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L'espionne

Chapter 24: III
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About This Book

At the close of the eighteenth century, the narrative locates a busy port city as a crossroads of émigrés, diplomats, couriers, and competing intelligence networks. It follows a woman operating as a spy amid salons, hotels, and cafés where exiles exchange news and schemes, and it traces the interplay of official diplomacy and clandestine activity. Vivid urban description alternates with scenes of surveillance, secret correspondence, and shifting loyalties, exploring themes of exile, political intrigue, and the social rituals that conceal or reveal allegiance while mapping a tightly observed milieu of rumor, risk, and calculated deceit.

III

Penchée devant son mari, dans une attitude de prière, Clary attendait anxieuse qu’il daignât parler. Mais il se taisait. Son silence était terrible, plus terrible que n’eussent été les éclats de sa fureur. Cette fureur qu’il s’efforçait de contenir embrasait ses yeux d’une flamme sombre et voilait d’une pâleur livide son visage convulsé.

— Pourquoi persistez-vous à vous taire, Clément ? demanda Clary d’une voix brisée par l’épouvante. Votre dessein est-il de ne pas m’exaucer ?

Alors seulement, il se décida non à répondre à ces questions, mais à exprimer sa pensée et à laisser tomber de sa bouche les mots irrités qui pouvaient seuls la traduire.

— Ainsi, fit-il, vous avez accueilli cet homme, et vous n’avez pas craint de m’exposer à passer pour son complice ? Vous n’ignoriez pas cependant, vous ne pouviez ignorer que les lois édictées par le Premier Consul punissent ceux qui recèlent les conspirateurs des mêmes peines qu’eux, et que si votre protégé avait été trouvé dans cette maison, caché par vous, c’en serait fait de moi. Vous n’avez pas hésité, cependant ; vous l’avez reçu, vous l’avez abrité ; et pour vous décider à me faire l’aveu de votre imprudence, il a fallu que vous fussiez convaincue que ce sinistre personnage ne pouvait plus se soustraire aux recherches. Qu’est-il donc pour que vous vous soyez intéressée à lui ? Le connaissez-vous ? Comment se nomme-t-il ? Allons, expliquez-vous ; j’attends.

Il proférait ces remontrances d’un accent gonflé de haine, et Clary, terrifiée, déplorait la précipitation avec laquelle, dominée par la peur, elle avait avoué. Il lui suffisait de regarder Javarin, de l’écouter, pour comprendre que si elle ne parvenait pas à l’émouvoir et à l’attendrir, le proscrit était perdu. Elle se disait en même temps que s’il périssait, ce serait par sa faute, à elle, puisqu’elle l’avait livré. Son cœur se déchira, en proie à la douleur et au remords. Mais son accablement ne dura pas. Elle avait mieux à faire qu’à gémir. Elle voulait réparer le mal qui était son œuvre, et, coûte que coûte, sauver Albert.

Sa résolution lui rendit son énergie et son courage. Elle se redressa et payant d’audace :

— Calmez-vous d’abord, dit-elle ; la colère vous conseillerait mal si vous n’écoutiez qu’elle.

— Quel est cet homme ? répéta-t-il exaspéré ; avant tout, je veux savoir qui il est, et la cause du service que vous lui avez rendu au risque de me compromettre. Répondez ou j’appelle, et je déclare devant tous qu’il est ici.

— Ce n’est pas cette déclaration qui vous mettra sur ses traces si je refuse de vous dire en quel endroit je l’ai caché.

La fureur de Javarin redoubla :

— Je crois que vous me bravez !

— Non, je ne vous brave pas. A quoi cela me servirait-il de vous braver, alors que je n’attends rien que de votre générosité ?

— Son nom ? son nom ? reprit-il en s’entêtant dans sa volonté d’en savoir plus long.

— Il se nomme le chevalier de Saint-Frémont.

— Saint-Frémont ! Et c’est à lui que vous avez donné asile ! Misérable femme, ne saviez-vous pas qu’il est l’âme damnée de Georges Cadoudal ? Et vous me demandez de vous aider à le sauver, lui, le plus violent, le plus entreprenant des ennemis du Premier Consul ! Vous avez pu croire que je céderais à vos supplications ?

— Je le crois encore, répliqua Clary.

— Vous vous trompez. Ce n’est pas quand je puis rendre au Premier Consul un service qui me vaudra sa faveur, que je vais sacrifier volontairement une si belle occasion de lui prouver mon zèle. Ah ! Saint-Frémont est ici ! poursuivit impitoyablement Javarin, dont la colère s’apaisait et qui déjà se frottait les mains. Béni soit le hasard qui l’y a conduit. La fortune est entrée avec lui dans ce château. Je ne vous demande pas de me dire où il est. Je saurai bien le trouver sans vous, et dussé-je bouleverser la maison de fond en comble…

Il n’acheva pas et courut vers la porte, pressé d’avertir le délégué du ministre de la police qui continuait ses recherches dans le parc. Mais Clary se jetait au-devant de lui.

— Attendez encore, fit-elle redevenue suppliante, et si vous n’êtes pas un tigre, écoutez-moi. Vous voulez savoir pour quel motif j’ai donné asile à M. de Saint-Frémont. Je vais vous le dire. Peut-être alors, comprendrez-vous que je devais faire ce que j’ai fait, et que si vous livriez ce malheureux, vous mettriez dans ma vie une douleur inconsolable.

Sur ces mots, il s’arrêta, et redevenu maître de lui, il dit froidement :

— Je vous écoute.

— Jadis, reprit Clary, lorsque je ne vous connaissais pas encore, quand je ne pouvais prévoir que je serais votre femme, je fus fiancée à M. de Saint-Frémont. Nous allions nous marier, quand il émigra. Je ne l’avais pas revu depuis. Mais les souvenirs qu’il m’a rappelés, quand tout à l’heure il est venu chercher un refuge sous notre toit, ne me permettaient pas de le chasser. Je l’ai accueilli pour quelques heures. J’espérais le faire fuir cette nuit. Voilà toute la vérité.

La franchise de cet aveu parut impressionner Javarin.

— Pourquoi ne me l’avoir pas avouée il y a six ans, au moment de notre mariage, demanda-t-il.

— Pourquoi l’aurais-je avouée ? Vous ne vouliez rien entendre et vous ne consentiez à prendre la défense de mon père que si je vous épousais. J’ai subi votre volonté et j’ai jugé inutile de vous humilier en vous déclarant que je ne vous aimerais jamais parce que j’en aimais un autre. En me sacrifiant, j’ai considéré comme indigne de moi de vous faire mesurer l’étendue de mon sacrifice.

— Mais peut-être aimez-vous encore cet homme et lui-même vous aime-t-il toujours ?

— Je crois qu’il m’aime, répondit simplement Clary. Quant à moi, que vous importent mes sentiments pour lui, puisque ne l’ayant jamais rencontré depuis que je suis votre femme, je suis destinée à ne le revoir jamais. Ah ! Clément, ajouta-t-elle, si vous voulez que je l’oublie, sauvez-le… Sauvez-le et je l’oublierai, je vous le jure, pour ne plus me souvenir que de votre générosité et la payer, tant que je vivrai, de tout l’amour de mon cœur !

Elle n’avait jamais été plus belle, plus séduisante, plus touchante ; et cette fois, Javarin fut attendri.

Il se rapprocha d’elle, et, très doux maintenant, il reprit :

— Tout l’amour de votre cœur ! Est-ce bien vrai ?

Elle le regarda en face :

— Je n’ai jamais menti, affirma-t-elle. Sauvez Albert, et je n’aurai plus d’autre souci que celui de votre bonheur.

Il l’étreignit contre sa poitrine,

— Ah ! sirène, bégaya-t-il, que vas-tu me faire faire ?

— Vous consentez ! s’écria-t-elle.

— Il le faut bien, puisque votre tendresse que vous m’avez toujours refusée, est à ce prix.

Elle exultait, et pendant une minute, il sentit sur ses joues des baisers librement donnés, et des larmes que sa générosité faisait répandre. Par malheur, dans son délire, Clary avait cessé de l’observer. Elle ne vit pas ce que disaient ses yeux. Si elle y eût pu lire, elle aurait lu : — Comme elle l’aime !

Mais appliqué à dissimuler, il ne laissa rien deviner de ce qui se passait en lui.

— Où l’avez-vous caché ? interrogea-t-il.

— Dans mon appartement.

— Allez le chercher et amenez-le ici.

— Ici ! fit-elle stupéfaite. Mais on le verra.

— On ne le verra pas. Ces gens sont au fond du parc. Ils ne sont pas près de revenir. Nous avons plus de temps qu’il n’en faut pour faire évader votre protégé. Il aura quitté le château quand on l’y cherchera. Je réponds de tout, Clary. Hâtez-vous seulement. Donnez à cet homme un de mes manteaux, de l’argent s’il en a besoin. Allez, allez vite.

Obéissante, elle s’élança vers l’escalier et eut bientôt disparu. Alors, Javarin courut à la porte qui donnait sur le parc. Un gendarme se tenait là en sentinelle.

— Cours avertir le délégué de la police que je l’attends ici sur l’heure. Je crois que nous tenons celui qu’il cherche.

Il rentra dans la salle les yeux brillants de joie, une joie méchante que trahissait le sourire qui entr’ouvrait ses lèvres, et l’oreille tendue, il resta immobile, dans une attente fiévreuse.

— Nous voici, dit soudain près de lui la voix de Clary.

Elle était là, tenant par la main Albert de Saint-Frémont enveloppé d’un manteau.

— Venez, Monsieur, fit Javarin vivement. Je vais vous conduire jusqu’à la sortie du parc et vous indiquer votre route, pendant que ma femme retiendra les gens qui vous cherchent.

Il l’entraînait, sourd aux remerciements que tout en le suivant, après avoir salué Clary, lui adressait Saint-Frémont. Ils franchirent la porte du château et se dirigèrent du côté d’Héricourt. Mais ils eurent à peine fait quelques pas dans le parc, qu’à l’improviste, le délégué de la police déboucha d’une allée suivi de sa troupe. A l’appel de Javarin, il accourait en toute hâte.

— Trop tard ! murmura ce dernier à l’oreille de Saint-Frémont, en l’obligeant à rentrer dans la salle qu’il venait de quitter.

Les hommes de police s’y précipitèrent à leur tour, obéissant à un signe de Javarin. Clary foudroyée par la surprise et la douleur poussa un gémissement. Convaincue que des circonstances fatales avaient seules déjoué le bon vouloir de son mari, et bien loin de deviner l’infâme comédie qu’il avait jouée, elle se jeta sur lui, effarée. Mais d’un geste, il l’écarta, et s’adressant au délégué, il lui désigna Saint-Frémont :

— Voilà celui que vous cherchez, dit-il.

Alors seulement, elle comprit :

— Misérable ! Misérable !

Elle lui jeta ces mots d’une voix étouffée par des sanglots. Mais il ne sembla pas s’émouvoir. Il la regardait, railleur, et lui dit si bas qu’elle seule entendit :

— En m’avouant que vous l’aimez, vous l’avez condamné.

Pendant ce temps, les gendarmes se rapprochaient de Saint-Frémont pour se saisir de lui.

— Vous ne me tenez pas encore, cria-t-il en reculant jusqu’au mur, et en tirant de sa ceinture un pistolet qu’il dirigea sur le groupe qu’ils formaient.

Mais l’un d’eux bondit, lui prit le bras si brutalement, qu’il l’obligea à lâcher son arme avant qu’il eût pu en faire usage. Elle tomba de ses mains paralysées, et il resta sans défense, accablé sous le nombre de ses agresseurs, qui l’eurent bientôt lié, bâillonné, réduit à l’impuissance.

Ils se préparèrent à l’emmener.

— J’espère, Monsieur, dit alors Javarin au délégué, que vous rendrez compte au Premier Consul de mon zèle à le servir.

— Justice vous sera faite, répondit le policier.

— Ne manquez pas de lui dire, ajouta Javarin, que si vous avez pu vous emparer de cet homme, c’est grâce à moi, ou plutôt, grâce à madame, ajouta-t-il en perçant de son regard railleur Clary qui pleurait anéantie, car c’est elle qui me l’a dénoncé. Un cri d’horreur et de révolte répondit à cette accusation odieuse. Clary s’était redressée. Tout son être protestait contre le mensonge. Mais Javarin le répéta. — C’est elle qui vous le livre, affirma-t-il. Elle était jalouse de prouver son dévouement au général Bonaparte.

A ces mots que Saint-Frémont entendit au moment de sortir, il se retourna. Ses yeux encore brillants de fureur tombèrent sur Clary et elle crut y voir un reproche. Soupçonnée par lui ! Elle chancela sous ce coup sans trouver en elle la force de réagir. Saint-Frémont sourit dédaigneux et amer. Les paroles de Javarin avaient éveillé ses soupçons, ébranlé sa foi dans la loyauté de Clary. Il fit un signe aux gendarmes pour les inviter à se mettre en route. Ils allaient déférer à ce désir très clairement exprimé, mais ils en furent empêchés par l’appel désespéré de la jeune femme. Elle s’efforçait de retenir Albert. Elle ne voulait pas le laisser partir avant de s’être justifiée. Elle l’adjurait de ne pas croire à ce qu’avait dit Javarin, et gémissait en devinant à sa froideur, à son impassibilité, que ces propos accusateurs l’avaient trouvé crédule.

Brusquement, elle cessa de se lamenter. On la vit se raidir, lasse, en quelque sorte, de protester en vain. Ses yeux où se lisait une exaltation qui touchait à la folie, fixaient le sol, à la place où, pendant la courte lutte que Frémont avait soutenue contre les gendarmes, était tombé son pistolet. C’est ce pistolet oublié là qui, maintenant, attirait Clary, l’absorbait, la captivait et lui suggérait des pensées de violence que nul autour d’elle ne pouvait prévoir et dont personne, par conséquent, ne songeait à conjurer l’éclat.

A l’improviste, elle se précipita, ramassa l’arme, se releva transfigurée par un désir de vengeance et marchant sur Javarin :

— Je ne suis pas votre complice, et je le prouve, dit-elle.

Une détonation retentit, et Javarin foudroyé, roula sur le plancher.

A quelques jours de là, le chevalier de Saint-Frémont, traduit devant une cour martiale et condamné à mort, fut exécuté à Paris dans la plaine de Grenelle. Quant à Clary Javarin, arrêtée d’abord pour crime de meurtre sur la personne de son mari, elle ne tarda pas à être mise en liberté. Le Premier Consul, qui avait pris connaissance du rapport qui lui fut fait sur ce dramatique événement, avait décidé qu’elle ne serait pas poursuivie.

FIN.