude. Mais son attente fut trompée. Jacques parlant très bas, les dents serrées, trouvant à peine les mots, tant il était troublé, demanda :

— C’est sérieux, ce que vous m’offrez là ? Malgré mes trente-quatre ans, ma carrière, mon culte pour l’Empereur, vous m’aimeriez un peu ? Ah ! de grâce, ne raillez pas. Je serais trop malheureux après avoir entrevu le ciel, de retomber sur la terre. Vous m’aimeriez…

— Ah ! l’aveugle, s’écria Mademoiselle d’Harmilly en se jetant contre lui, l’aveugle qui ne voit pas que je l’aime déjà…

Cette fois, un cri retentit, cri d’ivresse que Jacques avait poussé en sentant le cœur d’Antoinette battre à l’unisson du sien.

— Moi aussi, je vous aime, répondit-il ; je vous ai aimée en vous voyant. Je n’aurais osé vous l’avouer de sitôt. J’étais si loin de m’attendre à être ainsi compris et deviné… Mais, je me promettais bien, puisque je vous tenais, de ne pas vous laisser échapper. Et j’ignorais alors qui vous étiez, chère Antoinette… Ma femme, vous, si belle, si pure !… C’est maman qui va être surprise…

— Nous ne lui dirons rien encore, observa vivement Mademoiselle d’Harmilly ; il faut que d’abord j’aie fait sa conquête.

— Elle ne vous coûtera pas plus de temps que la mienne… A ce moment, la voiture entra dans une obscurité plus profonde. Jacques regarda par la vitre. — Nous arrivons, dit-il.

Antoinette se pencha à son tour. A l’extrémité d’une large avenue d’ormes qui grimpait le long d’un coteau, elle aperçut, à la clarté pâle de la lune, le château d’Harmilly dont les tourelles pointues découpaient sur le ciel leurs lignes massives. Aux croisées du rez-de-chaussée, des lumières brillaient dans la nuit. Les battements de son cœur se précipitèrent. Ces lumières la saluaient au seuil de la demeure de ses ancêtres et la lui montraient comme le refuge du bonheur conquis, bonheur que Dieu avait mis sur son chemin pour la dédommager sans doute des longs malheurs de l’exil.