III
Elle assise au coin de la cheminée, lui debout, le dos à la flamme, ils se regardaient. La jeune fille avait relevé l’épaisse voilette destinée à protéger son visage contre les morsures du froid, et le juge, d’un œil accoutumé à sonder les âmes, cherchait sur ces traits si purs les éléments propres à fortifier sa conviction. Croyant avoir affaire à une coupable, il s’attendait à la voir terrifiée. Il n’en était rien. La figure virginale demeurait au repos, sans ombre de peur ni même d’inquiétude. On n’y voyait, mitigée d’un peu de tristesse, que cette expression de surprise qui y était apparue lorsque, dans l’escalier, Lindal avait interpellé sa belle voisine.
— Vous m’avez dit que le colonel Prétoff est en fuite, dit-elle enfin. Qu’avait-il donc à se reprocher ?
— Ne vous en doutez-vous pas, Mademoiselle ? demanda Lindal.
— Comment m’en douterais-je ? Je connaissais le colonel sans qu’il y eût aucune intimité entre nous. Il est venu quelquefois chez mon père ; mais en dehors de ces visites, il nous était étranger et je ne devine pas, Monsieur, quels motifs vous ont déterminé à m’apprendre qu’il est fugitif. S’il a commis un acte contraire à l’honneur, je le déplore pour lui ; mais je ne l’ai pas assez connu pour que son départ m’inspire des regrets ou des craintes.
L’accent de cette réponse porta un premier coup à la conviction de Lindal, tant elle respirait la franchise. Tout y était spontané, clair, sincère, et rien n’y révélait les calculs d’une coupable qui s’efforce de dissimuler sa faute et de dérouter ses accusateurs. Cependant il doutait encore, et son doute s’accrut lorsqu’il se rappela qu’il avait dans sa poche des débris de lettres, et que l’un d’eux portait la signature de Mlle Villaret. Il les en tira, les sortit de leur enveloppe et les étala sur son bureau, sans que, d’ailleurs, la jeune fille parût en être troublée.
— Vous savez sans doute, Mademoiselle, que je suis magistrat.
— Juge d’instruction au tribunal de la Seine, oui, Monsieur, je le sais, comme sans doute, vous savez qui je suis. Quand on est voisins ainsi que nous le sommes, et depuis longtemps, on a beau ne s’être jamais parlé, on se connaît toujours un peu. Sans cette circonstance, je ne serais pas chez vous.
— Et moi-même, je ne vous eusse pas invitée à vous y arrêter. C’est à mon cabinet, au Palais de Justice que je vous eusse citée à comparaître et ce que je vais vous dire officieusement, presque amicalement, seul à seul, je vous l’eusse dit officiellement, sous forme d’interrogatoire, en présence de mon greffier, qui eût dressé procès-verbal de vos réponses.
— Mais on ne procède ainsi qu’envers des accusés ! s’écria Suzanne qui s’était levée, la stupéfaction dans les yeux et le sang aux joues.
— Envers de simples témoins aussi, objecta Lindal. Mais c’est en qualité d’inculpée que vous eussiez comparu devant moi, et je crois bien, avoua-t-il tristement, que j’aurais dû changer ma citation à comparaître en un mandat d’arrestation.
— Un mandat d’arrestation ! Elle poussa ce cri tout effarée. Puis, se ressaisissant, elle continua : j’ignore de quoi l’on m’accuse et j’ai hâte de le savoir, car j’aurai vite fait de vous prouver, Monsieur, que je suis la victime d’une erreur épouvantable. Et, sans doute, vous êtes disposé à le croire car, enfin, si vous étiez convaincu de ma culpabilité, pourquoi useriez-vous de ménagements, pourquoi vous seriez-vous départi envers moi des formes ordinaires de la Justice ?
Il ne s’attendait pas à cette question. Elle le déconcerta. S’il eût été moins maître de lui, son amour se serait trahi ; il parvint à se dominer.
— Pourquoi ? répondit-il. Uniquement par intérêt pour vous, parce que depuis trois ans, je suis le témoin silencieux, mais attentif, de votre existence si vaillante, si pure. J’ai voulu tenter de vous sauver.
— Merci, Monsieur, répliqua sèchement Suzanne ; mais on ne sauve que les gens qui vont se perdre et, grâce à Dieu, je n’en suis pas là. Ici, ce soir ou demain, à votre cabinet, interrogez-moi, je vous répondrai. Je n’ai rien à cacher, rien à craindre.
Très ému par ces protestations, Lindal n’aurait plus mis en doute l’innocence de Mlle Villaret si les relations de la jeune fille avec Prétoff n’eussent été encore inexpliquées. Tant qu’il n’en aurait pas éclairci le mystère, ses soupçons subsisteraient et, si faibles qu’ils fussent, ils le tiendraient en défiance. Il savait, par une expérience déjà longue, que les coupables sont souvent habiles à faire croire qu’on les accuse à tort, et peut-être, les protestations de sa voisine n’étaient-elles qu’un témoignage de sa rouerie et de son audace. Il voulait bien la sauver et, en abdiquant les sentiments que, dans le silence de son cœur, il lui avait voués, payer à ces sentiments sacrifiés un dernier gage de leur sincérité ; mais il ne voulait pas être sa dupe. Pour qu’il pût l’aimer, l’aimer sans remords, il fallait que toutes les obscurités fussent dissipées.
— Ne remettons pas à demain ce que nous pouvons faire ce soir, dit-il résolument. Tâchez de vous calmer, Mademoiselle, et écoutez-moi. Ce n’est pas le juge qui vous parle, c’est… c’est l’ami, ajouta-t-il en hésitant ; vous n’avez rien à redouter de moi…
Et, après un silence :
— Le colonel Prétoff était un espion. Chargé de l’arrêter, je n’ai pu, en me présentant à son domicile, que constater son absence : il venait de s’enfuir. En perquisitionnant chez lui, j’ai découvert des lettres en morceaux. Les voilà. Comme vous le voyez par la couleur des papiers, il devait y en avoir plusieurs, deux au moins, l’une sur papier rose, l’autre sur papier blanc. Je n’ai pu m’assurer encore si tous les morceaux y sont, ni si elles sont lisibles. Mais, sur un fragment de ce qui reste de la lettre rose, j’ai vu votre signature, Mademoiselle, et j’ai dû en conclure que vous étiez en relations avec cet homme.
— Je l’ai reconnu tout à l’heure, Monsieur, fit remarquer Suzanne.
— Vous lui aviez écrit. Que lui disiez-vous ?
Une pâleur subite défigura Mademoiselle Villaret.
— C’est une confession que vous me demandez ? balbutia-t-elle.
— Une confession, c’est bien le mot ; vous me la devez. Mais comme toutes les confessions, celle-ci ne transpirera pas hors du confessionnal. Parlez-moi franchement et sans crainte, dussiez-vous m’avouer qu’entre Prétoff et vous existait une de ces relations que la morale condamne.
Il n’eut pas la force d’achever. L’émotion l’étranglait, comme si de la réponse qu’il attendait eût dépendu sa destinée. Mais Mlle Villaret relevait la tête, les yeux dans les siens :
— Je peux tout avouer, déclara-t-elle. Le colonel Prétoff me faisait la cour. Pour se rapprocher de moi et par des moyens que j’ignore, il s’était lié avec mon père. Ses assiduités me déplaisaient. Je lui ai écrit pour le lui dire, pour le supplier de les cesser. Lisez ma lettre, monsieur. Vous vous convaincrez que je ne mens pas.
Une joie immense envahit le cœur de Lindal. La femme qu’il aimait déjà avant de lui avoir parlé, et que cette minute lui rendait plus chère, était pure. L’amour de Prétoff ne l’avait pas souillée ; elle n’y avait pas répondu, elle ne l’avait pas partagé. Pour cacher son trouble, il se rapprocha de sa table. Ses mains tremblantes essayèrent de réunir les lambeaux épars de la lettre rose. Il n’y parvint pas ; il n’y voyait plus. Sur ses yeux tombait un rideau de larmes.
— A quoi bon lire ? fit-il. Je ne doute pas de votre parole.
— Si, si, lisez, Monsieur, insista Suzanne. Mais j’y songe, cette lettre était difficile à écrire. Je l’ai recommencée vingt fois et j’en ai gardé le brouillon. Je crois même que je l’ai sur moi.
Elle le trouva dans le petit portefeuille qu’elle avait tiré de sa poche et le tendit à Lindal.
— Donnez-m’en lecture vous-même, ordonna-t-il.
Elle céda, lut à haute voix jusqu’au bout et termina en disant :
— Vous me ferez l’honneur de croire, monsieur, puisque je vous l’affirme, que la copie définitive de ma lettre est rigoureusement conforme à ce brouillon. Vous pourrez l’opposer à mes accusateurs.
— Il faut la cacher, au contraire.
— La cacher ? Pourquoi ?
— Parce que si, d’une part, elle prouve votre entière innocence, elle prouve d’autre part que votre père était le complice de Prétoff.
— Son complice ! répéta Suzanne avec effroi.
Il prit la lettre, la parcourut des yeux jusqu’à ce passage qu’il relut à haute voix. « Vous êtes revenu et, cette fois, conduit par mon père, avec qui vous vous êtes mis en rapport par des moyens et pour des causes que j’ignore. Ne pouvant m’expliquer que de telles relations se soient établies, avec des apparences de confiance et d’amitié, entre le haut personnage que vous êtes et un modeste employé des bureaux de la Guerre… » Il n’alla pas plus loin et, le doigt sur ces lignes révélatrices, il dit : — Ces relations que vous ne vous expliquiez pas avaient un but que le colonel Prétoff tentait de dissimuler par ses assiduités auprès de vous. Envoyé à Paris pour y pratiquer l’espionnage, il adressait à son gouvernement des communications relatives aux armements de la France, et ces documents, c’est votre père qui les procurait.
— C’est faux ! C’est faux ! protesta Suzanne. Mon père est chez nous en ce moment. Il doit m’attendre. Voulez-vous que j’aille le chercher ! Il vous prouvera son innocence comme je vous ai prouvé la mienne.
— Je veux vous épargner le douloureux spectacle de ses aveux, Mademoiselle, car j’en sais assez pour être certain qu’il serait réduit à m’en faire. Oui, j’en suis certain et n’ai pas même besoin de regarder si, dans ces débris de papiers, nous ne trouverions pas de preuves nouvelles de sa culpabilité.
Sans l’entendre, Suzanne se précipita vers la table et prenant une poignée de ces papiers roussis et froissés, elle y jeta les yeux ; soudain, elle recula :
— Son écriture ! gémit-elle.
— Vous voyez bien que je ne me suis pas trompé, dit Lindal.
Mais elle ne l’entendit pas. Accablée par l’évidence et en proie au plus violent désespoir, elle pleurait à sanglots, murmurant :
— Le malheureux ! le malheureux !
Immobile à deux pas d’elle, Lindal respectait sa douleur. Mais un impérieux besoin de la consoler s’emparait de lui et, de la voir victime d’une infortune imméritée, il sentait croître sa tendresse pour elle, tenté de bénir le ciel qui le faisait à cette heure l’arbitre de son avenir.
— Et maintenant, Monsieur, qu’allez-vous faire ? interrogea-t-elle en levant vers lui ses yeux obscurcis par les pleurs.
— Je vous ai dit que je suis votre ami, déclara-t-il ; je me conduirai comme un ami.
— Mon ami ! Vous me connaissez à peine.
— Je vous connais assez pour vouloir vous sauver. Je le voulais, quand je vous croyais aussi coupable que votre père. Je le veux avec plus d’énergie encore, maintenant que je vous sais innocente. Ce que j’eusse fait pour vous, je le ferai pour lui.
— Mais vous êtes magistrat ; vous tenez des preuves : elles vous condamnent à de rigoureux devoirs.
Il alla à la table, ramassa fiévreusement les lettres en morceaux et les jeta dans le feu en disant :
— Il n’y a plus de preuves. S’il en existe d’autres, votre père doit le savoir. Qu’il les détruise. S’il est interrogé, qu’il réponde par d’énergiques dénégations. Je ne sais si les soupçons dont il sera peut-être l’objet seront dissipés, mais en l’absence de preuves, on ne pourra le déférer aux tribunaux. Tout au plus sera-t-il mis à la retraite d’office. Je pense même qu’il fera bien de le demander.
Tandis qu’il parlait, Suzanne s’était redressée. Elle l’enveloppait d’un regard où éclataient à la fois l’admiration, la reconnaissance, et par-dessus tout, la stupéfaction que nous cause à tous une découverte inattendue. En lui arrachant ses secrets, Lindal venait de lui révéler le sien. Elle lisait l’amour dans ses yeux, et cet amour tombait comme une rosée bénie, comme un baume réconfortant sur son cœur déchiré. Oui elle comprenait ; mais elle se refusait à laisser voir qu’elle avait compris. Elle ne voulait pas entendre la voix qui l’appelait. Cette fleur de bonheur, elle ne la cueillerait pas. En avoir respiré le parfum, n’était-ce pas tout ce qu’elle méritait, elle, la fille d’un traître ? Plus elle se sentait attendrie et reconnaissante, disposée à aimer à son tour cet homme généreux, et plus sa loyauté se révoltait à l’idée de lui apporter un nom déshonoré, de l’associer à la triste vie à laquelle elle était désormais condamnée. Entrevoir la vérité et se décider à feindre de ne l’avoir pas devinée, ce fut l’affaire de quelques minutes. Sa résolution contint les élans de son cœur. Elle le laissa parler, mais ne le livra pas tout entier.
— Je suis impuissante à vous exprimer ce que je ressens, soupira-t-elle ; les mots me manquent, et je me demande si je pourrai reconnaître jamais ce que vous avez fait pour moi. Si vous attachez cependant quelque prix à mon dévouement, sachez, Monsieur, que tant que je vivrai, il vous est acquis. Quoi que vous me demandiez…
Il l’interrompit en lui prenant la main et en l’attirant à lui et d’un mouvement passionné que rendit plus significatif l’éclat de ses yeux :
— Est-ce bien vrai ? dit-il, quoi que je vous demande…
— Ne me demandez rien dont j’aie à rougir, supplia-t-elle éperdue ; ne me demandez rien qui me dégrade et m’abaisse. Je suis déjà tombée si bas !
— Mes prières ne s’inspireront que du désir de vous relever, de vous consoler, de vous rendre heureuse, s’écria-t-il. Mais ce n’est pas le moment de songer à nous. Ne songeons qu’à votre père ; allez l’avertir. Ne me nommez pas ; laissez-lui ignorer que c’est moi qui le sauve. Cela vaudra mieux.
Il la ramenait vers la porte, doucement, avec une sollicitude attentive et tendre. Après s’être assuré que personne ne passait dans l’escalier en ce moment, il la fit sortir.
Une fois seul, rendu à lui-même, au fur et à mesure qu’il reprenait son sang-froid, il put mesurer les conséquences de la conduite qu’il venait de tenir dans l’entraînement de son amour, surexcité par la beauté et par le désespoir de Mlle Villaret. Il se voyait détruisant les preuves d’un grand crime et il se répétait les propos par lesquels il s’était engagé envers cette jeune fille, presque une étrangère pour lui tout à l’heure, devenue tout à coup l’espoir et la lumière de sa vie. Il se disait que si ce qu’il venait de faire était divulgué, son avenir était brisé. Mais sa conduite n’avait eu d’autre témoin que Suzanne, et ce n’est pas elle qui le dénoncerait.
Il n’avait donc rien à craindre et il ne regrettait rien. Le manquement à son devoir professionnel dont il s’était rendu coupable ne faisait tort à personne. Si l’auteur du crime demeurait impuni, du moins, était-il désormais hors d’état de le renouveler. La trahison conjurée dans l’avenir, c’était là l’essentiel. Cette certitude, celle surtout d’avoir sauvé l’honneur du nom que portait celle qu’il aimait, rassurait la conscience de Lindal ; en chassait les remords, en opposant au devoir professionnel méconnu l’acte d’humanité qu’il avait accompli ; et ces conclusions succédant au conflit de ses pensées, s’imposèrent à lui avec une force d’autant plus grande que son bonheur lui semblait désormais assuré. Il avait recouvré toute sa liberté d’esprit lorsqu’il s’assit à son bureau pour rédiger le rapport qu’il devait à ses chefs sur sa visite à l’hôtel Prétoff et sur l’insuccès de cette opération. Ce travail allait l’occuper jusqu’à une heure avancée de la nuit.
Le lendemain, comme il se réveillait, son domestique qui entrait dans sa chambre lui dit d’un ton apitoyé.
— Il est arrivé un grand malheur, Monsieur.
— Quoi donc ?
— Le locataire du quatrième, ce M. Villaret, employé au ministère de la Guerre, qui vivait seul avec sa fille…
— Il est mort ? s’écria Lindal, saisi d’un sinistre pressentiment.
— Oui, Monsieur, il paraît qu’il est allé ce matin se jeter dans la Seine. Des bateliers qui l’ont vu se précipiter du haut du pont des Arts, se sont portés à son secours. Mais, quand ils l’ont repêché, il ne respirait plus. On vient de rapporter son cadavre chez sa fille.
Lindal s’habilla en toute hâte, pressé de revoir Suzanne et de l’assister dans cette heure de tristesse et de deuil. Il ne devinait que trop ce qui s’était passé : les véhéments reproches de la fille à son père, l’impossibilité où s’était trouvé celui-ci de se justifier, puis la crainte du lendemain ou, à défaut de cette crainte, les remords éveillés en lui par le spectacle du désespoir de sa fille ; il avait perdu la tête et marché à la mort.
— Pauvre malheureux ! pensa Lindal, Suzanne avait dû pourtant lui dire que les preuves de sa culpabilité étaient détruites…
Il trouva Mlle Villaret dans la chambre de son père. Elle priait, agenouillée au pied du lit sur lequel, enveloppé déjà dans son suaire, le corps du défunt était étendu, un crucifix dans les mains. En voyant Lindal, elle se leva et lui dit avec amertume :
— Voilà ce que nous n’avions pas prévu.
— Mais votre père ne savait-il pas qu’il ne courait plus aucun péril ?
— Il le savait, et il m’avait affirmé qu’en dehors de sa lettre à Prétoff, brûlée par vous avec la mienne, aucune preuve n’existait qui pût être invoquée contre lui. Mais il a craint d’avoir encouru mon mépris, d’avoir perdu ma tendresse et, lorsqu’il m’a demandé si je lui pardonnais, j’ai eu le tort que je me reprocherai toujours de lui répondre froidement, de le laisser partir en lui montrant que le pardon était sur mes lèvres et non dans mon cœur. Ma douleur l’avait affolé. Il n’a pas eu le courage d’y survivre. Pauvre père ! Il me chérissait, et c’est peut-être pour me donner plus de bien-être qu’il est devenu criminel. Elle retombait à genoux, écrasée sous son désespoir, prononçant encore des paroles que Lindal n’entendait pas et parmi lesquelles il ne perçut que celles-ci : — Seule, seule au monde, désormais !
N’écoutant que son amour, il s’écria :
— Non, Suzanne, vous ne serez pas seule, puisque je suis là.
Cette fois, elle ne feignit plus de ne pas comprendre. La voix brisée par les sanglots, elle balbutiait :
— C’est votre cœur qui parle aujourd’hui ; mais votre raison parlera demain. Un homme comme vous ne peut épouser la fille d’un traître.
— Le traître a expié, répondit-il, et je vous aime. Et, s’agenouillant à côté de Suzanne, il ajouta : — Nous pleurerons ensemble en attendant que mon amour ait séché vos larmes.