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L'espionne

Chapter 4: II
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About This Book

At the close of the eighteenth century, the narrative locates a busy port city as a crossroads of émigrés, diplomats, couriers, and competing intelligence networks. It follows a woman operating as a spy amid salons, hotels, and cafés where exiles exchange news and schemes, and it traces the interplay of official diplomacy and clandestine activity. Vivid urban description alternates with scenes of surveillance, secret correspondence, and shifting loyalties, exploring themes of exile, political intrigue, and the social rituals that conceal or reveal allegiance while mapping a tightly observed milieu of rumor, risk, and calculated deceit.

II

Les discussions dont nous venons de retracer la physionomie avaient eu pour témoins, indépendamment de ceux qui y prenaient part, les consommateurs répandus dans le café de France. Mais, comme elles s’étaient engagées et poursuivies en langue française et que très peu d’entre eux, en leur qualité d’Allemands, avaient pu les comprendre, ils y étaient, pour la plupart, restés étrangers. Ils s’étaient contentés de pester contre ces Français envahissants, qui partout où ils se montraient, témoignaient d’autant de sans-gêne que s’ils eussent été chez eux et se jetaient sans retenue, violents et bruyants, dans la paisible existence des braves gens qui leur donnaient asile.

Parmi ces consommateurs indifférents en apparence à ce déchaînement de propos agressifs, il en était un cependant dont l’attitude, en dépit de ses efforts pour se contraindre et dissimuler, eût révélé à quiconque l’aurait observé avec attention qu’il ne perdait rien de ce qui se disait autour de lui.

C’était un homme entre deux âges.

A l’expression débonnaire de sa figure ridée et osseuse, à sa mise correcte quoique très simple, on eût pu le prendre aussi bien pour un modeste fonctionnaire retraité que pour un commerçant retiré des affaires, après fortune faite, uniquement occupé à employer en distractions honnêtes et peu coûteuses les incessants loisirs qu’il devait à son oisiveté.

Assis au fond de la salle en compagnie d’un pot de bière, il semblait plongé dans la lecture du Spectateur du Nord, recueil périodique français, fondé à Hambourg par un Français, à l’usage des émigrés. Mais, tout en feignant d’être captivé par sa lecture, il tendait l’oreille, recueillait les paroles qu’on débitait à haute voix, à quelques pas de lui, levait les yeux de temps en temps pour envelopper d’un regard furtif les discoureurs dont les propos imprudents lui révélaient les opinions violemment hostiles à la République française.

Ayant entendu prononcer le nom de Mme de Bonneuil, son attention redoubla. Il suivit des yeux la tante et la nièce tandis qu’elles entraient dans l’hôtel, et parut alors désireux de quitter la place où il était resté jusque-là. Mais, probablement, il tenait à la quitter, sans être vu, car après avoir regardé de tous côtés comme pour se ménager une sortie à l’insu de ses voisins, il sembla satisfait de constater l’existence derrière soi d’une porte de service qui lui permettait de s’échapper autrement que par la grande, sans passer par conséquent devant les émigrés qui en obstruaient l’accès.

D’un signe, il appela le garçon ; il glissa dans sa main une pièce de monnaie et gagna cette porte latérale. Elle s’ouvrait sur un couloir étroit et obscur, qui le conduisit dans la rue, à côté de l’entrée principale du café. En une minute, il eut traversé la chaussée, confondu parmi les passants et pénétra sous la voûte de l’hôtel de Saint-Pétersbourg, au delà de laquelle s’étendait une vaste cour dont des écuries et des remises formaient le fond.

— Qui demandez-vous, monsieur ? interrogea en allemand le portier debout sur le seuil de sa loge.

— Mme la comtesse de Bonneuil, répondit-il dans la même langue.

— Mme la comtesse vient de rentrer. Vous êtes plus heureux que le général Dumouriez qui tout à l’heure, s’est présenté pour la voir et dont elle a eu le regret de manquer la visite. Qui dois-je lui annoncer ?

Le visiteur allait donner son nom. Mais il se ravisa :

— Annoncez-lui un de ses amis de France, rien de plus. Elle ne m’attend pas ; je veux qu’elle ait la surprise.

— Alors, entrez au salon, monsieur ; vous y trouverez Mme la comtesse.

Ce salon était une immense pièce voûtée, s’étendant sur la longueur de la cour d’où lui arrivait la lumière par cinq hautes fenêtres. Éclairée à la chute du jour par un lustre et des candélabres, abondamment pourvue de sièges, aménagée pour la commodité des voyageurs qui habitaient l’hôtel, elle était surtout remarquable par le luxe prétentieux de son mobilier, vrai mobilier d’auberge riche, défraîchi par l’usage et dont l’usure même attestait les vieux services. Un poêle monumental en faïence verte en occupait le milieu. Devant ce poêle allumé, le visiteur, du seuil de la porte, aperçut en entrant une femme assise qui lui tournait le dos, les pieds tendus vers le foyer d’où s’échappait une chaleur douce, pénétrante, dont la rigueur du froid qui sévissait au dehors faisait apprécier l’utilité.

C’était Mme de Bonneuil.

En rentrant, toute transie, elle était venue se mettre là pour se réchauffer, sans prendre même le temps d’ôter son chapeau et ses fourrures. Sa nièce Marguerite de Morsang avait fait comme elle. Debout à son côté, elle promenait ses mains sur la faïence brûlante du poêle où l’on entendait la flamme ronfler.

Le visiteur était entré sans bruit et put s’approcher des deux femmes sans qu’elles le vissent venir. Alors, s’inclinant, il murmura à l’oreille de la tante :

— Votre serviteur, madame la comtesse.

Elle sursauta surprise et se retourna.

— Rivarennes ! Vous, ici ? s’écria-t-elle.

Elle avait pâli ; une inquiétude subite naissait dans ses yeux ; toute son attitude révélait son émoi tandis que sa nièce plus défiante qu’émue dévisageait dédaigneusement le nouveau venu comme si, le connaissant de longue date, elle eût été déjà fixée sur le but de sa visite et n’en eût rien attendu de bon.

Quant à lui, sans paraître sensible à l’effet qu’elle produisait, il se redressait et, familier, bon enfant, s’efforçant d’être aimable, il reprit.

— Oui, c’est moi, chère comtesse. Me trouvant à Hambourg, j’ai appris que vous y étiez ; et je suis accouru pour vous offrir mes hommages.

— Bien aimable, répliqua sèchement Mme de Bonneuil. Mais savez-vous que c’est pur hasard si vous m’avez rencontrée ? Arrivées de Londres depuis trois jours, nous ne nous sommes arrêtées ici que pour nous reposer. Nous devions repartir hier pour la Russie. Si nous sommes restées, c’est uniquement afin de répondre aux politesses de Mme la princesse d’Holstein, qui nous a fait l’honneur de nous inviter à la fête qu’elle donne cette nuit à l’occasion du réveillon de Noël. Sans cette fête, vous ne nous auriez pas trouvées.

— Je ne m’en serais pas consolé, répondit Rivarennes, d’autant que j’avais à vous parler.

Cette fin de phrase suggéra à Mme de Bonneuil le désir d’en savoir plus long. Mais elle maîtrisa sa curiosité et retint la question qu’elle brûlait de poser. La présence de sa nièce la gênait. Rivarennes ne parlerait pas devant Mlle de Morsang. Il fallait donc éloigner celle-ci.

Avec toute autre, Mme de Bonneuil eût recouru à la ruse, inventé une raison, imaginé un prétexte. Mais avec cette jeune fille qu’elle affectait toujours de traiter comme une enfant, il n’y avait pas à se mettre en frais.

— N’as-tu rien à faire, Margot ? lui demanda-t-elle d’un ton qui équivalait à un ordre. Tu devais écrire à notre hôtelier de Pétersbourg pour lui annoncer notre prochaine arrivée. C’est peut-être le moment.

Marguerite ne se le fit pas répéter. Dressée à une obéissance empressée et silencieuse, elle se leva froide, impassible, et alla s’asseoir de l’autre côté du poêle devant une table où elle pourrait écrire. A cette place, la hauteur du poêle la cachait tout entière aux yeux de sa tante et du visiteur qu’elle-même ne pouvait voir. Quand elle eut ainsi disparu, Mme de Bonneuil, après s’être assurée qu’il n’y avait personne dans le salon pour l’épier et l’écouter, interpella Rivarennes :

— Qu’êtes-vous venu faire à Hambourg ?

— Vous y attendre.

— Vous saviez donc ?…

— Que vous y passeriez à la fin de l’année en retournant en Russie. Oui, je le savais.

— Comment ? Par qui ?

— Par vous-même, belle Adèle. A Londres, il y a trois mois, ne m’avez-vous pas communiqué vos projets, votre désir de tenir la promesse faite par vous au comte Rostopchine de l’aller retrouver dès que vos affaires d’Angleterre seraient réglées ?

— Je ne me souvenais pas de vous avoir fait ces confidences.

— Mais, moi les ayant reçues, je ne pouvais les oublier. C’est en me les rappelant, que j’ai pu fixer sans me tromper, vous le voyez, le moment précis où vous traverseriez Hambourg.

— Vous vous exposiez à ne pas me rencontrer.

— Peu importe, puisque vous voilà, répondit Rivarennes.

Il souriait, se frottait les mains.

— Au lieu de manifester un contentement inexplicable pour moi, fit Mme de Bonneuil, vous feriez mieux de m’en apprendre la cause. Vous avez à me parler, avez-vous dit ?

— Oui, nous avons besoin de vous.

Elle était tout oreilles. Mais, au lieu de continuer, il promenait autour de lui un long regard. Elle en saisit la signification :

— Oh ! vous pouvez parler, dit-elle, nous sommes seuls et d’ailleurs y eût-il quelqu’un dans ce salon, ce ne serait pas une raison pour craindre d’être entendu ou deviné. Une salle d’auberge est un terrain neutre. Entre et sort qui veut, sans éveiller l’attention. N’étant connu de personne à Hambourg, personne ne s’avisera de vous soupçonner, pas plus qu’on ne m’en soupçonne, d’être aux gages de la police française, car, je suppose que vous êtes ici en cette qualité.

— Oui, pour recourir à vous, comme à une femme discrète et sûre, qui a donné des preuves de dévouement et d’habileté et à qui on peut toujours se confier, je l’espère.

Rivarennes s’était assis à côté de Mme de Bonneuil dont la défiance se dissipait maintenant que dans ce visiteur dont l’apparition l’avait d’abord surprise et troublée, elle retrouvait un négociateur autorisé, envoyé vers elle par un haut personnage qui avait, en d’autres circonstances, généreusement payé ses services.

— Je n’ai rien à refuser à M. Fouché, déclara-t-elle, et puisque vous venez de sa part, vous pouvez compter sur mon concours, sur tout mon zèle, à la condition cependant qu’il soit en mon pouvoir de faire ce qu’il me demande.

— Si ce n’était en votre pouvoir, je ne serais pas ici.

— Que me veut-on ?

— On veut, continua Rivarennes, que vous prolongiez votre séjour dans cette ville et que vous y reteniez aussi longtemps que nous le jugerons nécessaire un brillant gentilhomme français qui doit y arriver d’un instant à l’autre, venant de Mitau et allant à Paris.

— Que je l’y retienne ! s’écria Mme de Bonneuil, stupéfaite par l’étrangeté de la demande. Comment ?

— On vous laisse juge des moyens. Vous êtes libre d’employer tous ceux que vous suggérera le désir d’être utile à la République et agréable au citoyen Fouché. Ce n’est pas à moi qu’il appartient de vous les suggérer. Une jolie femme n’est jamais à court quand elle veut plaire, envelopper de son charme, imposer en un mot sa volonté. L’essentiel, c’est que le gentilhomme dont je parle et qui ne compte s’arrêter que quelques heures à Hambourg, soit empêché d’en repartir sans votre permission, c’est-à-dire sans la nôtre.

— Et quel est-il, ce gentilhomme ? interrogea Mme de Bonneuil, comme si elle ne prenait pas au sérieux la mission qui lui était proposée ou la jugeait inexécutable.

— Il se nomme le duc de Maligny, répondit Rivarennes. Attaché à la personne du prétendant, il l’a suivi à Mitau et s’est fait le courtisan de son exil. Il possède sa confiance, est au courant de tous ses secrets. Nous avons lieu de croire que s’il a sollicité sa radiation de la liste des émigrés et consenti à se séparer de son roi, c’est afin, une fois en France, d’y travailler pour lui.

— Est-ce pour cela que vous voulez l’empêcher d’y rentrer.

— L’empêcher d’y rentrer ! tel n’est pas notre dessein, protesta Rivarennes. Nous souhaitons au contraire qu’il y rentre. Il y sera sous notre surveillance et nous saurons bien, s’il s’avise de conspirer, lui en ôter l’envie. Mais, nous avons besoin qu’il n’y rentre pas de sitôt, et nous avons compté sur vous, belle Adèle, pour le retenir ici et le mettre hors d’état de se jeter au travers d’une entreprise au succès de laquelle le gouvernement attache le plus grand prix. Notre duc est jeune, prodigue ; il aime les femmes, le plaisir ; vous êtes belle ; il ne tiendra qu’à vous de l’ensorceler, de l’enchaîner et de le fixer à vos pieds jusqu’au moment où nous vous autoriserons à lui rendre sa liberté. Sera-ce au bout de huit jours ou au bout d’un mois ? Je n’en sais rien. Mais j’en ai assez dit pour vous faire comprendre ce qu’on attend de vous.

Rivarennes s’arrêta comme si, croyant avoir victoire gagnée, il jugeait inutile de rien ajouter à ces explications. En sollicitant une réponse, son regard attestait qu’il la tenait déjà pour favorable. Aussi fut-il singulièrement déçu en voyant Mme de Bonneuil hausser les épaules et en l’entendant déclarer qu’on lui demandait l’impossible.

— Vous m’accordez quelques heures pour séduire un homme que je n’ai jamais vu, que je ne connais pas, dont je ne sais rien que ce que vous venez de m’en dire. Comment voulez-vous que je m’y prenne, alors que j’ignore quand, où, comment nous nous rencontrerons et si seulement il me remarquera ?

— Nous partons de ce point que les circonstances vous favoriseront, en le mettant sur votre chemin.

— S’ensuit-il qu’elles me permettront d’attirer son attention ? demanda la comtesse. Vous m’avouez vous-même qu’à peine arrivé, il sera pressé de repartir. Où prendrai-je le temps d’exercer cette séduction à laquelle vous faites appel ? Et puis, avec son nom, son esprit, sa jeunesse, il n’a guère dû rencontrer de cruelles ; on l’a aimé sans doute et souvent ; et sans doute aussi, on le lui prouve sous les formes les plus propres à le rendre fat et dédaigneux. Y a-t-il apparence qu’il abaisse ses regards sur une inconnue ? Je ne suis plus jeune, mon cher, et je ne peux plus me flatter de triompher rien qu’en me montrant.

— Vous êtes toujours charmante, objecta galamment le policier, et vous pouvez rivaliser avec les plus belles. Rappelez-vous vos aventures de Madrid : Godoï, Prince de la Paix, premier ministre ; le général Pérignon, ambassadeur de la République ; le duc d’Havré, représentant du roi de Mitau, attelés tous les trois à votre char. Et, plus récemment, à Saint-Pétersbourg, le comte Rostopchine et le comte Panin, ministres impériaux, se disputant vos faveurs, et le plus favorisé des deux, Rostopchine, à ce point captivé par vos charmes que vous n’avez pu quitter Saint-Pétersbourg qu’en lui promettant formellement d’y revenir aussitôt que vos affaires à Londres seraient terminées. Vous êtes de ces femmes qui triomphent quand elles veulent. Soyez pour le duc de Maligny ce que vous avez été pour vos précédents adorateurs et il sera dans vos mains un jouet comme ils l’ont été eux-mêmes.

Rivarennes avait parlé avec chaleur. Mais sa parole, bien qu’éloquente et persuasive, fut, cette fois encore, impuissante. Mme de Bonneuil secouait la tête, demeurait insensible à ce pressant appel.

— A Madrid, j’avais vingt-cinq ans, fit-elle tristement ; ma jeunesse était une arme que je ne possède plus ; ce que j’ai fait alors, je ne saurais le refaire. Quant à Rostopchine, ce n’est pas en un jour que j’ai conquis son cœur et sa confiance. J’y ai mis du temps, beaucoup de temps. Ce n’est pas en usant de ce qui me reste de beauté que j’en ai fait l’ami dévoué qu’il est devenu pour moi ; c’est à force d’habileté, de flatteries, de ruses, en entrant dans ses vues, en étudiant son caractère, en me pliant à ses caprices, en lui prouvant que je pouvais seconder ses projets.

— Vous calomniez votre beauté, interrompit Rivarennes.

Sourde à ce propos, elle continuait :

— D’ailleurs, en me parlant de lui, vous me rappelez que je lui dois l’indépendance, que si je me suis enrichie, c’est grâce à lui. Il m’a comblée, et j’ai beaucoup à attendre encore du goût que je lui ai inspiré. En me prêtant à vos desseins, je m’exposerais à me voir retirer ses bienfaits.

— Oui, s’il savait. Mais il ne saura pas.

— Comment m’en flatterais-je, alors que sa faveur m’a mise en vue et que partout où je passe, je suis l’objet des attentions de tous ceux de ses compatriotes qui cherchent à lui plaire. Suis-je seulement sûre qu’il ne me fait pas surveiller ? Portez ailleurs vos propositions, ajouta Mme de Bonneuil en finissant ; moi, je ne puis les accepter.

Rivarennes ne put contenir le dépit que lui causait ce refus.

— C’est une désertion, s’écria-t-il, la voix grosse de colère.

— Je ne déserte pas, déclara-t-elle ; mais, je veux rester maîtresse de mes moyens de servir. Pourquoi m’obliger à en employer que je considère comme dangereux et qui me seraient nuisibles ? A-t-on eu à regretter jusqu’ici de s’en fier à mon initiative ? Si l’on a été à Paris tenu au courant des dispositions plus favorables de Paul Ier pour la France, de son admiration pour le général Bonaparte ; si le terrain a été préparé pour les négociations qui vont s’engager, à qui le doit-on si ce n’est à votre servante ?

— Vous avez eu une part dans ce succès diplomatique ; personne ne songe à le contester, observa Rivarennes.

— Alors pourquoi vouloir m’imposer un autre rôle ?

— Parce que nous ne voyons que vous qui soyez apte à le remplir et que si vous persistez à vous y dérober, nous ne saurons à qui le confier. En vous en faisant l’aveu, je vous prouve la confiance qu’on avait mise en vous et l’importance du service que j’étais chargé de vous demander. Ai-je besoin d’ajouter qu’on l’eût payé royalement.

A ces mots, Mme de Bonneuil leva les yeux sur le négociateur. Il crut y lire qu’elle revenait sur sa décision et que l’espoir d’un gain considérable la rendait moins rétive. Il n’en douta plus en l’entendant lui dire.

— Qu’eût-on fait pour moi ?

— Ce que vous auriez voulu qu’on fît, répondit-il.

Un silence suivit ces paroles et se prolongea sans que Rivarennes songeât à l’interrompre. La tentation opérait, Mme de Bonneuil allait y succomber, il en était sûr maintenant et jugeait habile de ne pas se montrer impatient.

— Il est donc bien important qu’une fois à Hambourg, votre duc de Maligny n’en puisse repartir ? fit-elle tout à coup.

— Plus important que je ne saurais dire, puisque son séjour ici nous permettra d’opérer efficacement ailleurs, et de mettre la main sur des conspirateurs dangereux qui nous échapperont, s’il parvient à les rejoindre.

Jugeant à l’attitude de Mme de Bonneuil qu’elle voulait tout savoir, Rivarennes poursuivit.

— Ces coquins-là, royalistes émigrés en Allemagne, ont ourdi un complot à l’effet d’assassiner le premier Consul. Avant de l’exécuter, ils ont écrit de Bade au prétendant, à Mitau, afin de solliciter son agrément. Contre leur attente, celui-ci a formellement réprouvé leur dessein et comme au même moment, le duc de Maligny rayé de la liste des émigrés allait partir pour Paris, il l’a chargé d’en empêcher l’exécution. Il lui a, en outre, ordonné de faire diligence, les conspirateurs ayant déclaré que si, à la date du 5 janvier, la réponse qu’ils attendent ne leur est pas parvenue, ils se considéreront comme autorisés à agir. C’est pour cela que le duc de Maligny, parti de Mitau, voici douze jours, voyage sans débrider et ne doit pas s’arrêter à Hambourg. S’il n’y est retenu, il repartira donc aussitôt, rejoindra les conspirateurs en temps utile et leur communiquera l’ordre dont il est porteur. Renonçant à leur projet, ils se disperseront et le complot n’aura pas de suites.

— N’est-ce pas là ce que vous devez souhaiter ?

— C’est ce que nous souhaiterions s’il s’agissait de préserver les jours du premier Consul. Mais, ils ne sont plus menacés, les conspirateurs étant connus et surveillés, et nous avons intérêt à ce que ces scélérats persévèrent dans leur entreprise criminelle, ce qu’ils feront si le duc de Maligny ne les a pas rejoints le 5 janvier. Ils passeront alors la frontière pour se rendre à Paris et seront arrêtés en entrant en France. Toutes nos mesures sont prises à cet effet. S’il s’attarde à Hambourg, nous les tenons ; s’il les rejoint, ils nous échappent et nous perdons l’occasion de nous emparer d’eux… Comprenez-vous maintenant, belle Adèle ?

— Oui, je comprends. Mais, pour retenir ici l’envoyé du roi de Mitau, est-il nécessaire d’employer une femme ? Vous avez d’autres moyens.

— Des moyens de violence ! s’écria Rivarennes, une arrestation ! un accident ! Fi donc ! Outre qu’en territoire étranger, l’emploi en est difficile, ils auraient l’inconvénient de laisser prise au soupçon, de faire deviner à notre voyageur qu’on lui a tendu un piège. Peut-être, nous échapperait-il ou parviendrait-il à envoyer à Bade, à notre insu, un émissaire, et notre but serait manqué. Il faut qu’il soit retenu sans s’en apercevoir, grisé par de beaux yeux, empêché de réfléchir aux conséquences du retard que subirait son voyage, d’en calculer les suites ; il faut, en un mot, que prisonnier, il ne sente pas sa chaîne.

Mme de Bonneuil haussa les épaules.

— Je ne connais pas de femme capable d’opérer ce miracle, déclara-t-elle, et, pour ma part, je refuse de m’en charger. Ah ! si j’avais déjà rencontré le duc de Maligny, si l’occasion m’avait été offerte de lui prouver qu’il me plaît et que je serais heureuse de lui plaire, je ne dis pas ; on peut toujours tenter de reprendre un entretien interrompu et en espérer un profit. Mais, exercer en quelques minutes sur un homme qu’on n’a jamais vu, assez d’influence pour lui imposer une volonté contraire à la sienne et bouleverser ses projets, c’est une tâche dont je me sens incapable. Vous demandez l’impossible, je vous le répète, Rivarennes, et, quelque désir que j’aie d’être agréable à M. Fouché, il ne faut pas, en cette circonstance, compter sur moi.

— Vous refuserez-vous même à essayer ? demanda Rivarennes en désespoir de cause.

— Essayer sans confiance, quand on sait la partie perdue d’avance, à quoi bon ?

— A prouver tout au moins votre bonne volonté, votre dévouement.

— S’il ne s’agit que d’en donner une preuve nouvelle, je suis à vos ordres, maintenant comme toujours, répondit Mme de Bonneuil d’un accent qui révélait plus de résignation que de conviction. Mais, croyez-moi, mon cher, si vous tenez à ce que M. de Maligny reste à Hambourg, cherchez un autre moyen.

— Faudra-t-il donc l’assassiner ? demanda brutalement Rivarennes qu’irritait l’échec de sa démarche.

— En vérité, je ne vois pas de procédé plus sûr pour l’empêcher de repartir, répliqua Mme de Bonneuil devenue soudain railleuse.

— Ah ! pour Dieu, ne vous moquez pas, fit-il avec emportement. Mes instructions m’autorisent à ne reculer devant aucune extrémité.

Il avait élevé la voix, ne se contenait plus, et trahissait une résolution indomptable. Mme de Bonneuil lut dans ses yeux qu’il ne mentait pas. Elle savait, d’ailleurs, de quoi le rendait capable le désir de ne pas perdre la faveur du ministre qui dirigeait la police consulaire et dont il était l’agent secret en Allemagne et en Russie.

— Allons, calmez-vous, dit-elle, on tentera l’impossible pour vous éviter de commettre un crime.

Son sourire, en tombant sur la colère de Rivarennes la dissipa. Sa bonne humeur lui revenait et l’entretien des deux complices se continua.

Tandis qu’ils échangeaient ces édifiants propos, Marguerite était restée à la place où on l’a vue s’asseoir. La virginale candeur de ses seize ans à peine révolus imprimait à son visage un charme indicible. Elle n’était plus une enfant ; elle n’était pas encore une femme. Mais la pureté de ses traits, l’expression attirante de sa physionomie où tout respirait l’intelligence, la droiture et la franchise, l’abondance soyeuse de ses cheveux blonds, la blancheur laiteuse de son teint, la sveltesse de sa taille laissaient deviner dans l’adolescente d’aujourd’hui, ce que serait la femme de demain.

A la voir telle que nous la décrivons, il ne semblait pas qu’elle fût faite pour les chagrins et les pleurs. Il y avait comme un invraisemblable désaccord entre la tristesse morne dont, à cette heure, le fardeau visiblement l’écrasait, et les signes précurseurs d’une existence heureuse, qui caractérisaient sa jeune beauté.

Elle avait pris une plume, tiré à elle une feuille de papier ; mais, au lieu d’écrire, elle avait cédé à l’entraînement de ses pensées et laissé son esprit les subir. Et sans doute ces pensées étaient tristes, amères, poignantes, puisque, bientôt, tout en son attitude témoigna d’un immense accablement, et qu’en ses yeux clairs brillèrent des larmes dont un retour sur son passé révélera les causes.